Nous sommes bien obligés de partir de lempire
romain. Cet empire rassemblait les territoires sur lesquels
il était possible de constituer des cités,
sur un modèle analogue à la cité romaine.
Il était borné donc par les zones où
la constitution de civitates nétait plus possible,
soit parce quon touchait des empires qui gardaient
le système de la monarchie orientale et suffisamment
forts pour résister, comme les pays iraniens, soit
par quon arrivait aux pays trop barbares pour pouvoir
se constituer en cités, comme les pays germaniques,
lEcosse, lAfrique au-delà de lAtlas.
Lempire romain sétait étendu sur
plusieurs aires de civilisation hétérogènes,
le Moyen Orient, lAfrique et lOccident. Cest
de cette troisième aire, quest sortie lEurope
au sens où nous allons la décrire.
Entre la chute de lempire romain dOccident et
ce début de coagulation qua réalisé
lempire franc, sont spontanément apparues des
frontières floues qui séparaient les royaumes
formés par les peuples envahisseurs. Ainsi dans la
Gaule, nous voyons un pays franc qui va jusquà
la Somme, le royaume de Syagrius, qui rassemble les pays
de la Seine, le pays wisigothique au sud de la Loire qui
déborde sur lAragon et la Castille, et, sous
les Burgondes, les pays rhodaniens. Je suis convaincu que
ces frontières sont profondément naturelles,
quelles dessinent des entités très anciennes,
formées avant létablissement des pouvoirs
étatiques, et que de nouveaux pouvoirs étatiques
vont bientôt recouvrir et partiellement effacer.
Il y a deux approches différentes de la question
des frontières de lEurope : celle qui se détermine
à partir de lextérieur et qui exerce
une poussée sur lEurope et celle qui se détermine
à partir de lintérieur et qui exerce
une poussée vers ce qui nest pas lEurope.
Je suivrai cette seconde approche.
Une première figure européenne est dessinée
par lempire carolingien. Il constitue encore aujourdhui
le massif central de Europe. Il se forme indépendamment
de lautre empire, lempire romain dorient
qui nest pas tombé, avec sa frontière
nette du côté arabe, sa périphérie
barbare au nord, le pays slave vaguement organisé
par les varègues qui a son centre à Kiev.
Lempire carolingien a des limites du même genre.
Nettes et belliqueuse en Catalogne et en Aragon, en face
du même conquérant arabe, fluctuantes du côté
des barbares de lest et du nord, les Avars et les
Hongrois de la plaine danubienne, les Saxons de la plaine
allemande, les insaisissables pirates et marchands scandinaves.
Quand meurt Charlemagne, lunité religieuse
est depuis longtemps rétablie. La dissidence arienne
a disparu. Lévêque de Rome a étendu
son patriarcat sur tout lOccident. Le monachisme qui,
depuis lIrlande essaimait son style ascétique,
et anarchique sur une partie du continent sest effacé
devant la solide règle de Saint Benoît.
Or cette unité intérieure était concomitante
dun schisme dans lEglise universelle. Certes
la foi demeurait la même, mais comme la distance de
civilisation entre les deux moitiés de lancien
empire romain ne faisait quaugmenter, les expressions
de cette même foi ne furent plus comprises de part
et dautre. Les différences, les malentendus
furent considérés comme dimpardonnables
hérésies. Cétait le moyen de
lépoque pour légitimer et donner un
tour sublime aux motifs inavouables de rupture. Ainsi lusage
à Rome dazymes pour la confection du pain eucharistique,
fut considéré comme une atteinte gravissime
à la foi. Le grand prétexte de la rupture
fut lintroduction progressive dans le credo latin
de linsertion du filioque. LEsprit saint
procède du Père et du Fils. Cette interpolation
avait été introduite au Vème siècle
en Espagne pour mieux lutter contre larianisme. Elle
avait été adoptée dans lempire
carolingien et, plus tard à Rome. Mais quand les
missionnaires francs lemployèrent en Bulgarie,
chasse gardée de Byzance, cette interpolation qui
navait pas suscité de critique jusqualors,
fut qualifiée par le patriarche Photius en 866 "dapogée
du mal". Lunité chrétienne se refit
provisoirement, mais le vase était fêlé.
