LEurope, comme champ de possibles exploré
par une histoire commune et partagé par une communauté
de peuples, court de l'Atlantique au Niémen, au Dniepr
et à la Mer Noire d'ouest en est, et du Cap Nord
à la Méditerranée selon la latitude.
Alain Besançon nous donnera la semaine prochaine
toutes précisions utiles sur la question délicate
des « Frontières de l'Europe ». De ce
point de vue de la civilisation, l'Europe doit être
confrontée à des champs de possibles homologues,
si l'on veut tenter une analyse comparée. Les termes
possibles de comparaison sont en nombre très limité,
car soutiennent seules le parallèle les aires culturelles
de Chine, d'Inde, d'Asie Antérieure et, avec des
réserves, justifiées par des décalages
évolutifs marqués, les aires amérindienne
et africaine. Le point de départ de toute comparaison
utile et féconde entre ces aires maximales d'extension
de l'historicité humaine avant l'âge moderne
doit être leur structure politique, c'est-à-dire
la distribution, l'organisation et l'institutionnalisation
de l'espace sur lequel sont décidées la guerre
et la paix.
À cet égard, les quatre aires majeures révèlent
des divergences très remarquables. Les aires chinoise,
indienne et asiatique aboutissent, presque en même
temps, à un espace impérial, c'est-à-dire
au regroupement achevé, ou presque, de l'aire culturelle
en une politie unique, gérée par une hiérocratie
d'inclination absolue : l'Asie Antérieure sous Cyrus
en -539, l'Inde sous A_oka au -IIIe siècle et la
Chine en -221 sous Qin Shi huangdi. L'Europe représente
une exception éclatante, déjà notée
et soulignée par Machiavel. Il est de fait avéré
que l'aire européenne n'a jamais été
constituée en un empire. L'empire romain était
centré sur la Méditerranée et incluait
à peine la moitié de l'Europe. L'empire carolingien,
qui en couvre encore moins, a duré juste le temps
d'enregistrer le basculement décisif du centre de
gravité de l'histoire européenne de la Méditerranée
vers l'espace compris entre la Seine, le Rhin et la Tamise.
Les empires napoléonien et hitlérien sont
des aberrations historiques, vouées à un échec
certain, quelles que fussent les hypothèses retenues.
Il n'y a jamais eu d'empire européen. C'est un fait
enregistré par la documentation historique. Il soulève
une première question : pourquoi cette singularité
et cette exception à la loi évolutive qui
conduit de la tribu à lempire, par des étapes
intelligibles et repérables ailleurs ? Je laisserai
cette question de côté, car, l'explication
la plus plausible intégrant des facteurs géographiques
et climatiques, des contingences complexes et des accidents
purs et simples, il est impossible de la ramasser en un
exposé qui dise tout en quelques mots. Je préfère
esquisser les réponses à une seconde question
: quelles conséquences l'absence d'empire a-t-elle
eues sur l'histoire européenne ? Ainsi formulée,
la question n'est pas susceptible de trouver une réponse,
car comment attribuer des conséquences à ce
qui ne sest pas passé? Il faut commencer par
repérer la structure politique inventée par
les Européens comme substitut à la structure
impériale, dont la Chine propose le modèle
achevé, de manière à se donner les
moyens de tirer de cette structure alternative quelques
conséquences directes et indirectes sur les productions
historiques européennes.
De la féodalité aux royaumes
et au concert des nations
L'originalité de la solution européenne ressort
clairement d'une comparaison
avec les solutions rencontrées ailleurs. Laire
chinoise a perpétué l'empire, mise à
part une longue rupture du IIIe au VIe siècle et
deux autres de moins de conséquences au Xe et au
XIIe siècle, et n'a cessé d'en perfectionner
les rouages et l'efficacité. Les aires indienne et
d'Asie Antérieure ne suivent pas ce modèle
et paraissent rejoindre la situation européenne.
L'empire achéménide, conquis par Alexandre,
est démembré à la mort de celui-ci
et ne sera plus jamais reconstitué dans sa totalité,
ni par les Abbassides ni par les Ottomans. L'empire maurya
se dissout après le règne dA_oka, pour
renaître de ses cendres à trois reprises, sous
les Gupta, les Moghols et les Anglais, soit à peine
pendant trois ou quatre siècles sur plus de deux
mille ans et avec des doutes sur l'effectivité de
l'emprise impériale sur le sous-continent. Dans les
deux cas, lempire est si fragile et éphémère
que l'on inclinerait à appliquer le sceau de l'originalité
historique à la Chine plutôt qu'à l'Europe.
