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M. Pier Virgilio Dastoli
LEUROPE DES FEDERALISTES
séance du lundi 4 octobre 2004
Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi dabord de vous remercier et de remercier
tout particulièrement le Président Michel Albert
pour la chance qui ma été donnée
desquisser devant votre Académie prestigieuse
les éléments essentiels de l « Europe
vue par les fédéralistes » et
ceci à la veille de la signature à Rome de la
Constitution européenne.
Je suis conscient du fait quen madressant à
vous en français, qui nest pas ma langue maternelle,
je risque de vous livrer une expression appauvrie de ma pensée
et de commettre des fautes linguistiques plus ou moins graves.
Mais cest le destin dune « lingua
franca » comme le français.
Tout en respectant les diversités linguistiques et
donc culturelles dans une Union qui compte aujourdhui
21 langues officielles et demain davantage, jexprime
mon souhait que le français et langlais gardent
sur un pied dégalité leur caractère
de « lingua franca » comme le
latin et le grec lont été lorsquils
sont devenus les deux langues de communication courantes dans
lEmpire romain.
Après autant darchitectes de la construction
européenne tels que Jacques Delors, Michèle
Notat, Pascal Lamy, Raymond Barre, Bronislaw Geremek, Jean-Claude
Trichet et le Président de la Commission européenne
Romano Prodi pour ne citer que ceux qui me viennent
à lesprit et qui se sont exprimés en 2004
devant lAcadémie vous avez décidé
de donner le droit de parole à un militant fédéraliste.
Je madresserai donc à vous en essayant de mettre
aux services de vos méditations sur lavenir de
lUnion mon expérience qui a été
tout au plus celle d un maçon ou dun
arpenteur dans le chantier de lEurope politique.
Pourquoi je suis devenu fédéraliste ?
il y a trente-deux ans, je suis devenu fédéraliste
après avoir vécu lexpérience décevante
de tentatives dactions politiques par le biais dun
parti italien qui, comme tous les autres, sétait
donné le seul but de la conquête du pouvoir au
niveau national et était convaincu que lEtat-nation
était la seule garantie de la démocratie et
de lépanouissement du bien commun.
Et pourtant, tous les grands partis contemporains ont leurs
racines dans des idéologies qui dépassaient
les frontières nationales jusquà léclatement
de la première Guerre mondiale : le cosmopolitisme
des libéraux, luniversalisme des mouvements chrétiens,
linternationalisme des socialistes et des marxistes !
Voilà un des effets pervers de la confrontation entre
Etats-nation qui a provoqué tellement de désastres
en Europe et dans le monde lors du siècle dernier.
Intéressé par les affaires internationales et
par le débat sur un nouvel ordre mondial, je suis devenu
fédéraliste inspiré par la révélation
suivante de Altiero Spinelli :
« vu que jétais en quête
de clarté et précision de pensée, mon
attention na pas été attirée
par le fumeux, tordu et assez peu cohérent fédéralisme
idéologique du genre proudhonien ou mazzinien qui
fleurissait en France ou en Italie, mais par lidée
nette, précise et anti-doctrinaire des fédéralistes
anglais de la décennie précédant la
deuxième guerre mondiale ».
La pensée et laction
fédéralistes et le nouvel ordre européen
En effet, lorsque le Manifesto di Ventotene fut écrit
en 1941 par Altiero Spinelli et Ernesto Rossi proposant des
idées, un mouvement et une action
pour créer les Etats-Unis dEurope, la vision
dune fédération européenne existait
déjà depuis le projet dune réorganisation
de la société européenne établi
en 1814 par Saint-Simon et Augustin Thierry pour ne pas parler
du système dEtats imaginé par Emmanuel
Kant vingt ans auparavant.
Les idées des fédéralistes italiens à
la fin de la deuxième guerre mondiale avaient influencé
par ailleurs dautres mouvements à caractère
fédéral et anti-fasciste, notamment en Suisse
et en France. Un Comité Français pour la Fédération
Européenne (CFFE) avait été créé
dans ce pays sur linitiative du Mouvement de Libération
National, qui rassemblait toutes les organisations de résistance
telles que Combat, Franc-Tireur, Libération, Défense
de la France, France au combat, Lorraine et Résistance.
