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M. Felix Rohatyn


Les États-Unis et la construction européenne

séance du lundi 10 mai 2004

 


Monsieur le Président :
Monsieur le Chancelier :
Monsieur le Secrétaire perpétuel:
Mesdames, Messieurs, Académiciens :

J'ai eu l'honneur de vous parler il y a plus de deux ans. C'était un an après l'entrée en fonctions de George Bush comme Président des États-Unis ; c'était deux mois après le 11 septembre. Le monde était différent; l'Europe était différente ; l'Amérique était différente.

Pendant ces dernières années, j'ai eu l’occasion de pouvoir observer de près une Europe en mutation rapide, une Europe qui semble maintenant avoir atteint un tournant. Des institutions communes à toute l'Europe ont vu le jour, avec un marché et une monnaie uniques qui ont transformé la façon dont les pays gèrent leurs affaires à l'intérieur comme à l'extérieur de la zone euro. Le projet européen s'est transformé en réalité – malgré le fait que la structure définitive de la nouvelle Europe est toujours inachevée. En même temps, les préoccupations concernant la devise ont rendu évident le besoin de réformes de plus grandes proportions dans les pays européens ainsi que le besoin de dirigeants qui donnent l’impulsion à la forme politique définitive de l'Europe.

Beaucoup de ces mêmes leçons s'appliquent à la mondialisation qui a transformé la vie des Américains comme des Européens. Nous vivons à une époque où croissance et prospérité sont possibles, une époque où la technologie, les migrations et le capital rapprochent nos sociétés et nos cultures de manières tout à fait nouvelles.

Cependant, les progrès remarquables que le monde a réalisés risquent de masquer les craintes de nos compatriotes qui sont en situation de précarité et des conditions précaires des pays du Sud qui ont manqué le train du développement. À de nombreux égards, les craintes suscitées par la mondialisation sont parallèles à celles qui sont exprimées au sujet de la perte de souveraineté dans une nouvelle Europe et, plus récemment, en ce qui concerne la perte d'emplois aux États-Unis. De plus, le terrorisme et son impact sinistre et déstabilisateur, menacent constamment l'Europe comme les États-Unis.

À la lumière de ces défis, je voudrais utiliser ces quelques moments avec vous aujourd'hui pour esquisser mes perceptions de ce qui se passe actuellement en Amérique et en Europe – et pour suggérer des approches possibles afin de maintenir la permanence du partenariat transatlantique qui traverse une phase difficile actuellement. Ces remarques représentent strictement mes opinions personnelles.

La perspective américaine au sujet de la construction européenne est le produit de plusieurs facteurs. Le premier est l'histoire. Les Américains voient la construction européenne à travers le prisme de leur propre histoire politique et de leur situation géographique, qui sont très différentes de celles des Européens. L'Amérique a commencé par l'union politique, un processus qui a débuté par la Convention constitutionnelle en 1787 et qui s'est terminé près d'un siècle plus tard par la Guerre de sécession et l'abolition de l'esclavage en 1865. Pendant cette période, les arrêts de la Cour suprême et l'expansion géographique constante vers l'Ouest ont déterminé la forme de l'union fédérale des États-Unis. Cependant, le cadre économique de l'Union n'a pas été parachevé avant 1913, à la suite d'une série de scandales et de crises financières, avec la création du Federal Reserve System ainsi que d'une monnaie nationale et d'un système bancaire à l'échelle de l'union politique.

Dans sa description de ce qui était et est toujours propre à l'Amérique, Alexis de Tocqueville a mentionné trois facteurs essentiels : sa taille, les institutions que l'Angleterre lui a léguées et son système fédéral décentralisé. Cette description est toujours applicable aujourd'hui.

Notre union politique a été créée en premier ; notre structure économique a évolué sur la base de l'union politique. L'Europe qui est en cours de construction aujourd'hui a été construite de façon inverse – d'abord la structure économique, et, progressivement, une structure politique au-dessus de la structure économique. Nous comprenons les raisons d'une telle construction ; Jean Monnet et Robert Schuman ne pouvaient pas légiférer une paix permanente en Europe, mais ils ont été en mesure de créer l'Autorité européenne du charbon et de l'acier ; Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing, Helmut Kohl et François Mitterrand, Jacques Delors et leurs collègues ont alors pu construire le marché commun, le marché unique et l'euro. C'est sur cette structure économique en évolution que la structure politique a été développée, et qui se développe encore.