Pour trouver la perspective juste, il faut quitter le négatif
et rechercher comment l'absence d'empire a été
suppléée dans les trois cas. Le palliatif
indien fut surprenant. La structure politique du sous-continent
repose sur quatre niveaux d'intégration, depuis la
chefferie d'une centaine de villages jusqu'à l'empire,
en passant par la principauté et le royaume. Or,
si la chefferie jouit d'une certaine stabilité et
de la durée, la principauté et le royaume
sont aussi inconsistants et transitoires que l'empire. La
matière politique indienne, à l'échelle
des siècles et des millénaires, est soumise
à des mouvements de convection perpétuels,
ce qui induit linstabilité structurelle des
polities. J'ai soutenu ailleurs que, pour pallier cette
instabilité incompatible avec la vie en société,
l'Inde a bricolé un certain nombre d'éléments
de son héritage culturel et inventé le régime
des castes. Celui-ci a le mérite peu banal d'isoler
à peu près complètement la société
de la politie, de la mettre, en conséquence, à
l'abri de ses vicissitudes et, par l'entremise de l'ordre
des Brahmanes, de rendre l'exploration culturelle presque
indépendante du pouvoir politique.
L'Asie Antérieure a retrouvé un modèle
radicalement différent, celui auquel elle est attachée
depuis laube du Néolithique. En simplifiant
à l'extrême, on constate une structure en oasis,
séparées par des espaces désertiques
ou semi-désertiques. Chaque oasis est une ville,
d'une taille variable, en fonction de sa position politique
et économique dans le réseau qu'elles dessinent
toutes ensemble et dont certaines mailles sont en contact
avec la Chine, l'Inde, l'Afrique et l'Europe. Chaque ville
est dominée par une alliance étroite et mutuellement
bénéfique entre le palais, le temple et le
bazar. La ville domine une campagne travaillée par
des fellahs. Chaque ville est la capitale virtuelle dune
principauté virtuelle, qui bénéficie
de chances inégales et fluctuantes d'expansion militaire,
en fonction de contraintes géographiques et de contingences
historiques, dont la principale est l'arrivée au
pouvoir d'une nouvelle dynastie, issue du réservoir
tribal soit de la région elle-même dans le
refuge de ses montagnes et de ses déserts soit du
couloir des steppes qui court du Kouban au Pacifique. Toutes
les constructions politiques sont des châteaux de
cartes fragiles et éphémères, autant
qu'en Inde, mais pour des raisons très différentes.
La stabilité indispensable à la vie en société
est procurée ici par les réseaux urbains,
par les villes et par l'alliance entre le palais, le temps
et le bazar, c'est-à-dire par les élites politiques,
religieuses et économiques.
La solution européenne ressort lumineusement des
contrastes offerts par l'Inde et lAsie Antérieure.
Si on la saisit dans sa phase de maturité et d'épanouissement,
entre 1815 et 1914, elle repose sur trois piliers : un concert
de polities, des polities stables et des régimes
politiques centrés sur la distinction du public et
du privé ou bien de l'État et de la Société
Civile. L'originalité européenne est moins
dans le déficit d'empire que dans le palliatif inventé
pour atteindre à une stabilité convenable.
Les trois éléments constitutifs de la solution
font système, en ce sens que chacun est indispensable
à son effectivité. Pour le montrer, il me
paraît indispensable de recourir à deux concepts
et d'introduire deux néologismes innocents, afin
de savoir précisément de quoi l'on parle et
de débrouiller les amalgames trompeurs. J'entends
par politie un espace social de pacification
tendancielle vers l'intérieur et de guerre virtuelle
vers l'extérieur, et par transpolitie
le système d'action fondé par au moins deux
polities. Le concept de transpolitie donne un sens très
précis à l'expression vague de concert
des nations. L'histoire a substitué au non-empire
européen une transpolitie rarissime dans le monde
post-tribal, au point quil ne s'en rencontre guère
qu'un seul parallèle plausible, dans l'univers des
cités grecques, et encore sous toutes réserves.
