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M. Jean Bæchler
PEUT-ON ÉCRIRE UNE HISTOIRE UNIVERSELLE ?
séance du
lundi 5 janvier 2005
Vous m'avez prié, Monsieur le Président, de
chercher et, si possible, de trouver une réponse plausible
à la question : « peut-on écrire
une histoire universelle ? ». Eh bien, vous
vous réjouirez dapprendre que je crois pouvoir
vous donner satisfaction et que ma réponse concorde
avec la vôtre : non, il est impossible, ou presque,
d'écrire une histoire universelle et aucune personne
dans son bon sens n'en formerait le projet. En effet, l'entreprise
doit affronter des obstacles si évidents qu'ils n'échappent
à personne et si formidables que l'on ne voit pas comment
il serait possible de les vaincre. Pourtant, l'unité
de l'espèce et son historicité, conjointes à
l'exigence d'intelligibilité naturelle à l'entendement
humain, impose de ne pas renoncer avant d'avoir épuisé
toutes les ressources de l'ingéniosité rationnelle.
Le règne humain exige que l'on écrive son histoire,
d'une manière d'autant plus pressante que le règne
vivant produit la sienne avec la théorie néodarwinienne
de l'évolution et que le règne physique reçoit
lui aussi son histoire avec les derniers développements
de l'astrophysique relativiste et quantique. Si la cosmologie
doit s'accomplir dans une cosmogonie et la biologie dans une
biogonie, a fortiori l'anthropologie devrait être complétée
par une anthropogonie, c'est-à-dire par une histoire
universelle. Il importe, par conséquent, au projet
même d'une science du règne humain de ne pas
renoncer trop vite et dexplorer les issues promises
par l'affirmation que l'entreprise est presque
impossible. J'espère contribuer à entretenir
l'espoir, en soulignant trois impossibilités plus ou
moins manifestes, en repérant pour chacune une issue
théorique plausible et en proposant l'esquisse des
développements auxquels elles conduisent.
L'impossibilité la plus flagrante néchappera
à personne. On peut la présenter sous la forme
d'un syllogisme :
- les sciences historiques ont connu, depuis deux siècles,
des développements quasi exponentiels
- or il est impossible à quiconque de maîtriser
cette masse de données en expansion croissante
- donc personne ne peut écrire une histoire universelle,
car tout le monde en est trop ignorant.
De fait, une expérience constante confirme que, en
consacrant à l'étude du règne humain
tout son temps et toute son énergie, on parvient, au
mieux, à une connaissance assez précise de ce
que l'on ignore mais en aucun cas à un savoir positif
qui autoriserait à proclamer : « je
sais et j'ai compris ». L'impossibilité
peut encore être exprimée, en avançant
que le savoir historique accumulé est tel, qu'il ne
peut être maîtrisé que par segments discrets
et par des spécialistes, et que, en conséquence,
personne ne pouvant être spécialiste dans chacun
des segments circonscrits, le téméraire ne pourrait
être qu'un généraliste, c'est-à-dire
un ignorant universel. L'issue ne saurait être trouvée
du côté d'une évidence trompeuse, qui
chercherait à surmonter l'impossibilité, en
réunissant une équipe de spécialistes
et en confiant à chacun le soin de rédiger un
chapitre spécialisé. La somme des chapitres
spécialisés serait une histoire universelle.
L'issue est condamnée deux fois. Le résultat,
en premier lieu, serait éclectique et manquerait de
lunité de conception indispensable pour en faire
« une histoire une ». Surtout,
lentreprise ne procurerait aucun critère de sélection
entre ce quil faudrait retenir ou rejeter : il
faudrait restituer tout le savoir historique accumulé
et produire un monstre informe.
Une issue plausible hors de l'impossibilité peut être
repérée en un quartier très différent.
Partons des différents genres historiographiques disponibles
et pesons leur capacité respective à aboutir
à une histoire universelle. Le genre premier et fondateur
est le genre documentaire, qui soccupe de l'établissement
des faits à partir des documents disponibles. C'est
une affaire de spécialistes et d'érudits, qui
ne tolère ni l'amateur ni le généraliste,
car le documentaliste ne peut, du fait de la productivité
faible du cerveau humain individuel, se rendre maître
que de dossiers très étroits et très
circonscrits, si bien que personne ne saurait effectivement
prétendre devenir le documentaliste de l'histoire universelle.
