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M. Felix Rohatyn
Les États-Unis et la construction
européenne
séance du lundi 10 mai 2004
Monsieur le Président :
Monsieur le Chancelier :
Monsieur le Secrétaire perpétuel:
Mesdames, Messieurs, Académiciens :
J'ai eu l'honneur de vous parler il y a plus de deux ans.
C'était un an après l'entrée en fonctions
de George Bush comme Président des États-Unis ;
c'était deux mois après le 11 septembre. Le
monde était différent; l'Europe était
différente ; l'Amérique était différente.
Pendant ces dernières années, j'ai eu loccasion
de pouvoir observer de près une Europe en mutation
rapide, une Europe qui semble maintenant avoir atteint un
tournant. Des institutions communes à toute l'Europe
ont vu le jour, avec un marché et une monnaie uniques
qui ont transformé la façon dont les pays gèrent
leurs affaires à l'intérieur comme à
l'extérieur de la zone euro. Le projet européen
s'est transformé en réalité malgré
le fait que la structure définitive de la nouvelle
Europe est toujours inachevée. En même temps,
les préoccupations concernant la devise ont rendu évident
le besoin de réformes de plus grandes proportions dans
les pays européens ainsi que le besoin de dirigeants
qui donnent limpulsion à la forme politique définitive
de l'Europe.
Beaucoup de ces mêmes leçons s'appliquent à
la mondialisation qui a transformé la vie des Américains
comme des Européens. Nous vivons à une époque
où croissance et prospérité sont possibles,
une époque où la technologie, les migrations
et le capital rapprochent nos sociétés et nos
cultures de manières tout à fait nouvelles.
Cependant, les progrès remarquables que le monde a
réalisés risquent de masquer les craintes de
nos compatriotes qui sont en situation de précarité
et des conditions précaires des pays du Sud qui ont
manqué le train du développement. À de
nombreux égards, les craintes suscitées par
la mondialisation sont parallèles à celles qui
sont exprimées au sujet de la perte de souveraineté
dans une nouvelle Europe et, plus récemment, en ce
qui concerne la perte d'emplois aux États-Unis. De
plus, le terrorisme et son impact sinistre et déstabilisateur,
menacent constamment l'Europe comme les États-Unis.
À la lumière de ces défis, je voudrais
utiliser ces quelques moments avec vous aujourd'hui pour esquisser
mes perceptions de ce qui se passe actuellement en Amérique
et en Europe et pour suggérer des approches
possibles afin de maintenir la permanence du partenariat transatlantique
qui traverse une phase difficile actuellement. Ces remarques
représentent strictement mes opinions personnelles.
La perspective américaine au sujet de la construction
européenne est le produit de plusieurs facteurs. Le
premier est l'histoire. Les Américains voient la construction
européenne à travers le prisme de leur propre
histoire politique et de leur situation géographique,
qui sont très différentes de celles des Européens.
L'Amérique a commencé par l'union politique,
un processus qui a débuté par la Convention
constitutionnelle en 1787 et qui s'est terminé près
d'un siècle plus tard par la Guerre de sécession
et l'abolition de l'esclavage en 1865. Pendant cette période,
les arrêts de la Cour suprême et l'expansion géographique
constante vers l'Ouest ont déterminé la forme
de l'union fédérale des États-Unis. Cependant,
le cadre économique de l'Union n'a pas été
parachevé avant 1913, à la suite d'une série
de scandales et de crises financières, avec la création
du Federal Reserve System ainsi que d'une monnaie nationale
et d'un système bancaire à l'échelle
de l'union politique.
Dans sa description de ce qui était et est toujours
propre à l'Amérique, Alexis de Tocqueville a
mentionné trois facteurs essentiels : sa taille,
les institutions que l'Angleterre lui a léguées
et son système fédéral décentralisé.
Cette description est toujours applicable aujourd'hui.
Notre union politique a été créée
en premier ; notre structure économique a évolué
sur la base de l'union politique. L'Europe qui est en cours
de construction aujourd'hui a été construite
de façon inverse d'abord la structure économique,
et, progressivement, une structure politique au-dessus de
la structure économique. Nous comprenons les raisons
d'une telle construction ; Jean Monnet et Robert Schuman
ne pouvaient pas légiférer une paix permanente
en Europe, mais ils ont été en mesure de créer
l'Autorité européenne du charbon et de l'acier ;
Helmut Schmidt et Valéry Giscard dEstaing, Helmut
Kohl et François Mitterrand, Jacques Delors et leurs
collègues ont alors pu construire le marché
commun, le marché unique et l'euro. C'est sur cette
structure économique en évolution que la structure
politique a été développée, et
qui se développe encore.