La transpolitie européenne est du mode oligopolaire,
pour reprendre un terme adopté par Raymond Aron.
Un jeu oligopolaire rassemble de cinq à sept polities,
dont le rapport des puissances mobilisées et mobilisables
est ainsi constitué que pas une nest capable
de l'emporter sur la coalition de toutes les autres. Le
seuil inférieur est imposé par le fait que,
à deux, trois ou quatre polities, il ne peut pas
ne pas se faire que, à l'échelle des siècles,
une politie ne finisse par absorber les autres, soit directement
soit par l'entremise de coalitions successives, parce qu'une
occasion finit toujours par se présenter, où
une politie ou bien une coalition de polities bénéficie
d'une puissance plus grande absolument. Le seuil supérieur
ouvre sur des transpolities à joueurs si nombreux
qu'il est impossible de définir des règles
du jeu et encore moins de les faire respecter. Il en résulte
des guerres sauvages et perpétuelles qui, à
travers le temps, imposent une réduction du nombre
jusqu'à faire émerger un vainqueur ultime.
Les jeux tant à petit quà grand nombre
d'acteurs conduisent implacablement à l'unification
politique par la guerre. Si l'on cherche à vérifier
la distribution des trois modes transpolitiques depuis les
débuts du Néolithique et la naissance de la
guerre, on constate que le mode oligopolaire est la norme
dans le monde tribal, ce qui suffit à expliquer qu'il
ait fallu de cinq à sept mille ans, pour qu'il évoluât
en quelques empires. Du moment que la structure tribale
a été altérée, le mode di-,
tri- ou tétrapolaire s'impose irrésistiblement,
alors que le mode polypolaire peut surgir marginalement
ou accidentellement, à l'occasion de décompositions
politiques poussées. Si l'on excepte le cas grec,
qu'il serait peut-être plus judicieux d'interpréter
comme un faciès de la structure tribale, la transpolitie
européenne oligopolaire est un cas unique.
Depuis Aristote, on sait que la singularité est infinie
et qu'il n'y a pas de science de l'infini. Il est impossible
d'expliquer de manière entièrement satisfaisante
l'exception européenne. Des circonstances lont
favorisée, mais le pur hasard a joué aussi.
Son rôle a été décisif, en faisant
en sorte que, au sortir de la féodalité et
à l'issue des siècles tournants que sont le
XIVe et le XVe, il y eût toujours de cinq à
sept polities actives en même temps sur la scène
européenne et que jamais aucune ne réussît
à vaincre la coalition des autres. Je ne vois pas
comment expliquer ce fait mieux que par le hasard. Les circonstances
favorables sont davantage susceptibles d'une explication,
du moins jusqu'à un certain point et à condition
de la concentrer sur les polities. Je n'en retiendrai que
trois dimensions. La première peut être tirée
de l'héritage indo-européen et du témoignage
procuré par les Vikings. Ils font irruption, en 793,
sur la scène européenne, qu'ils obsèderont
pendant plus d'un siècle. Ils sont perçus
comme des pillards atroces et des bandes anarchiques, ce
qu'ils sont effectivement. Mais ces mêmes Scandinaves
ont fondé, sur un pied stable et cohérent,
le duché de Normandie à partir de 911, le
royaume d'Angleterre après 1066, les principautés
d'Italie du Sud et le royaume de Sicile à partir
de 1050. De même, quelques siècles plus tôt,
les Germains avaient réussi, sans trop de peine,
à définir des entités politiques franque,
wisigothique, ostrogothique, vandale et autres.
A quoi attribuer cette capacité à fonder des
polities et à leur garantir un avenir ? On est en
droit de la rattacher à la structure sociale indo-européenne.
Elle repose, comme toutes les sociétés capables
de stocker ou de produire leurs ressources, sur trois strates
fondamentales. L'originalité indo-européenne,
sur ce schéma universel, est double. D'un côté,
les trois strates des élites, du peuple et des exclus
sont composées d'aristocrates, de paysans et d'esclaves,
en contraste marqué avec ce que l'on trouve ailleurs,
où les élites sont des membres d'un appareil
militaire, administratif et idéologico-religieux
du pouvoir, où le peuple est formé d'agriculteurs
sans doute libres mais peu maîtres de leurs destinées
individuelles et collectives, et où l'esclavage est
à peu près inconnu. Les esclaves peuvent être
négligés dans le présent contexte.
