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M. Jean-Claude Trichet
L'EURO
séance du lundi 24 mai 2004
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Cest pour moi un grand plaisir et un honneur davoir
été invité par votre Président,
Michel Albert - à qui tant de liens munissent
- à vous présenter quelques observations sur
le thème de la monnaie unique et de la stratégie
monétaire de lEurope. Cest un sujet très
important, que nous sommes plusieurs à avoir abordé
dans cette salle, sous des angles divers, à la fois
théoriques et directement opérationnels. Cest
un sujet important, dis-je, tant par sa nature même
dans une grande économie industrialisée moderne
que par la puissance de son contenu symbolique. La politique
monétaire dun pays est fréquemment apparue,
au cours de lhistoire, comme lillustration emblématique
de sa stratégie économique et souvent, en dernière
analyse, de son parti stratégique politico-historique.
A titre dexemple, pour ne sen tenir quà
la France et à la période englobant la deuxième
moitié du XXème siècle et les premières
années du XXIème, la stratégie monétaire
de solidité et de confiance poursuivie par le Général
de Gaulle pendant ses onze années de pouvoir, de 1958
à 1969 était une pièce essentielle dun
dispositif de redressement économique et daffirmation
nationale sur le plan historique. Permettez-moi, à
ce sujet, en passant, de dire que nombreux sont ceux qui ont,
aujourdhui encore, le sentiment que si notre pays avait
choisi la voie que suggérait Pierre Mendès-France,
dès le lendemain de la guerre, celle dune politique
monétaire de sérieux et de solidité,
nous aurions gagné quelques années dans la voie
du redressement, années qui eussent pu être bien
utiles plus tard. Plus proche de nous, la période de
seize années environ qui sépare mars 1983 de
janvier 1999 correspond à la stratégie monétaire
du « franc fort » qui sétait
imposée comme étant essentielle à la
poursuite du redressement et de la modernisation économique
du pays. Cette stratégie était simultanément
apparue comme la condition nécessaire et comme le puissant
symbole de la stratégie de construction européenne
voulue par notre pays.
Aujourdhui lEuro, la monnaie unique des européens,
est une pièce essentielle du dispositif de conduite
de la politique économique de lunion européenne.
Mais lEuro est beaucoup plus que cela. Il symbolise
lunité profonde des Européens. Historiquement
la monnaie est justement considérée comme lun
des attributs fondamentaux de la souveraineté. LEuro
est donc non seulement un symbole dunité mais
aussi un emblème de la possible future souveraineté
politique européenne, celle qui sépanouirait
dans une véritable fédération politique
achevée, si telle était la volonté des
peuples européens, au terme du processus extraordinaire
quils ont engagé il y a un demi siècle.
Aujourdhui les Européens voient dans lEuro,
au-delà dun instrument de grande qualité
dans lequel ils ont confiance, la preuve de leur union fraternelle
et lillustration du formidable chemin parcouru depuis
le traité de Rome. Et le reste du monde voit dans lEuro
non seulement la monnaie des Européens mais aussi la
mesure et la preuve de leur unité, la mesure et la
preuve de leur vitalité et de leur audace, la mesure
et la preuve de leur capacité effective de réalisation
historique.
Bien quelle apparaisse flatteuse peut-être
précisément parce quelle est flatteuse
il faut se méfier un peu de cette surabondance
de symboles et demblèmes qui entourent la monnaie,
les monnaies en général et lEuro en particulier.
Lhypothèse de travail commune à toutes
ces interprétations est que la monnaie dont on parle
est une bonne monnaie, qui remplit avec efficacité
et efficience le rôle que lon attend delle
dans les domaines de la mesure, de léchange et
de la conservation de la valeur. Une monnaie qui maintient
des prix stables et donc inspire confiance. Une monnaie qui,
grâce à cette confiance, préserve, dans
le domaine monétaire et financier, un environnement
favorable à la croissance et à la création
demplois. Cest donc à des considérations
opérationelles et à des observations concrètes
que je voudrais dabord me livrer devant vous. Que fallait-il
faire théoriquement et qua-t-on fait pratiquement
pour être sûr de donner aux européens une
monnaie unique, entièrement nouvelle, dexcellente
qualité, sachant que la fusion simultanée de
onze, puis très vite, de douze monnaies navait
aucun précédent historique, aucun modèle
pré-établi et que cette entreprise apparaissait
aux yeux du monde entier, y compris les européens,
comme extrêmement audacieuse et à beaucoup, hors
dEurope continentale comme manifestement trop audacieuse ?
Il faut prendre toute la mesure de la difficulté de
la tâche que sétaient assignée les
Européens. Il ne sagissait pas seulement doptimiser
les choix institutionnels, la détermination du concept
stratégique de la politique monétaire et la
doctrine demploi de cette stratégie. Toutes les
Banques centrales sont appelées en permanence à
sinterroger sur loptimalité de ces choix
au regard des progrès de la science économique
et de la théorie monétaire en particulier, et
en tenant compte de lexpérience et de la sagesse
accumulées chez elles et dans le reste du monde.
Les Européens devaient également optimiser leurs
choix sous deux angles profondément originaux, pour
lesquels il ny avait pas dexpériences antérieures
accumulées. Dabord il leur fallait tout créer
à partir de rien institutions, monnaie, concept
stratégique et faire demblée de
la nouvelle monnaie une entité au moins aussi crédible
que la meilleure des anciennes monnaies. Et, ensuite, il leur
fallait être sûr que leurs choix étaient
optimaux dans le contexte dune économie continentale
en changement structurel permanent du fait même de lintégration
économique et monétaire européenne, donc
dans un environnement comportant un degré signicatif
dincertitude supplémentaire par rapport
aux autres économies comparables et, si je puis dire,
à lautre économie comparable.
Cest donc sur ces deux traits profondément originaux
de lhistoire monétaire récente de lEurope,
la question de la réussite de la transition et la question
de la navigation monétaire dans lincertitude
que je voudrais appeler maintenant pour quelque temps votre
attention.
La réussite de la transition
La question posée aux Européens qui avaient
décidé de sengager dans la voie de la
création dune future monnaie unique peut être
résumée de la manière suivante :
« Vous avez à bâtir une Banque Centrale
et une politique monétaire entièrement nouvelles.