Pour la plupart des Américains, l'Europe est une puissante entité économique, avec sa propre monnaie et sa Banque centrale, et elle représente le partenaire le plus important de l'Amérique en termes d'échanges commerciaux et d'investissements. Cependant, les Américains considèrent aussi le paysage politique européen comme un chantier de construction commencé il y a cinquante ans, et dont l'avenir est à la fois compliqué et incertain.

Parallèlement à l'intégration économique de l'Europe, l'Amérique a vu la Communauté européenne s'agrandir jusqu'à 25 membres, et l'OTAN s'est agrandie en même temps. Avec une population qui finira par dépasser 450 millions d'habitants, l'Europe sera plus grande que les États-Unis, et son PIB, à environ 8 trillions de dollars, n'est inférieur qu'à celui des États-Unis. Les principales forces qui dirigent cette intégration sont l'euro et le marché unique, le mouvement vers une défense à l'échelle de l'Europe et l'engagement d'agrandir encore davantage l'Union européenne. Toutefois, les forces politiques et culturelles qui y font obstacle sont toujours vives, comme l’a montré la difficulté d'adoption d'une constitution européenne, quoique l’espoir d’une résolution favorable a été encouragé par le résultat des élections espagnoles. Dans une certaine mesure, ceci nous rappelle nos anciens débats dans les Federalist papers entre Jefferson, Madison et Hamilton.

Quand je suis arrivé en France en tant qu'ambassadeur des États-Unis en septembre 1997, l'atmosphère était à l'optimisme en Europe. L'introduction de l'euro fut couronnée de succès. Accomplissement remarquable quelles que soient les circonstances, l'introduction d'une monnaie unique avec sa propre banque centrale par douze démocraties modernes avancées était symbolique d'une nouvelle Europe. La nouvelle devise était considérée comme un premier pas vers d'autres réformes économiques basées sur l'économie de marché et le capitalisme moderne. Plus important encore, elle était perçue comme l'avant-dernière étape sur la voie de la réalisation du rêve de Jean Monnet : une Europe unie.

Malgré un certain scepticisme en Amérique quant à la nouvelle devise, partagé dans certains pays en Europe, les débuts de l'euro ont justifié les attentes. Les marchés européens des capitaux ont eu des résultats spectaculaires, les flux d'investissements internationaux et transatlantiques ont connu une croissance exceptionnelle et l'intégration économique transatlantique a beaucoup progressé en conséquence de la mondialisation, de la libéralisation et de l'accroissement des investissements.

Pendant les cinquante dernières années, les Américains ont considéré l'Alliance transatlantique et l'OTAN comme la plate-forme de sécurité de l'Occident et comme un facteur crucial pour l'élimination de la menace soviétique ; la politique étrangère américaine a aussi toujours soutenu l'intégration politique européenne. Bien qu'il s'agisse toujours de notre politique officielle, j'estime que la dynamique politique sous-jacente est en train de changer, en partie parce que l'Europe a changé, mais surtout parce que l'Amérique a changé – et le reste du monde a changé encore plus vite.

Je ne peux pas utiliser la définition que le Secrétaire à la Défense des États-Unis, Donald Rumsfeld, a donnée de l'Europe, à savoir une division entre une « Vieille Europe », composée des pays qui se sont opposés à nous au sujet de l'Iraq, et une « Nouvelle Europe », composée des pays qui nous ont soutenus. L'implication d'une telle définition est que la « Vieille Europe » serait quelque peu obsolète et dépassée, tandis que la « Nouvelle Europe » serait moderne et 'high-tech' ; mais la performance d’entreprises telles que Airbus et Daimler-Benz suggère que la « Vieille Europe » est plus moderne que la « Nouvelle Europe. » Il est vrai, toutefois, que des pays comme la République tchèque, la Hongrie et la Pologne sont considérés chez nous comme étant plus pro-atlantiques que l'Allemagne et la France, et plus ouverts à nos idées. L'Espagne, à la suite de son récent changement de gouvernement, est un point d’interrogation. Mais quoi qu'il en soit, nous devons reconnaître que l'opinion publique dans la grande majorité des pays européens, y compris ceux qui nous soutiennent militairement en Iraq, est nettement hostile à la politique des Etats-Unis, sous la présidence de George W. Bush.

