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M. Philippe de Woot
L'ENTREPRISE EUROPÉENNE RESPONSABLE
FACE À LA MONDIALISATION
séance du lundi 14 juin 2004
Sinterroger sur la finalité de lentreprise
et du modèle de développement quelle anime,
cest poser la question du progrès matériel,
de son orientation et de ses ambiguïtés. Cette
question intrigua les humains dès lorigine des
civilisations.
Parmi les mythes fondateurs de notre culture, les dieux et
les héros créateurs de progrès matériel
occupent une place importante. Il est intéressant de
constater que les grecs en ont fait des héros, mais
des héros maudits.
Tout se passe comme si le progrès matériel,
dès laube des temps, fut perçu comme bénéfique
et dangereux à la fois, comme essentiellement ambigu.
Le mythe de Prométhée est celui de lentrepreneur.
Ce titan en a toutes les caractéristiques : il
est le premier à voir le progrès que
le feu apportera aux mortels, il prend le risque daller
le voler aux dieux, il a lénergie de réaliser
cet exploit et de convaincre les hommes de son utilité.
Cest un héros mais il est damné :
les dieux le punissent et lenchaînent à
un rocher où laigle, tous les matins, vient lui
ronger le foie. Il en va de même pour Ulysse qui ne
peut pas rentrer chez lui, pour Jason dont les enfants sont
tués par Médée, pour Hercule brûlé
dans la tunique de Nessus, pour Icare qui sécrase
et pour Vulcain, boiteux et trompé.
Les créateurs du progrès matériel sont
des héros et des dieux. Mais pourquoi sont-ils maudits ?
Par delà les siècles, cette question rejoint
nos interrogations actuelles.
Dans le Prométhée enchaîné,
Eschyle pose bien le problème de la finalité
du développement économique et du progrès
matériel. Il montre tout à la fois son aspect
positif et son impuissance à donner un sens à
la destinée humaine.
Enchaîné au rocher, Prométhée parle
de son uvre et chante lesprit dentreprise
et dinnovation :
Ecoutez plutôt les misères des mortels et
ce que jai fait pour ces enfants débiles que
jai conduits à la Raison et à la force
de la Pensée
Toute la révolution néolithique est décrite
avec fierté : agriculture, élevage, écriture,
calcul, astronomie, villes, échanges
Mon nom est le clairvoyant, celui qui sait, Prométhée
le subtil
celui qui délivre les
hommes
Et puis, il sécrie : Jai
guéri les mortels des terreurs de la mort.
Et quand le chur des Océanides, étonné
par cette extraordinaire affirmation, lui demande : mais
quel remède as-tu trouvé pour eux ?,
Prométhée ne peut que répondre :
un bandeau sur les yeux, lespoir aveugle.
Dès laube de la vie économique, il est
apparu que le progrès matériel ne pouvait être
le seul remède aux maux des hommes, quil nétait
quune des formes du progrès humain et quil
ne répondait pas aux interrogations essentielles.
Prométhée sidentifie à la dynamique
du progrès scientifique et technique : le feu,
les nombres, les connaissances, les outils, la médecine.
Il en fait le progrès pour lhumanité
et, malgré sa damnation, il en donne une version unidimensionnelle.
Cest déjà la pensée unique.
La tragédie de Prométhée débouche
sur la question de savoir si les hommes, ces éphémères,
peuvent sapproprier la maîtrise du progrès
technique sans le finaliser, ni le soumettre à une
vision plus large du Bien Commun.
Une question qui, sous des modalités diverses, traverse
lhistoire.
* *
*
Entreprises créatrices
et modèle de développement
Si lon observe les entreprises performantes sur une
période de cinq ou dix années, il nen
est pas une qui ne se soit adaptée, transformée,
renouvelée. Toutes ont évolué, toutes
ont innové, soit dans leurs produits, soit dans leurs
marchés, soit dans leurs procédés ou
leur organisation. Cette réalité marque leur
action dune note dynamique et créatrice.
Sous laiguillon de la concurrence et de lévolution
technique, lentreprise performante ne se contente pas
de produire et de distribuer des biens et des services. Elle
les renouvelle constamment, elle les fait évoluer,
elle crée du neuf. Linitiative et la créativité
constituent le pivot de lacte dentreprendre.
Dans un système déconomie de marché,
lentreprise est lagent même du progrès
économique et technique.
