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M. Thierry de Montbrial
LA QUESTION TURQUE
séance du lundi 7 juin 2004
La dernière vague délargissement de lUnion
européenne, célébrée le 1er mai
2004, a porté de quinze à vingt-cinq le nombre
des Etats-membres. Elle a été largement saluée
par les peuples concernés comme un grand pas vers la
reconstruction de ce que géographes et historiens appellent
vaguement notre « continent ». Avec
ladjonction de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007,
nous serons bientôt vingt-sept, sans compter vraisemblablement
plus tard la Croatie, puisque la Commission de Bruxelles a
émis un avis favorable à louverture des
négociations et quil ne sagit pas dun
gros morceau. Après la Croatie, la Macédoine
se profile déjà à lhorizon et,
derrière elle, d'autres pays issus de léclatement
de la Yougoslavie jadis soumis à la domination ottomane.
Pour caractériser ce vaste ensemble en voie de formation,
le mot hétérogénéité me
paraît actuellement plus juste que celui, certainement
plus rassurant et pour cela fréquemment employé :
diversité. Cest que lhétérogénéité
peut diviser, alors que la diversité peut unifier.
Géographes, historiens et poètes ne chantent
pas lhétérogénéité
mais la diversité de la France, par exemple de ses
paysages. LUnion européenne qui se forme sous
nos yeux a, certes, le charme de la diversité. Mais
en accroissant la sphère culturelle de lorthodoxie
et en continuant dinternaliser les Balkans - cela a
commencé avec la Grèce on a bel et bien
introduit une redoutable hétérogénéité.
Le défi le plus immédiat est ladoption
dune Constitution. Le terme est controversé chez
les juristes, mais il explicite la volonté de bâtir
une unité politique dun type nouveau, quaucun
des concepts classiques, tels que Etat-nation, fédération
ou confédération, ne saurait proprement qualifier.
Cette Constitution doit fixer clairement le rôle comme
le fonctionnement des institutions, ainsi que la répartition
des compétences entre lUnion et les Etats-membres.
Trois questions hantent les esprits : le compromis qui
résultera des tractations en cours permettra-t-il en
pratique et sur la durée une gouvernance efficace ?
Quelles sont les chances dune ratification de ce texte
à lunanimité ? Que se passerait-il dans
lhypothèse où ce résultat se révèlerait
hors d'atteinte dans un laps de temps raisonnable ?
Tel est le contexte dans lequel se pose aujourdhui la
question turque. Non, certes, quelle ait surgie brusquement
du néant. Lénumération des engagements
réciproques entre la Turquie dune part, la Communauté
puis lUnion européenne de lautre, serait
longue et fastidieuse. Il suffit de rappeler que, depuis le
traité dassociation de 1963, les deux parties
se sont toujours placées dans la perspective dune
adhésion. Il est permis de louer les capacités
de la tradition diplomatique issue de lEmpire ottoman
ou, au contraire, dincriminer la médiocrité
des négociateurs européens, mais le fait est
là. Dans la vie des nations, on ne peut sans risque
majeur faire table rase des conventions ou des traités.
Pour sen tenir au passé récent, la candidature
de la Turquie a fait lobjet au moins une fois par an,
depuis décembre 1997 à Luxembourg, de déclarations
précises du Conseil européen, linstance
la plus élevée de lUnion. Le contenu de
ces déclarations est toujours le même :
la demande de la Turquie sera jugée à laune
de critères objectifs, comme pour les autres candidats.
Ces critères, formulés à Copenhague en
1993, portent essentiellement sur la démocratie et
lEtat de droit, les droits de lhomme, le respect
et la protection des minorités, mais aussi sur les
structures économiques. Cest à partir
du Conseil dHelsinki, en décembre 1999, que la
Turquie est entrée dans la phase dite de « pré-accession ».
