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M. André Zysberg
LOUIS XIV, LOUIS XV ET LOUIS XVI :
PARALLELE DES TROIS ROIS BOURBON ET LA MER
séance du lundi 16 juin 2003
Je voudrais m'exprimer au sujet de la politique navale de
trois souverains français, Louis XIV, Louis XV et Louis
XVI, en comparant les rapports que ces trois rois de la maison
de Bourbon ont eu avec la mer, entendons par là les
espaces maritimes et le littoral dans toutes ses dimensions.
La première question que l'on peut se poser est :
quand et combien de fois ces trois rois ont-ils vu la mer
?
Louis XIV a vu la mer pour la première fois en 1647
à Dieppe, en compagnie d'Anne d'Autriche et de Mazarin.
A cette occasion, le jeune roi (il a presque neuf ans) monte
sur un vaisseau de guerre, le Jupiter, commandé par
un très grand marin, Abraham Duquesne, qui a servi
le roi de France, mais aussi le roi de Suède. Louis
XIV profite de sa présence à bord pour remettre
à Abraham Duquesne ses provisions de chef d'escadre.
Louis XIV voit encore la mer en 1650, à Bordeaux, alors
que la France est secouée par les troubles de la Fronde.
Après avoir quitté (presque fui) la Cour avec
Anne d'Autriche, il retrouve encore Duquesne, resté
fidèle, alors que d'autre chefs militaires ont fait
défection. Il s'agit cette fois de faire une démonstration
de force vis à vis des Bordelais, en faisant évoluer
une petite escadre dans ce qu'on appelait la Mer de Gironde.
En juin 1658, après la bataille des Dunes, remportée
contre les Espagnols, Louis XIV est à Dunkerque. Cette
cité portuaire est enlevée par Turenne, mais
livrée à l'Angleterre peu après, selon
le marché conclu entre Mazarin et Cromwell. En 1660,
Louis XIV se trouve à Marseille, qui s'était
soulevée contre l'autorité royale pour défendre
ses libertés et privilèges. Il pénètre
dans cette ville avec les troupes de la maison du Roi, par
une brèche pratiquée dans les remparts, comme
on force l'entrée dans une ville assiégée.
Quelques années plus tard, la ville soumise et pardonnée
redevient le port d'attache des galères de France et
reçoit le monopole du commerce avec les Echelles du
Levant. L'année suivante, Louis XIV est à Nantes,
d'où il ordonne l'arrestation de Nicolas Fouquet. Puis
en 1662, il revient à Dunkerque où il préside
à l'achat de la cité corsaire au roi d'Angleterre
Charles II pour 4,5 millions de livres tournoi. Le port flamand
a vu trois fois le Roi-Soleil, puisqu'en 1680 Louis XIV, de
passage à Dunkerque, monte sur un vaisseau de guerre
en compagnie de Jean Bart.
Louis XV n'a aperçu la mer qu'une fois dans sa vie.
C'était en 1749, au Havre. Le Bien Aimé avait
39 ans. Il a visité le port du Havre en compagnie de
Madame de Pompadour et du duc de Penthièvre, amiral
de France. Il n'est pas monté sur la dunette d'un vaisseau
de guerre, mais s'est contenté de présider au
lancement de trois vaisseaux marchands.
Louis XVI a connu le littoral et la mer lors d'un voyage en
Normandie, du 21 au 29 juin 1786, qui le conduit jusqu'à
Cherbourg, puis le ramène à Versailles en passant
par Honfleur, le Havre et Rouen. Bref et unique périple,
mais moment important, puisque la visite du roi à Cherbourg
marque le lancement des travaux spectaculaires visant à
transformer le modeste port de pêche et de cabotage
de la tête du Cotentin en un port de guerre, notamment
au moyen de la construction d'une digue monumentale protégeant
l'entrée de la grande rade. Louis XVI, heureux et fier
d'être au milieu des marins de la Royale, distribue
des récompenses et des promotions aux plus valeureux
des officiers de la guerre d'Amérique. Il s'embarque
sur un vaisseau de 74 canons nommé le Patriote, où
il prend son repas avec l'état-major. Comme un plat
semble être délaissé à la table
du commandant, Louis XVI demande ce que c'est et on lui répond
qu'il s'agit d'un pâté de morue. Le roi sen fait
servir, l'apprécie et dit : " Je le préfère
à tous ceux de Versailles ".
