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Mme Tchen Yu-Chiou
LEurope vue par lAsie
séance du lundi 29 mars 2004
Introduction
Ce que nous savons du monde, de même que la conception
quau fond de nous-mêmes nous nous en faisons,
dépend, pour une large part, de la façon dont
lécole nous la appris. Chaque culture se
construit ainsi un monde qui lui est propre, assez différent
de celui des autres.
A Taiwan, on nous enseignait que le monde historique avait
commencé avec quatre civilisations, que lon pourrait
appeler fondamentales ou primordiales, qui avaient vu le jour
en Egypte, en Mésopotamie, en Inde et en Chine. Cest
à partir delles que dautres civilisations
étaient apparues et sétaient développées.
La deuxième étape importante de cette histoire
générale de lhumanité qui nous
était ainsi présentée avait vu léclosion,
puis lépanouissement, de la civilisation gréco-romaine.
Les Grecs avaient les premiers inventé la philosophie,
cest-à-dire que, les premiers, ils sétaient
efforcés de penser rationnellement le monde et le destin
de lhomme.
La civilisation gréco-romaine, qui avait été
brillante et inventive pendant plus de dix siècles,
fut emportée par les invasions successives de populations
venues de lEst.
Puis vint lEurope. Dabord sous la forme de la
Renaissance, période qui connaît un essor exceptionnel
des arts, des lettres et des sciences. Cette intense créativité,
qui prend dabord naissance en Italie, sétend
rapidement à lEurope tout entière et la
conduit progressivement à une mutation dune ampleur
inégalée. LEurope est désormais
sur la voie qui va lui permettre, en quelques siècles,
dimposer son hégémonie au monde entier.
Les relations, de quelque nature quelles soient, entre
lEurope et ce quon pourrait appeler l« extrême-Asie »,
avaient été pratiquement inexistantes jusquau
19ème siècle. La Chine, qui, depuis des temps
immémoriaux, en était le centre, nétait
pas du tout consciente, comme Alain Peyrefitte la montré
dans son livre « LEmpire immobile »,
que le monde était en train de changer et que loin
dêtre la puissance dominante quelle croyait
encore être, elle devrait se soumettre à un pouvoir
venu dailleurs. Le choc fut donc dautant plus
rude.
A partir de ce moment, lEurope simposa à
lAsie tout entière. Elle intervint, de manière
impérieuse et déterminante, dans notre destinée
collective et son poids devint tel, que nous en fûmes
profondément et durablement marqués.
Comment nous représentions-nous cette Europe ?
Je crois quil est dabord essentiel de dire que
notre Europe à nous, si elle avait de nombreux rapports
avec la réalité, était aussi le produit
de nos imaginations et de la connaissance limitée que
nous en avions. Les Européens ont bien marqué,
de leur côté, après dabondantes
études, que la perception quils avaient longtemps
eue de lAsie, et quils continuent certainement
davoir, était aussi imaginaire que réelle.
Nous néchappions pas à cette règle
réciproque : de la même façon que les
Européens ont construit une Asie largement mythique,
nous avons rêvé dune Europe qui ne létait
pas moins.
Pour moi, et je ne crois pas mécarter dune
vision très commune des choses, limage que je
me faisais de lEurope était dabord centrée
autour des catégories de force, de puissance et de
richesse, fondées sur une supériorité
incontestable dans le domaine des savoirs scientifiques et
technologiques.
Nous avions limpression que lEurope, pour des
raisons obscures, avait la première compris que le
monde pouvait être profondément transformé
au profit de lhomme, et quelle sétait
vouée à cette tâche ; ce qui lui avait
permis de développer une connaissance dun nouveau
genre, la connaissance scientifique et, ultérieurement,
des techniques propres à lui assurer une domination
sans partage.
Ces capacités nouvelles lui avaient également
permis de devenir riche et datteindre à un niveau
de vie et de confort que nous étions loin de connaître
en Asie, où la pauvreté et linsécurité
étaient encore largement la règle. La situation
à Taiwan nétait pas, tant sen faut,
la pire, mais nous devions travailler dur, mener une vie spartiate,
faire face, comme nous le pouvions et sans aucune aide extérieure,
à toutes les difficultés de la vie. Nous étions
donc envieux de lEurope, de ses douceurs, de ses facilités,
de tout ce quelle offrait à ceux qui avaient
la chance den faire partie. Et nous létions
dautant plus que nos imaginations avaient naturellement
tendance à embellir et idéaliser la situation.