Le Conseil de Copenhague, trois ans plus tard au lendemain
des élections législatives qui ont chassé
les formations traditionnelles disqualifiées et porté
au pouvoir le « parti de la justice et du développement »
(AKP) de Recep Tayyip Erdogan , a rappelé ses
positions antérieures et encouragé Ankara à
poursuivre vigoureusement ses réformes pour satisfaire
aux fameux critères. Étant donné que
ce parti se réclame des valeurs de lIslam, la
position du Conseil européen nétait pas
innocente. Depuis lors, lAKP a tout fait pour se présenter
comme une sorte de « démocratie musulmane »,
comme on parle de la « démocratie chrétienne »
et, au grand étonnement de nombreux observateurs, son
gouvernement a accéléré le rythme des
réformes prenant ainsi à revers le « parti
républicain du peuple » (CHP) héritier
dAtatürk en acceptant sans sourciller les
missions intrusives des escouades dinspecteurs issues
de la Commission. Grande aussi fut la surprise de voir Ankara
soutenir avec succès le plan onusien de réunification
de Chypre, finalement rejeté par les Grecs. Le calendrier
est clair : fin septembre, sous la responsabilité
de Günter Verheugen, la Commission fera connaître
son évaluation des progrès accomplis. Elle la
fait récemment pour la Croatie en émettant des
réserves tout en donnant un avis favorable. Au Conseil
européen de décembre à Dublin, sur la
base de ce rapport, la Commission se prononcera sur louverture
des négociations dadhésion. A ce stade
de lexposé, il convient de souligner que pareilles
négociations sont par nature longues et extrêmement
détaillées, puisquau-delà des critères
de Copenhague elles portent sur lensemble de lacquis
communautaire, réparti en trente et un chapitres. Sagissant
dun pays aussi grand et complexe que la Turquie, il
est évident que la durée et même lissue
du processus ne sont pas déterminées à
lavance.
Comment dans ces conditions expliquer que, depuis bientôt
deux ans, élites et opinions publiques européennes,
particulièrement en France, soient entrées en
guerre contre et beaucoup plus rarement pour la Turquie, comme
sil sagissait de se prononcer sur un prochain
référendum pour rejeter ou ratifier un traité
dadhésion déjà négocié
et signé par les Etats-membres ? La réponse
se rattache directement à ce par quoi jai commencé :
la peur. Leffondrement de lEmpire soviétique
et, avec lui, celui de lEmpire russe, ont provoqué
un énorme déséquilibre que lélargissement
de lUnion européenne et celui de lOTAN
ont visé à réduire au risque daffaiblir
ces deux institutions, surtout la première qui na
pas de leader. Peur donc de ne pas digérer le
passage, non pas de 15 à 25, mais de 12 à 27,
et de voir ainsi sombrer laventure commencée
avec la CECA et lEuratom. Jusque-là, la question
turque était effectivement posée mais, sauf
pour une infime minorité, elle restait abstraite. Ce
nest plus le cas depuis le 1e mai 2004 et avec la perspective
rapprochée de lentrée de la Roumanie et
de la Bulgarie. En 2007, à lEst de lUnion,
les pays limitrophes seront, du Nord au Sud : la Russie,
la Biélorussie, lUkraine, la Moldavie et la Turquie.
Seule la dernière a fait acte de candidature et, comme
on la vu, depuis longtemps. Notons incidemment que,
du côté occidental, il ne manquera plus que la
Confédération helvétique, laquelle nest
pas encore disposée à se jeter à leau,
ainsi que la Norvège, dont la population a par deux
fois rejeté ladhésion. Tout cela explique
pourquoi et comment des observateurs ou des parties impliquées,
passablement inattentifs ou distraits dans le passé,
ont brusquement pris conscience de la réalité
de la candidature turque. Or la Turquie elle-même fait
peur. Lévocation des Turcs renvoie à un
passé lointain, et confus sinon pour quelques poignées
dérudits et pour une fine couche de lecteurs
de René Grousset, de Jean-Paul Roux ou de Robert Mantran.
