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Jean Tulard

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M. Jean Tulard


NAPOLÉON ET L'EUROPE

séance du lundi 9 février 2004

 

En 1789 l'Europe était faite. C'était celle des Lumières. Voltaire avait conseillé Frédéric II et Diderot la Grande Catherine. Les physiocrates recommandaient l'abolition des barrières douanières et le traité de commerce entre la France et l'Angleterre annonçait la victoire du libre-échange, la circulation sans entrave des marchandises en Europe.

Les idées circulaient déjà et les académies s'ouvraient aux confrères étrangers. Berlin accueillait Maupertuis et Lagrange. Né à Salzbourg, Mozart jouait à Munich, Vienne, Bruxelles, Paris, Londres, Amsterdam, Genève puis en Italie, au point qu'on ne savait plus quelle nationalité lui attribuer.

Et cette Europe — ou du moins ses élites — parlait une seule langue, le français, dont Rivarol avait vanté l'universalité dans un discours couronné par l'Académie de Berlin.

Cette Europe s'achève sur le champ de bataille de Valmy en 1798 lorsque les soldats de Dumouriez, un homme des Lumières, qui affronte le duc de Brunswick, initiateur d'une grande enquête sur les origines de la franc-maçonnerie, crient : « Vive la nation ! » La nation, l'ennemie du cosmopolitisme, un mot oublié lorsqu'on partage la Pologne. Ce mot qui reparaît, enterre les espoirs d'une civilisation unique. L'Europe des Lumières est morte.

Vers 1811 l'Europe est faite. Et elle sera française ; c'est l'Europe de Napoléon.
Considérons la carte. La France proprement dite, notre Hexagone, est passée de 83 départements en 1790 à 130 en 1811. Aux départements initiaux la révolution avait ajouté Avignon, Chambéry et Nice. La Belgique est annexée à la France et découpée en départements au début d'octobre 1795. Le Luxembourg forme celui des Forêts. À son tour la Hollande, en juillet 1810, devient française. La Hanse suit. La rive gauche du Rhin a donné, des 1798, 4 nouveaux départements : ceux de Trêves, Mayence, Coblence et Aix-la-Chapelle. Genève est française. Au-delà des Alpes, la France s'est agrandie du Piémont (six départements), de Gênes, de la Toscane, de Parme, des États romains en 1809. Ajoutons-y les provinces illyriennes, Trieste et l'Istrie, la Croatie, la Dalmatie avec Raguse. Et la Catalogne est détachée de l'Espagne, le 26 janvier 1812, pour former quatre départements.

À cette date, Bruxelles, Amsterdam, Hambourg, Coblence, Genève, Turin, Florence, Rome et Barcelone sont des villes françaises au même titre que Perpignan, Lille ou Limoges. L'empire dépasse 750 000 km2 pour une population de 45 millions d'habitants. Mais ce n'est pas tout. Napoléon est roi d'Italie, un royaume qui comprend Milan et Venise et que gouverne un vice-roi, Eugène de Beauharnais. Il est médiateur de la Confédération helvétique, ce qui fait de la Suisse, en 1803, un État satellite de la France. Enfin Napoléon est protecteur de la Confédération du Rhin qui regroupe la totalité des États allemands, de la Saxe à la Bavière. L'Allemagne reste morcelée et n'a d'autre unité que l'autorité qu'exerce sur elle Napoléon. Elle est surveillée en son coeur par le royaume de Westphalie (cf. les fameux traités de 1648) confié au plus jeune frère de Napoléon, Jérôme, établi à Cassel sur les ruines de la monarchie prussienne. Cette Confédération du Rhin s'est substituée au Saint Empire Romain Germanique brisé à Austerlitz. À cette confédération se rattache le duché de Varsovie formé des parties prussienne et autrichienne des partages de la fin du XVIIIe siècle. Si ce duché est placé sous la tutelle du roi de Saxe, Napoléon y entretient un résident qui assure des contacts directs entre Varsovie et Paris.

Napoléon gouverne d'autres pays de l'Europe par de grands vassaux en théorie indépendants, mais auxquels Napoléon impose ses ordres. C'est le cas de Joseph, son frère aîné devenu roi d'Espagne en 1808 et installé à Madrid tandis que les troupes françaises se battent au Portugal. C'est celui, dans le sud de l'Italie que nous n'avons pas encore évoqué, de Murat, beau-frère de l'empereur, roi de Naples, où il a succédé, par la volonté de Napoléon, à Joseph. C'est aussi celui du roi du Danemark, Frédéric VI, qui règne également sur la Norvège. C'est un allié fidèle de Napoléon ; il le paiera cher en 1815. Enfin la Suède a choisi en 1810, par l'intermédiaire de la Diète, un maréchal français, Bernadotte, comme prince héritier. Malgré d'anciennes tensions avec Napoléon (Bernadotte avait épousé Désiré Clary à laquelle le jeune Bonaparte avait été fiancé et il avait intrigué sous le Consulat contre son rival), ce n'en était pas moins l'influence française qui pénétrait à Stockholm.

