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M. Jean Boissonnat
LEUROPE ET DIEU
séance du lundi 5 juillet 2004
Si vous avez demandé à un journaliste, et non
pas à un philosophe, à un théologien, ou
à un historien, de vous parler dun sujet aussi
intimidant que « LEurope et Dieu »,
cest que vous attendez ici un témoignage, un reflet
des opinions et non pas un propos dérudit. Je sollicite
donc toute lindulgence dune assemblée où
je reconnais plusieurs de mes maîtres. Quils tolèrent
quelques affirmations trop abruptes, voire des démonstrations
peut-être approximatives.
Mon propos tient en deux phrases : Dieu a fait lEurope ;
lEurope a défait Dieu. Jentends « Dieu »,
ici, comme un terme générique qui englobe le religieux
et ses institutions, les Eglises.
DIEU A FAIT LEUROPE.
Dieu en Europe, cest le christianisme.
Une religion née aux confins de lEurope et de
lAsie, dérivée de la foi dun peuple
le peuple juif dans la parole dun Dieu
unique. Cette « secte » chrétienne
nétait pas bien vue des Romains, en ce quelle
compliquait la gestion des rapports avec les Juifs auxquels
lEmpire reconnaissait des droits, comme à une
minorité pouvant légitimement honorer ses pères.
Conscients des soupçons dont ils pouvaient être
lobjet, les chrétiens protestaient de leur soumission
au pouvoir de Rome. Jésus navait-il pas refusé
de prendre la tête de la résistance aux Romains ?
Paul avait-il caché la légitimité du
pouvoir en place ? Mais les chrétiens se distinguaient
tout de même par des comportements difficiles à
admettre par les autorités de lépoque :
le refus du culte des idoles, des sacrifices sanglants, des
jeux du cirque ; leur répugnance à porter
les armes et leur tempérance. Ce qui fait dire à
Edward Gibbon dans son livre sur « Le déclin
et la chute de lEmpire romain » de la fin
du XVIIIe siècle : « Les chrétiens
ne fuyaient pas moins les affaires et les plaisirs du monde
En
inculquant des maximes dobéissance passive, ils
refusaient de prendre part à ladministration
civile ou à la défense militaire de lEmpire
Cette
indifférence indolente ou même criminelle pour
le bien public les exposait au mépris et aux reproches
des païens. On demandait aux partisans de la nouvelle
secte quel serait le destin de lEmpire, assailli par
les Barbares, si tous les sujets adoptaient des sentiments
aussi pusillanimes. »
En somme le christianisme ne serait pas pour rien dans la
chute de lEmpire. Alors que celui-ci en faisait au IVe
siècle une religion dEtat (édit de Constantin,
officialisation par Théodose Ier).Au Ve siècle,
cest la chute de Rome puis leffondrement de lEmpire
romain dOccident. Sans état dâme,
lEglise passe aux Barbares : à la fin du
Ve siècle cest le baptême de Clovis et
à travers lui, la christianisation du peuple franc.
Le christianisme a donc pleinement profité de lEmpire
pour se diffuser sur un territoire qui englobait lEurope
géographique, le Proche-Orient et lAfrique du
Nord, en même temps quil sapait les fondements
de la puissance impériale. Mais l'effondrement de celle-ci
l'investit dune tâche de suppléance qui
nétait nullement dans sa vocation : exercer
directement ou indirectement le pouvoir pour sauvegarder les
liens sociaux sans lesquels lespèce humaine retourne
à la sauvagerie originelle et hors desquels la diffusion
du message évangélique ne sopère
plus. Charlemagne, premier « père de lEurope »
est couronné Empereur à Rome en lan 800.
Cest le début dun long concubinage conflictuel
entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. Dans le
même temps le territoire de cet « empire
chrétien » est amputé à lEst
et au Sud par larrivée de lIslam, et ramené
de ce fait à l'intérieur de lEurope géographique.