LOUIS XIV
Il ne faut pas être grand clerc pour s'apercevoir que
Louis XIV fut parmi ces trois rois Bourbon celui qui séjourna
le plus fréquemment dans un port. Ce fut aussi le seul
souverain à avoir connu dans sa jeunesse les quatre
mers baignant le littoral français : la mer du Nord,
la Manche, l'Atlantique et la Méditerranée.
Par la suite Louis XIV s'est surtout intéressé
à la mer moyennant le choix d'un ministre : Colbert.
Connu surtout par son action fiscale, financière et
économique, ce grand serviteur de l'Etat a été
pendant presque vingt ans à la tête d'un véritable
ministère de la Mer, comprenant la marine militaire,
la marine marchande, les colonies et les tribunaux des amirautés.
Colbert n'invente pas. En matière de politique navale,
il s'inspire tout d'abord du programme de Richelieu : le roi
doit être aussi puissant sur terre que sur mer et il
doit posséder une flotte permanente. Il s'inspire aussi
des dossiers de Fouquet, pour ce qui concerne le soutien à
la grande pêche (Terre-Neuve) et au commerce maritime.
L'action persévérante de Colbert permet de placer
le commandement et l'administration de la marine de guerre
sous l'autorité exclusive du roi, alors que la marine
dite royale fut longtemps la chasse gardée des féodalités
et des clientélismes. Colbert dispose aussi des crédits
nécessaires pour développer les ports et arsenaux
de Brest et de Toulon, créer un port de guerre à
Rochefort, des ports de commerce à Lorient et Sète,
construire l'arsenal des galères à Marseille.
La flotte française se construit, en employant des
maîtres constructeurs hollandais, suédois et
anglais, puis en se dotant de ses propres charpentiers et
ingénieurs afin de mettre en uvre de nouveaux
types de vaisseaux de guerre qui placent la France au premier
plan des puissances maritimes. Il faut des équipages
et des cadres pour cette flotte. Colbert met en place le système
des classes, c'est-à-dire un véritable service
militaire imposé à l'ensemble des gens de mer
du royaume. Enfin, le ministre crée un corps d'officiers
entretenus, c'est-à-dire soldés par le roi en
temps de paix comme en temps de guerre, qui étaient
issus de la bourgeoisie marchande des ports et aussi de la
noblesse terrienne. Ces hommes furent parmi les gloires du
règne, comme Duquesne, vainqueur de Ruyter à
Agosta sur la côte de Sicile en 1676, et Tourville,
victorieux à Béveziers en 1690 contre la flotte
anglo-hollandaise. D'autres, moins connus, ne furent pas moins
valeureux, comme François Panetier et Jean Gabaret.
Il faut citer aussi les exploits réalisés par
les corsaires, tels que le Flamand Jean Bart, le Provençal
Forbin, le Breton Duguay-Trouin et le Gascon Ducasse.
Dès 1670, Colbert associa son fils Seignelay au ministère
de la marine, qui montra des qualités d'organisateur
remarquable, mais mourut en 1690. Après les Colbert,
il y eut les Phélypeaux, de Pontchartrain. On a dit
beaucoup de mal de cette dynastie ministérielle, alors
que leur action fut souvent très bénéfique
dans un contexte pénurie financière. Les Pontchartrain
se sont toutefois différenciés des Colbert,
lorsqu'ils prônent le développement de la guerre
de course, moins coûteuse et parfois plus efficace que
la guerre d'Escadre. Dans le domaine du commerce, alors que
Colbert était un étatiste, qui voulait le contrôle
du commerce et de l'industrie, notamment par le biais de grandes
compagnies à monopole qui ont presque toute fait faillite.
Au contraire, les Pontchartrain ont joué la carte des
négociants des ports, qui entendaient développer
librement leurs affaires
sous la protection de la marine
royale. Le moment est favorable au début de la guerre
de Succession d'Espagne, à partir des années
1700, lorsque le commerce français amorce une pénétration
remarquable du marché de l'Amérique espagnole.
LOUIS XV
Il est faux de dire que Louis XV se moquait de la marine.
Seulement, il n'avait aucune visée belliqueuse : son
regard était celui d'un homme des Lumières,
moins la philosophie des Lumières
Louis XV a
étudié les sciences, pratiqué la géographie
et la cartographie. Il s'est aussi intéressé
aux choses de la mer sous l'angle de l'art. C'est Louis XV
qui, en 1753, demande au peintre Vernet de réaliser
la série des tableaux des ports de France. Dans cette
commande, dont on conservé la trace écrite,
Louis XV demandait que Vernet reproduise les modèles
de bâtiments de commerce en usage à l'époque
et qu'il montre à travers ses toiles les activités
économiques des différents ports de France.
