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M. Jean-Dominique Giuliani
LE GRAND ÉLARGISSEMENT
Unité, diversité et singularité de l'Europe
à vingt cinq
séance du lundi 21 juin 2004
Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mesdames et messieurs les Académiciens,
Quelques jours après des élections européennes
très décevantes, qui ont vu les Européens
bouder les urnes, particulièrement chez les dix nouveaux
membres de lUnion, il nest pas aisé de
venir plaider devant vous la cause de lélargissement.
Je suis très honoré que votre compagnie mait
invité à mexprimer devant elle sur ce
sujet qui na pas fait lobjet, jusquici,
dun grand engouement dans notre pays.
Le titre de cette communication, « le grand élargissement »,
ne puise pas véritablement son inspiration dans la
poésie ! Cest pourtant ainsi quon
a appelé ladhésion simultanée,
le 1er mai dernier, de dix nouveaux pays à lUnion
européenne. Je garderai ce terme technique en le soupçonnant
de provenir directement de langlais « enlargement
» qui na pas, dans la langue de Shakespeare, cette
connotation physique qui le rapproche en français du
grand écart.
Nous pouvons aussi adopter une autre appellation de la même
origine : expansion, ou plus simplement utiliser la bonne
et simple expression française dagrandissement.
Il sagit, de toute façon, bel et bien, de la
réunification de lEurope.
Lhistoire retiendra, à côté de la
date du 9 novembre 1989, celle du 1er mai 2004, comme la fin
de la division de notre continent. Ce nest ni la fin
de lhistoire, ni laccomplissement ultime de luvre
des Pères fondateurs. Cette date marque le début
dune nouvelle aventure européenne, dune
nouvelle Union européenne, née presque par mégarde
et de manière quasi-naturelle. Lélargissement
na suscité chez nous ni rejet ni enthousiasme,
comme sil faisait partie de lévolution
normale de lUnion. Cest lun des miracles
de la construction européenne.
Cette Europe agrandie a son unité, sa diversité
politique et sa singularité. Tenter de la mieux connaître,
cest en analyser les caractéristiques communes,
cest ne pas nier les différences entre ses membres,
mais cest aussi sinterroger sur ce qui fait sa
singularité dans le paysage international. Cest
ce que je voudrais faire devant vous.
Unité de lEurope à vingt cinq
Les 10 nouveaux adhérents appartiennent bien à
« la vieille Europe ».
LEurope à 25 sest forgée une identité
commune à travers la culture.
Le développement de notre continent sest appuyé
sur le réseau des universités dEurope
centrale, dont les relations ne connaissaient pas les frontières.
Les philosophes et les chercheurs, qui la parcourent depuis
le 14ème siècle, ont contribué à
la diffusion des idées et dun savoir commun.
Les idéaux démocratiques et nationaux purent
ainsi, en 1830 et en 1848, déferler quasi-simultanément
sur Prague, Bucarest, Budapest et Berlin.
Ce que nous nommons lexception culturelle traduit ce
besoin de vivre au quotidien avec dautres perspectives
que simplement matérielles ; cest une notion
bien partagée chez les peuples des nouveaux Etats membres
de lUnion. Les Hongrois figurent au troisième
rang pour le nombre de livres lus en Europe, le cinéma
tchèque est puissant au point que les grandes firmes
dHollywod lui confie une partie de leurs réalisations.
Lart a tracé les frontières de lEurope,
mieux encore que les armées et les traités.
On reconnaît une oeuvre européenne rien quà
son intuition, à sa touche. Ce nest pas un hasard.
Grâce aux grands mécènes, de Laurent le
Magnifique à Catherine de Russie, les artistes européens
ont pris lhabitude de lerrance créatrice.
Ils ne lont jamais perdue. Pensons à Marina Tsvétaïéva,
à Boris Pasternak ou Rainer Maria Rilke, à « lEcole
de Paris » de Chagall, Modigliani et Brancusi,
au « Bauhaus » berlinois de Kandinsky, Paul Klee
et Laszlo Moholy-Nagy. Ils ont tissé le paletot de
la culture européenne.
