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Mme Sandra Kalniete
LES PAYS BALTES ET L'EUROPE
séance du
lundi 22 novembre 2004
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Vice-Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,
Jai accepté linvitation dintervenir
à lAcadémie des Sciences morales et politiques
comme un grand honneur pour la Lettonie et pour moi personnellement.
Jincline respectueusement ma tête devant lancienne
histoire de cette institution. Comme tous les Européens,
je suis bien consciente de limportance de la contribution
de lAcadémie des Sciences morales et politiques
dans la dialectique de la pensée scientifique et sociétale
française et mondiale.
Tout dabord, je tiens à remercier chaleureusement
lAcadémie des Sciences morales et politiques
et son Président Michel Albert en particulier pour
cette invitation de vous présenter le sujet « Les
Pays baltes et lEurope ». Je considère
ce sujet de grande actualité, car les Etats baltes,
lEstonie, la Lettonie et la Lituanie après un
long éloignement ont enfin retourné en Europe,
mais pour de nombreux Européens leur présence
paraît encore marginale.
Jose espérer que ma contribution daujourdhui
va enrichir votre compréhension des Etats baltes et
de leurs relations parfois compliquées avec lEurope
au 20ème siècle ainsi que de leur place en Europe
enfin réunifiée.
Mesdames et Messieurs,
Plusieurs fois dans ma vie, jai eu loccasion dêtre
la première. Cest ainsi que jai été
parmi les premières femmes diplomates à travailler
au service diplomatique de la Lettonie après le recouvrement
de son indépendance tout au début des années
1990. Jai été la première femme
ministre des affaires étrangères de Lettonie
et hier jusquà minuit javais le grand honneur
et aussi limmense responsabilité dêtre
la première femme Commissaire de mon pays.
Il est difficile de réaliser la véritable ampleur
des changements quont vécu lEstonie, la
Lettonie et la Lituanie ces derniers temps. Je suis née
au goulag et a priori dès mon enfance jai été
prédestinée à la captivité. LHistoire
en a voulu autrement. Quarante années plus tard, jai
eu la chance dêtre parmi les leaders du mouvement
de libération nationale et de contribuer au recouvrement
de notre indépendance. Après le désespoir
de lépoque de la guerre froide et létroitesse
desprit régnant dans cet espace fermé
par le rideau de fer, jai pu pleinement vivre lampleur
de la réconciliation de lHistoire avec la géographie
grâce à la réunification de lEurope.
Cest justement mon vécu personnel qui ma
fait devenir une Européenne convaincue avec comme valeur
la plus importante, lesprit de tolérance et le
respect pour chaque être humain. Je suis convaincue
quaujourdhui pour les Etats baltes, comme pour
les pays de lEurope centrale et orientale, il ny
a pas dautre choix que celui dêtre membre
de lUnion Européenne, comme pour lUnion
Européenne il ny a pas dautre choix que
la poursuite de son projet de coopération et dintégration
vers une Union des Etats de plus en plus étroite. Ma
vision de lUnion Européenne est celle dune
union des Etats-Nations, conjuguant leur potentiel politique
et économique pour accroître leur influence dans
le monde.
Il y a quelques sept mois seulement, lEurope a fêté
sa réunification. Cet élargissement est un processus
de transformation profonde qui concerne les anciens Etats-membres
au même titre que les nouveaux. Il sagit en effet
de créer une nouvelle valeur ajoutée permettant
de renforcer le potentiel économique et politique de
lUnion Européenne sur le plan international.
Mais cet élargissement est aussi un enrichissement
culturel extraordinaire pour toute lEurope.
Je suis convaincue que ladhésion des 10 nouveaux
pays qui vivent une période de croissance notable apportera
également une forte impulsion au renforcement du rôle
de lUnion Européenne dans le monde. Les Pays
baltes partagent avec dautres Européens la conviction
que lEurope doit se moderniser et gagner dans sa compétitivité.