Il se rompit définitivement en 1066, et la prise
en 1204 de Constantinople par les croisés rendit
vaine toute tentative de recoller les morceaux.
Cest pourquoi le christianisme, mais dans sa version
latine devint pour longtemps, si jose dire, le marqueur
principal de lappartenance à une Europe en
formation. La frontière de lEurope fut dabord
la frontière du catholicisme latin. Le premier nom
de lEurope (citée comme telle lors de la victoire
de Poitiers sur les Sarrasins) a été la chrétienté.
Il faut donc voir comment elle sest constituée.
Le christianisme en Occident avait été partiellement
balayé par les invasions barbares. Il fut rétabli
en Gaule par de grands évêques issus pour la
plupart de laristocratie gallo-romaine et défenseur
de leurs cités. Lévangélisation
de lEurope centrale commença à partir
des missions irlandaise, puis anglaises. Dans la dépendance
du siège romain, peut être le plus grand évangélisateur
de lhistoire, Winfrith, sous le nom romain Boniface,
parcourut la Hesse, la Bavière, la Thuringe. Ce furent
encore des moines et des évêques anglais qui
convertirent la Hollande, la Frise, occupèrent les
sièges de Hambourg et Brême, donnèrent
au Danemark ses premiers évêques, fondèrent
des missions en Norvège, parvinrent en Islande et
jusquau Groenland.
De son côté lempire franc usait de méthodes
plus rudes. Une atroce guerre de trente ans finit par lécrasement
et la conversion des Saxons. Le refus du baptême signifiait
la mort. Il nest pas exclu que le souvenir de ce style
de conversion ait joué plus tard son rôle dans
le passage à la réforme du nord de lAllemagne.
La greffe chrétienne avait quand même pris.
Or ce fut la Saxe et non pas la Bavière qui prit
la direction du regnum teutonicum, et ce quavaient
subi les Saxons sous Charlemagne, ce furent les rois saxons
qui lappliquèrent aux tribus slaves qui tenaient
le pays entre lElbe et lOder. Pour les seigneurs
allemands cétait un Far East, hors la loi,
ouvert au pillage, à lexploitation agricole
et à lévangélisation. Ils établirent
dans ces marches une ligne dévêchés
qui marquaient lavancée du Drang nach Osten
allemand, Havelberg, Brandebourg, Meissen. Le projet dOthon
était de constituer Magdebourg en siège métropolitain
de tout lorient slave.
Cependant la frontière lEurope carolingienne
(notre première Union européenne des I5) ne
se confondit pas avec la frontière de lEurope
historique.
Elle en fut empêchée par lémergence
de la Pologne. Mieszko avait fédéré
les tribus slaves entre Oder et Vistule, mais sil
voulait résister à la croisade allemande,
il devenait urgent pour lui de devenir chrétien.
Il se hâta donc dépouser une princesse
tchèque, déjà chrétienne, demanda
le baptême, obtint du pape lautorisation détablir
son propre réseau dévêchés,
et baptisa en masse toute la population dans les lacs et
les rivières. Nous sommes en 966.
Dans le dernier tiers du Xème siècle se convertissent
de la même façon des princes barbares qui convertissent
aussi leur peuple, Harald à la dent bleue, roi du
Danemark, en 965, Geza 1er de Hongrie et son fils saint
Etienne en 985, Olaf de Norvège en 993 et Olaf de
Suède en 1008. La dernière de ces conversions,
et la plus orientale, se produisit tardivement en 1385.
Le dernier bastion païen, la Lituanie, avait hérité
de la horde mongole la moitié orientale de la Russie.
Mais il devait affronter la croisade presque annuelle des
chevaliers teutoniques et des chevaliers porte glaive. Comme
dhabitude, le salut était dans la conversion,
et celle-ci prit corps dans un mariage avec la fille du
roi de Pologne. Ladislas Jagellon traduisit lui-même
le Pater et plongea son peuple dans les lacs et les
rivières.
Ce sont donc pour des motifs politiques que les princes
païens passèrent et firent passer leur peuple
à la religion nouvelle. La conversion mettait leur
principauté à labri de la croisade,
forme de guerre très redoutable, et leur permettait
dy participer à leur tour. Elle assurait lunité
spirituelle du royaume grâce à une organisation
ecclésiastique régulière et uniforme.