Pour la plupart des Américains, l'Europe est une puissante
entité économique, avec sa propre monnaie et
sa Banque centrale, et elle représente le partenaire
le plus important de l'Amérique en termes d'échanges
commerciaux et d'investissements. Cependant, les Américains
considèrent aussi le paysage politique européen
comme un chantier de construction commencé il y a cinquante
ans, et dont l'avenir est à la fois compliqué
et incertain.
Parallèlement à l'intégration économique
de l'Europe, l'Amérique a vu la Communauté européenne
s'agrandir jusqu'à 25 membres, et l'OTAN s'est agrandie
en même temps. Avec une population qui finira par dépasser
450 millions d'habitants, l'Europe sera plus grande que les
États-Unis, et son PIB, à environ 8 trillions
de dollars, n'est inférieur qu'à celui des États-Unis.
Les principales forces qui dirigent cette intégration
sont l'euro et le marché unique, le mouvement vers
une défense à l'échelle de l'Europe et
l'engagement d'agrandir encore davantage l'Union européenne.
Toutefois, les forces politiques et culturelles qui y font
obstacle sont toujours vives, comme la montré
la difficulté d'adoption d'une constitution européenne,
quoique lespoir dune résolution favorable
a été encouragé par le résultat
des élections espagnoles. Dans une certaine mesure,
ceci nous rappelle nos anciens débats dans les Federalist
papers entre Jefferson, Madison et Hamilton.
Quand je suis arrivé en France en tant qu'ambassadeur
des États-Unis en septembre 1997, l'atmosphère
était à l'optimisme en Europe. L'introduction
de l'euro fut couronnée de succès. Accomplissement
remarquable quelles que soient les circonstances, l'introduction
d'une monnaie unique avec sa propre banque centrale par douze
démocraties modernes avancées était symbolique
d'une nouvelle Europe. La nouvelle devise était considérée
comme un premier pas vers d'autres réformes économiques
basées sur l'économie de marché et le
capitalisme moderne. Plus important encore, elle était
perçue comme l'avant-dernière étape sur
la voie de la réalisation du rêve de Jean Monnet :
une Europe unie.
Malgré un certain scepticisme en Amérique quant
à la nouvelle devise, partagé dans certains
pays en Europe, les débuts de l'euro ont justifié
les attentes. Les marchés européens des capitaux
ont eu des résultats spectaculaires, les flux d'investissements
internationaux et transatlantiques ont connu une croissance
exceptionnelle et l'intégration économique transatlantique
a beaucoup progressé en conséquence de la mondialisation,
de la libéralisation et de l'accroissement des investissements.
Pendant les cinquante dernières années, les
Américains ont considéré l'Alliance transatlantique
et l'OTAN comme la plate-forme de sécurité de
l'Occident et comme un facteur crucial pour l'élimination
de la menace soviétique ; la politique étrangère
américaine a aussi toujours soutenu l'intégration
politique européenne. Bien qu'il s'agisse toujours
de notre politique officielle, j'estime que la dynamique politique
sous-jacente est en train de changer, en partie parce que
l'Europe a changé, mais surtout parce que l'Amérique
a changé et le reste du monde a changé
encore plus vite.
Je ne peux pas utiliser la définition que le Secrétaire
à la Défense des États-Unis, Donald Rumsfeld,
a donnée de l'Europe, à savoir une division
entre une « Vieille Europe », composée
des pays qui se sont opposés à nous au sujet
de l'Iraq, et une « Nouvelle Europe »,
composée des pays qui nous ont soutenus. L'implication
d'une telle définition est que la « Vieille
Europe » serait quelque peu obsolète et
dépassée, tandis que la « Nouvelle
Europe » serait moderne et 'high-tech' ; mais
la performance dentreprises telles que Airbus et Daimler-Benz
suggère que la « Vieille Europe »
est plus moderne que la « Nouvelle Europe. »
Il est vrai, toutefois, que des pays comme la République
tchèque, la Hongrie et la Pologne sont considérés
chez nous comme étant plus pro-atlantiques que l'Allemagne
et la France, et plus ouverts à nos idées. L'Espagne,
à la suite de son récent changement de gouvernement,
est un point dinterrogation. Mais quoi qu'il en soit,
nous devons reconnaître que l'opinion publique dans
la grande majorité des pays européens, y compris
ceux qui nous soutiennent militairement en Iraq, est nettement
hostile à la politique des Etats-Unis, sous la présidence
de George W. Bush.