Par nature et par définition, des aristocrates jouissent
de positions de pouvoir, de prestige et de richesse indépendantes
du pouvoir politique. Ces positions ne leur sont pas tombées
du ciel, elles reposent sur les liens de réciprocité
qui les unissent aux paysans, dont l'originalité
propre est d'être des entrepreneurs agricoles au petit
pied, au sens où chaque ménage est le gestionnaire
responsable de son exploitation, qu'il en soit propriétaire
ou fermier. Les liens tissés entre aristocrates et
paysans, de clientèle, de fidélité,
d'aide, fondent la seconde grande originalité de
la structure indo-européenne. On peut la figurer
comme une juxtaposition de pyramides, chacune composée
d'aristocrates à son sommet et de paysans dans son
corps. Ces pyramides occupent ce que les géographes
appelleront des pays, de petites entités
d'un rayon de vingt à trente kilomètres. Elles
sont à la fois enracinées dans un terroir
et solidement constituées, car chacun y trouve un
bilan positif des avantages et des coûts.
Il est possible de tirer de ces données des principautés
et des royaumes à peu près stables. En effet,
les têtes de pyramide communiquent entre elles par
les liens lignagers et les alliances. Les communications
peuvent toujours mal tourner et déboucher sur des
guerres sauvages, puisque le nombre des pyramides est tel
qu'il fonderait une transpolitie polypolaire. La solution
est évidente. Il faut et il suffit de désigner
un arbitre, de le soutenir de manière que ses arbitrages
soient effectifs et de le contrôler de façon
que son pouvoir ne devienne pas excessif. Il convient, pour
atteindre ce résultat double, que les aristocrates
se coalisent autour d'un primus inter pares. Pour être
efficaces, les coalitions ne doivent pas subir de coûts
prohibitifs, ce qui impose des limites spatiales à
leur extension, des limites dans la dépendance de
contraintes physiques et techniques, mais aussi d'alliances
familiales et d'affinités culturelles. Il doit en
résulter des regroupements politiques, rendus stables
tant par le calcul des avantages et des coûts que
par le sentiment de destins partagés.
La deuxième dimension favorable à une explication
plausible de la stabilité des polities européennes
est plus directement accessible et peut être résumée
en quelques mots. Les Carolingiens ont été
assez insensés et providentiels, pour tenter l'aventure
impériale et échouer d'une manière
si radicale, que la décomposition politique a non
seulement affecté la politie impériale mais
gagné encore tous les niveaux subordonnés
d'intégration, jusqu'à faire, au Xe siècle
et dans les cas extrêmes, de chaque châtellenie,
ou pyramide d'aristocrates et de paysans, une politie. En
quelques dizaines d'années, l'empire a cédé
la place à une transpolitie polypolaire, c'est-à-dire
à la guerre sauvage perpétuelle. C'est dans
ce contexte d'insécurité profonde et constante
que l'aristocratie européenne a inventé la
féodalité et sest donné avec
elle les moyens de limiter les dégâts, comme
fera, trois siècles plus tard et de manière
indépendante, l'aristocratie japonaise, affrontée
à un problème analogue de décomposition
politique extrême, consécutive à une
tentative impériale déplacée et condamnée
d'avance.
De la féodalité, on tire directement la troisième
dimension. D'un point de vue stratégique, la féodalité
instaure un jeu de concurrence généralisée.
Mais, elle sinscrit dans des partages politiques,
sans doute privés de tout ressort, mais sans chercher
ni réussir à les effacer. Il en résulte
que tous les joueurs n'ont pas la même position. En
particulier, les héritiers légitimes des arbitres
princiers dautrefois bénéficient toujours
d'un statut spécial, qui fait qu'ils peuvent perdre
toutes les batailles mais sont presque assurés de
finir par gagner la guerre. La victoire signifie l'émergence,
hors de la féodalité et sur trois siècles
environ, de principautés et de royaumes. Comme, par
ailleurs, la féodalité a non seulement préservé
l'aristocratie mais la encore renforcée et
revigorée, et que la paysannerie est sortie, elle
aussi, indemne et fortifiée du servage, ces polities
restaurées ont bénéficié d'une
stabilité, qui ne peut être appréciée
à sa juste valeur que par la comparaison avec les
autres aires culturelles.