Ce clergé fournissait un outil de gouvernement, instruit
du droit, apte à former le noyau dune administration
régulière. Elle renforçait la légitimité
du souverain, puisque de simple chef, il devenait un roi
et mobilisait autour de sa dignité tout le corps
de doctrine qui depuis Constantin, depuis David, entourait
la monarchie dune qualité sacrée. Enfin
et surtout il entrait sur un pied dégalité
formelle dans la famille européenne, pouvait épouser
des princesses de sang royal pour sceller des traités
solides et respectés. On voit ainsi que pour entrer
dans ce qui deviendra lEurope, des conditions devaient
être réunies. Aujourdhui, ce sont la
démocratie, létat de droit etc. Au moyen
âge, cest ladhésion à la
religion catholique romaine. LEglise est un peu lONU
ou la commission européenne de ce temps.
Ainsi, nous voyons se dessiner en filigrane, la frontière
intra-européenne, celle qui sépare lEurope
carolingienne (celle des I5, avec lAngleterre, en
symbiose avec la France et avec lEspagne reconquise),
de lEurope des 25, qui regroupe les pays dont la conversion
sest effectuée par ses propres princes, en
sappuyant les uns les autres (comme ceux de Pologne
et de Bohême) et en sappuyant directement sur
la papauté romaine.
Cest pourquoi la frontière orientale de lEurope
« totale » sarrêta au
royaume de polono-lithuanie. Les princes slavo-varègues
de Kiev, avaient hésité un certain temps.
Le mot russe pour Eglise est Tserkov, qui vient de
lallemand Kirche. Mais lempereur de Byzance
ayant eu besoin de leur alliance dans une certaine circonstance,
il les fit tomber de son côté. Ce qui fut accompli
par mariage du prince de Kiev avec une porphyrogénète
et baptême collectif en 989. La frontière de
ce côté fut donc celle du filioque.
Elle devient plus tard celle de la Horde tatare, puis celle
de la Moscovie, mais le filioque subsista comme symbole
de la séparation et comme motif de la haine parfaite.
Nous sommes maintenant à la fin du moyen âge.
Les frontières sont désormais fixées
pour deux siècles. Elles sont encore religieuses.
A lest, donc lorthodoxie. Au sud est, lempire
ottoman, a conquis lempire byzantin et occupe la péninsule
des balkans. Au sud la Méditerrannée, reste
disputée. La partie orientale est un lac ottoman,
mais encore contesté par Venise. La partie occidentale
est infestée par la piraterie maghrébine.
LItalie du Sud, la Sicile, Malte sont reprises depuis
longtemps, et en Espagne la reconquista vient de finir avec
la prise de Grenade.
Cependant la frontière nest plus seulement
religieuse. Elle devient une frontière de civilisation
et dune civilisation quil nest plus possible
de caractériser par la seule religion. A partir de
XIème siècles, disent les historiens, le territoire
enclos devient le siège de multiples changements
quon nobserve pas au-delà de ses limites.
Ces innovations sont tantôt des facteurs dunification,
tantôt de divisions dont le type est spécifiquement
européens, si bien quelles contribuent indirectement
à lunité de la civilisation européenne.
Dans les premières, il faut ranger les changements
techniques et matériels. Ils se diffusent à
partir dune zone centrale qui va de lItalie
du Nord à la Flandre. Ce sont, je cite en désordre
sans pouvoir les épuiser, les labours adaptés
aux plaines humides du nord, la différenciation de
loutillage, les procédés architecturaux,
la construction navale, les pratiques militaires, les inventions
métallurgiques et textiles , etc ; je nen finirai
pas. Cela permit à lEurope de se remplir. Dès
le XIIIème siècle dans les plaines fertiles
de Picardie, on note des densités de 40 habitants
au kilomètre carré. Juste avant la grande
peste, qui marque larrêt de la colonisation
allemande et leffondrement de la population française,
lEurope a atteint un plein démographique quelle
ne dépassera pas avant la révolution agricole
du XVIIIème siècle. A cette date, au sud et
à lest, en Afrique ou en Russie, sétendent
des aires comparativement vides.