Lopinion européenne se trouve renforcée
dans ses propres convictions par lémotion quelle
décèle dans lopinion américaine,
bouleversée par les abus inacceptables vis-à-vis
des prisonniers iraqiens. Une enquête formelle est en
cours pour établir la culpabilité pour des actions
qui font une tâche indélébile sur limage
des Etats-Unis.
Vu de l'Amérique, il semble y avoir de vraies divisions
dans la « vieille » comme dans la « nouvelle »
Europe : entre les anciens membres et les nouveaux membres ;
entre les grands pays et les petits pays ; entre les
pays qui font des contributions budgétaires et les
pays les plus pauvres ; et des divisions au sujet de
la croissance économique et les limitations du Pacte
de Stabilité. Il est également évident
que les divisions ayant affecté les relations transatlantiques
à la suite de la guerre en Iraq sont profondes, même
si l'on peut remarquer une amélioration dans l'atmosphère
politique entre les États-Unis d'une part, et la France
et l'Allemagne de l'autre. Ceci pourrait modifier la réalité
politique et permettre une coopération réelle
entre l'Europe, les États-Unis et les Nations unies
en Iraq, ainsi que des activités communes dans dautres
secteurs, telles que celles qui se sont déroulées
récemment en Haïti dans le cadre de la coopération
franco-américaine.
Je ne sais pas si je peux comprendre la différence
entre la « Nouvelle Europe » et la « Vieille
Europe. » Mais je suis persuadé qu'une «
Nouvelle Amérique » a remplacé la
« Vieille Amérique », et que
ce facteur sera de plus en plus important dans notre perspective
sur la construction européenne et sur le reste du monde.
Même avant le 11 septembre, le Président Bush
et les dirigeants européens avaient des points de vue
très différents sur un grand nombre de problèmes
politiques. Les États-Unis voulaient se libérer
du poids que représentaient les obligations internationales
en ce qui concernait le traité de Kyoto, le Tribunal
International de Justice, le traité ABM, le rôle
des Nations unies et bien d'autres domaines. En même
temps, depuis la peine de mort jusqu'à la doctrine
des guerres préemptives, en passant par la religion
et les OGM, les choix politiques, les tendances culturelles
et les opinions publiques semblent évoluer résolument
en sens contraire des deux côtés de l'Atlantique.
La « Nouvelle Amérique » est
l'Amérique d'après le 11 septembre. Elle est
très différente de la « Vieille Amérique. »
Il est trop tôt pour dire si cette transformation est
permanente ou temporaire, ou si elle reflète de nouvelles
personnalités plutôt que de nouvelles philosophies.
Personnellement, je pense que le changement est permanent,
que le traumatisme est très profond, et qu'il nous
est très difficile d'assimiler la réalité
à savoir que nous sommes à la fois vulnérables
et invincibles. Ce changement influencera tout ce que nous
ferons à partir de maintenant, dans notre politique
étrangère comme dans notre politique intérieure.
L'Amérique d'aujourd'hui est profondément différente
de celle d'avant le 11 septembre, même si dans une large
mesure ce changement était déjà visible
au-dessous de la surface. À tous égards, l'« Exception
américaine » est maintenant beaucoup plus
forte que l'« Exception française »
n'a jamais été. Un récent numéro
spécial de l'« Economist » sur
l'Amérique est très révélateur.
Selon ce point de vue que je partage la « Nouvelle
Amérique » s'est beaucoup radicalisée
et est plus décidée que jamais à exercer
une domination militaire absolue. Elle est plus individualiste
que l'Europe, et aussi plus religieuse, plus conservatrice
et plus patriote que celle-ci. George W. Bush était
déjà Président des États-Unis
au moment où cette « exception américaine »
a fait surface, c'est-à-dire après le 11 septembre,
et les politiques du Gouvernement Bush reflètent tout
à fait ces tendances. Le Président Bush est
désormais un homme d'État déterminé
à transformer radicalement les politiques étrangère
et intérieure de l'Amérique, qui sont tournées
encore plus qu'auparavant vers notre intérêt
national. Même si un nouveau Président des Etats-Unis
changerait le ton et limportance donnés aux relations
transatlantiques, ce qui est certain, je doute que cela changerait
fondamentalement les grandes lignes de la politique étrangère
américaine établie après le 11 septembre
2001, celles de la « Nouvelle Amérique »
et de la priorité donnée à la sécurité
militaire et à la lutte contre le terrorisme.
