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M. Philippe de Villiers


L’EUROPE DES SOUVERAINISTES

séance du lundi 27 septembre 2004



Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier Honoraire,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Monsieur le Vice-Président,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,

Je voudrais vous remercier et vous dire à quel point je suis sensible au grand honneur que me fait votre prestigieuse Académie en me recevant aujourd’hui et en ce lieu. Grand honneur rehaussé du sentiment d’avoir été délibérément choisi en tant que « marque déposée », plutôt que tel ou tel ancien « cabri », devenu soudainement catéchumène du souverainisme d’opportunité. Grand honneur en effet d’avoir à traiter ce sujet qui me tient à cœur : « l’Europe des Souverainistes ».

On aurait pu penser à un autre titre : « le Monde des Souverainistes » ; il existe en effet une vision souverainiste du monde, reposant sur la diversité, l'égalité en droit et la souveraineté des nations ; une vision de ce que pourrait être un monde en ordre pour ce XXIe siècle que l'on voit déjà rouler sur des pentes fort dangereuses. Et bien entendu, à partir de cette vision globale du monde, il y a une vision de l'Europe, et une vision de la France dans le monde.

Merci donc à votre Académie, en particulier à son Président M. Michel Albert, de me donner l'occasion de proposer une analyse de la pensée souverainiste.

Qui sont les souverainistes, que veulent-ils ? Vous le savez, ce mot importé du Québec, connaît, en France, une certaine vogue depuis cinq ou six ans — au point que l'on pourrait dire, sans grand risque de se tromper, qu'il est même le seul mot nouveau et corrélativement le seul mouvement neuf que l'on ait vu émerger sur la scène politique française depuis bien longtemps ; il a pris place dans le grand débat qui agite la France depuis plus d'une décennie, depuis le traité de Maëstricht. Mais, pour important qu'il soit, le contexte européen réduit ce mot à un seul de ses aspects, la revendication du maintien de la souveraineté nationale dans le cadre de la construction européenne, alors que les questions qu’il embrasse sont beaucoup plus larges. Comme le dit Paul-Marie Coûteaux, qui fut le premier à le théoriser dans plusieurs ouvrages, le souverainisme n'est rien d'autre que, je le cite, " le cœur caché de la politique de la France depuis des siècles, la défense de la souveraineté nationale et populaire, autrement dit la défense du primat du pouvoir légitime sur les pouvoirs de fait, selon la vieille dialectique où s'inscrivit toujours la politique française dans ce qu'elle a de plus constant : la défense, vis-à-vis de l'extérieur, de la souveraineté de la nation face aux hégémonies et aux Empires, et, à l'intérieur, l'affirmation de la souveraineté de l'État face aux féodalités de tous ordres, ainsi que l'illustration d'une civilisation originale dans un monde qui tend plus que jamais à nier l'originalité et la diversité des peuples ".

Ce qui, aujourd’hui, assure la paix du monde et protège la pluralité des nations, c’est précisément la Souveraineté.

La Souveraineté est un concept juridique qui, dans l’ordre international, rend égales des puissances par nature inégales, et, dans l'ordre intérieur, affirme la supériorité du Droit, de la Loi et finalement du Bien commun, — ce que Bodin appelle la « res publica », contre les intérêts particuliers et les coalitions intérieures qui tentent d'accaparer l'État. On peut en déduire que le souverainisme est une double pensée de l'indépendance :

  • indépendance de l'État-Nation vis-à-vis des autres puissances extérieures,
  • et, à l’intérieur, indépendance d'un État suffisamment détaché des intérêts particuliers, pour mettre en œuvre ce que commande le Bien commun.

La souveraineté est au centre du logiciel politique français.

Le souverainisme se déploie au-dessus de toutes les idéologies et de tous les camps, notamment de la droite et de la gauche en ce qu'il s'intéresse d'abord à la possibilité même qu'il y ait

- une politique,
- un cadre politique, la nation,
- et un instrument politique à son service, l’Etat

Ce que nous voulons aujourd'hui, face à l'entrelacs des oligarchies et des pouvoirs de fait que multiplie la mondialisation, c'est précisément qu'il y ait de la " politique ",

- c'est-à-dire qu'il y ait une pensée et une action qui se réfèrent uniquement à une volonté générale,
- un Bien commun de la nation,
- une res publica.


*
* *

En réfléchissant à l’expression « l’Europe des Souverainistes », je ne puis m’empêcher de deviner ce que ce titre sous-entend d’interrogation muette et dubitative. " L’Europe des souverainistes " ne peut être autre chose que l’Europe des souverainetés nationales.

Or, l’Europe des souverainetés nationales, c’est une contradiction dans les termes, à moins qu’il ne s’agisse d’une notion si manifestement dépassée qu’on en a perdu le sens.

Tel est le paradoxe, aujourd’hui, que

- chacun croit savoir ce qu’est " l’Europe des fédéralistes " et
- que chacun feint d’ignorer ce qu’est " l’Europe des souverainistes ".

"L’Europe des fédéralistes", pourtant, n’a jamais existé et n’existe toujours pas ; personne ne l’a vue ni rencontrée ; de l’aveu de ses propres partisans, enveloppée d’un sfumato artistique, c’est une utopie qu’ils sont incapables de décrire avec un peu de précision et dont ils n’osent assurer qu’elle verra jamais le jour.

Et c’est sans doute parce qu’elle est un produit de l’imagination qu’on peut librement la parer de toutes les vertus.

