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M. Theodor Berchem


L'Europe des universités
et de la recherche

séance du lundi 8 mars 2004

 

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mesdames, Messsieurs les Membres de l’Institut,
Chers collègues,
Mesdames, Messieurs,


Notre continent a environ 700 millions d’habitants, quelque 70 langues dont plus de 30 sont utilisées par plus d’un million de personnes. L’Union Européenne seule compte à partir du premier mai 2004 plus de 450 millions d’habitants en 25 Etats.

C’est dans cet ensemble géographique que s’est développée une extraordinaire dynamique politique et intellectuelle. De tous temps l’Europe a été animée d’une soif de curiosité, d’un besoin d’action et d’un goût de l’aventure. Elle a conquis et exporté ces conceptions de l’homme, sa vision de l’Etat, ses convictions religieuses, ses institutions ainsi que sa science et sa technique. Elle a assimilé, adapté et transformé ce qu’il y avait à apprendre des autres. De grands bouleversements ne l’ont pas épargnée tout au long de son histoire, entre autres deux grandes guerres au 20e siècle. Le jour où les armées des deux grandes puissances, l’Amérique et l’U.R.S.S., ont fait leur fonction sur l’Elbe, l’Europe semblait définitivement condamnée à l’insignifiance. Mais elle s’est vite relevée du désastre, grâce aussi à l’aide américaine à l’ouest.
Il me semble important de retenir que pour la reconstruction de l’Europe occidentale après la deuxième guerre mondiale, la réconciliation et finalement l’amitié entre la France et l’Allemagne ont joué un rôle capital et ont servi de catalyseur déjà à partir de 1951 (CECA).
Ce qui a suivi est une conséquence logique déjà incluse dans ces premiers pas, même si l’on doit reconnaître que la tâche était gigantesque et uniquement faisable parce qu’il y avait de tout temps et en tout lieu de grandes personnalités avec suffisamment de visions et de ténacité. Vu les obstacles, le résultat est grandiose.

Il est vrai que l’Union Européenne a été dès sa création par le traité de Rome en 1957 (CEE) surtout orientée vers les questions économiques avec bon nombre de problèmes. Jean Monnet, premier président de la CECA, écrivit en guise de résumé dans ses mémoires une phrase souvent citée depuis :
« Si c'était à refaire, il faudrait commencer par la culture ! »

C'est ce que l'on tente de rattraper aujourd'hui, comme l'indique la décision du Conseil européen lors du sommet de Lisbonne en 2000 : l'Europe doit devenir, d'ici l'an 2010, l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde. L'objectif concret et mesurable est d'augmenter les investissements européens dans la recherche, actuellement de 1,9 pour cent du PIB, à 3 pour cent. On espère notamment rattraper ainsi l'avance des Etats-Unis.

La mise en œuvre des objectifs de Lisbonne est liée à deux stratégies : créer un espace européen de l'enseignement et un espace européen de la recherche. Concrétiser ces stratégies entraînera des conséquences visibles dans les 4 000 établissements d'enseignement supérieur que compte l'Europe élargie à vingt-cinq membres, ainsi que dans les centres de recherche, surtout en termes de concurrence. La création du marché intérieur a soumis les entreprises dans les Etats membres à une concurrence plus forte. Une nette différenciation entre institutions est tout aussi prévisible, et ce à moyen terme, dans la science et la recherche.
Nos pays sont-ils prêts à relever le défi ? Où nous situons-nous par rapport aux autres ? Pour répondre à ces questions, il nous faut d’abord accepter deux évidences :

Premièrement : Les performances de la recherche européenne sont globalement loin de pouvoir se mesurer à celles des Etats-Unis.
Les faits en matière de production de résultats scientifiques de pointe le prouvent, par exemple les indices de citations dans les diverses disciplines, ou encore le nombre de récents lauréats du prix Nobel qui travaillent aux Etats-Unis. Sans oublier les excellents produits provenant d'aussi excellentes recherches. Un exemple d'actualité : le super-ordinateur le plus rapide d'Europe — au sixième rang mondial dans la catégorie civile — fonctionne depuis la mi-février dans le laboratoire de Jülich, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Son constructeur, néanmoins, est américain : c'est IBM. En déplorant ce bilan globalement peu satisfaisant, je n‘oublie pas les résultats individuels souvent brillants de nos chercheurs européens — mais faute de moyens et de crédits suffisants — nous n’arrivons en général pas à atteindre la masse critique nécessaire pour récolter tous les fruits de ces découvertes et innovations.

