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M. Jean-Dominique Giuliani


LE GRAND ÉLARGISSEMENT

Unité, diversité et singularité de l'Europe à vingt cinq

séance du lundi 21 juin 2004

 


Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mesdames et messieurs les Académiciens,

Quelques jours après des élections européennes très décevantes, qui ont vu les Européens bouder les urnes, particulièrement chez les dix nouveaux membres de l’Union, il n’est pas aisé de venir plaider devant vous la cause de l’élargissement.

Je suis très honoré que votre compagnie m’ait invité à m’exprimer devant elle sur ce sujet qui n’a pas fait l’objet, jusqu’ici, d’un grand engouement dans notre pays.

Le titre de cette communication, « le grand élargissement », ne puise pas véritablement son inspiration dans la poésie ! C’est pourtant ainsi qu’on a appelé l’adhésion simultanée, le 1er mai dernier, de dix nouveaux pays à l’Union européenne. Je garderai ce terme technique en le soupçonnant de provenir directement de l’anglais « enlargement » qui n’a pas, dans la langue de Shakespeare, cette connotation physique qui le rapproche en français du grand écart.

Nous pouvons aussi adopter une autre appellation de la même origine : expansion, ou plus simplement utiliser la bonne et simple expression française d’agrandissement.

Il s’agit, de toute façon, bel et bien, de la réunification de l’Europe.

L’histoire retiendra, à côté de la date du 9 novembre 1989, celle du 1er mai 2004, comme la fin de la division de notre continent. Ce n’est ni la fin de l’histoire, ni l’accomplissement ultime de l’œuvre des Pères fondateurs. Cette date marque le début d’une nouvelle aventure européenne, d’une nouvelle Union européenne, née presque par mégarde et de manière quasi-naturelle. L’élargissement n’a suscité chez nous ni rejet ni enthousiasme, comme s’il faisait partie de l’évolution normale de l’Union. C’est l’un des miracles de la construction européenne.

Cette Europe agrandie a son unité, sa diversité politique et sa singularité. Tenter de la mieux connaître, c’est en analyser les caractéristiques communes, c’est ne pas nier les différences entre ses membres, mais c’est aussi s’interroger sur ce qui fait sa singularité dans le paysage international. C’est ce que je voudrais faire devant vous.


Unité de l’Europe à vingt cinq

Les 10 nouveaux adhérents appartiennent bien à « la vieille Europe ».

L’Europe à 25 s’est forgée une identité commune à travers la culture.

Le développement de notre continent s’est appuyé sur le réseau des universités d’Europe centrale, dont les relations ne connaissaient pas les frontières. Les philosophes et les chercheurs, qui la parcourent depuis le 14ème siècle, ont contribué à la diffusion des idées et d’un savoir commun. Les idéaux démocratiques et nationaux purent ainsi, en 1830 et en 1848, déferler quasi-simultanément sur Prague, Bucarest, Budapest et Berlin.

Ce que nous nommons l’exception culturelle traduit ce besoin de vivre au quotidien avec d’autres perspectives que simplement matérielles ; c’est une notion bien partagée chez les peuples des nouveaux Etats membres de l’Union. Les Hongrois figurent au troisième rang pour le nombre de livres lus en Europe, le cinéma tchèque est puissant au point que les grandes firmes d’Hollywod lui confie une partie de leurs réalisations.

L’art a tracé les frontières de l’Europe, mieux encore que les armées et les traités. On reconnaît une oeuvre européenne rien qu’à son intuition, à sa touche. Ce n’est pas un hasard.

Grâce aux grands mécènes, de Laurent le Magnifique à Catherine de Russie, les artistes européens ont pris l’habitude de l’errance créatrice. Ils ne l’ont jamais perdue. Pensons à Marina Tsvétaïéva, à Boris Pasternak ou Rainer Maria Rilke, à « l’Ecole de Paris » de Chagall, Modigliani et Brancusi, au « Bauhaus » berlinois de Kandinsky, Paul Klee et Laszlo Moholy-Nagy. Ils ont tissé le paletot de la culture européenne.

La musique du Hongrois Béla Bartok, du Polonais Rubinstein, du Roumain Enesco, appartient bien au patrimoine européen, comme la littérature du Tchèque Capek. Nous allons redécouvrir désormais plus facilement combien, d’un point de vue culturel, cet élargissement de l’Europe était naturel.