Une conférence fédéraliste européenne
eut lieu finalement à Paris en mars 1945 sur linitiative
du groupe français et notamment de Albert Camus, André
Philippe, André Malraux, Emmanuel Mounier, André
Ferrat, Vincent Auriol, Henry Frenay et Jean-Marie Soutou.
Comme vous le savez, lidée dune unité
du continent faite par les Européens et la nécessité
daller au-delà des nationalismes avaient produit
trois modèles ayant trois buts communs :
- une exigence de paix, comme il avait été
affirmé au Congrès de La Haye en 1948 :
« plus jamais de guerres entre nous »
- une exigence économique pour reconstruire
des pays dévastés et pour sadapter à
la nouvelle situation du monde de laprès-guerre,
- une exigence de survie des Européens, qui
avaient perdu le leadership politique exercé depuis
les Grandes Découvertes, dans le but de reprendre
la fonction dacteurs dans la politique mondiale.
Ces modèles étaient très différents
tant pour les solutions proposées que pour leurs racines
politiques et culturelles.
Pour une majorité dhommes politiques venant de
lexpérience de lEtat-nation, lunification
européenne devait se construire autour dune ligue
dEtats souverains engagés à développer
des politiques communes dans des domaines et selon des instruments
décidés dun commun accord.
Pour les partisans de la méthode dite « fonctionnaliste »,
comme Jean Monnet, la reconstruction économique ou
la sécurité extérieure exigeaient des
administrations communes afin de gérer le marché
du charbon et de lacier ou lénergie nucléaire
ou de créer une armée commune ou une union douanière
et les Etats auraient du accepter de déléguer
une partie de leur souveraineté de gestion à
ces administrations tout en gardant chacun sa propre souveraineté
politique.
Le modèle fédéraliste proposait
de maintenir et respecter la souveraineté des Etats
dans tous les domaines ayant une dimension et des significations
nationales mais de transférer à un gouvernement
européen soumis au contrôle démocratique
dun Parlement élu et agissant conformément
à des lois européennes la souveraineté
dans les domaines de la politique étrangère,
militaire, économique et monétaire ainsi que
de la protection des droits fondamentaux.
Il sagissait dun modèle qui avait fait
ses preuves aux Etats Unis, en Suisse, au Canada, en Australie
mais qui était difficile à faire passer dans
des pays où la pensée fédéraliste
était loin de la culture politique traditionnelle.
La mise en cause de la souveraineté nationale risquait
en plus de soulever des craintes profondes dans des pays où
lEtat avait créé la Nation (comme la France
ou la Grande Bretagne) contrairement aux pays où lidentité
nationale était ancrée dans la conscience des
peuples avant la création de lEtat (comme lAllemagne
et lItalie) et où le nationalisme fanatique avait
provoqué des désastres sanglants.
Lintégration communautaire
Lintégration communautaire représente
un compromis institutionnel entre ces trois modèles,
ce qui est confirmé par le fait que les juristes
faute dune théorie pré-établie
ont été obligés de la considérer
comme un système sui generis.
Il sagit essentiellement dune construction fonctionnaliste
qui a progressé selon la méthode communautaire,
notamment à travers lattribution de la délégation
des pouvoirs dinitiative et de gestion à la Commission
européenne.
Lexigence de réaliser les objectifs originaux
et la nécessité de les dépasser dans
des domaines nouveaux ont mis au centre du système
de décision un organe de type confédéral
le Conseil des Ministres nationaux qui a agit
(ou, le plus souvent, na pas été capable
dagir !) pendant trente ans appliquant en son sein
le principe de lunanimité.
Puisquil sest avéré impossible de
garder le dynamisme nécessaire au processus dintégration
sans lui donner une vision et une ambition tournées
vers lavenir le fédéralisme étant
la seule méthode dotée dune vision politique
et dune ambition démocratique les institutions
à caractère confédéral et fonctionnaliste
ont été accompagnées par des institutions
de type fédéral.
