 |  |
M. Daniel Cohn-Bendit
RELATIONS FRANCO-ALLEMANDES
ET CONSTRUCTION EUROPEENNE
(Transcription
de la communication de M. Daniel Cohn-Bendit)
séance du lundi 8 novembre 2004
Jaime beaucoup participer à des discussions qui
réunissent, comme ici, pas mal délecteurs
ayant voté pour moi. Avec danciens ministres
et professeurs duniversité qui, à une
époque où ils ont appris à me connaître,
étaient sûrement de mon bord, dans cette ambiance
collégiale, je voudrais vous faire part de mes réflexions
sur ce quon appelle le couple franco-allemand et la
construction européenne.
Le couple franco-allemand a commencé par un malentendu
conscient entre le général De Gaulle et Konrad
Adenauer. Pour le général De Gaulle, le rapprochement
avec lAllemagne avait pour but politique, à moyen
terme, davoir une force capable de sopposer ou
daffirmer une indépendance face aux Etats-Unis.
Pour lui, un regroupement autour de la France et lAllemagne
était le poids nécessaire pour faire émerger
une indépendance économique et politique face
aux Etats-Unis. Pour Konrad Adenauer, la réconciliation
avec la France était dans la logique de louverture
de lAllemagne vers lOuest. Vous savez quun
des grands problèmes de lhistoire allemande a
toujours été lindétermination entre
lEst et lOuest et donc, pour le chancelier allemand,
la liaison transatlantique avec les Américains et la
réconciliation étaient dans la même logique.
Cest ce que jappelle le malentendu profond, mais
conscient. Tout le monde savait que le rapprochement était
possible parce quon ne parlait pas de ce malentendu.
Dans toute lhistoire du couple franco-allemand, on était
plus ou moins conscient de limportance de ce malentendu.
Un président de la République comme Valéry
Giscard dEstaing était plutôt transatlantiste
et son alliance avec Schmidt au moment difficile de limplantation
des fusées Pershing était une liaison dans laquelle,
aussi bien pour Giscard dEstaing que pour Schmidt, lEurope
avait un rôle prépondérant à jouer,
mais dans une perspective transatlantique beaucoup plus intégrée.
Ce malentendu a trouvé tout dun coup une toute
nouvelle dimension quand on sest trouvé face
à lintervention américaine en Irak, car
pour la première fois la France et lAllemagne
se sont retrouvées dans une position dopposition
à lAmérique sans sous-entendu. En fait,
et la France et lAllemagne ont mis beaucoup de temps
à croire que lautre allait tenir. Ayant personnellement
des relations au gouvernement allemand et connaissant des
journalistes français qui étaient très
proches du gouvernement français, jai été
amené à plusieurs reprises dexpliquer
la position de lun à lautre et de lautre
à lun. Le ministre des Affaires étrangères
allemand, Monsieur Fischer, me demandait toujours si Chirac
allait tenir. Il craignait en effet que Chirac, au dernier
moment, au Conseil de sécurité, ne trouve un
accord avec les Américains. Les Français de
leur côté demandaient si lAllemagne nallait
pas succomber à sa tradition transatlantique. Nous
connaissons à présent la fin de lhistoire
: les deux pays ont tenu et se sont retrouvés en Europe,
et un peu dans le monde, comme étant le moteur dune
alternative politique à un messianisme politique américain.
Cette histoire montre bien lévolution des deux
pays ces cinquante dernières années. Au début,
le problème central entre la France et lAllemagne
avait été de surmonter 70 ans de guerre. Aujourdhui,
la France et lAllemagne sont amenées à
définir un projet en commun en tant que responsables
de certaines évolutions du monde. Il ne sagit
donc plus de la responsabilité de la France et de lAllemagne
pour la réconciliation des deux peuples, mais de la
réconciliation de la France et de lAllemagne
pour le monde.