Cest justement lesprit de réformes, le
courage des gouvernements de prendre des décisions
parfois douloureuses et impopulaires qui caractérisent
les nouveaux Etats-membres. Nous sommes déterminés
à ne pas lâcher du lest sur cette dynamique des
réformes.
Chaque nouvelle adhésion apporte sa contribution singulière
au patrimoine particulièrement riche des langues, des
cultures et des traditions de lUnion Européenne.
Pour les Pays baltes qui ont vécu sous un régime
totalitaire, le droit à la diversité relève
dune valeur particulière. Pendant longtemps,
cest justement lopposé, limpératif
duniformisation, qui a régné dans lUnion
soviétique et que le régime totalitaire à
laide des répressions imposait à chacun
qui aurait osé penser dune autre manière
Pendant les 50 années doccupation soviétique,
nous lavons vécu jusquà lépuisement.
Aujourdhui plus que jamais nous sommes convaincus que
lesprit de tolérance, de compréhension
mutuelle et du respect de lautre doit rester le fondement
pour la coopération entre les peuples sur le continent
européen.
Mesdames, Messieurs,
Souvent dans mes discours jutilise le terme nous,
les Européens. Qui sommes-nous ? Comment notre
auto-identification nationale, même régionale,
cohabite-t-elle avec la conscience européenne ?
Est-ce quil y aurait une contradiction entre ces deux
identifications ?
Dans les Etats baltes ces questions ont été
omniprésentes durant toute la campagne du référendum
sur ladhésion à lUnion Européenne.
Ceci démontre la crainte, tellement inhérente
à la mentalité des petites nations et parfois
aussi des grandes, comme jai cru décerner aussi
en France, de voir perdre que ce soit la moindre parcelle
de ce qui leur est particulier et unique. Pour moi, comme
pour de nombreux intellectuels et hommes et femmes politiques
lettons, estoniens et lituaniens, il a toujours été
facile de répondre à ces questions car les fondements
de lEtat et de la Nation lettons sont profondément
ancrés en Europe. Les traits distinctifs de la Nation
lettonne se sont dessinés comme le fruit de la fusion
entre lhéritage des ancêtres baltes, du
folklore et de la mentalité paysanne. Ils ont été
forgés par les épreuves de lhistoire.
Cest notre identité originelle qui en devenant
lettonne est devenue également européenne. Selon
notre héritage, notre géographie et notre histoire
nous sommes des Européens. Or les Lettons, ne sont
devenus une Nation politique que lorsque le sentiment national
commun est devenu une part imprescriptible des idées
politiques, du système des valeurs et de lhéritage
culturel de lEurope moderne. La formation dun
Etat national a été le plus important pas franchi
par la Lettonie pour sintégrer pleinement à
la civilisation européenne.
Il est très important de prendre conscience des deux
facettes de notre identité : nous sommes des Français,
Allemands, Polonais ou Lettons et nous sommes des Européens.
Nous sommes tous à la fois des citoyens nationaux et
des citoyens européens. Il ne faut jamais oublier que
la vocation de lEurope nest pas seulement dêtre
une source de bien-être ou un marché commun.
LEurope est dabord un espace culturel où
sont nées les valeurs fondamentales de la civilisation
moderne. Cest en leur nom que les différents
peuples européens se sont réunis.
Tout au début du XXème siècle, le plus
grand poète et philosophe letton, Rainis avait déjà
une vision sur lavenir de lEurope très
similaire à celle qui a guidé plus tard les
pères fondateurs de la Communauté européenne.
Rainis considérait que les Etats nationaux vont
former des fédérations de plus en plus grandes
pour englober enfin des continents et lhumanité
entière. De cette fédération naîtraient
peut-être des nouveaux, plus grands peuples avec de
nouvelles langues. Or ce ne serait pas un cosmopolitisme mécanique,
mais des entités organiques et leurs unions. Cest
un long chemin qui doit être parcouru. On ne pourra
pas annoncer tout simplement dun jour à lautre
la fin du parcours.