Nous percevions lEurope comme une sorte dEldorado
où tout était possible et où tout sobtenait
sans efforts.
Les Européens sétaient aussi dotés,
grâce à leur technologie, darmes puissantes
qui leur assuraient une force supérieure à celle
de nimporte quelle autre civilisation. Ils ont ainsi
pu, dune part, à travers le processus de « colonisation »,
imposer directement leur domination à une grande partie
de la planète et, dautre part, obliger les autres
nations à accepter leurs règles. Nous avons
donc dû, comme le reste du monde, nous soumettre, bon
gré mal gré, à leur volonté hégémonique,
subir leur influence culturelle, adopter nombre de comportements
qui nétaient pas, au départ, les nôtres.
Pour les Asiatiques, limpérialisme européen
nest pas un concept abstrait mais une réalité
souvent durement et douloureusement vécue. A Taiwan,
toutefois, nous en fûmes relativement protégés
par notre isolement dabord, puis par loccupation
japonaise de lîle, mais notre sentiment dappartenance
à la civilisation chinoise ne pouvait nous laisser
insensibles à sa décadence.
La puissance ne va pas sans abus de pouvoir ni sans brutalité.
Les Européens nont pas fait exception à
cette règle. Nous les admirions pour leur force, pour
leur créativité, pour leur dynamisme mais, en
même temps, ils nous inspiraient une certaine crainte
pour la façon dont ils pouvaient en user. Je crois
que cette ambivalence de nos sentiments persistera encore
longtemps.
Le Japon, fermé depuis plus de deux siècles
à toute influence extérieure, avait dû,
lui aussi, sous la contrainte des forces navales occidentales,
ouvrir ses ports et ses portes aux nouveaux conquérants
et accepter, bon gré mal gré, leurs conditions.
Le Japon, toutefois, comprit très vite, contrairement
à la Chine, que le seul moyen de résister à
lOccident consistait dabord à essayer de
limiter et dacquérir ainsi progressivement
tout ce qui faisait sa force et sa supériorité.
Devenu en quelques décennies une nation moderne, il
affirma facilement à son tour sa nouvelle puissance
contre dautres pays asiatiques et, notamment, la Chine,
à laquelle il infligea une sévère défaite
lors de la guerre de 1894/95. Cest ainsi que Taiwan,
aux termes du traité de Shimonoseki, qui mit fin à
ce conflit, passa sous le contrôle du Japon.
Taiwan, à lépoque (1895), était
une simple préfecture de la province du Fujian et la
Chine y exerçait, à travers une administration
peu nombreuse et souvent corrompue, une autorité constamment
remise en cause. Le désordre, lanarchie et linsécurité
y étaient monnaie courante.
Bien que la colonisation japonaise (1895-1945) nous ait privés
de toute liberté politique et nous ait ravalés
au rang de citoyens de deuxième classe, il est objectif
de dire quelle eut aussi des aspects positifs. Les Japonais
nous communiquèrent leur foi et leur enthousiasme pour
les valeurs de progrès, de modernisation, de développement
économique, de travail et de discipline, valeurs quils
avaient eux-mêmes empruntées aux Européens,
quelques décennies auparavant, et dont ils avaient
pu, par leur propre exemple, apprécier les bienfaits.
Leur administration, qui dura cinquante ans, transforma profondément
Taiwan et nous transforma nous-mêmes durablement.
En dautres termes, nous fûmes convertis à
de nombreux aspects de la civilisation européenne par
lintermédiaire du Japon, qui les avait lui-même
adoptés.
Mon père était peintre. Il avait été
beaucoup influencé par le mouvement impressionniste
et, de ce fait, aimait la peinture européenne et tout
particulièrement la peinture française. Cest
à travers lui que jai commencé à
connaître un autre aspect non moins important de lEurope,
celui de ses productions artistiques, de sa culture, au sens
restreint du terme.
Nous étions très attachés à notre
propre culture qui, dans beaucoup de domaines, avait produit
des choses admirables que nombre dEuropéens disaient
dailleurs admirer. Mais nous nétions pas
fermés à dautres influences. La colonisation
japonaise, en nous mettant en contact avec dautres,
différents de nous, nous avait contraints à
ne pas nous enfermer dans le chauvinisme culturel.