Il existe encore des institutions quon peut qualifier
de paneuropéennes. LEglise, bien sûr,
et avec elle une langue supérieure de communication,
le latin. Grâce au latin, lhéritage des
lettres antiques est conservé vivant et reste à
la base de léducation. Le maillage de la hiérarchie
ecclésiastique est redoublé par les grands
ordres, bénédictins, cisterciens (cest
dans un couvent cistercien de Prusse orientale que la Vodka
a été mise au point), dominicains et franciscains.
A partir de Bologne, de Paris, dOxford, de Cologne,
le réseau des universités sétend
vers le nord et vers lest tchèque, hongrois,
polonais.
La société féodale est création
de lEurope seule. Son type pur se trouve en France,
entre la Loire et la Meuse, mais son esprit se retrouve
dans toute lEurope, bien quaffaibli à
mesure que lon va vers les marches allemandes et la
Pologne. Elle repose sur le contrat vassalique. Il se forme
une chaîne contractuelle qui en partant du plus vassal,
remonte vers linstance supérieure, vers le
duc, vers le roi. Le vassal se met au service du suzerain
et celui-ci lui concède les moyens matériels
de ce service, ordinairement une terre en fief. La société
féodale est donc une organisation volontaire dhommes
libres, liés entre eux par des obligations mutuelles,
garanties par un serment. Ce système nexiste
nulle part, ni en Russie, ni dans les pays musulmans, ni
en Inde, ni en Chine. Il faut aller jusquau Japon
pour observer quelque chose danalogue. Il permet lexistence
dune noblesse, consciente de ses obligations morales,
de ses manières supérieures fondées
sur le sentiment intime de sa liberté.
Une expression très visible de lunité
européenne est lart, et précisément
lart gothique. La frontière orientale de lEurope
peut se lire comme la ligne qui réunit les dernières
églises gothiques. Cette ligne borde donc la Finlande,
les pays baltes, la Pologne, la Hongrie, la Croatie, la
Slovénie. Cest exactement la frontière
de lEurope des 25, celle qui va être officialisée
en mai de cette année. Au delà, par une rupture
nette, sannonce lart byzantin et musulman.
Le style des conflits qui divisent lespace européen
contribue à lunité de lEurope
parce que on ne le rencontre pas ailleurs. Les deux principaux
sont le conflit permanent entre lEglise et le pouvoir
politique, et le conflit entre lEmpire et les états
nationaux, qui se redouble par le conflit entre les états
nationaux eux-mêmes. Il y eut un moment où
lEglise fut sur le point dêtre digérée
par lautorité impériale et par lautorité
des grands de la société féodale. On
sait quelle sen émancipa en partie à
la suite dun long conflit, ou la papauté trouva
appui sur les ordres religieux. La réforme grégorienne
aggrava la distance entre lEglise latine, autonome,
et lEglise dOrient, soumise au pouvoir impérial.
Dautre part, comme la souvent souligné
Baechler, loriginalité de lempire romain
doccident fut de ne pas se reconstituer. Lautorité
impériale ne tarda pas à se fragmenter en
unités plus petites, déjà plus ou moins
nationales, au sein desquelles se produisit une concentration
du pouvoir au dessus de la chaîne féodale,
et qui ne cessèrent de se faire la guerre.
Une autre particularité de lEurope est lintensité
du conflit dogmatique. A la différence du monde orthodoxe
où les Eglises sappuyaient sur une base ethnique,
lEglise latine étant transnationale ne pouvait
garder son unité que par une attention continue à
lunité de sa doctrine. Cela entretenait dans
les universités à la fois une vitalité
intellectuelle intense et les occasions de disputes et de
déchirement. LEglise put espérer un
instant établir la paix autour de la synthèse
particulièrement large et belle de S. Thomas dAquin.
A peine lAquinate fut il mort, que la synthèse
sécroula et quavec Duns Scot, Guillaume
dOccam et bien dautres, une révolution
de pensée commença et ne sarrêta
plus.
Crise continue de lempire, crise continue de lEglise,
crise dogmatique finirent par sadditionner pour provoquer
la grande rupture de la Réforme. Mais il faut bien
voir que les deux moitiés désormais opposées
de lEurope en deviennent plus européennes que
jamais. Le protestantisme réunit une problématique
existentielle issue dAugustin, une théologie
post-thomiste, une religiosité individualiste, le
triomphe final de lEtat national sur lidée
impériale. Cependant le monde catholique conduit
sa propre réforme selon des voies qui ne sont pas
si différentes, et tout cela écarte encore
le christianisme européen de son jumeau oriental.