La musique du Hongrois Béla Bartok, du Polonais Rubinstein,
du Roumain Enesco, appartient bien au patrimoine européen,
comme la littérature du Tchèque Capek. Nous
allons redécouvrir désormais plus facilement
combien, dun point de vue culturel, cet élargissement
de lEurope était naturel.
Chacun des nouveaux membres de lUnion peut revendiquer
son apport à la création culturelle européenne,
au développement des sciences et du savoir sur notre
continent. Depuis le 1er mai, nous comptons quatorze prix
Nobel de plus dans lUnion !
Dans les profondeurs de linconscient populaire, dans
lattachement linguistique ou la revendication dune
identité culturelle, comme dans les laboratoires scientifiques,
on sait partout ce que signifie la culture de lEurope :
elle est riche de sa diversité parce quelle trouve
sa force dans des racines communes quon peut retrouver
chez les 25 membres de lUnion. A léchelle
du monde, elle appartient à la même famille.
La frontière orientale de lEurope, celle de lEurope
à 25, cest bien celle au-delà de laquelle
on ne trouve plus déglises gothiques.
Cette unité explique en partie pourquoi les peuples
des 10 nouveaux ont souhaité si naturellement rejoindre
lUnion. Ils appartiennent à lEurope depuis
toujours.
La démocratie et lEtat de droit ont été
établis avec une rapidité exceptionnelle et
leur respect a fait lobjet, depuis lindépendance
de ces pays, dune politique volontaire et réussie.
La réalité de la reconversion de leurs économies
depuis 1991 est spectaculaire.
Grâce à « lantichambre démocratique »
efficace qua représenté le Conseil de
lEurope, cette organisation de lEurope du droit
qui rassemble aujourdhui 45 pays, ils ont mis en oeuvre,
dès ladoption de leurs nouvelles constitutions,
les principes universels de la démocratie et des droits
de lhomme, ainsi que leurs déclinaisons européennes.
Ainsi, par exemple, la question des minorités, qui
a tant de fois déstabilisé le centre de lEurope,
a-t-elle été réglée sans drames.
Nos nouveaux partenaires ont été exemplaires.
La liberté retrouvée, ils ont tenu des élections
libres partout. Des formations politiques modérées
ont gouverné. Toutes se sont réclamées
de la démocratie, y compris les successeurs des anciens
communistes.
Nous navons donc rien à redire à la manière
dont a été conduite la transition en Europe
centrale. Et si lUnion y a veillé, cest
dabord aux dirigeants et aux peuples de ces pays, quil
faut rendre un hommage appuyé. Ils ont prouvé
là leur authentique appartenance européenne.
Qui dentre nous aurait pu imaginer une telle évolution,
il y a quinze ans encore ?
Les négociations dadhésion ont traduit
cette formidable mutation. En lespace de quelques mois,
les nouveaux adhérents ont accepté et intégré
dans leur droit toutes les règles de « lacquis
communautaire », cest-à-dire quelques
quatre vingt mille pages de journal officiel. Parfois le travail
nétait pas simple. Jai, par exemple, rencontré
à Riga, des traducteurs embarrassés de lOffice
de terminologie qui sinterrogeaient sur la traduction
difficile de la directive sur la protection des espèces
aquatiques : comment introduire, dans la langue lettone,
le nom bien méditerranéen du Mérou ?
Ladhésion, vous le savez, était conditionnée
au respect des critères fixés à Copenhague
le 22 juin 1993 par les Chefs dEtat et de gouvernement
des Quinze. Il sagit de trois principes :
- disposer dinstitutions stables garantissant la
démocratie,
- disposer dune économie de marché viable,
- disposer dinstitutions susceptibles dassumer
les obligations de ladhésion à lUnion.