Cet éclectisme, de surcroît, me paraissait naturel.
Cest le propre des productions culturelles que dêtre
soustraites, par leur nature même, à toute idée
de compétition, de concurrence ou de hiérarchie.
Il existe une poésie indienne, une poésie japonaise,
une poésie chinoise, une poésie française
;
à vrai dire, il existe pratiquement autant de poésies
quil existe de langues. Ne serait-il pas absurde de
prétendre que lune est, par essence, supérieure
à lautre ?
Toutefois, en ce domaine comme dans tous les autres, la puissance
économique et militaire de lEurope avait été
le principal vecteur de la diffusion de sa culture. Cest
assez dire quelle simposait et que son influence
était considérable. Nous connaissions les grands
chefs-duvre de la littérature européenne
qui avaient presque tous été traduits en chinois.
Il existait également de nombreuses éditions,
très accessibles sinon toujours de très bonne
qualité, de reproductions des tableaux des grands peintres
européens. Pour ma part, jétudiais très
sérieusement la musique classique européenne,
que jaimais beaucoup. Nous avions, en tout, le profond
désir de suivre les modes occidentales qui étaient
pour nous le comble du chic, de lélégance
et de la modernité. En dautres termes, la culture
dominante nous dominait et nous lacceptions sans arrière-pensées.
Je suis une pianiste connue. Jai été professeur
de piano dans une grande université nationale de Taiwan,
jai donné de nombreux concerts de musique classique
à Taiwan et à létranger, jai
été formée au Conservatoire national
supérieur de musique de Paris. Nul, plus que moi, na
été enrichi par la musique européenne
et nul, plus que moi, ne laime et nen connaît
la beauté. Je crois pouvoir affirmer que je suis une
fervente admiratrice de la culture européenne. Par
sa diversité, son extension, son ancienneté,
la quantité de ses productions, il est indéniable
quelle est dune exceptionnelle richesse. Venant
dAsie, nous avons tous été frappés
par la quantité et la beauté des objets et des
monuments que cette civilisation a laissés. Ici même,
à Paris, on ne peut quêtre étonné
par le patrimoine artistique extraordinaire que cette ville
recèle.
Je voudrais seulement dire que, de la même façon
que, vous Français, dénoncez aujourdhui
un certain « impérialisme culturel »
anglo-saxon, nous aurions eu, nous aussi, beaucoup de raisons
de parler dun « impérialisme culturel »
de la civilisation occidentale.
Je me souviens que lorsque je suis arrivée à
Paris pour y étudier la musique on me demanda si javais
une bonne connaissance de la musique de mon propre pays .
Cette question me désarçonna. Non seulement
je nen avais strictement aucune connaissance, mais je
navais même jamais réellement pensé
quil pût en exister une, digne dêtre
étudiée. Linfluence, en ce domaine, de
la culture occidentale était si forte quelle
avait totalement occultée notre propre tradition.
Beaucoup damis français de ma génération
mont dit que, pendant toutes leurs études secondaires,
ils navaient jamais eu un seul cours sur lhistoire
de lAsie, sur sa pensée, sur ses religions, sur
son art, sur ses grandes civilisations et quils avaient
dû faire leffort de sy intéresser
par eux-mêmes. Si lon pense que plus de la moitié
de la population mondiale vit sur ce continent, cette absence
regrettable est un signe manifeste que les autorités
académiques françaises de lépoque
tenaient en assez piètre estime les civilisations étrangères
et le dialogue des cultures.
La civilisation occidentale, en matière culturelle
et artistique, avait suffisamment de mérites par elle-même
pour être universellement reconnue. Aussi aurions-nous
peut-être préféré quelle
vînt à nous plus doucement, avec moins de fanfare
et dostentation, de manière que nous puissions
lapprivoiser à notre rythme, plus lentement,
car, comme ce personnage dune pièce sénégalaise,
il faut toujours se poser cette importante question :
« ce que nous avons appris valait-il ce que nous
avons dû oublier ? ».
A la fin de la deuxième guerre mondiale, Taiwan fut
rendu à la Chine. Ses habitants
attendaient beaucoup de cette libération de leurs colonisateurs.
