M. Bronislaw Geremek
La politique européenne des pays
d'Europe centrale
séance du lundi 17 mai 2004
Dix nouveaux pays viennent de fêter leur accession à
l'Union Européenne : le premier mai, sous le signe
du muguet, ils ont retrouvé une place dans la grande
famille qu'ils considéraient depuis un millénaire
comme la leur. Ils apportent un potentiel démographique
et économique, un espace géographique et un
ensemble humain, à une communauté qui s'est
formée au cours d'un demi siècle d'efforts d'intégration
dans le contexte d'une Europe dramatiquement divisée.
Ils apportent aussi leurs expériences et leurs peurs.
Il est bon à un tel moment de poser la question comment
ces pays envisagent leur fonctionnement à l'intérieur
de l'Union Européenne, comment ils comprennent la place
de l'Europe dans le monde et comment ils voient l'avenir de
la construction européenne : bref, quelle est leur
politique européenne qui jusqu'à présent
faisait partie de leur politique extérieure et deviendra
maintenant la part de lion de leur politique intérieure.
Je voudrais ainsi rendre hommage à l'initiative de
l'Académie des sciences morales et politiques.
La politique étrangère est définie,
de façon générale, non seulement par
les raisons géopolitiques et par les visées
politiques, mais aussi par l'histoire vécue d'un peuple
c'est-à-dire par l'expérience du passé
et par la mémoire. On ne peut pas ignorer les traumatismes
collectifs, les haines et les sympathies, les nostalgies et
les idiosyncrasies parce qu'elles toutes pèsent sur
les choix politiques qui se font dans les sociétés
démocratiques modernes. Je me réfère
ainsi à l'Europe toute entière, pas seulement
à l'Europe Centrale. Il ne faut pas trop chercher des
traits particuliers ou exotiques dans la culture politique
des pays de cette région: une conférence organisée
peu après le tournant historique de 1989 et portant
le titre « L'Europe des tribus ? » peut être
donnée comme un exemple de cette façon de penser
. Il est important d'abandonner une telle attitude. Les pays
d'Europe Centrale sont tout simplement marqués par
l'incertitutde de leurs destin, par la précarité
de leur existence natrionale, par leur vulnérabilité.
Istvan Bibo, un penseur emblématique, aussi bien pour
sa Hongrie natale que pour toute l'Europe Centrale, écrivait
dans un essai de 1946 :
« Parler de la mort de la nation » ou de son
« anéantissement » passe pour une phrase
creuse aux yeux d'un Occidental, car s'il peut concevoir l'extermination,
l'assujettissement ou l'assimilation lente, l' »anéantissement
» politique survenant du jour au lendemain n'est pour
lui qu'une métaphore grandiloquente. Alors que pour
les nations dEurope de l'Est, c'est une réalité
tangible ».
Je crois que Bibo touche, en effet, un des traits caractéristiques
de l'Europe Centrale que l'on pourrait définir comme
l'incertitude d'existence ou l'angoisse concernant la survie
nationale. Si on prend l'exemple de la Pologne nous nous trouverons
devant un fait qui a étonné l'Europe moderne,
à savoir le scandale des partages de la Pologne l'historien
anglais de l'Europe, Geoffrey Baraclough, y voit la période
finale de l'ordre européen arrêté par
la Paix de Westphalie. Une des grandes monarchies européennes
qui a réussi d'instaurer une Res Publica une république,
un commonwealth en tant qu'un corps politique fédéré,
pluriethnique, pluriculturel et plurireligieux disparaissait
de la carte politique de l'Europe, déchirée
entre ses trois voisins voraces. Quand en 1939 la Pologne,
après une vingtaine d'années d'indépendance
nationale fut envahie par l'Allemagne, elle a trouvé
le soutien de la part de la Grande Bretagne et de la France,
mais quand le 17 septembre l'Armée rouge entrait en
Pologne rendant évidant quatrième partage de
ce pays, entre le IIeReich d'Hitler et la Russie de Staline,
l'opinion publique européenne était, une fois
de plus, stupéfaite mais aussi indulgente. Le sort
de la Pologne peut être considéré comme
la justification de l'angoisse séculaire des nations
de cette région, du sentiment continu du danger : en
reprenant les termes d'Istvan Bibo « il suffisait, pour
cela, de mettre en doute leur existence ». Et pensons
à la Slovaquie, sans traditions d'indépendance
nationale (sauf l'expérience malheureuse de Tiso),
aux pays baltes et aussi à un grand et fier pays en
dehors de la vague d'élargissement de 2004 qu'est l'Ukraine
qui n'a presque jamais connu l'indépendance nationale.