Pour la première fois, lUnion sest livrée
à la vérification du respect des conditions
posées et de leur introduction dans le droit positif.
Des négociations ardues furent menées, avec
des délégations de la Commission envoyées
sur place, pour sassurer de ladoption des 31 chapitres
de lacquis communautaire.
Le calendrier sest ainsi accéléré.
De la signature des premiers accords dassociation en
1991 jusquen décembre 2002, à Copenhague,
les négociations ont été menées
bon train. Le 16 avril 2003, à Athènes, les
traités sont signés solennellement.
Les pays candidats organisent, durant lannée
2003 des référendums sur ladhésion
qui est partout plébiscitée, parfois à
plus de 92 % comme en Slovaquie. Ladhésion
est plus que souhaitée ! Malgré les doutes des
observateurs, les craintes des politiques, les contraintes
de lUnion et la fausse impression que nous laisse le
scrutin du 13 juin, les peuples dEurope centrale ont
ovationné lEurope et lont rejointe avec
enthousiasme.
Il faut dire que léconomie européenne
avait déjà commencé à retrouver
son unité.
Le développement des échanges a dopé
la croissance : 3,7 % en moyenne en 2003 chez les
Dix pendant quelle nétait que de 0,8 chez
les Quinze. Stimulées par la consommation et par les
investissements étrangers, dont le stock sélève
à 140 milliards dEuro, les économies dEurope
centrale se sont redressées. Elles ont, dailleurs,
beaucoup apporté aux Quinze. La France, qui compte
plus de 2 000 entreprises employant 300 000 personnes dans
cette région, exporte ainsi chaque année vers
les Dix environ 20 milliards dEuro et son solde commercial
est excédentaire de 2 milliards. LEurope centrale
nest pas un Eldorado, mais bien une chance pour les
pays de lUnion. La demande interne explose, la désinflation
est engagée, les déficits budgétaires
se sont réduits. Les trois pays baltes et la Slovénie
respectent déjà les critères de Maastricht
et lEstonie enregistre un excédent budgétaire.
Ils sont déterminés à assumer toutes
leurs obligations européennes et, par exemple, à
adopter lEuro. On parle de 2010.
Les dix nouveaux membres de lUnion partagent désormais
juridiquement nos valeurs et nos règles. Leurs économies
ont retrouvé la croissance. Ils participent de cette
unité retrouvée de lEurope. Dans ses qualités
comme dans ses défauts.
Parmi les éléments préoccupants figure
ainsi la démographie.
La population de lEurope vieillit ; notre démographie
est en déclin. A 25, cette inquiétude devient
interpellation.
Selon lONU, les 455 millions dhabitants de lUnion
à 25 ne seront plus que 397 en 2050. Cest-à-dire
que nous aurons « perdu » en quarante
six ans léquivalent de 80 % de la population
nouvelle que nous venons daccueillir.
Le vieillissement de lEurope en est le corollaire immédiat.
Lâge moyen de la population de lUnion sera
de 49 ans contre 36 aux Etats-Unis. Je crois que parler de
« jeune Europe » au regard de la situation
démographique des nouveaux adhérents relève
de lhumour noir
Voilà un défi urgent à relever pour la
nouvelle Union. Il exige une vraie politique démographique
au niveau européen et certainement une politique dimmigration
commune et créative.
Les nouveaux membres de lUnion nous ressemblent par
beaucoup daspects. Au centre géographique de
lEurope, ils appartiennent à son cur culturel
et totalement à son histoire mouvementée. Nous
aurions tort de les juger trop rapidement sur leur situation
présente et de mettre laccent sur nos différences.
Cette Europe à vingt cinq nest que provisoirement
hétérogène, même si elle doit encore
surmonter les conséquences de lexpérience
communiste, cest-à-dire du totalitarisme qui
a frappé une partie de son territoire. En fait, elle
nest que diverse.
Diversité de lEurope à
vingt cinq
A laune de la globalisation, nos différences
ne sont souvent que des nuances. Mais entre les Quinze et
les Dix subsistent des écarts réels.