Même dans notre politique intérieure, dans le
domaine économique, ce radicalisme se traduit par des
réductions fiscales massives, des déficits budgétaires
profonds et la dévaluation du dollar. Par conséquent,
l'Amérique regarde maintenant l'Europe comme étant
quelque peu « vieux jeu » et bureaucratique
d'où la remarque de Donald Rumsfeld sur la « Vieille
Europe » et elle voit son avenir autant
lié à la Chine, à l'Inde et à
la Russie qu'au Partenariat atlantique qui nous a tellement
bien servi pendant le dernier demi-siècle.
En Europe, à présent, les sondages d'opinion
effectués dans divers pays révèlent une
opposition toujours très prononcée aux politiques
américaines tout particulièrement en
ce qui concerne le conflit israélo-palestinien et la
guerre en Iraq. Les attentats terroristes en Espagne semblent
avoir durci cette attitude.. Tout comme le 11 septembre a
créé une
« Nouvelle Amérique », il est
possible que le 11 mars crée sa « Nouvelle
Europe », probablement plus fixée sur la
construction européenne et sur le développement
économique. Il est toutefois vital, pour lEurope
comme pour lAmérique, de maintenir le lien du
partenariat transatlantique et de le renforcer en ce qui concerne
la lutte contre le terrorisme.
Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale jusqu'à
la chute du Mur de Berlin en 1989, le partenariat transatlantique
était dominé par les questions de sécurité
et par la menace soviétique. Il a survécu à
des chocs graves, tels que la crise de Suez et le retrait
de la France de l'OTAN, et il est resté uni face aux
menaces soviétiques lors de la crise des missiles à
Cuba et de l'installation de missiles américains en
Europe en 1981. En outre, le partenariat économique
transatlantique est devenu encore plus important en raison
du développement économique rapide qui a suivi
la fin de la guerre en Europe. Le Plan Marshall, le « miracle »
économique allemand et les « 30 années
glorieuses » de la France se sont combinés
à la croissance économique des États-Unis
et à l'accroissement des investissements étrangers
pour constituer une puissante locomotive. Les États-Unis
et l'Europe ont donné l'impression d'être de
plus en plus similaires à de nombreux égards
en conséquence de ces développements. Les pays
les plus riches de l'UE ont atteint un niveau de vie comparable
à celui des États-Unis, et, pendant les années
soixante-dix, à la suite des programmes de la « Great
society » de Lyndon Johnson, les dépenses
publiques des États-Unis se sont rapprochées
du niveau des pays européens. Au cours des années
quatre-vingts, les débuts de la mondialisation et les
niveaux croissants d'investissements étrangers ont
encouragé les pays européens à adopter
certains des aspects du capitalisme américain, tels
que la privatisation, la dérégulation, la transparence
et l'obligation de rendre compte des dirigeants d'entreprises.
Sur le plan politique, en conséquence de la révolution
conservatrice de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, la
philosophie centriste de la « Troisième
voie », adoptée par Bill Clinton, Tony
Blair et Gerhard Schröder, a semblé mettre l'Europe
et les États-Unis sur des voies parallèles.
Cependant, à la fin des années quatre-vingts,
nos économies ont commencé à diverger,
et la croissance économique des États-Unis a
été plus rapide que celle de l'Europe. La croissance
démographique aux États-Unis s'est accélérée
en raison d'un taux de natalité plus élevé
et de l'immigration, tandis que l'Europe stagnait sur le plan
démographique. En même temps, les développements
de la Silicon Valley et les recherches financées
par le Gouvernement des États-Unis ont entraîné
un accroissement considérable des investissements technologiques
aux États-Unis, ce qui a donné à notre
pays un avantage fondamental dans les structures 'high-tech'
de l'économie moderne novatrice. Ceci a représenté
un changement significatif par rapport à la période
de l'après-guerre, lorsque les États-Unis et
l'Europe avaient des plates-formes industrielles et des taux
de productivité essentiellement similaires, et les
horaires de travail des salariés étaient comparables.
Pour ces raisons, l'Europe et l'Amérique ont été
marquées par une divergence économique. De 1995
à 2001, le PIB en monnaie constante a augmenté
de 3,3 % par an en Amérique contre seulement 2,5 %
dans l'UE. L'éclatement de la « bulle financière »
en Amérique a renversé cette tendance en 2001,
mais l'écart recommence maintenant à se creuser.
Bien qu'il ne nous soit probablement pas possible de continuer
notre expansion au taux de croissance de ces derniers temps,
la croissance en Amérique au cours de l'année
ou des deux années à venir sera nettement plus
élevée que celle de la zone euro. Ces tendances
changeront peut-être à cause de nos déficits
considérables du budget et de la balance des paiements,
ainsi que de la fragilité du dollar. Mais la productivité
américaine a connu une croissance spectaculaire et
a augmenté de plus de 2 % par an pendant les années
quatre-vingt-dix, pour atteindre notre taux actuel de 5-6 %.