Dussè-je surprendre quelques uns d’entre vous, "l'Europe des souverainistes" est, au contraire, une réalité concrète et tangible.

Elle a longtemps existé et existe encore, même si l’on peine à la reconnaître sous les taggages successifs qui, de traité en traité, recouvrent sa surface depuis une quinzaine d'années.

"L’Europe des fédéralistes" donne peut-être à rêver.

L’Europe des souverainistes se prête à l’analyse parce qu’elle a été expérimentée en vraie grandeur et longuement.

Elle a été celle des origines et des fondements.

Elle a duré pratiquement jusqu’au tournant fatidique de 1983.

Ce n’est qu’à partir de cette date que les choses ont changé et que l’Europe a cessé d’être la fille des nations européennes pour devenir leur ennemie.

Pendant environ un quart de siècle, il n’y a pas eu d’autre Europe que l’Europe des souverainetés nationales.

 

I- Le passé

L’Europe du Traité de Rome est une Europe des souverainistes.

En effet, ce traité n’a reproduit ni les hardiesses du Traité de la CECA ni les fatales témérités de la CED et du projet de communauté politique européenne.

On n'y trouve ni Haute-Autorité supra-nationale ni abandon de souveraineté.

Les architectes du Marché Commun ont tiré les leçons de l’expérience, comme l’avaient fait les bâtisseurs de cathédrales qui, après l’effondrement du chœur de Beauvais, ont eu la sagesse de renoncer à pousser toujours plus loin vers les nuages la hauteur de leurs voûtes.

Ils en sont revenus aux recettes éprouvées de la diplomatie classique.

Les Etats ont repris les choses en main sans intention de les lâcher.

Ce sont eux
- qui ont fixé le but, — l’établissement d’une Union Douanière —,
- qui ont précisé les étapes et le calendrier,
- eux, enfin, qui ont assigné leur rôle aux Institutions.

Avant d’être les membres d’une Communauté, ils en sont les fondateurs et ils entendent bien en rester les maîtres.

Le Conseil, où siègent leurs gouvernements, est l’unique instance habilitée à "décider".

Une Commission, composée de personnalités indépendantes, a certes le monopole de proposition mais elle « propose » et le Conseil « dispose ».

La préséance du Conseil est d’autant plus inexpugnable que la Commission n’exerce ses compétences que dans les limites d’un Traité

- qui a tranché avec soin les questions de principe
- et qui, s’il concerne l’économie, ne concerne que l’économie.

Les Etats, au contraire, débordent de toutes parts la Communauté qu’ils ont créée.

Au Conseil, enfin, où se prennent les décisions, la règle est l’unanimité.

Tel quel, le système a duré pendant vingt-cinq ans.

Ce sont les Etats qui, à l’unanimité,

- ont refusé la grande zone de libre-échange,
- accéléré le calendrier de l’Union Douanière,
- adopté la politique agricole commune.

La Commission, certes, d’empiètement en usurpation, a tenté de subvertir l’ordre institutionnel du Traité mais, après la crise de "la chaise vide" les Etats l’ont remise à sa place avec ce qu’on a appelé le "compromis de Luxembourg".

Neuf ans plus tard, l’institution du Conseil Européen, placé au sommet de la pyramide des Institutions, est venue confirmer la volonté des Etats de garder la maîtrise de leur création.

Si l’on devait croire les pourfendeurs de la souveraineté nationale, pour qui les Etats sont les éternels empêcheurs d’ « européaniser en rond », il faudrait imaginer que cette période fut affligée de blocages permanents et frappée de stérilité absolue. Ce serait une erreur complète. Jamais l’Europe n’a été plus féconde, plus vivante, plus créative. C’est cette Europe qui a

  • mis en place l’Union Douanière et la PAC,
  • négocié au GATT les accords Kennedy,
  • renouvelé de cinq ans en cinq ans l’association de l’Afrique.

C’est cette Europe — l’Europe d’Ariane et d’Airbus — qui fut la locomotive de la croissance des échanges internationaux et de l’économie mondiale.

Qu’il plaise ou non de s’en souvenir, l’ « Europe des souverainistes », ce fut l’âge d’or de la construction européenne.

On voit, en tous cas, à quel point, on est loin de la caricature qu’on présente volontiers de l’ « Europe des souverainistes », comme si celle-ci devait se résumer à une collection d’Etats

- frileux,
- recroquevillés sur eux-mêmes,
- se regardant en chiens de faïence.

Il est peut-être commode, quand on exècre la souveraineté nationale, particulièrement celle de son propre pays, de s’en faire un épouvantail mais il faut savoir que cela n’a aucun rapport avec la réalité.

Tâchons plutôt, avant d’aborder le futur, de surprendre le secret de cette prodigieuse réussite.

Il tient en premier lieu à la clarté du dessein qui se reflète dans la langue et le style du Traité de Rome.

Il s’agit de bâtir un marché commun entre six Etats.

Le projet paraît certes modeste auprès de ceux que l’on conçoit aujourd’hui pour l’Europe.

Mais il était nettement défini et c’est pourquoi il put s’accomplir et au-delà : des Etats responsables ne se donnent que des objectifs dont ils ont la volonté et la capacité. Et, pour l’Europe, mieux valent des promesses qu’on tient que des prétentions extravagantes qu’on ne peut soutenir.

La clarté du dessein permet à la confiance de s'établir entre les participants à l’entreprise.

Chacun connaît sa place.

Entre les Etats, l’estime est réciproque et aucun ne redoute de se trouver marginalisé.

Les Etats n’ont pas non plus à craindre que les Institutions n’usurpent leur rôle.