Linnovateur-entrepreneur, par sa créativité
même, transforme la nature de la concurrence. Au lieu
de se limiter à une simple lutte de prix, celle-ci
devient une course à linnovation et au progrès
technique. La concurrence qui compte réellement est
la concurrence des biens nouveaux, des techniques nouvelles,
des nouvelles sources dapprovisionnement, des nouveaux
types dorganisation (le contrôle de plus grandes
unités par exemple) ; la concurrence qui commande
un avantage décisif en coût ou en qualité
et qui frappe, non pas la marge des profits et des quantités
produites par les firmes existantes, mais leurs fondations
et leur existence même. Cette forme de concurrence est
beaucoup plus effective que lautre, tout comme un bombardement
lest plus que le forcement dune porte. Elle est
tellement plus importante quil devient relativement
indifférent que la concurrence au sens ordinaire du
terme fonctionne plus ou moins promptement ; le levier
puissant qui, en longue période, accroît la production
et abaisse les prix est, de toute façon, fait dune
autre matière. Le problème généralement
pris en considération est celui détablir
comment le capitalisme gère les structures existantes,
alors que le problème important est celui de découvrir
comment il crée, puis détruit ses structures(1).
Si le développement par linnovation est discontinu,
aléatoire, risqué, il est également brutal
et dangereux car il est concurrentiel. A court terme, il peut
être très coûteux socialement car il sagit
bien dune destruction créatrice qui devient
de plus en plus inéluctable(2).
Cest en effet sous la pression de la concurrence que
lentreprise est obligée dadopter cette
logique dinnovation, de créativité et
de changement. Sa survie à long terme dépend
de sa capacité à sengager dans cette course
au progrès technique et à rester, le plus longtemps
possible, en tête de sa profession. Létymologie
du mot concurrence est explicite : courir ensemble. Dans
ce domaine, le langage utilisé sy réfère
souvent : rester dans le peloton de tête, partir
le premier (prime mover), à fond de course (race
to the bottom), avantage au départ, il sagit
de courir en tête (it is just racing ahead).
Cette course incessante fait prévaloir une culture
de changement quasi permanent. Le neuf se substitue constamment
à lancien, le passé est de plus en plus
rapidement remplacé par lavenir.
Lentrepreneur, le marché et la concurrence ont
été ainsi à la source du développement
matériel des sociétés.
Par sa créativité et sa capacité dinnover,
lentreprise assure la tâche prométhéenne
dapporter aux hommes ce type de progrès.
La globalisation met-elle en cause la légitimité
de ce modèle ?
La question se pose moins au niveau des échanges quau
niveau politique. Depuis les origines, les échanges
ont toujours été considérés, certes,
comme un moteur du développement économique
mais aussi comme le support du rapprochement des peuples et
de lévolution culturelle.
Les Vénitiens sont des changeurs mais quel génie
ne faut-il pas pour transformer du sel et du poisson séché
en épices et en soieries et celles-ci en Giorgione
et en Palladio ! (3)
Cest sur un autre plan que la globalisation crée
une transformation fondamentale. Elle provoque une rupture
entre lespace politique et lespace économique.
Les jeux concurrentiels se jouent de plus en plus à
léchelle mondiale alors que la poursuite du Bien
Commun et les régulations quelle impose se font
encore au niveau national même si lEurope commence
à élargir le champ de laction publique.
Longtemps on a cru que laction de lentreprise
servait automatiquement le Bien Commun grâce aux vertus
du marché et de sa fameuse « main invisible »,
encadrées par une régulation et une concertation
locale.
Aujourdhui, cette liaison devient moins claire. La globalisation,
laccélération des techno-sciences, le
manque de régulation mondiale, confèrent à
lentreprise un pouvoir daction sans précédent.
Elle lexerce selon les critères qui sont les
siens : rentabilité, compétitivité,
course aux parts de marché. En labsence de règles
globales, cette logique tend à devenir dominante et
à nous imposer un modèle de développement
qui na plus dautre finalité que son efficacité
et sa performance.
Sous les habits respectables du dynamisme et de lefficacité
dun monde ouvert aux échanges, la globalisation
libérale cache aussi une idéologie radicale.
Il sagit, en simplifiant, dune croyance trop absolue
dans lefficacité des marchés et dune
méfiance quasi-viscérale à légard
de lintervention publique et dune régulation
internationale des jeux économiques. Le mouvement de
mondialisation tend à imposer aujourdhui sa logique
à lensemble de la planète sans tenir suffisamment
compte des différences politiques, culturelles et institutionnelles,
un peu à la manière dun rouleau compresseur.
Chacun sait que léconomie de marché est
un modèle de croissance performant mais, poussé
à ses limites, ce modèle devient une idéologie
simpliste qui relève dune pensée unique.
