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M. Antoine Sfeir
L'EUROPE VUE
DU MONDE MUSULMAN
séance du lundi 1er mars 2004
Mesdames, Messieurs
Avant dentrer dans le vif du sujet qui mest imparti,
permettez moi, en préambule, une digression personnelle.
Je viens dun pays où les cèdres millénaires
ont été chantés tour à tour par
Lamartine, Volney et dautres grands orientalistes français ;
Je viens dun pays où les cloches de toutes les
églises de la montagne et du littoral ont carillonné
un certain 25 août 1944 ;
Je viens dun pays où les nouveaux-nés
se prénomment encore aujourdhui Weygand, Foch,
De Gaulle Leclerc et Jeanne dArc ;
Vous comprendrez sans doute alors lémotion qui
métreint en cet instant, mais aussi la fierté
dêtre là, cet après midi, devant
vous.
Pour cet honneur que vous me faites, soyez profondément
remerciés.
Disons-le sans ambages : lEurope, pour le monde
musulman, aujourdhui, représente un concept abstrait.
Que ce soit lEurope géographique ou lUnion
européenne, entité essentiellement économique
en attendant quelle devienne une véritable entité
politique, ce vaste ensemble na pas encore remplacé
les Etats Nations que sont la France, lAngleterre, lEspagne,
lAllemagne, lItalie ou encore le Portugal.
Nest-ce pas, après tout, un juste retour des
choses ? Au début du XXè siècle,
les puissances coloniales ont voulu instituer des frontières
dans des régions qui, souvent, nen avaient pas
vraiment connu depuis lempire de Pharaon ; elles
ont voulu créer des Etats Nations à limage
du modèle occidental : il ne faut pas sétonner
alors que ces populations aient du mal à percevoir
lensemble européen autrement que comme une alliance
naturelle entre Etats souverains et non pas comme une Europe
en construction ; nonobstant le fait que les régimes
de certains pays musulmans ont bien compris lavantage
quils pourraient tirer dun accord dassociation
avec lUnion européenne.
Néanmoins, très vite, lislam va se trouver
en contact avec lOccident, qui se réduit alors
à la « Vieille Europe ». En effet,
lislam est né entre deux empires déjà
perçus comme occidentaux : le Perse et le Byzantin.
Ils se faisaient la guerre depuis plus de quarante ans lorsque
Mouhammad commence sa prédication, en 610.
Dès le 8e siècle, la dynastie des omeyyades
traverse la Méditerranée pour sinstaller
durablement en Espagne, la catholique. Les Abbassides, quant
à eux, vont rapidement faire de Bagdad un grand centre
culturel, économique et scientifique et s'étendre
jusqu'aux steppes de l'Asie centrale : Tachkent, Samarcande,
Boukhara
mais aussi jusquaux bords du Gange, avec
le sultanat de Delhi. A cette époque, lislam
vit son age dor. Un sentiment de supériorité
simpose naturellement vis-à-vis de lEurope.
Bagdad accueille les scientifiques occidentaux, dans toutes
les disciplines, les médecins qui viennent tous se
spécialiser auprès de leurs confrères
musulmans.
Désormais lislam nest plus exclusivement
arabe : il regroupe des nationalités diverses
affirmant, sur le terrain, son universalisme. Ainsi, le califat,
ciment de lunité de lempire lest
aussi vis-à-vis de la Oumma, la communauté
des croyants dont il est officiellement le « Commandeur ».
Dans ce cadre, lempire vaste et divers connaîtra
souvent des révoltes sociales et religieuses, mais
jamais la Oumma ne se divisera. En outre, en dépit
de la diversité ethnique, le monde musulman a dès
le départ une langue prioritaire, et ce, jusquà
aujourdhui, puisque larabe est et demeure la langue
du Coran.
En Europe, au contraire, on parle des langues certes cousines
mais bien différenciées. C'est une des raisons
pour lesquelles le regard porté sur lEurope ny
voit que des royaumes et des empires divisés. Lislam,
Oumma sans frontières, perçoit lEurope
éclatée en monarchies, Duchés, Baronnies
etc
Les Empires européens se défont au
gré des héritages ou des divisions, des conflits
et des guerres fratricides. Lislam conçoit alors
mal les mutations de lEurope chrétienne quand
lui-même est parvenu à digérer ses déchirures.