L’union ne naît pas de l’assujettissement de tous à une discipline uniforme mais de la libre participation de tous à un effort et à un élan communs.

Les mécanismes institutionnels n’ont pas pour vocation de servir d’alibi à l’absence de politique mais de moyen à son accomplissement.

Bref, l’Europe des souverainetés nationales a fait la preuve, tout le temps qu’elle a fonctionné, que l’efficacité est fille de la liberté.

Voilà pour le passé, un passé qui a tout de même duré un bon quart de siècle.

Depuis, les choses se sont brouillées. Les Etats sont mis en accusation :

« si l’Europe n’avance pas, c’est à cause de leur égoïsme à courte vue » ;

il est temps qu’ils passent la main à des collèges de personnalités indépendantes, technocrates, juges ou banquiers, à qui on ne demandera ni d’être élus ni d’être responsables.

L’idée implicite de cette révolution de palais, c’est que, si l’Europe a pu s’accommoder, dans ses modestes débuts, de la tutelle des souverainetés nationales, elle ne peut accomplir ses glorieuses destinées qu’en s’en affranchissant. L’Europe des souverainistes a peut-être correspondu à un stade inévitable de la construction européenne, mais il faut passer désormais à un autre stade où elle n’a que faire.

Il faut choisir entre le progrès de l’Europe et le maintien des souverainetés nationales.

Les souverainistes d’ailleurs n’auraient à proposer au mieux qu’un gel ou une régression de la construction européenne et, au pire, sa dissolution.

Voilà l’acte d’accusation qu’on dresse contre les souverainistes.

Permettez-moi de m’inscrire en faux contre lui et de présenter les arguments de la défense.



II- L'avenir

Ce que je viens de dire du passé de l'Europe des souverainetés devrait contribuer à éclairer les chemins de son avenir.

Cela devrait, pour commencer, faire justice du procès d'intention qu'on fait souvent aux souverainistes et de façon toute gratuite : ils n'auraient au fond d'autre idée que de barricader la France et de la protéger derrière de hautes murailles.

Quel souverainiste autorisé a jamais soutenu de pareilles sottises ? C'est l'Europe des souverainetés nationales qui a multiplié les échanges et mis en place le Marché Commun ; pourquoi les souverainistes voudraient-ils revenir dessus ?

Le voudraient-ils d'ailleurs qu'ils ne le pourraient guère : la France est ouverte au commerce mondial, pourquoi se fermerait-elle aux échanges européens ?

Laissons donc ce fantasme d'une France qui, sous prétexte de souverainisme, se couperait de l'Europe et du monde, alors que ce sont précisément les souverainistes qui sont, aujourd’hui, les ultimes défenseurs du Marché Commun et de la préférence européenne.

Autre reproche, qui serait plus grave s'il était fondé : en bloquant les progrès de l'Europe, les souverainistes compromettraient les bases de la paix et de la sécurité de notre continent.

Ceux qui formulent ce reproche se trompent : ils confondent la cause et la conséquence :

la construction européenne n'est pas la cause de la paix en Europe ; elle en est la conséquence. Ce qui a garanti le continent du danger soviétique, c'est l'alliance américaine et la bombe atomique. L'Europe s'est faite sous le parapluie de l'OTAN.

Quant à la réconciliation franco-allemande, elle a été la condition absolue de la construction européenne bien avant d'en recevoir les effets bénéfiques. La paix bien réelle qui règne en Europe ne doit rien à la machine bruxelloise : avec ou sans cette dernière, elle continuerait de régner.

Nul, du reste, ne songe à la troubler.

Qu'on se rassure, par conséquent, l'Europe n'a rien de bien grave à redouter

- ni pour le développement de ses échanges,
- ni pour le maintien de la paix.

Alors, faudrait-il arrêter la construction européenne à son étage économique ?

Nullement ; mais il est vrai que les progrès de l'Europe devront emprunter de tout autres chemins que ceux qu'on lui voit prendre aujourd'hui et qui sont à la fois ceux d'une fuite en avant et d'une impasse.

L'Europe des souverainistes ne se croirait pas tenue, en effet, de changer ses principes :

- respect des souverainetés nationales,
- primat des Etats,
- et règle générale de l’unanimité.

Mais sa fidélité à ses principes ne l'empêcherait d'aucune façon de se doter d'un projet ambitieux.

Ce projet ne serait

  • ni celui de l'Europe-espace des libre-échangistes, simple annexe du grand espace atlantique,
  • ni celui de l'Europe-puissance dont rêvent les fédéralistes et qui a toutes chances de se briser sur les récifs de l'opposition américaine, à moins qu'elle ne se soit déjà enlisée dans les sables mouvants des réticences de la plupart de ses membres.

Terrain de parcours ou forteresse, l'Europe, dans les deux cas, est à elle-même sa propre fin et, dans le second, sa Tour de Babel ne manquerait pas de susciter autour d'elle, à l'Est de l'Europe ou au sud de la Méditerranée, des Tours semblables mais concurrentes et tôt ou tard ennemies.

Les souverainistes auraient, quant à eux, pour ambition de faire servir l'Europe non à elle-même mais à plus grand qu'elle, je veux dire

- à l'ordre du monde,
- à sa préservation,
- à sa consolidation
- et à son perfectionnement.