Chacun des nouveaux membres de l’Union peut revendiquer son apport à la création culturelle européenne, au développement des sciences et du savoir sur notre continent. Depuis le 1er mai, nous comptons quatorze prix Nobel de plus dans l’Union !

Dans les profondeurs de l’inconscient populaire, dans l’attachement linguistique ou la revendication d’une identité culturelle, comme dans les laboratoires scientifiques, on sait partout ce que signifie la culture de l’Europe : elle est riche de sa diversité parce qu’elle trouve sa force dans des racines communes qu’on peut retrouver chez les 25 membres de l’Union. A l’échelle du monde, elle appartient à la même famille. La frontière orientale de l’Europe, celle de l’Europe à 25, c’est bien celle au-delà de laquelle on ne trouve plus d’églises gothiques.

Cette unité explique en partie pourquoi les peuples des 10 nouveaux ont souhaité si naturellement rejoindre l’Union. Ils appartiennent à l’Europe depuis toujours.

La démocratie et l’Etat de droit ont été établis avec une rapidité exceptionnelle et leur respect a fait l’objet, depuis l’indépendance de ces pays, d’une politique volontaire et réussie. La réalité de la reconversion de leurs économies depuis 1991 est spectaculaire.

Grâce à « l’antichambre démocratique » efficace qu’a représenté le Conseil de l’Europe, cette organisation de l’Europe du droit qui rassemble aujourd’hui 45 pays, ils ont mis en oeuvre, dès l’adoption de leurs nouvelles constitutions, les principes universels de la démocratie et des droits de l’homme, ainsi que leurs déclinaisons européennes. Ainsi, par exemple, la question des minorités, qui a tant de fois déstabilisé le centre de l’Europe, a-t-elle été réglée sans drames. Nos nouveaux partenaires ont été exemplaires. La liberté retrouvée, ils ont tenu des élections libres partout. Des formations politiques modérées ont gouverné. Toutes se sont réclamées de la démocratie, y compris les successeurs des anciens communistes.

Nous n’avons donc rien à redire à la manière dont a été conduite la transition en Europe centrale. Et si l’Union y a veillé, c’est d’abord aux dirigeants et aux peuples de ces pays, qu’il faut rendre un hommage appuyé. Ils ont prouvé là leur authentique appartenance européenne. Qui d’entre nous aurait pu imaginer une telle évolution, il y a quinze ans encore ?

Les négociations d’adhésion ont traduit cette formidable mutation. En l’espace de quelques mois, les nouveaux adhérents ont accepté et intégré dans leur droit toutes les règles de « l’acquis communautaire », c’est-à-dire quelques quatre vingt mille pages de journal officiel. Parfois le travail n’était pas simple. J’ai, par exemple, rencontré à Riga, des traducteurs embarrassés de l’Office de terminologie qui s’interrogeaient sur la traduction difficile de la directive sur la protection des espèces aquatiques : comment introduire, dans la langue lettone, le nom bien méditerranéen du Mérou ?

L’adhésion, vous le savez, était conditionnée au respect des critères fixés à Copenhague le 22 juin 1993 par les Chefs d’Etat et de gouvernement des Quinze. Il s’agit de trois principes :

  • disposer d’institutions stables garantissant la démocratie,
  • disposer d’une économie de marché viable,
  • disposer d’institutions susceptibles d’assumer les obligations de l’adhésion à l’Union.

Pour la première fois, l’Union s’est livrée à la vérification du respect des conditions posées et de leur introduction dans le droit positif. Des négociations ardues furent menées, avec des délégations de la Commission envoyées sur place, pour s’assurer de l’adoption des 31 chapitres de l’acquis communautaire.

Le calendrier s’est ainsi accéléré.

De la signature des premiers accords d’association en 1991 jusqu’en décembre 2002, à Copenhague, les négociations ont été menées bon train. Le 16 avril 2003, à Athènes, les traités sont signés solennellement.

Les pays candidats organisent, durant l’année 2003 des référendums sur l’adhésion qui est partout plébiscitée, parfois à plus de 92 % comme en Slovaquie. L’adhésion est plus que souhaitée ! Malgré les doutes des observateurs, les craintes des politiques, les contraintes de l’Union et la fausse impression que nous laisse le scrutin du 13 juin, les peuples d’Europe centrale ont ovationné l’Europe et l’ont rejointe avec enthousiasme.