Or, loin daméliorer la situation, cette rétrocession
de Taiwan à une Chine encore en proie à la guerre
civile, ne fit que la rendre plus difficile encore. La nouvelle
administration chinoise, venue du continent, brutale et corrompue,
traita les Taiwanais comme des étrangers, qui plus
est pro-japonais et traitres à leur patrie. Elle se
livra à de tels excès quils entraînèrent,
en février 1947, un soulèvement quasi-général
de la population, lequel fut réprimé avec une
rare violence. La plupart des élites taiwanaises furent
éxécutées ou durent senfuir à
létranger. Le gouvernement, dirigé par
Chiang Kai-shek, qui sinstalla à Taiwan à
partir de 1950, imposa, à son tour, un régime
particulièrement autoritaire et exerça une répression
extrêmement dure à légard de tous
ceux qui ne partageaient pas exactement ses vues. Cest
ainsi que mon mari fut emprisonné pendant trois années
pour sédition, ce qui veut simplement dire quil
avait eu laudace dexprimer des opinions qui nétaient
pas celles du gouvernement.
Aussi, pour tous ceux qui, comme moi, ont vécu douloureusement
ces évènements, lEurope possédait-elle
un dernier attrait, peut-être le plus grand de tous
à mes yeux : celui de la liberté et de la démocratie.
LAsie a une longue tradition de régimes autoritaires.
Pendant des temps immémoriaux, la Chine impériale
na connu que lobéissance absolue au pouvoir.
Ni la République, ni le régime communiste, ni
celui du Kuomintang à Taiwan, nont fondalement
changé cet état de fait. Plus généralement
on peut malheureusement dire que la tyrannie et loppression
ont été le mode le plus répandu des relations
entre les hommes. Cest donc le grand honneur de la civilisation
européenne que davoir, à un moment donné,
introduit de nouvelles idées qui sont, sans conteste,
plus humaines et plus généreuses. Les rapports
de domination et la loi du plus fort sont certainement les
comportements les plus naturels des sociétés
humaines. Ce fut un grand effort, moral et intellectuel, que
de leur avoir substitué les notions beaucoup plus complexes
et civilisées de droit, de loi, dégalité,
dintérêt général, de délégation
et de partage du pouvoir. Tous ces concepts, fruits de la
grande philosophie des Lumières, ne vont pas de soi
et nous devons être particulièrement reconnaissants
à lEurope de nous les avoir transmis. Cest
dautant plus vrai pour nous, à Taiwan, que, grâce
aux efforts et aux sacrifices de quelques-uns, nous sommes
parvenus à les mettre en application et que nous sommes
lun des pays dAsie, il ny en a malheureusement
pas encore beaucoup, qui bénéficie dun
régime démocratique dans lequel les libertés
fondamentales sont respectées.
En résumé, on ne saurait jamais assez souligner
que lEurope a été constamment pour nous,
et dans presque tous les domaines, un modèle à
suivre et que ce quelle nous a donné, pas toujours
cependant, aussi généreusement que nous laurions
aimé, a complètement transformé notre
vie et notre destin. Cest pourquoi nous étions
tous aussi anxieux daller en Europe, de la voir, je
dirais presque de la toucher, et que ce voyage était
comme un pèlerinage vers lune des sources vives
dune partie de nous-mêmes.
LEurope daujourdhui
Toutes ces descriptions et toutes ces réflexions,
toutefois, renvoient à un passé révolu.
Les temps ont changé. LEurope et lAsie
ne sont plus ce quelles étaient il y a seulement
quelques décennies. Pour moi, dailleurs, qui
ai grandi après la deuxième guerre mondiale,
co-existent dans mon esprit deux images de lEurope :
lune, brillante, se réfère au passé ;
lautre est celle, plus terne et plus indistincte, de
lEurope daujourdhui.
On ne peut que constater que, à partir de la fin de
la deuxième guerre mondiale, qui a été
particulièrement dévastatrice pour la plupart
des pays européens, et, surtout, de celle de la colonisation
qui sen est suivie, linfluence politique de lEurope
en Asie na cessé de saffaiblir et quen
ce domaine, ce sont aujourdhui les Etats-Unis qui jouent
le rôle le plus important. On a même limpression
que lEurope, en renonçant à être
une puissance militaire, a renoncé à peser sur
les affaires du monde, et notamment sur celles dAsie,
où subsistent de nombreux et graves conflits potentiels.