L'histoire compte dans la politique. On a parfois l'impression
que la fameuse formule affirmant que « les Balkans produisent
plus d'histoire qu'ils sont capables à consommer »
est appliquée à l'égard de l'Europe Centrale.
Si je voudrais m'inscrire en faux contre cela, c'est seulement
dans le sens que nous avons réussi de « consommer
» notre histoire pour notre bien et notre mal. Paul
Valéry déclarait que l'histoire est le pire
poison que la chimie de l'intellect humain a produit comment
ne pas lui donner raison quand on voit de quelle façon
les victoires et les défaites de jadis sont politiquement
utilisées pour empoisonner notre présent ? Mais
de cette affirmation amère du poète philosophe
français on peut aussi tirer la conclusion que l'histoire
devrait être aussi considérée comme la
grande productrice des contre corps ou des barrières
immunologiques assurant la défense des sociétés
humaines et c'est aussi en cela que consiste son rôle
de magistra vitae. Pourquoi ne pas appliquer cette conclusion
à l'Europe Centrale ?
Avant d'aborder la politique européenne des pays qui
dans le discours politique sont décrits comme les PECO
Pays d'Europe Centrale et Orientale je dois prendre une précaution.
Premièrement, je vais présenter ce qui me semble
être une tendance majeure dans cette politique, au delà
des différences entre les partis politiques. Il n'y
a pas de doute que dans les pays d'accession de 2004 il y
a aussi des courants eurosceptiques ; le Président
de la République Tchèque n'hésite pas
d'affirmer que son pays le le, mai 2004 a perdu sa souveraineté.
Ces attitudes restent néanmoins minoritaires. Les référenda
sur l'accession qui ont eu lieu entre mars et septembre 2003
ont donné une réponse claire : la participation
au référendum se situait entre 46% pour la Hongrie
et 72% pour la Lituanie, le résultat entre 67% (Lettonie)
et 92% (Slovaquie) pour la réponse affirmative. On
peut affirmer que l'entrée dans l'Union Européenne
trouve un soutien social majoritaire. D'autre part, j'ai la
conscience qu'il n'est pas tout à fait justifié
de considérer les huit pays post-communistes comme
un groupe. L'initiative d'établir une structure de
coopération particulière entre la Pologne, la
Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie,
baptisée plus tard comme groupe de Visehrad, s'est
heurtée aux méfiances et aux intérêts
économiques parfois contradictoires, parfois non complémentaires.
La communauté de destin de ces pays au cours de la
deuxième moitié du XXe siècle n'a pas
formé une base suffisante pour le sentiment de communauté
régionale. La politique de la Pologne, le plus grand
pays dans la région, peut être considérée
comme significative pour toute la région d'Europe Centrale,
mais certainement elle reste limitée par des intérêts
et par la vision de l'avenir qui ne sont propres qu'à
elle-même.