Il faut dire que l’économie européenne avait déjà commencé à retrouver son unité.
Le développement des échanges a dopé la croissance : 3,7 % en moyenne en 2003 chez les Dix pendant qu’elle n’était que de 0,8 chez les Quinze. Stimulées par la consommation et par les investissements étrangers, dont le stock s’élève à 140 milliards d’Euro, les économies d’Europe centrale se sont redressées. Elles ont, d’ailleurs, beaucoup apporté aux Quinze. La France, qui compte plus de 2 000 entreprises employant 300 000 personnes dans cette région, exporte ainsi chaque année vers les Dix environ 20 milliards d’Euro et son solde commercial est excédentaire de 2 milliards. L’Europe centrale n’est pas un Eldorado, mais bien une chance pour les pays de l’Union. La demande interne explose, la désinflation est engagée, les déficits budgétaires se sont réduits. Les trois pays baltes et la Slovénie respectent déjà les critères de Maastricht et l’Estonie enregistre un excédent budgétaire. Ils sont déterminés à assumer toutes leurs obligations européennes et, par exemple, à adopter l’Euro. On parle de 2010.

Les dix nouveaux membres de l’Union partagent désormais juridiquement nos valeurs et nos règles. Leurs économies ont retrouvé la croissance. Ils participent de cette unité retrouvée de l’Europe. Dans ses qualités comme dans ses défauts.

Parmi les éléments préoccupants figure ainsi la démographie.

La population de l’Europe vieillit ; notre démographie est en déclin. A 25, cette inquiétude devient interpellation.

Selon l’ONU, les 455 millions d’habitants de l’Union à 25 ne seront plus que 397 en 2050. C’est-à-dire que nous aurons « perdu » en quarante six ans l’équivalent de 80 % de la population nouvelle que nous venons d’accueillir.

Le vieillissement de l’Europe en est le corollaire immédiat.

L’âge moyen de la population de l’Union sera de 49 ans contre 36 aux Etats-Unis. Je crois que parler de « jeune Europe » au regard de la situation démographique des nouveaux adhérents relève de l’humour noir…

Voilà un défi urgent à relever pour la nouvelle Union. Il exige une vraie politique démographique au niveau européen et certainement une politique d’immigration commune et créative.

Les nouveaux membres de l’Union nous ressemblent par beaucoup d’aspects. Au centre géographique de l’Europe, ils appartiennent à son cœur culturel et totalement à son histoire mouvementée. Nous aurions tort de les juger trop rapidement sur leur situation présente et de mettre l’accent sur nos différences. Cette Europe à vingt cinq n’est que provisoirement hétérogène, même si elle doit encore surmonter les conséquences de l’expérience communiste, c’est-à-dire du totalitarisme qui a frappé une partie de son territoire. En fait, elle n’est que diverse.


Diversité de l’Europe à vingt cinq

A l’aune de la globalisation, nos différences ne sont souvent que des nuances. Mais entre les Quinze et les Dix subsistent des écarts réels.

Huit de ces dix nouveaux membres ont vécu sous le joug soviétique.

Aussi leur adhésion à l’OTAN fut-elle pour eux la preuve tangible que les périls anciens s’éloignaient. On ne peut leur faire grief de chercher à assurer la sécurité de leurs pays. En l’absence de défense européenne commune, seule l’organisation atlantique leur offrait une clause de solidarité militaire.

Nous devons comprendre l’émotion que suscitent, par exemple, certains propos nationalistes et agressifs, tenus encore récemment pendant la campagne électorale russe, qui niaient purement et simplement l’indépendance retrouvée des pays baltes.

S’agissant de la crise irakienne, on a beaucoup glosé sur « l’atlantisme » des nouveaux membres. Un peu de savoir-faire aurait peut-être permis d’éviter de leur donner simplement à choisir entre la condamnation brutale de la politique américaine en Irak et un « réflexe atlantique » mécanique. La France et l’Allemagne avaient raison sur le fond et tort sur la forme si l’on s’en tient aux règles et aux usages européens. Elles ont sous-estimé la sensibilité de leurs nouveaux partenaires qui est pourtant aisément explicable dans le contexte historique et régional. Ceci pose pour nous une autre question, celle des relations de l’Union avec la Russie. Il faut, à l’évidence, les développer, bien que la Russie reste d’essence expansionniste et n’a pas encore fait la preuve de son engagement démocratique. L’accord sur les frontières entre la Russie, la Lettonie et l’Estonie n’est toujours pas ratifié par la Douma. Pour normaliser nos relations avec le grand voisin de l’Est, il faudra bien aussi qu’il accepte officiellement la nouvelle carte de l’Europe !