La tutelle de létat de droit européen
a été confiée à une Cour de Justice
distincte de celles nationales et tout à fait indépendante
delles. Les citoyennes et citoyens de la Communauté
et ensuite de lUnion sont représentés
par un Parlement qui est élu au suffrage universel
direct depuis 1979 et qui a été progressivement
mis sur un pied dégalité avec le Conseil
dans les procédures dadoption des lois communautaires.
Le pouvoir monétaire a été attribué
à la Banque Centrale Européenne et douze pays
membres de lUnion ont renoncé à leurs
monnaies nationales pour les remplacer avec lEuro.
Si nous regardons les quarante-sept ans du processus dintégration
communautaire avec des yeux libres dobstacles idéologiques,
nous constatons quun acquis de lois, de politiques,
de ressources, dinitiatives communes sest formé
au sein de la Communauté et ensuite de lUnion
autour dinstitutions communes et que cet acquis a été
notamment le fruit de la méthode communautaire, cest
à dire du pouvoir dinitiative de la Commission,
du vote à la majorité au sein du Conseil et
du consensus du Parlement européen ou, dans un nombre
de cas importants, de lactivité de iure condendo
de la Cour de Justice.
Je ne vous ferai ici linventaire des acquis les plus
importants de la législation communautaire, à
travers laquelle de nombreuses règles ont été
introduites non seulement pour parachever le marché
unique mais aussi pour protéger les consommateurs et
lenvironnement, pour améliorer le milieu du travail,
pour simplifier la vie du monde industriel, pour faciliter
les échanges culturels et pour renforcer la cohésion
économique et sociale.
Et pourtant, il arrive souvent de lire dans la presse
et non seulement dans les tabloïds britanniques
tels que le Daily Mail ou le Daily Telegraph
ou le Sun ou le Times mais aussi dans la presse
française ou italienne que les eurocrates de
Bruxelles auraient décidé
- de standardiser la dimension du pain,
- ou déliminer les fromages traditionnels
- ou de ne plus appeler ufs les ufs et le cabillaud
cabillaud
- ou dimposer des étiquettes en latin
- ou dobliger les moules à se reposer durant
le transport
- ou de rendre les concombres et les bananes et la rhubarbe
droits, les noix carrées et les fraises ovales,
- ou dobliger les traiteurs à cuisiner des
pizzas de 11 pouces
- ou de peindre les ambulances et les taxis en jaune !
Là où le pouvoir était confié
aux Etats nationaux tous seuls et donc soumis à
lobstacle de lunanimité et à la
mainmise des souverainetés nationales la réalité
montre quaucun progrès substantiel na été
fait pour le bien commun des Européens dans les domaines
de la sécurité externe et interne ou dans celui
de la croissance économique et de la compétitivité.
La méthode communautaire a atteint
ses limites
La méthode communautaire a permis davancer
non seulement dans la réalisation du marché
intérieur, de la politique agricole et de la politique
commerciale communes mais aussi détablir les
éléments essentiels de certaines actions communes
dans des domaines comme
- la recherche et linnovation technologique,
- la protection de lenvironnement
- et la culture
qui ont débouché sur des programmes pluriannuels.
Il est intéressant de noter que ces premières
actions ont été conçues, mises en place
et développées au début des années
70 par Altiero Spinelli, membre de la Commission européenne,
qui navait pourtant oublié son engagement pour
la démocratie en Grèce, en Espagne et au Portugal
qui lavait opposé à la Real-politik
de Ralph Dahrendorf.
Selon les partisans de la méthode communautaire, ces
progrès nauraient été possibles
quà la condition de combiner laudace de
la vision avec la prudence des réalisations concrètes
afin dassurer le consensus constant des Etats membres.
Dès la création de la CECA on voit donc se profiler
la méthode dite de lengrenage ou des petits pas
telle quimaginée par Robert Schuman dans sa déclaration
du 9 mai 1950 :
« LEurope ne se fera pas dun
coup, ni dans une construction densemble, mais dans
des réalisations concrètes, créant
des solidarités de fait ».