Cest frappant de constater à quel point cette
vision correspond à lesprit du Traité
Constitutionnel signé à Rome le 29 octobre dernier.
Mesdames et Messieurs,
La région de la Mer baltique occupe une place particulière
dans leffacement de la division stalinienne de lEurope.
Il y a prés de 15 ans, que sur les rives de la mer
Baltique avec la chute du mur de Berlin commençait
le processus de la réunification de lEurope dont
lobjectif ultime fut la création dun ensemble
prospère et sûr. Au cours de la dernière
décennie, la région de la Mer baltique est devenue
lune des plus dynamiques de lEurope. Les pays
de la région du littoral comptent plus de 65 millions
dhabitants et les répercussions des événements
et des politiques réalisées dans la région
concernent directement plus de 120 millions de personnes.
La main duvre bien formée et linfrastructure
développée avec ses 76 ports nous permettent
de considérer cette région comme un espace économique
développé aussi au niveau global. Les perspectives
du développement laissent présager que le rôle
de la région de la Mer baltique dans lEurope
va accroître dans les années à venir.
Le fait que durant 50 années lEstonie, la Lettonie
et la Lituanie ont été rayées de la carte
mentale européenne, a créé une fausse
impression que ces pays sont quasi identiques. Le terme commun
des Pays baltes dans le lexique politique ne sest immiscé
quà la fin de la Première guerre mondiale
lorsque suite à la chute de lEmpire russe ont
vu le jour les Etats indépendants lEstonie,
la Lettonie et la Lituanie. Après loccupation
soviétique en 1940, cette expression a été
reprise par Moscou pour distinguer trois républiques
soviétiques baltes. Lorsque lEstonie, la Lettonie
et la Lituanie ont créé en 1988 dinfluents
mouvements de résistance populaire qui se tournaient
contre le régime communiste et progressivement montaient
en puissance la revendication du recouvrement de lindépendance
nationale, les journalistes, experts et hommes politiques
occidentaux dans le soucis de concision ont réintroduit
dans le langage international le terme des Pays baltes pour
décrire les événements révolutionnaires
au sein de lURSS. Ce terme est toujours largement utilisé
même si lEstonie, la Lettonie et la Lituanie font
de grands efforts pour démontrer au monde quelles
sont des entités singulières. En réalité,
leurs différences sont autant prononcées que
celles qui subsistent entre par exemple la France et lEspagne
ou encore la France et lItalie.
Le plan économique est certainement celui où
nous pouvons observer beaucoup de similitudes. Après
des années de réformes structurelles en profondeur,
les trois Etats baltes continuent à enregistrent des
taux de croissance exceptionnels. Le secteur privé
y a été considérablement renforcé
et joue un rôle essentiel dans les économies
nationales. En 2003, léconomie de la Lituanie
a augmenté de 9 % par rapport à lannée
précédente, alors que pour la Lettonie cet indicateur
a atteint 6,7 % et pour lEstonie, 4,7 %. Depuis
2000, cest la Lituanie qui se distingue avec les taux
dinflation moyens annuels les plus bas : en 2002
cet indicateur a été de 0,3 % et en 2003
la Lituanie a même eu la désinflation au niveau
de 1,2 %. LEstonie se situe au milieu avec un taux
dinflation de 1,3 % à la fin de lannée
2003, alors que la Lettonie à la fin de lannée
précédente a enregistré le plus haut
taux au niveau de 2,9 %. Les trois Etats voient aussi
une augmentation du déficit de leur compte courant :
en 2003 il a été de 6,5 % pour la Lituanie ;
de 9,1 % pour la Lettonie et de 13,7 % pour lEstonie.
Chaque pays a choisi sa propre politique monétaire,
le Lats letton est toujours rattaché aux DTS (Droits
de tirage spéciaux), alors que le 28 juin dernier lEstonie
et la Lituanie ont rejoint le mécanisme de change II.
La Lettonie envisage cette transition au 1er janvier 2005.