Pour prendre lexemple de Taiwan, il est clair que les
profondes dissensions qui nous opposent à la République
Populaire de Chine sur le statut de lîle, et les
menaces constantes que la RPC fait peser sur nous, pourraient
avoir de sérieuses conséquences, non seulement
pour Taiwan et la Chine, mais pour lensemble de la région,
voire le reste du monde. Or, lEurope ne joue quun
rôle très secondaire dans cette affaire; on peut
même dire quhormis quelques déclarations
de principe, elle en est pratiquement absente. En revanche,
la médiation des Etats-Unis est indispensable et constamment
sollicitée, dailleurs par les deux parties.
Ce retrait de lEurope de la scène politique mondiale,
tout à lopposé de son impérialisme
dantan, conduit nécessairement à une perte
dinfluence corollaire dans beaucoup dautres domaines.
Les grands centres intellectuels et artistiques que furent
les capitales européennes attirent beaucoup moins aujourdhui
les jeunes générations détudiants
asiatiques, qui se tournent plus volontiers vers les Etats-Unis.
Les élites dAsie ne sont plus formées
en Europe mais, majoritairement, dans les grandes universités
américaines ou bien, et cest une nouvelle tendance
qui prend de plus en plus dampleur dans certains pays
comme Taiwan, dans les institutions académiques locales,
qui ont beaucoup progressé.
On peut dire quaujourdhui lEurope a cessé
de jouer le rôle de modèle à suivre quelle
a si longtemps joué dans le passé. Paris, par
exemple, exerça sans conteste une attraction considérable
sur tous les grands écrivains et les grands artistes
de la première moitié du 20ème siècle
et son rayonnement fut exceptionnel. On imaginait mal, à
lépoque, quon puisse se consacrer à
lart ou à lécriture sans effectuer
dabord un séjour initiatique indispensable en
Europe et, tout particulièrement, à Paris. Or,
je constate que cette attraction nexiste plus. Les jeunes
Taiwanais ignorent de plus en plus lEurope et sont beaucoup
plus intéressés par les nouvelles tendances
qui proviennent des Etats-Unis ou même de Tokyo, doù
partent souvent, maintenant, les modes suivies à Taiwan
et dans dautres pays dAsie. Lorsque jétais
adolescente les noms de Sartre, de Camus, ou de Picasso et
de Matisse, étaient connus de tous les étudiants.
Aujourdhui, je crains que la plupart dentre eux
naient beaucoup de mal à citer un seul nom de
peintre ou décrivain français contemporain.
Dans ce contexte, les langues européennes autres que
langlo-américain, qui est aujourdhui devenu
la seule langue internationale de communication, ont du mal
à trouver des adeptes et ne sont connues que par de
très petites minorités. A Taiwan, par exemple,
les grandes langues de culture européennes, que sont
le français, lallemand ou lespagnol, ne
sont apprises que par une poignée détudiants,
bien que notre gouvernement sefforce den favoriser
létude. En revanche, les parents délèves
souhaitent que lapprentissage de langlais soit
constamment renforcé et quil commence dès
le jardin denfants.
Je vais même vous faire une confidence. Mes deux filles
ont, comme moi, étudié la musique, mais aux
Etats-Unis. Beaucoup de gens me demandent pourquoi elles nont
pas étudié à Paris puisque je suis moi-même
très attachée à la France et à
la formation que jy ai reçue. La réponse
est inattendue. Lorsque, mes études terminées,
je suis rentrée à Taiwan, toute fière
de mon premier prix du conservatoire national de Paris, je
me suis heurtée à des difficultés insurmontables
pour faire reconnaître ce diplôme par les autorités
académiques de mon propre pays. Le système universitaire
de Taiwan sinspire directement de celui des Etats-Unis
qui délivre des bachelors, des masters ou des doctorats.
Mon premier prix dune institution que je croyais particulièrement
prestigieuse nentrait pas dans une catégorie
équivalente et ne me donnait donc pas le droit à
occuper une quelconque position correcte dans le système
académique de Taiwan. Cest pour leur éviter
de tels désagréments que jai incité
mes deux filles à choisir la filière américaine.