Tout se joue aux XIVe et XVe siècles. Au lendemain
de la Guerre de Cent Ans, les polities européennes
décisives entament un procès de consolidation
et la transpolitie quelles forment, se met à
la recherche de ses règles du jeu. Ces développements
prendront deux autres siècles. Avec les Traités
de Westphalie en 1648 et encore mieux avec le Traité
dUtrecht en 1713, on peut considérer que le
non-empire européen a, enfin, trouvé la solution
du problème posé par la chute de l'empire
latin au Ve siècle : une transpolitie oligopolaire.
Avant d'en tirer quelques conséquences utiles à
l'intelligibilité des contributions européennes
à lhistoire humaine, il n'est pas sans intérêt
de relever une singularité dans la singularité.
Selon la logique des développements européens,
il aurait dû émerger au XVe siècle un
royaume d'Allemagne, au centre géostratégique
de l'Europe. De fait, tout l'annonce, quand, brutalement,
dans le deuxième quart du XVe siècle, l'accrétion
politique s'arrête de manière définitive.
Elle ne reprendra qu'avec les coups de boutoir napoléonien
et bismarckien, pour ne s'achever qu'en 1989 ! Les raisons
du blocage paraissent devoir être rapportées
également au hasard, qui a fait en sorte qu'un équilibre
oligopolaire -- symbolisé par les six puis sept électeurs
palatins -- se soit installé sur la scène
transpolitique régionale allemande. Le même
hasard a joué en Italie et a bloqué la formation
d'un royaume d'Italie, ce que Guichardin avait déjà
noté. Mais le blocage italien a eu moins de conséquences
sur l'équilibre européen que le blocage allemand,
car il était pour le moins fâcheux que le centre
géostratégique du continent fût occupé
par un vide politique.
Quelques conséquences
Je soutiens que pas un aspect de la civilisation européenne
ne peut être expliqué sans une référence
directe ou indirecte à la structure explicitée
à l'instant. En partant de n'importe quel aspect
et en remontant la chaîne des causes et des effets,
on est assuré de la rencontrer comme un chaînon
essentiel. Pour le montrer selon la bonne méthode,
il faudrait suivre cette démarche, longue et délicate.
Dans cette esquisse, qui n'a d'autre dessein que de suggérer
la fécondité du thème en interprétations
historiques suggestives, je suivrai une méthode fautive,
en cherchant à tirer de la structure transpolitique
des conséquences repérables dans la matière
historique et à les lui attribuer comme à
leur cause. La méthode est fautive, car la cause
alléguée est, plus justement, un facteur parmi
d'autres, plus ou moins décisif selon les cas. Qui
plus est, le facteur est direct, sil a porté
immédiatement sur le phénomène considéré,
ou bien indirect, sil a joué le rôle
d'un milieu conducteur propice à des développements
par eux-mêmes indépendants.
Contentons-nous de quelques conséquences parmi les
plus importantes. La plus directe, au point d'apparaître
presque tautologique, est la production d'un droit international.
À part des esquisses dans le droit des gens
romain, c'est une exclusivité européenne,
difficilement concevable et jamais conçue ni en Chine
ni en Inde ni en Asie Antérieure ni nulle part ailleurs.
L'exclusivité trouve le principe de son explication
dans la structure oligopolaire. Par nature et par définition,
un jeu oligopolaire repose sur une distribution des puissances,
telle qu'aucune politie ne peut l'emporter sur la coalition
de toutes les autres. La stratégie dominante est,
en conséquence, défensive, de maintien des
acquis et de préservation ou de restauration de l'équilibre.
La guerre n'est jamais exclue, car chaque politie demeure
souveraine et peut choisir de faire respecter par les armes
ses acquis ou de rechercher par leur entremise un équilibre
plus stable, au risque, bien entendu, de déséquilibrer
le système et dengager la guerre sur la voie
de la montée aux extrêmes et de la lutte à
mort. Mais, la stratégie étant défensive,
l'objectif politique de la guerre ne peut pas être
l'anéantissement des polities ennemies et leur conquête,
sauf aveuglement par l'idéologie et par lhybris.