En vous référant aux meilleurs enseignements
du passé, à lexpérience accumulée
par les banques centrales et aux avancées de la recherche
économique quelles sont les meilleures solutions adaptées
à une économie continentale de 300 millions
dhabitants et dont le Produit Intérieur Brut
est de lordre de grandeur de celui des Etats-Unis ? »
Ainsi formulée on peut penser que la question devait
nécessairement provoquer une intense réflexion
théorique, économique et monétaire sur
la thème de la crédibilité, en particulier
sur la crédibilité de moyen et long terme des
nouvelles instances. Etant nouvelles par construction même,
elles ne pouvaient tirer de leur passé les éléments
de preuve garantissant leur crédibilité à
venir. Ni du passé de la monnaie, ni du passé
de léconomie, ni du passé des institutions
elles-mêmes. Or il a été précisément
documenté par la recherche économique que les
agents économiques considèrent les résultats
obtenus dans le passé, et souvent dans un passé
lointain, comme étant le meilleur indicateur pour anticiper
lavenir, la condition nécessaire, sinon suffisante,
de la crédibilité. Ceci est particulièrement
vrai en matière danticipations sur le niveau
des prix, sur linflation monétaire, et donc sur
le niveau des taux dintérêt de moyen et
long terme.
Il fallait donc bâtir demblée des instances
nouvelles institutions et concept stratégique
tirant leur crédibilité des seules pertinence
et solidité de leurs constructions sans référence
à leurs résultats passés propres. Mais
les Européens ne pouvaient pas se contenter de donner
comme objectif à leurs nouvelles instances monétaires
de se situer simplement au niveau le plus élevé
possible dans léchelle de la crédibilité,
tout en admettant que lexercice était particulièrement
difficile.
Ceût été ne pas compter avec la
nature même de lentreprise conduisant à
la monnaie unique. La monnaie unique ne devait pas être
simplement la meilleure possible. Dans léchelle
des crédibilités monétaires elle se voyait
assigner un objectif de crédibilité à
atteindre en tout état de cause sauf à annuler
le projet : avoir au moins le niveau de crédibilité
de la (ou des) « meilleures » monnaies
fusionnées. Le défi à relever était
donc celui dune optimisation de la crédibilité
sous contraintes très fortes de résultats. Ces
contraintes de la transition étaient déclinées
selon différentes modalités, juridiques et inscrites
dans le traité, politico-stratégiques et exprimés
dans le débat public, et, enfin, économico-monétaires
et précisément vérifiables.
Sur le plan juridique, dabord, la contrainte de
la transition était celle de la « convergence »
au sens du Traité de Maastricht. Celui-ci institue
en effet un ensemble de critères dont le respect permet
la qualification pour lentrée dans lEuro.
Cinq critères sont établis. Deux critères
mesurent léligibilité à la monnaie
unique du point de vue de la qualité de la gestion
des finances publiques : le déficit des finances
publiques doit demeurer à un niveau inférieur
à 3 % du PIB sur toute la durée du cycle
économique et lencours de la dette publique en
proportion du PIB doit être inférieur à
60 %. Ce sont en somme des critères visant à
vérifier lobtention dun niveau minimum
de qualité dans la gestion des finances publiques.
Trois autres critères, de nature économico-monétaire,
sassurent de la qualité de la convergence :
la stabilité de la monnaie sur les marchés des
changes, le bas niveau de linflation, le bas niveau
des taux dintérêt de long terme. Dans les
trois cas, nous sommes devant de véritables critères
de convergence. Le traité prévoit, en effet,
que lon identifie les trois meilleures performances
au sein de lEurope et que lon mesure ensuite les
écarts de chacun par rapport à la moyenne de
ces meilleures performances. De sorte que le traité
signale de manière extrêmement précise
que le concept de la convergence économique et monétaire
retenu est bien celui de la « convergence vers
les meilleurs » - le « parangonnage »
ou « létalonnage », le
benchmarking de la langue anglaise et non la
convergence vers la moyenne générale qui aurait
pu apparaître comme étant « naturelle ».
Cela étant dit le traité na pas prévu
une convergence monétaire totale. Le critère
de convergence monétaire tiré de la stabilité
des prix sentend implicitement naturellement par rapport
aux monnaies les plus stables mais prévoit que cette
stabilité soit mesurée au sein du mécanisme
de change qui autorise des fluctuations. La convergence économico-monétaire
sous langle de linflation consiste après
avoir mesuré linflation moyenne des trois meilleures
économies à respecter un écart
par rapport à cette moyenne de moins de 1,5 %
- ce qui constitue, à la vérité, une
différence substantielle en matière dinflation.
La convergence financière consiste après
avoir calculé la moyenne des taux dintérêt
de marché à dix ans associés aux trois
économies ayant les meilleures performances en matière
dinflation à respecter un écart
de moins de 2 % par rapport à cette moyenne des
meilleurs. Observons que 2 % ou 200 points de base, constituent
encore un écart très substantiel en matière
de taux dintérêt de long terme. Le traité
de Maastricht édicte de manière claire que la
convergence économico-monétaire doit être
une convergence vers les meilleurs. Mais il semble pouvoir
autoriser un écart résiduel important entre
la moyenne pondérée des caractéristiques
propres à chacune des monnaies appelées à
fusionner et celles des « meilleures »
monnaies du point de vue de la stabilité des prix et,
par voie de conséquence, des bas taux dintérêt
de long terme. Si lon sen tient aux critères
de Maastricht eux-mêmes et si lon fait lhypothèse
dune distribution égale des probabilités
davoir nimporte quel résultat en matière
de différences dinflation et de taux dintérêt
de marché à dix ans entre respectivement 0 et
1,5 % et 0 et 2 %, on pourrait imaginer que le traité
se serait implicitement contenté dune convergence
conduisant à une monnaie unique « décalée »
de 75 points de base (la moitié de 150) par rapport
à la meilleure performance dinflation aux meilleures
monnaies, et de 100 points de base (la moitié de 200)
par rapport aux taux dintérêts à
long terme des meilleurs monnaies. Cela eût été,
en fait, totalement inacceptable et inaccepté.
La condition juridique de la transition vers la monnaie unique
était et est pourtant relativement exigeante, a été
considérée comme telle au moment de la négociation
et de la ratification du traité et pouvait probablement
difficilement être formalisée de manière
beaucoup plus contraignante. On aurait pu retenir des écarts
de 1 % au lieu de 1,5 % et 2 %, voire de 0,5 %.
Cela aurait probablement été beaucoup plus difficile
à accepter par les différents pays et la convergence,
donc la création de lEuro, aurait été
considérée comme encore moins probable. Mais,
même avec des écarts plus faibles on aurait quand
même apparemment toléré une différence
entre les meilleures monnaies et leuro futur
tant, du moins que lon considérait celui-ci comme
issu de la moyenne des monnaies fusionnées, comme un
« panier de monnaies ». Or il y avait,
en sus du dispositif juridique du traité, une formulation
stratégique et politique claire et simple de la condition
imposée à la future monnaie unique à
loccasion de sa naissance.