Or, lhistoire de lintégration communautaire
nous amène à faire deux constatations :
- le résultat le plus important obtenu par la construction
européenne nest pas la liste des réalisations
que Robert Schuman appelait « concrètes »
mais la mutation de la conscience politique qui nous oblige
à conserver ce quon a construit et à
continuer à penser tous les grands problèmes
en terme européens et à nous demander constamment
si les institutions communes sont suffisamment efficaces
et démocratiques pour résoudre ces problèmes
communs.
- chaque fois que la méthode de lengrenage
na pas fonctionné, les Etats membres ont du
sadapter au besoin dune révision des
traités existants comme il a été le
cas pour la réalisation de lespace européen
sans frontières à travers lActe unique
ou de lUnion économique et monétaire
à travers le Traité de Maastricht. Ainsi,
les Etats membres ont donné chaque fois une réponse
commune européenne à un problème commun
européen et lEurope des souverainetés
nationales a laissé le pas à un approfondissement
de lintégration. Si on analyse à fond
cette situation, force est de constater que le besoin dune
révision des traités a été posé
chaque fois quon a eu besoin dun transfert de
souveraineté et que chaque transfert de souveraineté
a permis de trouver des solutions communes et daccomplir
un pas supplémentaire vers la finalité fédérale
de la construction communautaire.
Cest dans ce cadre quil faut inscrire la question,
qui est apparue à nouveau en 1972, de transformer les
relations établies par les Etats membres au sein de
la Communauté dans véritable une Union européenne.
Vous vous rappelez certes du Rapport Tindemans mais
il est utile de rappeler ici le rapport établi par
la Commission européenne à lintention
de Léo Tindemans, rapport largement inspiré
par Altiero Spinelli et rédigé en grand partie
pas son chef de cabinet Riccardo Perissich.
Selon ce rapport, lUnion européenne aurait du
reprendre le principe de lunité de droit des
Communautés, être dotée de la personnalité
juridique et être expression de lidentité
européenne.
En sinspirant des systèmes fédéraux
contemporaines et trouvant ses sources culturelles dans lEncyclique
« Rerum Novarum », le rapport affirmait
que
« pas plus que les Communautés actuelles,
lUnion européenne ne doit conduire à
la création dun super Etat centralisateur.
Par conséquent, et conformément au principe
de subsidiarité, ne seront attribuées à
lUnion que les taches que les Etats membres ne pourront
pas accomplir avec efficacité ».
Le projet Spinelli
.
Nous savons tous que lengagement des gouvernements
nationaux de transformer leurs relations dans une Union européenne
avant 1980 est resté sans réponse concrète
et que, nonobstant les trois « inventions »
de Valéry Giscard dEstaing (le Conseil européen,
le Système Monétaire et lélection
au suffrage universel direct du Parlement européen),
la politique de lengrenage avait échoué
encore une fois en conduisant la Communauté dans un
état de paralysie.
Dans son livre « Un pari pour lEurope »
consacré à cet état de paralysie, le
Président Michel Albert avait attiré lattention
des decision-makers mais aussi des citoyens sur le déclin
qui risquait de frapper lEurope.
Linitiative de Altiero Spinelli et du projet de Traité
instituant lUnion européenne inspiré par
lui sinscrit dans le cadre du débat sur la crise
de lEurope, relance la vision fédéraliste
de lintégration européenne en y ajoutant
lélément démocratique venant du
Parlement européen élu au suffrage universel
direct.
Cest en effet son origine parlementaire qui distingue
ce projet de traité de toutes les propositions précédentes
en matière dunification européenne. Le
texte adopté par le Parlement européen à
une très large majorité traduit, dès
lors, un consensus politique entre les orientations diverses
exprimées au sein des groupes politiques et non par
un compromis entre gouvernements.
Limportance de ce projet de traité réside
dans trois éléments quil convient de rappeler
à la veille de la signature de la Constitution européenne
élaborée par la Convention présidée
par Valéry Giscard dEstaing :
- la démarche du Parlement européen a mis
en mouvement un engrenage de révision de lensemble
du système communautaire qui avait été
rejeté par lensemble des gouvernements nationaux
jusquà la Déclaration solennelle de
Stuttgart en 1983,
- les propositions du Parlement européen ont été
graduellement inscrites par les conférences intergouvernementales
dans les traités suivant le projet Spinelli, de lActe
unique jusquau projet de Constitution,
- linitiative du Parlement européen ouvre la
question de la réalisation dune Europe politique
sur base fédérale « entre ceux
qui voudront », selon la formule proposée
en mai 1984 par le Président Mitterrand.