Pour beaucoup, les Turcs font penser à Attila et à
ses équivalents du côté de la Chine ou,
après quelques siècles, à Gengis Khan,
plus tard encore à Tamerlan ; à des empires
bâtis par la force ici et là sur lensemble
du continent eurasiatique, aux croisades et aux Seldjoukides,
à lEmpire ottoman, la prise de Constantinople,
la grandeur terrifiante dun Soliman le Magnifique qui
voulait conquérir lEurope; à cet « homme
malade » dont avait parlé le tsar Nicolas
Ier, au panturkisme; enfin à la République autoritaire
construite par Atatürk au lendemain de la Première
Guerre mondiale. Ce qui domine, dans cet album, cest
limage dun adversaire redoutable, engloutisseur
de civilisations (ce qui est historiquement caricatural mais
peu importe) et ce, en ce qui concerne la France, malgré
lalliance de revers audacieusement conclue par François
Ier. La Turquie fait peur parce quaujourdhui,
avec une population de lordre de 70 millions dhabitants
et une démographie en expansion, elle aurait vocation
à disposer du groupe le plus nombreux au Parlement
européen. Surtout, elle est de religion musulmane.
Et, plus encore depuis le 11 septembre 2001, lIslam
fait peur. On voit bien, dans notre France qui ne jure que
par la laïcité, au point de sêtre
opposée à toute référence chrétienne
dans le préambule du projet constitutionnel, combien
il est difficile de concevoir une laïcité qui,
si l'on ose dire, ne soit pas chrétienne. Enfin, on
a peur des effets combinés des disparités économiques
et de la libre circulation, sans toujours comprendre que lintégration
économique selon des règles précises
est un puissant réducteur des inégalités
de développement, et que de longues périodes
de transition sont possibles en ce qui concerne les mouvements
de personnes ou de biens. Face à ces peurs où
tout se mélange, on en revient inéluctablement
à linterrogation la plus fondamentale :
quest-ce que lEurope ?
Avec son sens aigu du moment opportun, Valéry Giscard
dEstaing, alors président de la Convention sur
lavenir de lEurope, a lancé le débat
en jetant un pavé dans la mare le 7 novembre 2002,
à loccasion dun entretien avec des journalistes.
Ramené à lessentiel, son propos tient
en une phrase lapidaire : « La Turquie est
un pays proche de lEurope, un pays important, qui a
une véritable élite, mais ce nest pas
un pays européen ». En conséquence,
en la faisant entrer, ce serait « la fin de lUnion ».
Pour lancien président de la République
française, qui visait implicitement la Grande-Bretagne :
« ceux qui ont le plus poussé à lélargissement
en direction de la Turquie sont les adversaires de lUnion
européenne ».