Sur cette source commune à tous les genres, car il
faut bien partir des faits, plusieurs genres peuvent être
repérés, tous légitimes pris en eux-mêmes
mais si différents par les principes qui les régissent
que l'on en vient à souhaiter pouvoir les désigner
avec des mots différents. Le genre le plus connu et
le plus répandu, celui auquel chacun pense spontanément
en entendant le mot histoire, je l'appelle lhistoire
ou le genre romanesque. Il s'occupe de raconter des
histoires en principe vraies et de donner au lecteur ou à
l'auditeur lillusion de les revivre comme s'il y était.
Le genre réussit d'autant mieux que l'intrigue est
plus serrée et que les détails sont plus vivants.
C'est pourquoi il paraît très difficile, pour
ne pas dire impossible, d'écrire un « roman
historique universel », car on voit mal quelle
en serait la trame vraie, qui en seraient les héros
vivants et quels en seraient les détails les plus évocateurs.
La difficulté et même, à mon sens,
l'impossibilité vient de l'antinomie entre l'universel
et le singulier, qui ne pourrait être résolue,
dans ce cas, que par linvention d'un universel singulier.
Linvention n'est pas impossible, puisqu'elle a été
réussie par plusieurs auteurs et non des moindres.
Bossuet a produit un roman théologique, Vico un roman
mythologique et Hegel un roman métaphysique. On peut
et on doit même admirer ces exploits de l'imagination
humaine, mais il est aussi permis de douter que le résultat
ait un rapport même lointain avec les faits documentés
par le genre documentaire.
Un autre genre historiographique, que je qualifierai d'idéologique,
est à peu près aussi prolifique et ubiquitaire
que le précédent. Il consiste à mettre
les faits documentés au service d'entreprises politiques
et, par conséquent, à les sélectionner
et à les éclairer de telle manière qu'ils
assurent convenablement leur office. Tous les manuels scolaires
relèvent partout de ce genre. Cest pourquoi la
vision que les gens ont de l'histoire, est toujours marquée
et biaisée au regard du voisin, même si les faits
ne sont pas controuvés ou inventés. On sait
que l'historiographie doit ses naissances et ses renaissances
aux annales royales, au besoin de vanter la gloire du souverain,
de souligner la grandeur de la cité, dexalter
les supériorités de la nation, et ainsi de suite.
Une histoire universelle idéologique est rendue définitivement
impossible par le fait que l'idéologie est de nature
agoniste et suppose au moins deux antagonistes. Il faudrait
que l'humanité entrât en contact avec des extra-terrestres,
pour se retrouver dans le cas de pouvoir rédiger contre
eux l'histoire de l'espèce humaine sur cette terre-ci.
J'appellerai gnomique un genre historiographique passé
un peu de mode, quoiqu'il ait dominé, en Europe, jusqu'à
l'émergence des genres idéologique, romanesque
et surtout documentaire. Il se propose de tirer des histoires
humaines des enseignements utiles pour les générations
présentes et futures. C'est l'histoire conçue
comme mine d'expériences instructives et comme école
de sagesse. Une histoire universelle gnomique est concevable,
qui se proposerait de montrer que, l'espèce étant
une, elle vit partout les mêmes expériences,
dont il est possible de tirer toujours la même moralité.
C'est le projet de Voltaire dans son Essai sur les moeurs.
Ce n'est pas le meilleur ouvrage de l'auteur, moins parce
que, comme pour Vico, l'état de l'histoire documentaire
à l'époque condamnait toute tentative sérieuse
d'histoire réellement universelle, que du fait que
le projet tombe victime d'une contradiction logique. Si, en
effet, l'espèce est une et que sa nature une s'exprime
uniment, il n'y a pas d'histoire de l'espèce ou, du
moins, les matières incluses dans l'histoire universelle
n'ont pas d'histoire. Il est bien vrai que la folie humaine
est universelle, ou encore que les histoires humaines sont
faites de bruit et de fureur, mais il en résulte qu'il
n'y a pas d'histoire ni de la folie humaine ni du bruit ni
de la fureur. Si l'on s'intéresse à ces questions,
il faut étudier la nature humaine et non pas l'histoire
de l'espèce. Plus généralement, il ne
peut pas y avoir d'histoire du Même, mais seulement
des Autres issus du Même.
Je distingue un dernier genre et je l'appelle scientifique.