Celle-ci tend à créer autour delle le
vide politique et le vide éthique.
Conduit par cette logique instrumentale, notre modèle
de développement devient de plus en plus ambigu et
paradoxal. Tout en assurant une croissance économique
sans précédent dans lhistoire humaine,
il semballe, pollue, exclut, engendre des phénomènes
de domination, dinjustice sociale et de déstructuration.
La poursuite obsessionnelle de la performance vide léconomique
de sa dimension éthique et politique. Elle pousse à
ses limites la constatation prophétique de Montesquieu :
Chez les Grecs et chez les Romains, ladmiration pour
les connaissances politiques et morales fut portée
jusquà une espèce de culte. Aujourdhui,
nous navons plus destime que pour les sciences
physiques, nous en sommes uniquement occupés, et le
bien et le mal politique sont, parmi nous, un sentiment plutôt
quun objet de connaissance.
La globalisation fait apparaître les limites, les dérives
et les excès de notre modèle de développement.
Citons-en quelques-uns.
Le rythme du changement économique et technique
saccélère sous leffet de la concurrence
mondiale. On est entré dans une course dont la vitesse
est imposée par le dynamisme des entreprises et les
jeux concurrentiels.
Ce rythme est souvent plus rapide que celui de la société
politique, civile, institutionnelle. Nos systèmes administratifs,
éducatifs, sociaux sadaptent de plus en plus
difficilement. Ce décalage crée un danger croissant
dinégalités, dexclusions, de chômage
et de rupture sociale. Nous commençons à courir
le risque de voir le système broyer les personnes.
Si la logique de linnovation économique et technique
est celle de la destruction créatrice, on peut se demander
si, aujourdhui, pour certaines catégories de
personnes, les effets destructeurs ne lemportent pas
sur les effets bénéfiques de la création.
En dautres termes, le coût humain dun changement
aussi rapide nest-il pas trop élevé ?
Le problème se pose de la même façon pour
la pollution de la planète et les changements climatiques.
Les orientations du progrès technique sont données
de plus en plus par les acteurs privés et par la main
invisible.
Les entreprises concentrent en elles une part croissante des
ressources en connaissances grâce à leur énorme
effort de recherche et de développement.
Cest elles qui décident du type de recherches
quelles vont faire et, par là, du type de produits
et de services quelles vont vendre.
Elles le font, bien sûr, sur les indications du marché
et lon pourrait penser que cest la meilleure façon
dorienter les ressources. Ce nest que partiellement
vrai : la main invisible ne sert que les besoins solvables.
On la vu, ses critères sont exclusivement commerciaux
et financiers.
Que lon songe aux recherches pharmaceutiques :
faute dun marché solvable, celles-ci ne privilégient
pas la découverte de médicaments destinés
à soigner les maladies des pays pauvres (orphan
drugs) ; elles investissent beaucoup plus dargent
pour étudier les problèmes dobésité
et dimpuissance que connaissent les pays riches.
Que lon pense aussi à la mise en place des équipements
de la révolution digitale. Jusquà présent,
la société de linformation sest
créée presque exclusivement à partir
des besoins du marché ou de laudimat. En caricaturant,
on peut constater que le progrès technique majeur quest
la télévision, loin de répondre à
des besoins éducatifs par exemple, nous précipite
dans une culture de consommation, de zapping et de court terme,
très fortement marquée par les Etats-Unis. Il
est vrai quInternet va permettre aux citoyens de choisir
davantage. Ils pourront gérer linteractivité
en utilisant dautres critères que ceux des chaînes
commerciales. Ceci montre une fois de plus que le progrès
technique est neutre et quon peut en faire le meilleur
ou le pire des usages.
De manière plus générale et plus importante,
limmense problème de la pauvreté dans
le monde nest pas pris en charge par notre modèle
de développement.
Lenvahissement du non-marchand par les pouvoirs privés
pose un problème politique plus grave encore. Citons
notamment les développements récents des groupes
multi-média et leur influence sur la culture et léducation.
Ils occupent déjà le domaine des loisirs et
des variétés (entertainment). Ils le font glisser
progressivement vers ce quils croient être léducation
(edutainment). Si on laisse les groupes de media américains
dominer la scène, nos petits-enfants risques dêtre
initiés à l'Iliade et lOdyssée
par Mickey Mouse et Donald Duck. On objectera que la Toile
(web) permettra déviter cela. Ne sous-estime-t-on
pas le pouvoir daction de ces groupes qui seront évidemment
très actifs sur tous les réseaux ?