Impossible, donc, déchapper à une réflexion
sur lidentité de lEurope. Mais avant de
formuler quelques remarques à ce sujet, je voudrais
marrêter un instant sur lhistoire du projet
de lUnion européenne. Celui-ci na jamais
été explicitement formulé dune
manière commune à tous les Etats-membres. Dans
la mesure où il la été implicitement,
par exemple à travers les critères de Copenhague
de 1993, cela na jamais été pour exclure
a priori tel ou tel pays. Sans doute peut-on identifier une
vision inspirée par la démocratie chrétienne
chez les pères fondateurs de lEurope des
Six. Les pères fondateurs ont eu des disciples. Leur
vision a fait école. Mais un homme dÉtat
comme le général de Gaulle ny a pas souscrit,
et elle na jamais été traduite dans un
traité. Paradoxalement en apparence, de Gaulle sest
opposé par deux fois à lentrée
de la Grande-Bretagne, qui ne pouvait selon lui que dénaturer
la Communauté. Linterdit a été
levé par Georges Pompidou, et bien malin celui qui
aurait pu décrire le projet commun de lEurope
des Neuf. Puis il y eut lélargissement des années
1980, à la Grèce, à lEspagne et
au Portugal. Avec la péninsule ibérique, on
na pas altéré la nature du processus dintégration,
contrairement au cas de la Grande Bretagne. Avec la Grèce,
on a introduit un nouveau changement, même si on en
a peu parlé à lépoque, en raison
de la modestie du poids relatif de ce pays selon les critères
quantitatifs habituels (superficie, démographie, PIB,
etc.). En lacceptant en 1981, la Communauté sest
scindée en deux morceaux, séparés par
un ruban dÉtats alors communistes. Surtout, elle
a débordé de la souche culturelle issue de la
Chrétienté dOccident. Non seulement la
porte a été ouverte à un univers culturel
très différent, celui de lautre Chrétienté,
mais encore et peut-être surtout à lunivers,
à la fois plus vaste et plus flou, de lOrient
en général. Malgré la langue, ce nest
pas la Grèce de Périclès qui a rejoint
la Communauté, mais une unité politique marquée
par quatre siècles de domination ottomane, et qui navait
acquis son indépendance que cent cinquante ans plus
tôt. On dira quune partie de lEspagne a
été musulmane pendant plusieurs siècles.
Mais la Reconquista, commencée au XIe siècle
et largement accomplie au XIIIe, était complètement
achevée à la fin du XVe, il y a donc plus de
cinq cents ans. En termes deffets résiduels,
la différence est immense. À une échelle
de temps encore nettement supérieure, la civilisation
musulmane a presquentièrement effacé la
civilisation de lÉgypte ancienne. Quoi quil
en soit, je suis convaincu que cest ladhésion
de la Grèce, voulue par Valéry Giscard dEstaing,
qui a ouvert la possibilité de celle de la Turquie.
Au lendemain de la disparition de lURSS, une nouvelle
vague délargissement a étendu lUnion
à lAutriche, la Finlande et la Suède,
trois pays neutres. Pour celle-ci, la neutralité reste
quasiment constitutive dune identité nationale
forte. Lentrée de la Suède a renforcé
le camp de ceux, comme le Royaume-Uni et le Danemark, qui
voient dans lUnion une organisation internationale somme
toute comme une autre. La neutralité de la Finlande
et de lAutriche était directement liée
aux circonstances de la Guerre froide. Celle de la Suède
a des fondements plus anciens. Dans ces conditions, la diversité
de lEurope a augmenté, mais aussi peut-être
son hétérogénéité, compliquant
a priori encore un peu plus le problème de la défense
commune.
Pour compléter lanalyse, il faut répéter
que, parmi les pays qui composent la nouvelle frontière
orientale de lUnion, seule la Turquie est candidate.
La Russie ne lest pas, pour au moins trois raisons essentielles.
Tout dabord, elle se considère comme une puissance
à la fois européenne (depuis Pierre le Grand)
et asiatique (depuis toujours), ce quelle ne manque
jamais de rappeler dans ses rapports avec les États
de lAsie. Ensuite, elle estime, certainement à
juste titre, que sa liberté de manuvre est plus
grande en agissant comme un partenaire, aussi bien de lUnion
européenne que de lAlliance atlantique. Enfin,
et cest une différence majeure avec la Turquie :
à lexception sans doute dune minuscule
couche au sein de ses élites, elle nest nullement
disposée à se soumettre aux disciplines draconniennes
imposées pour la pré-candidature. Quant aux
autres pays, la Biélorussie, lUkraine et bientôt
la Moldavie, aucun nest actuellement en mesure de se
porter candidat, même si beaucoup dUkrainiens,
en particulier, se sentent fortement attirés par lOccident.