L’opinion européenne se trouve renforcée dans ses propres convictions par l’émotion qu’elle décèle dans l’opinion américaine, bouleversée par les abus inacceptables vis-à-vis des prisonniers iraqiens. Une enquête formelle est en cours pour établir la culpabilité pour des actions qui font une tâche indélébile sur l’image des Etats-Unis.

Vu de l'Amérique, il semble y avoir de vraies divisions dans la « vieille » comme dans la « nouvelle » Europe : entre les anciens membres et les nouveaux membres ; entre les grands pays et les petits pays ; entre les pays qui font des contributions budgétaires et les pays les plus pauvres ; et des divisions au sujet de la croissance économique et les limitations du Pacte de Stabilité. Il est également évident que les divisions ayant affecté les relations transatlantiques à la suite de la guerre en Iraq sont profondes, même si l'on peut remarquer une amélioration dans l'atmosphère politique entre les États-Unis d'une part, et la France et l'Allemagne de l'autre. Ceci pourrait modifier la réalité politique et permettre une coopération réelle entre l'Europe, les États-Unis et les Nations unies en Iraq, ainsi que des activités communes dans d’autres secteurs, telles que celles qui se sont déroulées récemment en Haïti dans le cadre de la coopération franco-américaine.

Je ne sais pas si je peux comprendre la différence entre la « Nouvelle Europe » et la « Vieille Europe. » Mais je suis persuadé qu'une « Nouvelle Amérique » a remplacé la « Vieille Amérique », et que ce facteur sera de plus en plus important dans notre perspective sur la construction européenne et sur le reste du monde.

Même avant le 11 septembre, le Président Bush et les dirigeants européens avaient des points de vue très différents sur un grand nombre de problèmes politiques. Les États-Unis voulaient se libérer du poids que représentaient les obligations internationales en ce qui concernait le traité de Kyoto, le Tribunal International de Justice, le traité ABM, le rôle des Nations unies et bien d'autres domaines. En même temps, depuis la peine de mort jusqu'à la doctrine des guerres préemptives, en passant par la religion et les OGM, les choix politiques, les tendances culturelles et les opinions publiques semblent évoluer résolument en sens contraire des deux côtés de l'Atlantique.

La « Nouvelle Amérique » est l'Amérique d'après le 11 septembre. Elle est très différente de la « Vieille Amérique. » Il est trop tôt pour dire si cette transformation est permanente ou temporaire, ou si elle reflète de nouvelles personnalités plutôt que de nouvelles philosophies. Personnellement, je pense que le changement est permanent, que le traumatisme est très profond, et qu'il nous est très difficile d'assimiler la réalité – à savoir que nous sommes à la fois vulnérables et invincibles. Ce changement influencera tout ce que nous ferons à partir de maintenant, dans notre politique étrangère comme dans notre politique intérieure.

L'Amérique d'aujourd'hui est profondément différente de celle d'avant le 11 septembre, même si dans une large mesure ce changement était déjà visible au-dessous de la surface. À tous égards, l'« Exception américaine » est maintenant beaucoup plus forte que l'« Exception française » n'a jamais été. Un récent numéro spécial de l'« Economist » sur l'Amérique est très révélateur. Selon ce point de vue – que je partage – la « Nouvelle Amérique » s'est beaucoup radicalisée et est plus décidée que jamais à exercer une domination militaire absolue. Elle est plus individualiste que l'Europe, et aussi plus religieuse, plus conservatrice et plus patriote que celle-ci. George W. Bush était déjà Président des États-Unis au moment où cette « exception américaine » a fait surface, c'est-à-dire après le 11 septembre, et les politiques du Gouvernement Bush reflètent tout à fait ces tendances. Le Président Bush est désormais un homme d'État déterminé à transformer radicalement les politiques étrangère et intérieure de l'Amérique, qui sont tournées encore plus qu'auparavant vers notre intérêt national. Même si un nouveau Président des Etats-Unis changerait le ton et l’importance donnés aux relations transatlantiques, ce qui est certain, je doute que cela changerait fondamentalement les grandes lignes de la politique étrangère américaine établie après le 11 septembre 2001, celles de la « Nouvelle Amérique » et de la priorité donnée à la sécurité militaire et à la lutte contre le terrorisme.