En 1810, en épousant Marie-Louise de Habsbourg, Napoléon devenait le gendre de l'autre empereur, François II, devenu François Ier après la disparition du Saint Empire Romain Germanique. François Ier régnait sur l'Autriche, la Hongrie, la Tchécoslovaquie et une partie de la Roumanie.
Enfin, depuis Tilsit, en 1807, le troisième empereur, celui de Russie, était allié à la France.

N'échappent à Napoléon que les îles : la Grande-Bretagne (est-elle européenne ?), la Sicile (dont Murat a les moyens de s'emparer) et la Sardaigne (quelques troupeaux de moutons...).

Il ne suffit pas de dominer, il faut encore unifier. Construction empirique, née des guerres de la Révolution et de l'Empire, l'Europe devient ou est destinée à devenir une entité juridique, économique et artistique. Le modèle est romain : le droit, la route, l'armée et la langue. Dans tous les nouveaux départements (Belgique, Hollande, rive gauche du Rhin, Piémont, Rome...) se mettent en place les structures administratives françaises (préfets, sous-préfets, maires). Simplification et unification : la supériorité de l'administration française sur les vieilles constructions féodales et ecclésiastiques est éclatante.

Les royaumes vassaux calquent leurs institutions sur la France : de façon totale pour la Westphalie, un royaume nouveau, partiellement pour Naples et l'Espagne, où il faut tenir compte du passé.

C'est surtout sur le plan juridique que doit s'opérer la fusion grâce au Code civil. Napoléon entend l’imposer dans toute l'Europe. Le problème ne se pose pas en pays annexé, mais ailleurs il y a des résistances, venant surtout de la noblesse qui perd droits et privilèges et de l'Église. À Joseph, roi de Naples, Napoléon écrit, le 5 juin 1806 : « Établissez le Code civil à Naples ; tout ce qui ne vous êtes pas attaché et va se détruira alors en peu d'années et tout ce que vous voudrez conserver se consolidera. Voilà le grand avantage du Code civil. » Comme en Italie, en Allemagne la bataille est rude. Napoléon ordonne à son ministre des affaires étrangères : « Je désire que vous écriviez à M. Otto (ambassadeur à Munich) et à mes chargés d'affaires près le Prince Primat (à Francfort) et les grands ducs de Hesse-Darmstadt et de Bade, pour leur prescrire de faire des insinuations légères et non écrites pour que le code Napoléon soit adopté comme loi civile de leurs États en supprimant toutes les coutumes et en se bornant au seul code Napoléon. »

Le Code civil, malgré les réticences d'un juriste germanique comme Karl von Savigny, symbolise la liberté (partout où il est établi disparaît le servage), l'unification (face aux innombrables coutumes émanant du droit romain, du droit canonique et des usages féodaux), la clarté (le style) et la modernité (Karl Marx avouera que le Code civil, là où il a été appliqué en Allemagne, a détruit la vieille féodalité).

Le Code civil s'annonçait comme le nouveau droit européen. L'unification économique de l'Europe est en marche à la faveur du blocus continental. En 1806, ayant brisé la Prusse à Iéna, Napoléon, qui n'est pas encore au sommet de sa puissance (« l'âme du monde à cheval », dit alors Hegel), décidé de fermer par le décret de Berlin l'Europe aux marchandises anglaises (produits coloniaux et objets manufacturés). L'avance technique de l'Angleterre, qui a fait sa révolution industrielle, lui permettait d'inonder de ses produits à bon marché de l'Europe et d'y étouffer toute concurrence. Désormais, à l'abri d'une barrière douanière dont l'efficacité sera progressive et qui s'étend à toutes les côtes, à tous les ports du continent, on peut espérer voir se développer une industrie européenne. De plus, la route, un des soucis de Napoléon, va permettre avec notamment la percée des cols alpins, la circulation des marchandises. Certes il n'y a pas encore de monnaie unique, mais Napoléon y songe car les opérations de change diminuent sensiblement les énormes revenus que Napoléon a attribués à ses nobles en Pologne et en Allemagne.

S'esquisse une unification intellectuelle et artistique. De cette volonté d'unification, quelle meilleure preuve que le transfert des archives des pays d'Europe à Paris sous le contrôle de Daunou, membre de l'Institut, au palais Soubise, en attendant la construction d'un autre palais.

Les oeuvres d'art ont précédé les archives : au Louvre, sous Vivant Denon, membre de l'Institut, affluent peintures et sculptures. En 1807, Berlin donne 54 tableaux. Denon procède dans le même temps à l'enlèvement à Kassel de 899 oeuvres dont les Rembrandt. Joseph est sommé d'alimenter le Louvre en peintres espagnols. En 1810, le musée Napoléon possède la plupart des chefs-d'oeuvre européens qu'il révèle aux yeux éblouis du jeune Delacroix.

Et dans le même temps où il prive l'Europe de ses oeuvres d'art, l'empereur impose dans tous les palais du continent le « style empire », fait d'acajou et de bronze, de sphinx et d’aigles, destinée à devenir le style européen.