Il est temps de revenir à la question de lidentité
de lEurope. Je crois quil nexiste aucune
façon objective ou, si lon préfère,
universelle, dy répondre. Cette question est
en effet par essence géopolitique. Ici, il importe
de donner aux mots une valeur précise. Je définis
la géopolitique comme la partie de la géographie
politique qui soccupe des idéologies relatives
aux territoires (1)
. Le propre dune idéologie est dêtre
temporairement partagée par un groupe, détendue
limitée.
Ainsi toute tentative de donner à lEurope des
« frontières naturelles » est-elle
vouée à léchec. LOural et
même le Caucase, les détroits du Bosphore et
des Dardanelles ne constituent des limites que par le regard
quon leur porte. À la fin du XIXe siècle,
Anatole Leroy-Beaulieu remarquait que lOural nest
en rien une barrière. Pourquoi les Ossètes du
Nord (Russes) seraient-ils européens, et ceux du Sud
(Géorgiens) asiatiques ? En quoi lAnatolie
occidentale serait-elle physiquement moins européenne
que la Grèce, et pourquoi trouverait-on naturel de
rattacher Chypre, sous prétexte quelle est une
île, à lEurope, alors quà
la même longitude Ankara appartiendrait à lAsie ?
De même, un bornage fondé sur des considérations
historiques et culturelles peut être pour certains subjectivement
décisif comme pour ceux qui voulurent lentrée
de la Grèce dans la Communauté après
la chute du régime des Colonels , mais jamais
objectivement, pour deux raisons complémentaires :
dabord, par définition, un tel bornage se réfère
au passé et plus précisément à
des discours sur le passé ; ensuite, ces discours
sappuient sur des raisonnements ad hoc et donc
non falsifiables au sens de Karl Popper, ou alors sils
sont falsifiables ils sont aisément falsifiés.
Sur ce point comme sur tant dautres, je me range résolument
à lopinion de Paul Valéry. Lhistoire
justifie tout et son contraire. Ce qui ne réduit en
rien son importance. Il ne sagit pas en effet de sous-estimer
le poids du passé sur le présent et sur lavenir.
Ce qui est en cause, cest le déterminisme qui
ferait dépendre le futur du passé, comme si
les innovations et la liberté humaine navaient
pas dinfluence sur la construction du futur. Or les
générations actuelles vivent une transformation
du monde dont lintensité et létendue
sont sans précédent. Pour sen tenir au
cas de la seule France, nos repères ont déjà
volé en éclat avec la déstructuration
de la famille et de lécole, ou encore la disparition
du service militaire obligatoire. Quon le veuille ou
non, que la Turquie entre ou non dans lUnion européenne
ne changera pas le fait quavec 8 % de musulmans
nous sommes déjà devenus un pays multi-ethnique
ou multi-communautaire. Tôt ou tard, il faudra bien
reconnaître que le modèle « républicain »
du peuple français un et indivisible a vécu.
Doù, à mon sens, la vraie question :
comment la France peut-elle changer, tout en restant elle-même,
et comment lEurope, qui la contient, peut-elle sinventer
en tirant le meilleur parti, non pas de lEurope,
mais des Europes du passé.
Si lon veut se placer sur un terrain solide, il faut
regarder non pas lhistoire de lEurope, mais celle
de lidée dEurope. Jean-Baptiste Duroselle
l'a fait dans un texte intitulé « la genèse
de lidée européenne » (2).
On y voit flotter le mot « Europe »
depuis son apparition, dès le VIIe siècle avant
Jésus-Christ, dans le sens dune simple péninsule
de lAsie aux limites orientales arbitraires, jusquau
chaos du premier XXe siècle dont est issu le dernier
des grands projets géopolitiques européens,
celui que nous regardons tous avec un mélange despérance
et de scepticisme et qui, à lexception notable
des Etats-Unis entièrement tournés vers eux-mêmes,
exerce une fascination croissante sur le reste du monde.