« L'automne des peuples » de 1989 est une date
charnière dans l'histoire contemporaine de l'Europe
parce qu'elle a commencé le retour à la liberté
des pays soumis par force à la domination soviétique
et au système communiste, ainsi que l'implosion de
l'empire soviétique. Elle était l'aboutissement
d'un processus dont les racines se trouvaient dans l'affirmation
de l'opposition démocratique en Pologne et en Tchécoslovaquie
dans les années 60 et 70, dans le mouvement polonais
Solidarno§é de 1980 1981, dans le message du Pape
Jean Paul Il réclamant la dimension spirituelle de
l'unité européenne et appelant les peuples de
l'autre Europe à ne pas avoir peur, dans la décomposition
du système soviétique sous l'effet de la «
glasnost » de Gorbachev. Ce changement historique a
ermis l'articulation d'une politique étrangère
libre et indépendante autour de deux gr~âdes
orientations : la première, c'était l'attachement
à l'Occident, la deuxième, c'était le
retour à l'Europe. On peut dire à juste titre
que toutes les deux n'étaient que des « clichés
» mais ce genre d'expressions stéréotypes
exprime parfois des phénomènes réels
et profonds.
L'attachement à l'Occident avait un aspect axiologique
et un aspect politique. En contre-courant aux grands débats
sur le « déclin de l'Occident » (Oswald
Spengler) et l'anéantissement de sa force morale, la
notion de l'Occident ne cessait de couvrir un ensemble de
valeurs de la liberté, de la dignité humaine,
de la J ustiqe, de la culture mis en doute par « la
révolte des masses » analysée par un Ortega
y Gasset ainsi que par les idéologies et les systèmes
totalitaires. Dans l'Europe de l'Est la notion de l'Occident
avait ainsi un énorme potentiel de défense devant
le système totalitaire. En plus, dans le cadre de l'occident,
il y avait une place pour l'Amérique à côté
de l'Europe, les deux continents participant dans le même
univers d'idées et de cultures. Ce lien trouvait sa
prolongation naturelle l'axiologie mène naturellement
à la politique dans l'Alliance Atlantique se référant
aux valeurs communes et assurant de façon effective
la sécurité dont nos pays avaient besoin urgent.
Le « retour à l'Europe » est un slogan
que l'on réfute souvent, puisque les pays de l'Est
n'ont jamais quitté l'Europe on pourrait dire plutôt
que c'est l'Europe qui les a abandonnés pour un instant.
Il reste qu'il exprime le sentiment que la séparation
introduite à l'époque de la guerre froide entre
deux camps politiques était faite contre la nature
de l'unité européenne.
Dans le début passionnant sur les traits particuliers
d'une Europe Centrale qui a eu lieu dans les années
80, avant et aussi après 1989, on cherchait d'abord
à souligner que cette région n'avait rien en
commun avec l'univers eurasiatique de la Russie Josif Brodski
le constatait avec amertume contre Milan Kundera mais aussi
qu'elle était indissoluble de l'Europe sur le plan
culturel, économique et politique. C'était aussi
une façon de rappeler que les liens culturels et spirituels
ne peuvent pas être mis en doute par le décalage
économique l'Europe Centrale ne pouvait pas profiter
des bénéfices du Plan Marshall ou par l'emprise
politique qui était étrangère à
la tradition européenne mais contraire à la
volonté de ces peuples. « L'autre Europe »
attendait donc des véritables retrouvailles avec l'Europe
pour aller ensemble au delà de tous les poteaux de
Hercule, faire avancer, en commun effort, l'économie,
la technologie, la science et la culture, cultiver les institutions
et les règles de la démocratie.
L'attachement à l'Occident et le retour à l'Europe
formaient ainsi le projet européen des pays de l'Est,
sinon le rêve de la liberté. L'OTAN était
considéré dans cette vision comme une structure
européenne, avec la participation de l'Amérique
comme c'était le cas au cours du tout vingtième
siècle.
Quand quinze ans après 1989, cet annus mirabilis,
les huit pays qui se sont libérés du communisme
se joignent à l'Union Européenne (trois autres
la Roumanie, la Bulgarie et la Croatie voulant les suivre
le plus rapidement possible), ce n'est pas par envie de participer
dans une alliance économique et profiter des bénéfices
du marché unique ou bien pas seulement pour cela mais
par l'aspiration à être ensemble avec d'autres
peuples européens dans une communauté. C'est
bien cette volonté qui définissait la politique
européenne de la Pologne et d'autres pays de la région.