L'objectif de la guerre est la paix et la réunion
des conditions les plus favorables à sa perpétuation.
Ce n'est pas par pure rencontre que le De jure belli et
pacis de Grotius date de 1625. Il inaugure moins qu'il ne
couronne et nexplicite des développements entamés
dans la seconde moitié du XVe siècle.
De là, il est facile de comprendre et d'expliquer
toute une série de traits européens, autant
d'étrangetés à peine concevables sur
les autres aires culturelles : la distinction tranchée
et juridiquement sanctionnée entre l'état
de guerre et l'état de paix ; la diplomatie comme
instrument aussi important que l'armée de la politique
extérieure ; une minutie dans la délimitation
des frontières poussée jusqu'à la manie
; une modération extrême des termes de la paix
imposés aux vaincus et acceptés par les vainqueurs
; la domestication de la guerre dans le sens d'une application
plus ciblée de la violence ; la multiplication et
la consolidation d'un droit international tant privé
que public. Cette dernière dimension est la plus
symptomatique, car elle donne la clef de la structure transpolitique
et permet de la saisir dans sa vérité. Le
non-empire européen a produit une quasi-politie européenne
: une politie, en tant que tout le dispositif
est approprié à la recherche de la paix par
la justice, c'est-à-dire par la définition
de règles du jeu et par le droit, dont la fonction
est de donner à chacun le sien ; quasi
seulement, car la guerre demeure le recours ultime.
Moins apparentes et plus délicates à démêler
sont deux autres originalités européennes,
exceptionnelles par leur influence sur les destinées
de l'Europe et du monde. Je veux parler des régimes
politiques et de la nation. Pour saisir avec justesse la
nature des anciens régimes d'Europe, il faudrait
les repérer à la fois par le moyen d'une typologie
réaliste à validité universelle et
par des comparaisons avec ce que l'on trouve ailleurs. Il
en ressortirait que, comme à peu près partout
dans le monde des chefferies, des principautés, des
royaumes et des empires, on a affaire à des hiérocraties,
mais que, contrairement à presque tous les exemples
au-delà de la tribu et de la chefferie, ces hiérocraties
sont de la variété tempérée
et non pas absolue. En deux mots, une hiérocratie
repose sur un contrat double, implicite ou explicite, entre,
d'une part, un principe transcendant et une dynastie qui
fait office de vicaire, et, d'autre part, entre cette dynastie
et un peuple. Les termes du premier contrat sont l'entretien
et l'exaltation de la transcendance du principe et la légitimation
du pouvoir politique. Ceux du second sont la promesse d'assurer
la paix, la justice et la prospérité contre
la reconnaissance par le peuple du pouvoir et de l'autorité
du prince et contre ses contributions à la réalisation
des fins du politique. Une hiérocratie est tempérée,
quand le pouvoir du prince est contrebuté et contenu
par des positions de pouvoir indépendantes du sien.
Dans le monde tribal, ces contre-pouvoirs sont procurés
par des lignages. Quand ils ont été détruits
ou mélangés, le pouvoir peut progresser vers
l'absolu, limité seulement par des contraintes techniques
et économiques.
En Europe et au Japon, mais c'est une autre histoire
, les contre-pouvoirs ont été l'aristocratie
organisée en réseaux, la paysannerie en républiques
locales et la bourgeoisie en cités urbaines. Ce sont
des héritages, dont les uns remontent à l'Âge
du Bronze, alors que d'autres ont été accumulés
dans les interstices de la féodalité. Mais
tous ont été préservés par les
monarchies, après qu'elles eussent reconquis leurs
pouvoirs régaliens. La raison décisive sinon
exclusive de la préservation a été
la structure oligopolaire, qui a imposé à
chaque monarchie la mobilisation de toutes les ressources
au service de la perpétuation de la politie et une
alliance avec son aristocratie, au bénéfice
réciproque des deux alliés. L'aristocratie
a tempéré la monarchie, après avoir
été sauvée par le jeu transpolitique,
comme il apparaît dans le contraste avec les sorts
réservés aux aristocraties, de mêmes
origines indo-européennes à l'Âge du
Bronze moyen et récent, hittite, hourrite, iranienne
et indienne : elles ont été physiquement anéanties
à l'occasion de guerres de conquête à
visées impériales et de l'absolutisation croissante
des hiérocraties. Or, des hiérocraties tempérées
sont susceptibles de connaître des développements,
qui les conduisent au seuil de la monarchie constitutionnelle,
et celle-ci peut, à son tour, parcourir toutes les
étapes de la démocratisation. D'où
il faut conclure que la condition première de possibilité
de l'histoire politique européenne, depuis le soulèvement
des Provinces Unies en 1564 jusqu'en 1848 et au-delà,
est la structure oligopolaire, comme il ressort avec évidence
d'une expérience mentale : cette histoire eût-elle
été possible dans un empire européen
perpétué depuis Constantin, à la manière
dont lempire romain s'est prolongé en orient
dans l'empire byzantin puis ottoman ?