À défaut de trouver une réponse incontestable
à la question de lidentité de lEurope,
peut-on au moins caractériser le projet géopolitique
actuel de lUnion européenne ? Il me semble que
la réponse est positive et tient dans quelques concepts
interdépendants au point de former un système :
réconciliation ; démocratie, droits de
lhomme, Etat de droit, respect et protection des minorités ;
laïcité ; sécurité ; solidarité ;
économie de marché.
Je me limiterai ici à quelques brèves remarques
sur trois points particulièrement importants pour la
question turque : le lien entre démocratie et
minorités, la laïcité et la réconciliation.
À lépoque de lEmpire ottoman, fonctionnait
le système des millets, par lequel les minorités
disposaient dune large autonomie, en contrepartie de
quoi leurs chefs étaient personnellement responsables
devant le Sultan. Ce système a été miné,
dans le sillage de la Révolution française,
par la montée de la conscience nationale au XIXe siècle,
laquelle a également sapé les fondements de
lEmpire austro-hongrois. Léclosion des
nationalités et les rivalités coloniales sont
les causes géopolitiques les plus fondamentales de
la Première Guerre mondiale, et lhistoire européenne,
depuis celle-ci jusquà la guerre de sécession
yougoslave à la fin du XXe siècle, a été
marquée par une série dramatique d« épurations
ethniques ». Cest dire léchec
des Européens, jusquici incapables de régler
leurs problèmes de minorités, à lexception,
si jose dire, de ceux qui nen ont pas, et qui
donnent des leçons aux autres. Maintien des frontières,
principe des nationalités, droit des hommes à
vivre sur leurs terres ancestrales et démocratie, paraissent
radicalement incompatibles. Limmense espoir de demain
est de rendre ces problèmes solubles dans lUnion
européenne. Cest ainsi quen application
des critères de Copenhague, la Turquie a pris, notamment
dans le domaine linguistique, des initiatives vis-à-vis
de limportante minorité kurde dont elle niait
auparavant lexistence au nom du principe kémaliste,
directement importé de France, de lindivisibilité
de la Nation. Il faut dire, plus généralement,
que nul dans le monde pas seulement en Europe
na encore inventé de bonnes formules pour concilier
en pratique démocratie et minorités. Lexpérience
des Etats-Unis, peuple dimmigrants, nest pas transposable,
et sil est vrai que lInde est la plus grande démocratie
du monde, les structures profondes de sa société
nen restent pas moins traditionnelles et inégalitaires,
fort éloignées des conceptions démocratiques
occidentales. Sil se confirmait donc, dans les dix à
vingt ans à venir, quun pays comme la Turquie
parvenait, du point de vue des conceptions occidentales, à
des solutions viables pour ses minorités, principalement
pour les Kurdes, il faudrait savoir y reconnaître une
innovation dune portée considérable.
Jen viens à la laïcité. Ce concept
politique est français dans sa genèse, et aussi
dans la mesure où il se veut universel dans sa portée,
même si en pratique les Français réagissent
souvent comme les autres, cest-à-dire de façon
ethnocentrique. Ramenée à lessentiel,
la laïcité traduit dans les institutions politiques
la séparation des affaires temporelles et des affaires
spirituelles, une question posée depuis le temps du
Christ ("Rendez donc à César ce qui est
à César, et à Dieu ce qui est à
Dieu", Matthieu 22,21) et formulée au Moyen Age
comme la " théorie des deux glaives ".
La laïcité marque aussi une rupture au moins intellectuelle
avec le principe Cujus regio ejus religio, principe
dailleurs réversible [telle la religion du pays,
telle celle du prince], qui a dominé jusquà
ce jour lhistoire politique des religions. Ce sont ainsi
des raisons purement politiques qui expliquent quà
la fin du Xe siècle la Pologne se soit convertie à
lÉglise chrétienne dOccident, cependant
quun peu plus tard la Russie kiévienne se rattachait
à celle dOrient. Sur le plan spirituel, la laïcité
contient une autre idée, également issue des
Lumières mais cette fois du côté allemand
(Kant), à savoir quil est possible de formuler
une morale pratique universelle, sans références
explicites aux religions. Personnellement, je crois que les
grandes religions, celles qui ont été éprouvées
au cours des siècles à travers des témoignages
crédibles, partagent un même socle de valeurs.