Ces pays ont concentré leur attention politique sur
la dissolution de toutes les structures par lesquelles l'Union
Soviétique exerçait sa domination sur eux, c'est
à dire celles du Pacte de Varsovie et du Comécon,
et sur l'adhésion, par leur propre volonté cette
fois ci, à la Communauté Européenne et
l'Alliance Atlantique. Le Pacte de Varsovie fut dissout le
ler juillet 1991, et en 1993 les derniers détachements
de l'année soviétique quittèrent le sol
polonais, les négociations de la Pologne avec la Communauté
Européenne commencèrent avec l'établissement
des rapports officielles en septembre 1989 et la signature
en décembre 1991 du Traité Européen sur
l'association. C'est ainsi que la longue marche vers l'adhésion
pouvait conduire à l'élargissement de 2004,
procédé de quelques années par les décisions
parallèles sur l'élargissement de l'OTAN.
Krzysztof Skubiszewski, grand juriste et premier ministre
des affaires étrangères polonais après
1989, parle en ces termes du tournant de la politique étrangère
de notre pays : « Les principaux buts de la politique
étrangère polonaise depuis le tournant de 1989
c'étaient l'affermissement de la souveraineté
et de la sécurité de la Pologne, le soutien
de son économie et de son développement culturel,
l'obtention pour notre pays d'une forte position en Europe
et dans le monde. Notre politique est fondée sur la
raison d'état polonaise. Une politique européenne
largement comprise a un caractère prioritaire ».
Il est significatif que dans cette formulation des traits
principaux de la politique étrangère polonaise
c'est la politique européenne qui est considérée
comme sa partie la plus importante. C'est une telle approche
à la raison d'état et à l'intérêt
national qui permet d'affirmer que les principales aspirations
et orientations politiques des Pays d'Europe Centrale et Orientale
étaient enracinées dans un sentiment fort d'identité
européenne.
Dans le processus d'intégration européenne
un des actes fondateurs était la réconciliation
entre les adversaires : sans la réconciliation franco
allemande il n'y aurait pas eu d'Union Européenne.
La Pologne se trouvait en face de la nécessité
de réconciliation avec l'Allemagne mais cela semblait
difficile sinon impossible. Chancelier Helmut Kohl avait la
ferme volonté de travailler pour que la réconciliation
polono allemande prenne le chemin de la réconciliation
entre les Allemands et les Français et de celle entre
les Allemands et les Juifs, en y voyant le réalisation
du testament de Konrad Adenauer. Malgré toutes les
difficultés dues à l'enorme accumulation de
griefs, d'injustices et de préjudices, le rapprochement
polono allemand s'est opéré avec une stupéfiante
rapidité. La « communauté d'intérêts
» (Interessenogemeinschaft) entre les Polonais et les
Allemands déclarée après 1989 contenait
aussi l'élément européen, puisque c'est
dans le cadre de l'unité européenne que la Pologne
soutenue par l'Allemagne trouvait sa chance de rattraper le
retard de son économie, tandis que l'Allemagne introduisant
la Pologne dans l'Union Européenne cessait d'être
une puissance frontalière. Mais la réconciliation
polono allemande dépassait les cadres de l'économie
et s'inscrivait dans l'affirmation d'une communauté
politique. Le « triangle de Weimar », la coopération
privilégiée entre la France, l'Allemagne et
la Pologne au moment de son lancement en 1991 devait par la
présence de la France apaiser les craintes des Polonais,
pour devenir ensuite un instrument de l'élargissement
de l'Union Européenne. Il est important que la Pologne
a entrepris aussi un travail de réconciliation nécessaire
avec l'Ukraine ceci avec un succès assez remarquable
et aussi avec la Russie ce qui est bien plus difficile.
Il me semble important et opportun de passer en revue quelques
doutes que la politique européenne des PECO, et de
la Pologne en particulier, puisse susciter dans l'Union Européenne.