Mais n’oublions jamais que les intérêts des nouveaux membres sont d’abord localisés en Europe et que leur priorité est de réussir leur adhésion, non d’être des acteurs globaux de la politique internationale. Les intérêts l’emporteront avec le temps et une unité de vues s’imposera peu à peu. Cette évolution est en cours et je l’ai personnellement perçue sur le terrain. Qu’on n’objecte pas que c’est impossible, l’impossible, ce n’est souvent que ce qui demande du temps !

Par ailleurs, le fait d’avoir subi l’économie planifiée et la dictature ne les incite pas à plaider pour la contrainte économique ou l’économie dirigée ; c’est certain. Les dirigeants de ces pays sont plus avides de liberté économique et plus attachés que nous aux vertus de la compétition. Ils ne négligent pas pour autant la reconstruction d’une dynamique sociale basée sur un nécessaire Etat régulateur, une administration neutre et efficace. Mais ils sont assurément plus audacieux, voire plus courageux, en tous cas plus économes de deniers publics rares.

Enfin le travail de mémoire est en cours, qui durera longtemps. Ces pays n’ont retrouvé leur pleine souveraineté que depuis 15 ans. Aussi devons-nous ensemble, travailler à reconstituer une mémoire européenne complète.

J’ai été frappé de constater combien l’histoire avait fait passer au second plan l’holocauste et la politique nazie, à laquelle certains, comme ailleurs, ont collaboré. A l’évidence, l’expérience du communisme subie plus longtemps par ces peuples occulte parfois une partie du passé. Comme si la dernière horreur était la pire…

Il faut prendre le contre-pied de cette déclaration désespérée de la grande poétesse russe Anna Akhmatova apprenant l’arrestation de son fils au moment des grandes déportations staliniennes :

« Aujourd’hui, j’ai beaucoup à faire ; il faut que je tue ma
mémoire jusqu’au bout, il faut que l’âme devienne comme
la pierre. Revivre. Il faut que je l’apprenne
. »

Il faut que la mémoire de l’Europe revive, se reconstruise et que nous la partagions à vingt cinq. Nous avons encore un long chemin à faire ensemble pour cela.

Sur le plan économique, beaucoup reste à faire pour rejoindre les standards européens.

Le revenu moyen des Dix est d’environ 42 % de la moyenne communautaire. C’est le niveau de l’Irlande quand elle a adhéré en 1973 à la Communauté. Elle est aujourd’hui à 119 % du revenu communautaire moyen. Même si cette situation cache des disparités importantes, cela pose la question de leur aptitude à s’insérer dans le grand marché unique
.
Des mesures transitoires ont été décidées lors des négociations d’adhésion. Pour les candidats, elles concernent essentiellement les domaines dans lesquels l’entrée en vigueur des règles communautaires créerait un choc social ou économique trop fort ou nécessiterait tellement d’investissements qu’il leur faudra du temps pour les mobiliser.

Par ailleurs l’Union a compris qu’il faudrait mobiliser des ressources pour l’aide aux pays entrants. Pour la France cette dépense a représenté entre 1990 et 2003 la somme très modeste de 5 € par Français et par an. Pour les trois années à venir, elle s’élèvera à 2,6 milliards, c’est-à-dire 14,8 € nets par français et par an. A titre de comparaison, l’impôt sur le revenu additionné à la TVA représente un prélèvement de 2 870 € sur chaque Français. On ne peut pas dire que l’élargissement coûte cher. On peut même s’interroger sur la modestie des sommes que l’Union consacrera à l’élargissement dans les trois ans qui viennent: 28 milliards d’€.

Le retour à la démocratie des pays d’Europe centrale n’a pas été une charge financière pour l’Union européenne. Il s’est fait au moindre coût.

Dans son propre intérêt, l’Union devra soutenir davantage les nouveaux pays membres à travers ses programmes structurels. Mais les détails techniques du traité d’adhésion sont infiniment complexes et ce n’est certainement pas le lieu de les exposer en détail.

Ce document de plus de mille pages règle en partie la vie de l’Union élargie pour la décennie à venir. Il est précis, contraignant et largement abscons, comme tous les traités internationaux. Il ne saurait pour autant faire passer au second plan l’originalité, la singularité de cette Europe à 25 dont il est désormais possible d’entrevoir les traits.