Même dans notre politique intérieure, dans le domaine économique, ce radicalisme se traduit par des réductions fiscales massives, des déficits budgétaires profonds et la dévaluation du dollar. Par conséquent, l'Amérique regarde maintenant l'Europe comme étant quelque peu « vieux jeu » et bureaucratique – d'où la remarque de Donald Rumsfeld sur la « Vieille Europe » – et elle voit son avenir autant lié à la Chine, à l'Inde et à la Russie qu'au Partenariat atlantique qui nous a tellement bien servi pendant le dernier demi-siècle.

En Europe, à présent, les sondages d'opinion effectués dans divers pays révèlent une opposition toujours très prononcée aux politiques américaines – tout particulièrement en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien et la guerre en Iraq. Les attentats terroristes en Espagne semblent avoir durci cette attitude.. Tout comme le 11 septembre a créé une
« Nouvelle Amérique », il est possible que le 11 mars crée sa « Nouvelle Europe », probablement plus fixée sur la construction européenne et sur le développement économique. Il est toutefois vital, pour l’Europe comme pour l’Amérique, de maintenir le lien du partenariat transatlantique et de le renforcer en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme.

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu'à la chute du Mur de Berlin en 1989, le partenariat transatlantique était dominé par les questions de sécurité et par la menace soviétique. Il a survécu à des chocs graves, tels que la crise de Suez et le retrait de la France de l'OTAN, et il est resté uni face aux menaces soviétiques lors de la crise des missiles à Cuba et de l'installation de missiles américains en Europe en 1981. En outre, le partenariat économique transatlantique est devenu encore plus important en raison du développement économique rapide qui a suivi la fin de la guerre en Europe. Le Plan Marshall, le « miracle » économique allemand et les « 30 années glorieuses » de la France se sont combinés à la croissance économique des États-Unis et à l'accroissement des investissements étrangers pour constituer une puissante locomotive. Les États-Unis et l'Europe ont donné l'impression d'être de plus en plus similaires à de nombreux égards en conséquence de ces développements. Les pays les plus riches de l'UE ont atteint un niveau de vie comparable à celui des États-Unis, et, pendant les années soixante-dix, à la suite des programmes de la « Great society » de Lyndon Johnson, les dépenses publiques des États-Unis se sont rapprochées du niveau des pays européens. Au cours des années quatre-vingts, les débuts de la mondialisation et les niveaux croissants d'investissements étrangers ont encouragé les pays européens à adopter certains des aspects du capitalisme américain, tels que la privatisation, la dérégulation, la transparence et l'obligation de rendre compte des dirigeants d'entreprises. Sur le plan politique, en conséquence de la révolution conservatrice de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, la philosophie centriste de la « Troisième voie », adoptée par Bill Clinton, Tony Blair et Gerhard Schröder, a semblé mettre l'Europe et les États-Unis sur des voies parallèles.

Cependant, à la fin des années quatre-vingts, nos économies ont commencé à diverger, et la croissance économique des États-Unis a été plus rapide que celle de l'Europe. La croissance démographique aux États-Unis s'est accélérée en raison d'un taux de natalité plus élevé et de l'immigration, tandis que l'Europe stagnait sur le plan démographique. En même temps, les développements de la Silicon Valley et les recherches financées par le Gouvernement des États-Unis ont entraîné un accroissement considérable des investissements technologiques aux États-Unis, ce qui a donné à notre pays un avantage fondamental dans les structures 'high-tech' de l'économie moderne novatrice. Ceci a représenté un changement significatif par rapport à la période de l'après-guerre, lorsque les États-Unis et l'Europe avaient des plates-formes industrielles et des taux de productivité essentiellement similaires, et les horaires de travail des salariés étaient comparables.

Pour ces raisons, l'Europe et l'Amérique ont été marquées par une divergence économique. De 1995 à 2001, le PIB en monnaie constante a augmenté de 3,3 % par an en Amérique contre seulement 2,5 % dans l'UE. L'éclatement de la « bulle financière » en Amérique a renversé cette tendance en 2001, mais l'écart recommence maintenant à se creuser. Bien qu'il ne nous soit probablement pas possible de continuer notre expansion au taux de croissance de ces derniers temps, la croissance en Amérique au cours de l'année ou des deux années à venir sera nettement plus élevée que celle de la zone euro. Ces tendances changeront peut-être à cause de nos déficits considérables du budget et de la balance des paiements, ainsi que de la fragilité du dollar. Mais la productivité américaine a connu une croissance spectaculaire et a augmenté de plus de 2 % par an pendant les années quatre-vingt-dix, pour atteindre notre taux actuel de 5-6 %. Il y a vingt ans, les Européens et les Américains travaillaient à peu près le même nombre d'heures chaque année. À présent, un nombre croissant d'Américains travaillent 300 heures de plus par salarié et par an, et les États-Unis bénéficient d'investissements plus rapides dans les nouvelles technologies et d'un fardeau fiscal plus léger.