Le problème se pose de la même manière
pour le cinéma. Malgré lInternet, il y
a un danger réel de réduction de la diversité
culturelle par linfluence et le simple poids des cultures
dominantes.
Un autre exemple inquiétant est la saisie des sciences
de la vie par les pouvoirs privés. Le fait que certaines
séquences du génome humain pourraient être
brevetées et cesser dêtre un bien collectif,
pose une vraie question politique. On peut y ajouter le fait
que lInstitut des brevets, en Grande-Bretagne, a failli
accepter de breveter non seulement le procédé
de clonage humain, mis au point par linventeur de Dolly,
mais aussi les embryons humains clonés par cette méthode.
Cela veut dire quun humain en gestation pourrait devenir
la propriété dun individu ou dune
entreprise. Cette décision a manqué de peu dêtre
prise sans débat politique ni éthique.
Nous vivons en plein paradoxe : jamais notre capacité
de créer de la richesse na été
aussi grande et jamais le nombre de pauvres na été
aussi élevé ; jamais nos connaissances scientifiques
et techniques nont été aussi étendues
et jamais la planète na été aussi
menacée ; jamais le besoin dune gouvernance économique
na été aussi impérieux et jamais
les Etats-nations nont été aussi désarmés.
On peut donc se poser la question de savoir si le modèle
actuel, malgré son extraordinaire créativité,
est encore politiquement et moralement acceptable sans une
évolution profonde. La vraie question qui se pose à
lentreprise est celle du sens de son action,
de sa finalité. Cest celle de savoir si
lon peut se conduire de manière responsable dans
un système qui ne lest pas, si lon peut
encore être légitime en animant un modèle
de plus en plus ambigu et contesté, si lon peut
garder une éthique digne de ce nom en conduisant un
jeu économique qui nen a pas.
* *
*
Entreprise responsable
et Développement durable
Au niveau mondial, le seul modèle économique
qui ait un avenir politique est celui du développement
durable : un développement qui répond aux
besoins du présent sans compromettre la capacité
des générations futures de répondre aux
leurs(4).
Plusieurs dirigeants dentreprise ont pris conscience
dune évolution inéluctable dans cette
direction et de la nécessité dintégrer
dans leurs stratégies certains défis majeurs
de notre époque : la dégradation de la
planète, les droits de lHomme, laccélération
des techno-sciences, la mise en place dune gouvernance
mondiale.
Ils ont compris la nécessité de devenir acteurs
de cette évolution. Faute de quoi lalternative
serait une sur-réglementation imposée peu à
peu et sans concertation par les pressions politiques au niveau
national, européen et bientôt mondial.
Le changement nécessaire est celui qui corrigerait
les dérives du système sans en détruire
la créativité. Il ne se fera quavec une
participation active des entreprises et de leurs dirigeants.
Cest ce qui donne toute son importance aux mouvements
actuels qui engagent les entreprises dans la voie de responsabilités
nouvelles : CSR-Europe(5),
CSR-USA, World Business Council for Sustainable Development,
Global Compact, etc
Pour ces mouvements, il sagit moins de changer radicalement
les mécanismes du modèle actuel (marché,
concurrence, productivité,
) en risquant de perdre
son dynamisme et sa capacité dinnover, que délargir
ses finalités, den préciser les valeurs
et damener les dirigeants à participer à
une transformation organique et concertée qui permettrait
daméliorer le système.
Il ne sagit donc pas de proposer un modèle économique
tout fait et fondamentalement différent mais un processus
vivant de transformation du modèle existant.
Lentreprise peut y jouer un rôle important en
concertation avec la société civile et les Pouvoirs
publics.
Les entreprises sont habituées au changement et au
renouvellement. Elles sont capables dinnover dans le
domaine des responsabilités sociétales comme
elles lont si bien fait en Europe, après la guerre,
dans le domaine social. En adoptant une attitude proactive,
les plus éclairées dentre elles montrent
quune telle évolution est possible. Mais les
entreprises ne pourront pas transformer seules notre modèle
de développement. Les instances politiques nationales
et internationales, les acteurs sociaux, la société
civile, les institutions denseignement, devront également
jouer un rôle actif. Cest lensemble de ces
interactions qui provoqueront une évolution dont lissue
nest pas prévisible aujourdhui mais qui
paraît préférable à lapproche
par décrets, règlements ou contraintes imposées
par la panique, lurgence, ou des pressions exclusivement
locales.