Il y a vingt ans, les Européens et les Américains
travaillaient à peu près le même nombre
d'heures chaque année. À présent, un
nombre croissant d'Américains travaillent 300 heures
de plus par salarié et par an, et les États-Unis
bénéficient d'investissements plus rapides dans
les nouvelles technologies et d'un fardeau fiscal plus léger.
Néanmoins, le partenariat économique transatlantique
s'est encore élargi et étoffé au fil
des ans. Son importance est au moins égale à
celle des partenariats politique et militaire. Les statistiques
reflètent cette importance. En 2001, selon le Bureau
of Economic Analysis, la valeur totale des investissements
directs à l'étranger par l'UE aux États-Unis
s'élevait à 808 milliards de $ ; la valeur des
investissements directs américains dans l'UE représentait
640 milliards de $. De plus, le portefeuille des investissements
européens aux États-Unis se montait à
plusieurs trillions de dollars d'actions et d'obligations,
et 30 à 40 % de toutes les actions cotées
à la Bourse française appartenaient à
des investisseurs financiers américains. Pendant la
même année, les exportations américaines
à destination de l'UE s'élevaient à 354
milliards de $, alors que les importations en provenance de
l'UE atteignaient 415 milliards de $. Quatre millions et demi
d'Américains étaient employés directement
par des sociétés européennes, et un nombre
similaire d'Européens travaillaient pour des sociétés
américaines. Nous sommes les principaux clients, les
principaux fournisseurs et les principaux investisseurs l'un
de l'autre.
En dépit de tout cela, l'Amérique a des risques
économiques non négligeables à long terme
Ces risques ont déjà un impact sur la position
internationale de l'Amérique. Depuis 2000, la combinaison
de la récession, de l'effondrement de la bourse, des
dépenses militaires en rapport avec l'Iraq et de grandes
réductions successives des impôts a dévasté
le budget fédéral des États-Unis. Bien
que les prévisions budgétaires soient rarement
dignes de grande confiance, les engagements de dépenses
et les réductions dimpôts effectués
entre 2000 et 2003 aux États-Unis vont entraîner
une augmentation du déficit budgétaire de 10
trillions de $ au cours de la décennie qui se terminera
en 2013. Le déficit du commerce extérieur et
le déficit du budget de l'État combinés
s'élèvent à près d'un trillion
de dollars par an. Le dollar a perdu près de 40 %
de sa valeur vis-à-vis de l'euro l'année dernière ;
je pense que cette dévaluation aura, pour nous, des
conséquences négatives à long terme,
et nous aurons en plus des paiements considérables
à effectuer pour les retraites et les soins de santé.
L'Amérique dépend maintenant excessivement de
capitaux et de lénergie étrangers, et
rien ne semble laisser présager que ces tendances changeront
de façon significative dans un avenir proche.
Près d'un tiers de la dette extérieure de l'Amérique,
qui se monte à trois trillions de dollars, appartient
maintenant à des intérêts étrangers,
et, sur cette somme, plus de 700 milliards de dollars sont
détenus par la banque centrale de la Chine et par les
banques centrales des autres pays de l'Asie du Sud-Est. Le
déficit commercial annuel de l'Amérique avec
la Chine est de 130 milliards de dollars par an, et il est
en augmentation croissante. L'exportation de capacités
de production et d'emplois de l'Amérique à destination
de la Chine augmente aussi constamment. La Chine est rapidement
en train de devenir l'une des principales sources de financement
de l'Amérique. Elle représente une source croissante
de produits finis. Et elle deviendra bientôt une force
importante en ce qui concerne la création de capital
intellectuel dans le monde. La Chine est aussi un partenaire
de plus en plus important des États-Unis pour tenter
de restreindre les ambitions nucléaires de la Corée
du Nord. Simultanément, l'Inde est en train de devenir
rapidement un fournisseur majeur de services à l'économie
américaine et un créancier de plus en plus important
des États-Unis. Elle joue aussi un rôle plus
important dans la politique étrangère de l'Amérique,
dans le domaine de la sécurité. Enfin
et ce n'est pas le moins important le fait que l'Amérique
dépende toujours de sources étrangères
pour satisfaire 50 % de ses besoins en énergie
et la poursuite de l'instabilité au Moyen-Orient augmenteront
sans aucun doute le futur rôle de la Russie en tant
que fournisseur majeur d'énergie aux États-Unis
et bénéficiaire important d'investissements
américains.