Ne va-t-on pas, sur le plan spirituel, jusqu'à prévoir l'installation du pape à Paris ?

Et le français s'impose dans tous les textes administratifs à côté de la langue locale, souvent en bilingue.

Enfin, étendue à tous les départements de l'empire, le système de la conscription assure de vastes brassages de population. L'armée réunie pour envahir la Russie en 1812 regroupe des soldats de toute l'Europe : Belges, Hollandais, Allemands de la rive gauche du Rhin, Italiens du Piémont, considérés comme Français, mais aussi Napolitains, Suisses, Danois, Allemands de la Confédération du Rhin, Espagnols, Autrichiens, Prussiens, Croates etc.

Il y aura même une décoration européenne : l'ordre de la Réunion.
Peut-on nier que l'Europe était alors faite ou en voie de l’être ? Et pourtant cette construction va s'écrouler en un an, la fatale année 1813 qui suit le désastre de Russie. Comment expliquer cet effondrement ?

Mettons à part les problèmes religieux nés du conflit avec le pape. L'excommunication de Napoléon ne fut pas connue et un accord avec Pie VII aurait été trouvé sans la catastrophe de Russie.

L'Europe de Napoléon reposait sur la force et sur une édification empirique. Lorsqu'il annexe, lorsqu'il impose, l'empereur ne fait jamais appel au référendum, ce plébiscite dans l'utilisation duquel il était passé maître en France. Le Grand Empire est d'abord une machine de guerre contre l'Angleterre : fermer le continent aux marchandises anglaises pour ruiner son commerce et son industrie et précipiter la chute de la livre sterling, condamnant ainsi « la perfide Albion » à accepter la paix.

Mais le blocus continental a été une arme à double tranchant. En se fermant aux exportations anglaises, l'Europe se prive de sucre, de café et de cacao. L'industrie française, spécialisée dans le luxe, ne peut suppléer les manufactures britanniques. Les privations — qui durent —, même tempérées par la contrebande, facteur d'insécurité, créent un vif mécontentement. Même Hegel s'indigne du mauvais café qu'il doit boire. Et le système continental avantage en Angleterre les grands propriétaires, qui voient leurs récoltes favorisées par l'arrêt des importations du continent. Or ce sont eux qui dirigent la vie politique, grâce aux « bourgs pourris », et non les industriels et les négociants.

C'est l'affaire d'Espagne qui est à l'origine de la ruine de l'Europe napoléonienne. Les Espagnols ont mal vécu la substitution à Charles IV de Joseph Bonaparte. Elle ne s'imposait pas et allait à l'encontre du principe proclamé par la Révolution française elle-même du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'orgueil national a provoqué en Espagne une révolte, immortalisée par le Dos de Mayo de Goya et par le Catéchisme espagnol  :

D. Dites-moi, mon enfant, qui êtes-vous ?
R. Espagnol.
D. Que veut dire Espagnol ?
R. Homme de bien.
D. Combien y a-t-il d'obligations à remplir et quelles sont-elles ?
R. Trois : être chrétien, descendre sa patrie et mourir plutôt que de se laisser vaincre.

La patrie. Voici que ressuscite le cri de « Vive la nation ! » Le sentiment national s'exacerbe au Tyrol où Andreas Hofer refuse l'annexion de son pays à la Bavière. Il se développe dans toute l'Allemagne déjà frémissante en 1809 lorsque Staps tente d'assassiner Napoléon : « Vous tuer n'est pas un crime, c'est un devoir. »

Dès 1807, Fichte avait lancé ses Discours à la nation allemande et, en Italie, tandis que Foscolo affirme qu'une nation ne saurait exister si elle ne jouit de la liberté, Leopardi se prépare à donner à l'idée nationale la place d'honneur qu'elle tiendra dans le romantisme italien.

Après la défaite de Leipzig en 1813, qui consacre la perte de l'Allemagne, une réaction nationale se développe en Suisse, en Hollande, en Belgique. Vive la nation ! Le Grand Empire est ramené en 1814 à notre hexagone. L'Europe napoléonienne est morte.

En 1815 l'Europe était faite. Ce n'était plus l'Europe des Lumières, ni l'Europe des baïonnettes, c'était l'Europe des diplomates, l'Europe du congrès de Vienne, celle de Metternich, celle de l'équilibre réfléchi à l'inverse de l'empirisme napoléonien. La Belgique était rattachée à la Hollande pour rassurer l'Angleterre, la Pologne, indirectement, à la Russie, pour contenter le Tsar, et l'Italie retrouvait les Bourbons de Naples, le pape et la maison de Piémont-Sardaigne. Les souverains d'avant 1789 étaient restaurés et leur légitimité garantie par la Sainte Alliance qui veillait sur le nouvel ordre européen. Metternich pensait avoir construit définitivement l'Europe. Il avait oublié le principe de nationalité. En 1830, les cris de « vive la nation ! » chatouillèrent ses oreilles ; en 1848, il fut emporté par eux.

Telle la tapisserie de Pénélope, l'Europe était une nouvelle fois à refaire.