Beaucoup dinitiatives sont prises dans cette voie, certaines
entreprises sy engagent résolument, des pratiques
et des outils apparaissent comme, par exemple, la Corporate
Governance, le triple bilan, etc
Ce qui manque,
cest lélaboration des concepts de base
qui permettraient de donner à cette évolution
la durée et la profondeur nécessaires. Cest
là que les universités et les écoles
de gestion, en liaison étroite avec les entreprises,
peuvent apporter une contribution décisive.
1. Il est important de commencer par une analyse
objective des avantages et des dérives du modèle
actuel
Celui-ci a fait la preuve de son efficacité et de sa
créativité mais la globalisation nous en révèle
aujourdhui les limites. La prise de conscience de celles-ci
est une étape obligée. Elle nest pas facile.
Ce qui est en cause, ce nest pas tant lentreprise
elle-même que le système quelle anime.
Beaucoup de dirigeants refusent de le remettre en question.
Ils sefforcent de rendre leur entreprise performante
et de lui faire gagner les jeux concurrentiels sans voir que
ceux-ci les enferment dans une logique instrumentale dont
les effets combinés peuvent être néfastes.
Ils prennent souvent les critiques comme des attaques personnelles.
Ils les trouvent injustes compte tenu des efforts quils
font pour contribuer à la prospérité
économique, à lemploi, à la hausse
des niveaux de vie. Ils ont du mal à prendre du recul
et à considérer, au-delà de leur entreprise,
le modèle de développement dans lequel elle
sinsère. Cest le cas aussi de beaucoup
décoles de gestion qui ne remettent pas en cause
le système existant. Cest le modèle lui-même
qui doit évoluer. Cest là que doivent
porter les nouvelles responsabilités de lentreprise.
Peut-on parler sérieusement de celles-ci sans les situer
au cur même de ce système ?
2. Il faudrait ensuite adopter progressivement une
nouvelle culture dentreprise.
Celle-ci porterait sur sa finalité, sur léthique
de lavenir et sur la concertation politique.
- Elargir la finalité de l'entreprise
Si lon veut que les entreprises assument plus clairement
leur insertion dans la cité et les conséquences
sociétales de leurs décisions, il est temps
de redéfinir leur raison d'être ainsi que leur
rôle dans lévolution d'un modèle
économique dont elles sont les principaux acteurs.
Dans le monde complexe qui est le nôtre et face aux
défis de la globalisation, le dynamisme entrepreneurial
et le Bien Commun ne sont pas automatiquement liés.
Une croissance économique autonome, déconnectée
des grands problèmes politiques et sociaux, risque
de prendre des orientations dont les effets négatifs
peuvent devenir inacceptables.
La tradition européenne depuis Aristote considère
cependant que l'économique, l'éthique et la
politique font partie dun même ensemble(6).
L'économique nest qu'un sous-ensemble et en réduisant
la finalité de lentreprise au seul succès
de celui-ci, on lampute de sa dimension citoyenne. En
ne la situant pas davantage dans une perspective d'intérêt
général, on risque de lui faire perdre sa légitimité.
Compte tenu du pouvoir d'action dont elles disposent et des
retombées sociales de leurs stratégies, les
entreprises doivent regarder au-delà du "sous-ensemble"
qu'elles animent et le relier plus explicitement a lintérêt
général. Elles doivent situer leur action dans
la perspective plus large du Bien Commun que nassurent
évidemment pas les seules forces du marché.
C'est par le concept de progrès que cela pourra se
faire. Lentreprise est, par essence, 1'agent du progrès
économique et technique. C'est cette fonction spécifique
qui doit être finalisée et insérée
dans la vision plus large dun développement humain
et durable. Finaliser lentreprise et léconomie
de marché, cest répondre aux questions
suivantes :
Progrès économique et technique
Pour qui ?
Pour quoi ?
Comment ?
Ces questions sont dordre éthique et politique.
Le seul concept de profit est incapable dy répondre.
- Développer une éthique de lavenir
Il s'agit de dépasser le simple niveau de lintégrité
et de poser la vraie question éthique de notre temps :
quel monde voulons-nous construire ensemble avec les immenses
ressources économiques et techniques dont nous disposons ?
Cela conduira l'entreprise à mettre au coeur de ses
principes d'action des valeurs susceptibles d'apporter un
éclairage moral à ses choix stratégiques
et à ses comportements sociétaux. Comme les
entreprises sont les acteurs majeurs d'un système qui
ne cesse de s'accélérer et d'accroître
sa complexité, ne sont-elles pas responsables aussi
de participer activement à une réflexion sur
les nouveaux enjeux éthiques qu'elles contribuent à
créer et sur les orientations nouvelles que devrait
prendre notre modèle de développement ?