Deuxième fait indéniable : pour les meilleurs étudiants et chercheurs du monde, l'Europe n'est pas toujours le premier choix, même pour ceux qui sont nés en Europe.
Il est clair que pour les étudiants mobiles du monde entier l'adresse de loin la plus séduisante sont les Etats-Unis. Des comparaisons mondiales entre universités démontrent également des différences de qualité tangibles : un récent classement de l'université de Shanghai des 500 meilleures universités de la planète — avec une priorité pour les résultats de recherches en sciences exactes — ne cite parmi les 100 premiers que deux établissements français et cinq allemands, dont l'Université de Munich (LMU) et Paris 6 sont les mieux placées. Ce n’est qu’une petite consolation de constater que 55 % des résultats de la recherche pratiquée aux Etats-Unis est à mettre au compte de chercheurs étrangers.

Voici, Mesdames et Messieurs, une partie de la réalité — la partie la plus fâcheuse. J'ai choisi de la placer au début de mon intervention parce que l'avenir de la recherche et de l'enseignement universitaire en Europe dépend aussi de notre capacité à porter un regard critique sur notre positionnement au-delà de nos frontières nationales et européennes. L'autre aspect de notre mission — et il est au moins aussi important — est d'apprendre à développer nos points forts et à améliorer la communication mutuelle.
Je souhaite me concentrer sur cet aspect, car l’essentiel est de regarder vers l’avenir en se posant la question suivante : comment la France et l' Allemagne en tant que puissances européennes de premier rang peuvent-elles encourager une évolution bénéfique pour la formation et la recherche, et par conséquent pour le développement culturel de notre continent ? Je vais tenter de répondre à cette question par trois propositions.


Le premier pas vers un changement positif se résume en une seule phrase :

1. Nous devons investir davantage dans nos universités et notre recherche !
Les innovations coûtent de l'argent — améliorer la situation de nos établissements d'enseignement supérieur et de notre recherche n'est pas réaliste sans augmenter les moyens. L'Union européenne s'impose ces mêmes investissements : le programme de coopération et de mobilité « Erasmus Mundus » prévoit pour la période de 2004 à 2008 un budget de 230 millions d'euros. Le sixième programme cadre de l'UE est doté d'un budget total de près de 20 milliards d'Euros de 2003 à 2006, ce qui en fait le plus important programme de financement de la recherche au monde. Malheureusement, on observe la tendance inverse au niveau national dans de nombreux pays européens en ces temps de faible conjoncture : c'est l'heure des économies à grande échelle. En France, les gels et coupures dans ce domaine ont beaucoup fait parler et les débats actuels, notamment autour du collectif “ Sauvons la recherche ”, continuent à attirer l’attention sur ces questions essentielles.

Pour permettre à la France d'atteindre les 3 % du PIB d'investissements dans la recherche d'ici 2010, décidés à Lisbonne, il faudrait que le budget augmente de 10 % par an. Même situation en Allemagne : depuis des décennies, les universités y sont soumises à des impératifs de rigueur qui dépassent de loin le seuil de tolérance. L'Etat, qui en 1980 dépensait encore près de 13 000 Euros de financement de base par étudiant, dépensait en 2002 moins de 10 000 Euros, soit une réduction de près d’un quart. Parallèlement, le nombre d'étudiants ne cessa d’augmenter : en 1990, l'Allemagne fraîchement réunifiée ne comptait encore que 1,71 million d’inscrits contre 2,03 millions au semestre d'hiver 2003. La situation en France est tout à fait similaire. Cette progression est souhaitée au niveau politique — néanmoins les établissements d'enseignement supérieur ne peuvent faire face à une demande aussi énorme qu'en sacrifiant la qualité de l'enseignement et surtout de la recherche.
Bien sûr, l'argent seul ne suffit pas à engendrer une hausse de la qualité. Il est impératif d'y ajouter une situation de concurrence nationale et européenne pour les fonds disponibles, dans tous les domaines qui ne relèvent pas d'un financement de base.



