En 1789 l'Europe était faite. C'était celle
des Lumières. Voltaire avait conseillé Frédéric
II et Diderot la Grande Catherine. Les physiocrates recommandaient
l'abolition des barrières douanières et le
traité de commerce entre la France et l'Angleterre
annonçait la victoire du libre-échange, la
circulation sans entrave des marchandises en Europe.
Les idées circulaient déjà et les académies
s'ouvraient aux confrères étrangers. Berlin
accueillait Maupertuis et Lagrange. Né à Salzbourg,
Mozart jouait à Munich, Vienne, Bruxelles, Paris,
Londres, Amsterdam, Genève puis en Italie, au point
qu'on ne savait plus quelle nationalité lui attribuer.
Et cette Europe ou du moins ses élites
parlait une seule langue, le français, dont Rivarol
avait vanté l'universalité dans un discours
couronné par l'Académie de Berlin.
Cette Europe s'achève sur le champ de bataille de
Valmy en 1798 lorsque les soldats de Dumouriez, un homme
des Lumières, qui affronte le duc de Brunswick, initiateur
d'une grande enquête sur les origines de la franc-maçonnerie,
crient : « Vive la nation ! »
La nation, l'ennemie du cosmopolitisme, un mot oublié
lorsqu'on partage la Pologne. Ce mot qui reparaît,
enterre les espoirs d'une civilisation unique. L'Europe
des Lumières est morte.
Vers 1811 l'Europe est faite. Et elle sera française ;
c'est l'Europe de Napoléon.
Considérons la carte. La France proprement dite,
notre Hexagone, est passée de 83 départements
en 1790 à 130 en 1811. Aux départements initiaux
la révolution avait ajouté Avignon, Chambéry
et Nice. La Belgique est annexée à la France
et découpée en départements au début
d'octobre 1795. Le Luxembourg forme celui des Forêts.
À son tour la Hollande, en juillet 1810, devient
française. La Hanse suit. La rive gauche du Rhin
a donné, des 1798, 4 nouveaux départements :
ceux de Trêves, Mayence, Coblence et Aix-la-Chapelle.
Genève est française. Au-delà des Alpes,
la France s'est agrandie du Piémont (six départements),
de Gênes, de la Toscane, de Parme, des États
romains en 1809. Ajoutons-y les provinces illyriennes, Trieste
et l'Istrie, la Croatie, la Dalmatie avec Raguse. Et la
Catalogne est détachée de l'Espagne, le 26
janvier 1812, pour former quatre départements.
À cette date, Bruxelles, Amsterdam, Hambourg, Coblence,
Genève, Turin, Florence, Rome et Barcelone sont des
villes françaises au même titre que Perpignan,
Lille ou Limoges. L'empire dépasse 750 000 km2
pour une population de 45 millions d'habitants. Mais ce
n'est pas tout. Napoléon est roi d'Italie, un royaume
qui comprend Milan et Venise et que gouverne un vice-roi,
Eugène de Beauharnais. Il est médiateur de
la Confédération helvétique, ce qui
fait de la Suisse, en 1803, un État satellite de
la France. Enfin Napoléon est protecteur de la Confédération
du Rhin qui regroupe la totalité des États
allemands, de la Saxe à la Bavière. L'Allemagne
reste morcelée et n'a d'autre unité que l'autorité
qu'exerce sur elle Napoléon. Elle est surveillée
en son coeur par le royaume de Westphalie (cf. les fameux
traités de 1648) confié au plus jeune frère
de Napoléon, Jérôme, établi à
Cassel sur les ruines de la monarchie prussienne. Cette
Confédération du Rhin s'est substituée
au Saint Empire Romain Germanique brisé à
Austerlitz. À cette confédération se
rattache le duché de Varsovie formé des parties
prussienne et autrichienne des partages de la fin du XVIIIe
siècle. Si ce duché est placé sous
la tutelle du roi de Saxe, Napoléon y entretient
un résident qui assure des contacts directs entre
Varsovie et Paris.