Le point de vue change radicalement. Les histoires humaines
révélées par la documentation deviennent
autant d'événements et davènements,
dont chacun est susceptible de servir d'expérimentation,
indispensable pour tester la validité d'une proposition
tirée d'une théorie hypothético-déductive.
Le règne humain est, dès lors, conçu
comme un gigantesque laboratoire naturel, à la disposition
des chercheurs en quête de la ou des théories,
susceptibles d'expliquer pourquoi les contenus du laboratoire
sont ce que les documentalistes constatent qu'ils sont. La
position est l'analogue de celle des astrophysiciens, pour
qui lunivers est aussi un laboratoire, sans doute plus
simple et plus rustique que le laboratoire humain, un laboratoire
utilisable aujourd'hui pour tester la mécanique quantique
et la relativité générale ou demain d'autres
théories encore à inventer. De même que
le cosmologiste n'a pas à tout savoir sur chaque composant
de l'univers, mais à trouver les phénomènes
dont il a besoin pour vérifier ses hypothèses,
de même lhistorien universaliste n'a plus à
être, dans cette perspective scientifique, le spécialiste
de tout, il lui suffit de se donner les moyens de trouver
dans la littérature spécialisée les faits
historiques dont dépend le sort de la théorie
qu'il défend. Ainsi, il y a bien une issue hors de
l'impossibilité documentaire, mais elle ne peut être
empruntée qu'à la lumière d'une théorie.
Quelle théorie ? Il revient à chacun de
professer celle qu'il défend. J'aurais tendance à
retenir aussi la proposition inverse, que toute théorie
du règne humain doit être testée aussi
par sa capacité à inspirer une histoire générale
de ce règne. Si vous me demandez davouer la théorie
que je défends, je vous la présenterai en une
formule lapidaire. Dieu et / ou la Nature ayant
cru bon de faire apparaître sur l'arbre du vivant une
espèce présentant ce caractère remarquable
que, dans son génome, est codé non pas un programme
actuel mais un programme virtuel, dont les actualisations
doivent être inventées nous sommes génétiquement
programmés pour parler et non pour parler français
ou chinois , cette espèce, libre au sens de non
programmée, doit affronter un ensemble de problèmes
de survie et de destination, qu'elle est sans doute équipée
pour les résoudre, mais au risque de le faire par le
mauvais côté. En un mot, l'espèce humaine
est libre, finalisée, rationnelle et faillible. Je
propose que ces quatre caractères sont nécessaires
et suffisants, pour réussir à rendre intelligible
lhistoricité de l'espèce et inscrire cette
intelligibilité dans des histoires.
Hélas, cette conclusion favorable se brise, dans le
cas spécifique de l'histoire universelle, sur une impossibilité
nouvelle, moins évidente et plus grave. Elle ressort
mieux d'un nouveau syllogisme :
- on ne peut écrire une histoire qu'après
qu'elle soit finie
- or, l'histoire universelle étant celle de l'humanité,
elle n'est pas déjà achevée
- donc on ne peut pas écrire une histoire universelle.
La majeure repose sur le constat que les histoires humaines
sont faites de myriades d'événements, d'épisodes
et de circonstances, qui courent dans tous les sens et dont
le sens dominant n'émerge que peu à peu et ne
peut être saisi pleinement qu'à la fin et en
rétrospection. Le constat ne doit pas verser dans l'erreur
majeure, qui consisterait à tenir que la fin atteinte,
étant la seule possible, devait lêtre nécessairement.
L'erreur est mortelle, car elle revient à évacuer
la contingence des histoires humaines et à les transformer
en systèmes déterministes, ce qui contredit
frontalement la liberté de l'espèce. On peut
donner au constat une tournure plus rigoureuse, en avançant
que les histoires humaines sont des systèmes chaotiques
à attracteurs contingents. De ce fait, le chaos peut
être ordonné seulement après qu'un attracteur
se soit imposé, c'est-à-dire à la fin.
Pour prendre une idée de la situation, il suffit d'observer
le présent, qui est une histoire en voie d'émergence :
le sentiment de chaos incompréhensible domine la conscience.
La mineure devrait être acceptée sans plus amples
explications, car, s'il est vrai que les conditions physiques
de la vie sur Terre sont garanties pour plusieurs milliards
d'années, l'aventure humaine n'en est qu'à ses
débuts. Mais la contrainte de la majeure est si puissante
que quiconque, s'efforçant dembrasser l'aventure
dans son déroulement complet, échappe mal à
la tentation d'imaginer une fin de l'histoire. L'imagination
peut suivre deux pistes, soit en inventant le parcours d'étapes
successives, dont la dernière est déjà
advenue, soit en projetant un aboutissement nécessaire,
qui peut être conçu aussi bien comme une catastrophe
ultime que comme un accomplissement final. Dans l'un et l'autre
cas, lhistoire humaine est pensée comme finie.