L’Ambassadeur Gabriel Robin résume cette voie d’avenir dans son ouvrage fondateur : « Entre Empire et Nations – penser la politique étrangère » :

« Pour une Europe des souverainetés nationales, c'est là une vocation d'autant plus naturelle que le monde n'est lui-même, qu'on le veuille ou non, qu'une grande communauté de souverainetés nationales, que c'est ainsi qu'il se comprend et s'organise quand il s'assemble, et que c'est sur le principe de la souveraineté nationale que tout son droit est fondé ».

Cette Europe, en tous cas, ne se trouverait pas écartelée, comme le sont aujourd'hui ses dirigeants, entre

- une souveraineté qu'ils exigent quand il s'agit du peuple irakien
- et une souveraineté qu'ils décrient quand il s'agit du peuple français.

Réguler, pacifier, civiliser la mondialisation, voilà ce que serait la grande ambition de cette Europe. Au lieu de mondialiser l'Europe, elle viserait à européaniser en quelque sorte la mondialisation.

Sans négliger de se protéger contre ses excès, elle veillerait à les corriger.
Non contente de donner l'exemple de relations internationales justes et apaisées, elle s'en ferait l'avocate et s'attacherait à en propager le modèle à l'échelle planétaire.

Elle serait fidèle de la sorte à la vocation qui fut la sienne dès l'origine.

Pour les six pays fondateurs du Marché Commun, l'unité n'était pas une fin en soi, elle était, pour eux, le moyen de rentrer à nouveau dans un jeu mondial dont les malheurs de la guerre les avaient exclus ;
grâce à elle, la France se libérait de son carcan protectionniste et l'Allemagne s'affranchissait de son statut d'Etat-paria ;
l'une et l'autre retrouvaient leur droit de cité dans le monde.

Tant il est vrai que, pour l'Europe, comme pour la France, il n'y a qu'un ordre qui vaille, c'est l'ordre du monde.

Pratiquement, cela signifierait qu'à l’OMC, par exemple, l'Europe s'emploierait à faire prévaloir des règles qui assurent la loyauté des échanges tout en respectant les diversités légitimes, et notamment les spécificités agricoles et culturelles ;

ou encore qu'elle respecterait et contribuerait à faire respecter les résolutions du Conseil de Sécurité en matière de maintien de la paix ;

elle chercherait moins alors à fabriquer une armée européenne dont elle n'a que faire qu'à assurer à l'ONU les contingents dont celle-ci a besoin.

Entre l'Europe dont je parle et celle dont nous avons le spectacle sous les yeux, il peut y avoir des rencontres de vocabulaire mais l'esprit qui les anime est radicalement différent.

L'Europe des souverainistes fait confiance aux nations qui la composent et au monde qui l'entoure ;

l'Europe actuelle
se méfie de tout, de ses propres peuples, des gouvernements et de l'environnement mondial où elle ne veut voir que désordre et chaos.

Les souverainistes veulent une Europe qui, loin de tenir ses Etats en lisière ou de fuir le monde, n'ait d'autre ambition que d'être utile à l'un comme aux autres.

J'entends bien l'objection qui, sans doute, se fait jour dans votre esprit : quel est donc le moyen d'exécuter ce programme

- quand on a une union qui compte vingt-cinq Etats membres, bientôt trente
- et qu'on fait profession de respecter la souveraineté de chacun ?

N'est-ce pas la quadrature du cercle ?

Ce l'est assurément pour les fédéralistes.

Ce ne l'est pas pour les souverainistes : si l'Europe des souverainistes a un avenir,

  • c'est qu'elle n'a pas seulement des principes pour fonder son organisation
  • et un projet pour donner sens et but à sa mission, aussi
  • elle a une méthode pour conduire son action.

Cette méthode est aux antipodes de ce qu'on appelle la « méthode communautaire ».

Celle-ci, de quelque déguisement qu'elle se couvre, consiste à légaliser la contrainte en la dissimulant.

Le plus courant, par exemple, qui est le vote majoritaire, ne sert à rien d'autre qu'à établir la loi de la minorité.

Nos gouvernements démocratiques représentent, en effet, la majorité des citoyens de leurs Etats.

La majorité de ces gouvernements représente donc une majorité de majorité et il ne faut pas être grand mathématicien pour comprendre que le produit d'une majorité par une majorité donne une minorité.

Autre procédé communautaire : le pouvoir de décision est déféré à un collège indépendant, les banquiers de Francfort.

Mais le plus subtil, — je devrais dire : le plus hypocrite — est celui dit des « coopérations renforcées ». Rien, à première vue, de plus démocratique : c'est la permission donnée à ceux qui veulent aller plus vite, de s'organiser pour le faire.

Mais attention ! « plus vite », cela sous-entend, plus vite sur la route censée connue

- où tous devront à leur tour s'engager
- mais où la majorité refuse manifestement de s'engouffrer car, si tel était le cas, on n'aurait pas besoin de "coopérations renforcées".

C'est donc à la minorité qu'on donne le pouvoir de créer le mouvement et de tracer le chemin que devront suivre tous les autres, c'est-à-dire de décider pour tous d’aller vers « l’intégration renforcée ».

La ficelle, du reste, est si visible, que depuis l’invention de cette formule par le Traité d'Amsterdam, on ne l'a jamais utilisée.

  • La méthode souverainiste ne connaît ni ces machines à contraindre ni ces tours de passe-passe.
  • Elle est celle de la raison et de la liberté.
  • C'est celle des géométries variables : elle part de cette constatation de bon sens qu'il n'est juste ni raisonnable d'attendre de 25 ou 30 Etats, tous différents, qu'ils éprouvent le besoin et le désir de mener à tout instant et dans tous les domaines une politique uniforme.