Cest cela qui permet denvisager une morale réellement
universelle, avec des principes comme ceux recouverts sous
le vocable « droits de lhomme ».
Sur le plan politique, la possibilité dune morale
laïque universelle que certains postulent indépendamment
même de toute référence transcendantale
et rattachent à linstinct de survie a
limmense avantage dassurer la compatibilité
de tous les concepts à la base du projet géopolitique
de lUnion européenne. Ce qui nous ramène
à la République fondée par Atatürk,
puisque celle-ci se veut laïque au sens le plus français
du terme. La difficulté, cest que la révolution
kémaliste a ses gardiens comme en Iran la révolution
khomeyniste a les siens , à savoir lArmée,
jusquici maîtresse du Conseil national de sécurité.
Pour satisfaire aux critères de Copenhague, la Turquie
a modifié sa Constitution de façon à
abolir les pouvoirs exécutifs, anti-démocratiques,
de ce Conseil, lequel en particulier pourra désormais
être dirigé par un civil. Reste à tester
cette réforme, ce qui prendra plusieurs années.
Au nom de lEurope, la Turquie court le risque, si ses
espoirs étaient déçus, douvrir
ainsi démocratiquement un espace sinon la voie aux
islamistes durs. Il est possible dailleurs quun
certain nombre dentre eux attendent leur heure en spéculant
sur un rejet prochain de la candidature.
Reste la réconciliation. Voici un demi-siècle,
le Parlement enterrait le projet de Communauté Européenne
de Défense (CED) que le gouvernement français
avait lui-même suscité, par méfiance de
lAllemagne. Trois ans après, avec les traités
de Rome, commençait luvre de réconciliation,
et aujourdhui lentrée de la Pologne en
apparaît un complément majeur. Lorsquon
bâtit des projets, on a le droit et même le devoir
de rêver. Les grands hommes daction, qui sont
aussi des grands aléateurs comme disait Jean Guitton,
se caractérisent justement par laccomplissement,
certes temporaire comme toute uvre humaine, mais a priori
peu probable, de rêves qui les taraudaient. Pourquoi
donc ne pas rêver à une réconciliation
entre Grecs et Turcs, entre les descendants de Byzance et
ceux des Ottomans et, pour monter encore dun cran dans
lambition, entre les trois monothéismes ?
Le propre des vrais rêves est de rester irréalistes
tant quils ne sont pas réalisés. À
supposer quil existe aujourdhui une chance, cest
par la Turquie quelle peut être saisie, et les
musulmans arabes, en particulier, le savent.
Face à ces considérations, je reviens sur lextension
future de lUnion. Lessence du projet européen
est donc la construction progressive dun ensemble reposant
sur ladhésion à des principes ou à
des valeurs, dérivées des concepts dont jai
parlé. Cette construction est un processus, dont laccomplissement
suppose la soumission à trois exigences. Il y a dabord
une condition dabsorption. Pour ne pas provoquer l'écroulement
de l'ensemble, chaque phase délargissement doit
être digérée. En particulier le système
institutionnel de lUnion doit être adapté
et testé. Les difficultés actuelles proviennent
en grande partie, je lai déjà dit, dune
impression de fuite en avant. Ne serait-ce que pour cette
raison, ladhésion effective dun pays aussi
important que la Turquie est inconcevable avant des années.
Deuxième condition : les pays candidats doivent
démontrer, dans le détail et de façon
objectivement vérifiable, leur disposition à
adhérer effectivement aux concepts précédemment
énoncés, formulés par les diplomates
dans les « critères de Copenhague ».