Au Xe siècle, le Saint-Empire romain germanique (qui
n'a jamais été vraiment un "empire")
fait son apparition officielle, conforté autour de
lan mil par la complicité intellectuelle entre
notre cher Gerbert dAurillac, devenu le Pape Sylvestre
II, et le jeune et brillant Otton III. Entre Charlemagne et
Otton, entre Aix-la-Chapelle et Rome, la Chrétienté
est née. Elle durera mille ans.
Ses limites géographiques seront définies, comme
malgré elle, d'abord par la division de l'ancien Empire
romain (Occident et Orient) ; puis par la rupture consécutive,
au sein de l'Eglise, entre Rome et Constantinople (avec des
épisodes tragiques comme le sac de Constantinople par
les Croisés en 1204, dont nos frères orthodoxes
n'ont pas fini d'entretenir le remords chez les catholiques)
et naturellement par la pression islamique, arabe au Sud et
turque à l'Est. Constantinople tombe en 1453. Vienne
est encore assiégée par les troupes ottomanes
à la fin du XVIIe siècle.
Voilà la Chrétienté ramenée à
la dimension de l'Europe alors que sa vocation est universelle.
Telle est l'Europe chrétienne saluée par des
auteurs aussi peu suspects que Voltaire et Rousseau. Diderot
et d'Alembert écrivent dans leur Encyclopédie
à l'article "Europe" : « Il
importe peu que l'Europe soit la plus petite des quatre parties
du monde par l'étendue de son territoire, puisqu'elle
est la plus considérable de toutes par son commerce,
par sa navigation, par la fertilité, par les lumières
et l'industrie de ses peuples, par la connaissance des Arts,
des Sciences, des Métiers, et ce qui est le plus important,
par le Christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend
qu'au bonheur de la société. »
Qu'est-ce que le christianisme occidental a apporté
à ce territoire exigu où les peuples venus du
fond des terres asiatiques et du fond des âges historiques
se sont entassés ? L'individualité, l'universalité,
la compétitivité. Cela fait beaucoup.
Le christianisme est une religion de la personne et non pas
d'un peuple (comme le peuple juif), ni d'une nation (comme
la nation arabe). Chaque être humain est unique. Dieu
lui parle à lui personnellement. Il lui a envoyé
son fils, Jésus, qui lui-même s'est fait homme.
Certes l'homme est pécheur, mais il doit avouer ses
péchés, s'en repentir et les surmonter. Au contact
de cette réalité douloureuse, l'Eglise définit
le purgatoire comme pour convaincre chaque individu que rien
n'est jamais perdu. Le jugement personnel précédera
le jugement dernier. Ce qui ne manque pas de dynamiser chacun.
Le christianisme est une religion de l'universel. Pas question
de garder pour soi, tout seul, le message reçu. Il
faut le proclamer. Le diffuser. Extraordinaire moteur pour
les conquêtes où se mêlent, comme toujours
dans les comportements humains, le spirituel, le matériel
et le politique. Augustin, qui s'y connaissait en passions,
recommandait de ruser avec elles pour mieux les maîtriser
: ce fut le mariage pour la passion du sexe ; l'Etat
pour la passion du pouvoir; la redistribution pour la passion
de l'argent.
Malgré son concubinage avec le pouvoir politique, l'Eglise
n'a jamais aboli la distinction entre le politique et le religieux.
Ce qui devait plus tard - fût-ce contre le gré
de l'Eglise- ouvrir la voie à la démocratie.
De même, son attachement aux rites ne l'a jamais détourné
de la distinction entre la lettre et l'esprit avec, en dernière
analyse, une préférence pour celui-ci. Si l'économie
moderne est née en Europe, ce n'est pas parce que l'Europe
avait découvert les techniques avant les autres ;
la Chine avait tout inventé ; ni parce que les
Européens étaient plus intelligents ; les
Arabes avaient tout compris. Mais parce que la religion des
Européens dégageait plus d'espace pour les initiatives
individuelles.
Toutefois cette Europe née de Dieu, allait retourner
ce qu'elle en avait hérité contre lui.
