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M. Pascal Lamy
Les politiques communes
et l'Europe dans la mondialisation
séance du lundi 29 mars 2004
Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Vice-président,
Mesdames et messieurs les académiciens,
Mesdames et messieurs,
Permettez-moi tout dabord de vous dire combien je me
sens honoré de mexprimer aujourd'hui devant une
si noble assemblée, héritière du projet
des Lumières et fidèle compagne de la construction
démocratique de la France.
Cette fidélité, je veux la retrouver dans le
thème que lAcadémie a choisi de développer
en cette année 2004 : LEurope. 2004, année
dun élargissement historique qui offre à
lEurope des retrouvailles avec lautre moitié
delle-même. Or lEurope, comme la démocratie,
est un projet de tous les jours.
Introduction
Cest particulièrement vrai alors quelle
est confrontée, aujourd'hui, à un monde nouveau.
Nouveau, et en tout cas différent de celui qui a présidé
à sa naissance. Ce monde, celui de la mondialisation,
est dabord un monde dinquiétudes même
sil peut être aussi un monde despoir.
Le défi pour lEurope est désormais de
répondre aux défis de ce nouveau monde. Il sagit
pour lEurope de répondre enfin au projet qui
est le sien depuis ses origines. Celui de Jean Monnet, dont
nous venons de célébrer le 25ème anniversaire
de la mort il y a quelques semaines, et qui écrivait,
et je le cite, que la Communauté nest quune
« étape vers les formes dorganisation
du monde de demain ».
LUnion européenne sest dotée pour
cela dinstruments : des dispositifs de gouvernance
inédits dune part et de politiques communes à
ses Etats membres dautre part. Mais pour faire vivre
à la fois ces instruments et ces politiques, pour faire
de lEurope le bon échelon dintervention
dans la mondialisation à lextérieur de
ses frontières et un espace de justice, de développement
et de croissance à lintérieur, elle a
surtout besoin dun projet. Ce projet, je crois, cest
celui dune mondialisation maîtrisée
Un monde nouveau : dune Europe lautre
Ce monde nouveau, ce monde de la mondialisation qui infuse
jusque dans nos intimités quotidiennes, cest
le nôtre. La construction européenne a accompagné
son émergence, fruit dune triple scansion, dun
triple bouleversement.
Premier bouleversement : la guerre, ou plutôt les
guerres qui ont déchiré le continent de 1914
à 1945, et qui ont fait vaciller le monde. Depuis Verdun,
depuis Auschwitz, nous savons, comme la écrit
Paul Valéry dès 1919, que nos civilisations
sont mortelles. Sur les ruines de celles-ci, les pères
de lEurope ont fait le pari de lunion des peuples
pour réussir lavenir, c'est-à-dire pour
réussir la Paix.
Deuxième bouleversement : il est dampleur
géopolitique. Il commence avec la chute du Mur de Berlin,
continue avec la fin de lUnion soviétique, et
se poursuit aujourd'hui avec la multiplication des foyers
dinstabilité. Laprès-guerre froide
est encore devant nous, et nous ne sommes pas encore parvenus
à y faire face.
Le troisième bouleversement est celui de la mondialisation,
ce processus dinterdépendance croissante de tous
les peuples de la planète. La mondialisation touche
aujourd'hui lensemble des dimensions de la vie de nos
sociétés. Elle est la forme que prend aujourdhui
le capitalisme de marché dont le développement
pluriséculaire a atteint un stade dexpansion
inédit, dans sa dimension géographique et dans
ses ramifications sociales et sociétales.
Désormais, nombre des questions qui nous préoccupent
se posent à léchelle mondiale. Elles ne
peuvent plus être prises en charge par les politiques
nationales. Je pense par exemple à la raréfaction
des ressources énergétiques, à la destruction
de la biosphère, à la diffusion des pandémies,
à la volatilité des marchés financiers,
ou aux mouvements migratoires internationaux fruits de la
pauvreté ou des instabilités politiques systémiques.
Et, bien sûr, je pense aussi au terrorisme.
Car la mondialisation, cette lame de fond de lhistoire,
a ses versants lumineux une force créatrice
de richesses, de croissance et dinnovation mais
aussi ses versants sombres elle se nourrit de dégradation
sociale, culturelle, environnementale ou politique.