Cela m’amène à ma deuxième proposition :

2. La concurrence est riche d'enseignements !

La valeur de notre recherche et de nos universités se définit dans un environnement international par la qualité qu'offrent ces universités et les institutions de la recherche par rapport à d'autres. En conséquence, plus d’autres sites investissent dans la recherche et la formation, plus la formation universitaire et les performances de la recherche de nos pays sont désavantagées.
Même si dans de nombreux secteurs le champ d'action dans nos pays est aujourd'hui influencé par le cadre européen, les défis auxquels nous sommes confrontés restent majoritairement déterminés par les traditions nationales. Nous possédons bon nombre de traditions dont nous pouvons être fiers : l'idée humboldtienne de l'unité de la recherche et de l'enseignement en Allemagne, la promotion ciblée de jeunes élites nationales dans des pays tels que la France et la Grande-Bretagne.
Nous vivons de la substance de ces traditions. Or, cela ne suffit pas à long terme pour affronter la concurrence internationale.
Nous devons plutôt nous demander comment la concurrence parvient à un tel succès. Quels facteurs rendent leurs universités si attirantes, leur recherche si excellente ?
D'autres pays se posent la même question — avec succès : Le Japon et le Canada présentent par exemple des performances impressionnantes et essayent d’attirer les meilleurs étudiants internationaux; et si le savoir acquis par les excellents candidats au doctorat et chercheurs chinois aux Etats-Unis profite, ne serait-ce qu'en partie, à leur pays d'origine, nous devrons bientôt compter aussi avec la Chine comme site scientifique de premier rang.

Que peut donc nous enseigner la concurrence —- notamment la concurrence américaine ? Quatre mots clés résument les aspects que je considère primordiaux :
autonomie, capacité de direction, diversification et qualité de vie.

Commençons par l'autonomie, mot qui a fait tant de bruit en France l’année dernière au moment des débats sur la réforme universitaire. Aux Etats-Unis, les établissements d'enseignement supérieur et centres de recherche sont soumis à un nombre relativement restreint de contraintes extérieures — qu'il s'agisse de l'utilisation des moyens budgétaires ou de la sélection des étudiants. Ils assument de hauts risques, mais sont également plus libres dans leur prise de décision. Leurs ressources proviennent (qu'il s'agisse d'universités publiques ou privées) en moyenne pour moitié de sources privées, dont les frais de scolarité et les donations d'anciens étudiants. Ceci leur permet d'avoir une marge de manœuvre bien supérieure à celle des universités européennes. Stanford bénéficie d'un volume de donations de huit milliards de dollars et d'un budget annuel de deux milliards et demi de dollars.

Non seulement les établissements d'enseignement supérieur européens disposent de moins de fonds, mais ils subissent aussi une bureaucratie bien plus lourde et des interventions de l'Etat nettement plus importantes. Le professeur Gerhard Casper de Hambourg, longtemps président de l'université de Stanford, a récemment requis, dans le cadre du débat allemand sur la promotion des élites, une plus grande autonomie en exigeant qu’on retire aux gouvernements des Etats Fédéraux la gérance de l’enseignement supérieur. Je n’irais pas aussi loin. En Grande-Bretagne, les universités se plaignent actuellement de la restriction imposée par le gouvernement sur les frais de scolarité, limités à un maximum de 3 000 £
(environ 4 500 Euros). En France, le projet d’augmenter les frais de scolarité à l’Institut d’études politiques de Paris jusqu’à 4 000 Euros a provoqué beaucoup de protestations, mais aussi de sympathie auprès de nombreux présidents d’université.

