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Michèle Perrot
L'Europe et les femmes
séance du lundi 19 avril 2004
L'Europe se distingue aujourd'hui, dans le monde, par l'importance
qu'elle accorde au principe de l'égalité entre
les sexes, dont il faut espérer qu'elle en fera un
article de sa future constitution.
Cette situation est le résultat d'une longue histoire,
pleine de bruits et de fureur, mais aussi de murmures et d'actions
presque invisibles, histoire non linéaire, dont il
n'est pas question de raconter les péripéties,
mais d'évoquer seulement quelques uns des traits qui
modèlent encore notre présent.
Entre l'Europe et les femmes, pourtant, les choses avaient
mal commencé, si on en croit le mythe, dont je vous
rappelle les grandes lignes. Europe est une déesse,
une belle jeune fille sise aux rivages de Tyr, dont Zeus tombe
amoureux. Pour la séduire, il se fait taureau, beau,
jeune et blanc. Elle joue avec lui et le chevauche. Il l'emporte
dans la mer, se métamorphose en aigle et la viole,
près d'une source, dans un bois de saules (ou sous
un platane). De cette union, naîtront trois fils : Minos,
Rhadamante, Sarpédon, futurs conquérants.
Sombre mythe, donc, que celui de l'enlèvement d'Europe,
puisqu'il fonde l'amour sur le travestissement, la séduction
et la violence. Il en a été donné bien
des interprétations. Historique, il signifierait le
triomphe de la domination masculine sur un matriarcat originel
(Françoise Gange, Le Mythe d'Europe dans la grande
histoire. Du mythe au continent, Tournai, La Renaissance
du Livre, 2004). Structural, il exprime une différence
des sexes inégaux et hiérarchisées, dont
Françoise Héritier fait le terreau de la pensée
symbolique (Françoise Héritier, Masculin-Féminin
I La pensée de la différence, Paris, Odile
Jacob, 1996 ; II Dissoudre la hiérarchie,
Paris, Odile Jacob, 2003).
La différence des sexes, ancrée dans la nature,
inscrite dans les corps, justifie une hiérarchie des
valeurs et des fonctions. Faibles, incapables de commander,
d'imaginer, de créer, faites pour l'ombre protectrice
du foyer, nocturnes, les femmes sont vouées à
la reproduction familiale et domestique D'Aristote à
Auguste Comte, cette représentation a effectivement
peu changé, avec des variantes et des inflexions liées
aux perspectives religieuses ou scientifiques (Françoise
Collin, Évelyne Pisier, Eleni Varikas, Les femmes
de Platon à Derrida. Anthologie critique, Paris,
Plon, 2002). Il faut ici souligner combien l'idée d'égalité
des sexes est tardive. Poullain de la Barre est, au 17e siècle
un siècle beaucoup plus novateur qu'on ne le
croit en la matière un des premiers à
l'énoncer.
Héritages
C'est dire le poids des héritages qui cimentent les
rapports entre les sexes. Celui de la philosophie et de la
Cité grecques. Celui des grandes religions monothéistes
qui excluent les femmes du sacré et du sacerdoce, au
nom de leur impureté foncière. La Bible, du
moins dans la seconde version de la Genèse, celle qu'a
adoptée le catholicisme, fait d'Eve une seconde, créée
après Adam, de lui et pour lui. Elle se laisse séduire
et introduit le mal et le malheur dans le monde. Le christianisme
plus contradictoire, ouvre aux femmes les portes d'un paradis
égalitaire parce qu'asexué : "Il n'y
a plus ni hommes ni femmes" ; celles des voies mystiques
de l'amour de Dieu et de l'espace préservé du
couvent où les religieuses ont l'obligation du voile,
conseillé à toutes les femmes. Mais il les exclut
radicalement du pouvoir, du ministère et de la parole
; ainsi que du savoir, réservé aux clercs qui,
seuls, ont accès au latin, pour longtemps cristal des
humanités. Certes, Marie fait oublier Eve, au point
qu'au 13e siècle, selon Michelet, "Dieu changea
de sexe". Il faudra cependant le séisme de
la Réforme pour opérer une brèche dans
l'appropriation de la lecture et de la parole pour les femmes,
invitées à lire la Bible, facteur décisif
d'instruction qui modifie la carte européenne de l'alphabétisation
des filles, opposant une Europe du Nord et de l'Est lettrée
à une Europe méridionale analphabète.