Sur le plan politico-stratégique, en effet, lengagement
pris solennellement à légard de chacun
des peuples européens était que la nouvelle
monnaie devait être au moins aussi « bonne
que lancienne ». Aussi bonne voulait dire
inspirant au moins autant confiance, conservant au moins aussi
bien la valeur, donc correspondant à une stabilité
des prix de même qualité au moins que celle existant
auparavant. Et cela de manière visible et vérifiable,
non seulement à court terme mais dans une perspective
de moyen et de long terme de sorte que cette monnaie soit
« crédible » dans la durée.
Inutile de rappeler que sans cette promesse, il était
exclu dobtenir lassentiment des citoyens européens
et, en particulier, de mes propres concitoyens, particulièrement
dans les économies qui étaient accoutumées
à une stabilité des prix et de la monnaie voulue
par lopinion publique et attachées à tous
les bénéfices associés à cette
stabilité, en particulier aux bas taux dintérêt
de marché à moyen et long terme. Il sagissait
donc dune condition essentielle de la création
de la monnaie unique. Les citoyens allemands, bénéluxiens,
français qui bénéficiaient en 1997 du
même niveau de crédibilité monétaire,
le meilleur au sein de la zone euro, nauraient pas accepté
de faire leuro si le prix à payer en eût
été une perte substantielle de crédibilité
monétaire, une augmentation permanente de la hausse
des prix et des taux dintérêt de marché
à moyen et long terme systématiquement et définitivement
plus élevés.
Le strict respect de la promesse politico-stratégique
était une condition sine qua non de la création
de lEuro. Mais il faut observer en même temps
que cétait une condition extraordinairement difficile
à remplir, tellement difficile quelle était
considérée par beaucoup dobservateurs
comme étant, à la vérité, impossible.
Car, et cétait la troisième contrainte
de la transition, il fallait donc que la courbe de rendement
de la nouvelle monnaie, cest-à-dire tous les
taux dintérêt de marché à
court, moyen et long terme, les taux dintérêt
à 3 mois, 1 ans, 2 ans, 5 ans, 10 ans, 30 ans soient
tous au plus bas niveau effectivement observé dans
la future zone euro, correspondant au meilleur niveau de crédibilité
et de confiance, le niveau « zéro »
des « primes de risque » au sein de
la future Union Monétaire Européenne. Cétait
le seul moyen de respecter la promesse faite à tous
: la monnaie unique, lEuro, devait être, en somme,
le fruit dune convergence totalement réussie
vers les meilleures monnaies, aucun écart nétant
tolérable et ne devant être toléré.
LEuro devait se couler naturellement dans la courbe
de rendement la plus basse, correspondant à la confiance
et à la crédibilité la plus haute, laissée
disponible par la disparition des anciennes monnaies nationales.
Une telle occurrence a été considéré
impossible par les observateurs, les investisseurs et les
marchés jusquà la fin de lannée
1997. On voulait bien admettre que la future monnaie unique
aurait les caractéristiques moyennes de la zone fusionnée
sur le plan monétaire. Mais accepter de donner demblée
le bénéfice de la plus remarquable crédibilité
européenne à court, moyen et long terme
à une future monnaie unique sans histoire et
sans performance passée apparaissait hors de portée
aux yeux des investisseurs et des participants du marché
au niveau mondial, ceux, précisément, dont les
arbitrages permanents entre les différentes monnaies
et les différents instruments monétaires et
financiers européens et mondiaux établissent
les hiérarchies de la crédibilité et
de la confiance et les niveaux des taux dintérêt.
Le moment crucial, de ce point de vue, se situa au troisième
trimestre 1997, environ un an et demi avant la création
de lEuro. Cest à ce moment que les banques
centrales de la future zone euro et lInstitut Monétaire
Européen, sengagèrent dans une campagne
mondiale de communication pour expliquer que la future monnaie
avait été bâtie institutionnellement et
conceptuellement dans le dessein dêtre aussi crédible
que les meilleures anciennes monnaies. Ces explications étaient
dautant plus nécessaires que jusquau quatrième
trimestre de lannée 1997 la convergence des taux
dintérêt de marché avait pratiquement
revêtu la forme dune baisse des taux les plus
élevés de la future zone. Mais le marché
restait persuadé que la convergence sopérerait
sur la base de la moyenne des taux effectivement observés,
et donc que vers la fin de lannée 1997 les taux
les plus bas de la future zone commenceraient à augmenter.
Cette analyse était largement majoritaire sur les grands
marchés du monde au moment où les banques centrales
émettant les monnaies les plus crédibles de
la zone annoncèrent laugmentation de leurs propres
taux dintervention, pour les porter à 3,3 %,
le 9 octobre 1997. La quasi-totalité des analystes
et des économistes de marché avait immédiatement
interprété cette hausse groupée des taux
dintervention comme la première dune série
de mouvements qui devait nous conduire au niveau moyen. Poursuivant
leur campagne mondiale dexplications les banquiers centraux
européens expliquèrent avec succès que
ces mouvements de hausse des taux étaient entièrement
justifiés par des considérations propres aux
économies « concernées »
et à la nécessité de préserver
la stabilité des prix dans ces économies
dans une perspective de moyen long terme, enjambant
naturellement la création de lEuro ; que ces
mêmes hausses nétaient en aucune manière
justifiées par la nécessité de tenir
compte des taux dintérêt des autres monnaies
appelées à fusionner pour créer la monnaie
unique ; enfin, par conséquent, que la convergence
devait se faire exclusivement sur la base de létalon
que représentait la courbe de rendement associée
aux monnaies les plus crédibles, et dont lévolution
propre jusquà la monnaie unique devait être,
était et serait exclusivement justifiée par
la nécessité de préserver intégralement
létalon de crédibilité de la future
zone Euro. Progressivement les investisseurs, les épargnants,
les « participants du marché »
dEurope et du monde ont accepté de changer radicalement
leur manière de percevoir la transition. Tous les taux
dintérêt de marché de 30 ans à
3 mois en passant par les taux « benchmarks »
à 10 ans et 5 ans de la future zone euro se
sont alignés sur les taux les plus bas et le niveau
des taux dintervention au moment de la fusion monétaire
sélevait à 3 %, après la baisse
générale intervenue le 3 décembre 1998,
annulant la hausse du 9 octobre 1997.