Le conflit religieux conduit le pouvoir politique et la
société vers laffirmation des principes
de la laïcité qui étaient déjà
en germe dans la théorie catholique de lautonomie
du spirituel et du temporel.
Le XVIIème siècle est le théâtre
dune révolution dans la pensée. La science
galiléenne, puis newtonienne avance des propositions
dont la vérité est indépendante de
la philosophie et de la religion et doivent nécessairement
être acceptées par les esprits rationnels.
Sur cette base sélèvent des philosophies
non chrétiennes, et un début de révolution
technologique. LEurope est sur la terre la seule région
où se produisent toutes ces grandes transformations.
Il est temps de jeter un coup dil synthétique
sur cette Europe de la fin du XVIIème siècle.
Elle ne se définit plus par lidée de
chrétienté, parce que le christianisme sest
divisé, parce quil a perdu son monopole intellectuel,
parce que ses organes hiérarchiques ont perdu leur
autorité. Le compromis constantinien qui légitimait
lEtat par lEglise et garantissait lapplication
par lEtat des normes approuvées par lEglise,
ce compromis nexiste plus en pays protestant et est
battu en brèche en pays catholique. Cependant on
reconnaît lEurope par un paysage spécial,
un paysage complexe, celui où se sont produites toutes
les transformations qui en produisent une nouvelle définition.
Par rapport au monde musulman et au monde orthodoxe, lEurope
est une zone dynamique, dont la population augmente rapidement
et dont la richesse et le niveau de vie ont radicalement
décollé. Le paysage rural annonce la mise
en valeur moderne du sol. La ville est un centre politique
autonome, un creuset économique, un nouveau monde
social de bourgeois, dartisans, douvriers, de
professions libérales toujours plus nombreuses et
différenciées. Les classes supérieures
qualifient leurs murs, qui tendent à sunifier,
deuropéennes. Un même art, classique,
baroque, rococo, met partout sa marque. Ce sont maintenant
les éléments matériels et sociaux plus
que les éléments spirituels qui comptent dans
la nouvelle description de lEurope. Mais comme ces
éléments sont inégalement répartis,
il faut maintenant clairement distinguer dans cette Europe
moderne, un centre et des périphéries. Le
centre, se trouve dans cette bande qui relie le sud de lAngleterre
à lItalie du Nord. Il ne coïncide pas
exactement avec les centres politiques, mais la France,
avec lAngleterre et la Hollande constituent les pays
modèles que la périphérie cherche à
imiter dans leur puissance, leur prospérité
et dans leurs moeurs. La périphérie comprend
dune part les pays ibériques, dautre
part les pays situés à lest de lElbe.
Dans ces derniers pays, le paysan est moins libre, parfois
serf, les villes sont moins nombreuses, la société
est moins complexe, les murs moins policées
et le pouvoir politique plus dur.
Mais bien que dans les confins le paysage perde peu à
peu ses traits européens, la frontière orientale
de lEurope reste celle de la fin du moyen âge.
C'est-à-dire quelle passe toujours par la frontière
qui sépare la Russie de la Suède et de la
Pologne et par celle qui sépare lempire Ottoman
de la Pologne et du Saint Empire romain germanique. Les
changement sont ailleurs : au sud, la méditerranée
est devenue un lac européen. A louest, lEurope
se prolonge au-delà de lOcéan par ses
colonies qui sont peuplées et contrôlées
étroitement par les métropoles.
Franchissons un siècle, et mettons nous par la pensée
au lendemain des traités de Vienne. Le changement
est considérable.
Les colonies américaines se sont émancipées.
Voici lEurope ramenée à son rivage océanique,
mais les nouvelles nations conservent la civilisation matérielle
et morale de lEurope et les frontières ne sont
pas du même type que celles qui demeurent à
lEst et au Sud.
Cest à lest que se posent les problèmes
qui aujourdhui restent les nôtres, à
savoir le problème turc et le problème russe.
Le monde turc a longtemps été à juste
titre la hantise de lEurope. Noublions pas quau
XIVème siècle, la Chine, la Russie, lEgypte,
le monde arabe, le monde persan et une partie du monde indien
étaient gouvernés par des princes turco-mongols.