D'un autre côté, les établissements d'enseignement supérieur européens sont forcés d'admettre qu'ils ne profitent pas suffisamment d'une autonomie dont ils disposent de facto. Ainsi, seule une minorité d'universités allemandes mettent entièrement à profit le quota dont elles disposent pour sélectionner elles-mêmes leurs nouveaux étudiants, et rares sont les établissements qui font preuve d'assez de hardiesse pour soumettre leurs propres concepts au ministère de tutelle. On en viendrait parfois à penser qu'il est plus agréable de se plaindre d'un Etat fort que de supporter soi-même le poids de la responsabilité.

Mon deuxième point concernant ce que l’on peut apprendre du concurrent est la capacité de direction : dans le cadre d'une compétition toujours plus prononcée, voire agressive, les universités et centres de recherche qui sont dirigés par des personnalités de poids semblent jouir d'un réel avantage. Aux Etats-Unis l'attribution des postes de direction des universités d'élite fait l'objet d'un large débat public. En Europe au contraire, l'élection d'un président d'université découle uniquement d'une décision prise au sein d'un petit cercle intra-universitaire, et parfois à la suite d’un compromis. L'autorité du président doit devenir un critère essentiel, dans l'intérêt de tout établissement d'enseignement, car une direction compétente, volontaire et énergique est toujours bénéfique.
Permettez-moi d’ajouter un mot plus personnel : comme ancien président d’une université pendant de longues années, vous comprenez que je suis tout à fait favorable à la possibilité de réélection des Présidents d’université en France...

Mon prochain point est la diversification. Aux Etats-Unis, personne n'attend d'une même université qu'elle excelle autant dans l'enseignement que dans la recherche, et ce, a fortiori dans toutes les disciplines. Les étudiants reçoivent en général le meilleur enseignement au niveau des premiers cycles, où la recherche joue plutôt un rôle mineur.

La question n'est donc pas de choisir entre l'enseignement et la recherche, mais de trouver un moyen viable d'exceller dans les deux domaines et cela en accentuant, différemment selon les cycles d’études, ces deux faces de la même médaille.
Dans le souci de renforcer l’interdisciplinarité, il est important de garder des disciplines différentes sous le toit d’une même université : je plaide notamment pour le dialogue entre les sciences dites exactes et les sciences humaine et sociales, car les critères qui décident de l’application d’une découverte en sciences dures ne peuvent naître que des sciences humianes et sociales. En ce sens il faudrait peut-être repenser la répartition des disciplines dans les universités françaises.

Le dernier mot clé qui démontre les avantages de la concurrence est un « facteur secondaire » à ne pas sous-estimer. Il s'agit de la qualité de vie durant les études et les recherches. Les étudiants et chercheurs européens qui vivent et travaillent aux Etats-Unis sont particulièrement enthousiasmés par le dialogue d'égal à égal qui remplace là-bas les obligations et dépendances hiérarchiques. C'est la performance qui compte, et non pas le statut, voire la nationalité. Les meilleurs éléments sont courtisés et pris en charge individuellement — sur notre continent, c'est l'ETH de Zurich qui a obtenu le plus grand succès selon ce modèle : elle a réussi à attirer une large proportion des meilleurs scientifiques internationaux.
Ailleurs en Europe, il reste encore nettement matière à améliorations, autant dans les structures parfois sclérosées des universités que dans les rapports humains au quotidien.


Quelle est donc notre mission ? Ma réponse à cette question est également ma troisième proposition pour une amélioration du site européen :

3. Nous devons développer et mettre en valeur notre identité européenne !

Le grand penseur européen Ortega y Gasset l'a formulé ainsi : « si nous faisions aujourd'hui le bilan de notre patrimoine intellectuel, il s'avèrerait que la plus grande partie ne provient pas de notre patrie respective, mais d'un fonds commun européen. En nous tous l'Européen l'emporte de loin sur l'Allemand, l'Espagnol, le Français. Quatre cinquièmes de notre patrimoine européen commun sont identiques. »
Les systèmes d'éducation de nos pays sont le fruit d'une évolution de plusieurs siècles et reflètent — sous forme condensée en quelque sorte — l'état de nos sociétés et l'héritage culturel spécifique de nos nations.