Nous sommes insérés dans une histoire,
celle-ci est irréversible et le monde sera tel que
nous le construirons.
Le philosophe Hans Jonas propose à ce sujet des pistes
de réflexion très éclairantes(7).
Il soutient que les nouvelles dimensions de l'agir humain
et "les progrès monstrueux de la technique"
et de son pouvoir sur l'homme, réclament une éthique
de la prévision et de la responsabilité qui
soit à la hauteur de ces défis.
- Préparer la concertation élargie
Il s'agit ici du dialogue avec les nouveaux acteurs d'un
monde en voie de globalisation. En élargissant sa culture
politique, 1'entreprise responsable acceptera le débat
chaque fois que son action peut avoir des conséquences
sociales majeures. Aux formes anciennes de concertation avec
les partenaires sociaux, s'ajouteront des formes nouvelles
qui incluront d'autres représentants de la société
civile et se situeront à des niveaux plus internationaux.
Une telle approche doit évidemment dépasser
le cadre national. Elle commence aujourdhui à
prendre forme au niveau des institutions internationales et
régionales et les entreprises pourraient y jouer un
rôle important.
Le Global Compact en est un exemple au plan mondial.
Le EU Multi-Stakeholder Forum on Corporate Social Responsibility
en est un autre au niveau régional.
Une concertation active avec les Pouvoirs Publics déterminera
les modalités et le rythme de lévolution.
Deux visions s'affrontent en matière de changement :
d'une part, celle de la majorité des entreprises qui
pensent qu'un management volontaire, initié et conduit
par elles, contribuera suffisamment à corriger les
dérives et les défauts d'un modèle peu
finalisé.
D'autre part, celle des syndicats, des militants de 1'altermondialisation,
de certains partis politiques, qui prônent davantage
une transformation imposée par la loi, les politiques
gouvernementales et lautorité publique. Nous
pensons qu'il faudra combiner ces deux approches dans le cadre
des nouvelles concertations évoquées plus haut.
Dans les domaines essentiels pour l'avenir, une volonté
politique traduite en lois et une démarche de gouvernance
s'imposent si l'on veut assurer la mise en place d'un modèle
de développement durable. Plutôt que de freiner
une intervention publique, internationale, limitée
mais nécessaire, l'entreprise responsable y participera
de manière proactive tant dans l'élaboration
que dans la mise en oeuvre des régulations globales
indispensables.
3. Il est nécessaire enfin de repenser en
profondeur les programmes de formation des futurs cadres
et dirigeants en vue de les préparer à 1'exercice
de leurs nouvelles responsabilités.
Les Business Schools pourraient devenir des agents
majeurs du changement culturel si elles acceptaient de se
transformer et de se hausser au niveau des défis qui
se posent à notre modèle de développement.
Leur influence sur la culture de gestion est immense. Non
seulement elles forment, perfectionnent et recyclent la majorité
des dirigeants et des cadres des grandes entreprises mais
elles imposent et diffusent largement leur vision de
lentreprise et leur philosophie du management.
Beaucoup dentre elles ne sont pas adaptées au
modèle de développement durable. Leur raison
dêtre est encore trop souvent darmer les
étudiants pour faire fonctionner le système
existant de manière toujours plus efficace sans se
poser de question sur ses finalités, ses défauts
ou les dangers quil commence à présenter.
Tant quelles resteront des écoles professionnelles
plutôt quuniversitaires, elles ne prépareront
pas leurs étudiants à exercer leurs nouvelles
responsabilités.
4. La gouvernance économique et lEurope
Ladoption par lentreprise dune attitude
plus responsable est une condition nécessaire de lévolution
du modèle économique. Elle nest cependant
pas suffisante. Jusquà présent, les recherches
nont pas pu établir de lien entre la pratique
des responsabilités sociétales et la performance
économique.
Ce que lon constate, cest que plusieurs entreprises
ont adopté le modèle de développement
durable et que la plupart dentre elles sont performantes
sur le plan économique. La seule chose quon puisse
en inférer à ce stade, cest quune
entreprise performante peut aussi être une entreprise
responsable. Aucune recherche sérieuse ne nous permet
encore de dire que lentreprise responsable sera plus
performante que celle qui ne lest pas.
On peut donc se demander ce que si passerait si une crise
conjoncturelle un peu forte et un peu longue érodait
la rentabilité de ces firmes responsables et les obligeait
à prendre des mesures à court terme incompatibles
avec le développement durable.