Il faut ici faire une remarque. Bien que lEurope dès
cette époque fût matériellement, socialement
et intellectuellement très supérieure au monde
turc, ce nest que beaucoup plus tard quelle
obtint sur lui la supériorité militaire. Une
meilleure technique déquitation, un meilleur
emploi de larc, une meilleure tactique suffisaient
pour que les chevaleries européennes se fissent régulièrement
écraser. En I526 la presque totalité de la
noblesse hongroise fut anéantie à la bataille
de Mohacs et la Hongrie, vieux et puissant royaume européen
passa pour un siècle et demi sous la domination ottomane.
Il sen fut de très peu quen 1529 lAutriche
ne subît le même sort. Larmée turque,
la Horde, disposait dune bonne artillerie et
par leur technique dentraînement les janissaires
dépassaient en qualité et en modernité
les meilleures troupes européennes. En I571 à
Lépante, en 1683 encore sous les murs de Vienne,
la fortune des armes balança dangereusement. Ensuite,
ce fut le reflux, mais que ce soient les campagnes du Prince
Eugène, les campagnes russes sous Pierre, sous Catherine,
sous Alexandre II, la guerre turque ne fut jamais pour
personne une petite affaire. Les Alliés en firent
encore lexpérience pendant la grande guerre
et les Grecs en 1922.
Outre une valeureuse armée, les Turcs disposèrent
le plus souvent dune excellente diplomatie. Elle a
su mettre dans leur jeu la France contre le Saint Empire,
le Saint Empire contre la Perse, lAngleterre et la
France contre la Russie, lAllemagne contre lAngleterre,
enfin depuis cinquante ans les Etats-Unis contre la Russie
soviétique. Cela explique la lenteur du recul turc
au XVIIIème et au XIXème siècle. Jouant
entre les puissances, le fameux homme malade réussit
à conserver une partie des Balkans jusquau
XXème siècle, et il conserve toujours les
détroits. Constantinople, cest à dire
Istanbul, aujourdhui purement turque, est plus peuplée
que Paris ou Londres.
Bien quau cur des dispositifs du concert européen,
le monde turc na jamais été considéré
comme européen. Il ne létait pas par
son histoire, puisquil était étranger
à toutes les expériences que je viens dénumérer.
Il ne létait pas par sa religion, ni par son
droit, ni par ses murs. Un européen ne pouvait
sétablir dans lempire et y occuper une
position importante, quà condition de se convertir
à lislam. Quand la Hongrie fut occupée,
elle fut vidée dune grande partie de ses habitants,
les hommes devenant esclaves, les femmes entrant au harem.
Au XIXème siècle, particulièrement
sous le sultanat dAbdul-Medjid, lempire essaya
dintroduire des réformes. Elles visaient dabord
à rétablir la puissance de ladministration
centrale et la puissance de larmée, en empruntant
quelques recettes européennes. Mais elles ne correspondaient
nullement à un projet densemble deuropéanisation
comparable à celui des empereurs petersbourgeois.
La révolution jeune turc de 1908, nationaliste et
autoritaire poursuivit cette réforme à but
limité, ce qui nempêcha pas leffritement
de lempire, sa mise en tutelle économique,
les défaites dans les Balkans et enfin la volatilisation
finale de lempire en 1918.
De cette épreuve sortit une nation. Atatürk,
victorieux, ayant assuré lindépendance
de son pays, fut assez fort pour entreprendre, à
la manière dure et despotique de Pierre le Grand,
une européanisation profonde. Elle alla plus loin
que le simple projet militaire. Certes larmée,
la Horde, fut établie garante de la réforme.
Mais celle-ci toucha les institutions civiles, la justice,
le droit, lenseignement, lécriture, la
représentation parlementaire, enfin labolition
du califat, la séparation officielle de lEtat
et de lislam, c'est-à-dire la laïcisation.
La nation turque, devenue homogène à lexception
de lélément kurde par lextermination
ou lexpulsion des Arméniens et des Grecs, a
donc le plan et la façade dune nation européenne,
de type jacobin. Peut on la qualifier deuropéenne
? Cest affaire de définition. Si on regarde
lhistoire, la notion dune communauté
dexpérience et de civilisation, certainement
pas. Si on regarde les institutions et quon décide
den faire le critère dappartenance à
lEurope, la question se pose. Encore en faudra-t il
en examiner le fonctionnement réel.