Et parce quelle est globale, parce que désormais,
comme nous lont rappelé les sinistres attentats
de Madrid il y a quinze jours, les problèmes du monde,
désormais, nous concernent tous. Aujourd'hui, plus
de doute, ny a plus de sanctuaire.
Face à ce monde, inquiétant sous bien des aspects,
trois attitudes sont possibles :
Première attitude : une échappée
vers les utopies, cest-à-dire vers un monde
qui nexiste pas. Et le XXème siècle
a trop vu la force destructrice que certaines utopies pouvaient
engendrer.
Deuxième attitude : lacceptation de lordre
du monde tel quil est, voire lencouragement
de sa perpétuation. Cest celle de certains
des citoyens du monde, une minorité, qui bénéficient
des logiques actuelles de la mondialisation, et pour qui
tout projet de régulation est haïssable.
Troisième attitude : une volonté dagir
sur lordre historique du capitalisme mais aussi sur
les logiques de puissance et de domination à luvre
dans le monde. Pour que la mondialisation, maîtrisée,
se fasse au bénéfice de tous. Cette démarche
est celle qui, je crois, a présidé à
la fondation européenne.
Or, que constatons-nous ? Une faille. Une faille entre
ces questions nouvelles, dordre global, et nos moyens
pour y répondre.
Dune part, les formes dorganisation séculaires
de nos sociétés, celles des Etats-Nations, sont
désormais en partie inadaptées aux défis
des temps de la mondialisation.
Dautre part, notre système de gouvernance internationale
est inadapté. Dabord, il est incomplet :
le tissu des institutions et des organisations internationales
est troué. Pas dOrganisation mondiale de lenvironnement.
Pas dAgence internationale des Migrations. Quand elles
existent, ces institutions sont contestées. Et ceci
à deux titres : soit au titre leur inefficacité,
soit à celui de leur illégitimité. Permettez-moi
dillustrer mon propos de deux exemples : on reconnaît
indéniablement une certaine légitimité
à une institution comme lAssemblée générale
de lONU, qui rassemble la quasi-intégralité
des Etats de la planète ; mais les décisions
quelle prend sont largement bafouées. A contrario,
une Organisation comme lOrganisation Mondiale du Commerce
bénéficie dune certaine efficacité
grâce à son tribunal commercial, mais sa légitimité
comme forum de législation internationale est dénoncée
par une partie de lopinion publique.
Or, il y a urgence. Ou, plutôt, il y a des urgences :
urgence pour lavenir de la planète, urgence pour
les populations les plus démunies et les plus exposées,
urgence pour nos démocraties déstabilisées,
notamment par le vote populiste, par une mondialisation qui
laisse beaucoup de nos concitoyens désemparés,
dépossédés.
Face à ce monde nouveau, si nous croyons vraiment à
la démocratie, nous avons besoin de prendre en charge
notre destin collectif autrement. La construction européenne,
qui a anticipé dès sa fondation ce nouveau monde
est, je le crois, lune des réponses possibles.
Le Janus européen : lEurope au risque de
lEurope ?
Ce « monde de demain », cest
notre monde daujourd'hui.
Le projet européen des lendemains de la seconde guerre
mondiale, né de laffrontement des passions nationalistes
et totalitaires, a anticipé ce monde demblée.
Construire un projet pour lEurope signifiait aussi construire
les moyens pour celle-ci dagir dans le monde.
Ce projet était celui de la paix. Et pour inventer
la paix, forts de léchec de la Société
des nations, les Européens de lépoque
ont choisi de mettre en commun à la fois des secteurs
économiques stratégiques et des politiques décisives.
Ils ont fait le pari que les solidarités de fait qui
sétabliraient entre Européens formeraient
un socle plus solide que dimprobables déclarations
politiques. Cest ce quils firent, avec la Communauté
Economique du Charbon et de lAcier dabord, avec
les premières politiques communes inscrites dans le
Traité de Rome ensuite.
Dès lors, un saut décisif était franchi.