Le Livre fraie le chemin de la personne.
Ce statut personnel, l'Eglise l'avait cependant reconnu aux
femmes dans le mariage, en exigeant leur consentement dans
une institution devenue sacrement. Georges Duby a montré
(dans Le Chevalier, la femme et le prêtre), les
stratégies déployées par l'Eglise vis-à-vis
de la féodalité. Il s'agit pour elle de gérer
les alliances aristocratiques et les lignages en faisant le
choix résolu de la monogamie et du mariage indissoluble.
Dans cette politique démographique chrétienne,
la Dame gagne en prestige celui de l'épouse
et de la Mère , pas nécessairement en
amour. Même la courtoisie le fine amor
est un stratagème destiné à flatter le
seigneur et à conquérir des femmes devenues
plus exigeantes. Ce jeu exclut la passion, dangereuse transgression
qu'illustrent les malheurs des amants : Tristan et Iseult,
Héloïse et Abélard, Roméo et Juliette...
Le "mâle Moyen Age" n'a pas inventé
l'amour. Mais il a consolidé la famille et le couple.
L'échange des biens par les femmes demeure, à
travers les temps et les lieux, le pivot des structures de
la parenté. Le mariage chrétien, laïcisé
par la Révolution française, renforcé
dans son fonctionnement par le Code Civil de 1804, constitue
la clef de voûte d'une famille holiste qui subordonne
ses membres les plus dépendants à ses fins globales.
Dans cette famille patriarcale, la femme n'est pas un individu,
mais un sujet dépourvu de droits. "L'inique
Code Civil", que dénonçait George Sand,
née la même année que lui, fut largement
exporté en Europe, comme instrument de modernité.
C'est aussi que le mariage était le chemin de "l'état
de femme" (Natalie Heinich), qui scelle sa destinée,
dessine la voie de son accomplissement et figure son échec,
s'il lui manque. Choisi ou subi, le célibat est très
minoritaire (moins de 10 % des femmes de 19 à
50 ans en France vers 1900, un peu plus en Grande-Bretagne).
Il constitue cependant une originalité de la démographie
occidentale, inexistante dans la plupart des autres cultures.
Il esquisse une marge de liberté et la reconnaissance
de la solitude comme une possibilité existentielle.
Du côté de l'exercice du pouvoir, les choses
ne vont guère mieux. Les femmes n'ont ni fief ni seigneurie.
Elles n'exercent ni le métier des armes ni les offices
de Cour. Elles ne montent pas sur le trône avec toutefois
une variante forte. La loi salique fait qu'en France, la Reine
n'est que la femme du Roi, au mieux (considéré
comme un pire) une régente. Alors qu'en Angleterre,
Suède ou Russie, rien ne s'oppose à l'avènement
de la Reine ou de l'Impératrice. Ainsi, l'Europe
la vieille Europe des femmes n'est pas une Les frontières
entre les sexes n'y ont pas le même tracé, même
si l'inégalité dessine d'identiques partages
des savoirs et des pouvoirs.
Modernités
Et puis, voilà qu'elles bougent, ces frontières,
au vent de l'Histoire et de ce qu'on appelle la modernité.
De manière générale, le mouvement, plus
que l'immobilisme, est favorable aux femmes. Toute fracture
dans les systèmes de savoirs, de pouvoirs, de représentations,
ouvre des brèches dont elles ont su s'emparer. Leur
émancipation ce mot venu de l'esclavage leur
est appliqué métaphoriquement dès le
18e siècle est le fruit d'évolutions
lentes et des transmissions patientes, mais aussi d'actions
et d'évènements de nature très diverse
économique, religieuse, culturelle, politique
qui scandent l'histoire européenne et dont,
à titre d'exemples, j'évoquerai quelques uns.