Le problème russe se présente autrement. Au
XVIIème siècle cet empire, qui était
déjà aussi étendu quaujourdhui,
était, aux yeux de lEurope, beaucoup plus « barbare »
et beaucoup moins connu que lempire ottoman. Il était
aussi moins redoutable : les faibles forces de la Suède
et de la Pologne avaient suffi à le tenir en respect.
La révolution pétrovienne ne visait au départ
que des buts de puissance, à la façon turque.
Mais si atroces que fussent ses procédés,
ils entamèrent une révolution bien plus profonde.
Elle était possible parce que le peuple russe était
un peuple chrétien. Bien que lEglise « pravoslave »
nourrît contre loccident catholique et protestant
une haine profonde, le fait quelle fût soumise
et même asservie plus que jamais à un empereur
résolument occidentaliste, contribua à abaisser
la barrière. Cette ligne occidentaliste de « développement »
de style européen, la volonté de « rattraper
et dépasser » fut celle de tous les empereurs
petersbourgeois, à lexception peut être
de Nicolas II. Leuropéanisation fut conduite
selon deux lignes qui ne cessèrent de sentrelacer.
La première, la ligne pétrovienne, consista
à mobiliser et à intensifier en vue du projet
toutes les recettes de puissance de lEtat russe. La
paysannerie fut donc esclavagisée et la couche supérieure,
cléricale et ou profane forcée jusquen
1761 de servir toute sa vie un Etat tout aussi despotique
quau temps dIvan le terrible, mais plus ou moins
rationalisé et tout à fait sécularisé.
La seconde ligne, se développa surtout à la
fin du XVIIIème siècle, quand Catherine comprit
quil fallait que la classe de service devînt
par ses manières, par son instruction, et par ses
droits personnels, une véritable noblesse, sur le
modèle suédois, prussien, et dans la mesure
du possible, français. Pour atteindre ce but, elle
remit aux seigneurs la propriété dune
grande partie des paysans esclaves, privatisation réussie
des moyens de productions On peut dire que les deux lignes
réussirent. Dans celle de Pierre, la Russie eut très
vite une armée redoutable, et dans celle de Catherine
elle eut, dès les débuts du XIXème
siècle, une vraie civilisation. Certes, cette Russie
civilisée nétait quun radeau flottant
sur une mer de barbarie (je paraphrase Pouchkine), mais
elle ne cessa de sétoffer tout au long du XIXème
siècle. Elle fut capable de produire une littérature,
une musique, un art dont linspiration et les sources
sont totalement européennes et qui furent reconnues
comme telles dans toute lEurope.
Ainsi, alors que lempire ottoman ne cessa de reculer
en Europe pendant deux siècles, lempire russe
ne cessa davancer. Sur la Suède il prit les
pays baltes et la Finlande, sur la Pologne il prit lUkraine
puis les deux tiers de la Pologne elle-même. Si elle
avait tenu un an de plus en 1917, il eût obtenu, selon
la promesse de la France, le reste de la Pologne, un grand
bout dAllemagne, la domination des Balkans, enfin
Constantinople. Etant donné le formidable dynamisme
démographique, économique et culturel qui
était le sien il eût dominé lEurope.
Heureusement (ou malheureusement) Lénine vint.
Alors que la Turquie ne fut jamais considérée
comme européenne, la Russie, qui pourtant sous Pierre
le Grand ne létait pas plus, fut assez facilement
reçue dans le concert européen. Il ny
eut que le pape pour refuser jusquen 1815 au tsar
russe le titre dempereur. La raison principale était
quà mesure que la Russie avançait vers
louest, la Prusse, lAutriche avançaient
vers lest et que lAngleterre se servait aussi
largement dans le reste du monde. Lavancée
russe fut donc acceptée.
En 1914 la Russie faisait donc partie du concert européen.
Mais était elle tenue pour européenne ?
La réponse est délicate. Toutes les productions
da la culture russe létaient, ainsi que les
manières et le style de vie de la classe supérieure.