LEstonie sapprête à introduire leuro
au milieu de lannée 2006, la Lettonie lenvisage
au 1er janvier 2008 et la Lituanie, une année plus
tôt.
Mesdames, Messieurs,
Les relations entre lEurope et les trois Etats au cours
du XXème siècle ont été très
complexes, comme la été lhistoire
du continent européen dans son ensemble. Avec un grand
soulagement je constate que le siècle des bouleversements
sociaux et des guerres sanglantes qui restera marqué
dans lhistoire mondiale et de lEurope comme un
siècle de grandes, voire surhumaines épreuves,
est entré dans le passé pour toujours. Deux
régimes totalitaires, le nazisme et le communisme,
des révolutions, deux guerres mondiales qui ont ôté
plusieurs dizaines de millions de vies humaines ont été
un prix particulièrement lourd pour que les Européens
prennent enfin la conscience de la nécessité
de mettre en place de telles formes de coopération
économique et politique qui exclurait à tout
jamais la guerre comme un moyen pour résoudre des contradictions
ou des malentendus quelconques.
Pour la plupart des Européens occidentaux de ma génération,
la guerre et même ses conséquences relèvent
du niveau des connaissances théoriques. Moi, comme
la plupart des peuples de lEurope centrale et orientale,
nous percevons la guerre encore comme une expérience
personnelle puisque les Baltes ont été obligés
de passer plus de 50 années derrière le rideau
de fer et sous lemprise dun régime totalitaire
et sanglant. Pour nous, la Seconde guerre mondiale ne sest
véritablement terminée quavec la chute
du mur de Berlin et le retrait des troupes militaires de lEurope
orientale et des Pays baltes. Lorsque, il y a six mois et
21 jours, les 10 pays ont rejoint lUnion Européenne,
la page de la Seconde guerre mondiale a pu être enfin
définitivement tournée sur la carte géopolitique
européenne. Je ne dirai pas autant en ce qui concerne
les conséquences de cet ancien clivage dans les esprits
des Européens.
Cinquante années sont une période suffisamment
longue pour que ses conséquences soient présentes
dans les esprits encore longtemps. Elle a laissé des
marques profondes dans la conscience des Etats baltes qui
à lissu de la Seconde guerre mondiale avaient
perdu leur souveraineté nationale entièrement.
Or, dautres Etats de lEurope centrale et orientale,
grâce à la pression exercée sur les Soviétiques
par les Alliés, avaient réussi à garder
au moins une souveraineté symbolique. Il ny a
pas une seule manifestation publique en Lettonie, en Lituanie
ou en Estonie et jen ai participé à des
nombreuses, où les questions sur la grande trahison
des Occidentaux ne me seraient pas posées. De même,
quil ny a pas une seule rencontre où il
ne me soit reproché que les hommes politiques baltes
nont pas réussi à convaincre la communauté
internationale de condamner le régime communiste. Les
conséquences de la décision prise à Yalta
en 1945 et scellant le Pacte Molotov-Ribbentrop du 23 août
1939 qui laissait lEstonie, la Lettonie et la Lituanie
à lUnion Soviétique se font sentir encore
aujourdhui sous forme dun traumatisme permanent.
Il marque notre vision des relations internationales, notre
perception de la géopolitique et détermine nos
choix stratégiques en matière de politique de
sécurité et déconomie.
Le rideau de fer na pas seulement découpé
lEurope en deux parties, il a également pris
en otage le cours du temps car la captivité a suspendu
le développement naturel des Etats et des sociétés
de lEurope de lEst. Cependant, après la
chute du mur de Berlin il a y eu une grande accélération
du temps, autrefois suspendu. Nos Etats et nos Nations se
sont précipités pour récupérer
le temps perdu car chaque décision concernant les réformes
politiques, économiques et sociales devait être
prise dans un laps de temps très bref. Cétait
le seul moyen pour les Européens de lEst de sauter
dans le train qui des années auparavant avait quitté
la gare de lEurope sans eux. La mise en uvre des
réformes a été une tâche difficile,
liée souvent à une prise des décisions
impopulaires, pauvreté et malheur. Cependant ceci a
été plus facile à réaliser que
de surmonter la confusion née du décalage du
temps dans les esprits des gens, fatigués de réformes
interminables. Ma plus profonde conviction est que la réunification
de lEurope ne sera réellement réussie
que lorsque les dernières traces de cet ancien clivage
seront effacées dans notre for intérieur.