Le développement des villes, du marché, du luxe,
de la proto-industrialisation ébranlent les structures
traditionnelles et provoquent migrations et déplacements.
Ce mouvement touche les femmes, beaucoup plus mobiles qu'on
ne l'imagine, ne serait-ce que par la domesticité.
Elles voyagent. Natalie Zemon Davis raconte (Trois femmes
en marge), l'histoire de trois femmes juive, catholique,
protestante dont l'existence est ainsi bouleversée,
au 17e siècle. La française Marie de l'Incarnation,
missionnaire au Québec, découvre les Indiens,
qu'elle tente d'évangéliser. La hollandaise
Maria Sybilla Merian part au Surinam pour étudier les
insectes sur lesquels elle a ramené des planches entomologiques
remarquables. Femmes exceptionnelles, sans doute, mues par
la religion, mais aussi par la science, forces auxquelles,
dans les frémissements de la Renaissance et de la Réforme,
les femmes n'échappent pas. Elles inventent des formes
de sociabilité le salon et d'expression
le roman. A la Cour comme à la ville, elles
se piquent de parler et d'écrire, saisies par le langage,
"précieuses ridicules" qui hantent le salon
bleu de la marquise de Rambouillet. Elles rêvent d'autres
manières d'aimer, rivé dans le secret des curs
(La princesse de Clèves), la délicatesse
des sentiments dont l'expression galante compte plus que l'acte,
indéfiniment différé (Mademoiselle de
Scudéry).
Ces pratiques se poursuivent au 18e siècle, par les
salons et la conversation, formes européennes de communication,
par lesquelles des femmes, de Paris à Londres, Berlin
et Saint-Pétersbourg, jouent dans la diffusion des
Lumières et l'avènement de nouveaux modes de
penser et de sentir un rôle considérable, inscrivant
dans les murs une esquisse d'égalité que
les Philosophes d'alors étaient cependant loin de leur
reconnaître. Ils insistent au contraire sur une différence
des sexes "il n'y a nulle parité entre
les deux sexes", dit Rousseau qu'une médecine
en plein essor inscrit plus que jamais dans la physiologie
des corps. Seins, utérus, nerfs dessinent le continent
noir de femmes "éternelles malades" (Michelet),
que le l9e siècle a tenté d'enfermer dans l'ombre
de la maison, lieu de la famille, équivalent du bonheur,
dont elles seraient les prêtresses. Sans y parvenir,
tant la clôture se révèle impossible dans
les tensions de la modernité et les contradictions
de la démocratie.
C'est que les Révolutions, et singulièrement
la Révolution française, rupture politique majeure,
se révèlent ambivalentes en ce qui concerne
les rapports entre les sexes. La Révolution française
reconnaît aux femmes un certain nombre de droits civils
(héritage, divorce), sur lesquels d'ailleurs Napoléon
reviendra, mais leur refuse radicalement les droits politiques,
les classant parmi les citoyens "passifs", aux côtés
des mineurs, des étrangers, des pauvres et des fous.
"Du moins dans l'état actuel", disait Siéyès,
contre Condorcet, contre Olympe de Gouges et sa célèbre
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne
(1791). Civilement plus équitables, les démocraties
anglo-saxonnes sont politiquement tout aussi réticentes.
Les droits politiques s'avèrent partout les plus ardus
à conquérir. Ils ne le seront qu'au XXe siècle,
d'abord en Europe du Nord (Finlande, 1906). Et après
les guerres.
Ceci ne résulte pas d'un complot contre les femmes,
même si la misogynie s'est, au l9e siècle, exprimée
avec une particulière férocité ; mais
d'une conception tranchée de la division des sphères
le public, le privé comme équivalents
des sexes pour une gestion harmonieuse de la Cité.
Aux hommes, le public et le politique. Aux femmes, l'intérieur
et la famille, dont elles ne sont que des membres subordonnés.