Les six pays fondateurs de lEurope, le Benelux, lItalie,
la France et lAllemagne avaient une conscience très
aiguë que lévolution européenne mettait
fin à une histoire de lEurope qui était
déterminée par la guerre. On oublie trop facilement
cet aspect. La jeunesse a tendance à oublier ce que
signifie vivre dans un pays où la guerre fait partie
de limaginaire possible. Quand on était Français
ou Allemand en 1910, en 1920 ou 1930, la guerre faisait partie
de limaginaire social. Aujourdhui, pour un jeune,
une guerre entre la France et lAllemagne paraît
aussi impossible quune guerre entre la Bavière
et la Prusse. Ça ne fait plus partie du champ du possible.
Historiquement, cest quelque chose dextraordinaire
que davoir réussi cette évolution européenne
en partant du Traité de Rome pour en arriver au Traité
constitutionnel. LEurope dispose dune capacité
extraordinaire de surmonter lhistoire et cette capacité
est liée fondamentalement au couple franco-allemand.
Bien entendu, la force dimpulsion du couple franco-allemand
ne marche pas toujours ; il y a parfois des problèmes.
Mais on sait que lon a créé désormais
un espace où, quand il y a conflit, quand il y a problème,
tout est envisageable sauf la guerre.
La première fois que jai compris cette réalité
européenne, cétait au Parlement européen,
où je venais dêtre élu. Il y avait
un débat sur la pêche avec, dun côté,
les Espagnols qui tous, de lextrême gauche à
lextrême droite, se battaient pour la pêche
espagnole et, de lautre côté, les Français,
qui tous, de lextrême gauche à lextrême
droite, se battaient pour la pêche française.
En les écoutant sopposer les uns aux autres,
je ne pouvais mempêcher de penser que cent ans
auparavant, Espagnols et Français seraient allés
en découdre au large de Brest ou de La Corogne.
LEurope est un cadre de résolution des conflits
qui, historiquement, na pas son pareil. Mais, pour quelle
fonctionne, il est nécessaire que le couple franco-allemand
existe. Cela nest toutefois pas suffisant. Le couple
franco-allemand peut certes être un moteur, mais tout
moteur a besoin dénergie. Or, le couple franco-allemand
na pas lénergie suffisante.
Quand on en arrive aujourdhui au débat sur la
Constitution, qui est ce par quoi lEurope tend à
se donner une forme et un contenu à la hauteur des
défis qui nous attendent dans les années à
venir. Si lon considère la constitution de la
nouvelle Commission, celle de Monsieur Barroso, il est intéressant
de voir quil a commencé en affirmant son indépendance,
particulièrement par rapport aux « grands ».
Mais à partir du moment où il a eu des difficultés,
il a pu constater que les forces politiques des « petits »,
sur lesquels il voulait sappuyer, étaient inexistantes.
Comme la diplomatie française et la diplomatie allemande
voyaient ses difficultés avec un certain amusement
et ne sont pas investies, Monsieur Barroso sest retrouvé
très vite dans une situation délicate.
Le débat sur le Traité constitutionnel en France
mapparaît non seulement calamiteux, mais également
attristant. Même si ça ne sentend pas toujours,
je suis quelquun de gauche et je suis frappé
par le fait quil puisse y avoir des socialistes français
qui sont contre ce Traité. Ils sont à peu près
les seuls socialistes en Europe opposés au Traité.
On aurait pu imaginer quils se seraient dit que si la
France disait non au Traité, on ne saurait imaginer
comment lEurope pourrait avoir un Traité qui
irait plus loin.
Tout le monde sait que lon a trouvé, à
travers ce Traité, un équilibre. Il ne faut
pas oublier que ceux qui le critiquent, ne le font pas tous
parce quils trouvent quil ne va pas assez loin.
Certains, tels les Anglais, pensent quil va trop loin.
A partir du moment où lon sait que tout nouveau
traité devra être adopté à lunanimité
comme pour les uns il va trop loin et pour les autres
pas assez on ne saurait trouver dunanimité
pour aller plus loin. Cest dans la logique cartésienne.