En ce qui concerne le processus constitutionnel mis en marche
par le Parlement européen, jattire votre attention
sur le fait que les révisions successives des traités
ont subi une accélération constante puisque
- trois ans et demi sont passé entre lentrée
en vigueur de lActe unique et le début de la
CIG sur le Traité de Maastricht,
- deux ans et deux mois entre lentrée en vigueur
du Traité de Maastricht et le début de la
CIG sur le Traité dAmsterdam,
- un an et demi entre lentrée en vigueur de
ce traité et le début de la CIG sur le Traité
de Nice
- les clauses institutionnelles de celui-ci entreront en
vigueur le 1er novembre 2004, deux jours après la
signature de la nouvelle Constitution.
La raison de cette accélération ne laisse aucun
doute : chaque révision faite par la négociation
diplomatique na donné quune réponse
modeste, marginale et précaire aux problèmes
croissants de lEurope.
En ce qui concerne le contenu politique des propositions du
Parlement européen, leur influence est extraordinaire
à commencer par les principes de subsidiarité
et de solidarité, la démocratie pluraliste qui
dépasse les frontières nationales et louverture
de lUnion à tous les autres peuples dEurope.
Je vous rappelle ici que le Parlement européen a proposé
- de créer une citoyenneté de lUnion
qui a été ensuite intégré dans
le Traité de Maastricht,
- de rédiger une charte des droits fondamentaux qui
a été finalement adoptée à Nice,
- dadopter un système de codécision
législative dont les premiers éléments
sont apparus dans lActe Unique,
- de sanctionner un Etat qui viole les principes démocratiques
selon une procédure reprise par le Traité
dAmsterdam
- dintroduire un système dapplication
différenciée, qui a été traduit
dans la procédure des coopérations renforcées
par le Traité dAmsterdam et qui a influencé
les dispositions de lUEM et les clauses de opting
out.
Seule la Convention européenne a réussi à
introduire la personnalité juridique de lUnion,
le système de partage des compétences, la définition
de la loi, la primauté du droit communautaire et le
constitutionnalisation du Conseil européen.
En ce qui concerne son entrée en vigueur, le projet
du Parlement européen introduit une clause permettant
à une majorité dEtats « dont
la population forme les deux tiers de la population globale
des Communautés » de décider
daller de lavant sans attendre les autres.
Sous dautres noms et formules Europe à
la carte, Europe à deux vitesses, Europe à géométrie
variable, Europe à cercles concentriques, intégration
différenciée, Europe espace versus Europe puissance,
Kern-Europa, Fédération dEtat-nation,
Groupe des pionniers, Avant-garde
. la question
est ouverte depuis les premières propositions du rapport
Tindemans en 1975.
Contrairement à toutes ces propositions qui ne mettent
pas en cause le système communautaire mais qui y ajoute
un système parallèle et complémentaire
qui serait très probablement géré par
un accord de type intergouvernemental, le projet du Parlement
européen sadresse à tous les pays membres
et les Etats candidats en imaginant une négociation
entre ceux qui auront ratifié et les autres pour mettre
fin au système communautaire de façon à
permettre à la nouvelle Union de commencer à
fonctionner sans les obstacles, pratiquement insurmontables,
que comporterait lexistence de lUnion avec les
structures communautaires dans leur configuration actuelle
et une duplication des institutions.
et La Constitution européenne
Vingt ans après le projet du Parlement européen,
une autre enceinte ayant un DNA à majorité parlementaire
la Convention européenne présidée
par Valéry Giscard dEstaing a élaboré
et adopté un projet de traité instituant une
Constitution pour lEurope, qui a été ensuite
entériné - avec quelque modification au rabais
- par la Conférence intergouvernementale et qui sera
signé à Rome le 29 octobre 2004 dans la Salle
Orazi e Curiazi où les Six avaient signé
en 1957 les traités de Rome.