Néanmoins, le partenariat économique transatlantique s'est encore élargi et étoffé au fil des ans. Son importance est au moins égale à celle des partenariats politique et militaire. Les statistiques reflètent cette importance. En 2001, selon le Bureau of Economic Analysis, la valeur totale des investissements directs à l'étranger par l'UE aux États-Unis s'élevait à 808 milliards de $ ; la valeur des investissements directs américains dans l'UE représentait 640 milliards de $. De plus, le portefeuille des investissements européens aux États-Unis se montait à plusieurs trillions de dollars d'actions et d'obligations, et 30 à 40 % de toutes les actions cotées à la Bourse française appartenaient à des investisseurs financiers américains. Pendant la même année, les exportations américaines à destination de l'UE s'élevaient à 354 milliards de $, alors que les importations en provenance de l'UE atteignaient 415 milliards de $. Quatre millions et demi d'Américains étaient employés directement par des sociétés européennes, et un nombre similaire d'Européens travaillaient pour des sociétés américaines. Nous sommes les principaux clients, les principaux fournisseurs et les principaux investisseurs l'un de l'autre.

En dépit de tout cela, l'Amérique a des risques économiques non négligeables à long terme Ces risques ont déjà un impact sur la position internationale de l'Amérique. Depuis 2000, la combinaison de la récession, de l'effondrement de la bourse, des dépenses militaires en rapport avec l'Iraq et de grandes réductions successives des impôts a dévasté le budget fédéral des États-Unis. Bien que les prévisions budgétaires soient rarement dignes de grande confiance, les engagements de dépenses et les réductions d’impôts effectués entre 2000 et 2003 aux États-Unis vont entraîner une augmentation du déficit budgétaire de 10 trillions de $ au cours de la décennie qui se terminera en 2013. Le déficit du commerce extérieur et le déficit du budget de l'État combinés s'élèvent à près d'un trillion de dollars par an. Le dollar a perdu près de 40 % de sa valeur vis-à-vis de l'euro l'année dernière ; je pense que cette dévaluation aura, pour nous, des conséquences négatives à long terme, et nous aurons en plus des paiements considérables à effectuer pour les retraites et les soins de santé. L'Amérique dépend maintenant excessivement de capitaux et de l’énergie étrangers, et rien ne semble laisser présager que ces tendances changeront de façon significative dans un avenir proche.

Près d'un tiers de la dette extérieure de l'Amérique, qui se monte à trois trillions de dollars, appartient maintenant à des intérêts étrangers, et, sur cette somme, plus de 700 milliards de dollars sont détenus par la banque centrale de la Chine et par les banques centrales des autres pays de l'Asie du Sud-Est. Le déficit commercial annuel de l'Amérique avec la Chine est de 130 milliards de dollars par an, et il est en augmentation croissante. L'exportation de capacités de production et d'emplois de l'Amérique à destination de la Chine augmente aussi constamment. La Chine est rapidement en train de devenir l'une des principales sources de financement de l'Amérique. Elle représente une source croissante de produits finis. Et elle deviendra bientôt une force importante en ce qui concerne la création de capital intellectuel dans le monde. La Chine est aussi un partenaire de plus en plus important des États-Unis pour tenter de restreindre les ambitions nucléaires de la Corée du Nord. Simultanément, l'Inde est en train de devenir rapidement un fournisseur majeur de services à l'économie américaine et un créancier de plus en plus important des États-Unis. Elle joue aussi un rôle plus important dans la politique étrangère de l'Amérique, dans le domaine de la sécurité. Enfin – et ce n'est pas le moins important – le fait que l'Amérique dépende toujours de sources étrangères pour satisfaire 50 % de ses besoins en énergie et la poursuite de l'instabilité au Moyen-Orient augmenteront sans aucun doute le futur rôle de la Russie en tant que fournisseur majeur d'énergie aux États-Unis et bénéficiaire important d'investissements américains.