En mettant en mouvement le concept de communauté, les
pères de lEurope sortaient les nations de la
logique internationale que lon désigne
en Europe sous le vocable dinter-gouvernemental
pour les faire entrer dans une logique communautaire, fondée
sur des institutions autonomes et des politiques communes.
Ces politiques communes politique commerciale, politique
agricole, politique de la concurrence, politique structurelle
sont donc lun des fondements de la solidarité
européenne. Face à des réalités
qui sexpriment en termes globaux, elles sont autant
dinstruments disponibles pour permettre à lEurope
de répondre aux défis de la mondialisation.
Prenons lexemple de la politique commerciale. En décidant
de mettre leurs frontières extérieures en commun
en 1957, les Européens, de fait, fédéraient
leur politique commerciale extérieure. Ils confiaient
à la Commission européenne la charge de proposer
une politique commune et de mener les négociations
internationales nécessaires en leur nom. Les choses
nont que peu changé depuis. Comme Commissaire
au Commerce, je négocie au nom des quinze et bientôt
vingt-cinq Etats membres de lUnion, en fonction dun
Mandat qui mest confié par le Conseil des ministres
devant lequel je rends compte. Le Parlement européen
nest pas encore constitutionnellement associé
à cette politique mais je lui rends déjà
compte régulièrement. Lassociation à
part entière du Parlement aux discussions sur les politiques
commerciales internationales devrait dailleurs être,
je le souhaite, lun des acquis du futur Traité
constitutionnel.
Avoir une politique commune, avec une seule bouche qui parle
au nom de lUnion, est ce qui nous permet, à nous
Européens, de peser sur la scène mondiale dun
poids économique et politique déterminant, égal
à celui des Etats-Unis par exemple. Unis, nous sommes
plus forts pour défendre nos intérêts
et pour peser dans le sens de nos choix, par exemple en faveur
de la négociation multilatérale ou de politiques
préférentielles pour les pays les plus démunis.
Les politiques communes permettent donc de donner aux Etats
des moyens quils auraient perdu sans lEurope.
Cest vrai pour la politique commerciale sur la scène
extérieure, cest également vrai pour la
politique agricole commune qui, même avec les réformes
que lEurope a lancé depuis une dizaine dannées
pour ne plus affecter les autres agricultures par nos subventions,
nous a permis de préserver notre agriculture européenne.
La même démonstration pourrait être faite
en matière de politique de concurrence encadrer
notre marché intérieur par des règles
ou de politique structurelle assurer des formes
de redistribution entre régions riches et régions
pauvres en Europe.
Cette capacité à construire à léchelle
européenne les nouveaux instruments dont ont besoin
les Etats, cest finalement ce que lon appelle
la méthode communautaire. Elle se fonde sur quatre
principes de gouvernance, quatre innovations dans un ordre
international figé, figé depuis les débuts
du XIXème siècle.
Cest dabord la primauté du droit européen
sur les droits nationaux. Celle-ci sest progressivement
construite par la jurisprudence, et son inscription dans le
futur texte de constitution européenne reste un enjeu
dimportance. Cette supranationalité est garantie
par la Cour de justice européenne dont les décisions
simposent aux ordres juridiques nationaux.
Cest ensuite la subsidiarité, qui organise
la répartition des compétences entre le niveau
de lUnion et celui de ses Etats membres. Elle veut que
les compétences de lUnion restent « subsidiaires »
par rapport à celles des Etats membres ou de leurs
collectivités constituantes et ne sappliquent
quaux matières où lefficacité
le commande. Par exemple, la compétence européenne
est forte dans le domaine économique contrôle
de la concurrence, normes de marché, négociation
commune dans le domaine du commerce international tandis
que les politiques déducation ou de sécurité
sociale restent de compétence nationale.
Cest encore le principe majoritaire revisité,
qui associe la légitimité des Etats à
celle des peuples, via le Conseil des Etats membres dune
part et le Parlement européen de lautre. Au Conseil,
les Etats votent le plus souvent en fonction de leur poids
démographique, à la différence du parlement
où les votes se prennent à la majorité
« simple ». Pour reprendre limagerie
constitutionnelle française, aux côtés
dune « première chambre »,
le Conseil, sest progressivement imposée une
« seconde chambre», le Parlement européen,
élu au suffrage universel depuis 1979. Celui-ci partage
désormais le pouvoir législatif, le pouvoir
budgétaire, et le pouvoir de contrôle politique
sur la Commission européenne.