Allons plus loin. Si les jeux concurrentiels internationaux
nétaient pas mieux égalisés
level playing field ne peut-on imaginer
que certaines entreprises plus agressives et moins responsables
ne tentent de se créer des avantages comparatifs en
ne respectant pas les valeurs sociétales du développement
durable et en pratiquant une sorte de dumping social et environnemental ?
Laisser lémergence de ce nouveau modèle
à la seule initiative des entreprises ou de la conjoncture
reviendrait à leur abandonner le choix des priorités
et des rythmes du changement.
Cela irait à lencontre de lapproche plus
démocratique et concertée suggérée
plus haut pour tout ce qui touche à notre avenir. Un
test du sérieux des entreprises responsables est celui
de lampleur et de la rapidité des changements
quelles sont prêtes à accepter, non seulement
dans leur culture mais aussi dans la transformation de notre
modèle de développement.
Les dirigeants les plus éclairés reconnaissent
la nécessité dune intervention publique,
contrairement à ceux qui réclament toujours
« moins dEtat », plus de libéralisation
et de dérégulation.
Lintervention de lEtat ne peut évidemment
pas se limiter à mieux faire fonctionner le jeu concurrentiel
ni à contrôler de plus près la vérité
des comptes et lintégrité des dirigeants,
comme vise à le faire la récente Loi Sarbanes-Oxley
aux Etats-Unis. Elle doit aussi et surtout guider lévolution
des entreprises et de léconomie de marché
vers un modèle de développement plus durable
et les nouvelles responsabilités quil implique.
Dans plusieurs cas, elle se situera évidemment au niveau
européen ou mondial.
Dans les domaines engageant lavenir de lhumanité
environnement, usage de la science, droits de lHomme,
modèle de développement, solidarité,
justice sociale, etc
- il est indispensable que les
Pouvoirs publics interviennent, ne fut-ce que pour définir
les règles dun jeu global.
Cette intervention est délicate à concevoir
et à mettre en uvre. Si elle est trop lourde,
elle risque dabîmer les mécanismes fragiles
de la créativité et de freiner le dynamisme
des entreprises. Si elle est trop timide ou limitée,
elle ninfluencera pas suffisamment le système
économique pour le sortir de sa logique instrumentale
et le finaliser davantage. Il y a là un équilibre
à trouver qui relève de lart de gouverner.
Cest là que le modèle européen
semble, pour le moment, le mieux adapté à lévolution
du système économique.
Lextraordinaire construction dune Europe unie,
poursuivie avec succès depuis cinquante ans, montre
sa capacité dadaptation politique lorsquil
existe un projet commun et de vrais leaders. Dans le domaine
qui nous concerne, lEurope devient une force de proposition
et de changement. Sous limpulsion de la Commission,
par exemple, un forum a esquissé les conditions dun
développement durable, mais ce nest quun
début. Lindustrie sest montrée ouverte
à cette approche. Le cadre dune stratégie
européenne de développement durable a été
décidé à Göteborg.
Le projet de constitution prévoit que « lUnion
travaillera à créer une Europe du développement
durable basée sur une croissance équilibrée
et une économie sociale de marché
avec
un haut degré de protection et damélioration
de lenvironnement » (article 3). La Commission
soutient le protocole de Kyoto, elle accélère
lapplication des mesures de prévention des marées
noires, elle veille au respect des droits de lhomme
dans la vie économique internationale, etc
En
2001, après consultation des partenaires sociaux et
des ONG, la Commission a proposé des orientations dans
un Livre vert destiné à promouvoir un
cadre européen pour la responsabilité sociale
des entreprises. Mais la capacité daction de
lEurope est limitée. Elle se heurte souvent à
la résistance des Etats membres et des lobbies sectoriels
les plus divers.
Le modèle déconomie sociale de marché,
si bien analysé par Michel Albert sous le nom de modèle
rhénan(8), a
jeté depuis soixante ans, les bases dune culture
dentreprise beaucoup plus proche du développement
durable.
En effet, pour chacun des points décrits plus hauts,
lEurope a toujours su garder quelques distances avec
le capitalisme pur et dur de lécole de Chicago.
- En ce qui touche à la finalité de lentreprise,
lEurope na jamais complètement accepté
la philosophie de Milton Friedman pour lequel « la
responsabilité sociale de lentreprise est daccroître
ses profits pour lactionnaire ».
Limportance du socialisme et de la démocratie
chrétienne a contribué à maintenir
chez les dirigeants un sens certain du bien commun et de
lintérêt général.
Le cadre législatif a créé des liens
puissants entre le progrès économique et le
progrès social.