Le 4 janvier 1999, premier jour ouvrable de lEuro, les
marchés monétaires et financiers européens
reflétaient une totale réussite de la transition
à lEuro. Lesprit du traité de Maastricht,
la promesse faite aux peuples européens et sa traduction
monétaire et financière avaient été
scrupuleusement respectés : les 300 millions dhabitants
de la zone Euro bénéficiaient demblée,
sans aucune solution de continuité, sans perdre un
seul « point de base », de lenvironnement
financier le meilleur, celui correspondant à une crédibilité
acquise progressivement au cours des décennies antérieures
dans une partie de la zone.
Comment cela avait-il été possible ? Quels
étaient donc les arguments et les décisions
qui avaient, en définitive, convaincu les investisseurs
et les participants du marché ? Comment se faisait-il
quune monnaie qui navait aucun passé
lEuro et quune institution qui navait
que six mois et navait jamais exercé aucune responsabilité
exécutive la Banque Centrale Européenne
et lEurosystème pouvaient apparaître
aux yeux des investisseurs du monde entier comme pleinement
crédibles aux horizons de 1 an, 2 ans, 5 ans, 10 ans,
30 ans ?
Les conditions de la réussite
Cet exploit, à notre connaissance absolument unique
dans lhistoire monétaire, na pu être
réalisé que parce que les institutions monétaires
européennes : la Banque Centrale Européenne
et lEurosystème, dune part, et le concept
de la stratégie de politique monétaire dautre
part ont été construits précisément
à cette fin : porter demblée, aux
yeux des opinions publiques, des participants du marché,
des épargnants et des investisseurs, le niveau de crédibilité
des Institutions, de la stratégie monétaire,
de lefficacité de sa mise en uvre et de
la réalisation effective de la stabilité des
prix au meilleur niveau observé dans la future zone
euro.
Pour réussir il a fallu réunir quatre conditions
relatives aux Institutions et cinq éléments
fondamentaux propres au concept de stratégie monétaire.
Dans ma compréhension de la transition ces neuf conditions
et caractéristiques étaient toutes « sine
qua non » : labsence de chacune dentre
elles eût fait échouer lentreprise. Aucune
nétait, naturellement, prise séparément,
suffisante. La simple observation des faits suggère
que ces neuf conditions ont été suffisantes.
Je pense donc que la satisfaction des neuf conditions, prises
ensemble, constituait la condition nécessaire et suffisante
de la réussite de la transition.
Voyons quelles sont ces conditions, et dabord les quatre
conditions Institutionelles :
En premier lieu, lunicité et la lisibilité
de lobjectif premier de stabilité des prix.
Dès lors que la contrainte majeure de la transition
était la préservation du très bas niveau
des taux dintérêt de marché à
moyen et long terme, dont la condition nécessaire était
la préservation du très bas niveau des anticipations
dinflation, toute ambiguïté devait être
écartée, sagissant de lobjectif
central de la Banque Centrale Européenne. Ceci était
dautant plus indispensable que les banques centrales
nationales dont les monnaies avaient le plus haut niveau de
crédibilité et dont les taux de marché
étaient les plus bas, avaient précisément
comme objectif principal, attribué par les lois nationales,
la stabilité des prix. En tout état de cause,
loin dêtre une originalité du dispositif
institutionnel européen, comme cela est parfois soutenu,
le fait de confier à la Banque Centrale la responsabilité
première de la stabilité des prix est retenu
quasi universellement, dans le monde industrialisé
comme dans les pays émergents et dans les économies
en transition, en particulier par toutes les économies
qui ont adopté le concept de « ciblage direct
de linflation ». Seuls les Etats-Unis ont
une présentation différente qui ne correspond
pas dailleurs, dans mon analyse, à une véritable
différence de fond.
En second lieu, lindépendance de lInstitut
dEmission. La recherche économique a montré
limportance de lindépendance par rapport
aux autres Institutions et par rapport aux groupes de pression
économique pour assurer la crédibilité
de la Banque Centrale et donc pour créer les conditions
dun ancrage solide des anticipations dinflation
au niveau correspondant à la définition de la
stabilité des prix. Dans le cas de la Banque Centrale
Européenne, lindépendance est garantie
par le traité de Maastricht et est donc mieux garantie
quelle ne létait par les lois nationales.
Cest cette importance de lindépendance
pour la crédibilité de lInstitut démission
et donc pour lancrage des anticipations qui explique
la généralisation mondiale de ce concept. Cest
cette même importance décisive de préserver
le bénéfice dune transition réussie
qui explique la vigilance de la Banque Centrale Européenne
sagissant du maintien dans lavenir des mêmes
garanties dindépendance dans le cadre de la nouvelle
Constitution.
En troisième lieu, la responsabilité
devant lopinion publique, soulignée, en particulier,
par les passages réguliers et fréquents
au moins cinq fois par an du Président et des
membres du Directoire devant le Parlement Européen.
Cette responsabilité ne correspond pas seulement à
une exigence démocratique très forte. Elle est
également fondamentale pour le bon fonctionnement institutionnel
et pour la crédibilité et pour lefficacité
de la Banque Centrale. La Banque Centrale Européenne
et lEurosystème de même que les agents
économiques européens et internationaux savent
que lopinion publique la plus large compare et comparera
en permanence les résultats effectifs obtenus en matière
de prix à la promesse faite den maintenir la
stabilité. Cest une incitation puissante à
être efficace dans la mise en uvre effective de
la politique monétaire. Cest une des conditions
nécessaires de la crédibilité.
En quatrième lieu, le dernier mais le plus important
peut-être du point de vue de la crédibilité
densemble de lUnion Economique et Monétaire,
le pacte de stabilité et de croissance. Les
européens, on la vu, ont été extrêmement
audacieux en voulant créer une monnaie unique dans
un espace sans fédération politique achevée,
sans gouvernement fédéral, sans budget fédéral.
Cest la raison pour laquelle tant dobservateurs
critiques, en particulier outre Atlantique, accusaient les
européens davoir mis la charrue avant les boeufs.
Un concept tel que le pacte de stabilité et de croissance,
demandant le respect de règles budgétaires et
organisant la surveillance mutuelle des politiques budgétaires
par les pairs est le seul moyen mais un vrai moyen
efficace - de pallier labsence de gouvernement fédéral
et de budget fédéral.
La clarté de lobjectif de stabilité des
prix, lindépendance de lInstitut dEmission,
la responsabilité devant lopinion, lexistence
du pacte de stabilité et de croissance étaient
autant de conditions indispensables à la crédibilité
de lUnion Economique et Monétaire, de la Banque
Centrale Européenne et de lEurosystème,
et à celle de la monnaie unique elle-même. Mais
ces conditions institutionelles, pour être toutes nécessaires,
nétaient pas suffisantes.