Plus encore, lislam, englobant, confondant le sacré
et le temporel, ne comprend pas que le Pape ait des difficultés
à maintenir lunité des Chrétiens
et à s'imposer aux yeux des dignitaires comme un interlocuteur
unique. Et le Schisme dOrient vient conforter cette
impression de dilution de la chrétienté aux
yeux des musulmans toujours triomphants.
Les contacts historiques entre ce monde musulman et lEurope
se font au gré de rapports personnels entre les dirigeants :
Haroun al Rashid établira des relations avec Charlemagne ;
plus tard, Soliman le Magnifique aura des liens privilégiés
avec Venise la Sérénissime et se posera même
en protecteurs des juifs.
Nonobstant ces liens ponctuels, les deux mondes vont connaître
avec les croisades une période troublée où
leurs relations vont se figer en situation dennemis
historiques. Aux cris de « Dieu le veut »,
les musulmans voient déferler les croisés chez
eux. Mais là aussi ces Européens noffrent
pas une image dunité : ce sont des Francs,
des Toulousains, des Bavarois, des Gênois, des Vénitiens.
Et chaque groupe recherche son intérêt. Pire !
Ils voient avec stupéfaction ces Croisés, réunis
théoriquement par la foi, mettre à sac, en cette
funeste année 1204, la capitale très chrétienne
de lempire dOrient, la très sainte et très
respectée Constantinople.
Mais au fil des siècles lEmpire ottoman va devenir
" lhomme malade de lOrient "
et la situation va lentement mais sûrement sinverser
en faveur de lEurope. Quatre raisons ont rendu possible
ce renversement de situation : à la fois la révolution
industrielle, lexpansion économique mais aussi
lémergence des nations européennes et
le colonialisme.
Deux mondes saffrontent désormais : un islam
constituant un ensemble politico-religieux face à une
Europe devenue une zone politique éloignée de
la religion, faite dÉtats bien délimités
par des frontières ; des Etats de Droit, avec
des lois et des institutions propres bien que différentes
comme les républiques ou les monarchies face à
une oumma, toujours sans frontières réelles.
LEurope devient alors un modèle et une source
dimitation suscitant une vision denvie :
une Europe riche qui offre lopulence et un
meilleur niveau de vie ; une société
de consommation et des soins de santé ; une
agriculture florissante ;
une Europe libre où quel que soit le régime,
la liberté saccroît, la démocratie
sinstalle, la presse est libre et la liberté
dexpression devient réalité ;
enfin, une Europe du savoir qui augmente et partage
les sources de connaissance donc de vie meilleure, avec
ses universités et sa technologie de plus en plus
performante.
Cependant, cette vision va sérieusement se détériorer
avec la Grande guerre et le démembrement de lEmpire
ottoman. On la dit au début de notre propos :
les deux grandes puissances de lépoque, la Grande
Bretagne et la France vont vouloir créer dans ce monde
musulman des Etats nations. Mis à part lEgypte,
lIran et la Turquie et, dans une moindre mesure, le
Maroc, qui avaient connu au gré du temps des frontières
mouvantes et fluctuantes, tous les pays du Proche et du Moyen-Orient
étaient des entités nouvelles ! Et avant
même que la guerre se termine, Paris et Londres vont
dépecer sur la carte lEmpire du Calife, autrement
dit la Oumma jusque-là sans frontières !
Les accords Sykes-Picot du nom des chefs de la diplomatie
britannique et française vont être signés
en 1916. Mais dans le même temps, méritant plus
que jamais le quolibet de « perfide Albion »,
la grande Bretagne va promettre un vaste royaume arabe, non
pas au califat dont elle prévoyait sans doute labolition
prochaine mais au chérif de La Mecque, non pas au « Commandeur
des croyants » mais à celui qui a la double
légitimité de la filiation du Prophète
et du règne sur la ville qui a vu naître la Oumma
. En contrepartie de son aide, le chérif Hussein, le
Hachémite, se voit donc promettre de régner
sur un royaume qui sétendrait jusquà
Damas, Damas que les accords Sykes-Picot confiaient pourtant
à la France. Et ce sont bien ces derniers qui vont
prévaloir.