L'EUROPE A DEFAIT DIEU
Dans cette Europe qu'il construisait, Dieu a vu fleurir
d'innombrables portraits de lui-même. On l'a représenté
comme un César qui n'avait dépouillé
l'autre César que pour revêtir lui-même
la pourpre impériale dont son vicaire sur la Terre,
le Pape, s'octroyait toutes les prérogatives. Il se
dotait d'une puissante administration, entretenait une coûteuse
diplomatie, armait des troupes, levait l'impôt, rendait
la justice.
Du coup l'Empereur; le vrai, s'inquiète. Il pèse
lourdement dans la désignation de ce concurrent dangereux.
D'ailleurs il ne se prive pas d'intervenir dans la définition
des dogmes, dans le choix des évêques et dans
la répartition des bénéfices ecclésiastiques.
Le Pape réagit en battant monnaie, allant jusqu'à
accorder des "indulgences" pour payer sa propre
basilique, Saint-Pierre de Rome. Devant ces prêtres
qui vivent comme des princes, ces pardons qui s'achètent,
cette morale si peu morale, le bon peuple s'y perd et les
grands esprits s'indignent.
Aux marches du pseudo Empire, des Rois voient bien les bénéfices
qu'ils peuvent tirer de cette concurrence institutionnelle
entre le Pape et l'Empereur. C'est le cas, en particulier,
pour les monarchies française et anglaise, par ailleurs
souvent opposées l'une à l'autre. Les Anglais
iront jusqu'à nationaliser leur christianisme sous
le nom d'Eglise anglicane. Les Français se contenteront
d'un gallicanisme moins institutionnel mais non moins ombrageux.
On va voir se construire, dans l'espace entre le César
de Rome et celui de l'Empire, un formidable pouvoir, celui
de la nation. Lequel allait peu à peu s'approprier
l'essentiel de la puissance politique. Ces monarchies nationales
se veulent, naturellement, investies de la légitimité
divine. Mais dès lors que chacune revendique Dieu pour
justifier ses intérêts particuliers et ses appétits
de puissance, ce Dieu unique se démultiplie et cesse
d'être ce qu'on dit de lui. Le voilà qui se dissout
dans la confrontation des intérêts nationaux.
Chacun peut proclamer "Dieu avec nous".
La "robe sans couture" ne résiste pas à
ces déchirements. L'Eglise se divise. La Réforme
naît de toutes ces contradictions au risque de les aggraver.
Une Eglise divisée fait souffrir son Dieu unique. Elle
participe donc à son affaiblissement. D'autant que
les joutes ne sont pas seulement oratoires, elles se traduisent
sur le terrain par des combats qui ensanglantent les peuples.
Durant ce millénaire de la Chrétienté,
la plupart des guerres auront été religieuses.
Terrible contradiction pour une religion qui se veut celle
de la paix et du respect de la vie.
L'Europe n'affaiblit pas seulement Dieu dans ses institutions.
Elle le conteste dans sa nature en soulignant des contradictions
entre la raison et la foi. Là encore c'est le christianisme
qui a ouvert la brèche : puisque l'homme contribue
à la création, puisque chacun a son identité
irréductible, puisque sa pensée est un reflet
de celle du Père, au nom de quoi va-t-on le brider
dans ses recherches et dans ses inventions ? Et voilà
que la raison débouche sur la science laquelle contredit
les enseignements traditionnels de l'Eglise qui prétend
parler au nom de Dieu. Luther a beau proclamer que Copernic
est un "âne", l'Eglise catholique a beau condamner
Galilée, finalement il est bien vrai que la Terre n'est
pas le centre d'un monde où les autres objets de l'espace
font la ronde autour d'elle.
Deux siècles plus tard, c'est l'origine de l'homme
elle-même, qui est bousculée par les théories
de l'évolution. Depuis trois millions d'années
nous progressons vers notre humanité qui a pris sa
forme actuelle depuis quarante ou cinquante mille ans; cela
fait 80 à 90 milliards d'êtres humains dont la
moitié a vécu depuis la naissance de Jésus
de Nazareth. On comprend mieux alors la réplique du
marquis de Laplace à Napoléon : « Dieu ?