Mais il ny a pas que certains socialistes, il aussi
la droite française souverainiste je pense à
Philippe de Villiers qui, de toute façon, ne
veut pas de lEurope et se réjouit si elle peut
lenrayer. Mais cest une position dangereuse. Si
ce Traité constitutionnel nest pas adopté,
je sais qui va sabler le champagne. Ce sera George W. Bush.
Une Europe qui ne fonctionne pas permettra à ce dernier
dimposer sa politique.
Aujourdhui, à travers le Traité, il sagit
de donner un peu plus de cohésion à lEurope.
Il sagit de donner à lEurope une capacité
accrue de saffirmer au niveau mondial. Je trouve donc
quil est totalement irresponsable de jouer, pour des
questions davenir personnel, avec la Constitution. Et
cela vaut aussi bien pour la gauche que pour la droite. Jai
lu par exemple un texte de Monsieur Chevènement dans
lequel il dit quil faut rejeter la Constitution et relancer
en revanche le couple franco-allemand. Mais a-t-il seulement
demandé leur avis aux Allemands ? Pour relancer
le couple, il lui faudrait au moins quelquun qui, de
lautre côté de la frontière, affirme
sa volonté de renoncer aussi à la Constitution
et de relancer le couple. Or, les Allemands estiment que le
couple franco-allemand doit se réaliser dans des politiques
davant-garde à lintérieur de lEurope
définie par la nouvelle Constitution. Là encore,
un politique français définit un projet commun
sans demander lavis de son partenaire. Cela est complètement
ridicule. Il ny a pas davenir franco-allemand
dans une Europe qui resterait au Traité de Nice.
Si la situation du couple franco-allemand est actuellement
difficile, cest parce quil existe un déséquilibre.
Du côté allemand, à part lextrême
gauche et les ex-communistes de la RDA, tous les grands partis
ainsi que la majorité des intellectuels se prononcent
en faveur de la Constitution tout en sachant bien quil
ne sagit que dune étape, certes importante,
de la construction européenne, et non pas de son aboutissement.
Du côté français, on a limpression
quune partie des élites et des partis politiques
fuit ses responsabilités. Comment le couple franco-allemand
pourrait-il fonctionner ? Certains fuient leurs responsabilités
alors que les autres sont conscients dune avancée
historique. Les capacités dinitiative du couple
sen trouvent bloquées. Cest là le
problème fondamental.
On peut sans doute sopposer dans le débat sur
la Turquie, mais il ne sagit que du reflet du déséquilibre.
Le refus de lentrée de la Turquie est peut-être
un point de vue défendable, mais le problème
est que, depuis 40 ans, la diplomatie allemande donne une
perspective européenne à la Turquie. On peut
bien sûr dire que cest une erreur depuis 40 ans.
Mais cest le Secrétaire dEtat de Konrad
Adenauer, Monsieur von Einstein, qui, lors de la signature
du premier accord entre le Marché commun et la Turquie,
a défini dans un texte fondateur la perspective européenne
de la Turquie. Depuis des années, on a dit et réaffirmé
cette perspective. Les raisons sont multiples. Dabord,
durant la période soviétique, il sagissait
de sassurer du soutien des Turcs comme barrière
contre le communisme. Ensuite, quand la Grèce a demandé
à adhérer à lEurope, la politique
étrangère allemande a eu une idée tout
à fait honorable, qui était de régler
le problème gréco-turc en ouvrant lEurope
aux deux pays.
Je ne sais pas ce quil adviendra de la candidature de
la Turquie dans les dix années à venir, mais
je sais quune solution ne pourra être trouvée
que si règne un accord entier entre la France et lAllemagne.
En revanche, si le Président de la République
française est totalement isolé dans son pays,
pour des raisons parfaitement contradictoires avancées
par les uns et les autres contre lentrée de la
Turquie, le déséquilibre conduira à une
crise.
Ma définition du couple franco-allemand tel quil
doit se réaliser est donc : une force déquilibre
en Europe et pour lEurope. LEurope a besoin de
cet équilibre qui représente la masse critique
de lEurope face aux problèmes du monde.
|
 |  |