Prenons tout dabord une précaution, qui semble
aller de soi mais quil vaut mieux formaliser :
lEurope dont nous allons parler, cest celle
du Moyen Âge, cest-à-dire dun millénaire
qui va, en gros, du Ve au XVe siècle. Ce ne peut
être ce que nous appelons Europe à laube
du troisième millénaire. Ce que nous pouvons
entrevoir, ce sont des esquisses, des ébauches, des
tentatives, dont il serait abusif de juger en fonction dun
aboutissement alors insoupçonnable, cest-à-dire
des réalités et des ambitions actuelles. Là
comme ailleurs, lanachronisme serait dangereux :
ce que lon pourrait prendre pour des prémices
nen est pas pour les hommes du Moyen Âge. Cest
tout simplement leur vécu. Il convient donc de prendre
le mot Europe avec les réserves quimpose la
vue historique.
Les anciens empires ont eu ceci de commun quils étaient
définis par une mer entre des terres. Phéniciens,
Grecs, Carthaginois ont bâti des empires dabord
faits de comptoirs, et les trois continents ont essentiellement
été les arrière-pays de ces empires.
Les choses ont changé avec Alexandre, mais vers lOrient.
Elles changent surtout avec lempire romain, le premier
a avoir été fait de territoires étendus
sur les trois continents. Malgré le rôle essentiel
des marines romaines dans le système de relations
internes de lEmpire, et même si les Romains
prennent la Méditerranée pour leur bien propre,
les légions ont, bel et bien, contourné la
mer. Frontière défensive, le limes na
de signification politique quen circonscrivant un
territoire. Encore le centre demeure-t-il le mare nostrum.
Lempire romain étant, ainsi, assis sur trois
continents, le partage établi par Dioclétien
en 293 est indifférent à la notion de continent.
Ce qui détermine, cest la capacité de
communications. Cest la commodité politique
et militaire. Lorsquà la mort de Théodose,
en 395, la scission entre lempire dOrient et
lempire dOccident paraît définitive,
elle ne fait que conforter ces commodités militaires.
Lorsque la chute de Romulus Augustule, en 476, met en sommeil
perpétuel lempire dOccident, elle ny
met pas fin. Quand Justinien, au milieu du VIe siècle,
reconstitue le pourtour jusquau Maghreb, il na
donc aucun choix fondamental à faire : lempire
romain na pas cessé dexister, et Justinien
en pousse simplement les frontières à raison
de sa capacité de reconquête. Mais ce quil
reconstitue, cest bien un pourtour. Il ne tente aucun
retour dans les profondeurs du continent.
Les choses changent entre le VIIIe et le IXe siècle.
On se rappelle la question posée par Henri Pirenne,
question à laquelle il nest de réponse
que si lon admet de combiner les facteurs. Qui est
responsable de ce changement, Mahomet ou Charlemagne ?
Il est vrai que lIslam crée une barrière
dont on a longtemps exagéré la rigidité
mais dont il serait ridicule de nier la réalité.
Même sils ne sont pas interrompus, les courants
commerciaux sétiolent. En tous les domaines,
les influences réciproques satténuent.
Au vrai, le temps passe, et la Rome antique séloigne.
Porté par le regard de peuples qui, les Francs entre
autres, sont venus par le continent et non par les rivages
de la Méditerranée comme naguère les
Goths, lintérêt du monde occidental se
tourne maintenant vers les plaines de lEurope centrale.
Aux confins, il y a des peuples païens, des peuples
à convertir, non ces Grecs jugés insupportables
qui forment, aux yeux des Occidentaux, une barrière
à lest et non un trait dunion avec lAsie.
Trois mondes se bordent donc, un monde germanique qui se
veut héritier du monde romain mais ne songe même
pas à lhéritage grec, un monde byzantin
dont la crise et le repli sont perceptibles, un monde arabe
dont lexpansion est interrompue et dont la présence
est plus perceptible sur le pourtour sud en Espagne
comme en Italie et en Sicile que, depuis léchec
de Poitiers, vers le nord.