Louis XV a été presque aussi bien servi que
Louis XIV en matière de marine. Par exemple, le dernier
des Pontchartrain, le comte de Maurepas, a dirigé la
marine de 1723 à 1749 avec beaucoup de compétences.
C'est pendant cette période que la France se dote enfin
d'un appareil cartographique égal et supérieur
même aux cartes anglaises et hollandaises. C'est aussi
durant le règne de Louis XV que naît et se développe
la première école d'ingénieurs constructeurs
de la marine. Le Siècle de Louis XV se caractérise
aussi par l'essor du commerce maritime de la France, vers
les Indes, la Chine et vers les Antilles. Les ports du royaume
profitent de la longue période de paix qui s'ouvre
après la mort de Louis XIV et se prolonge jusque vers
les années 1740. Cette paix est d'ailleurs doublée
d'une véritable politique d'entente cordiale avec l'Angleterre.
Le règne de Louis XV est aussi marqué par les
épreuves liées aux guerres déclenchées
inconsidérément après les années
fructueuses du ministère de Fleury : guerre de Succession
d'Autriche et guerre de Sept ans. Durant ces conflits, la
France doit se battre sur deux fronts : un front maritime,
face à l'Angleterre alliée à la Hollande,
et un front continental, contre l'Autriche puis à la
Prusse. L'armée de terre est engagée dans des
opérations désastreuses et sans objectif en
Allemagne et en Europe centrale, tandis que la défense
du Canada est mal assurée. La marine royale française
est dominée par la marine royale britannique, qui conquiert
la maîtrise des mers. Après la défaite
des Cardinaux, subie dans la baie de Quiberon en 1759, Louis
XV constate fataliste : Messieurs, il n'y aura jamais en France
d'autre marine que celle du peintre Vernet.
Cependant, la fin calamiteuse et humiliante de la guerre de
Sept ans provoque en France un véritable sursaut patriotique.
Patrons de la marine, de l'armée de terre et des affaires
étrangères, les deux Choiseul (le duc Etienne-François
et son cousin, le duc de Choiseul-Praslin) accomplissent des
réformes et la relance du programme de constructions
navales. C'est pendant le règne de Choiseul que la
marine met au point le prototype du vaisseau à deux
ponts de 74 canons, qui sera imité par toutes les marines
européennes, y compris la marine anglaise
L'un
des problèmes clefs posés par la guerre maritime
pendant la guerre de Sept ans fut celui de la santé
navale. Le typhus et le scorbut, ainsi que la mauvaise hygiène
et la mauvaise alimentation étaient les principales
causes de mortalité, avant les combats. C'est sous
le règne de Louis XV que l'on en prend conscience.
En 1768 sont créées les premières écoles
de médecine navale, à Brest, à Toulon
et à Rochefort. La marine de Louis XV joue aussi un
rôle essentiel dans les découvertes scientifiques.
Ainsi le voyage de Bougainville entre 1766 et 1768, amorce
l'exploration des archipels du Pacifique central.
LOUIS XVI
Depuis son adolescence, Louis XVI était passionné
par les espaces maritimes. Il dévorait les récits
de voyages et fut l'élève appliqué de
Nicolas Ozanne, l'un des plus grands dessinateur de marine.
Comme son grand-père, Louis XVI s'intéressait
aussi à la géographie et apprit à tracer
des cartes. Dès le début de son règne,
il y eut un essor rapide de la marine militaire, parce qu'il
s'agissait de préparer une guerre de revanche contre
l'Angleterre. Sous l'impulsion énergique de Sartine,
ministre de la Marine, les crédits pour la construction
navale furent augmentés par quatre entre 1774 et 1778.
Qualité du matériel et qualité des hommes,
car la marine de Louis XVI se caractérise par une pléiade
d'officiers à la fois guerriers et savants, comme Charles
de Fleurieux, nommé en 1776 à la direction des
ports et arsenaux. On peut aussi citer le chevalier de Borda,
héros de la guerre d'Amérique, qui inventa des
instruments pour aider à la détermination de
la longitude. Il est difficile de faire la part personnelle
de l'action de Louis XVI dans la politique navale de la France.
C'est pendant son règne que l'Etat achète ou
nationalise de grandes entreprises métallurgiques,
comme des fonderies de canons et d'ancres à Indret
et Ruelle, mais le roi ne semble pas avoir pesé sur
cette décision. On sait que Louis XVI a voulu la naissance
du port de Cherbourg, que Calonne appelait une splendeur utile.