Napoléon gouverne d'autres pays de l'Europe par de
grands vassaux en théorie indépendants, mais
auxquels Napoléon impose ses ordres. C'est le cas
de Joseph, son frère aîné devenu roi
d'Espagne en 1808 et installé à Madrid tandis
que les troupes françaises se battent au Portugal.
C'est celui, dans le sud de l'Italie que nous n'avons pas
encore évoqué, de Murat, beau-frère
de l'empereur, roi de Naples, où il a succédé,
par la volonté de Napoléon, à Joseph.
C'est aussi celui du roi du Danemark, Frédéric
VI, qui règne également sur la Norvège.
C'est un allié fidèle de Napoléon ;
il le paiera cher en 1815. Enfin la Suède a choisi
en 1810, par l'intermédiaire de la Diète,
un maréchal français, Bernadotte, comme prince
héritier. Malgré d'anciennes tensions avec
Napoléon (Bernadotte avait épousé Désiré
Clary à laquelle le jeune Bonaparte avait été
fiancé et il avait intrigué sous le Consulat
contre son rival), ce n'en était pas moins l'influence
française qui pénétrait à Stockholm.
En 1810, en épousant Marie-Louise de Habsbourg, Napoléon
devenait le gendre de l'autre empereur, François
II, devenu François Ier après la disparition
du Saint Empire Romain Germanique. François Ier régnait
sur l'Autriche, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et
une partie de la Roumanie.
Enfin, depuis Tilsit, en 1807, le troisième empereur,
celui de Russie, était allié à la France.
N'échappent à Napoléon que les îles :
la Grande-Bretagne (est-elle européenne ?),
la Sicile (dont Murat a les moyens de s'emparer) et la Sardaigne
(quelques troupeaux de moutons...).
Il ne suffit pas de dominer, il faut encore unifier. Construction
empirique, née des guerres de la Révolution
et de l'Empire, l'Europe devient ou est destinée
à devenir une entité juridique, économique
et artistique. Le modèle est romain : le droit,
la route, l'armée et la langue. Dans tous les nouveaux
départements (Belgique, Hollande, rive gauche du
Rhin, Piémont, Rome...) se mettent en place les structures
administratives françaises (préfets, sous-préfets,
maires). Simplification et unification : la supériorité
de l'administration française sur les vieilles constructions
féodales et ecclésiastiques est éclatante.
Les royaumes vassaux calquent leurs institutions sur la
France : de façon totale pour la Westphalie, un royaume
nouveau, partiellement pour Naples et l'Espagne, où
il faut tenir compte du passé.
C'est surtout sur le plan juridique que doit s'opérer
la fusion grâce au Code civil. Napoléon entend
limposer dans toute l'Europe. Le problème ne
se pose pas en pays annexé, mais ailleurs il y a
des résistances, venant surtout de la noblesse qui
perd droits et privilèges et de l'Église.
À Joseph, roi de Naples, Napoléon écrit,
le 5 juin 1806 : « Établissez le
Code civil à Naples ; tout ce qui ne vous êtes
pas attaché et va se détruira alors en peu
d'années et tout ce que vous voudrez conserver se
consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil. »
Comme en Italie, en Allemagne la bataille est rude. Napoléon
ordonne à son ministre des affaires étrangères :
« Je désire que vous écriviez à
M. Otto (ambassadeur à Munich) et à mes chargés
d'affaires près le Prince Primat (à Francfort)
et les grands ducs de Hesse-Darmstadt et de Bade, pour leur
prescrire de faire des insinuations légères
et non écrites pour que le code Napoléon soit
adopté comme loi civile de leurs États en
supprimant toutes les coutumes et en se bornant au seul
code Napoléon. »
Le Code civil, malgré les réticences d'un
juriste germanique comme Karl von Savigny, symbolise la
liberté (partout où il est établi disparaît
le servage), l'unification (face aux innombrables coutumes
émanant du droit romain, du droit canonique et des
usages féodaux), la clarté (le style) et la
modernité (Karl Marx avouera que le Code civil, là
où il a été appliqué en Allemagne,
a détruit la vieille féodalité).