Le monde romain, cest maintenant un monde que politiquement
on est tenté dappeler franc parce que les Francs
ont dévoré au VIe siècle les Visigoths,
les Alamans, les Burgondes, puis les Bavarois et les Thuringiens
en attendant les Saxons et les Frisons, et quils ont
évincé pour une bonne partie de lItalie
les Lombards qui avaient eux-mêmes pris la place des
Ostrogoths. Mais il ne faut pas sen tenir à
une vue politique des choses. Charlemagne est roi des Francs
et roi des Lombards, mais il se veut naturellement roi de
tout lensemble territorial auquel son père
et lui-même ont imposé la domination franque.
Il est roi du tout.
Cela cache mal la réalité ethnique, que reflète
cependant la diversité prudemment maintenue des législations
nationales. Ces peuples sont toujours là, et cest
de leur fusion que va naître une sorte didentité
culturelle commune, dans la diversité qui tient naturellement
aux éloignements. Quant à ce que garde en
Occident Byzance, cest la peau de chagrin, de Venise
à la Sicile, et les avancées des Arabes complètent
contre la présence byzantine en Occident, luvre
des Francs de Pépin et de Charlemagne. Quoi quil
en soit, Charlemagne porte encore le titre de roi des Lombards.
Mais son fils est roi dItalie. La couronne ethnique
est devenue couronne territoriale.
Les deux frontières de lEurope perceptible
sont alors des frontières religieuses. Celle de lest,
contre les païens. Celle du sud, contre les arabo-berbères
de lAndalus. A mesure que se multiplient les affrontements
dogmatiques entre lOccident carolingien et pontifical
et lOrient byzantin, la frontière face à
Byzance prend les couleurs dune autre frontière
religieuse. Si laffaire de ladoptianisme ne
concerne que lOccident et principalement lEspagne,
laffaire du filioque cest-à-dire
de la définition du Saint-Esprit par rapport aux
deux autres personnes de la Sainte-Trinité, et surtout
laffaire du culte rendu aux images, sont au VIIIe
siècle autant déléments de la
nouvelle identité occidentale face à Byzance.
Quest-ce que lEmpire pour Charlemagne ?
Une décoration personnelle, pour laquelle il ne prendra
de dispositions successorales quà lextrême
fin de son règne, quand la mort de deux de ses fils
ne lui aura laissé quun unique héritier.
Jusque-là, nous avons limpression que ce titre
reconnaissait le caractère exceptionnel dun
pouvoir auquel le nécessaire partage entre les fils
ne pouvait que mettre fin. Or Charlemagne ne songe pas à
remettre en cause, sur ce point comme sur les autres, le
droit et lusage des Francs : depuis Clovis, le
royaume se partage entre les héritiers mâles.
La titulature était en effet inadéquate. Quon
en juge. Charlemagne a deux couronnes royales. La royauté
est ethnique. On est roi dun peuple, et pourtant il
est roi de plusieurs peuples, que ne couvrent pas les appellations.
Roi des Francs, il est roi de ceux qui ne sont pas francs,
et aucun nom propre alors en usage ne peut caractériser
cet ensemble de territoires sur lesquels sétend
lautorité du roi des Francs hors du pays franc,
quil sagisse en Gaule jadis romaine de lAquitaine
ou en Germanie de la Saxe. Roi des Lombards, il est roi
en Italie hors du pays lombard. Mais ses trois fils sont
rois, lun sans royaume mais à côté
de son père, lautre en Aquitaine, le troisième
en Italie. Ils sont rois sous un double roi. Deux fois roi
et père de trois rois, tel est Charlemagne. Dans
ces dernières années du VIIIe siècle,
le titre royal ne convient vraiment pas.
Alors, on cherche. Les Alcuin, les Théodulphe cherchent.
Et ils y sont poussés par le fait que lEmpire,
le seul, celui de Constantinople, est apparemment vacant
depuis quen 797 la veuve de lempereur Léon
IV, Irène, a renversé son fils Constantin
VI et lui a fait crever les yeux avant de prendre, au lieu
de son titre de basilissa, qui était celui
dune femme dempereur, celui de basileus,
empereur. En Occident, on ne se sent plus dans lEmpire
romain mais, de surcroît, on se demande sil
en est encore un.