Je crois que c'est M. Valéry Giscard d'Estaing qui a énoncé le théorème selon lequel le degré d'intégration d'un ensemble est inversement proportionnel au nombre de ses composantes.

  • La liberté des échanges et l'Union Douanière peuvent se pratiquer avec un nombre quelconque d'Etats.
  • Une politique étrangère ou une défense commune exigent des partenaires partageant le même but et disposant de moyens comparables ou complémentaires

C'est précisément ce que permet la géométrie variable. Elle laisse les Etats libres de poursuivre entre eux des coopérations sectorielles avec les partenaires de leur choix. Sans jamais contraindre aucun d'entre eux, elle garantit que ceux qui s'engagent dans une action en ont réellement et la volonté et la capacité.

Quant aux Institutions, elles peuvent se modeler chaque fois sur les nécessités et les caractéristiques du domaine considéré au lieu de les coucher dans tous les cas, sur le même lit de Procuste d’un cadre institutionnel immuable.

Liberté et diversité feront plus pour l'efficacité

- que d'inapplicables disciplines (je pense aux sanctions du pacte de stabilité)
- ou des prétentions inconsidérées (je pense à cette politique étrangère et de sécurité commune prétendument instituée par le Traité de Maëstricht et qui devait faire parler l’Europe à l’unisson. Aujourd’hui, le monde entier aura remarqué que, quand l’Europe parle d’une seule voix, c’est pour ne rien dire.)

Bien entendu, cette méthode ne garantit pas à tout coup le succès ; au moins donne-t-elle lieu d'espérer que les réussites, s'il y en a, seront de vraies réussites et non ces faux semblants et ces trompe-l'oeil dont se satisfait l'Europe d'aujourd'hui.

Et il y a au moins un domaine dans lequel elle dissipera une confusion funeste pour l'Europe : c'est celui des frontières de l'Europe que rend brûlant le cas de la Turquie.

Elle évite en effet le tout ou rien de l'adhésion ou de l'exclusion, auquel est condamnée l'Europe du Traité constitutionnel.

Pour elle, il n'y a de choix qu'entre les inconvénients :

- ou bien elle rejette la Turquie et se brouille avec elle,
- ou bien elle l'accueille mais elle se brouille avec elle-même.

Une Europe de la géométrie variable échapperait à ce dilemme parce qu'elle ne se présente pas comme un bloc à prendre ou à laisser.

Elle ouvrirait les portes de l'Union Douanière à la Turquie, pourvu seulement que celle-ci en assume les obligations.

Elle remplirait ainsi l'engagement qu'elle avait pris en 1963 mais qui est le seul.

La perspective d'adhésion formulée dans le Traité d'Association s'appliquerait à la Communauté telle qu'elle existait, non à l'Europe des Traités de Maëstricht et Amsterdam qui n'était pas née et dont personne n'avait la moindre idée.

Pour le reste, ce serait cas par cas, selon les domaines considérés, que la décision serait à prendre par les États concernés d'étendre ou non le cercle de leur coopération à la Turquie.

Cette extension varierait tout naturellement dans ses conditions et ses modalités selon qu'il s'agirait de diplomatie ou de défense, de police ou de justice.

Au lieu d'un prêt-à-porter uniforme qu'il faut endosser ou rejeter, on proposerait du

- sur mesure et,
- au lieu de créer artificiellement un problème majeur, on multiplierait la chance de trouver des solutions modestes mais utiles.

Je ne puis cependant quitter ce sujet important sans ajouter qu'une Europe de souverainistes aurait à l'égard de la Turquie d'autres exigences que l'Europe du Traité constitutionnel.

Bien sûr, elle ne serait pas indifférente à la mesure dans laquelle la Turquie respecte les droits de la personne humaine. Mais elle serait intransigeante sur la façon dont elle respecte le droit international, c'est-à-dire le droit des nations.

Elle n'accepterait pas d'ouvrir des négociations avec un pays qui se permet, depuis trente ans, d'occuper militairement le territoire d'autrui et qui ne manifeste aucune intention de s'en retirer.

Il se trouve, au surplus, que ce territoire occupé est aujourd'hui celui de l'Union Européenne puisque Chypre en fait désormais partie.

Une Europe de souverainistes ne laisserait pas piétiner la souveraineté d'un de ses États membres jusqu'au point d'interdire aux Chypriotes d'exercer leur droit d'établissement dans la partie nord de l'île, c'est-à-dire de les priver d'un des droits les plus fondamentaux de l'Union et cela, sur leur propre sol.

Une Europe de souverainistes serait un peu moins prompte à abandonner ses propres principes et à se renier elle-même.


*
* *


Car, si on en est arrivé à un tel point de confusion, c’est que, précisément, l’Europe de Bruxelles se renie elle-même.

- Elle ne sait plus d’où elle vient.
- Elle s’est coupée de ses racines,
- l’arbre s’est coupé de sa sève.
- Je me souviens d’un mot de Paul Valéry qui désignait l’Europe : « j’appelle européenne toute terre qui a été successivement romanisée, christianisée et soumise aux disciplines et à l’esprit des Grecs ».

Aujourd’hui l’Europe, hélas, a tourné le dos à tous ses héritages.

A commencer par l’héritage des Grecs.

Car l'Europe doit beaucoup

- à la pensée politique grecque,
- à une conception précise de la Cité, qui se comprend comme
- un territoire précisément borné,
- vivant au milieu d'autres cités, c'est-à-dire sans prétention à nul expansionnisme
- et se gardant de la démesure, l'ubris, de l'extension infinie.