Ces réalités économiques et sécuritaires doivent être examinées en tenant compte de l'importance démographique, politique et économique croissante des régions ouest et sud-ouest des États-Unis, de l'accélération de l'immigration en provenance de l'Amérique latine et de l'Asie, et du déclin de l'importance politique de l'est des États-Unis et de son héritage européen. Les générations de responsables politiques américains pour lesquels l'OTAN, le Plan Marshall et les Nations Unies étaient les piliers de la politique étrangère américaine ont pratiquement disparu, et beaucoup des dirigeants politiques actuels ont des perspectives différentes. C'est en partie en raison de telles transformations que les priorités économiques et stratégiques des États-Unis se rapprochent de la Chine, de l'Inde et de la Russie ; dans le domaine économique et financier l’Amérique reconnaît la réalité d’un monde multipolaire.

Les Américains qui observent le progrès de la construction européenne et l'agrandissement considérable de l'UE vont poser deux questions : d'abord, est-ce que ces processus seront couronnés de succès ? Et ensuite, l'Europe sera-t-elle notre partenaire ou notre rivale ?

Il n'est pas facile de répondre à la première de ces deux questions. Les débats difficiles sur les droits de vote dans la nouvelle constitution européenne semblent maintenant en voie de résolution, ce qui aura un effet positif sur la perspective américaine de ce projet. En ce moment, la perspective d’un referendum britannique crée un nouvel élément de doute sur ce grand projet. Néanmoins, le fait que deux des membres fondateurs, la France et l'Allemagne, se soient avérés incapables de respecter les directives du Pacte de stabilité pendant trois années de suite est troublant, même s’il est clair que le Pacte de stabilité devrait être réformé pour favoriser la croissance économique. (Il semble que, cette année, six sur douze des pays de l’eurozone ne seront pas en état de respecter les limites du Pacte.) La faiblesse de la croissance est un problème structurel grave pour l'Europe, et elle jette une ombre sur l'agrandissement de l'UE ainsi que sur la santé de l'euro à long terme. Une modification du Pacte de stabilité permettrait une dynamique plus forte au partenariat transatlantique.

La réponse à la seconde question sera influencée dans une large mesure par l'évolution de la situation en Iraq et par le rôle joué par la France, l'Angleterre et l'Allemagne dans l'Europe de demain, en particulier en ce qui concerne les relations avec les États-Unis et l'OTAN, ainsi que la perspective d'une coopération toujours plus étroite dans la guerre contre le terrorisme mondial.

L'Américain moyen est toujours troublé par les immenses manifestations contre la guerre en Europe l'année dernière, qu'il a considérées plus comme des manifestations anti-américaines que comme des manifestations contre la guerre, et qui ont suscité des réactions très vives dans l'opinion publique américaine. Simultanément, l'hostilité de l'opinion publique européenne vis-à-vis des États-Unis continue à affecter négativement les relations transatlantiques. Une grande partie de l'Amérique voit toujours la « Vieille Europe » de Donald Rumsfeld, mais au lieu de reconnaître une « Nouvelle Europe », elle cherche plutôt une « Nouvelle Chine », une « Nouvelle Inde » et une « Nouvelle Russie », avec, simultanément, de l’admiration et de l’inquiétude.

Mais il ne faut toutefois pas ignorer l'euro. L'euro fait maintenant partie intégrante du système financier mondial. Pour croire à l'avenir de l'euro, il faut croire à l'avenir de l'Europe. Dans une certaine mesure, le destin de l'euro dépendra du différentiel entre la rentabilité des placements en Europe et aux États-Unis, mais il est également lié à l'intégration de l'Europe. Et si l'on écoute ce débat, il ne fait aucun doute que l'on entendra évoquer d'autres problèmes. En France et ailleurs, des questions concernant la souveraineté nationale et l'identité nationale sont posées. De nombreux Européens veulent protéger agressivement leur identité contre les effets de la mondialisation et de l'« hégémonie américaine. » Pourtant, la réalité de l'euro et les pressions du marché nécessiteront vraisemblablement d'autres réformes importantes dans toute l'Europe dans des domaines tels que les impôts, les budgets et les retraites. Les différences non négligeables entre le niveau économique des nouveaux pays membres de l'UE et des membres actuels risquent de créer des tensions qui affecteront cette évolution et pourraient menacer la stabilité de la monnaie unique. Néanmoins, il est à envisager que de nouveaux investissements permettraient à ces pays de devenir des sources importantes de production pour les pays de l’Ouest, ce qui renforcerait leur performance économique.