Le monopole de linitiative, enfin, est conféré
à la Commission. Comme tiers de confiance dans le système
des Etats, elle est là pour réduire la méfiance
propre au système des relations interétatiques.
Elle a pour charge de dégager lintérêt
commun général. Et le privilège de proposer
ce que commande cet intérêt général
lui revient. Cette invention encore souvent méconnue,
fut, à mon sens, décisive. Et cest grâce
avec elle que les grandes étapes de la construction
européenne ont pu être franchies : celle
du marché intérieur, compromis entre libéralisation
et élaboration de règles communes ; celle
de leuro, compromis entre les idées monétaires
des différents Etats membres ; celle de la politique
commerciale extérieure européenne lune
des plus intégrées de lUnion , compromis
entre des visions plus libérales ou plus protectionnistes
de l'échange commercial.
Ces politiques, fondées sur des institutions et
une méthode révolutionnaires, ont ainsi construit
une Europe qui avait toujours un projet davance.
LEurope a longtemps été portée
par une vision messianique de son projet. Or, la vision davenir
semble sêtre grippée dans le milieu des
années 1990. Dune certaine manière, la
construction de leuro fut la dernière réalisation
de cette Europe-là. Depuis, force est de constater
que lEurope est en manque de projet. Or, sans projet,
elle ne peut plus répondre aux enjeux de la mondialisation
et définir les nouveaux instruments jentends
par là les nouvelles politiques dont elle a
besoin.
Le danger est là. Sans projet, lEurope de demain,
à vingt-cinq et plus, se fera au risque delle-même,
cest-à-dire au risque de trahir son projet originel.
Elle ne sera quune Europe « grand marché »,
un espace de discussion intergouvernemental dans lequel se
déferont les politiques un ensemble sans âme.
Sans « culture » dirait votre Secrétaire
Perpétuel.
Quelle Europe pour le monde au XXIème siècle ?
Or, si lEurope veut exister au XXIème siècle,
si elle veut être une réponse à la mondialisation,
elle ne doit pas se limiter aux acquêts. Car la mondialisation
nattend pas. Et de nouveaux acteurs apparaissent déjà
sur la scène mondiale. La Chine ou lInde, ces
puissances démographiques daujourd'hui
tandis que lEurope vieillit sont des puissances
économiques et politiques de demain.
Souhaitons-nous assister impuissants à notre déclin,
pour reprendre lexpression de Jacques Delors devant
votre assemblée, ou nous donner les moyens dêtre
toujours un acteur du monde de demain ? Cest aujourd'hui
que nous devons décider.
Alors, arrêtons-nous un instant et écoutons ce
que nous disent nos concitoyens. Tous les sondages indiquent
la même chose : les Européens ne veulent
pas moins dEurope. Mais ils naiment pas beaucoup
celle-là. Ils aimeraient une Europe qui réponde
à leurs attentes davantage quà une nécessité
rabâchée. Cest cette attente non satisfaite
qui nourrit en partie, selon moi, la courbe grandissante des
mécontentements, des euro scepticismes, des tentations
populistes.
Et que demandent les Européens ? Dabord,
une Europe de la croissance et de la solidarité quavait
semblé leur promettre leuro. Ensuite, une Europe
capable de peser politiquement dans le monde, quavait
semblé leur promettre le traité de Maastricht.
Des promesses non tenues, en effet : car créer
des politiques communes, donner de nouvelles compétences
à lEurope, cest donner à lEurope
les moyens dexercer ces compétences. Or, dans
le cas de la politique extérieure par exemple, nous
avons fait semblant de créer une politique européenne
extérieure commune tout en maintenant lunanimité
des Etats membres pour décider. Voilà lorigine
de notre illusion collective : car le vote à lunanimité
revient de fait à interdire toute politique. Il est
toujours facile à quinze, et a fortiori à
vingt-cinq, de trouver un Etat pour brandir son veto. Maintenir
lunanimité dans une politique, cela veut donc
dire que lon ne délègue pas cette compétence
à lUnion. Cest le faux-semblant de Maastricht,
en matière de politique étrangère et
de sécurité commune, et dont ont amèrement
pris conscience les Européens lan dernier, avec
le conflit irakien, pour ne pas parler de notre impuissance
au Moyen Orient.