Comme il a été dit par le Président Prodi,
« elle ne comporte pas de révolution ;
elle ne limite pas non plus à une simple consolidation
de ce qui existe déjà. Mais la Constitution
sera essentielle pour permettre à lavenir le
maintien et le développement de lintégration
européenne par un bon fonctionnement des institutions
de lUnion élargie ».
Tout en soulignant le manque dambition du projet de
Constitution notamment dans la politique étrangère
et de sécurité, dans lextension du vote
à la majorité y compris dans la révision
constitutionnelle et dans les pouvoirs de lUnion en
matière de politique macro-économique, les fédéralistes
européens ont lancé un appel pour une conclusion
rapide des procédures de ratification dans les pays
membres.
Ils ont aussi décidé de faire campagne pour
le « oui », notamment là où
la ratification se fera par voie de référendum.
Je vous ai déjà rappelé les dispositions
de la Constitution européenne qui sinspirent
du projet Spinelii et qui complètent les avancées
réalisées par les autres traités de révision
du système communautaire. Je me bornerai ici à
y ajouter son volet social qui suscite déjà
un débat et des critiques par ceux qui y voient un
symbole de lorientation libérale dune Europe
élargie, affaiblie et dominée par les thèses
anglo-saxones.
La Convention a proposé et la Conférence intergouvernementale
a accepté non sans réserves des uns et
des autres
- linclusion du plein emploi et du progrès
social parmi les objectifs de lUnion,
- la prise en compte dun niveau demploi élevé,
dune protection sociale adéquate, de la lutte
contre lexclusion dans toutes les politiques de lUnion
(clause horizontale),
- la définition par la loi européenne des
principes et des conditions qui permettent aux services
publics daccomplir leurs missions,
- la création dun lien explicite entre la
coordination des politiques économiques et des politiques
de lemploi,
- la reconnaissance explicite des partenaires sociaux et
du dialogue social,
- la facilitation des décisions du Conseil par le
passage au vote à la majorité qualifiée
pour un grand nombre de décisions relatives aux dispositions
à caractère social,
- lintégration des droits de solidarité
à travers la charte des droits fondamentaux.
Il est tout à fait évident que cette Constitution
comme tout autre texte national à caractère
constitutionnel ne détermine ni lampleur
ni la nature de la politique sociale que lUnion pourra
mener en laissant à laction des gouvernements
et des forces politiques dans le Parlement européen
et dans les parlements nationaux la responsabilité
de définir le contenu de la dimension sociale de lUnion.
Les enjeux actuels et les perspectives
de lUnion
Le projet de Constitution représente un des éléments
fondamentaux du débat sur lavenir de lEurope
qui a été ouvert par le ministre allemand Fischer
à Berlin le 12 mai 2000 et dont les contours ont été
indiqués par la Déclaration de Laeken en décembre
2001. Ce projet est à la fois le fruit de ce débat
et un instrument de pédagogie démocratique
comme il a été dit par Jacques Delors
pour le poursuivre dans les prochaines années.
A loccasion de ladoption de la Constitution des
Etats Unis dAmérique un grand débat fut
ouvert dans les 13 anciennes colonies britanniques, qui fut
nourri par des brochures, des pamphlets, des discours dans
les églises, des articles et notamment par les Ecrits
fédéralistes de Madison, Hamilton et Jay, signés
Publius.
Contrairement aux Etats-Unis, les Européens semblent
indifférents à ce genre de débat dont
la conclusion pourrait provoquer des changements importants
dans la vie de nos sociétés. Il est significatif
de noter labsence de toute référence à
la constitution européenne et à lavenir
de lEurope dans la campagne qui a précédé
les élections européennes en juin dernier et
le très faible pourcentage des électeurs qui
ont participé au vote.
On pourrait affirmer que, contrairement aux anciennes colonies
britanniques qui étaient appelées à défendre
leur autonomie et leur survie, lEurope nest pas
en crise, ce qui est évidemment faux puisque nos sociétés
sont en crise, nos démocraties représentatives
sont en crise, notre économie est en crise, notre capacité
de participer au « gouvernement » des
affaires du monde en tant quacteur dun système
multipolaire in statu nascendi est en crise.