Huit de ces dix nouveaux membres ont vécu sous le joug
soviétique.
Aussi leur adhésion à lOTAN fut-elle pour
eux la preuve tangible que les périls anciens séloignaient.
On ne peut leur faire grief de chercher à assurer la
sécurité de leurs pays. En labsence de
défense européenne commune, seule lorganisation
atlantique leur offrait une clause de solidarité militaire.
Nous devons comprendre lémotion que suscitent,
par exemple, certains propos nationalistes et agressifs, tenus
encore récemment pendant la campagne électorale
russe, qui niaient purement et simplement lindépendance
retrouvée des pays baltes.
Sagissant de la crise irakienne, on a beaucoup glosé
sur « latlantisme » des nouveaux
membres. Un peu de savoir-faire aurait peut-être permis
déviter de leur donner simplement à choisir
entre la condamnation brutale de la politique américaine
en Irak et un « réflexe atlantique »
mécanique. La France et lAllemagne avaient raison
sur le fond et tort sur la forme si lon sen tient
aux règles et aux usages européens. Elles ont
sous-estimé la sensibilité de leurs nouveaux
partenaires qui est pourtant aisément explicable dans
le contexte historique et régional. Ceci pose pour
nous une autre question, celle des relations de lUnion
avec la Russie. Il faut, à lévidence,
les développer, bien que la Russie reste dessence
expansionniste et na pas encore fait la preuve de son
engagement démocratique. Laccord sur les frontières
entre la Russie, la Lettonie et lEstonie nest
toujours pas ratifié par la Douma. Pour normaliser
nos relations avec le grand voisin de lEst, il faudra
bien aussi quil accepte officiellement la nouvelle carte
de lEurope !
Mais noublions jamais que les intérêts
des nouveaux membres sont dabord localisés en
Europe et que leur priorité est de réussir leur
adhésion, non dêtre des acteurs globaux
de la politique internationale. Les intérêts
lemporteront avec le temps et une unité de vues
simposera peu à peu. Cette évolution est
en cours et je lai personnellement perçue sur
le terrain. Quon nobjecte pas que cest impossible,
limpossible, ce nest souvent que ce qui demande
du temps !
Par ailleurs, le fait davoir subi léconomie
planifiée et la dictature ne les incite pas à
plaider pour la contrainte économique ou léconomie
dirigée ; cest certain. Les dirigeants de
ces pays sont plus avides de liberté économique
et plus attachés que nous aux vertus de la compétition.
Ils ne négligent pas pour autant la reconstruction
dune dynamique sociale basée sur un nécessaire
Etat régulateur, une administration neutre et efficace.
Mais ils sont assurément plus audacieux, voire plus
courageux, en tous cas plus économes de deniers publics
rares.
Enfin le travail de mémoire est en cours, qui durera
longtemps. Ces pays nont retrouvé leur pleine
souveraineté que depuis 15 ans. Aussi devons-nous ensemble,
travailler à reconstituer une mémoire européenne
complète.
Jai été frappé de constater combien
lhistoire avait fait passer au second plan lholocauste
et la politique nazie, à laquelle certains, comme ailleurs,
ont collaboré. A lévidence, lexpérience
du communisme subie plus longtemps par ces peuples occulte
parfois une partie du passé. Comme si la dernière
horreur était la pire
Il faut prendre le contre-pied de cette déclaration
désespérée de la grande poétesse
russe Anna Akhmatova apprenant larrestation de son fils
au moment des grandes déportations staliniennes :
« Aujourdhui, jai beaucoup
à faire ; il faut que je tue ma
mémoire jusquau bout, il faut que lâme
devienne comme
la pierre. Revivre. Il faut que je lapprenne. »
Il faut que la mémoire de lEurope revive, se
reconstruise et que nous la partagions à vingt cinq.
Nous avons encore un long chemin à faire ensemble pour
cela.