Ces réalités économiques et sécuritaires
doivent être examinées en tenant compte de l'importance
démographique, politique et économique croissante
des régions ouest et sud-ouest des États-Unis,
de l'accélération de l'immigration en provenance
de l'Amérique latine et de l'Asie, et du déclin
de l'importance politique de l'est des États-Unis et
de son héritage européen. Les générations
de responsables politiques américains pour lesquels
l'OTAN, le Plan Marshall et les Nations Unies étaient
les piliers de la politique étrangère américaine
ont pratiquement disparu, et beaucoup des dirigeants politiques
actuels ont des perspectives différentes. C'est en
partie en raison de telles transformations que les priorités
économiques et stratégiques des États-Unis
se rapprochent de la Chine, de l'Inde et de la Russie ;
dans le domaine économique et financier lAmérique
reconnaît la réalité dun monde multipolaire.
Les Américains qui observent le progrès de la
construction européenne et l'agrandissement considérable
de l'UE vont poser deux questions : d'abord, est-ce que
ces processus seront couronnés de succès ?
Et ensuite, l'Europe sera-t-elle notre partenaire ou notre
rivale ?
Il n'est pas facile de répondre à la première
de ces deux questions. Les débats difficiles sur les
droits de vote dans la nouvelle constitution européenne
semblent maintenant en voie de résolution, ce qui aura
un effet positif sur la perspective américaine de ce
projet. En ce moment, la perspective dun referendum
britannique crée un nouvel élément de
doute sur ce grand projet. Néanmoins, le fait que deux
des membres fondateurs, la France et l'Allemagne, se soient
avérés incapables de respecter les directives
du Pacte de stabilité pendant trois années de
suite est troublant, même sil est clair que le
Pacte de stabilité devrait être réformé
pour favoriser la croissance économique. (Il semble
que, cette année, six sur douze des pays de leurozone
ne seront pas en état de respecter les limites du Pacte.)
La faiblesse de la croissance est un problème structurel
grave pour l'Europe, et elle jette une ombre sur l'agrandissement
de l'UE ainsi que sur la santé de l'euro à long
terme. Une modification du Pacte de stabilité permettrait
une dynamique plus forte au partenariat transatlantique.
La réponse à la seconde question sera influencée
dans une large mesure par l'évolution de la situation
en Iraq et par le rôle joué par la France, l'Angleterre
et l'Allemagne dans l'Europe de demain, en particulier en
ce qui concerne les relations avec les États-Unis et
l'OTAN, ainsi que la perspective d'une coopération
toujours plus étroite dans la guerre contre le terrorisme
mondial.
L'Américain moyen est toujours troublé par les
immenses manifestations contre la guerre en Europe l'année
dernière, qu'il a considérées plus comme
des manifestations anti-américaines que comme des manifestations
contre la guerre, et qui ont suscité des réactions
très vives dans l'opinion publique américaine.
Simultanément, l'hostilité de l'opinion publique
européenne vis-à-vis des États-Unis continue
à affecter négativement les relations transatlantiques.
Une grande partie de l'Amérique voit toujours la « Vieille
Europe » de Donald Rumsfeld, mais au lieu de reconnaître
une « Nouvelle Europe », elle cherche
plutôt une « Nouvelle Chine »,
une « Nouvelle Inde » et une « Nouvelle
Russie », avec, simultanément, de ladmiration
et de linquiétude.
Mais il ne faut toutefois pas ignorer l'euro. L'euro fait
maintenant partie intégrante du système financier
mondial. Pour croire à l'avenir de l'euro, il faut
croire à l'avenir de l'Europe. Dans une certaine mesure,
le destin de l'euro dépendra du différentiel
entre la rentabilité des placements en Europe et aux
États-Unis, mais il est également lié
à l'intégration de l'Europe. Et si l'on écoute
ce débat, il ne fait aucun doute que l'on entendra
évoquer d'autres problèmes. En France et ailleurs,
des questions concernant la souveraineté nationale
et l'identité nationale sont posées. De nombreux
Européens veulent protéger agressivement leur
identité contre les effets de la mondialisation et
de l'« hégémonie américaine. »
Pourtant, la réalité de l'euro et les pressions
du marché nécessiteront vraisemblablement d'autres
réformes importantes dans toute l'Europe dans des domaines
tels que les impôts, les budgets et les retraites. Les
différences non négligeables entre le niveau
économique des nouveaux pays membres de l'UE et des
membres actuels risquent de créer des tensions qui
affecteront cette évolution et pourraient menacer la
stabilité de la monnaie unique. Néanmoins, il
est à envisager que de nouveaux investissements permettraient
à ces pays de devenir des sources importantes de production
pour les pays de lOuest, ce qui renforcerait leur performance
économique.