Singularité de l’Europe à vingt cinq

Je ne peux passer sous silence la première originalité de la construction européenne, première union de peuples et d’Etats souverains qui se réalise pacifiquement. Il en est d’autres, qu’il convient de mettre en évidence.

Le principal atout de l’Union à 25, c’est d’abord son formidable potentiel. Si le PIB des dix nouveaux ne représentent que 5 % de celui des 15 et que les disparités de revenus au sein de l’Union s’élargissent dans un premier temps, nous ne devons pas sous-estimer l’effet intégrateur du grand marché. Il a fait ses preuves au-delà de toutes les espérances. La méthode Schuman-Monnet, la « création de solidarités concrètes » est le premier atout de l’Union européenne. En élargissant le marché unique, l’Union fait le pari du développement économique de ceux qui la rejoignent. Les conditions sont remplies pour qu’ils rattrapent leur retard. Le passé montre que c’est possible. Il suffit de comparer l’Espagne et le Portugal en 2004 et en 1986 ! Selon les prévisions, les pays les plus avancés des Dix auront rejoint nos standards de vie en 2015, les moins avancés en 2030. C’est une période courte au regard de l’histoire de notre continent, plus courte que pour les précédents élargissements.

Le marché unique européen est d’ores et déjà le premier marché de consommation du monde. Et l’on sait que la puissance économique se construit d’abord sur un marché intérieur.

Les flux de capitaux étrangers préfèrent toujours l’Europe. Le stock des investissements directs américains en Europe est évalué à plus de 700 milliards de $. L’Europe à vingt cinq a les faveurs des investisseurs. Elle est, d’ores et déjà, la plus formidable concentration de pouvoir d’achat du monde.

En prononçant le mot puissance, j’ai conscience de lancer un autre débat. L’Europe n’est pas une puissance comme les autres. Elle n’est certainement pas une puissance politique comparable aux empires communs.

Première puissance commerciale du monde, elle représente une vraie puissance économique, renforcée et non affaiblie par l’élargissement, dont le poids va s’accroître.

Elle est aussi une vraie puissance morale au fort pouvoir de séduction.

C’est peut-être à ce propos que l’Europe à vingt cinq est la plus singulière.

Le projet de Traité constitutionnel adopté par les Chefs d’Etat et de gouvernement ce week-end, en est le symbole. Il rappelle les principes universels de la démocratie, de l’Etat de droit et des droits de l’Homme, mais il les décline jusque dans les détails. Il constitutionnalise ainsi les valeurs de pluralisme, de tolérance, de solidarité, de justice et de non discrimination, il précise ce que cela signifie concrètement dans une Charte des droits des citoyens. Enfin, la dignité de la personne humaine est placée au centre de l’organisation politique et sociale.

La Constitution européenne traduit l’engagement commun des vingt cinq autour d’une déclaration des droits exemplaire et unique au monde. Son pouvoir d’attraction est réel, certains le trouvent même un peu trop fort ! Championne de l’abolition de la peine de mort, elle l’a imposée hors de ses frontières. Prosélyte des droits individuels et collectifs, elle est montrée en modèle partout jusqu’en Amérique latine. Puissance pacifique, elle ne suscite pas le rejet naturel de l’empire de la force. Sa posture politique et morale la conduit à rivaliser avec les Etats-Unis dans l’exemplarité démocratique. Il ne pourrait pas y avoir de Guantanamo européen.

C’est une première réponse à la nouvelle question que vient de nous lancer Robert Kagan à la recherche d’une légitimité dans l’exercice de la puissance.

L’actualité récente a fait émerger la thématique du « modèle » européen. Existe-t-il à vingt cinq ?

Largement utilisé au cours de la dernière campagne électorale, ce slogan marque un attachement à une pratique des relations sociales, un type d’organisation du travail à une vraie protection de la personne ; chez les nouveaux membres, une véritable demande sociale existe, qui s’exprime par un souhait de bénéficier de règles de vie en société souvent trop absentes, d’une couverture sociale protectrice, par une exigence de services publics efficaces, par une forte attente de hausses de revenus. Ainsi le très puissant syndicat allemand de la sidérurgie IG Metall organise-t-il, en Slovaquie, des stages de formation à l’action revendicative. Après tout, n’est-ce pas la meilleure réponse aux risques de délocalisation ?