Le pape a été sévèrement mis
à sa place. Son rôle est de prier. Le roi est
là pour défendre le peuple chrétien.
Charles se dit maintenant « gouvernant le peuple
chrétien ». Bientôt, ce sera « gouvernant
lempire romain ». Mais cette fois, comme
il ne va pas jusquà revendiquer un pouvoir
sur Byzance, cest bien de lEurope occidentale
quil sagit quand on parle dempire romain.
Encore faut-il souligner les limites de cet empire dOccident
que personne ne se hasarde à définir. Si en
Germanie lempire de Charlemagne dépasse lempire
romain, il est très en deçà dans la
péninsule Ibérique, dans lItalie méridionale,
en Sicile, et il ne touche pas aux terres européennes
de lempire byzantin, de lAdriatique au Bosphore.
Autant le dire clairement, lEmpire dOccident
ne parviendra pas à être lEurope. Cest
avec bien des précautions que jai naguère
écrit que Charlemagne pouvait apparaître, « dans
une certaine mesure », comme le père de
lEurope.
LEmpire ne sera pas davantage homothétique
de la chrétienté. Au plus correspond-il, pendant
les quinze dernières années de la vie de Charlemagne
et une partie du règne de Louis le Pieux, à
la chrétienté latine.
Le Saint-Empire aura beau se dire romain autant que germanique,
cela ne trompera personne. Lempire proclamé
en 961 par Othon Ier nest quune transformation
de la royauté germanique et une captation par la
maison de Saxe dun héritage carolingien tenu
pour prestigieux. Lappellation de roi des Romains
qui qualifie lempereur élu mais non encore
couronné ne saccompagnera en Italie que dune
perpétuelle revendication de pouvoir, génératrice
daffrontements avec le pape et avec un complexe politique
où lon trouve, avec les partisans Gibelins
dun pouvoir impérial surtout apprécié
parce quil est lointain, des Guelfes plus attachés
aux Angevins de Naples quau pouvoir pontifical lui-même.
Le Saint-Empire est et demeure une construction germanique,
et toutes les prétentions et interventions impériales
en Italie ne peuvent masquer le fait que tous les princes
électeurs sont allemands. Cest comme un acteur
du jeu politique que lempereur joue sa partie en Italie,
non comme souverain. Dès lors, lidéologie
impériale va se développer, alimentant avec
la papauté une interminable querelle aux rebondissements
aussi nombreux que les causes renouvelées. Le conflit
ne prendra fin que quand le Saint-Empire sera devenu un
état comme les autres, fût-il, au temps de
Charles Quint, celui sur lequel le soleil ne se couchait
pas.
Hors dAllemagne et dItalie, lempereur
ne parviendra jamais à réaliser ses prétentions,
et les juristes du roi de France, affirmant au XIIIe siècle
que celui-ci est empereur en son royaume, diront en théorie
ce que manifestent en fait les autres rois européens :
le Saint-Empire nexerce aucune souveraineté
universelle, ce qui eût été au moins
une souveraineté européenne.
LEmpire aura donc été une illusion,
si on la rapporte à lidée que nous nous
faisons de lEurope. Les raisons sont nombreuses. Lunité
ne pouvait durablement saccommoder de la patrimonialité
des royaumes. Les distances, à peu près maîtrisées
quand au temps de Charlemagne le souverain franc a linitiative
de ses actions politiques et militaires, deviennent une
condition dramatique de lexercice du pouvoir quand
il sagit, non dagir mais de réagir. Les
incursions normandes ne laissent pas le loisir den
référer à Aix-la-Chapelle, mais il
en eût été de même avec tout imprévisible :
les temps de relance sont trop longs. Il en ira de même
dans lempire du Plantagenêt, voire dans celui
du Téméraire et dans celui de Charles Quint.
Enfin, les mentalités nétaient pas prêtes
à une rapide unification juridique, économique
et monétaire. Charlemagne a renoncé à
la première, na pas effleuré la deuxième,
a échoué à imposer durablement la troisième.