Les discussions politiques en Europe sur ces sujets reflètent
une profonde ambivalence quant à la répartition
de la richesse, au rôle de l'État et à
la nature du capitalisme mondial. Dans ces circonstances,
il est vital dencourager le soutien populaire pour le
projet européen, car le progrès de l'unification
européenne est de plus en plus important pour assurer
le succès de la monnaie unique et du rôle que
l'euro joue dans le système financier mondial.
Il y a sept ans, lorsque je suis arrivé comme ambassadeur,
le lancement de l'euro était imminent, et ce lancement
était considéré comme un grand projet
révélateur de l'optimisme de l'Europe. Je pensais
que l'intégration politique européenne allait
suivre rapidement, mais je manquais de réalisme. L'euro
peut encourager la discipline budgétaire ; il ne peut
pas imposer une intégration politique.
Quel que soit le résultat du débat constitutionnel
européen, le processus à la fois long et complexe
d'agrandissement et d'intégration va continuer. Sans
parler des questions difficiles qui devront être débattues
et résolues, il me semble, en observateur très
pro-européen, que l'Europe a besoin d'une voix politique
européenne convaincante.
Je suis frappé par cette absence dans ce débat,
à une époque où la diffusion massive
de l'information est devenue un outil indispensable pour développer
des forces politiques et obtenir un soutien populaire. De
tels dirigeants se sont fait entendre jadis des hommes
tels que Jean Monnet, Helmut Schmidt et Valéry Giscard
dEstaing, Helmut Kohl et Jacques Delors, qui parlaient
au nom de l'Europe à leur époque. Le débat
tout aussi intense d'aujourd'hui, avec ses conséquences
non moins importantes, nécessite le même pouvoir
de clarification.
Aujourd'hui, de nombreux Américains estiment que notre
pays a fait une erreur en entrant en guerre contre l'Iraq
sans le soutien des Nations unies et de certains de nos principaux
alliés comme la France et lAllemagne. Je pense
aussi que de nombreux Européens estiment que la France
et l'Allemagne ont fait une erreur en se heurtant de front
à l'Amérique dans leur opposition, même
si leur objectif leur semblait justifié. Mais nous
devons maintenant nous tourner vers l'avenir, en commençant
par une nouvelle coopération, avec lappui
des Nations Unies, en ce qui concerne la reconstruction
de l'Iraq et sa stabilisation politique. Les dirigeants politiques
des deux côtés de l'Atlantique devraient également
tirer parti du processus de construction européenne
en cours pour explorer une nouvelle Alliance atlantique. Elle
devrait justifier une coopération plus étroite
entre l'Europe et l'Amérique dans la guerre contre
le terrorisme mondial à la suite de la tragédie
qui a frappé l'Espagne ; elle pourrait approfondir
la participation de la France dans une nouvelle OTAN, à
partir de son intégration dans la « NATO
Response Force » ; elle pourrait traiter de l'adhésion
de la Turquie, ce qui, je le sais, est une question très
controversée. La Turquie a toujours été,
pour nous, un membre loyal de l'OTAN, et bien que nous ne
soyons pas directement concernés, nous espérons
voir des progrès à cet égard.
Il y a également des initiatives économiques
importantes à explorer en liaison avec un tel effort.
Le problème de la volatilité des principales
devises du monde doit être examiné par le G7 ;
dans un tel cadre, une politique de la BCE plus orientée
vers l'expansion, serait la bienvenue. La création
d'un marché commun Nord-atlantique pourrait être
envisagée, ainsi qu'une coopération plus étroite
entre les industries de la défense des deux côtés
de l'Atlantique et un certain nombre d'initiatives communes
de réglementation transatlantique dans les domaines
de la sécurité alimentaire et pharmaceutique,
des pratiques monopolistiques et, plus particulièrement,
de la comptabilité.
Les divers scandales financiers dont nous avons été
témoins depuis 2000 et qui continuent à éclater
ont maintenant affecté de nombreuses institutions financières
américaines, dont le New York Stock Exchange
et le secteur des SICAV, qui jouent un rôle fondamental
dans le capitalisme populaire. Mais l'affaire Parmalat a montré
qu'il ne s'agit pas d'un phénomène purement
américain et qu'il est dans l'intérêt
commun de l'Europe et des États-Unis de résoudre
ces problèmes et de coordonner leurs normes financières
et les réglementations.