Ces différences se remarquent le plus lorsque les Européens
de lEst et les Européens de lOuest comparent
leurs perceptions de lhistoire du XXème siècle.
Cest une des dettes qua laissé le siècle
écoulé. Quand le rideau de fer a divisé
lEurope en deux après la Seconde guerre mondiale,
il a non seulement pris en otage les peuples de lEurope
de lEst, mais aussi exclu leur véritable histoire
de lhistoire commune de lEurope. LEurope
venait de se remettre du fléau de nazisme et il était
compréhensible quaprès le bain du sang
de la Seconde guerre mondiale elle a été trop
épuisée pour concéder une autre vérité
pénible. Celle qui consistait à admettre que
dans lautre partie de lEurope les exactions continuaient
et que derrière le rideau de fer le régime soviétique
poursuivait le démocide et le génocide contre
ses peuples et les peuples de lEurope de lEst.
Seulement après la chute du rideau de fer, les historiens
ont été autorisés à accéder
aux archives comprenant la documentation sur la terreur stalinienne
ainsi que les histoires personnelles des victimes qui confirmaient
la vérité que les deux régimes totalitaires,
le nazisme et le stalinisme ont été criminels.
La véritable histoire de lEurope de lEst
vaut absolument dêtre intégrée en
entier dans la Grande Histoire de lEurope qui autrement
resterait incomplète et partielle.
Je voudrais souligner que la nécessité davoir
une évaluation objective de lhistoire ne signifie
pas une revendication voilée de la réécrire,
comme le reproche à la Lettonie, ainsi quà
dautres peuples de lEurope de lEst la Russie.
En réalité, cette histoire navait jamais
été écrite car jusquà la
fin de la guerre froide lhistoire derrière le
rideau de fer a été mise au service de lidéologie
communiste et à la lutte des classes. LURSS sest
éclatée en 1991 mais jusquà ce
jour son successeur de droit, la Russie nie toute responsabilité
pour les crimes du régime stalinien et brejnévien
commis contre des millions de personnes innocentes et des
peuples entiers. La Russie est le seul pays qui ne reconnaît
pas le fait de loccupation des Etats baltes.
Je suis convaincue que la Russie devrait évaluer de
manière démocratique et objective son rôle
dans lhistoire tragique du siècle précédent.
Cest sa dette morale à lEurope. La réconciliation
avec lhistoire est un processus douloureux qui peut
bouleverser jusquà la profondeur de nos fondements.
Cest une séance de psychothérapie qui
est vécue simultanément au niveau individuel
et au niveau national. Or cest le seul moyen pour construire
lavenir sur des fondations saines. Lexemple de
lAllemagne nous démontre à quel point
le processus de réconciliation avec lhistoire
peut savérer bénéfique. LAllemagne
a procédé à son Mea culpa et la
fait non seulement pour les crimes de nazisme mais aussi pour
établir de nouvelles bases solides pour une Nation
et un Etat démocratiques. La République de lAfrique
du Sud a également entamé cette difficile voie
dauto purification après labolition du
régime dapartheid. La Commission de Vérité
est devenue loutil majeur pour la réconciliation
nationale. Depuis 14 années, les Pays baltes sont de
nouveau maîtres de leur histoire. La Lettonie, à
même titre que lEstonie et la Lituanie, a commencé
la recherche de la vérité historique non seulement
par létude des crimes commis par les régimes
doccupation soviétique et nazi, mais aussi par
la prise de conscience de la participation de ses propres
compatriotes dans lextermination des Juifs organisée
par les occupants nazi ainsi que dans les répressions
organisées par ces deux régimes contre la population
civile. Pour devenir un Etat normal dont les ressortissants
ne seraient pas pourchassés par les fantômes
du passé et tentés par les déviations
vers lautoritarisme, aucun pays na point dautre
choix que de se réconcilier avec son passé.