Je n'ai pas besoin de cette hypothèse ».
Dieu, qui a fait l'Europe, s'entend dire chez lui qu'il est
une hypothèse inutile. Nietzsche n'a plus qu'à
conclure : « Dieu est mort ».
Les élites européennes ne sont pas seules à
faire souffrir Dieu. Les peuples s'y mettent eux aussi. Ils
trouvent d'ailleurs dans le message évangélique
des matériaux pour leur propre rébellion. Puisque
César n'est pas Dieu, on peut le bousculer. Puisque
chaque homme en vaut un autre, chacun peut prétendre
participer à la définition de son destin. Voilà
les Rois "très chrétiens " chahutés
sur leur trône et bientôt renversés. Certes
la démocratie n'est pas apparue partout en contradiction
avec la religion. L'Amérique, nous dit Tocqueville,
a réussi à "combiner merveilleusement l'esprit
de religion et l'esprit de liberté".
Il n'empêche qu'en Europe, Dieu est bousculé
de tous côtés : par les jeux de pouvoirs,
par l'éclatement de sa propre Eglise, par la contestation
scientifique, par les élites qui récusent son
savoir et par les peuples qui rejettent son pouvoir. Et il
est emporté comme une digue inutile par les flots du
développement matériel. L'économie moderne
ouvre les portes de l'enrichissement à tous les continents
et à tous les hommes, même s'ils ne sont encore
qu'un sur cinq à y avoir accès. Le matérialisme
ne nie pas le spiritualisme; simplement il s'en passe. Or
l'Europe a été la plateforme de départ
de cette extraordinaire aventure. Précisément
parce qu'elle a bénéficié d'un climat
religieux qui n'entravait pas l'initiative individuelle alors
que la Chine, mieux dotée techniquement, s'enfermait
dans des entraves administratives, et que l'Islam, plus en
avance scientifiquement, s'immobilisait dans ses rites. A
l'Est, trop d'Etat ; au Sud, trop de religion.
Chez nous, en Europe, une compétition permanente entre
individus et entre nations. L'Eglise y contribue en convertissant
le travail humain, de punition céleste en coopération
à l'uvre du créateur. En faisant sonner
ses cloches pour découper le temps, ce qui nous apprendra
à le mesurer et à le comparer au travail accompli,
c'est-à-dire à la découverte de la productivité,
clé de la nouvelle économie de développement
par opposition à l'ancienne économie de subsistance.
Mais le marché et le profit n'engendrent pas spontanément
la justice sociale. Alors se lève la contestation du
système, les prolétaires contre les bourgeois,
le socialisme contre le capitalisme. Au passage la religion
est dénoncée comme "l'opium du peuple".
Si le travail n'est plus une punition, si l'enrichissement
n'est plus honteux, si l'acte sexuel n'est plus seulement
un moyen de procréation, alors que devient le péché ?
Où est-il ? Quel est-il ? L'Europe secoue
cet ultime moyen de pression que Dieu semblait brandir sur
nos têtes.
Certes nous voyons bien que ce n'est pas Dieu directement
qui a fait l'Europe c'est la Chrétienté. Mais
voilà que l'Europe a dissout la Chrétienté,
ce qui ne peut pas être indifférent à
l'avenir de Dieu sur notre continent. Lors du Concile Vatican
II, l'archevêque de Cracovie se lève pour constater :
" C'est la fin de l'ère constantinienne caractérisée
par l'entente stricte entre l'Eglise et l'Etat, illustrée
au plus haut point par la naissance du Saint-Empire romain ".
Quinze ans plus tard il sera Pape sous le nom de Jean-Paul
II.