- Quant à léthique de lavenir,
la plupart des philosophes qui la proposent sont européens :
Jonas, Habermas, Ricoeur, Levinas,
Par ses tragédies,
lhistoire du XXè siècle a rendu beaucoup
de dirigeants et dintellectuels européens plus
inquiets, plus ouverts à la critique du modèle
et à la quête du sens et de valeurs « universelles ».
- La concertation est un mode dexistence habituel
en Europe depuis la seconde guerre mondiale.
Des syndicats puissants et des Pouvoirs publics favorables
au dialogue ont permis de créer, dans la plupart
des pays européens, une concertation sociale quasi-permanente
et relativement efficace.
La pratique existe depuis longtemps.
Une concertation élargie est à portée
de main. Elle sera un moyen puissant pour sortir de la pensée
unique et pour « désenclaver »
notre modèle économique en louvrant
davantage aux grands problèmes et aux grandes aspirations
de notre époque.
Dans ces trois domaines de base de lévolution
culturelle, lEurope a développé de vrais
savoir-faire, des expériences concrètes, des
réseaux de relations qui la préparent bien à
la transition vers le développement durable et vers
de nouvelles formes de gouvernance.
Thierry de Montbrial esquisse cette nouvelle gouvernance de
la manière suivante(9) : « Lidée
de gouvernement comme organisation en charge exclusive des
affaires publiques au sein dun Etat apparaît de
plus en plus inadaptée. Parce que laccroissement
et complexification de linterdépendance vident
largement le mot « direction » de son
sens habituel. Mais aussi en raison de lappropriation
constante du bien public par la société civile,
un phénomène qui tend certes lentement
à se répandre sur la planète,
malgré quelques poches de résistance
La notion de gouvernance, à limage de la régulation
des réseaux complexes de toute nature (la question
est actuellement ouverte pour Internet), se réfère
de manière nécessairement vague à tous
les mécanismes de régulation en uvre dans
les systèmes humains (entreprises et autres organisations,
Etats, ensemble dEtats,
) qui ne sont pas articulés
autour dune unité centrale de décision,
mais qui font intervenir des arrangements de coordination
ad hoc, et à géométrie variable à
la fois dans le temps et dans lespace. Comme principe
dorganisation, la gouvernance soppose à
lidée de hiérarchie. On peut lui rattacher
lidée de subsidiarité ».
La construction européenne nous prépare depuis
plus de cinquante ans à ce genre dévolution.
On peut suggérer quà lavenir lEurope,
loin dabandonner son modèle spécifique,
pourra ladapter rapidement aux exigences nouvelles du
développement durable et dune gouvernance mondiale
et proposer den débattre politiquement avec tous
ceux, dans le monde, que le modèle actuel inquiète.
Cela commence à se faire dans le cadre des Nations-Unies
qui proposent une convention (Global Compact) aux entreprises
multinationales qui se veulent responsables.
Il est significatif que pour approfondir les concepts et le
contenu de ces responsabilités globales, lONU
se soit adressée à une fondation européenne :
European Foundation for Management Development (EFMD).
Ny a-t-il pas là une indication claire que plusieurs
éléments du modèle européen portent
notre avenir plutôt que notre passé ?
Notes :
(1) Schumpeter, J., The Theory of Economic
Development, Cambridge, Mass., Haravrd University Press,
1949. (retour au texte)
(2) Dans un document récent,
Pierre Tabatoni montre bien le caractère désordonné
et même chaotique de la diffusion des innovations radicales,
comme celle de l'information numérisée, 2000-2002 :
la crise du mdèle d'innovation aux Etats-Unis,
CERPEM, Université de Paris-Dauphine, 2002. (retour
au texte)
(3) Tristan, F., Venise, Ed.
du Champ Vallon, diffusion PUF, Paris, 1984. (retour
au texte)
(4) Rapport Brundtland, Notre avenir
à tous, ONU, 1989. (retour au texte)
(5) Corporate Social Responsibilites.
(retour au texte)
(6) Commission européenne,
Livre Blanc sur la Gouvernance, Bruxelles, 2001. (retour
au texte)
(7) Jonas, H., Le principe responsabilité,
Paris, Champs Flammarion, 2000. (retour au texte)
(8) Albret, M., Capitalisme contre
Capitalisme, Paris, Le Seuil, 1991. voir aussi du même
auteur,Quel modèle d'entreprise ppour un développement
durable, comunication à l'académie des Sciences
morales et politiques, Paris, 2002. (retour au
texte)
(9)Thierry de Montbrial, Le Monde
au tournant du siècle, Ramsès 2000, Paris, Dunod,
2000. (retour au texte)
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