Cest lEglise lEglise latine, pour
ne pas dire romaine qui donne le mieux un contour
réaliste à lentité européenne.
On ne saurait, dabord, sous-estimer cet héritage
de Rome quest la langue latine paradoxe quand
on sait la place prise par le grec à Rome même
et le facteur dunité que cette langue
constitue en permettant la mise en commun de la pensée.
Très vite diffusé et imposé dans sa
version latine, le symbole de Nicée pose les bases
dune communauté dogmatique assurée lorsque
le royaume visigothique renonce, en Espagne, à larianisme.
La Vulgate de saint Jérôme, révisée
à la fin du VIIIe siècle pour en corriger
les scories mais non pour changer le contenu, offre aux
clercs le texte fondamental de la réflexion, de lenseignement
et de la prédication. LEurope latine naura
quune Bible, donc quun système de références
et dautorités scripturaires. De là viendront
la notoriété et la diffusion duvres
par lesquelles la pensée ancre cette unité.
Je pense aussi bien à la Cité de Dieu
de Saint Augustin, aux Institutions de Cassiodore,
aux Etymologies dIsidore de Séville
quà la Consolation de Boèce et
aux traités scolastiques de Bède le Vénérable.
Quand viendra lheure des grands affrontements philosophiques
et théologiques, avec la redécouverte de la
métaphysique aristotélicienne et de ses versions
avicenniennes et averroistes, ils se feront à lintérieur
de ce système, non contre lui.
En distribuant les rôles dans lévangélisation,
la papauté contribue fortement à la diffusion
de cette unité intellectuelle. Je pense aux moines
italiens qui évangélisent lAngleterre
au VIe siècle, aux moines anglais ou irlandais qui
évangélisent au VIIIe la Germanie ou réforment
la spiritualité dans le royaume franc. En imposant
la liturgie romaine et le chant romain, Charlemagne na
en tête que lunité de ses peuples, mais
il assure la cohérence de la perception du fait religieux
à travers lEurope occidentale. Ni lui ni Louis
le Pieux nont grand peine à ce que la règle
de saint Benoît simpose de même à
lOccident, adaptée quelle est, par le
caractère mesuré de ses exigences et par léquilibre
de vie quelle instaure, à des esprits peu portés
aux pratiques ascétiques des Pères du Désert
ou de lIrlande.
Lorsque le pape et lempire monastique constitué
dès avant lan mil par Cluny et ses prieurés
feront cause commune au XIe siècle pour réformer
les églises au lieu de laisser faire ou ne pas faire
les conciles provinciaux dans linévitable diversité
de leurs approches, on aura fait un grand pas vers lunité
disciplinaire des esprits dans lEurope latine. Cest
Cluny qui romanise alors la liturgie espagnole. La notion
de chrétienté, et de chrétienté
romaine, lemporte sur celle de province. Le rôle
de la papauté devient perceptible. Sans rapports
avec létendue de létat pontifical,
lassiette territoriale du pouvoir spirituel et disciplinaire
du Saint-Siège est, elle aussi, de plus en plus perceptible.
Organisée par la papauté parce que le siège
de saint Pierre était lun des rares membres
de lEglise à ne pas être passé
au pouvoir des laïcs, soutenue par lordre de
Cluny, la réforme grégorienne illustre lunité
de lEglise dOccident au point quUrbain
II peut à la fin du XIe siècle prendre à
lui seul linitiative dune croisade dont les
finalités sont à bien des égards en
Europe : réaliser une action commune de la chrétienté
latine sous la houlette du pape.
Jai évoqué la langue latine. Son évolution
a engendré une diversification dont sont nées
les langues romanes. A lintérieur même
de lespace que signifie lEglise dOccident,
elle laisse leur place aux langues dorigine germanique
ou celtique. Mais, pour appauvri quil soit, le latin
des clercs demeure la langue de communication, et cest
ce qui permet cet autre facteur dunité quest
le prêt de textes. Tout au long du Moyen Age, et bien
au-delà car je pense aux humanistes de la Renaissance,
les manuscrits nont cessé de voyager. On emprunte,
on copie. Et on lit, parce que les intellectuels de toutes
les régions lisent la même langue.