Il est indéniable, et pas seulement pour les raisons
que je viens dévoquer, que le prestige des grandes
universités des Etats-Unis na cessé de
croître alors que les institutions européennes
sont de plus en plus oubliées. Les grandes écoles
françaises, dont lexcellence pourtant demeure,
comme lEcole Normale ou lEcole Polytechnique,
sont généralement ignorées en Asie alors
que personne nignore Harvard ou Yale.
Cinquante ans à peine après labandon de
ses colonies, on a le sentiment que limage de lEurope
en Asie sest déjà beaucoup estompée.
Ce reflux de lEurope est allé de pair avec un
développement économique extrêmement rapide
et, dans certains cas, spectaculaire, de nombreux pays asiatiques.
Indépendamment du Japon qui était devenu, depuis
longtemps, un pays industrialisé, la Corée du
sud, Singapour, Hong-Kong, Taiwan, la Malaisie, ont accédé
à un niveau de production et de richesses qui a profondément
modifié ces sociétes et les comportements sociaux
de leurs habitants. La RPC participe à ce mouvement
avec un temps de retard mais son énorme potentiel lui
confère déjà une place particulière.
Ces changements très positifs sont dabord apparus
dans le domaine économique, mais ils se sont rapidement
traduits dans de nombreux autres domaines. Sur le plan politique,
dabord, beaucoup de pays se sont engagés dans
un processus de libéralisation et de démocratisation
qui semble irréversible, même si beaucoup reste
encore à faire. Une place grandissante est accordée
au respect des droits fondamentaux. Les sociétés
asiatiques, dans lensemble, sont devenues plus humaines
et moins soumises à larbitraire quelles
ne létaient il y a seulement quelques décennies.
De la même manière, laugmentation de la
richesse nationale de nombreux pays et du niveau de vie de
leurs populations a fait reculer lextrême pauvreté
et ses conséquences dégradantes. Elle a même,
dans certains cas, permis la mise en uvre de mesures
significatives de protection sociale. Lexemple de Taiwan
est, à cet égard, très représentatif :
notre revenu par tête, plus de 14 000 dollars US, est
devenu supérieur à celui des pays les moins
riches de lUnion Européenne et nous bénéficions
davantages sociaux qui, dans certains domaines, sont
de plus en plus comparables, notamment en matière dassurance-maladie
ou de retraites.
LAsie, enfin, même sil existe encore beaucoup
dexceptions, est, dans lensemble, beaucoup mieux
éduquée, et donc beaucoup plus productive, beaucoup
plus inventive, beaucoup plus créative, quauparavant.
Les grandes universités et les grands centres de recherche
dAsie, sans même parler du Japon, ont aujourdhui
atteint un excellent niveau. La supériorité
de lOccident reposait dabord sur son développement
scientifique et technologique et sur ses capacités
de recherche. Sil conserve encore une assez large avance,
beaucoup dobservateurs pensent que cette avance ne cesse
de se réduire et que, dans les années à
venir, lAsie sera de moins en moins dépendante
de lOccident dans ces domaines.
Même dans le domaine artistique, lAsie ne se contente
plus, comme ce fut pendant longtemps le cas, dimiter
servilement les modes dexpression de lOccident.
Elle cherche à réinventer une esthétique
et des formes qui lui soient propres. A Taiwan, beaucoup defforts
sont faits actuellement dans ce sens et le nombre de ceux
qui se consacrent à des carrières artistique
a augmenté, au cours de ces dernières années,
dans des proportions considérables. Pour prendre un
exemple récent auquel je suis attachée, nous
avons réussi à monter lannée dernière
à Taipei un spectacle très original, qui tient
à la fois de lopéra occidental et de lopéra
chinois, sur un livret de M. Gao Xin-jian, prix Nobel de littérature,
qui en est également le metteur en scène, avec
une musique dun compositeur chinois et des chanteurs
et danseurs de Taiwan. Ce spectacle sera dailleurs présenté
prochainement à Marseille.
Face à lécrasante puissance occidentale,
les cultures asiatiques, à la fin du 19ème et
au début du 20ème siècle, étaient
naturellement tombées dans la dépréciation
delles-mêmes et éprouvaient, par rapport
à lOccident, ce que beaucoup ont appelé
un « complexe dinfériorité »,
sentiment particulièrement désagréable
et déstabilisant, sur le plan psychologique. Certains
intellectuels chinois, immédiatement après la
première guerre mondiale, ne proposaient rien moins,
par exemple, que le rejet total des valeurs fondamentales
de la civilisation chinoise qui, selon eux, avaient été
responsables de son incapacité à sadapter
au monde moderne et, donc, de son déclin.