Au delà des facteurs économiques tels que la Banque centrale européenne et la monnaie commune, ou encore la politique agricole, il y a peu d'unité visible en Europe : pas de politique extérieure européenne cohérente, pas de politique de sécurité commune, pas de politique européenne en matière d'aide au développement. Jusqu'à nouvel ordre il n'y a pas non plus de constitution européenne. Cette hétérogénéité devient évidente lors de divergences d'opinion entre les Etats membres — la guerre en Irak en est un exemple. En conséquence, vue de l'extérieur l'Europe n'est pas perçue comme une unité.

La politique européenne de l'éducation est une excellente opportunité d'arriver à cette orientation commune qui semble actuellement irréalisable dans d'autres domaines. Le processus dit de Bologne poursuit sans cesse la création d’un espace européen de l'enseignement supérieur d'ici l'an 2010, tout comme les décisions de Lisbonne œuvrent à la mise en place d'un espace européen de la recherche qui coopérera selon des critères communs. L'une des principales chances des programmes-cadres européens de la recherche réside dans le rassemblement et la structuration de l'effort et des capacités de la recherche en Europe. Nos établissements ne peuvent guère espérer se mesurer aux meilleures institutions américaines — notre avantage européen spécifique réside plutôt dans la création d'un réseau décentralisé reliant nos ressources et nos capacités. Des institutions d'avant-garde reconnues dans le monde entier, telles que l'Agence spatiale européenne ESA ou l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire CERN, symbolisent l'efficacité et les effets synergiques positifs de cette stratégie de valeur ajoutée européenne. Une étape importante vers une meilleure organisation de la recherche européenne serait la création d'un Conseil européen de la recherche — une institution supranationale qui saurait mieux coordonner la recherche fondamentale et augmenter les interactions avec la recherche appliquée. Ceci est actuellement en cours de discussion.

Dans le domaine des cursus, la future structure standard européenne « 3-5-8 » avec bachelor/licence, master et doctorat, le LMD, aura des conséquences positives sur l'attractivité de nos sites universitaires. D'autres domaines concernés par les objectifs du processus de Bologne sont à organiser ensemble, avec du bon sens et avec un jugement équilibré - je pense à l'assurance de standards de qualité, aux curriculums communs et aux conditions de l'apprentissage tout au long de la vie. Autant de domaines auxquels nous pouvons contribuer soit en apportant les avantages de nos systèmes nationaux respectifs soit en apprenant de nos voisins. Le système allemand pourrait ainsi apporter l'orientation des universités vers la recherche, ou bien les phases pratiques qui caractérisent les universités de sciences appliquées — mais en accordant plus d'importance à une sélection qualitative et un meilleur accompagnement des étudiants. Le système français pourrait notamment apporter son expérience de la promotion ciblée des élites dans les Grandes écoles — mais en trouvant un moyen de faire participer davantage les meilleurs cerveaux de la nation à la recherche. Le doctorat sera donc une piste importante à explorer.

La France et l'Allemagne pourraient devenir l'avant-garde d'un espace européen de l'éducation où la mobilité transnationale serait naturelle, et servir d'exemple pour l'intégration en matière de politique éducative des nouveaux Etats membres d'Europe centrale et orientale, notamment avec le modèle de la co-tutelle de thèse et les programmes de double diplôme, qui sont déjà plus d'une centaine.

Si nous voulons davantage élargir cette coopération franco-allemande à d’autres partenaires, il est important à cet égard d’envisager une approche pragmatique de la question linguistique et de proposer des cursus qui conviennent : l'anglais est devenu, comme jadis le français au siècle des Lumières, la nouvelle lingua franca.

Il faut enfin apprendre à présenter avec succès, à l'intérieur comme à l'extérieur de nos frontières, les offres d'enseignement et de recherches dont nous disposons. Après les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, l'Allemagne et la France atteignent tout de même le troisième et le quatrième rang mondial en terme de destinations favorites des étudiants. Lors des salons de l'éducation du monde entier, les Français et les Allemands se présentent désormais ensemble - un autre exemple réussi de création d'un réseau.