Ne nous étonnons pas de cette amertume car ce que les
citoyens européens demandent, je crois, cest
que lEurope se donne un projet et des moyens pour agir
dans la mondialisation.
Quel doit-il être, ce projet qui recréerait un
lien affectif, sentimental, émotionnel qui remettrait
lUnion européenne en ligne avec les attentes
et qui semble introuvable à beaucoup ? Il devrait,
selon moi, sarticuler autour de trois axes.
Premier axe : Une Europe de la croissance, capable
dexploiter pleinement les politiques et instruments
quelle a construits jusquà présent.
L'Europe na pas à se mêler du détail
des réformes sociales, mais elle doit se mêler
de la fixation des grands choix macro économiques de
demain. Car avec leuro, nos destins sont désormais
liés les uns aux autres. Il est donc temps dengager
une harmonisation réelle de nos politiques économiques
et budgétaires, pour recueillir enfin les promesses
de leuro . Ces promesses, c'est lespoir dune
croissance plus forte. Jinsiste : seule cette harmonisation
peut nous permettre dexploiter pleinement ce potentiel
de croissance. Cette coordination doit être très
forte mais limitée aux variables essentielles de nos
économies : la croissance, linflation, le solde
structurel global des finances publiques de la zone euro
notamment en acceptant des différenciations entre Etats
en fonction de leur situation dans le cycle économique,
de leurs besoins dinvestissement, du montant de leur
dette y compris la dette implicite liée au vieillissement.
Car notre immobilisme actuel est lourd de conséquences :
sur la scène intérieure, il engendre une perte
de croissance, c'est-à-dire une perte des moyens de
lutte contre le niveau de chômage ; du côté
budgétaire, il nous interdit de confirmer nos choix
en faveur de la pérennité de nos systèmes
de solidarité ; sur la scène extérieure,
le risque que nous courons est celui de la perte de compétitivité,
dattractivité, de capacité dinnovation
et, partant, de potentiel de développement de nos sociétés.
Lurgence est donc là, une fois de plus. Celle
de lemploi. Celle du capital humain qui sera, demain,
la seule vraie « richesse des nations ».
Cette Europe de la croissance doit également se fonder
sur une politique plus volontaire en faveur de la recherche
et des réseaux de toute nature. Nous devons être
prêts à des investissements massifs car la plus-value
européenne est irremplaçable. Il sagit
moins de substituer laction européenne à
celle des Etats que de les compléter là où
ils sont démunis. De ce point de vue, chaque euro investi
au niveau européen dans la recherche compte double
car il permet aux intelligences de se fructifier les unes
les autres. Chaque euro investi dans les infrastructures transnationales
ouvre territoires, sociétés, économies
vers des horizons complémentaires dont chaque citoyen,
chaque collectivité, chaque entreprise a besoin, en
matière de transports, de connexion des réseaux
dénergie ou de circulation des services.
Deuxième axe : une Europe de la solidarité.
Bien sûr, il sagit de continuer la politique de
cohésion européenne, c'est-à-dire la
redistribution de fonds européens vers les territoires
les plus défavorisés. Mais il nous faut aussi
être capable d'anticiper les changements économiques
et sociaux engendrés par la mondialisation. Cette politique,
fondée sur un dialogue social approfondi et de vrais
accords de changement, doit disposer dinstruments, y
compris financiers, pour accompagner les bouleversements que
connaissent nos économies.
Mais il sagit également de laisser aux Etats
des moyens autonomes et, à ce titre, de traiter la
concurrence fiscale. Nous devrions adopter un impôt
européen qui serait un impôt sur les sociétés.
Il remplacerait lembrouillamini du système actuel
de financement de lUnion européenne et, surtout,
il obligerait à mettre fin à la concurrence
fiscale actuelle à laquelle se livrent les Etats européens
du fait de niveaux de fiscalités dentreprises
très variés.