Les discussions politiques en Europe sur ces sujets reflètent une profonde ambivalence quant à la répartition de la richesse, au rôle de l'État et à la nature du capitalisme mondial. Dans ces circonstances, il est vital d’encourager le soutien populaire pour le projet européen, car le progrès de l'unification européenne est de plus en plus important pour assurer le succès de la monnaie unique et du rôle que l'euro joue dans le système financier mondial.

Il y a sept ans, lorsque je suis arrivé comme ambassadeur, le lancement de l'euro était imminent, et ce lancement était considéré comme un grand projet révélateur de l'optimisme de l'Europe. Je pensais que l'intégration politique européenne allait suivre rapidement, mais je manquais de réalisme. L'euro peut encourager la discipline budgétaire ; il ne peut pas imposer une intégration politique.

Quel que soit le résultat du débat constitutionnel européen, le processus à la fois long et complexe d'agrandissement et d'intégration va continuer. Sans parler des questions difficiles qui devront être débattues et résolues, il me semble, en observateur très pro-européen, que l'Europe a besoin d'une voix politique européenne convaincante.

Je suis frappé par cette absence dans ce débat, à une époque où la diffusion massive de l'information est devenue un outil indispensable pour développer des forces politiques et obtenir un soutien populaire. De tels dirigeants se sont fait entendre jadis – des hommes tels que Jean Monnet, Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing, Helmut Kohl et Jacques Delors, qui parlaient au nom de l'Europe à leur époque. Le débat tout aussi intense d'aujourd'hui, avec ses conséquences non moins importantes, nécessite le même pouvoir de clarification.

Aujourd'hui, de nombreux Américains estiment que notre pays a fait une erreur en entrant en guerre contre l'Iraq sans le soutien des Nations unies et de certains de nos principaux alliés comme la France et l’Allemagne. Je pense aussi que de nombreux Européens estiment que la France et l'Allemagne ont fait une erreur en se heurtant de front à l'Amérique dans leur opposition, même si leur objectif leur semblait justifié. Mais nous devons maintenant nous tourner vers l'avenir, en commençant par une nouvelle coopération, avec l’appui des Nations Unies, en ce qui concerne la reconstruction de l'Iraq et sa stabilisation politique. Les dirigeants politiques des deux côtés de l'Atlantique devraient également tirer parti du processus de construction européenne en cours pour explorer une nouvelle Alliance atlantique. Elle devrait justifier une coopération plus étroite entre l'Europe et l'Amérique dans la guerre contre le terrorisme mondial à la suite de la tragédie qui a frappé l'Espagne ; elle pourrait approfondir la participation de la France dans une nouvelle OTAN, à partir de son intégration dans la « NATO Response Force » ; elle pourrait traiter de l'adhésion de la Turquie, ce qui, je le sais, est une question très controversée. La Turquie a toujours été, pour nous, un membre loyal de l'OTAN, et bien que nous ne soyons pas directement concernés, nous espérons voir des progrès à cet égard.

Il y a également des initiatives économiques importantes à explorer en liaison avec un tel effort. Le problème de la volatilité des principales devises du monde doit être examiné par le G7 ; dans un tel cadre, une politique de la BCE plus orientée vers l'expansion, serait la bienvenue. La création d'un marché commun Nord-atlantique pourrait être envisagée, ainsi qu'une coopération plus étroite entre les industries de la défense des deux côtés de l'Atlantique et un certain nombre d'initiatives communes de réglementation transatlantique dans les domaines de la sécurité alimentaire et pharmaceutique, des pratiques monopolistiques et, plus particulièrement, de la comptabilité.

Les divers scandales financiers dont nous avons été témoins depuis 2000 et qui continuent à éclater ont maintenant affecté de nombreuses institutions financières américaines, dont le New York Stock Exchange et le secteur des SICAV, qui jouent un rôle fondamental dans le capitalisme populaire. Mais l'affaire Parmalat a montré qu'il ne s'agit pas d'un phénomène purement américain et qu'il est dans l'intérêt commun de l'Europe et des États-Unis de résoudre ces problèmes et de coordonner leurs normes financières et les réglementations.