Nous pourrions aller plus loin encore sur ce chemin et commercialiser nos cursus ensemble. Le nouveau programme « Erasmus Mundus », qui finance l'échange avec les pays tiers, comporte en effet une tranche marketing, qu'il convient de mettre à profit.
En guise de conclusion laissez-moi citer un aphorisme de Georg Christoph Lichtenberg, grand esprit allemand du siècle des Lumières, plein de sarcasme et d’humour, qui nota dans ses « Sudelbücher » (brouillons) : [ " Ich kann freilich nicht sagen, ob es besser werden wird, wenn es anders wird; aber so viel kann ich sagen, es muss anders werden, wenn es gut werden soll. " ] — « Il est vrai que je ne saurais dire si cela ira mieux quand cela aura changé ; mais je puis dire avec certitude qu'il faut que cela change pour devenir bon. » Je serai plus optimiste : l'Europe présente beaucoup d'avantages qui rendent ses établissements d'enseignement supérieur et ses centres de recherche attrayants pour les meilleurs chercheurs et les élites internationales. Je nous souhaite la détermination d'oeuvrer pour cette attractivité, de l’améliorer et de l’accroître, avec l'objectif ultime de voir les meilleurs chercheurs du monde entier nous donner la préférence pour venir travailler chez nous à leur prix Nobel.

Voici le cadre de références. Le plan d’action pour améliorer les conditions pour la recherche qui en découle pourrait être le suivant :

20. Fixer des objectifs stratégiques :

    a. les domaines d’action
    b. les priorités
    c. la durée prévue
    d. l’argent nécessaire.

  1. Viser très haut : entrer en compétition avec les meilleurs, prendre modèle sur eux et relever le défi.
  2. Ne pas s’arrêter aux frontières nationales, encore moins à celles de sa propre université.
  3. Chercher partout la coopération en vue d’une synergie plus efficace. C’est valable pour les institutions, les groupes de travail et pour les individus.
  4. Mobiliser toutes les forces dans un effort européen commun parce que c’est la seule possibilité de faire face aux Etats-Unis.
  5. Analyser sobrement ses propres forces et faiblesses et se positionner par rapport aux concurrents (benchmarking).
  6. Détecter dans un premier temps les noyaux ou centres d’excellence déjà existants et les soutenir, dans un deuxième temps, de toutes les manières.
  7. Créer des centres de recherche nouveaux hauts de gamme, bien équipés, avec des conditions de travail excellentes et des salaires compétitifs.
  8. Attirer enfin les meilleures têtes vers soi. C’est la condition sine qua non du succès !
  9. Concentrer le potentiel de la recherche, si en besoin est par une nouvelle structure, par des regroupements, par l’intégration d’autres institutions dans les universités.
  10. Ne pas faire tout à la fois. Commencer là où les chances de réussite sont les meilleures. Pour arriver à l’excellence il faut une longue haleine. Qui trop embrasse, mal étreint.
  11. Créer un système de compétition où tout un chacun a une chance réelle de réussir.
  12. Etablir un réseau de la recherche européenne et un centre d’information sur la recherche.
  13. Encourager et enthousiasmer les jeunes pour la recherche dès l’école, les guider, aider, pousser, leur donner le sentiment et la conviction que la recherche vaut la peine pour le bien propre, pour la nation, pour l’Europe et que pour ceux qui sont bons ou excellents, ce n’est pas une impasse, du temps perdu avec des pertes personnelles de toute sorte : familiale, sociale, matérielle, psychologique.
  14. Mettre en place un système de bourses, d’allocations de recherche, de prix d’excellences, de congés sabbatiques, etc.
  15. Regagner l’estime et le respect de la politique et de la société pour la recherche, sans laquelle nous marchons à reculons, vers la médiocrité ou même pire.
  16. Réduire les mesures administratives, réfréner la bureaucratie et en décharger au maximum les chercheurs.
  17. Ne pas mettre notre lampe sous le boisseau ou dénigrer nos propres produits.
  18. Savoir se vendre. Si l’on est bon ou excellent, il faut le dire. Le marketing et la publicité font partie intégrante de la vie scientifique actuelle.
  19. Secouer cette « vieille Europe » et se montrer toujours plus brave qu’aucun autre (Iliade). Le vent se lève ; il faut tenter de vivre, de survivre et d’être en tête du peloton (d’après Paul Valéry).