Dès lors, la vision denvie se transforme en frustration
et amertume. LEurope promet mais ne tient pas. Lenvie
et la jalousie cèdent la place à lagressivité,
accentuée, quelques années plus tard, par lattitude
des puissances au temps des indépendances. Au lieu
de soutenir la sécularisation sinon la laïcisation
des sociétés musulmanes, Paris et Londres
vont partir en expédition contre lEgypte de Nasser
en 1956 pour défendre les intérêts mercantiles
de la compagnie du Canal de Suez. Ils sadjoignent laide
de Tsahal, larmée dun Etat dIsraël
créé huit ans auparavant et auquel collera désormais
dans la perception musulmane limage dexcroissance
occidentale dans le Proche-Orient. La formidable victoire
militaire se transforme en pitoyable défaite politique.
Le relais de grande puissance passe à lUnion
soviétique et aux Etats-Unis nouveaux champions du
monde libre. Ces derniers choisissent lalliance avec
lArabie saoudite qui porte létendard de
la Oumma sans frontières au lieu de soutenir lEgypte
de Nasser. Et, les Etats Unis ayant une sainte horreur de
se retrouver face à des blocs constitués, à
moins qu'ils ne soient des marchés à conquérir,
vont multiplier les relations bilatérales dans la région
au détriment de son unité.
Fait symptomatique de ses divisions, pas un sommet arabe ou
musulman ne s'est tenu en dix ans. Pas un sommet tout au long
dune décennie, pourtant capitale dans la reconfiguration
géoéconomique de la planète. Alors que
sur les autres continents, des grands ensembles régionaux,
à l'instar de l'Union européenne, se mettent
en ordre de bataille pour la conquête des marchés
du XXIe siècle, le monde arabe et musulman se retrouve
exsangue, épuisé par un demi-siècle de
violence ininterrompue, dérivant sans cohésion,
sans thèmes mobilisateurs, ni objectifs fédérateurs,
miné par un islam radical qui, porté par les
arguments sonnants et trébuchants de lArabie
séoudite et des autres pétromonarchies, semble
hélas sêtre emparé des sociétés
musulmanes tant dans le monde arabe quen Asie et aussi,
et surtout, en Europe.
Cette Europe que les musulmans regardent aujourdhui
comme étant une sorte dagrégats dEtats
qui mettent surtout en commun leurs intérêts.
Certes, cest une région qui réussit, qui
produit, qui ne cesse de senrichir.
Mais, aux yeux de lislam, cest aussi une région
qui na plus de valeurs. Elle a perdu ses références
spirituelles ; elle est devenue a-religieuse. Ainsi,
on ne se marie plus, on se « pacse »,
concept étranger sinon inadmissible en terre dislam
où la famille est véritablement sacro-sainte.
Sur ce point, il se retrouve alors davantage en accord avec
les Etats-Unis où la religion demeure omniprésente.
LEurope nest plus respectable et le monde musulman
en général est choqué par lindividualisme
exacerbé, légoïsme outrancier, labsence
de solidarité dans ces pays européens.
Plus encore, pour les musulmans extrémistes, lEurope
est à abattre, pour au moins deux raisons : non
seulement le modèle européen nest pas
musulman mais surtout ce modèle menace leurs propres
sociétés par la force dattraction quil
peut exercer. Et puis, au regard de leur lecture du Coran
et de leur vision étriquée de lislam,
ces radicaux perçoivent lEurope comme dégénérée.
Pourquoi cette vision ? Parce que lEurope elle-même
donne des indications dans ce sens ; elle est une force
militaire en baisse, mais surtout une société
libre voire permissive et pire encore démocratique
régime de pure compromission qui pose en souverain
non Allah mais le peuple lui-même tandis que
ses gouvernements lâchent les « minorités »
orientales pour du pétrole. Au contraire, l'islam en
tant que doctrine « englobante » peut
tout résoudre.