Pour réussir lexploit qui nous était demandé
de transférer à la monnaie unique le meilleur
niveau de crédibilité et de confiance disponible
au sein de la future zone euro dans lintérêt
même de la croissance européenne et de la création
demplois - il nous fallait réunir cinq autres
conditions, relatives non plus au dispositif institutionnel
lui-même mais à la nature du concept stratégique
de politique monétaire mise en uvre par lEurope.
Dès le 13 novembre 1998, avant même la création
de la monnaie unique le 1er janvier 1999, le Conseil des Gouverneurs
de la Banque Centrale Européenne prenait les cinq orientations
fondamentales suivantes :
- Préciser la définition arithmétique
de la stabilité des prix, dans la continuité
des « meilleures » définitions
existant au sein de la future zone euro : « moins
de 2 % » - précisée lors de
notre exercice récent de clarification, par lajout
« proche de 2 % » pour bien marquer
que nous entendions nous prémunir contre le risque
éventuel de déflation. La difficulté
principale de la transition résidant dans lancrage
des anticipations dinflation à court, moyen
et long terme au plus bas niveau atteint dans la zone avant
leuro, la continuité dans la définition
de la stabilité des prix était une condition
nécessaire, naturellement non suffisante à
elle seule. Doù la précision du « moins
de 2 % ». Une imprécision, un « flou »
dans la définition de la stabilité des prix
se seraient immédiatement traduits par des taux dintérêt
de marché supplémentaires sur toute la courbe
de rendement, incorporant une substantielle « prime
de risque » correspondant à laléa
sur linflation future. Le fait de donner une définition
arithmétique précise de la stabilité
était donc un exercice obligé compte tenu
des contraintes de la transition. Cétait aussi
une exigence du principe de responsabilité de la
Banque Centrale devant lopinion : sans définition
précise de la stabilité des prix comment juger
les résultats obtenus par la Banque Centrale ?
- Placer la stratégie monétaire dans une
perspective de moyen terme.Nous navons pas retenu,
comme cest le cas dans certains concepts de politique
monétaire - par exemple le « ciblage direct
dinflation » pur - un horizon de 18 mois
à deux ans seulement, correspondant aux projections
dinflation future, pour fonder nos décisions.
Nous avons affirmé demblée que notre
horizon était nettement plus long et sinscrivait
dans le moyen terme. Ceci présentait, de notre point
de vue, plusieurs avantages importants. Dabord être
en mesure de tenir compte des différents canaux de
transmission de la politique monétaire y compris
de ceux qui font sentir leurs effets à plus long
terme. Ensuite apprécier les effets complexes des
chocs qui englobent le court et le moyen terme et ne pas
surréagir, le cas échéant, dans le
cas de chocs faisant sentir leurs pleins effets à
un horizon relativement court mais ne comportant pas nécessairement
deffets de second tour inflationnistes ou déflationnistes.
Enfin, et surtout dans la perspective de la transition,
faciliter lancrage des anticipations dinflation
future sur toutes les durées, y compris le moyen
et le long terme.
- Assurer le caractère complet de lanalyse
économique. Nous navons pas non plus retenu
un seul système privilégié de prévision
de linflation, qui ferait reposer sur un modèle
mathématique formel et sur un ensemble dinformations
définies a priori linstrumentation effective
de nos décisions de politique monétaire. Une
banque centrale doit en réalité filtrer un
énorme ensemble dobservations. Cest pourquoi
nous avons ressenti la nécessité de nous doter
dun concept stratégique permettant dintégrer
un très large ensemble de données et de statistiques,
parfois contradictoires. Il nous est apparu important de
prendre en compte léconomie dans sa réalité
comme un vaste et complexe système en mouvement permanent,
dans lequel lincertitude joue un grand rôle,
plutôt que de sefforcer de résumer cette
complexité en un modèle unique trop simple
et trop réduit.
Lanalyse économique à laquelle nous
nous livrons tous les mois est donc aussi complète
que possible. Elle nest prisonnière ni dun
algorithme de décision, ni dune équation
ou dun système déquations, ni
dun mécanisme reposant sur une représentation
simplifiée de la réalité. Le Conseil
des Gouverneurs de la Banque Central Européenne se
réserve la possibilité dintégrer
toute information, toute donnée, tout fait, toute
analyse qui lui apparait pertinente. Les projections économiques
et les projections dinflation des services de lEurosystème
et de la Banque Centrale Européenne constituent un
exercice très utile mais que le Conseil des Gouverneurs
intègre dans les décisions parmi dautres
analyses reposant sur dautres modélisations.
Nous partageons cette aspiration à la « complétude »
de lanalyse économique avec le Federal Reserve
System, qui refuse aussi de se retrouver prisonnier dune
équation ou dun système déquations.
Je pense quil y a des raisons profondes pour que les
deux Banques Centrales des grandes économies industrialisées
continentales se retrouvent sur ce point. Jaurai loccasion
dy revenir. Mais en outre dans la perspective fondamentale
de la réussite de la transition il nous est apparu
quun modèle simplifié de prévision
dinflation, nécessairement à lhorizon
de dix-huit mois à deux ans, nétait
pas approprié. Il nous fallait ancrer aussi solidement
que possible les anticipations sur des durées nettement
plus longues et être capables de tester la « robustesse »
de nos décisions sur une multiplicité
de modèles conceptuellement différents et
non sur un seul modèle éliminant nécessairement
beaucoup dinformations.
- Vérifier la cohérence de lanalyse
économique en la croisant avec lanalyse monétaire.
Cest une originalité du concept stratégique
de la politique monétaire de lEurope que de
retenir une vision « binoculaire »
dans le cadre dune approche dite à « deux
piliers » : un pilier économique
et un pilier monétaire. Cette approche a parfois
surpris bien que le fait de faire reposer la politique monétaire
sur un analyse monétaire ait été la
marque de plusieurs concepts monétaires européens
nationaux avant lEuro. Mais lon nous suggérait
de choisir : soit lanalyse économique
au demeurant généralement privilégiée
soit lanalyse monétaire. Nous avons
préféré retenir la solution originale
des deux piliers.
Trois raisons essentielles expliquent cette orientation
à mes yeux. Dabord lapplication du principe
de complétude évoque précédemment :
le désir dêtre aussi complet que possible
dans nos analyses et de ne perdre aucune information dans
lanalyse de la balance des risques pour la stabilité
des prix. Accréditer lidée que lévolution
de la masse monétaire ne pouvait être daucune
utilité ne nous paraissait pas juste. Ensuite le
fait que suivre les évolutions monétaires
donne des informations précieuses sur la formation
de certains phénomènes financiers comme lévolution
des prix dactifs et la formation des bulles financières
qui ont, à leur tour, une influence sur les prix
à la consommation.