Elle trouvent leur gloire dans la maternité "qui
devrait être notre culte", selon Zola dans Fécondité
(1899), étonnant poème en l'honneur de la génitrix
républicaine. Toutes les nations européennes
élaborent au XXe siècle des politiques natalistes.
Elles atteignent des sommets dans les pays totalitaires, qui
instrumentalisent la mère au foyer et le ventre des
femmes. Dès lors, être reconnues comme des individus
libres et égaux en droits est nécessairement
un horizon des femmes. Et nombre de femmes européennes
se sont engagées dans ce long combat.
Quant aux guerres, elles ont joué un rôle encore
plus ambigu. D'abord, elles se veulent retour à l'ordre
des sexes, hommes au Front, femmes à l'arrière,
les remplaçant et les soignant : schéma classique
de la Grande Guerre. Mais elles se révèlent
aussi accoucheuses de nouveaux modèles et de gestes
inédits : "munitionnettes" des usines d'armement,
femmes labourant ou conduisant des tramways. La séparation
des sexes favorise l'indépendance, jusque dans les
apparences. Après, plus rien n'est comme avant. Et
il est significatif que les nations aient accordé le
droit de vote aux femmes au lendemain des conflits mondiaux
(la France étant la dernière en 1944). Toutefois,
les guerres sont génératrices de violences et
leurs longs cortège de viols et de veuves disent la
brutalisation des femmes aussi, dans une proportion qui s'accroît
dans les conflits actuels. Les dernières guerres en
ex-Yougoslavie, marquées par une épuration ethnique
dont le corps des femmes est la cible, constituent une terrible
régression qui montre que rien, jamais, n'est acquis
dans une histoire non linéaire, où des retours
en arrière sont toujours possibles.
Du rôle des femmes européennes
Le calme de la démocratie en marche demeure le meilleur
allié des femmes dans leur lutte pour l'égalité,
objectif premier d'abord d'une minorité d'entre elles.
Femmes anonymes qui refusent le destin qui leur est imposé.
Pionnières qui accèdent, la plupart du temps
par l'étude, à de nouveaux métiers. Philanthropes
qui font du social leur front dans la Cité. Créatrices
qui s'emparent du pouvoir des mots et élaborent, surtout
par le roman, de nouvelles images et d'autres identités
: de Jane Austen à Virginia Woolf, de Madame de Staël
et George Sand à Colette et Marguerite Duras. Philosophes
qui ébauchent des manières subversives de penser
: telles Mary Wollstonecraft ou Simone de Beauvoir, dont le
Deuxième Sexe (1949) instaure la révolution
du genre. Féministes, enfin, qui mettent au premier
plan de leur action la conquête de l'égalité
et de la liberté... Sans elles, rien n'aurait été
possible. Elles ont contribué à changer l'Europe.
"Féminisme" : le mot est tardif (1872) et
français. Les anglaises préfèrent "Women's
movement". Le féminisme est pluriel, divers,
intermittent, opérant par vagues, de conjoncture et
contenu propres. Trois notamment ont été importantes
: 1900-1914, "âge d'or" d'un féminisme
axé sur l'égalité civile et politique
(suffragisme anglais et français) ; 1920-1930, les
"années folles" qui posent la question des
identités sexuelles et de l'homosexualité ;
1970-1980, celles du Mouvement de Libération des femmes
(Women's Lib ou MLF), centrées sur les droits
du corps, contraception, avortement, viol : la plus radicale,
celle dont nous venons.
Ces vagues sont de plus en plus européennes, voire
atlantiques (influence des américaines, les bostoniennes
chères à James), structurées par des
congrès, des associations, comme le Conseil International
des femmes, créé à Washington en 1888
et qui compte en 1914, une dizaine de relais en Europe. Protestantes
et juives, particulièrement dynamiques, y diffusent
le modèle d'une "Femme Nouvelle", indépendante,
mobile et active, qui séduit l'Europe du Nord et de
l'Ouest, mais s'insinue aussi dans les villes d'Europe méridionale,
à Milan, Athènes, Madrid. Par les correspondances,
les voyages, l'art, la littérature, la mode, bientôt
le cinéma, des images circulent, des opinions se forment,
non sans résistances et divergences. Mais peu à
peu, se profile, parmi les femmes, une "conscience de
genre", fragile et fluctuante, génératrice
de mobilisations revendicatives.