Les livres ne sont pas seuls à voyager. Les grandes
écoles cathédrales et monastiques du XIIe
siècle, celles de Bologne, de Chartres, de Paris
ou dOxford, sont des lieux de rencontre à léchelle
de lEurope et ceux qui rentrent chez eux après
y avoir reçu lenseignement de leur choix donnent
à la vie de lesprit une dimension que les premières
universités, au XIIIe siècle, portent à
son apogée. Faut-il rappeler quen un même
temps, au milieu de ce XIIIe siècle, on entend sur
la rive gauche de la Seine les enseignements du Rhénan
Albert le Grand, ceux du Brabançon Siger, ceux de
lItalien Thomas dAquin ? Et que ceux qui
les entendent, collègues ou étudiants, sont
aussi bien allemands quanglais ou écossais ?
Cest le prestige de linstitution universitaire
qui mettra fin à cette communauté desprits
à léchelle européenne. Chaque
prince voudra son université, afin de disposer des
moyens de formation de ses élites administratives,
judiciaires et ecclésiastiques. On fera ses études
chez soi.
Il est certain que leffort commun demandé par
Urbain II à la chrétienté occidentale
en vue de la première croisade est dabord,
aux yeux de ce pape réformateur, le moyen de manifester
lunité du peuple chrétien sous la bannière
pontificale. Pour le pape, la croisade doit être son
entreprise, ce que nétait pas la Reconquista
espagnole, gouvernée par les princes avec dinévitables
propos territoriaux. On sait ce quil en sera de la
croisade : lOrient latin deviendra vite une conquête,
et la terre nouvelle des affrontements immédiatement
importés.
Mais la croisade doit être une entreprise commune,
et le pape navait sans doute pas en vue les répercussions
de cette communauté daction sur la perception
dune unité. La chose est bien connue, cest
quand on se retrouve en terre lointaine que lon ressent
le mieux les traits que lon a en commun avec autrui,
ce qui ne veut pas dire quon fasse alors cause commune.
Face à une autre civilisation, à une autre
culture, à dautres structures politiques ou
familiales, à une autre religion vue de plus près
que dans les chansons de geste, ceux que lon appellera
en Orient les Francs conçoivent mieux que dans leur
monde féodal ce qui les unit. Or, les Teutoniques
sétant vite détournés vers leurs
marges païennes et les Espagnols ayant assez à
faire chez eux, ces Francs dOrient sont tout simplement
des Européens occidentaux.
Cest le même phénomène qui procure
sur les places économiques le sentiment dappartenance
commune quéprouvent par exemple les hommes
daffaires italiens aux foires de Champagne ou sur
les places comme Bruges, Paris ou Avignon. Mais là
sarrête le compagnonnage. Les rivalités
sont trop fortes. Pour le négociant, pour le banquier,
lEurope est un espace, mais où lon saffronte
même en temps de paix, et cest un horizon, mais
entre autres horizons. Bruges nest pas plus essentiel
au Génois que ne le sont Trébizonde au fond
de la mer Noire ou Caffa en Crimée, où aboutissent
les trafics de lAsie centrale et de lEurope
orientale. Le Vénitien est chez lui à Londres
comme à Alexandrie où les trafics avec lAsie
du Sud-Est ont leur tête de pont. Et le Brugeois correspond
avec Novgorod et Riga comme avec Lubeck. Lun et lautre
se doivent de connaître lEurope, ses places
et leurs productions, leurs usages, leurs hommes. Mais le
Vénitien et le Génois demeurent des rivaux.
Ils nont en commun que des ambitions opposées
et des intérêts divergents. Et le Brugeois
nest à Novgorod quun client.