Enfin, et surtout, la vérification croisée
avec lanalyse monétaire est précieuse
du fait des différences dhorizons temporels
entre les analyses économique et monétaire.
Les études empiriques ont montré que le processus
inflationiste peut être compris comme laddition
de deux composantes : la première est étroitement
associée à linteraction entre les facteurs
de demande et de coûts qui se manifeste à une
fréquence relativement élevée ;
la seconde composante est associée à des tendances
beaucoup plus persistantes et de long terme. Cette seconde
tendance est empiriquement corrélée, particulièrement
en Europe, avec la tendance de long terme de la croissance
de lagrégat monétaire large.
Du point de vue de la réussite de la transition monétaire
la vision « binoculaire » était
donc particulièrement précieuse : elle
apportait une contribution supplémentaire très
importante à lancrage nominal des anticipations
sur des durées plus longues et même
beaucoup plus longues que lhorizon habituel
de lanalyse économique.
- Introduire un concept renforcé de transparence
en temps réel de la Banque Centrale.
Lorsque la monnaie unique a été créée
en janvier 1999 létat de lart des Banques
Centrales consistait à rendre public le diagnostic
de lorganisme de décision cinq à six
semaines après la décision : cétait
le moment de la publication des procès verbaux, des
« minutes ». Lopinion publique,
les participants du marché, les investisseurs et
les épargnants devaient attendre plus dun mois
avant davoir une explication sur les raisons de la
décision prise longtemps auparavant. Ceci nous est
apparu incompatible avec lesprit du traité
concernant la responsabilité de la Banque Centrale
Européenne et de lEurosystème devant
lopinion et le Parlement. Incompatible aussi avec
les nécessités complexes de la communication
dans un espace comprenant douze cultures et dix langues
différentes et dans lequel, par voie de conséquence,
il fallait veiller particulièrement à lunicité
du discours et des termes de référence sur
la politique monétaire pour les 306 millions dhabitants
de la zone euro. Incompatible enfin et surtout avec la nécessité
absolument impérieuse de réussir la transition
et dancrer solidement les anticipations des agents
économiques sans laisser prise à des interprétations
contradictoires et à des gloses dautant plus
dangereuses quelles se développeraient dans
le silence de lInstitution.
Cest ainsi que nous avons été la première
Banque Centrale à publier un diagnostic complet sur
ses analyses économiques et monétaires, de
quatre à cinq pages, immédiatement après
la réunion du Conseil des Gouverneurs, en temps réel.
La plupart des autres Banques Centrales nous a suivi et
donne également en temps réel, des éclaircissements
sur les raisons des décisions prises. Nous restons
la seule Banque Centrale qui tient une conférence
de presse immédiatement après ses décisions
et se met donc tous les mois à la disposition des
journalistes du monde entier. Je suis convaincu que cette
cinquième caractéristique de notre concept
de politique monétaire a joué un rôle
important dans la réussite de lintroduction
de lEuro et dans le succès de la transition
très ambitieuse voulue par les européens.
Définition précise de la stabilité
des prix, nature à moyen-long terme de notre stratégie,
complétude de lanalyse économique, vérification
de lanalyse économique croisée par une
analyse monétaire, renforcement de la transparence
du diagnostic en temps réel : ces cinq traits
de notre concept stratégique de politique monétaire
ont tous été décidés avant même
la création de lEuro, avant le lancement de
la transition. Chacun dentre eux possède de
solides justifications théoriques sappliquant
à toutes les Banques Centrales, particulièrement
aux Banques Centrales des grandes économies industrialisées.
Chacun dentre eux est apparu, après réflexion,
nécessaire au succès de lintroduction
de lEuro sur la base des objectifs extraordinairement
ambitieux que sétaient fixés les européens.
Tous ensemble, avec les quatre conditions institutionnelles
déjà mentionnées ils ont constitué
lensemble, nécessaire et suffisant, qui a permis
de réaliser en 1999 et depuis lors ce qui était
encore considéré comme impossible par une
majorité dobservateurs extra européens
à la fin de lannée 1997.
Mais le dispositif de la monnaie unique de lEurope
ne devait pas seulement être optimal du point de vue
de la gestion monétaire dune grande économie
industrialisée moderne et propre à permettre
la pleine réussite dune transition extrêmement
ambitieuse. Il devait aussi être optimisé du
point de vue de la conduite de la politique monétaire
dans lincertain en sachant que la nature même
de la construction européenne amplifie certains éléments
dincertitude.
La prise en compte de lincertain. Lincertitude
est une caractéristique essentielle et permanente
du monde réel et se trouve être particulièrement
la marque des périodes comportant dimportants
changements structurels. La Banque Centrale Européenne
est elle-même confrontée à tous les
types dincertitude que rencontrent les grandes banques
centrales des principaux pays industrialisés.
Dabord elle doit prendre ses décisions en tenant
compte dun « état de léconomie »
quelle connaît mal. En particulier, les données
économiques, financières et monétaires
ne sont pas nécessairement toutes disponibles et,
lorsquelles le sont, elles ne sont pas nécessairement
de bonne qualité. De nombreuses données sont
sujettes à révision et parfois à révisions
très importantes. Par ailleurs, le calcul de certains
indicateurs synthétiques non observables mais très
utiles pour résumer et synthétiser une grande
quantité de données observables savère
particulièrement difficile et complexe et sujet lui
aussi à une considérable incertitude :
ainsi en est-il du calcul du potentiel de croissance et
de lécart de croissance par rapport au potentiel
ou du calcul du taux dintérêt réel
déquilibre ainsi que des différentes
mesures de lexcès ou de linsuffisance
de liquidité. Le niveau de lincertitude caractérisant
ces indicateurs, variables non observables, est supérieur
à celui des variables observables elles-mêmes.
En effet il faut ajouter à lincertitude sur
les variables observables, lincertitude sur les méthodes
statistiques qui sont utilisées pour calculer les
indicateurs synthétiques. Les concepts eux-mêmes
peuvent faire lobjet de discussions et de controverses.