De très intéressants travaux ont été tout récemment conduits par le Pr D. Reynié sur la « naissance d’une opinion européenne ». A l’occasion des événements du 11 septembre, puis du conflit en Irak, des spécialistes ont comparé les réactions de l’opinion en Europe et dans le monde. Ces recherches mettent en évidence ce qu’on pressentait : les Européens des 25 réagissent de manière très proche aux grands sujets d’actualité mondiale.

Ils étaient très majoritairement hostiles à une intervention américaine non couverte par un mandat des Nations Unies. Ils l’ont condamnée, y compris dans les pays qui y participaient. L’Europe élargie a nourri le mouvement mondial de rejet de la guerre et a compté sur son sol plus de la moitié des 35 millions de personnes et des 3 000 manifestations qui ont protesté au premier trimestre de 2003. On sait que les gouvernements se sont alors divisés sur cette question. Les opinions publiques non: il existe bien, dans l’Europe des vingt cinq, une adhésion à des valeurs communes, qui me semble s’expliquer par l’expérience traumatique de la guerre en Europe. Au regard du passé européen, ce n’est pas si étonnant. « C’est la terre lassée des brûlures de l’esprit » de Saint-John Perse.

D’autres inquiétudes existent et sont légitimes.

N’aurions-nous pas dû commencer par l’approfondissement de l’Union de l’Europe avant de nous lancer à corps perdu dans son élargissement ? Celui-ci s’arrêtera-t-il et où ?

Pour moi, cette première question est dépassée car nous n’avons pas réellement eu le choix. Le cinquième élargissement a été tardif et peu généreux. L’histoire retiendra qu’il nous a fallu attendre quatorze ans avant de tirer les conséquences politiques de la chute du mur de Berlin et que nous avons, finalement, consacré peu de moyens au retour de la démocratie au centre de l’Europe.

Est-il par ailleurs inéluctable de poursuivre cette expansion de manière indéfinie ?

L’Union a engagé son élargissement sans mesurer l’attirance qu’elle exerçait sur ses voisins et d’une manière quasi-mécanique, héritée de la guerre froide.

C’est ainsi que le grand élargissement, la réunification de l’Europe, aura profité à d’autres.

La Turquie s’est glissée dans la procédure pour faire valoir ce qu’elle estime être ses droits à l’adhésion et, pour la première fois, l’Union envisage de s’agrandir en dehors de ses frontières géographiques naturelles. N’est-ce pas là l’un des risques les plus grands pour l’Europe parce qu’il remet en cause son unité et d’abord son unité géographique ?

D’autres aussi ont retrouvé leur vocation européenne. Il faudra savoir les accueillir. Je pense aux Balkans occidentaux. Parmi ceux-ci la Croatie et la Macédoine ont déposé leur candidature et la première, depuis ce week-end, est désormais officielle.

La Croatie, sous la pression de l’Union, a fait en quelques mois, des avancées considérables qui démontrent sa maturité politique. J’y ai rencontré personnellement des femmes et des hommes politiques qui ont su, tout récemment, à un moment important de leur histoire, rompre avec les pratiques et les sentiments qui ont conduit cette région à la guerre et qui demeurent présents chez certains de leurs voisins.

A 25, cette « Union d’Etats et de peuples », unie dans la diversité comme le proclame sa devise, saura-t-elle fonctionner et prendre toute sa dimension politique ?

Les élections européennes du 13 juin ont été marquées par la plus forte abstention depuis la première élection du parlement européen au suffrage universel direct en 1979 : 65,8 %. Chez les Dix, la participation n’a atteint que 26 %. C’est donc un échec pour l’Europe des peuples. L’électeur européen ne fait pas le lien entre son vote et les institutions de l’Union. Il estime que ce scrutin ne contient aucun enjeu de pouvoir. Les joutes politiques préfèrent les scènes nationales au théâtre européen. Il est vrai que les formes contemporaines de l’affrontement politique, qui privilégient la simplification, l’immédiat et l’aventure individuelle s’accordent mal avec le projet européen qui repose sur la raison, la durée et le collectif.
Il nous appartient de lancer la réflexion : le cadre national est-il adapté à des élections européennes ?

Dans l’attente de la ratification du nouveau Traité constitutionnel, nous appliquons le Traité signé à Nice en décembre 2000 que chacun s’accorde à critiquer parce qu’il se contente de prolonger les vieilles règles de la Communauté.

Il suffit d’observer le fonctionnement de l’Europe agrandie pour en constater les effets.