Nombre d'hommes, épris de modernité, adhèrent
à ces représentations d'un nouvel équilibre
des sexes, qui leur paraît à la fois juste et
agréable. De Poullain de la Barre à Pierre Bourdieu
(on me pardonnera ce raccourci sommaire), en passant par Condorcet,
Fourier, Pierre Leroux, John Stuart Mill, Adorno ou Derrida,
un certain nombre de penseurs ont tenté d'élaborer
d'autres rapports de sexes. Tandis que des femmes et des hommes
"ordinaires" essayaient de les vivre autrement.
Ainsi s'est produite cette " révolution sexuelle
inachevée, mais profonde" qui marque aujourd'hui
l'Europe et dont il nous faut esquisser le bilan.
Aujourd'hui ?
Où en est, aujourd'hui, l'Europe des femmes ? Les
trente dernières années ont été
celles de mutations considérables, au point qu'on a
pu parler de "révolution sexuelle". Trois
traits majeurs la caractérisent :
- la maîtrise féminine de la contraception,
par la diffusion de moyens contraceptifs (dont la pilule,
1961) et le droit à l'avortement (en France, loi
Veil, 1975). Clef d'un "habeas corpus" féminin,
elle constitue un tel renversement dans les rapports de
sexes qu'elle est susceptible de "dissoudre la hiérarchie"
du Masculin et du Féminin, pour reprendre l'expression
de Françoise Héritier ;
- la généralisation du salariat féminin,
notamment par le tertiaire, dans une Europe devenue dédale
de bureaux, et générateur d'emplois plus qualifiés
exigeant des niveaux d'études plus élevés
;
- une avancée politique inachevée et inégale,
qui, du nord au sud de l'Europe, a vu émerger des
femmes au plus haut niveau et naître l'idée
de parité.
Ainsi se dessine un modèle de femme européenne,
dépourvue de réalité comme tous les types
moyens, tendanciellement vraie, singulièrement fausse,
mais qui s'impose comme figure attractive de la modernité.
Esquissons à grands traits son portrait.
C'est d'abord une femme en bonne santé, plutôt
bien soignée et médicalisée, attentive
à son corps, qu'elle garde des excès, et à
son apparence, que les magazines et les cosmétiques
voudraient éternellement jeune. Dotée d'une
espérance de vie ordinairement supérieure à
celle de ses compagnons (en France, de huit années,
mais pas en Russie, archaïque sur ce point), elle jouit
d'un troisième âge actif - le temps des grandmères
- et d'un quatrième âge beaucoup plus solitaire.
C'est une femme instruite, à parité avec les
garçons, à tous les niveaux, y compris universitaire,
même si elle continue à fuir les filières
scientifiques et techniques, au profit des Lettres et de la
biologie. Sa réussite scolaire ne s'accompagne pas
nécessairement d'une promotion sociale ni d'une complète
égalité salariale avec les hommes. Elle aime
la lecture, la préfère au stade où courent
ses camarades. La grande alliance du Livre et des femmes est
une victoire européenne. Mais au temps de l'informatique,
n'est-ce pas une victoire à retardement ?
C'est une femme active qui cherche dans l'exercice d'une profession
non seulement un salaire, garantie d'une indépendance
à laquelle elle est très attachée, mais
un statut, une sociabilité, un projet de carrière
dont elle cherche à préserver la continuité
au travers des maternités. D'où le recours au
temps partiel, temps subi plus que choisi, mais moyen aussi
de rester intégrée au marché du travail.
La courbe existentielle du travail des femmes a rompu avec
sa forme cyclique d'antan et s'est considérablement
rapprochée de celle des hommes, à savoir un
travail continu tout au long de la vie. Bien entendu, l'identité
au travail est très variable selon les pays et les
milieux sociaux, et la place que les femmes lui ont accordée
dans leur émancipation. Le discours de Simone de Beauvoir
risque de n'être guère entendu des femmes de
l'Europe de l'Est en raison du caractère obligatoire
du travail.