Je suis chagrinée par le fait que 15 années
après la chute du mur de Berlin, le régime communiste
et son idéologie ne sont pas encore condamnés
par la communauté internationale. Par une inertie inexplicable,
la terreur sanglante stalinienne ne provoque pas dans la conscience
des Européens la même révolte viscérale
comme les crimes commis par Hitler. Ceci pourrait éventuellement
trouver une explication dans labsence dimages
visuelles et manque dinformation suffisante qui ôterait
aux crimes du communisme leur véritable ampleur. A
plusieurs reprises jai pu décerner un ennui caché,
voire même un mécontentement, lorsque jaborde
ce sujet de manque de conséquence que nous pouvons
observer assez souvent. Permettez-moi de vous en mentionner
quelques exemples.
Est-ce quil serait pensable quun ancien membre
du parti nazi devienne membre du Parlement Européen ?
Je crois quil ny aurait pas un seul haut couturier
qui serait tenté dutiliser luniforme SS
et la croix gammée comme une source dinspiration
stylistique pour le prochain défilé de mode,
alors que les manteaux cuir tchékistes et les étoiles
rouges en servent souvent de motifs dinspiration. Est-ce
quun publiciste quelconque penserait à utiliser
les portraits dHitler et de Mussolini pour promouvoir
un produit alors que les portraits gigantesques de Mao, de
Staline et de Lénine qui en 1997 ont orné les
stations du métro parisien paraissaient à lopinion
publique appropriés pour une campagne publicitaire ?!
La publication du Livre noir du communisme a provoqué
un tollé de la part dune partie des socialistes
français qui considéraient les faits mentionnés
comme une grande exagération.
Durant les années après la chute de lURSS
les historiens et experts occidentaux ont étudié
les archives soviétiques autrefois inaccessibles. Sur
la base de ces documents, des volumineuses monographies ont
été publiées. Les faits qui y sont reflétés
sont choquants même pour nous qui avons vécu
dans ce régime. Les auteurs de ces monographies, comme
Simon Sebag Montefiore [Stalin : The Court of the
Red Tsar], Antony Beevor [Berlin : The Downfall
1945], Robert Service [Lenin. A Biography], Anne
Applebaum [Gulag] ont substantiellement complété
les connaissances des pages dhistoire qui nous semblaient
déjà être bien connues. Au centre de ces
publications se trouvent les destins des victimes des guerres,
des révolutions et du génocide. Je me rejouis
que la tradition historiographique de justifier au nom de
la raison dEtat toutes les exactions et tous les sacrifices
humains ny est plus la seule ligne directrice. Ce changement
conceptuel est très important pour lEurope de
lEst et les Pays baltes car pour nous lhistoire
du XXème siècle est lhistoire des perdants
avec ses contradictions, ses déviations et sa cruauté
particulière.
Grâce à ces nouvelles publications, les intellectuels
ôtent timidement le voile pudique permettez-moi
dutiliser cette expression que jai reprise de
Simone Veil ce voile pudique, qui durant des décennies
avait estompé à la communauté internationale
une perception objective de lampleur réelle des
crimes du communisme. Le rôle des intellectuels a toujours
été de sensibiliser lopinion publique.
Alors, la prochaine étape appartient aux hommes politiques.
La résolution prise cette année par le groupe
des partis populaires européens sur la condamnation
du communisme nest que le premier pas dans cette direction.