Le rapport de la nation à la structure transpolitique
peut être saisi par une simulation mentale. Supposons
une pluralité de polities organisées en un
système de jeu commun. Supposons-les encore régies
par des régimes démocratiques purs, dont une
règle fondatrice stipule que tout acteur postulant
ladhésion dans un groupe, doit être coopté
par ceux qui ont été reçus antérieurement
et sélectionné en respectant un critère
exclusif, sa capacité putative à contribuer
aux objectifs du groupe. La politie est un groupe, dont
la fin est, vers l'intérieur, la pacification par
la justice, et, vers l'extérieur, la paix au risque
de la guerre. La question se pose avec insistance : sur
quel critère sélectionner les membres de la
politie et les citoyens de la démocratie ? La seule
réponse que l'on puisse tirer des prémisses
est que les postulants soient libres, rationnels et finalisés,
ce qui revient à dire qu'ils doivent être des
êtres humains ! Le critère est inapplicable,
car l'humanité universelle contredit la politie particulière.
Elles ne sauraient être réconciliées
que dans une politie planétaire ouverte à
tous les humains en tant qu'humains. En attendant, force
est de recourir à des particularités culturelles,
pour sélectionner les impétrants.
Une politie impériale tend spontanément à
s'identifier à une aire culturelle maximale et à
une civilisation. Il n'y a pas de difficulté à
décider que seront considérées comme
appartenant à la politie chinoise toutes les populations
sinisées, quitte à tolérer des minorités
ethniques. En Europe, où l'aire culturelle est partagée
en plusieurs polities, cette solution était strictement
inapplicable. Il fallait viser un degré supérieur
de particularité, permettant de distribuer une population
européenne culturellement homogène en populations
hétérogènes entre elles et homogènes
chacune pour elle-même. La nation a été
la solution du problème, la nation dans la définition
quen donne Ernest Renan, un ensemble dont les éléments
partagent un passé dépreuves surmontées
en commun, un présent dintérêts
communs et un avenir d'ambitions communes. Le problème
a été posé aux royaumes à peine
émergés de la féodalité, ce
qui explique que l'exploration de la solution nationale
soit strictement parallèle à celle du système
transpolitique, de la délimitation des polities,
de la tempérance croissante des régimes politiques,
de la distinction de plus en plus claire et instituée
de l'État et de la Société Civile,
et que toutes ces explorations débutent ensemble
au tournant décisif des XIVe et XVe siècles.
Il me plaît de clore mon propos sur la conséquence
à mes yeux la plus décisive. Elle exigerait
un exposé à part. Une société
humaine est aussi définie par une culture ou une
civilisation. Celles-ci peuvent être interprétées
comme les produits d'une dialectique de thèmes et
de variations, appliquée à des produits du
connaître et du faire. La dialectique a pour support
technique des réseaux, à travers lesquels
des relais font circuler les informations qu'ils produisent
et recueillent. On peut poser en théorème
qu'une structure réticulaire sera d'autant plus efficace
en termes de productivité culturelle, que les réseaux
seront plus étendus, mieux reliés et plus
ouverts.