C'est une femme juridiquement égale, reconnue comme
sujet de droit, y compris dans la famille dont elle assume
désormais les devoirs et les droits à égalité
avec son conjoint. Autorité parentale, gestion des
biens du ménage, choix du domicile (mais pas encore
celui de la nationalité), sont à peu près
partout en Europe (du moins dans celle de la Communauté),
sexuellement partagés. Cette conquête de l'égalité
civile a du reste été tardive. Les derniers
débris du Code Napoléon n'ont, en France, disparu
que très récemment. Et le droit au divorce n'a
été reconnu en Italie qu'en 1974.
C'est une femme libre, de ses choix professionnels, amoureux,
de son statut matrimonial et du nombre de ses enfants. Cette
zélatrice du mariage d'amour se marie de moins en moins,
parce qu'elle cherche dans le couple un amour toujours renouvelé.
Maîtresse de sa contraception, elle limite le nombre
de ses enfants : "Un enfant, si je veux, quand je veux,
comme je veux", disaient les féministes des années
1970. D'où un taux de fécondité réduit
: 1,5 enfant par femme pour l'Europe des 15 ; avec de forts
écarts : 2 pour l'Irlande et 1,9 pour la France, pourtant
bien différentes. L'effondrement de la natalité
a été particulièrement spectaculaire
dans les pays du Sud et de l'Est. Plus rare, l'enfant est
encore plus désiré, objet d'un investissement
matériel et affectif qui repose majoritairement sur
les femmes, les tâches domestiques étant, de
toutes, celles qui se partagent le moins.
C'est une femme citoyenne, dotée partout d'un droit
de suffrage parfois tardivement acquis (Suisse, 1971 ; Portugal,
1975), mais faiblement représentée aux parlements,
excepté dans l'Europe du Nord, et accédant rarement
à l'exécutif. Une femme qui s'investit dans
les associations, le social et l'humanitaire, plus que dans
la politique, qui demeure pour elle un domaine d'atteinte
et d'exercice difficiles et plutôt masculin. Cette femme
qui "n'est pas un homme comme les autres" (selon
l'expression de Janine Mossuz-Lavau et Anne de Kervasdoué,
Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres,
Paris, Odile Jacob, 1997) , cherche son accomplissement dans
la réalisation du bonheur privé plus que dans
les affaires publiques, obéissant toujours, de ce point
de vue, à une certaine représentation du féminin
que partagent des hommes plus nombreux.
C'est une femme, enfin, vulnérable, soumise à
la persistance d'une domination masculine qui continue à
s'affirmer par le harcèlement, la marchandisation des
corps publicisés et prostitués, la violence
des coups. Une femme dont les acquis sont fragiles, toujours
un peu marginaux, remis en cause par les crises économique,
politiques ou religieuses. La femme européenne reste
un enjeu de pouvoir.
Ce portrait-robot de la femme européenne est évidemment
soumis à de multiples retouches, qui en brouillent
les contours, selon les milieux sociaux, les origines ethniques,
les identités et les législations nationales...
Ainsi l'avortement est aujourd'hui autorisé partout,
avec un alignement autour de 12 semaines, sauf en Irlande,
qui l'interdit même en cas de viol, et en Pologne, bientôt
incluse dans l'Europe. Son droit est restreint au Portugal
et soumis à condition dans certains états allemands.
D'ailleurs le taux d'avortement (0,3 par femme, moyenne européenne),
dépend beaucoup moins de ces dispositions que de la
diffusion des contraceptifs.
Autre exemple : le travail. Le taux d'activité des
femmes est particulièrement élevé en
Europe du Nord et moindre dans les pays du sud et en Irlande.
La France est à peu près à égalité
avec le Danemark (73 % des femmes de 25 à 49 ans
sont actives, contre 82 % des hommes : l'écart
est faible). Pays-Bas et Grande-Bretagne ont largement recours
au temps partiel. Dans les pays en économie de transition,
le taux de chômage est spécialement élevé.