Les pèlerinages sont pour beaucoup dans la découverte
que font du monde les hommes du Moyen Age. Dire quils
dessinent une Europe serait se moquer. On va à Jérusalem
tant que la chose est possible. Ensuite, on va toujours
à Rome, à Compostelle, au Gargano, à
Rocamadour, à Tours ou au Mont-Saint-Michel, ou beaucoup
plus près. Il ny a aucun doute sur le fait
que ces déplacements temporaires sont la principale
occasion de la découverte des peuples par ceux qui
nont aucun autre motif, politique, militaire, commercial,
daller ainsi de pays en pays. On peut dire que les
pèlerinages ont aidé les hommes du Moyen Age
à mieux connaître lEurope, et quils
ont porté la circulation des idées, des modes,
des façons de lart, mais cest nous qui
voyons là lEurope. Ce que voit le pèlerin,
cest une route, et ce quil rencontre, ce sont
des sanctuaires quil visite pieusement, des parlers
et des usages quil découvre et dont, le plus
souvent, il sétonne quand il ne les juge pas
sévèrement. Il ne paraît pas que le
pèlerin soit sensible à une appartenance commune,
sinon à celle, qui lui semble normale, à la
religion. Si la carte des routes de pèlerinages dessine
une certaine Europe, le pèlerin, lui, nen emprunte
quune.
Comment les Européens voient-ils lEurope ?
Ne reportons pas dans le temps notre interrogation. Le mot
Europe napparaît guère dans le vocabulaire
de lhomme du Ve, du Xe ou du XVe siècle. Ni
lun ni lautre ne savent que les Phéniciens
désignaient ainsi le Couchant. Ereb, cest le
soir, le pays du soir. Plus tard, on dira le Ponant. Quant
à lenlèvement de la jeune Europe par
Zeus, il ne devient que plus tard une source dinspiration
pour les artistes. Jusquau XVIe siècle, le
mot Europe est passablement oublié.
Ce qui apparaît dans lusage de lEuropéen
du Moyen Âge, cest lidée de lopposé.
LEuropéen occidental se définit par
son contraire : les barbares, les Infidèles,
les Sarrazins, les païens. Eventuellement, les Grecs,
contre qui les croisades ont développé une
hostilité que paraît, aux Occidentaux, justifier
le drame de lEglise quest le schisme mais qui
est surtout à la mesure des désillusions éprouvées
et des erreurs commises de part et dautre. Bref, il
y a ceux avec lesquels on entretient des relations suivies,
et ceux dont la fréquentation est impossible. La
double barrière religieuse, née de lIslam
et du schisme byzantin, conditionne une carte des mariages
princiers qui est à elle seule une définition.
Nul ne pourrait dire que laire matrimoniale ainsi
définie soit, dans lesprit des gouvernants,
celle dune entité nommée Europe.
La vue quen ont les géographes laisse bien
apparaître un continent identifié, qui nest
pas un simple prolongement de lEurasie. Au reste,
il le faut bien si lon veut parvenir à la nécessaire
répartition ternaire des terres émergées.
Le monde ne saurait être une création parfaite
sil nétait ordonné en trois terres.
Mais cette figure, que nous trouvons sur les mappemondes
comme au XIe siècle celle de Saint-Sever ou au XIIIe
celle de Hereford, nest quun dessin de savant,
ou plutôt un support scolastique de théologien,
de prédicateur et de pédagogue pour qui la
carte est un symbole à lappui de la mystique.
La mappemonde est un symbole de la création, avec
un centre qui peut être Rome ou Jérusalem,
avec une nomenclature irréaliste et des espaces conventionnels
comme ceux de la mappemonde qui illustre au XIIe siècle
le Liber Floridus et qui met en place les Huns, les
Visigoths et le septentrion sur une sorte de bout du monde,
non une figuration réaliste des terres et des mers.
Au vrai, lhomme du Moyen Age na jamais vu de
carte à léchelle du monde, les portulans
du XVe siècle figurent la mer ou plutôt
des portions de mer et des angles de route maritime
et non la terre, et le meilleur vade-mecum que lon
puisse procurer à un voyageur est un itinéraire
rédigé qui conduit de ville en ville.
Il faut donc en convenir, les horizons sont étroits.
Lauteur du Livre du Trésor, qui est
une encyclopédie populaire rédigée
vers la fin du règne de saint Louis, ne peut décrire
la France que par morceaux.