Mesdames et Messieurs,
Je crois fermement en avenir de lEurope. Nous, les Européens,
nous avons démontré notre capacité de
tirer des leçons de nos erreurs du passé. Nous
avons non seulement reconnu et accepté le droit à
la différence comme lune des valeurs essentielles
de lEurope, mais nous avons établi un cadre politique
approprié pour préserver cette valeur. Nous
avons créé une Union singulière, une
Union des Etats et des Nations, au sein de la quelle la coopération
suit les principes de la tolérance, du respect et de
la compréhension mutuelle et où tous les désaccords
sont résolus par des moyens pacifiques. LEurope
a réussi à surmonter sa damnation historique
pour des guerres incessantes entre les voisins et est devenue
un continent de paix et de sécurité durables.
Les Etats baltes ont rejoint lUnion Européenne
au moment crucial pour lavenir de lEurope. Le
29 octobre dernier les représentants des Etats-membres
ont signé le Traité constitutionnel. En tant
que ministre des Affaires étrangères, jai
eu lhonneur de participer aux travaux de la Convention
et à la Conférence intergouvernementale. Or,
il est inquiétant de constater quà lheure
actuelle le processus vers une plus grande intégration
ne rencontre pas dans la perception des Européens un
écho aussi optimiste. Bien au contraire, les sondages
démontrent une montée en puissance deuroscepticisme.
Le fait quun tel ressentiment se renforce également
dans les Pays baltes trouve son explication dans le choc lié
à ladhésion. Un phénomène
similaire a pu être observé en Suède,
en Autriche et en Finlande en 1995. Je minquiète
de la montée deuroscepticisme dans les Etats-fondateurs
de la Communauté Européenne ce qui signale que
pour les Européens le projet européen a perdu
de son pouvoir mobilisateur. A cause dune communication
maladroite, ce projet se dissout dans les détails techniques.
Une grande partie de responsabilité y revient aux responsables
européens. Est-ce quil aurait été
imaginable quen 1950, en 1955 ou encore en 1960 les
discours des dirigeants européens et les préoccupations
des citoyens seraient davantage liés à des questions
techniques comme la libre circulation des personnes, les délocalisations
des entreprises, le dumping fiscal etc., laissant bien derrière
la dimension politique de la construction européenne ?
Non, à lépoque, les souvenirs des misères
de la guerre étaient encore trop forts et il ny
avait rien de plus important que dassurer une paix durable
en Europe. Cet objectif na rien perdu de sa pertinence
encore aujourdhui, simplement, il a acquis des nouvelles
dimensions. Comme la génération des fondateurs
de la Communauté Européenne, les Européens
daujourdhui et de demain doivent en permanence
garder à lesprit lobjectif de la paix et
de la stabilité dans le monde. Même si la culture
de coopération interne de lUnion Européenne
a anéanti tout risque de conflit entre ses membres,
ils peuvent néanmoins surgir sur les frontières
externes de lUnion ou ailleurs. Le conflit dans les
Balkans nous a cruellement rappelé cette réalité.
Pour cette raison, je forme des grandes attentes par rapport
au développement de la politique européenne
de voisinage. Son objectif est de faire partager aux pays
voisins les bénéfices de lélargissement
pour renforcer la stabilité, la sécurité
et le bien-être pour lensemble des populations
concernées. Cette politique doit éviter la création
de nouveaux clivages entre lUnion européenne
élargie et ses voisins et leur offrir la possibilité
de participer à diverses activités de lUnion
dans le cadre dune coopération politique, sécuritaire,
économique et culturelle renforcée.
De même, je vois un risque de dilution en suivant la
logique de lEurope à deux vitesses. Ladoption
du modèle de lEurope à deux vitesses pourrait
freiner la consolidation de la conscience européenne
commune après lélargissement. Quest-ce
qui est plus important : une Europe solidaire servant
de solide base pour le développement futur ou, au contraire,
un noyau trop bien intégré qui provoquerait
un clivage entre les anciens et les nouveaux compatriotes ?
Il ny a aucun doute, mon choix est celui dune
Europe solidaire.
LEurope à deux vitesses signifierait le renoncement
de lidée de solidarité. Jusque-là,
les Etats membres plus forts contribuaient à intégrer
les Etats moins avancés, et en le faisant renforçaient
aussi leur propre poids. La création dune Europe
à deux vitesses pourrait se traduire par une mise à
lécart des pays moins avancés afin que
les pays plus avancés puissent avancer au pas souhaité.