Sur le plan économique, beaucoup reste à faire
pour rejoindre les standards européens.
Le revenu moyen des Dix est denviron 42 % de la
moyenne communautaire. Cest le niveau de lIrlande
quand elle a adhéré en 1973 à la Communauté.
Elle est aujourdhui à 119 % du revenu communautaire
moyen. Même si cette situation cache des disparités
importantes, cela pose la question de leur aptitude à
sinsérer dans le grand marché unique
.
Des mesures transitoires ont été décidées
lors des négociations dadhésion. Pour
les candidats, elles concernent essentiellement les domaines
dans lesquels lentrée en vigueur des règles
communautaires créerait un choc social ou économique
trop fort ou nécessiterait tellement dinvestissements
quil leur faudra du temps pour les mobiliser.
Par ailleurs lUnion a compris quil faudrait mobiliser
des ressources pour laide aux pays entrants. Pour la
France cette dépense a représenté entre
1990 et 2003 la somme très modeste de 5 €
par Français et par an. Pour les trois années
à venir, elle sélèvera à
2,6 milliards, cest-à-dire 14,8 € nets
par français et par an. A titre de comparaison, limpôt
sur le revenu additionné à la TVA représente
un prélèvement de 2 870 € sur
chaque Français. On ne peut pas dire que lélargissement
coûte cher. On peut même sinterroger sur
la modestie des sommes que lUnion consacrera à
lélargissement dans les trois ans qui viennent:
28 milliards d€.
Le retour à la démocratie des pays dEurope
centrale na pas été une charge financière
pour lUnion européenne. Il sest fait au
moindre coût.
Dans son propre intérêt, lUnion devra soutenir
davantage les nouveaux pays membres à travers ses programmes
structurels. Mais les détails techniques du traité
dadhésion sont infiniment complexes et ce nest
certainement pas le lieu de les exposer en détail.
Ce document de plus de mille pages règle en partie
la vie de lUnion élargie pour la décennie
à venir. Il est précis, contraignant et largement
abscons, comme tous les traités internationaux. Il
ne saurait pour autant faire passer au second plan loriginalité,
la singularité de cette Europe à 25 dont il
est désormais possible dentrevoir les traits.
Singularité de lEurope
à vingt cinq
Je ne peux passer sous silence la première originalité
de la construction européenne, première union
de peuples et dEtats souverains qui se réalise
pacifiquement. Il en est dautres, quil convient
de mettre en évidence.
Le principal atout de lUnion à 25, cest
dabord son formidable potentiel. Si le PIB des dix nouveaux
ne représentent que 5 % de celui des 15 et que
les disparités de revenus au sein de lUnion sélargissent
dans un premier temps, nous ne devons pas sous-estimer leffet
intégrateur du grand marché. Il a fait ses preuves
au-delà de toutes les espérances. La méthode
Schuman-Monnet, la « création de solidarités
concrètes » est le premier atout de lUnion
européenne. En élargissant le marché
unique, lUnion fait le pari du développement
économique de ceux qui la rejoignent. Les conditions
sont remplies pour quils rattrapent leur retard. Le
passé montre que cest possible. Il suffit de
comparer lEspagne et le Portugal en 2004 et en 1986 !
Selon les prévisions, les pays les plus avancés
des Dix auront rejoint nos standards de vie en 2015, les moins
avancés en 2030. Cest une période courte
au regard de lhistoire de notre continent, plus courte
que pour les précédents élargissements.
Le marché unique européen est dores et
déjà le premier marché de consommation
du monde. Et lon sait que la puissance économique
se construit dabord sur un marché intérieur.
Les flux de capitaux étrangers préfèrent
toujours lEurope. Le stock des investissements directs
américains en Europe est évalué à
plus de 700 milliards de $. LEurope à vingt cinq
a les faveurs des investisseurs. Elle est, dores et
déjà, la plus formidable concentration de pouvoir
dachat du monde.