Ensuite, lune des questions les plus délicates
pour interpréter justement létat de
léconomie et ses implications pour la stabilité
des prix à venir consiste à identifier aussi
pertinemment que possible la nature et la persistance des
chocs dont la superposition compose les développements
économiques actuellement observés : selon
quils concernent loffre ou la demande, selon
quils sont domestiques ou étrangers, selon
quils sont transitoires ou durables ils exerceront
une influence différente sur la stabilité
des prix et conduiront à une décision différente
de politique monétaire.
Lincertitude portant sur lappréciation
des chocs et de leur vraie nature est elle-même considérable.
Il est relativement aisé dobserver une hausse
inattendue des prix du pétrole qui se traduit instantanément
en termes arithmétiques. Prévoir sa durée
est déjà beaucoup moins aisé. Mais
prendre la mesure exacte dun choc doffre comme
un changement important dans la tendance des progrès
de productivité du travail alors même que lon
ne dispose encore que de quelques données statistiques
sans profondeur historique montre la difficulté considérable
de lidentification de létat réel
de léconomie par la Banque Centrale.
Au-delà de lincertitude concernant létat
de léconomie il est très important de
prendre la mesure de lincertitude concernant la
structure et le fonctionnement de léconomie
elle-même, la dynamique de la propagation dans le
temps des chocs économiques, et la dynamique de la
propagation des décisions de politique monétaire.
Cette incertitude sur le fonctionnement de léconomie
est liée à lincertitude sur les modèles
économiques les mieux adaptés. De nombreux
modèles nous ont donné des représentations
extrêmement utiles et ont contribué à
approfondir notre connaissance de léconomie.
Aucun ne nous donne une représentation complète,
universellement acceptée de la dynamique de léconomie,
de la propagation des chocs, de la transmission des impulsions
monétaires. Ceci est dû probablement à
la fois à la complexité des économies
réelles qui est supérieure à
beaucoup dobjets détude auxquels sintéressent
les sciences exactes au fait que les transformations
structurelles y sont en action en permanence, au fait que
lexpérimentation à large échelle
y est impossible. A posteriori beaucoup de modèles
différents peuvent paraître rendre compte de
la réalité pourvu quils soient dotés
dun nombre suffisant de paramètres. Doù
labsence de consensus parmi les économistes
sur la représentation modélisée pertinente
de léconomie et une difficulté supplémentaire
pour la Banque Centrale.
Enfin une dernière forme dincertitude à
laquelle la Banque Centrale doit faire face est lincertitude
stratégique. Cette forme dincertitude se réfère
à linteraction complexe entre les agents économiques
privés et les autorités. Une Banque Centrale
est confrontée à la réaction des agents
économiques et des marchés financiers à
ses propres décisions de politique monétaire.
Elle ne connaît pas à lavance la constellation
des changements danticipations quelle va provoquer
chez les ménages, chez les entreprises, chez les
participants des marchés monétaires et financiers.
De manière symétrique les agents économiques
peuvent être eux-mêmes incertains en ce qui
concerne les motivations, les actions et les intentions
futures de la Banque Centrale et leur propre incertitude
redouble lincertitude dans laquelle se trouve celle-ci.
La réduction simultanée de ces deux types
dincertitude revêt donc une très grande
importance et cest pourquoi les concepts de transparence
stratégique et de crédibilité sont
aujourdhui considérés comme étant
décisifs.
Toutes les banques centrales doivent faire à ces
trois types dincertitude, lincertitude sur létat
réel de léconomie, lincertitude
sur la structure et la dynamique de léconomie
et lincertitude stratégique. Mais lexercice
de la politique monétaire par la Banque Centrale
Européenne est rendu particulièrement exigeant
du fait de la nature même de la zone euro, espace
en construction, en voie dintégration économique.
Ainsi nous ne disposons pas encore, en matière de
données économiques, de la même densité
et de la même précocité de données
que celles qui caractérisent les Etats-Unis, par
exemple, et que celles dont nous disposerons quand nous
aurons achevé le programme du plan daction
sur les besoins statistiques de lUnion Economique
et Monétaire.
De même lincertitude sur la dynamique de lUnion
Economique et Monétaire est particulièrement
marquée du fait de la nature même de celle-ci.
Les paramètres des modèles doivent être
estimés à partir de données historiques
qui remontent nécessairement à la période
antérieure à la formation de lUnion
Monétaire, à une époque où les
différentes économies membres de lUnion
Monétaire aujourdhui avaient des politiques
monétaires différentes, dans des contextes
institutionnels très différents. Sajoute
à cela le fait que les modèles sont estimés
pour la zone euro en utilisant des données nationales
agrégées dont les méthodologies dagrégation
ne sont pas stabilisées. Enfin il faut tenir compte
du fait que le concept de marché unique, puis de
marché unique à monnaie unique, induit une
transformation structurelle fondamentale, qui fait sentir
ses effets dans le temps et rend la représentation
modélisée de la dynamique de léconomie
de la zone euro dautant plus incertaine.
Sagissant enfin de la question de lincertitude
stratégique elle se posait aussi en termes extrêmement
difficiles dans le cas de la Banque Centrale Européenne
et de lEurosystème : une Institution nouvelle
sans passé est lémettrice dune
monnaie nouvelle sans passé. Comment, dans ces conditions,
éviter un très haut niveau dincertitude
stratégique ? Comment éviter que lensemble
des agents économiques naient une grande difficulté
à comprendre les décisions présentes
et à anticiper les décisions futures de la
Banque Centrale Européenne ?
Lincertitude est donc non seulement la marque de lenvironnement
économique de toutes les Banques Centrales mais aussi
la marque toute particulière de lenvironnement
de la Banque Centrale Européenne.
Il est, de ce fait, très important de vérifier
que les principales caractéristiques retenues pour
la monnaie unique européenne, particulièrement
optimisées en vue de la réussite de la transition,
correspondent également à un optimum du point
de vue de la conduite de la politique monétaire dans
lincertain.
Cela me semble être très largement le cas.
Jinsisterai plus particulièrement sur trois
points.
Dabord, les quatre conditions institutionnelles que
jai évoquées lunicité
de lobjectif de la politique monétaire, lindépendance
de lInstitution, la responsabilité, la surveillance
mutuelle des politiques budgétaires contribuent
toutes à renforcer la crédibilité de
lUnion monétaire et de la stratégie monétaire,
et donc à permettre le réduction de lincertitude
stratégique.