Vous trouvez ci-dessous le plan du monde, qui se trouve dans
le cartable de tous les élèves des écoles
américaines et qui représente limage la
plus significative du changement intervenu sur la planète
depuis la fin de la première guerre mondiale. Le continent
américain, qui est en train de sintégrer
dans le Nord à travers le NAFTA et dans le Sud à
travers le MERCOSUR est aujourdhui au centre politique
et économique de la planète en ayant
au centre du centre la puissance hégémonique
des Etats-Unis.

Si nous examinons les prévisions de développement
établies par le FMI pour lannée 2005,
nous constatons que le PNB en Corée de 4,0 %,
en USA et en Israël de 3,5 %, en Australie de 3,4 %,
au Canada de 3,1 %, au Japon de 2,3 % et dans la
zone Euro de 2,2 % avec lItalie, lAllemagne
et les Pays Bas à 1,8 % et la France (heureuse
exception !) à 2,3 %. Et pourtant notre productivité
est au niveau de celle en USA avec un 30 % dheures
de travail en moins en Europe, un signal négatif pour
ceux comme Rumsfeld qui y voit la vieillesse et lincapacité
de travailler et un signal positif à exploiter
économiquement pour ceux qui y voient une augmentation
du temps libre.
Quoi dire du développement démographique dans
le monde dici 2025 ? lEurope (tout le continent)
passera de 728 à 722 millions dhabitants, lAfrique
de 885 à 1,323 ; lAmérique du Nord
de 326 à 386 ; et lAsie de 3,875 à
4,778.
Il est tout à fait évident que nous manquons
de capacité de décider et de parachever les
décisions prises notamment en matière de politique
étrangère, de sécurité et de défense
ainsi quen matière économique et que le
retour en arrière dans lEurope inexistante des
souverainetés nationales risque de nous marginaliser
encore plus sur la planète.
Permettez-moi en guise de propositions finales et afin de
stimuler notre débat de vous soumettre les quatre idées
suivantes :
- comme je lai indiqué ci-dessus, le projet
de Constitution est le fruit dun débat à
caractère européen. Il faut éviter
que les procédures de ratification suivant
un calendrier et des enjeux nationaux affaiblissent
voire annulent ce caractère européen. Il est
de lintérêt des institutions européennes,
des gouvernements et des parlements nationaux douvrir
une phase découte de la société
civile européenne et de la conclure au même
moment avec un vote par référendum
ou par voie parlementaire ayant lieu pendant un mois
déterminé. Je suggère à ce propos
de choisir le mois de juin 2005, année-anniversaire
de la fin de la deuxième guerre mondiale ;
- le projet de constitution sadresse à tous
les pays et les peuples de lUnion européenne
qui ont le droit de laccepter ou de le rejeter. Contrairement
aux ratifications des traités précédents,
le refus de la ratification signifie aujourdhui le
refus du projet dintégration politique tel
que défini par la Convention européenne. Il
faudra évidemment respecter cette décision
comme il faudra respecter la décision de ceux qui
auront décidé daccepter le projet de
constitution. Il sagira dans ce cas de sanctionner
par accord commun le retrait dun certain nombre de
pays (la partie IV de la Constitution en indique un maximum
de 5 sur 25) de lUnion européenne ;
- Parmi les nouveautés du projet de Constitution,
il y a la « constitutionnalisation »
de la Convention comme lieu politique pour lélaboration
de tout projet de révision constitutionnelle. Au
droit dinitiative de révision attribué
par les traités précédents à
la Commission et à tout Etat membre, le projet de
Constitution y a ajouté significativement le Parlement
Européen, un pouvoir propre à la démocratie
représentative qui sera accompagné par un
droit dinitiative populaire, un pouvoir propre à
la démocratie participative. Voilà deux terrains
daction qui pourrait être utilisés par
le Parlement Européen et par la société
civile avant la fin de cette législature pour demander
des progrès plus ambitieux en matière de politique
étrangère et de gouvernance économique.