C'est ce que rappela cent fois Démosthène face à l'obsession conquérante de Philippe.

Le refus de la démesure est une leçon capitale pour la sagesse des nations.

C'est d’ailleurs l'expansionnisme macédonien de Philippe puis d'Alexandre qui fut le tombeau de la Grèce antique alors que la diversité de ses cités avait assuré sa prospérité et son rayonnement...

Il est bien entendu un second héritage grec, lié au premier, celui de la démocratie ; il est lié au premier car la démocratie ne peut se concevoir

- que dans un espace précisément délimité par des frontières
- et entre des citoyens qui partagent un nombre suffisant de valeurs, de références, d'intérêts matériels ou moraux.

Héritage essentiel du demos, c'est-à-dire du peuple qui doit demeurer libre de fixer pour lui-même les règles qui le régissent.

Comment ne pas voir aujourd'hui que la démesure supranationale complique sans cesse et finit par rendre impossible le libre exercice de la démocratie ?

Faut-il rappeler à ceux qui commencent à parler de "la nécessité d'un empire européen" qu'on ne conçoit guère de démocratie à l'échelle d'un Empire ?

Et cela pour une raison simple : pour que le citoyen soit associé à la défense d'un Bien commun, il faut, pour commencer,

- qu'il puisse en débattre avec les autres citoyens,
- ce qui, à tout le moins, suppose une langue commune,
- condition qui n'est à l'évidence pas réunie dans l'Europe d'aujourd'hui - le député européen que je suis en voit tous les jours l'illustration dans les débats du Parlement européen.

Ces débats n'en sont pas puisqu'à supposer qu'ils disposent de traduction, et que la traduction des concepts politiques fondamentaux soit possible,

- les députés ne débattent jamais entre eux,
- se bornant à lire des textes sans jamais répondre à leurs prédécesseurs et sans jamais que leurs successeurs ne leur répondent.

On ne voit guère, d'ailleurs, puisqu’il n’existe pas de « peuple européen », ce que pourrait être la pensée d'un

- Bien commun,
- d'un intérêt européen supérieur qui, jamais, n'entre dans les vues des uns ni des autres.


Elle n'entre même pas dans les états d'esprit comme on le vit, pour prendre une illustration récente, lors des Jeux olympiques d'Athènes

- où nul ne songea à comptabiliser les médailles européennes,
- chacun, au contraire, faisant le compte des médailles remportées ou manquées par son propre pays.

Or, l'Europe des Commissaires ne sera jamais un espace de débat, c'est-à-dire une démocratie à part entière.

Pire, elle dissout les démocraties dans leur cadre national.

L’Europe de Bruxelles a oublié Athènes.

Et la voilà qui, toute à son dialogue avec Ankara, tourne le dos à Rome, à l’héritage romain.

Rome, qui fut d'abord une République, une République dont l'un des points cardinaux fut la pensée de la frontière, le fameux « limes » parce que la frontière, pour les Romains, est la condition de la loi.

On n'imagine point de loi qui soit universelle.

Toute loi s'applique à un territoire nettement délimité, pas au-delà.

Inutile de dire ici ce que nous devons tous au principe romain de la loi.

Et puis, il y a un troisième héritage, à l'évidence consubstantiel à l'esprit européen, ce qu’on appelle « les racines chrétiennes ».

Les principes politiques, tirés du christianisme sont simples :

d'abord, le respect, et plus précisément l'inviolabilité de la personne humaine ;

ensuite, cette modestie politique qui doit être celle de toute autorité, bien consciente que, quoi qu'elle fasse et quoi qu'elle veuille, elle ne maîtrise qu'une petite part, une part infime de l'ordre du monde, un monde imparfait de toute façon et qui n'est pas son vrai royaume ;

enfin, le refus de la puissance pour la puissance qu'illustra dans la Bible, ce petit roi David, qui jugeait qu'Israël ne devait accepter de puissance que celle qui était nécessaire au maintien de son indépendance : tel est le visage du prince modéré qui est, depuis des siècles, la figure inspiratrice de la « main de justice » et qui répond au fameux « nisi potestas a Deo ».

Ces principes sont aux antipodes du gigantisme,

  • avec ce super-Etat qui pointe à l'horizon, qui entend faire vivre sous l'empire des mêmes règles, tous les peuples allant de l'Irlande jusqu'aux Républiques turkmènes, en quelque sorte de « l'Atlantique à l'Aral »,
  • ce super-Etat qui, aujourd'hui, usurpe le beau mot d' « Europe ».


Le refus d’inscrire dans le marbre de la Constitution européenne, les « racines chrétiennes », au moment même où Bruxelles prétend faire entrer la Turquie en Europe, ne relève pas seulement d’un exercice inouï de « théophobie » militante, avec, comme visée secrète, de nous faire accéder à la parousie d’un laïcisme absolu, inconnu dans l’histoire des hommes.

Il s’agit bien de changer la nature même du projet européen, de l’inscrire autrement dans l’histoire :

- on ferme la porte à Dieu
- pour faciliter l’entrée d’Allah.

Ainsi, c’est l'ensemble de nos héritages qui sont aujourd'hui niés par cette appellation « d’Europe » mais qui est en réalité, derrière l’abus des mots, tout autre chose que l'Europe, une négation pure et simple

- de ses fondements,
- de sa nature composite,
- de sa tradition démocratique,
- de son exaltation de la loi et du droit.