En prononçant le mot puissance, jai conscience
de lancer un autre débat. LEurope nest
pas une puissance comme les autres. Elle nest certainement
pas une puissance politique comparable aux empires communs.
Première puissance commerciale du monde, elle représente
une vraie puissance économique, renforcée et
non affaiblie par lélargissement, dont le poids
va saccroître.
Elle est aussi une vraie puissance morale au fort pouvoir
de séduction.
Cest peut-être à ce propos que lEurope
à vingt cinq est la plus singulière.
Le projet de Traité constitutionnel adopté par
les Chefs dEtat et de gouvernement ce week-end, en est
le symbole. Il rappelle les principes universels de la démocratie,
de lEtat de droit et des droits de lHomme, mais
il les décline jusque dans les détails. Il constitutionnalise
ainsi les valeurs de pluralisme, de tolérance, de solidarité,
de justice et de non discrimination, il précise ce
que cela signifie concrètement dans une Charte des
droits des citoyens. Enfin, la dignité de la personne
humaine est placée au centre de lorganisation
politique et sociale.
La Constitution européenne traduit lengagement
commun des vingt cinq autour dune déclaration
des droits exemplaire et unique au monde. Son pouvoir dattraction
est réel, certains le trouvent même un peu trop
fort ! Championne de labolition de la peine de
mort, elle la imposée hors de ses frontières.
Prosélyte des droits individuels et collectifs, elle
est montrée en modèle partout jusquen
Amérique latine. Puissance pacifique, elle ne suscite
pas le rejet naturel de lempire de la force. Sa posture
politique et morale la conduit à rivaliser avec les
Etats-Unis dans lexemplarité démocratique.
Il ne pourrait pas y avoir de Guantanamo européen.
Cest une première réponse à la
nouvelle question que vient de nous lancer Robert Kagan à
la recherche dune légitimité dans lexercice
de la puissance.
Lactualité récente a fait émerger
la thématique du « modèle »
européen. Existe-t-il à vingt cinq ?
Largement utilisé au cours de la dernière campagne
électorale, ce slogan marque un attachement à
une pratique des relations sociales, un type dorganisation
du travail à une vraie protection de la personne ;
chez les nouveaux membres, une véritable demande sociale
existe, qui sexprime par un souhait de bénéficier
de règles de vie en société souvent trop
absentes, dune couverture sociale protectrice, par une
exigence de services publics efficaces, par une forte attente
de hausses de revenus. Ainsi le très puissant syndicat
allemand de la sidérurgie IG Metall organise-t-il,
en Slovaquie, des stages de formation à laction
revendicative. Après tout, nest-ce pas la meilleure
réponse aux risques de délocalisation ?
De très intéressants travaux ont été
tout récemment conduits par le Pr D. Reynié
sur la « naissance dune opinion européenne ».
A loccasion des événements du 11 septembre,
puis du conflit en Irak, des spécialistes ont comparé
les réactions de lopinion en Europe et dans le
monde. Ces recherches mettent en évidence ce quon
pressentait : les Européens des 25 réagissent
de manière très proche aux grands sujets dactualité
mondiale.
Ils étaient très majoritairement hostiles à
une intervention américaine non couverte par un mandat
des Nations Unies. Ils lont condamnée, y compris
dans les pays qui y participaient. LEurope élargie
a nourri le mouvement mondial de rejet de la guerre et a compté
sur son sol plus de la moitié des 35 millions de personnes
et des 3 000 manifestations qui ont protesté au
premier trimestre de 2003. On sait que les gouvernements se
sont alors divisés sur cette question. Les opinions
publiques non: il existe bien, dans lEurope des vingt
cinq, une adhésion à des valeurs communes, qui
me semble sexpliquer par lexpérience traumatique
de la guerre en Europe. Au regard du passé européen,
ce nest pas si étonnant. « Cest
la terre lassée des brûlures de lesprit »
de Saint-John Perse.
Dautres inquiétudes existent et sont légitimes.