Cest un scénario dangereux pour lavenir
de lEurope. Si nous ne faisons pas defforts pour
léviter, le modèle de lEurope à
deux vitesses risquerait de se traduire par la formation de
trois groupes différents :
- le cercle des Etats-membres de lUnion Européenne
de première vitesse;
- le cercle des Etats-membres de lUnion Européenne
de deuxième vitesse coopérant
davantage avec les Etats-Unis;
- et la Russie. Un tel scénario rappelle dangereusement
la géopolitique du XXème siècle dont
les conséquences nous pèsent encore aujourdhui.
Il faut tenir compte que la montée en puissance du
modèle de lEurope à deux vitesses pourrait
affaiblir linfluence de lUnion Européenne
comme acteur politique et économique sur la scène
mondiale par rapport aux Etats-Unis, la Chine ou dautres
pôles. La force de lUnion Européenne réside
dans la synergie des ressources des Etats-membres. Des Etats
forts forment ensemble une Europe forte et unie. Il est crucial
que tous les partenaires adhèrent entièrement
à ce processus.
La description des relations entre les Pays baltes et lEurope
ne serait pas complète sans évoquer le question
des relations entre lUnion Européenne et les
Etats-Unis ainsi que de lUnion Européenne et
la Russie.
Mesdames et Messieurs,
Les points de vue de lUnion Européenne et des
Etats-Unis des fois divergent, parfois même sur des
questions essentielles. Cependant, nous devrions toujours
garder à lesprit que les Etats-Unis sont et resteront
pour lUnion Européenne le partenaire stratégique
le plus important car nos valeurs proviennent de la même
source, le siècle des Lumières. Le partenariat
entre lEurope et les Etats-Unis a été
renforcé par la lutte contre le communisme et le national-socialisme.
Aujourdhui comme hier, les Européens et les Américains
sont au service des valeurs démocratiques. Les Etats
baltes sont déterminés à contribuer à
rapprocher les opinions de lUnion Européenne
et des Etats-Unis dans des questions où les points
de vue des deux partenaires divergent.
La participation de la Russie aux projets européens
est importante aussi bien pour la région de la Mer
baltique que pour le continent entier. Les changements positifs
dans la région de la Mer baltique après lélargissement
de lUnion Européenne et de lOTAN constituent
une bonne base pour intensifier le dialogue entre les Etats
baltes et la Russie. LEstonie, la Lettonie et la Lituanie
se déclarent prêtes à apporter leur expérience
et leur expertise à lapprofondissement du dialogue
entre lUnion Européenne et la Russie.
Mesdames, et Messieurs les Académiciens,
En conclusion de ma communication, je voudrais rappeler que
les Communautés Européennes ont été
créées pour mettre fin aux guerres entre les
voisins sur notre continent. LAlliance Atlantique a
été fondée pour défendre les valeurs
démocratiques contre le totalitarisme soviétique.
La poursuite du partenariat entre ces deux organisations est
une question de paix, de stabilité et de prospérité
dans lavenir. La réunification de lEurope
doit servir dexemple au reste du monde pour démontrer
comment à laide des moyens pacifiques nous pouvons
contenir et anéantir tout risque de menace et de conflit
potentiel. Je considère que la meilleure contribution
que les Européens puissent apporter pour le renforcement
de la paix dans le monde est le succès du projet de
lintégration de lEurope.
Je voudrais conclure par une vision de lEurope unie
qui date du 19ème siècle, celle de Victor Hugo,
membre véritable de lAcadémie Française,
présentée au Congrès de la Paix de 1849 :
« Un jour viendra où vous France, vous Russie,
vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes
les Nations du continent, sans perdre vos qualités
distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous
fondrez étroitement dans une unité supérieure... »
Quelle vision prophétique !
Je vous remercie de votre attention.
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