Ce subterfuge permet d'esquiver la mineure du syllogisme,
et décrire une histoire universelle romanesque
ou idéologique, mais certainement pas scientifique,
car la science doit tenir compte des faits, qui révèlent
que l'aventure humaine n'est pas déjà finie
et ne fait peut-être que commencer.
La conclusion ne semble pas pouvoir être évitée,
qui déconseille vivement dentreprendre une histoire
universelle impossible. On entrevoit, pourtant, une issue.
S'il était possible de distribuer les histoires humaines
en séquences discrètes et de ranger celles-ci
en stades successifs, on se donnerait les moyens de définir
des points d'aboutissement et de départ en forme de
chaîne temporelle, sans subir la contrainte de devoir
déclarer la chaîne déjà parachevée.
Rien n'interdit d'inclure la possibilité d'un nombre
indéfini de maillons futurs et de prononcer qu'ils
sont définitivement inconnaissables, puisque les histoires
humaines sont contingentes, c'est-à-dire ouvertes.
L'issue permettrait de tourner la mineure sans la nier, en
posant le dernier stade atteint comme un aboutissement provisoire
et non pas comme un point final. Voici où humanité
se trouve rendue aujourd'hui et comment elle s'y retrouve,
étant entendu qu'elle a encore devant elle un avenir
inconnaissable. La documentation et les faits, interrogés
à cette fin, sont encourageants sur un point et ambigus
sur le point principal. Il ressort avec éclat des connaissances
vérifiables accumulées depuis cent cinquante
ans et surtout dans la seconde moitié du XXe siècle,
que l'humanité a subi une transition de phase majeure
débutant il y a dix à douze mille ans. Aucune
personne un tant soit peu informée ne nierait, aujourd'hui,
les différences profondes qui sobservent dans
la condition humaine entre le stade paléolithique et
le stade néolithique. Le premier a duré peut
être cent ou deux cent mille ans, mais la documentation
nest guère disponible que sur vingt-cinq mille
ans environ. Le second a mis de cinq à sept mille ans
pour se développer et s'installer presque partout,
sous la forme de cinq à six civilisations majeures,
développées en cinq mille ans, répandues
sur des aires d'environ cinq millions de kilomètres
carrés et inclinant à l'inclusion dans des structures
politiques adaptées à ces dimensions.
L'ambiguïté porte sur le point de savoir, si lhumanité
a ou non atteint déjà un troisième stade
inédit, que l'on pourrait appeler l'âge moderne
ou la modernité. Deux arguments sérieux plaident
en faveur de sa réalité. L'un est la convergence
et la confluence manifestes de toutes les histoires humaines,
vécues jusque-là dans la dispersion par des
variétés culturelles de l'humanité poussées
jusqu'au seuil de la quasi-spéciation, en une histoire
humaine une, unifiée et portée par l'espèce
humaine en tant que telle, pour la première fois. On
peut dater le début du procès d'unification
de la seconde moitié du XVe siècle et de la
sortie des Européens hors d'Europe, et son aboutissement
de la période actuelle. Le second argument est plus
délicat à peser. Peu de chercheurs contesteraient
que, à partir du tournant des XIVe et XVe siècles,
laire culturelle européenne a connu des émergences
et des développements originaux, que ceux-ci peuvent
être ramenés à cinq phénomènes
fondamentaux la démocratisation, la science,
l'individuation, la différenciation des ordres d'activité
humaine et le développement économique ,
et que, poussés à leur terme, ils impriment
à la condition humaine une mutation aussi radicale
que celle imposée à la condition paléolithique
par la néolithisation. Une ambiguïté naît
de l'impossibilité de fixer avec une certitude satisfaisante
le statut historique de la modernité et de la modernisation.