Naurions-nous pas dû commencer par lapprofondissement
de lUnion de lEurope avant de nous lancer à
corps perdu dans son élargissement ? Celui-ci
sarrêtera-t-il et où ?
Pour moi, cette première question est dépassée
car nous navons pas réellement eu le choix. Le
cinquième élargissement a été
tardif et peu généreux. Lhistoire retiendra
quil nous a fallu attendre quatorze ans avant de tirer
les conséquences politiques de la chute du mur de Berlin
et que nous avons, finalement, consacré peu de moyens
au retour de la démocratie au centre de lEurope.
Est-il par ailleurs inéluctable de poursuivre cette
expansion de manière indéfinie ?
LUnion a engagé son élargissement sans
mesurer lattirance quelle exerçait sur
ses voisins et dune manière quasi-mécanique,
héritée de la guerre froide.
Cest ainsi que le grand élargissement, la réunification
de lEurope, aura profité à dautres.
La Turquie sest glissée dans la procédure
pour faire valoir ce quelle estime être ses droits
à ladhésion et, pour la première
fois, lUnion envisage de sagrandir en dehors de
ses frontières géographiques naturelles. Nest-ce
pas là lun des risques les plus grands pour lEurope
parce quil remet en cause son unité et dabord
son unité géographique ?
Dautres aussi ont retrouvé leur vocation européenne.
Il faudra savoir les accueillir. Je pense aux Balkans occidentaux.
Parmi ceux-ci la Croatie et la Macédoine ont déposé
leur candidature et la première, depuis ce week-end,
est désormais officielle.
La Croatie, sous la pression de lUnion, a fait en quelques
mois, des avancées considérables qui démontrent
sa maturité politique. Jy ai rencontré
personnellement des femmes et des hommes politiques qui ont
su, tout récemment, à un moment important de
leur histoire, rompre avec les pratiques et les sentiments
qui ont conduit cette région à la guerre et
qui demeurent présents chez certains de leurs voisins.
A 25, cette « Union dEtats et de peuples »,
unie dans la diversité comme le proclame sa devise,
saura-t-elle fonctionner et prendre toute sa dimension politique ?
Les élections européennes du 13 juin ont été
marquées par la plus forte abstention depuis la première
élection du parlement européen au suffrage universel
direct en 1979 : 65,8 %. Chez les Dix, la participation
na atteint que 26 %. Cest donc un échec
pour lEurope des peuples. Lélecteur européen
ne fait pas le lien entre son vote et les institutions de
lUnion. Il estime que ce scrutin ne contient aucun enjeu
de pouvoir. Les joutes politiques préfèrent
les scènes nationales au théâtre européen.
Il est vrai que les formes contemporaines de laffrontement
politique, qui privilégient la simplification, limmédiat
et laventure individuelle saccordent mal avec
le projet européen qui repose sur la raison, la durée
et le collectif.
Il nous appartient de lancer la réflexion : le
cadre national est-il adapté à des élections
européennes ?
Dans lattente de la ratification du nouveau Traité
constitutionnel, nous appliquons le Traité signé
à Nice en décembre 2000 que chacun saccorde
à critiquer parce quil se contente de prolonger
les vieilles règles de la Communauté.
Il suffit dobserver le fonctionnement de lEurope
agrandie pour en constater les effets.
Décider à vingt cinq va être difficile,
tant au sein de la Commission que du Conseil. Trois minutes
de temps de parole pour chacun signifie un « tour
de table » dune heure quinze !
Le nombre des langues officielles est désormais de
vingt et il faut embaucher près de 800 personnes supplémentaires
pour des services de traduction submergés. Cette curieuse
Tour de Babel connaîtra forcément ses limites
mais on ne peut à la fois souhaiter protéger
nos langues et ne pas en garantir lusage. Cela ne nous
dispense pas, pour notre part, de mettre en uvre une
politique plus efficace de promotion de la langue française
en Europe.