Décider à vingt cinq va être difficile, tant au sein de la Commission que du Conseil. Trois minutes de temps de parole pour chacun signifie un « tour de table » d’une heure quinze !

Le nombre des langues officielles est désormais de vingt et il faut embaucher près de 800 personnes supplémentaires pour des services de traduction submergés. Cette curieuse Tour de Babel connaîtra forcément ses limites mais on ne peut à la fois souhaiter protéger nos langues et ne pas en garantir l’usage. Cela ne nous dispense pas, pour notre part, de mettre en œuvre une politique plus efficace de promotion de la langue française en Europe.

Enfin, la question de la sécurité de l’Europe paraît essentiel pour son avenir. On a vu en Espagne combien le terrorisme peut interférer dans la conduite des affaires. Saurons-nous y faire face par la construction d’un espace de sécurité et d’un outil militaire commun ?

Les réponses se font attendre parce qu’elles empruntent, ici aussi, les canaux de l’intergouvernemental et de la diplomatie traditionnelle.

Pourtant l’Europe de la défense avance plus concrètement qu’on ne le croit. Des contingents européens sont présents en Macédoine, bientôt en Bosnie. L’Eurocorps prend la relève en Afghanistan. L’armée européenne se construit lentement mais sûrement. Nos nouveaux partenaires y participent avec beaucoup d’enthousiasme. Même les Britanniques ont compris qu’on ne pouvait laisser l’Europe démunie, exposée comme un fruit mûr et appétissant, sans en défendre les valeurs et la richesse. C’est dire si la pression des circonstances et des citoyens permet les plus spectaculaires conversions !

Elle est singulière, en effet, cette Europe à vingt cinq, qui se revendique en modèle et doute d’elle-même à tout propos !

Cet élargissement nous a obligés à imaginer de nouvelles institutions. La Constitution de l’Union devrait lui permettre de fonctionner plus efficacement et de relancer la dynamique de l’intégration. Ce texte, qui demeure modeste, contient des dispositions et instaure des procédures qui constituent des avancées certaines. On a souvent dit que si l’Europe n’avance pas, elle recule. Nous pourrons le vérifier une fois encore. Par ailleurs le mouvement d’intégration économique devrait se poursuivre et c’est peut-être sur ce sujet que nous pouvons attendre les résultats les plus immédiats : libéralisation et développement des échanges vont conforter la force économique d’un espace européen plus grand. En quelque sorte l’élargissement redonne des espoirs à l’économie européenne et une légitimité à ceux qui veulent faire progresser l’Union politique.

De surcroît, le Traité constitutionnel s’intéresse véritablement aux citoyens de l’Union comme aucun des textes précédents ne l’avait fait. Les institutions seront plus transparentes et dotées de « visages » permettant de les personnaliser toutes, le parlement européen conquiert de nouvelles prérogatives. Autant de marches nouvelles sur le grand escalier démocratique ne peuvent qu’appeler de nouveaux progrès politiques.

Le vrai défi demeure bien, en effet, de bâtir une véritable Europe politique plus présente sur la scène mondiale. La singularité de l’Union européenne, c’est d’être en perpétuel devenir et de toujours hésiter à franchir les pas décisifs. La faiblesse de l’Union à vingt cinq c’est celle de sa trop faible dimension politique.

*
* *

Le cinquième élargissement est un événement considérable qui marque la réunification de l’Europe. Il clôt ce 20ème siècle de guerres et d’idéologies totalitaires au cours duquel notre continent s’est surpassé dans l’horreur. Après en avoir étudié toutes les facettes les plus techniques, ma conviction est faite : il représente pour l’Union une réussite et de nouvelles opportunités. La mécanique européenne que nous avons construite depuis 1950 est en mesure d’en transformer les défis en succès.

En entrant dans le 21ème siècle, cette nouvelle Europe découvre un monde nouveau, avec ses dangers et ses urgences, dont le caractère global relativise nos différences. L’Union européenne est capable d’y faire face si elle franchit le seuil de l’union politique, objectif que lui fixaient les Pères fondateurs.

Il est temps et c’est l’heure !


Cela nous impose la clarté et des décisions difficiles :

Quelle est notre réelle identité ? C’est la question des frontières.

Quelle est la force de notre volonté politique ? C’est la question des institutions.

Quelle est notre vision du monde ? C’est la question de notre ambition européenne, tant il est vrai que, sans elle, nous ne saurions être ambitieux pour la France.