Il s'est aussi impliqué dans l'ordonnance de 1784,
préparée par le maréchal de Castries,
successeur de Sartine à la tête de la Marine.
Ce grand texte législatif bonifie la vie des gens de
mer appelés à servir sur les vaisseaux du roi,
puisque la pension de retraite attribuée aux marins
âgés, invalides ou estropiées, devient
un droit, alors qu'elle n'était qu'une grâce
au temps de Louis XIV et de Colbert. Nous savons aussi que
le voyage de La Pérouse a été préparé
selon les minutieuses instructions de Louis XVI. L'Astrolabe
et La Boussole appareillèrent le 1er août 1785
à destination du Pacifique. La Pérouse voulait
aller plus loin et faire mieux que Cook, son modèle
; mais au terme d'une séries de malheurs, cette expédition
mémorable se perdit à Vanikoro, sur les récifs
coralliens des Nouvelles Hébrides, sans doute en 1788.
On raconte que Louis XVI, prononçant ses dernières
paroles au pied de l'échafaud, demanda si l'on avait
des nouvelles de Monsieur de La Pérouse
Enfin, il y eut la guerre d'Amérique, dont Louis XVI
ne voulait pas, parce qu'il souhaitait que la France ne s'engage
pas dans un conflit où elle n'avait aucun intérêt
particulier à défendre, et aussi parce qu'il
n'aimait pas les Insurgents, rebelles à leur roi et
mauvaise graine de républicains. Il y fut poussé
par Vergennes, qui considérait qu'une opportunité
pareille ne se représenterait pas, car l'Angleterre
isolée diplomatiquement, sans aucun allié continental,
se trouvait aussi en butte à l'hostilité de
la plupart des puissances maritimes, comme les Provinces Unies
et les pays scandinaves. La France disposait d'une flotte
rénovée commandée par des chefs combatifs,
comme Suffren, La Motte-Picquet, De Grasse et d'Hector. Il
y eut la victoire navale de la baie de la Chesapeake en 1781,
qui permit la reddition de Yorktown, mais l'année suivante,
les Anglais remportèrent la bataille des Saintes dans
la mer des Antilles. La guerre d'Amérique ne rapporta
aucun avantage à la France, sinon l'honneur d'avoir
aidé les Etats-Unis à s'affranchir de la domination
britannique. C'est cependant lors de cette guerre qu'un corps
expéditionnaire conduit par le duc de Lauzun opéra
la reconquête du Sénégal, aux mains des
Anglais depuis 1763. Elle fut surtout la guerre la plus coûteuse
de l'Ancien Régime, cause de la crise financière
qui fut le prélude de la Révolution.
CONCLUSION
Contrairement à l'opinion communément admise,
les chefs d'Etat de la France d'Ancien Régime ne furent
pas tous indifférents vis à vis des espaces
maritimes, même s'il faut dire que les Capétiens
n'avaient pas le pied marin. Toutefois, des rois comme François
1er et son fils Henri II s'efforcèrent de construire
une marine de guerre et commanditèrent des expéditions
de découvertes océaniques, mais ces entreprises
furent anéanties par les Guerres de Religion. Le règne
réparateur d'Henri IV accorda peu d'intérêt
aux choses de la mer, puisque selon Sully, les richesses de
la France étaient avant tout terriennes. Néanmoins,
la Nouvelle France, fondée par Samuel de Champlain
et d'autres pionniers au cours des années 1600-1620,
nécessitait des liaisons maritimes avec l'Amérique
du Nord. Ministre tout puissant de Louis XIII, presque l'alter
ego du roi, Richelieu eut une pensée navale, mais la
plupart de ces projets restèrent dans les cartons,
parce que la lutte contre la monarchie espagnoles constituait
l'objectif prioritaire de sa politique auquel tout restait
subordonné. Un tournant se produisit au milieu du XVIIe
siècle. Louis XIV a montré beaucoup d'application
et de résolution en matière de politique navale,
qu'il ne conçoit qu'avec l'intervention souvent belliqueuse
de la marine de guerre. Louis XV, au contraire, perçoit
la mer comme un espace d'échanges commerciaux et scientifiques.
Enfin Louis XVI manifesta une véritable passion pour
la mer et c'est sans doute durant son règne que fut
écrit le chapitre le plus brillant de notre histoire
maritime. J'en conclu que ces trois rois Bourbon ont sans
doute aimé la mer et que leur action en ce domaine,
encore peu connue, contribua à faire découvrir
aux Français qu'ils constituaient, autant et plus que
d'autres Etats européens, un grand pays maritime.
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