Appliqué à une aire culturelle maximale, le
théorème doit être transcrit dans les
termes suivants. Laire est d'autant plus capable d'explorations
plus poussées qu'elle est constituée en un
réseau plus unifié ; que le réseau
bénéficie d'une profondeur temporelle plus
élevée ; quil enserre dans ses mailles
tous les niveaux de l'organisation sociale, depuis le plus
local jusqu'au plus général ; que cette intégration
est ainsi hiérarchisée que les talents se
retrouvent, par des mécanismes de sélection
et d'auto-sélection, dans les relais les plus appropriés
à l'expression la plus complète de leurs virtualités
; et qu'aucun relais ne puisse jamais bénéficier
durablement de l'appui d'un pouvoir politique assez fort,
pour contrôler efficacement ni les thèmes ni
les variations ni leur dialectique, pas plus que les réseaux
ni les relais ou bien la sélection ni la distribution
des talents.
De là, on peut construire une polarité reliée
par un continuum. À un pôle, un pouvoir total
contrôle totalement l'exploration culturelle, ce qui
induit une catastrophe totale, dont les idéocraties
nazie et soviétique fournissent des exemples historiques
rapprochés. À l'autre pôle, aucun pouvoir
politique n'a les moyens de rien contrôler sur une
aire culturelle intégrée, ce qui induit une
effervescence et une efflorescence culturelles, dont témoignent
les deux extraordinaires épisodes de créativité
culturelle favorisés par les féodalités
européenne entre le XIe et le XVe siècle et
japonaise entre le XIIIe et le XVIe siècle. L'Europe
oligopolaire issue de la féodalité a probablement
bénéficié d'un indice plus faible des
conditions de la créativité, car chaque politie,
du fait de la restauration puis de la rationalisation des
pouvoirs politiques, a pu chercher à contrôler
la production culturelle. Mais ce contrôle ne pouvait
pas aller très loin ni durer bien longtemps, car
aucun pouvoir ne s'exerçait à l'échelle
de l'Europe entière.
J'abandonne à chacun le soin de vérifier pour
son compte quelle a pu être la contribution de la
structure réticulaire aux développements européens
en matière d'art, de littérature, de théologie,
de religion, de modes, de murs, en un mot dans tous
les départements, où l'humanité s'efforce
de passer de la virtualité naturelle à l'actualité
culturelle. L'actualisation la plus bouleversante est survenue
dans ce cadre, à savoir l'invention de la science,
comme mode inédit de la connaissance rationnelle,
entre 1600 et 1630. Je tiens la percée elle-même
pour une mutation ponctuelle, dont les racines ultimes sont
à la fois politiques et métaphysiques et remontent
aux cités dIonie. Par contre, la préservation
de la mutation, sa diffusion et sa prolifération
ont été clairement dans la dépendance
de la structure réticulaire et de l'inexistence d'un
empire européen, comme il ressort immédiatement
d'un rapprochement avec le sort réservé par
l'empire romain à la première invention de
la science par des Européens, à l'époque
hellénistique.
Conclusion
L'hypothèse du non-empire, de la transpolitie oligopolaire
et de la quasi-politie, m'apparaît comme la plus simple,
la plus féconde et la plus exhaustive, pour donner
un sens à l'histoire européenne et linscrire
dans une perspective comparatiste. Si on décide de
ladopter et de se plier à ses indications,
on est conduit à donner à cette histoire un
cadre temporel, dont le plus étroit possible commence
avec l'Antiquité tardive, le plus commode au troisième
millénaire avec l'indo-européanisation et
le plus juste avec le recul des glaciers, il y a dix à
douze mille ans. Je n'ai tenu compte que des données
les plus récentes, celles qui concernent l'étape
pénultième de cette aventure millénaire.
Car, quoi que l'avenir réserve à l'Europe
et aux Européens, le concert des nations européennes,
mis à mal et détruit entre 1914 et 1945, est,
depuis lors, engagé dans des développements
nouveaux et inédits, non seulement en Europe mais
encore à l'échelle de toutes les histoires
humaines. Il n'y a aucun précédent historique
à la construction européenne et rien ne garantit
qu'il soit possible de constituer une aire culturelle en
politie, en faisant l'économie de la guerre, de la
conquête et de l'empire. Plusieurs scénarios
peuvent être construits, pour tenter de saisir les
avenirs possibles. Je ne doute pas que nous trouvions d'autres
occasions de les évoquer cette année, et de
peser leurs chances respectives de réalisation.