Les succès remarquables de la plupart des sociétes
asiatiques, au cours de ces dernières années,
ont profondément modifié limage quelles
se faisaient delles-mêmes et ont conduit ces sociétés
à une nouvelle affirmation delles-mêmes,
à une confiance et une fierté retrouvées.
Ils les ont même récemment conduites à
une mise en question de la supériorité de lOccident,
par exemple dans le domaine de lorganisation sociale
ou celui, plus fondamental encore, des « valeurs ».
Certains leaders politiques dAsie comme M. Lee Kwan-yew,
pendant longtemps premier ministre de Singapour, ont avancé
lidée que les valeurs sociales et morales, mises
en avant par le monde occidental, navaient quun
degré partiel duniversalité et quil
ne fallait donc sen inspirer quavec beaucoup de
prudence et de circonspection. Toujours selon lui, nous devrions,
au contraire, continuer dadhérer à un
système de « valeurs asiatiques »,
qui correspond beaucoup mieux à ce que nous sommes
et ne le cède en rien, sur le plan moral, aux valeurs
occidentales. Le fait que cette thèse ait été
soutenue, et quelle ait également beaucoup de
partisans, notamment M. Mahatir, ex-premier ministre de Malaisie,
est très significatif dun changement détat
desprit de la part des élites asiatiques. Elles
ne sont plus prêtes à adopter sans examen tout
ce qui vient de lOccident et elles entendent maintenant
exercer leur liberté de jugement, même si tous
les authentiques démocrates asiatiques se sont ralliés
à la conception universaliste des valeurs défendue,
contre LEE Kuan-Yew, par lancien président coréen
et militant des droits de lhomme, M. Kim Dae Jung, dans
un article célèbre de la revue américaine
Foreign Affairs.
De la même manière, on nhésite plus
aujourdhui à critiquer, et même de façon
assez radicale, certains aspects des sociétés
occidentales. Beaucoup pensent, par exemple, que lindividualisme
que revendiquent ces sociétes est excessif et quil
nest quune perversion de lidée de
liberté. Beaucoup considèrent également
que les systèmes de protection sociale, tels quils
sont aujourdhui conçus en Europe, sont incompatibles
avec le dynamisme économique et quils sont, par
certains de leurs aspects, peu recommandables en raison de
leurs conséquences morales. On estime généralement,
en Asie, que des mesures sociales qui dépassent un
certain seuil mettent gravement en cause des notions fondamentales
auquelles nous restons très attachés, comme,
par exemple, celles de responsabilité individuelle,
dinitiative personnelle ou de dignité du travail.
Beaucoup, enfin, sinterrogent sur ces notions de « droits
fondamentaux » ou de « droits de lhomme »,
qui sont extrêmement flous, et que lOccident pratique
souvent sélectivement en les utilisant à son
avantage ou à des fins qui napparaissent pas
toujours comme innocentes. Nous sommes bien placés,
à Taiwan, pour savoir que la raison dEtat et
le réalisme politique ont encore de beaux jours devant
eux, malgré toutes les déclarations sur les
droits de lhomme et le droit international. Nous savons,
par exemple, que lOMS, contrairement aux principes de
sa charte, nest pas autorisée à nous aider
lorsque nous sommes menacés par une grave épidémie,
comme la pneumonie atypique de 2003, ou que nous ne pouvons
organiser un referendum pour demander à la RPC de cesser
de nous menacer de plusieurs centaines de missiles constamment
pointés sur nous.
Conclusion
La montée en puissance de lAsie est devenue
aujourdhui un thème convenu, de même que
le déclin de lEurope. Les médias ne cessent
de ressasser que le centre de gravité du monde va se
déplacer, au 21ème siècle, de lAtlantique
au Pacifique et que lAsie va devenir, dans un laps de
temps relativement court, la partie du monde économiquement
la plus puissante et intellectuellement la plus active et
la plus inventive.