Il restait cependant deux obstacles. Dabord la religion
qui na cessé de se faire plus exclusive, plus
hautaine, plus orgueilleuse tout au long du XIXème
siècle. Elle soutenait les mythologies slavophiles,
lidée dun chemin séparé,
la transfiguration de la Russie, le mépris de « lEurope »,
comme elle disait. Elle imprégnait la littérature.
Jamais la barrière du filioque na pris
des proportions plus colossales et plus séparatrices
quà la veille de la Grande Guerre. Ensuite
le régime. Quel était le régime russe ?
On peut dire quà la fin du règne de
Catherine il prenait la figure dun Ancien Régime
à leuropéenne, un peu dur et sommaire,
dallure prussienne plus que française, mais
dun type connu et reconnu. Or cest justement
à ce moment là que la Révolution française
vint délégitimer tous les Anciens régimes
dEurope, et les contraignit à un alignement
progressif sur le Nouveau Régime représentatif.
Tous, sauf le Russe, qui resta tel quel jusquen 1905
et même 1917. LAncien Régime russe perdait
sa légitimité même à aux yeux
de sa noblesse et de lintelligentsia, de plus en plus
européanisés. On attendait donc sa chute.
Elle vint et ne se produisit pas comme on lattendait.
La frontière de lEurope fit alors un bond vers
lest, par lémancipation de la Pologne,
des pays baltes, de la Finlande, de la Bessarabie. Le régime
russe prit la tournure que lon sait, la plus contraire
aux murs de lEurope. On le compara à
tort au despotisme de la Moscovie, dont il avait repris
certaines recettes mais à des fins utopiques, totalement
subordonnées à lidéologie totalitaire.
La frontière séparant lEurope de lURSS
devint quelque chose dinfranchissable, infiniment
plus tranchée, gardée, policière que
celle de lancien empire russe, qui pourtant faisait
déjà exception aux normes européennes.
Ce rideau de fer, à la faveur de la guerre, savança
de nouveau vers lOccident et sépara radicalement
de lEurope Varsovie, Budapest, Prague, Dresde. Il
passa donc au cur de lEurope historique. Pendant
quarante ans la frontière de lEurope parut
ramenée à celle du vieux noyau carolingien
des empereurs othoniens.
Pendant plus de quarante ans lEurope soviétisée
a été purgée de ses élites,
abrutie, broyée dans toutes ses structures, isolée,
en partie russifiée. Elle ressort de captivité
depuis dix ans dans un très mauvais état.
Appauvrie, mutilée par larrêt de son
développement, incertaine en toutes choses sauf dune :
de son indéfectible appartenance à lEurope.
Plus que jamais pour elle, la grande frontière est
celle qui la sépare de la Russie et elle tâche
de la consolider par tous les moyens. On se rend mal compte
ici de la fête que fut pour la Pologne ladhésion
à lOtan. Reprendre pied dans lEurope,
cest le programme commun de la région. On comprend
quelle compte tellement sur la puissance américaine.
Dinfluence russe dans la culture, dans la pensée,
dans les arts, il nest plus question.
Et la Russie ? Elle sort ruinée du communisme.
Elle a subi une saignée démographique unique
au monde. Il y a moins de Russes quen 1917, et ils
ne font plus assez denfants. Sa puissance économique
est passée derrière celle de lEspagne.
Tous les agrandissements réalisés depuis Pierre
le Grand, voire depuis Alexis Mikhailovitch, sont annulés.
Ce nest donc pas sa surpuissance qui rend problématique
une intégration éventuelle à lEurope
et donc une extension des frontières de celle-ci
non pas jusquà lOural, qui na jamais
été une frontière, mais jusquà
la Chine et au Pacifique. Mais cest plutôt la
volonté russe elle-même. Son régime
est ce quil est, et les Russes sincèrement
occidentalistes, car il y a beaucoup, sont partagés
entre le rire et les larmes quand la presse étrangère
le décrit comme une emergent democracy. Quant
à lEglise orthodoxe, elle est mise à
profit par ce pouvoir pour nourrir le nationalisme le plus
extrême et le plus hostile à tout rapprochement
avec la latinité.
Concluons donc tristement : lEurope sarrête
là où elle sarrêtait au XVIIème
siècle, cest à dire quand elle rencontre
une autre civilisation, un régime dune autre
nature et une religion qui ne veut pas delle.