Enfin, je crois que notre Europe de la solidarité a
besoin d un véritable statut européen
du service public. Cela passe par laffirmation des principes
du service public : égalité, universalité,
continuité, accessibilité et neutralité.
Les notions dinteropérabilité et de développement
des infrastructures seraient aussi inscrites plus clairement
dans le périmètre du service dintérêt
général au niveau communautaire. Cest
ce qui pourrait donner, notamment, une base plus précise
pour asseoir la légitimité de lintervention
publique en faveur des réseaux trans-européens.
Et la réflexion sur des services dintérêt
général au niveau européen devrait permettre
de mieux garantir la liberté de choix et dexpérimentation
des collectivités territoriales dans ce domaine.
Troisième axe : une Europe engagée en
faveur du développement durable.
Le développement durable est, pour moi, fondé
sur trois piliers : un pilier économique, un pilier
social, un pilier environnemental. La cohésion de ces
trois piliers doit constituer le fondement sine qua non
de notre conception de la sécurité. Bien entendu,
lévolution actuelle du terrorisme international
doit également nous conduire à avoir une approche
sécuritaire. Mais ne nous trompons pas sur les causes
de celui-ci, ni sur les réponses à lui apporter.
Promouvoir ce modèle de développement durable
est une question de volonté, de représentation
de ce que nous voulons faire dans le monde, de linfluence
de la « puissance », comme on
dit à Paris.
Avec 450 millions dhabitants et un quart de la production
mondiale, le décalage entre le poids économique
et le poids politique de lEurope est patent. Le réduire
pour mieux peser sur les choix économiques et politiques
qui déterminent à long terme sa prospérité
et sa stabilité, mais aussi celle du reste du monde,
est une priorité. LEurope doit devenir un partenaire
mondial à part entière.
Trois chantiers souvrent dans limmédiat :
- avec lélargissement, celui de la construction
dune politique de voisinage avec nos voisins, à
lEst et en Méditerranée, pour un développement
régional densemble ;
- une représentation unie de lUnion dans les
institutions financières de Bretton Woods (Fonds
Monétaire International et Banque mondiale) afin
dassurer une voix forte à nos choix ;
- enfin, une stratégie commune en matière
de sécurité à lintérieur
de nos frontières, mais aussi dans la construction
dune politique extérieure et dune politique
de défense communes.
Conclusion
Pour porter ce projet que je crois très majoritaire
dans nos opinions et faire de lEurope un véritable
laboratoire de la mondialisation maîtrisée, lEurope
doit dépasser ses blocages actuels. Pour ce faire,
il nous faut mieux les comprendre. Cest ce que je souhaite
livrer à votre réflexion pour conclure.
Ces blocages, sur lesquels la construction européenne
bute depuis quelque temps, ce sont les frontières symboliques
qui séparent ce que lon a la gestion
de « lacquis », le partage ce
qui est échangeable, tangible de ce que lon
est les identités, les valeurs, les symboles,
les rêves et les chauchemars. Dans le domaine de la
politique étrangère, on voit bien ce que cela
peut représenter comme saut : nos Etats renâclent
à discuter, à mettre en commun, à partager
ces symboles de leur souveraineté et ce, dautant
plus quils se voient grands dans le miroir de lHistoire.
Cest cette même difficulté qui a longtemps
empêché la construction de leuro, dont
le concept était avancé dès la fin des
années soixante. Puis, la valeur symbolique de la monnaie
nationale satténuant au fur et à mesure
des crises monétaires, la volonté politique
des Etats européens a pu être réunie pour
lancer leuro. Et, dès lors quétaient
réunis le concept de la monnaie unique et la volonté
politique de la créer, le troisième ingrédient
de sa réalisation la machine institutionnelle
a été très rapidement bâti.
Partout où nous devons avancer, ce sont ces trois repères
quil faut aligner : la volonté politique,
le « vouloir » ; un concept commun
de ce que nous voulons ; et lingénierie institutionnelle
adéquate. Au moment des pannes, et nous y sommes pour
linstant, souvenons nous de cette leçon
simple dune expérience de cinquante ans dont
le monde daujourdhui a davantage encore besoin
que celui dhier qui la vu naître !
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