AUJOURD'HUI
Le christianisme a donc cessé d'être un cadre
pour les Européens : un ensemble de règles,
d'institutions, de valeurs enseignées obligatoirement
à tous. Mais si ce n'est plus un cadre, cela reste
une source. Comment la repérer, s'y abreuver pour ceux
qui le souhaitent, la répandre partout, en Europe et
hors d'Europe ? A cette interrogation du chrétien
s'ajoute la préoccupation du politique qui se souvient
de cette phrase de Tocqueville : « Si l'homme
a perdu la foi, qu'il serve; et s'il est libre qu'il croie ».
Car le fait religieux peut aussi être considéré
comme un régulateur de la vie démocratique à
laquelle il offre des repères et des réflexes.
« Si Dieu est mort, a écrit Dostoïevski,
tout est permis ».
Selon les annuaires statistiques, il y aurait deux milliards
de chrétiens (dont plus d'un milliard de catholiques)
dans le monde, 1,2 milliard de musulmans, autant d'hindouïstes
et de bouddhistes additionnés
Sur un siècle
le nombre de chrétiens aurait quadruplé (autant
que la population mondiale) et celui des musulmans sextuplé.
Mais la répartition géographique des chrétiens
a beaucoup changé : la majorité des catholiques,
par exemple, est passée de l'Europe aux Amériques.
En Europe, les statistiques annoncent 80 % de chrétiens
et moins de 5 % de musulmans.
Si l'on creuse un peu plus profond que des statistiques, les
sondages nous donnent une image plus nuancée du phénomène
religieux en Europe. La régression des croyances religieuses
est spectaculaire depuis quarante ans, c'est-à-dire
depuis les spasmes sociaux des années soixante. On
estime à 25 % la pratique religieuse (au moins
une fois par mois) en Europe occidentale avec des plus bas
(moins de 10 %) en France et en Suède. Plus globalement,
l'appartenance à une religion a régressé
en 20 ans de 85 à 75 %, avec des plus bas pour
la France (57 %) et pour les Pays-Bas (46 %). Toutefois
les dernières enquêtes semblent indiquer que
la régression s'essouffle, notamment chez les jeunes
et dans les pays d'Europe centrale et orientale où,
il est vrai, le cadre politique autorise désormais
le fait religieux. A l'Ouest, le religieux chrétien
profite peut-être de l'effondrement des religions séculières
(nationalisme et communisme), de la recherche d'une identité
face à la menace réelle ou supposée de
l'Islam, et du désir d'explorer toutes les "drogues
douces" pour soigner ses états d'âme.
Pour autant la crise des vocations religieuses ne faiblit
pas en Europe occidentale alors que dans le reste du monde
on observe un phénomène inverse : depuis
le début du Pontificat de Jean-Paul II, le nombre de
séminaristes y a presque doublé. En France,
étant donné l'âge moyen des prêtres
aujourd'hui, on peut prévoir que le nombre de prêtres
va diminuer des deux tiers dans les dix ans qui viennent.
Ce qui constituera un choc sociologique majeur.
Nous retrouvons là une question centrale : comment
faire pour que le fait religieux qui a si puissamment contribué
à la modernisation de la société ne succombe
à sa réalisation ? Permettez-moi, ici,
un détour personnel. Trois de mes maîtres ont
façonné ma vision des choses sur ces sujets.
Emmanuel Mounier m'a expliqué que la fin de la chrétienté
était sans doute le début d'un christianisme
plus fidèle à l'enseignement de Jésus.
Henri de Lubac m'a montré les aspects sociaux du dogme
chrétien qui ne peut pas être une simple religion
de la consolation individuelle si elle veut être fidèle
à sa vocation historique. Pierre Teilhard de Chardin
m'a convaincu que l'humanité était la conscience
de l'évolution du monde et que la création se
poursuivait sous nos yeux et, pour une part, de nos mains.
A partir de là, je vois l'Europe qui se construit dans
un monde qui se globalise. J'en vois toutes les difficultés,
toutes les déceptions, mais aussi toutes les promesses.