De ce point de vue, ceux qui redoutent que les États
arabes se bousculent immédiatement à la porte
se trompent. On aurait envie dajouter : malheureusement.
Troisième condition : au terme des négociations
dadhésion, aucun État candidat ne peut
être finalement accepté sans laccord unanime
des pays membres. À cet égard, la difficulté
croît évidemment avec le nombre, et personne
ne doute que, sil sagissait de ratifier maintenant
un traité dadhésion déjà
signé avec la Turquie, les chances seraient à
peu près nulles.
En fait, en spéculant à lhorizon dune
génération, ce qui est déjà beaucoup
dans un monde aussi bouleversé que le nôtre,
lensemble de ces conditions rend à peu près
impensable tout nouvel élargissement massif. Au-delà,
il faut dautant moins se risquer à prévoir
que lespoir est un puissant moteur de progrès.
À court terme, en tout cas, jai essayé
de montrer que ce serait une faute grave de ne pas commencer
les négociations, si le rapport de la Commission concluait
positivement pour la Turquie sur la base des critères
que nous avons nous-mêmes fixés. Nul ne peut
prédire les conséquences de la crise politique
majeure qui sensuivrait inéluctablement à
lintérieur de ce pays. Nationalistes anti-européens
et islamistes relèveraient immédiatement la
tête. Et puis, il faut le répéter : commencer
nest pas conclure.
Je terminerai avec quelques brèves considérations
géopolitiques complémentaires. La réponse
qui sera finalement donnée à la Turquie commandera
dans une certaine mesure lévolution à
long terme de la Transcaucasie, historiquement enjeu des rivalités
entre Turcs, Perses et Russes, dont limportance géostratégique
est comparable à celle des détroits avec, de
nos jours, la dimension additionnelle du pétrole et
du gaz, et celle des trafics en tous genres. Culturellement,
lAzerbaïdjan se rattache en partie à la
Turquie, la Géorgie quoique multiethnique et surtout
lArménie à la Chrétienté.
On peut évidemment rêver dune réconciliation
entre Turcs et Arméniens, actuellement difficilement
concevable, à travers le projet européen. Mais
en toute hypothèse le destin de ces confins orientaux
ne se décidera certainement pas sur la seule géopolitique
de lUnion européenne dans les diverses hypothèses.
Il dépendra de son articulation avec la géopolitique
de la Russie et avec celle des Etats-Unis. À supposer
quil existe un dessein russe identifiable, la clef de
voûte en est certainement lUkraine. On peut penser
que là se jouera pour lessentiel lavenir
de la relation entre la Russie et lUnion européenne,
en fonction aussi de la capacité de la première
à poursuivre un redressement intérieur encore
bien indécis. Plus généralement, si lon
envisage le continent eurasiatique dans son ensemble, comme
il convient de le faire en bonne méthode, on voit que
ses mouvements principaux résulteront de larticulation
entre quatre grandes plaques géopolitiques, si je puis
employer cette métaphore tectonique : la plaque européenne,
plastique ; la plaque russe, dure mais fragile ;
la plaque chinoise, en expansion et incertaine ; et,
de lextérieur, la plaque américaine, maîtresse.
Lexamen de cette articulation nous entraînerait
trop loin. Il me suffira de remarquer que la position quoccupera
la Turquie entre ces plaques importera, car la Turquie est
et restera un acteur asiatique non négligeable à
travers le Caucase, lAsie Centrale, le Proche et le
Moyen-Orient. Cela aussi, les chefs dÉtat et
de gouvernement de lUnion européenne ne devront
pas loublier.
Notes
(1) cf. Thierry de Montbrial, L'Action
et le système du monde, collection Quadrige, PUF,
2003 1ere édition 2001). Retour au texte
(2) On le trouvera dans La Turquie
d'aujourd'hui : un pays européen ?, ouvrage
dirigé par Olivier Roy, Le tour du sujet, Universalis,
2004. Retour au texte
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