Le Code civil s'annonçait comme le nouveau droit
européen. L'unification économique de l'Europe
est en marche à la faveur du blocus continental.
En 1806, ayant brisé la Prusse à Iéna,
Napoléon, qui n'est pas encore au sommet de sa puissance
(« l'âme du monde à cheval »,
dit alors Hegel), décidé de fermer par le
décret de Berlin l'Europe aux marchandises anglaises
(produits coloniaux et objets manufacturés). L'avance
technique de l'Angleterre, qui a fait sa révolution
industrielle, lui permettait d'inonder de ses produits à
bon marché de l'Europe et d'y étouffer toute
concurrence. Désormais, à l'abri d'une barrière
douanière dont l'efficacité sera progressive
et qui s'étend à toutes les côtes, à
tous les ports du continent, on peut espérer voir
se développer une industrie européenne. De
plus, la route, un des soucis de Napoléon, va permettre
avec notamment la percée des cols alpins, la circulation
des marchandises. Certes il n'y a pas encore de monnaie
unique, mais Napoléon y songe car les opérations
de change diminuent sensiblement les énormes revenus
que Napoléon a attribués à ses nobles
en Pologne et en Allemagne.
S'esquisse une unification intellectuelle et artistique.
De cette volonté d'unification, quelle meilleure
preuve que le transfert des archives des pays d'Europe à
Paris sous le contrôle de Daunou, membre de l'Institut,
au palais Soubise, en attendant la construction d'un autre
palais.
Les oeuvres d'art ont précédé les archives :
au Louvre, sous Vivant Denon, membre de l'Institut, affluent
peintures et sculptures. En 1807, Berlin donne 54 tableaux.
Denon procède dans le même temps à l'enlèvement
à Kassel de 899 oeuvres dont les Rembrandt. Joseph
est sommé d'alimenter le Louvre en peintres espagnols.
En 1810, le musée Napoléon possède
la plupart des chefs-d'oeuvre européens qu'il révèle
aux yeux éblouis du jeune Delacroix.
Et dans le même temps où il prive l'Europe
de ses oeuvres d'art, l'empereur impose dans tous les palais
du continent le « style empire »,
fait d'acajou et de bronze, de sphinx et daigles,
destinée à devenir le style européen.
Ne va-t-on pas, sur le plan spirituel, jusqu'à prévoir
l'installation du pape à Paris ?
Et le français s'impose dans tous les textes administratifs
à côté de la langue locale, souvent
en bilingue.
Enfin, étendue à tous les départements
de l'empire, le système de la conscription assure
de vastes brassages de population. L'armée réunie
pour envahir la Russie en 1812 regroupe des soldats de toute
l'Europe : Belges, Hollandais, Allemands de la rive gauche
du Rhin, Italiens du Piémont, considérés
comme Français, mais aussi Napolitains, Suisses,
Danois, Allemands de la Confédération du Rhin,
Espagnols, Autrichiens, Prussiens, Croates etc.
Il y aura même une décoration européenne :
l'ordre de la Réunion.
Peut-on nier que l'Europe était alors faite ou en
voie de lêtre ? Et pourtant cette construction
va s'écrouler en un an, la fatale année 1813
qui suit le désastre de Russie. Comment expliquer
cet effondrement ?
Mettons à part les problèmes religieux nés
du conflit avec le pape. L'excommunication de Napoléon
ne fut pas connue et un accord avec Pie VII aurait été
trouvé sans la catastrophe de Russie.