Qui aurait pensé, voilà seulement vingt ans,
que l'Europe se doterait d'une monnaie et d'un Traité
constitutionnel ? C'est-à-dire qu'elle jetterait
les bases d'un nouvel Etat, sans aucun précédent
dans l'histoire. J'avoue ne pas pouvoir me passionner sur
la question de savoir si l'on a eu raison, ou non, dans le
préambule de ce Traité, d'évoquer seulement
"les héritages culturels, religieux et humanistes
de l'Europe" sans référence explicite au
christianisme. L'essentiel, me semble-t-il, dans un texte
de cette nature, est de reconnaître le rôle des
religions dans le dialogue institutionnel, dans le respect
des traditions nationales. La religion n'est nullement cantonnée
dans la sphère privée et c'est l'essentiel à
mes yeux.
Deuxième sujet de controverses, les frontières
de l'Europe. Il faut bien comprendre que la construction européenne
vient de changer d'âge avec l'élargissement à
vingt-cinq pays membres ( a-t-on remarqué que la majorité
des membres n'appartient pas à la zone euro ?).
C'est une autre étape qui commence, très différente
de la précédente. Nous n'échapperons
pas à de nouvelles candidatures : la Turquie,
les Etats balkaniques, et l'Ukraine. Il faut les accueillir
avec un a priori favorable. Je comprends les objections que
l'on peut faire. Il faudra prévoir les délais
nécessaires. Mais il faut avoir le désir d'aboutir.
Faute de quoi les Balkans ne seront jamais pacifiés,
l'Ukraine n'affirmera pas son identité face à
la Russie et la Turquie ne fera pas entrer l'Islam dans le
monde moderne, avec le respect de sa singularité culturelle,
comme a su le faire le Japon et comme sont en train de le
faire la Chine et l'Inde. L'Europe a une mission qui la dépasse.
Elle est un laboratoire de paix et de développement
pour le reste du monde.
L'Europe doit beaucoup au christianisme : son identité
originelle, les artisans de son Union (je tiens à citer
ici le nom de Robert Schuman qui m'a paru oublié lors
des célébrations récentes de la réconciliation
franco-allemande), sa capacité à surmonter l'hypernationalisme
qu'elle avait elle-même inventé. Aujourd'hui
l'Europe peut payer une partie de ses dettes à Dieu.
Notamment en offrant un cadre nouveau à l'oecuménisme.
En particulier à la réconciliation entre orthodoxes
et catholiques après les progrès réalisés
avec les Eglises réformées. Je rêve d'une
sorte de confédération des Eglises chrétiennes
dans laquelle se retrouveraient tous les disciples de Jésus,
dans le respect de leurs traditions et de leurs institutions.
Il est dans la vocation du christianisme de se "déseuropéaniser"
s'il veut offrir un visage accueillant aux masses asiatiques
qui ne le connaissent pas mais qui vont le rencontrer à
l'occasion du phénomène de la mondialisation.
Dieu a fait l'Europe ; si l'Europe s'en défait
d'une certaine manière, c'est aussi pour l'offrir aux
autres. Si elle n'est plus institutionnellement chrétienne,
elle peut l'être davantage spirituellement.
J'émets l'hypothèse que la mondialisation peut
être la deuxième chance du christianisme, dont
l'Empire romain a été une première chance.
Une chance pleine de périls, naturellement. N'est-ce
pas Ernest Renan qui écrivait à propos de la
reconnaissance, par l'Empire, du christianisme comme religion
officielle, que « L'Eglise allait périr
de son triomphe » ? Elle n'a pas péri
mais elle a souffert.
A la mondialisation, le Dieu des chrétiens apporte
sa vocation universelle, le respect de la vie, la primauté
de la personne (y compris de la femme), la priorité
aux pauvres, la distinction du politique et du religieux,
la tempérance face à la richesse, au pouvoir
et à la sexualité. Chaque chrétien est
comptable de cette mission. J'aime citer le Pasteur Bonhoeffer
exécuté par les SS pour avoir comploté
contre Hitler : « Devant Dieu, soyez comme
étant sans dieux, libre, adulte et responsable. »
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