Il vaut la peine de les dissiper le lendemain de notre adhésion
à l'Union.
Le premier en est l'inquiétude sur la sincérité
de notre engagement européen. On soutient parfois que
dans la culture politique de cette région l'idée
européenne apparaissait seulement en tant qu'une utopie
et point comme une stratégie politique. On méconnaît
ainsi le fait que le but fondamental de l'intégration
européenne n'était pas la renaissance nostalgique
de la puissance européenne, mais la paix européenne
d'une part et l'affirmation de l'intérêt commun
européen au dessus des conflits entre les Etats nations
qui déchiraient l'Europe au cours de l'histoire. Les
pays de l'Est européen le comprennent aussi bien que
les pays de l'Ouest européen, puisqu'il s'agit bien
d'une expérience commune. On ne devrait pas méconnaîÎtre
non plus que ces pays disposent des traditions fédérales
qui prennent une nouvelle importance dans le contexte de l'évolution
actuelle de l'Europe.
L'Union polono lituanienne depuis 1569 jusqu'aux partages
de la Pologne à la fin du XVIIe siècle était
une remarquable pour son temps réalisation d'une idée
par excellence fédérale assurant une coopération
des peuples de différentes identités ethniques.
« Le mémorial de l'affermissement de la paix
générale » de Stanislas Leszczyilski,
lancé par le malheureux roi de Pologne de son exil
lorrain, ou le plan de l'unification européenne élaboré
en 1804 par le prince Adam Czartoryski, à l'époque
ministre des affaires étrangères de la Russie,
ou la « Constitution pour l'Europe » proposé
par un jeune intellectuel et insurgé du novembre 1830,
Wojciech Jastrzçbowski, rendent compte de la présence
de l'idée européenne et de l'idée fédérale
dans la culture politique polonaise. Cette optique fédérale
revenait encore au XXe siècle, quand autour de Pilsudski
on avançait l'idée d'une fédération
des Etats situés entre l'Allemagne et la Russie. Encore
pendant la Deuxième guerre mondiale on envisageait
l'établissement d'une fédération ou confédération
des pays d'Europe Centrale avec la Pologne, la Tchécoslovaquie
en premier lieu, mais aussi la Roumanie. Ces projets fédéraux
ne concernaient que le cadre régional de l'Europe Centrale,
mais tout comme dans le cas du Benelux on peut y voir une
compréhension de l'idée fédérale
européenne. Ces idées, initiatives et projets
historiques ne sont peut être pas une référence
suffisante pour l'état actuel de la culture politique
polonaise, mais dans les pays particulièrement sensibles
à l'histoire ce n'est point négligeable.
Les traditions fédérales et les visions fédéralistes
ne peuvent pas être traitées que comme illustrations
de la présence de l'idée de l'unité européenne
dans la culture polonaise. Par contre, je ne pourrais pas
déclarer que les idées fédéralistes
soient présentes dans la politique européenne
de la Pologne ou dans l'opinion publique. Il me semble que
les PECO de façon générale ne voient
pas à l'horizon de l'intégration européenne
la formation d'un super état fédéral
ni d'un empire volontaire et fédéral, mais tout
en acceptant que l'Union Européenne est à présent
une fédération des états et des peuples,
ils voudraient qu'elle devienne une communauté. Il
ne faudrait pas que le projet politique européen s'éloigne
trop de l'état de conscience des sociétés
européennes cela concerne aussi bien les anciens que
les nouveaux pays membres de FUE. Et il est aussi important
que l'on n'introduise pas d'ambigiiités : le terme
« fédéral » a bien deux sens dans
le langage politique, puisqu'il désigne aussi bien
une tendance centralisatrice qu'une tendance à l'autonomie
par rapport aux entités politiques qui font partie
d'une structure fédérale donnée. Il ne
faudrait pas oublier que les Tchèques et les Slovaques
aussi bien que les peuples de l'ancienne Yougoslavie considèrent
la fédération comme une réalité
imposée et contraire à leur volonté de
la liberté. Mais tous ces peuples aspirent sans hésitation
à l'idée d'une union forte et solidaire.