Je ne partage que partiellement ces vues. Il me semble assez
vraisemblable, comme à tout un chacun, que lAsie,
compte tenu des atouts dont elle dispose, notamment en matière
de ressources humaines, est appelée, et cest
tant mieux, à un futur plus brillant que ne le fut
son récent passé. Il me semble également
tout a fait indéniable que lEurope a perdu pour
toujours le rôle hégémonique qui fut le
sien pendant longtemps. Le modèle quelle représenta
et qui fut, on ne saurait trop le répéter, déterminant
pour construire notre propre vision de lavenir, est
devenu, et pour toujours, caduc. LAsie na plus,
aujourdhui, besoin de tuteur.
Les choses, toutefois, ne sont pas si simples. Tout dabord,
le chemin à parcourir pour que, concernant lAsie,
ces prédictions optimistes se réalisent est
encore long et périlleux. Beaucoup de pays dAsie
sont encore dans un état désolant de sous-développement,
beaucoup de conflits potentiels par exemple ceux liés
à la question de Taiwan ou celle de la Corée
du Nord pourraient éclater qui remettraient en
question la prospérité et le développement
économiques. On peut même dire que lAsie
se trouve dans une phase délicate de transition ou
de mutation. Elle est très loin davoir atteint
un point déquilibre solide, par exemple en matière
politique ou en matière sociale. Si les démocraties
occidentales semblent assurées dune certaine
pérennité, la plupart des régimes politiques
dAsie apparaissent comme transitoires et font lobjet
de sérieuses contestations qui pourraient conduire
à des troubles graves. De surcroît, dans de nombreux
pays, le délicat problème des minorités
est très loin davoir trouvé une solution
satisfaisante. De la même manière, le développement
économique rapide ne va pas sans créer dépineux
problèmes sociaux, dont la Chine donne un exemple particulièrement
saisissant, et qui, à mon sens, deviendront de plus
en plus aigüs. Enfin, lapparition et lexacerbation
des fondamentalismes religieux ne laissent pas dinquiéter.
Par ailleurs, le fameux déclin de lEurope, sil
est actuellement une réalité, nest pas
non plus un destin inéluctable. Jai suivi avec
intérêt, ces derniers mois, le débat intellectuel
suscité, en France, par le livre de M. Baverez sur
le déclin, non pas de lEurope, mais plus particulièrement
de la France. La plupart des intellectuels qui y ont participé
ont généralement confirmé le diagnostic
de lauteur, mais il me semble que cette prise de conscience
est plutôt un bon signe. Identifier précisément
la maladie est déjà un pas important sur le
chemin de la guérison et il nest donc pas du
tout certain que cette douce torpeur dans laquelle les Européens
eux-mêmes saccusent dêtre tombés
constitue laxe définitif de lévolution
de lEurope.
Une chose, toutefois, est sûre, même si cette
constatation est très banale : le monde est devenu
terriblement incertain, riche de grandes potentialités
mais en même temps porteur de graves dangers. Tout dépendra
de la modération et de la sagesse dont nous saurons
faire preuve, les uns et les autres, dans nos futures relations.
Le nationalisme intransigeant, limpérialisme,
la confrontation, les rapports de force, sont de constantes
tentations et le « choc des cultures »,
que prédit Samuel Huntington, est malheureusement tout
aussi possible que le « dialogue des cultures »,
que jappelle personnellement de mes vux.
Permettez-moi, enfin, de terminer cet exposé sur une
note un peu plus personnelle et un peu plus militante. Il
me paraît important que vous sachiez et, compte tenu
de linfuence que vous exercez, je vous serais reconnaissante
de faire savoir que le miracle taïwanais
ne concerne pas seulement le développement économique.
Au cours des quinze dernières années est éclose
à Taïwan une société authentiquement
démocratique, qui partage vos valeurs et défend
sincèrement les droits de lHomme. Le 28 février
2004, deux millions de citoyens taïwanais, se tenant
par la main et liés par une commune conviction, ont
formé, tout le long de la côte occidentale de
Taiwan, une ligne initerrompue pour dire non à la menace
militaire de la Chine et affirmer leur foi en une Taïwan
libre et démocratique. LEurope ne devrait pas
lignorer et devrait, dans son propre intérêt
et conformément aux positions morales quelle
affiche, mieux appliquer vis à vis de mon pays la solidarité
qui lie naturellement entre eux les régimes démocratiques
de par le monde, au lieu de céder, pour des raisons
souvent mercantiles, aux tentations dune « Realpolitik »
à courte vue.
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