« Après lAllemagne, outre le Rhin,
il y a la France, qui jadis fut appelée Gaule, en
quoi est premièrement la Bourgogne, qui commence
aux montagnes entre lAllemagne et la Lombardie, au
fleuve du Rhône. Puis commence la droite France à
la cité de Lyon sur le Rhône, et dure jusquen
Flandre, à la mer dAngleterre, et en Picardie
et Normandie ».
Jarrête là la citation. On juxtapose
les noms, suivant des agencements linéaires. Sil
y a eu des cartes de France comme il en fut quelques-unes
dAngleterre, elles ne pouvaient être que de
cet ordre.
Ce nest guère quau XIVe siècle
avec lAtlas catalan de 1375 et au XVe avec la mappemonde
de Fra Mauro quapparaît une capacité
et un souci de figuration vraiment géographique.
De cette vue géographique, il est un étonnant
témoignage qui, lui, na rien de scolastique
: cest celui que donne lEspagne chrétienne
de la Reconquista, cette reconquête sur lIslam
qui reprend de la vigueur au début du XIIIe siècle
et sachève en janvier 1492 à Grenade.
Reconquête, certes, mais reconquête de quoi ?
Certes pas de lempire romain et des terres romaines
occupées par les Arabes, non plus que des terres
qui furent chrétiennes et sont passées à
lIslam. Lorsque tombe Grenade, la Reconquête
est terminée, et les Rois catholiques consacreront
les sommes désormais disponibles à financer
lexpédition de Colomb, non à partir
à la reconquête du Maghreb de Septime Sévère
ou de saint Augustin. La Reconquête, cest bien
celle de lEurope, ou du moins de lEurope occidentale.
A Grenade, elle est achevée.
Les traits communs sont nombreux, mais sils sont communs
à lEurope ils ne passent pas alors pour tels.
La place du combat pour la foi dans limaginaire
je pense aux chansons de geste comme dans la réalité
politique et spirituelle nest pas le fruit dune
conscience européenne, mais dune conscience
chrétienne et latine. Le rôle politique et
social du lien individuel de lhomme à lhomme,
qui rompt avec le principe romain de légalité
devant lEtat est un trait commun et il permet lorganisation
de réseaux de solidarité doù
la notion de frontière et de nationalité est
absente, mais ce nest encore là quun
trait commun, et il sefface sensiblement dès
lors quà partir du XIIIe siècle reparaissent
les éléments dune notion dEtat
qui va contribuer à la division. Le système
vassalique et féodo-vassalique saccommodait
dun espace non défini, celui de relations contractuelles
qui se jouaient des espaces et des frontières. On
était le vassal de quelquun. Le système
étatique qui commence de reparaître appelle
la conscience dun espace limité et défini.
Quant à lhéritage intellectuel qui va
caractériser lEurope moderne, il est paradoxalement
plus méditerranéen queuropéen.
Ni Platon ni Aristote, ni Boèce ni saint Augustin
nont les apparences dautorités européennes.
Le filon littéraire développé autour
du roi Arthur et de la Table ronde na rien de méditerranéen,
mais ses racines insulaires sont pour le moins marginales
en Europe et ni Tristan ni Lancelot ne contribuent à
donner un visage au continent. Il faudra le XIXe siècle
romantique et moyenâgeux pour que les mythes trouvés
dans les sagas nordiques, dans les légendes celtiques
et dans le vieux fonds du panthéon germanique prennent,
notamment avec Wagner, leur place dans les références
intellectuelles de lEurope.
Il faut conclure. Les hommes du Moyen Age ont mis en place
lessentiel de ce qui va cimenter lEurope. Ils
nen ont guère eu conscience. A plusieurs reprises,
ils ont frôlé la construction dune Europe.
A lanalyse que nous faisons quelques siècles
plus tard, ils lont frôlée au temps de
Charlemagne, au temps de la réforme grégorienne
et de la première croisade, au temps des premières
universités, En réalité, ce quils
ont perçu, cest lOccident chrétien
et romain, non parce quil était européen
ou parce quil était occidental mais parce quil
était pontifical et latin.
En définitive, ny a-t-il pas des Européens
avant quon pense une Europe ?