J'espère que la rencontre entre le Président Bush et le Président Chirac à l'occasion de la commémoration du soixantième anniversaire du débarquement en Normandie sera le signal d'une coopération franco-américaine renouvelée dans beaucoup de ces domaines importants. Les valeurs que nous partageons, ainsi que notre respect et nos intérêts mutuels, sont toujours la fondation de nos relations.

La France peut jouer un rôle déterminant pour l’Europe en accélérant les reformes nécessaires à la croissance, en meme temps qu’elle peut jouer un rôle déterminant dans les relations transatlantiques en encourageant le soutien européen aux Etats-Unis dans la stabilisation éventuelle de l’Iraq. Encore faudrait-il que cela fasse partie d’un dialogue euro-américain, réciproque et approfondi.

L'Europe dispose de tout ce dont a besoin une société basée sur une économie de marché moderne : éducation, capital et institutions démocratiques. Il est toutefois vraisemblable que le rythme du développement économique américain continuera pendant un certain temps à être plus rapide que celui de l'Europe. Deux facteurs pourraient changer cette équation de façon significative. Le premier serait une intégration et des réformes politiques plus rapides et plus profondes en Europe ; le second pourrait être des problèmes économiques graves aux États-Unis en raison de la continuation de nos déficits trop importants et du fait que nous dépendrons toujours excessivement de sources étrangères pour l'énergie comme pour les capitaux.

Je pense toutefois que tant que l'Europe n'aura pas créé des institutions authentiquement européennes pour résoudre les problèmes posés par la défense, la politique étrangère, les impôts et les retraites, elle sera désavantagée pour relever les défis croissants de la mondialisation. C'est la raison pour laquelle la construction politique de l'Europe est un facteur tellement crucial dans sa performance économique. Il est cependant encourageant de constater que la force du partenariat économique transatlantique n'a pas été affaiblie par les tensions politiques récentes entre l'Europe et l'Amérique, bien que la faiblesse continue du dollar cause de sérieux problèmes pour l'Europe.

Les principales clés d'une croissance économique aussi rapide pour l'Europe que pour l'Amérique sont des politiques orientées vers la croissance et la démographie. Mais ce qui est tout aussi important pour nous, c'est de voir une Europe plus forte et plus intégrée prendre sa place de partenaire aux côtés de l'Amérique. Le puissant lien du Partenariat atlantique est aussi vital pour l'avenir de l'Amérique que pour celui de l'Europe.

En Amérique, le soutien politique pour l'intégration politique de l'Europe n'est pas aussi prioritaire que jadis. Cependant, le succès de l'intégration européenne doit faire priorité dans l'intérêt stratégique et économique de l'Amérique. Les États-Unis ne peuvent pas continuer indéfiniment à être le principal moteur de la croissance mondiale. Nous avons besoin d'un partenariat avec une Europe prospère et à la croissance rapide, ainsi qu'avec le Japon, pour aider à soutenir l'économie mondiale. Malgré le fait qu'actuellement l'Amérique est préoccupée et profondément divisée sur le plan politique, nous devons soutenir – et nous continuerons à soutenir – cette idée très puissante. Nous avons trop d'histoire commune, trop de sang versé ensemble, trop de valeurs partagées pour nous éloigner plus les uns des autres à cause des tensions qui ont affecté notre relation récemment. Ensemble, nous pourrons résoudre les problèmes du monde que ni l'un, ni l'autre ne pouvons résoudre seuls : la pauvreté, les maladies, le terrorisme et la prolifération des armes à l'échelle mondiale. Rétrospectivement, les problèmes de la Guerre froide peuvent sembler relativement simples si on les compare à ceux auxquels nous serons peut-être confrontés prochainement, et nous ne pourrons les surmonter qu'avec la plate-forme du Partenariat atlantique et une Organisation des Nations unies efficace.

Je suis européen de naissance et de culture et je suis américain de nationalité et de conviction. Je suis partisan depuis 50 ans du rêve de Jean Monnet d’une Europe unie et je suis convaincu depuis tout ce temps que le partenariat transatlantique a représenté la plate-forme de la stabilité et du progrès mondial. Il faut maintenant renforcer et renouveler ce partenariat pour les 50 ans à venir et faire du rêve de Jean Monnet une réalité éblouissante.