J'espère que la rencontre entre le Président
Bush et le Président Chirac à l'occasion de
la commémoration du soixantième anniversaire
du débarquement en Normandie sera le signal d'une coopération
franco-américaine renouvelée dans beaucoup de
ces domaines importants. Les valeurs que nous partageons,
ainsi que notre respect et nos intérêts mutuels,
sont toujours la fondation de nos relations.
La France peut jouer un rôle déterminant pour
lEurope en accélérant les reformes nécessaires
à la croissance, en meme temps quelle peut jouer
un rôle déterminant dans les relations transatlantiques
en encourageant le soutien européen aux Etats-Unis
dans la stabilisation éventuelle de lIraq. Encore
faudrait-il que cela fasse partie dun dialogue euro-américain,
réciproque et approfondi.
L'Europe dispose de tout ce dont a besoin une société
basée sur une économie de marché moderne :
éducation, capital et institutions démocratiques.
Il est toutefois vraisemblable que le rythme du développement
économique américain continuera pendant un certain
temps à être plus rapide que celui de l'Europe.
Deux facteurs pourraient changer cette équation de
façon significative. Le premier serait une intégration
et des réformes politiques plus rapides et plus profondes
en Europe ; le second pourrait être des problèmes
économiques graves aux États-Unis en raison
de la continuation de nos déficits trop importants
et du fait que nous dépendrons toujours excessivement
de sources étrangères pour l'énergie
comme pour les capitaux.
Je pense toutefois que tant que l'Europe n'aura pas créé
des institutions authentiquement européennes pour résoudre
les problèmes posés par la défense, la
politique étrangère, les impôts et les
retraites, elle sera désavantagée pour relever
les défis croissants de la mondialisation. C'est la
raison pour laquelle la construction politique de l'Europe
est un facteur tellement crucial dans sa performance économique.
Il est cependant encourageant de constater que la force du
partenariat économique transatlantique n'a pas été
affaiblie par les tensions politiques récentes entre
l'Europe et l'Amérique, bien que la faiblesse continue
du dollar cause de sérieux problèmes pour l'Europe.
Les principales clés d'une croissance économique
aussi rapide pour l'Europe que pour l'Amérique sont
des politiques orientées vers la croissance et la démographie.
Mais ce qui est tout aussi important pour nous, c'est de voir
une Europe plus forte et plus intégrée prendre
sa place de partenaire aux côtés de l'Amérique.
Le puissant lien du Partenariat atlantique est aussi vital
pour l'avenir de l'Amérique que pour celui de l'Europe.
En Amérique, le soutien politique pour l'intégration
politique de l'Europe n'est pas aussi prioritaire que jadis.
Cependant, le succès de l'intégration européenne
doit faire priorité dans l'intérêt stratégique
et économique de l'Amérique. Les États-Unis
ne peuvent pas continuer indéfiniment à être
le principal moteur de la croissance mondiale. Nous avons
besoin d'un partenariat avec une Europe prospère et
à la croissance rapide, ainsi qu'avec le Japon, pour
aider à soutenir l'économie mondiale. Malgré
le fait qu'actuellement l'Amérique est préoccupée
et profondément divisée sur le plan politique,
nous devons soutenir et nous continuerons à
soutenir cette idée très puissante. Nous
avons trop d'histoire commune, trop de sang versé ensemble,
trop de valeurs partagées pour nous éloigner
plus les uns des autres à cause des tensions qui ont
affecté notre relation récemment. Ensemble,
nous pourrons résoudre les problèmes du monde
que ni l'un, ni l'autre ne pouvons résoudre seuls :
la pauvreté, les maladies, le terrorisme et la prolifération
des armes à l'échelle mondiale. Rétrospectivement,
les problèmes de la Guerre froide peuvent sembler relativement
simples si on les compare à ceux auxquels nous serons
peut-être confrontés prochainement, et nous ne
pourrons les surmonter qu'avec la plate-forme du Partenariat
atlantique et une Organisation des Nations unies efficace.
Je suis européen de naissance et de culture et je suis
américain de nationalité et de conviction. Je
suis partisan depuis 50 ans du rêve de Jean Monnet dune
Europe unie et je suis convaincu depuis tout ce temps que
le partenariat transatlantique a représenté
la plate-forme de la stabilité et du progrès
mondial. Il faut maintenant renforcer et renouveler ce partenariat
pour les 50 ans à venir et faire du rêve de Jean
Monnet une réalité éblouissante.
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