Je suis moins à l'aise en cherchant à dissiper
le second doute, concernant l'attitude des PECO à l'égard
de l'affermissement de la dimension politique de l'Union Européene.
Les incertitudes du destin national de ces pays dont j'ai
déjà parlé ont formé une sensibilité
particulière à l'égard de la souveraineté
récemment retrouvée. Pourtant, l'argument que
l'accession signifie la cession d'une certaine partie de la
souveraineté, mais renforce les guaranties de la survie
et de l'indépendance nationales est très certainement
valable et largement accepté. Les sondages d'opinion
publique dans la plupart de ces pays et en Pologne en particulier
prouvent que l'idée d'une constitution européenne,
de l'articulation de la politique étrangère
commune et de la défense européenne sont clairement
acceptés et soutenues par l'écrasante majorité.
La conviction largement répandue dans ces pays que
la bonne continuation de la solidarité euroatlantique
sert les intérêts de l'Europe ne contredit d'aucune
façon les projets politiques de l'Union Européenne.
Rien ne permet de penser qu'il y a une contradiction entre
l'intérêt national de chacun de ces pays et l'approfondissement
de l'intégration européenne. Les pays d'Europe
Centrale restent encore faibles et pauvres par rapport aux
autres membres de l'union et ils voient la chance du rattrapage
de leur retard économique dans les politiques de solidarité
que seulement une communauté forte et profondément
unie peut assurer. Il faudrait néanmoins encore un
grand effort d'explication et d'éducation pour convaincre
les sociétés de ces nouveaux pays que dans la
finalité politique de l'intégration il n'y a
pas de danger d'emprise hégémonique et que dans
l'évolution politique de la communauté la priorité
est donnée à l'apparition du citoyen européen.
Dans certains milieux politiques européens on craint
que les pays d'Europe Centrale cherchent à déplacer
le centre de gravité de l'Union vers l'est. Il n'y
a pas de doute que l'élargissement de 2004 déplace
les frontières de l'Union vers l'est mais ne change
nullement la distribution du potentiel démographique,
économique ou politique à l'intérieur
de l'Union. Les nouveaux pays sont de façon naturelle
intéressés dans le sort de la Biélorussie
et de l'Ukraine, la Roumanie pense à l'avenir du bassin
de la Mer Noire, le problème des rapports de l’UE
avec la Russie (y compris son enclave de Kaliningrad) importent
pour tous les pays de la région. Il est d'importance
fondamentale que les pays restant en dehors de l'Union Européenne
ne se sentent pas exclus. Le cadre d'une politique de voisinage
dans une « Europe plus large » proposé
dès le début de 2004 par la Commission Européenne
doit être encore mieux rempli de contenu concret. La
Pologne a proposé en 2003 une esquisse de la «
politique orientale » de l'Union Européenne allant
dans ce sens. Il y a des pays qui n'aspirent pas à
l'adhésion à l'Union: la Russie, par exemple,
n'a jamais exprimé une telle intention. Il y'en a d'autres
qui voient leur avenir dans l'Union Européenne c'est
le cas de l'Ukraine. Il est compréhensible que la Pologne
soutienne telles aspirations de son voisin, ou que la Roumanie
soutienne la candidature de la Moldavie, puisque c'est dans
leur propre intérêt. Mais il faudra une longue
marche avant que l'Union Européenne puisse envisager
un élargissement successif et plus longue encore avant
que le cas de l'Ukraine ou de la Moldavie puisse y être
inclus. Ainsi on peut penser que les PECO apportent à
l'Union Européenne une activité qui élargit
les limites de la stabilisation et de la coopération
en dehors des frontières de l'Union Européenne
sana la mettre en face de défis trop risqués.