Cette Europe qui se détourne

- de son patrimoine,
- sans limes et sans identité,
- sans autre forme que celle d’un magma en fusion, sans plus de prise sur le monde qu’un courant d’air entre deux océans,

pourrait bien s’évanouir.

Ce qui est donc en jeu, sous la fameuse question européenne, c’est bien de savoir si l’Europe restera dans l’Histoire ou sortira de l’Histoire.

Et puis, il y a une autre question qui est de savoir si une France sans souveraineté peut elle-même survivre. Une France sans Etat, sans légitimité, sans politique.

Il y a, dans l'actuelle orientation fédérale de l'Europe, une si grande hostilité envers les souverainetés nationales qu'elle finit par "déligitimer" l'État, c'est-à-dire l'idée même de l'autorité publique.

Le pouvoir a de moins en moins le pouvoir.

Sa légitimité, ce composé mystérieux mais décisif qui permet à un État d'être reconnu, accepté et obéi, est désormais concurrencée

- par une autre légitimité,
- une légitimité européenne entrant de plus en plus frontalement en concurrence avec la légitimité nationale.

Or, la légitimité est inséparable de deux autres notions elles aussi dévaluées, mais non moins essentielles :

  • d'abord la souveraineté, qui suppose un corps politique précis, fait d'un territoire aux frontières clairement définies et d'une communauté de citoyens consciente de son héritage, et, partant de son avenir ;
  • ensuite une autorité suffisamment reconnue par l'ensemble du corps politique pour que le pouvoir légitime prenne le pas sur
    - les autres pouvoirs, aussi bien supranationaux qu'intérieurs,
    - les féodalités économiques, financières, syndicales, judiciaires, médiatiques,
    - ainsi que les communautés particulières.

Or, ces fondements de toute autorité publique sont aujourd'hui remis en cause :

  • d'abord par la mondialisation sauvage,
  • ensuite par l'une de ses expressions les plus avancées, la "construction" européenne.

Quelle qu'en soit la source, démocratique ou autre, un pouvoir ne saurait être doté d'une légitimité suffisante

- quand il ne correspond plus à un corps politique nettement défini aux yeux mêmes des citoyens,
- quand les frontières du territoire sur lequel s'exerce la souveraineté sont réputées évaporées,
- quand la conscience d'un Bien commun s'ensable parmi la multitude d'intérêts catégoriels avec lesquels les détenteurs du pouvoir légitime négocient pour ainsi dire d'égal à égal.

Comment être obéi dès lors que l'on n'incarne plus une autorité libre, supérieure à toute autre, gardienne d'une tradition multiséculaire et garante d'une autorité juste ?

Comment être entendu, écouté, dès lors que l'on n'est plus maître chez soi ?

Comment transmettre, à l’école, quelques rudiments de civisme si l’éducation se conçoit comme a-nationale, si la nation est reçue comme un obstacle à la fraternité cosmique ?

Ce qu'il fallut des siècles pour construire, il suffit d'une génération pour le défaire : le cercle vertueux souveraineté-légitimité-autorité, qui fut toute l'aventure de la construction, au fil des siècles, d'un État respecté, se retourne rapidement

- quand la seule base qui reste au "pouvoir", l'élection, se corrode
- à mesure que les citoyens,
- mesurant son impuissance,
- constatant que la plupart de ses décisions sont soumises à une instance supérieure qu'ils ne contrôlent pas, — une décision de la Cour européenne de Justice ou une autorisation de Bruxelles —, se détournent de lui et boudent les urnes.

Oui, c’est bien l’objet du souverainisme que de poser, dans toute sa dialectique,

- la question du pouvoir,
- c’est-à-dire des conditions de la souveraineté,

de la légitimité
et de l’autorité dans les sociétés modernes.


*
* *


Il est temps de faire prendre à l'Europe un nouveau virage historique.

  • Privée de moteur,
  • embarrassée par un élargissement, à l'évidence mal préparé,
  • déchirée par des conceptions diplomatiques décidément inconciliables que révéla au grand jour, en 2003, ce que Pierre Hassner, pourtant si favorable à la création d'une Europe intégrée, appela le "traumatisme sans doute irréversible de la crise irakienne",
  • raccrochée à l'espérance de voir adopter une Constitution qui, selon la formule heureuse de Dominique Souchet, verse dans l’ubris fédéral,

l'Europe glisse aujourd'hui, de l'aveu même des européistes les plus patentés, dans un désarroi profond.

Depuis quelques mois, en effet, les souverainistes ne sont plus les seuls à dénoncer ce que Jean-Louis Bourlanges a stigmatisé comme "une usine à gaz dont plus personne ne sait ce qu'elle produit".

A entendre la complainte des cohortes d’euro-déçus, c’est une vraie gourmandise, pour un souverainiste, que d’observer ce spectacle insolite :

- les cabris devenus chèvres.
- Qui criaient « Europe ! Europe ! Europe ! »
- et qui, aujourd’hui, crient « Non ! Non ! Non ! »

Que se passe-t-il en effet ?

Nous sommes simplement sortis du XXe siècle, ce siècle qui fut obnubilé par l'idéologie du dépassement des nations, cette idéologie qui fut celle d'un Drieu La Rochelle, diagnostiquant en 1920 : "le temps des patries est fini ».