Mais ces hommes sont si radicaux et ont opté pour une
lecture si réductrice du Coran qu'ils n'en sont souvent
plus des musulmans. Il est important de souligner ici qu'ils
ne sont aucunement représentatifs des 1 200 000 000
d'individus qui se retrouvent dans la deuxième religion
la plus pratiquée dans le monde.
Pour autant, ces opinions extrêmes ont au moins le pitoyable
avantage de faire éclater sous nos yeux la mauvaise
perception de l'Occident en général et de l'Europe
en particulier qui a cours de l'autre côté de
la Méditerranée. L'histoire mais aussi souvent
l'actualité, comme c'est le cas au Proche-Orient, font
voir aux musulmans une Europe faible sinon compromise, incapable
de défendre les principes qu'elle proclame, mais toujours
prête à manifester sa présence chaque
fois qu'une opportunité de marché se fait jour.
Et, dans ce contexte, la coresponsabilité des gouvernements
locaux n'en amenuise pas la nôtre.
Nombreux sont alors les observateurs de la région et
des relations internationales qui finissent bon an mal an
par rejoindre le si célèbre Huntington, dans
sa vision conflictuelle entre lislam et lOccident.
Mais en réalité, je peux l'affirmer pour bien
connaître ces deux zones que sont l'Europe et le monde
musulman, non seulement ce dernier est trop vaste pour être
appréhendé, si vite, comme un seul bloc, mais
surtout deux régions ne font pas deux mondes.
Ce que reproche essentiellement les musulmans notamment ceux
de lespace arabe, à lEurope cest
davoir traité avec ses dictateurs, ceux là
mêmes qui ont confisquer aux peuples arabes et musulmans
la liberté dexpression, ceux là mêmes
qui ont conforté les dictateurs dans leur politiques
de rupture de représentativité. Que lEurope
championne des droits de lhomme se compromette aussi
profondément avec ces dictateurs demeure incompréhensible
et incohérent pour la plupart des musulmans qui avaient
et qui ont toujours pour lEurope les yeux de Chimène
pour le Cid mais qui ont face à cette situation la
déception de lamant trompé, de lami
déçu.
Qu'en aurait-il été si la France, cette puissance
que daucuns se plaisent à considérer comme
moyenne, ne s'était pas, avec lAllemagne et la
Russie, démarquée lors de la crise irakienne
de cette alliance qui traversait aussi bien l'Atlantique que
le continent européen lui-même ?
Contrairement aux idées trop souvent répandues,
la France n'a pas simplement sauvé ses intérêts
en se contentant de poursuivre la " politique arabe "
du Général de Gaulle. Non seulement elle a su
faire entendre une voix discordante au sein d'un Occident
qui ne demandait quà être perçu
comme exclusivement chrétien, et qui semblait jusque
là faire bloc dans cette guerre aveugle au terrorisme ;
mais surtout la France a su ouvrir la voie et ainsi a éloigné
le spectre du " choc des civilisations "
tant annoncé, voire espéré, sous la forme
d'une confrontation entre lislam et l occident
chrétien englobant lEurope.
Oui, Mesdames et Messieurs, lattitude de la France,
il y a un an, a empêché cette perception manichéenne
sinscrivant en faux contre la théorie du bien
et du mal utilisée instrumentalisée sur
le plan sémantique et sans aucune volonté de
ma part de comparer les deux personnages aussi bien
par le Président Bush que par le tristement célèbre
Oussama Ben Laden ; La position adoptée par la
France jen ai lintime conviction, a rendu service
à nos alliés américains en empêchant
que la coalition occidentale en Irak ne soit perçue
comme chrétienne, car là nous aurions été
en pleine guerre de civilisation et non face à un choc
de culture comme celui auquel on assiste aujourdhui.
Voyez vous mesdames et Messieurs, pour le monde musulman aujourdhui,
la force américaine apparaît souvent injuste
par ce quelle a ignoré le droit ; mais le
droit proclamé par les pays européens est perçu
comme impuissant, parce que sans forces. Il ne suffit pas
de proclamer le Droit ; il sagit de pouvoir lappliquer
et le faire appliquer : cest ce que monde musulman
attend aujourdhui de lEurope pour enfin y croire.
Merci.
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