Dans la politique, l'élément de confiance joue
un rôle capital. C'est pourtant rare que l'on puisse
considérer la confiance comme une donne politique naturelle
et solide, dans la plupart de cas c'est le contraire qui est
vrai. La méfiance réciproque fut à l'origine
de la mésentente entre la France et l'Allemagne d'une
part et la Pologne de l'autre, au sujet de la constitution
européenne et le blocage pour un certain temps en résulta.
Ainsi si l'on veut avancer il faut prendre le risque et faire
confiance. Ce risque de confiance fut pris par la Pologne
et les PECO à l'égard de l'Union Européenne,
et il faudrait maintenant que l'Union Européenne prenne
à l'égard des PECO le risque de confiance similaire.
C'est dans ce contexte que se situe la question de l'Europe
à deux vitesses qui inquiète tant les nouveaux
venus à PUE. Les différences de niveau économique,
de potentiel démographique, de l'état de culture
et d'éducation, de traditions et d'aspirations politiques
parmi les pays membres de l'union sont évidentes et
on peut les considérer comme les « vitesses »
particulières. Il y a des réseaux de coopération
interne à l'intérieur de l'Union dans lesquels
certains pays ne peuvent pas ou ne veulent pas encore participer
c'est le cas de Schengen et de l'Euroland. Ces réseaux
sont conformes à la philosophie de l'intégration
c'est à dire de l'unification de l'Europe, sont ouverts
à tous les membres qui veulent y adhérer et
qui remplissent les critères d'entrée. La volonté
de faire adhérer tous les pays membres dans ces structures
de coopération y reste affirmée.
Mais l'idée de « deux vitesses » semble
être une politique délibérée de
diviser l'Europe au moment quand l'élargissement de
2004 a fait apparaître sur l'horizon européen
l'unité progressive. N'est ce l'expression du manque
de confiance à l'égard des nouveaux membres
et de leur volonté de vivre ensemble dans une communauté
qui est politique, économique et sociale à la
fois ?
Un des grands Européens de nos jours, Joschka Fischer,
ces derniers mois a démontré de façon
brillante et sincère en prenant congé avec sa
propre prise de position du discours à l'Université
Humboldt il y a quatre ans que l'idée du groupe pionnier
pourrait introduire une « division entre les pays pauvres
et les pays riches », entre ceux qui sont dans la maison
et ceux qui restent dans la cour. Je suis solidaire avec cette
analyse et j'y vois un appel à faire confiance à
la politique européenne de ceux qui se sont joints
à l'Union Européenne.
Fernand Braudel, il y a un quart de siècle, disait
que pour lui l'Europe n'est « ni évidence, ni,
encore moins, un objet de foi. Tout au plus une réalité
qui s'esquisse et prend corps devant nous, une réalité
fragile, incertaine, provisoire peut être, ambiguë
sûrement: à la fois une liberté et une
contrainte qu'il nous faut, tour à tour, et tout ensemble,
éprouver. Nous apprenons à y vivre, tout comptefait
plutôt mal que bien. Nous en savons déjà
toutes les faiblesses, tous les égoi~mes qu'elle ne
réussit ni à masquer, ni moins encore à
maîtriser. Mais nous savons aussi tout ce qu'elle nous
apporte, et plus encore tout ce que son échec nousferaitperdre
».
Les nouveaux membres de ME sont conscients du rôle
historique que la France et l'Allemagne jouèrent dans
le lancement de l'intégration européenne et
dans la gestion de ce processus. Ils sont conscients du rôle
grandissant du Royaume Uni ou de l'Italie dans la construction
européenne. Il reste que c'est vers la France et l'Allemagne
que se dirigent leurs attentes concernant l'avenir de l'unité
européenne. Je prends la liberté de dire qu'ily
a bien, en particulier, une place pour un rôle historique
de la France. Le témoignage du grand historien français
pourrait être le fondement d'une politique européenne
de la France qui à des grands moments historiques savait
s'adresser à l'Europe de façon chaleureuse,
généreuse et confiante. Les pays de mon Europe
Centrale se reconnaîtraient dans un tel message.
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