Ensuite, parmi les cinq traits principaux de la stratégie
de politique monétaire que jai soulignés
comme étant autant de conditions nécessaires
de la réussite de la transition, deux me paraissent
de nature à réduire lincertitude stratégique
: la précision de la définition de la stabilité
des prix et le principe de la transparence en « temps
réel ». Les trois autres la complétude
de lanalyse économique, la vérification
par lanalyse monétaire, et la perspective de
moyen terme correspondent largement à ce qui
serait recommandé par les travaux, anciens et récents,
de la recherche économique pour tenir compte tant de
lincertitude sur les « données »
et létat de léconomie, que de lincertitude
sur les modèles, leur paramétrage et sur la
dynamique de léconomie. Il y a en effet un assez
large consensus pour considérer quil nest
pas nécessairement recommandable de ne dépendre
que dun indicateur particulier ou dun modèle
exclusif. La nécessité de se reposer sur le
plus grand nombre dinformations possibles, de vérifier
la « robustesse » des décisions
de politique monétaire en testant la qualité
de leurs effets par lutilisation dun large ensemble
de modèles économiques également plausibles,
et dinscrire ces analyses dans une perspective de moyen
terme est largement admise. Ceci est particulièrement
réconfortant pour la stratégie de la Banque
Centrale Européenne qui semble donc être optimale
à la fois sous la contrainte de la transition et sous
celle de lincertitude, particulièrement de la
présence dune incertitude relative supplémentaire
pendant une période de temps indéterminée.
Quelles que soient la situation de leur économie et
la nature de leur environnement, et même si, comme je
crois que cest le cas en Europe, les Institutions et
le concept de la stratégie monétaire sont optimaux,
les Banques Centrales reposent en dernière analyse,
dans la conduite effective de la politique monétaire
en période dincertitude très marquée,
sur un jugement synthétique qui fait très largement
appel à lexpérience et à la sagesse
collégiale.
Le plus souvent, cette sagesse recommande le sang froid et
la modération dans les réactions. Il faut en
effet éviter de surréagir, dans les deux directions,
à des données, à des informations ou
à des résultats de calcul qui se montreraient
ensuite erronés. La crédibilité de long
terme de la monnaie en serait affectée avec toutes
les conséquences qui sensuivent. Parfois, exceptionnellement,
dans un univers particulièrement perturbé et
incertain, cette même sagesse peut recommander de prendre
des décisions minimisant limpact de risques dont
la probabilité ne peut être calculée ni
même estimée mais dont la réalisation
serait catastrophique.
Quelle que soit la qualité des Institutions et loptimalité
des concepts de stratégie monétaire, la conduite
de la politique monétaire doit allier un peu dart
à beaucoup de science. Ceci est particulièrement
nécessaire dans les périodes de transformation
structurelle rapide et puissante comme celle que nous connaissons
aujourdhui.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, il y
a cinquante-quatre ans, six ans avant la signature du Traité
du Rome, Jacques RUEFF écrivait « LEurope
se fera par la monnaie ou ne se fera pas », dans
un article publié par la revue Synthèses
de Bruxelles.
Cest que la construction de lEurope nest
pas encore achevée. Et sil est vrai que la monnaie
unique neût pas été possible sans
les remarquables avancées des cinquante dernières
années, il est vrai aussi que la monnaie unique est
elle-même un instrument formidablement puissant dintégration
européenne. Je cite encore Jacques RUEFF dans le même
article : « La reconstitution dune véritable
monnaie, pourvue des vertus qui en faisaient, dans le passé,
la gardienne de lordre économique international,
est la condition première de toute politique tendant
à faire lEurope. »
Nombreux dans cette salle et dans votre compagnie sont ceux
qui ont eu le privilège dêtre à
la fois les témoins et les acteurs de lhistoire
qui se fait sous nos yeux. Outre votre propre action dans
tant de domaines, Monsieur le Président, je ne peux
manquer dévoquer, parmi beaucoup dautres,
un acteur central, Jacques de LAROSIERE, et un témoin
décisif, Thierry de MONBRIAL. Je suis en France. Il
me faut mentionner que rien neut été possible,
après laudace des pères fondateurs néerlandais,
belge, luxembourgeois, italien, allemand et francais, sans
le courage politique et lamitié historique des
couples successifs et emblématiques dADENAUER
et de De GAULLE, dHelmut SCHMIDT et de Valéry
GISCARD dESTAING, dHelmut KOHL et de François
Mitterrand, aujourdhui de Gerhard SCHROEDER et de Jacques
CHIRAC, noms auxquels sagissant de la monnaie
unique il faut ajouter ceux de Raymond Barrre, de Pierre
Werner et de Jacques Delors.
Lunité monétaire de lEurope qui
se fait sous nos yeux est un processus historique dimmense
portée. Les dix qui viennent de nous rejoindre nont
pas exprimé de réserve à légard
de la monnaie unique. Nous devons organiser cette intégration
monétaire avec un très grand soin de manière
à ce que ces nouvelles fusions, comme la transition
initiale, laissent absolument intacts la confiance dans lEuro,
la crédibilité de la monnaie unique, lancrage
des anticipations de stabilité des prix et donc préservent
un environnement financier favorable à la croissance
et à la création demplois. Virtuellement
nous sommes déjà vingt-deux ! Je suis convaincu
que nous serons vingt-cinq plus vite quon ne le croit.
Au regard de lhistoire, quoi quil en soit, le
temps écoulé depuis le 1er janvier 1999 est
un éclair. Et puisque je parle de lélargissement
et de lhistoire puis-je mentionner que dès 1462
le roi de Bohême, George PODIEBRAD suggère la
création dune Confédération européenne
et va jusquà préciser à
ma connaissance le premier depuis lempire Carolingien
quil faut introduire une monnaie unique européenne,
à tout le moins pour larmée européenne,
afin que les soldats néprouvent pas de difficultés
en marche, en garnison ou à leur retour !
Les racines de linstitution pacifique de lEurope
unie sont tellement profondes. On voit affleurer lesquisse
des concepts qui sincarnent aujourdhui dans les
mémoires de SULLY rédigés en 1634, dans
le projet de paix perpétuelle de lAbbé
de ST. PIERRE, dans une remarque de LEIBNITZ, chez GOETHE
et chez Victor HUGO.
Certains aujourdhui sont perplexes, heurtés,
troublés. Ils ne voient pas, ou plus, clairement où
va lEurope. Mais cette imprévisibilité
est probablement la marque même de lhistoire qui
se fait. La Convention présidée par Valery Giscard
dEstaing a retenu la leVon de Jean Monnet qui écrit
dans ses Mémoires : « Ceux qui ne veulent
rien entreprendre parce quils ne sont pas assurés
que les choses iront comme ils lont arrêté
par avance se condamnent à limmobilité.
Personne ne peut (encore) dire aujourdhui la forme quaura
lEurope où nous vivrons demain, car le changement
qui naîtra du changement est imprévisible ».
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