- Les discussions autour de la désignation du Président
de la Commission européenne et le faible pourcentage
de participation aux élections européennes
doivent nous pousser à être beaucoup plus ambitieux
sur la voie de donner à lUnion un gouvernement
ayant des pouvoirs limités mais réels. Dans
cet esprit et en vue des élections européennes
en juin 2009, il serait opportun de relancer le débat
sur lélection direct du Président de
la Commission par les peuples ou demander aux partis européens
daccompagner la présentation des programmes
avec lindication dun leader dont le nom serait
marqué sur le bulletin de vote dans chaque pays.
Spinelli et Monnet
Jai commencé mon intervention en vous rappelant
la méthode fonctionnaliste, qui a été
incarnée par Jean Monnet, et la méthode fédéraliste
qui a été incarnée par Altiero Spinelli.
Lun et lautre ont contribué à amener
lintégration de lEurope au point où
nous sommes. Lun et lautre pourraient nous inspirer
dans les années qui viennent. Ainsi Spinelli sexprimait
sur ses relations avec Monnet dans un moment difficile de
leur action politique :
« Depuis un an, Monnet et moi nous sommes
en train de tirer notre charrette comme deux ânes.
Monnet dans lespoir dobtenir une nouvelle initiative
des gouvernements, moi dans lespoir dobtenir
un nouvel élan des mouvements. Espoir ? Cest
trop dire. Nous sommes tous les deux convaincus que la situation
mondiale et européenne noffre pas des possibilités
raisonnables dunification européenne mais tous
les deux convaincus quen ayant le pouvoir nous pourrions
faire des grandes choses et décidés à
ne pas céder puisque les faits vont sadapter
à notre volonté. Entourés de scepticisme,
même entre nous deux, puisquen réalité
Monnet est sceptique sur ce que je veux et moi je le suis
sur ce quil veut, mais tous les deux convaincus que,
pour une sympathie réciproque qui va au-delà
du jugement politique, nous devons nous aider. Et pourtant,
nous allons gagner ! »
(Altiero Spinelli, 21 juin 1955).
Et ainsi Jean Monnet sexprimait en 1943 en pensant
à lEurope et à la France :
« Il n y aura pas de paix en Europe si les
Etats se reconstituent sur une base de souveraineté
nationale avec ce que cela entraîne de politique de
prestige et de protection économique. Si les pays
dEurope se protègent à nouveau les uns
contre les autres, la constitution de vastes armées
sera à nouveau nécessaire. Certains pays,
de par le traité de paix future, le pourront ;
à dautres cela sera interdit. Nous avons fait
lexpérience de cette méthode en 1919
et nous en connaissons les conséquences. Des alliances
inter-européennes seront conclues ; nous en connaissons
la valeur. Les réformes sociales seront empêchées
ou retardées par le poids des budgets militaires.
LEurope se recréera une fois de plus dans la
crainte. Les pays dEurope sont trop étroits
pour assurer à leurs peuples la prospérité
que les conditions modernes rendent possible et par conséquent
nécessaire. Il leur faut des marchés plus
larges. Il faut également quils n utilisent
pas une partie importante de leurs ressources au maintien
dindustries soi-disant clés nécessitées
par la défense nationale, rendues obligatoires par
la forme des Etats à souveraineté nationale
et protectionniste, tels que nous les avons connus avant
1919. Leur prospérité et les développements
sociaux indispensables sont impossibles, à moins
que les Etats dEurope ne se forment en une Fédération
qui en fasse une unité économique commune
Et
cest de la solution du problème européen
quil sagit. Les autres, Anglais, Américains,
Russes, ont des mondes à eux dans lesquels temporairement
ils peuvent se retirer. La France est liée à
lEurope. Elle nen peut sévader.
De la solution du problème européen dépend
la vie de la France. Or, nous avons vu que nécessairement
le développement de la situation européenne
suivant une libération prochaine entraînera
les trois grands pays à se protéger contre
lEurope, par conséquent contre la France
car aucun accord auquel la France pourrait se trouver entraînée
avec lAngleterre, lAmérique ou la Russie
ne pourra la dissocier de lEurope avec laquelle, intellectuellement,
matériellement, militairement, elle est liée ».
(Jean Monnet, Alger 1943)
Merci !
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