Troisième exemple : la politique. Il existe de grands
écarts pour la représentation des femmes en
Europe. La Suède est championne toutes catégories
avec 42 % de femmes au parlement, le Danemark, les Pays-Bas,
la Finlande et l'Allemagne dépassant 30%. Au bas de
l'échelle : le Portugal (13 %), l'Italie (12 %),
la France (10,6 %) et la Grèce. Derniers pays
à accorder le droit de vote aux femmes, ces deux pays
conservent leur rang de lanterne-rouge quant à leur
représentation : curieuse situation pour ces terres-mères
de la démocratie. L'accès à la démocratie
locale reproduit à peu près les mêmes
écarts : les femmes sont 41 % dans les conseils
municipaux en Suède, 21 % en France et 3,6 %
en Grèce.
On pourrait multiplier les comparaisons de statistiques que
les organismes européens s'efforcent d'harmoniser.
Elles mettent en évidence le contraste attendu et vérifié
entre une Europe du Nord, égalitaire quant aux rapports
de sexes, et une Europe du Sud, plus conventionnelle, en raison
notamment de la résistance de la famille traditionnelle.
Les pays les plus intéressants sont les plus contrastés
: l'Allemagne, l'Espagne, la France. Latine sous l'angle politique
(faible participation des femmes, d'où la loi sur la
parité en 2000), cette dernière est nordique
pour l'activité au travail et quasi irlandaise pour
le taux de fécondité des femmes.
Les progrès dans la situation des femmes ont été
réalisés surtout entre 1970 et 1990. Depuis
dix ans, des blocages apparaissent, voire des reculs. Pour
des raisons variées : restructurations économiques
touchant les moins qualifiés dont souvent des femmes
(l'agonie de Moulinex est à cet égard exemplaire)
; chute du Mur de Berlin générateur de chômage
massif dans les pays de l'Est, entraînant une prostitution
d'une ampleur sans précédent ; guerres en ex-Yougoslavie
et leurs séquelles dramatiques ; migrations qui posent
des problèmes inédits, dont celui du voile n'est
qu'un des aspects. D'où une recrudescence de violences
publiques et privées, dont les femmes font les frais,
comme si elles étaient l'enjeu des identités
menacées et des virilités blessées. La
vigilance s'impose donc.
Dans ces évolutions, le rôle des institutions
européennes a été tardif. "La Communauté
constitue un exemple de non-entrée des femmes",
écrivait un expert (Bob Renalda, "Une analyse
critique des femmes dans l'Union européenne" dans
Guerre et Politique. Bilan et perspectives, Paris, Gallimard,
2000, p. 300-342). Il a commencé au milieu des
années 1970. L'instauration en 1979 d'une "commission
des droits des femmes au Parlement européen" et,
plus récemment, d'une "commission pour l'égalité
des genres", mise en place par Anna Diamantopoulou, commissaire
à l'emploi et aux affaires sociales fournit des leviers
pour une action pas toujours aisée à mener entre
les organismes internationaux et les divers Etats. Cette action
favorise la connaissance, la formation de réseaux,
la diffusion de modèles plus égalitaires, l'émergence
de spécialistes (Jacqueline Nonon, Eliane Vogel-Polsky,
Evelyne Sullerot, par exemple), et de personnalités
d'envergure européenne (Simone Veil, Nicole Fontaine,
Emma Bonnino). Rôle bénéfique, donc, à
condition qu'il soit soutenu par un mouvement qui lui donne
vie.
Laboratoire d'expériences, levier pour l'égalité,
creuset pour la parité, l'Europe, sous toutes ses formes
et dans toutes ses acceptions, est une chance pour les femmes
et par elles. Du moins, elle peut l'être.
Fait significatif : l'exposition projetée par le Musée
de l'Europe, dont Krystof Pomian est un des organisateurs,
s'intitulera : "L'Europe est une femme". Comme si
la déesse était de retour sur ses terres délivrées
de la domination.
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