Quand il n’y a plus les nations, on s'expose irrémédiablement à subir le joug des Empires, toujours accompagnés de leur cortège de frustration, de tension et finalement toujours promis à l'effondrement. C'est cette logique là, la logique du dépassement des nations, au bénéfice des blocs, des Empires et aujourd'hui d'une hégémonie à prétention mondiale qui doit être désormais dépassée afin que nous entrions sans complexe dans un XXIe siècle qui sera, je le souhaite, plus pragmatique, plus fidèle aussi à l'esprit pluraliste de l'Europe.

  • L'Europe que nous proposons me semble être la plus moderne, la plus complètement débarrassée des vieux rêves d'unité supranationale qui ont toujours reposé sur l’idéologie de la « souveraineté limitée »
  • Une Europe conforme à ce que l'on voit poindre depuis quelques années, à la faveur de l'immense démultiplication des moyens modernes de communication, laquelle périme la logique

- des blocs,
- des grands ensembles,
- des vastes fédérations au bénéfice d'entités plus petites, ce qu'on observe aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine industriel, commercial ou culturel, quand on voit par exemple le Puy du Fou tenir la dragée haute à Disney.

Nous sommes entrés, avec le pouvoir égalisateur non plus seulement de l’atome mais du microprocesseur et de la puce, dans un monde radicalement nouveau, marqué par la combinaison contradictoire de l’infiniment petit et de l’infiniment puissant. Comme le résume Georges Berthu dans son ouvrage « L’Europe sans les peuples » : « Il n’y a plus de rapport entre la masse et la puissance ». Ceci vaut pour les entreprises et pour les nations, pour toutes les organisations humaines.

Le grand défi d'aujourd'hui peut ainsi se résumer : faire en sorte que l'Europe reste dans la suite des temps

- ce qu'elle est depuis des millénaires,
- l'un des centres du monde les plus actifs, les plus créatifs, les plus soucieux du principe de civilisation.

Je crois en l'Europe et je voudrais que le débat qui s'ouvre aujourd'hui, dans notre pays, débouche sur une grande initiative en faveur de l'Europe des réalités, c'est-à-dire de l'Europe des Etats.

Je ne vois pas de meilleur moyen de sortir des impasses actuelles que de proposer à nos partenaires un nouveau traité fondateur de l'Europe nouvelle,

- fondé sur les principes que j'ai esquissés devant vous
- et conforme au génie ancestral de l'Europe.

Mesdames et Messieurs les Académiciens,

je voudrais insister, pour conclure, sur l'ampleur du champ théorique que couvre aujourd'hui le souverainisme

- qui s’apprête à livrer sa première bataille sur le champ européen,
- mais dont l'ambition est beaucoup plus vaste, en ce qu'elle consiste :

- à renverser les principes politiques qui ont dominé les trente dernières années, ce que l'on pourrait appeler la « génération 68 »,
- pour redéfinir en des termes neufs, la politique de la France dans ce qu'elle a de plus classique.

Que le souverainisme soit encore mal compris, je n'en disconviens pas.

Mais le mot a fini par passer dans le langage courant, au point de désigner,

- bien mieux que ne le fait la nébuleuse des "antimondialisation",
- ceux qui s'opposent à la dissolution de toute volonté politique.

Le mot « souverainisme » progresse dans le vocabulaire au point de désigner

- bien mieux que les "altermondialistes", qui sont aussi des mondialistes !
- ceux qui s'opposent à la dilution, et même à la dissolution du politique.

Or, rien n’est plus précieux, dans le combat politique, que d’imposer ses mots et, du moins, savoir se nommer soi-même !

Oui, le mot progresse. Voici qu’il entre aujourd’hui, pour la première fois, sous cette Coupole où les mots sont souverains.

C’est déjà un premier succès prometteur.


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Je suis souverainiste, attaché à la souveraineté nationale et populaire, sans laquelle il n’est plus de démocratie.

Je suis souverainiste : je n’accepte plus d’être livré aux forces du monde qui viennent briser, un à un, mes attachements vitaux.

Je suis souverainiste et européen.

L'Europe des souverainistes existe.

Elle a un passé et elle aura un avenir,
elle n'a pas à rougir de l'un ni à avoir peur de l'autre.
Avec des principes éprouvés au feu de l'expérience,
un projet susceptible de se décliner dans de multiples directions
et une méthode à la fois souple et pratique,
elle est en mesure d'affronter les défis du siècle qui commence aussi bien qu'elle a relevé ceux du siècle qui a fini.

La fameuse et si commode formule selon laquelle il n'y a pas d'alternative à l'Europe qui se fait sous nos yeux, cette formule est fausse.

Il y a une alternative crédible, c'est celle de l' « Europe des souverainistes ».

C'est même la seule qui offre

- une vraie solution de rechange à l'Europe des eurocrates
- et un authentique espoir d'échapper à l'impasse dans laquelle la construction européenne s'est enfermée depuis Maëstricht.

Plus le temps passe et plus on découvre que le vrai débat européen est entre ces deux Europe.

C'est en vain qu'on cherche à brouiller les pistes et à inventer de faux compromis comme cette « Fédération d'États-nations » au parfum oxymorique qui n'est rien d'autre que l'aveu d'une insoluble contradiction.

Entre des logiques incompatibles, tôt ou tard, il faudra choisir ; il n'y a pas de moyen terme.

C'est ce choix décisif qui, d'ici un an, va être proposé aux Français : à travers le projet de Constitution qui leur est soumis, ils auront à décider s'ils veulent faire :

- l'Europe des souverainetés nationales
- ou laisser faire l'Europe des déchéances nationales.

Selon leur réponse,

- la France se condamnera à n'être plus qu'une expression de la géographie,
- ou au contraire espérer rester un acteur de l’Histoire.