Enfin, la question de la sécurité de lEurope
paraît essentiel pour son avenir. On a vu en Espagne
combien le terrorisme peut interférer dans la conduite
des affaires. Saurons-nous y faire face par la construction
dun espace de sécurité et dun outil
militaire commun ?
Les réponses se font attendre parce quelles empruntent,
ici aussi, les canaux de lintergouvernemental et de
la diplomatie traditionnelle.
Pourtant lEurope de la défense avance plus concrètement
quon ne le croit. Des contingents européens sont
présents en Macédoine, bientôt en Bosnie.
LEurocorps prend la relève en Afghanistan. Larmée
européenne se construit lentement mais sûrement.
Nos nouveaux partenaires y participent avec beaucoup denthousiasme.
Même les Britanniques ont compris quon ne pouvait
laisser lEurope démunie, exposée comme
un fruit mûr et appétissant, sans en défendre
les valeurs et la richesse. Cest dire si la pression
des circonstances et des citoyens permet les plus spectaculaires
conversions !
Elle est singulière, en effet, cette Europe à
vingt cinq, qui se revendique en modèle et doute delle-même
à tout propos !
Cet élargissement nous a obligés à imaginer
de nouvelles institutions. La Constitution de lUnion
devrait lui permettre de fonctionner plus efficacement et
de relancer la dynamique de lintégration. Ce
texte, qui demeure modeste, contient des dispositions et instaure
des procédures qui constituent des avancées
certaines. On a souvent dit que si lEurope navance
pas, elle recule. Nous pourrons le vérifier une fois
encore. Par ailleurs le mouvement dintégration
économique devrait se poursuivre et cest peut-être
sur ce sujet que nous pouvons attendre les résultats
les plus immédiats : libéralisation et
développement des échanges vont conforter la
force économique dun espace européen plus
grand. En quelque sorte lélargissement redonne
des espoirs à léconomie européenne
et une légitimité à ceux qui veulent
faire progresser lUnion politique.
De surcroît, le Traité constitutionnel sintéresse
véritablement aux citoyens de lUnion comme aucun
des textes précédents ne lavait fait.
Les institutions seront plus transparentes et dotées
de « visages » permettant de les personnaliser
toutes, le parlement européen conquiert de nouvelles
prérogatives. Autant de marches nouvelles sur le grand
escalier démocratique ne peuvent quappeler de
nouveaux progrès politiques.
Le vrai défi demeure bien, en effet, de bâtir
une véritable Europe politique plus présente
sur la scène mondiale. La singularité de lUnion
européenne, cest dêtre en perpétuel
devenir et de toujours hésiter à franchir les
pas décisifs. La faiblesse de lUnion à
vingt cinq cest celle de sa trop faible dimension politique.
*
* *
Le cinquième élargissement est un événement
considérable qui marque la réunification de
lEurope. Il clôt ce 20ème siècle
de guerres et didéologies totalitaires au cours
duquel notre continent sest surpassé dans lhorreur.
Après en avoir étudié toutes les facettes
les plus techniques, ma conviction est faite : il représente
pour lUnion une réussite et de nouvelles opportunités.
La mécanique européenne que nous avons construite
depuis 1950 est en mesure den transformer les défis
en succès.
En entrant dans le 21ème siècle, cette nouvelle
Europe découvre un monde nouveau, avec ses dangers
et ses urgences, dont le caractère global relativise
nos différences. LUnion européenne est
capable dy faire face si elle franchit le seuil de lunion
politique, objectif que lui fixaient les Pères fondateurs.
Il est temps et cest lheure !
Cela nous impose la clarté et des décisions
difficiles :
Quelle est notre réelle identité ?
Cest la question des frontières.
Quelle est la force de notre volonté politique ?
Cest la question des institutions.
Quelle est notre vision du monde ? Cest la question
de notre ambition européenne, tant il est vrai que,
sans elle, nous ne saurions être ambitieux pour la
France.
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