L'Europe de Napoléon reposait sur la force et sur
une édification empirique. Lorsqu'il annexe, lorsqu'il
impose, l'empereur ne fait jamais appel au référendum,
ce plébiscite dans l'utilisation duquel il était
passé maître en France. Le Grand Empire est
d'abord une machine de guerre contre l'Angleterre :
fermer le continent aux marchandises anglaises pour ruiner
son commerce et son industrie et précipiter la chute
de la livre sterling, condamnant ainsi « la perfide
Albion » à accepter la paix.
Mais le blocus continental a été une arme
à double tranchant. En se fermant aux exportations
anglaises, l'Europe se prive de sucre, de café et
de cacao. L'industrie française, spécialisée
dans le luxe, ne peut suppléer les manufactures britanniques.
Les privations qui durent , même tempérées
par la contrebande, facteur d'insécurité,
créent un vif mécontentement. Même Hegel
s'indigne du mauvais café qu'il doit boire. Et le
système continental avantage en Angleterre les grands
propriétaires, qui voient leurs récoltes favorisées
par l'arrêt des importations du continent. Or ce sont
eux qui dirigent la vie politique, grâce aux « bourgs
pourris », et non les industriels et les négociants.
C'est l'affaire d'Espagne qui est à l'origine de
la ruine de l'Europe napoléonienne. Les Espagnols
ont mal vécu la substitution à Charles IV
de Joseph Bonaparte. Elle ne s'imposait pas et allait à
l'encontre du principe proclamé par la Révolution
française elle-même du droit des peuples à
disposer d'eux-mêmes. L'orgueil national a provoqué
en Espagne une révolte, immortalisée par le
Dos de Mayo de Goya et par le Catéchisme
espagnol :
D. Dites-moi, mon enfant, qui êtes-vous ?
R. Espagnol.
D. Que veut dire Espagnol ?
R. Homme de bien.
D. Combien y a-t-il d'obligations à remplir et
quelles sont-elles ?
R. Trois : être chrétien, descendre
sa patrie et mourir plutôt que de se laisser vaincre.
La patrie. Voici que ressuscite le cri de « Vive
la nation ! » Le sentiment national s'exacerbe
au Tyrol où Andreas Hofer refuse l'annexion de son
pays à la Bavière. Il se développe
dans toute l'Allemagne déjà frémissante
en 1809 lorsque Staps tente d'assassiner Napoléon :
« Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir. »
Dès 1807, Fichte avait lancé ses Discours
à la nation allemande et, en Italie, tandis que
Foscolo affirme qu'une nation ne saurait exister si elle
ne jouit de la liberté, Leopardi se prépare
à donner à l'idée nationale la place
d'honneur qu'elle tiendra dans le romantisme italien.
Après la défaite de Leipzig en 1813, qui consacre
la perte de l'Allemagne, une réaction nationale se
développe en Suisse, en Hollande, en Belgique. Vive
la nation ! Le Grand Empire est ramené en 1814
à notre hexagone. L'Europe napoléonienne est
morte.
En 1815 l'Europe était faite. Ce n'était plus
l'Europe des Lumières, ni l'Europe des baïonnettes,
c'était l'Europe des diplomates, l'Europe du congrès
de Vienne, celle de Metternich, celle de l'équilibre
réfléchi à l'inverse de l'empirisme
napoléonien. La Belgique était rattachée
à la Hollande pour rassurer l'Angleterre, la Pologne,
indirectement, à la Russie, pour contenter le Tsar,
et l'Italie retrouvait les Bourbons de Naples, le pape et
la maison de Piémont-Sardaigne. Les souverains d'avant
1789 étaient restaurés et leur légitimité
garantie par la Sainte Alliance qui veillait sur le nouvel
ordre européen. Metternich pensait avoir construit
définitivement l'Europe. Il avait oublié le
principe de nationalité. En 1830, les cris de « vive
la nation ! » chatouillèrent ses
oreilles ; en 1848, il fut emporté par eux.
Telle la tapisserie de Pénélope, l'Europe
était une nouvelle fois à refaire.