Trois hypothèses distinctes sont possibles et plausibles,
qui en font soit un faciès de la civilisation européenne,
soit une civilisation inédite, soit un troisième
stade de l'aventure humaine. Je soutiens cette dernière
hypothèse, comme la plus efficace pour comprendre et
expliquer une infinité de développements repérables
au long du dernier demi-millénaire et pour trouver
un sens plausible à la situation actuelle de la planète
et de l'humanité. En effet, si l'on accepte la thèse
de la modernité comme stade, l'état présent
du monde doit être analysé à l'aide de
deux grilles distinctes, celle de l'unification des histoires
et de la mondialisation et celle de la modernisation. Or,
ces deux mouvements sont conceptuellement et historiquement
disjoints, si bien que leur rencontre en ce moment même
doit être prononcée contingente.
Cette position présente l'avantage de tourner deux
fois l'impossibilité opposée à une histoire
universelle par le fait qu'elle n'est pas finie. D'un côté,
l'unification et la mondialisation apparaissent sinon comme
un aboutissement déjà abouti mais comme le début
de la fin de la marche de l'humanité vers son unité
objective et subjective dans le cadre d'une planète
politiquement unifiée et structurée. Si l'on
considère l'aventure humaine à l'échelle
des millénaires, cest très évidemment
le mouvement dominant, dont le fait que la planète
soit un système clos permet de fixer le point d'aboutissement,
sans avoir à recourir au mythe, à la révélation
ni à l'idéologie. Mais, de l'autre côté,
la modernisation n'a aucune raison de donner le dernier mot
de l'histoire universelle. Rien n'interdit de postuler un
quatrième, un cinquième... un énième
stade, dont il est impossible de dire quoi que ce soit, pas
plus qu'un paléolithique ne pouvait avoir la moindre
idée des mondes néolithiques et qu'un néolithique
ne pouvait avoir la moindre notion de la modernité.
Ainsi, l'histoire universelle se trouve avoir une fin, qui
est aussi bien un commencement. L'hypothèse est peut-être
fausse, mais elle abolit l'absurdité de l'entreprise
sur ce deuxième point.
Je suis ainsi conduit à la dernière impossibilité
que jai décidé de retenir, la plus redoutable
et la plus insurmontable selon les apparences, mais aussi
la plus délicate à exposer, en raison de sa
complexité conceptuelle. Je réussirai peut-être
à demeurer compréhensible, en mattachant
aux trois termes de lentreprise : une,
histoire, universelle,
et en montrant que chacun deux recèle une aporie
apparemment fatale, dont, pourtant, il est possible de s'extraire
par une démarche rationnelle. Une
peut vouloir dire unitaire, mais tout aussi
bien unique. Or, réduire l'histoire
universelle à l'unité contredit manifestement
les faits, qui démontrent au-delà de tout doute
qu'elle est la coagulation chaotique d'une multitude d'histoires
chaotiques : ramener ce maelström chaotique à
l'unité ne peut être qu'artificiel et forcé.
Considérer, d'autre part, cette histoire comme unique,
c'est ou bien la définir comme nécessaire ou
bien la concevoir comme le produit contingent de hasards purs :
la première branche de l'alternative contredit la liberté
humaine et abolit lhistoricité ; la seconde,
en privant l'histoire de son intelligibilité, rend
par le fait même impossible toute historiographie autre
que purement documentaire, dont nous savons qu'elle est incompatible
avec le projet d'une histoire universelle.
Une hypothèse, classique et négligée
par une époque obsédée par l'économique,
permet de surmonter ce noeud d'apories : « le
politique est au coeur de la condition humaine et procure,
de ce fait, la ligne directrice de l'histoire universelle ».
Je ne chercherai pas à démontrer ici le premier
membre de la proposition et me contenterai de souligner qu'une
démonstration rigoureuse et convaincante exige une
théorie générale de la condition humaine,
c'est-à-dire une sociologie explicite, qui, à
son tour, exige une théorie de la nature humaine, c'est-à-dire
une philosophie explicite, si bien qu'il se pourrait qu'une
science du règne humain exigeât, comme le suggère
le bon sens, des hypothèses dont il soit possible de
déduire des propositions adressées, pour vérification,
à la fois et conjointement à la philosophie,
à la sociologie et à l'histoire. Si l'on convient
que le politique a pour fin la paix par la justice, on est
conduit à construire trois concepts qui donnent la
clef à la fois de l'unité et de l'unicité
de l'histoire humaine. Le premier concept est celui de politie,
à savoir un espace social circonscrit, dont ceux qui
le composent, sont décidés à résoudre
les conflits qui les opposent, sans recourir à la violence
mais par l'entremise de la loi et du droit. Comment faire ?
La réponse définit le concept de régime
politique, comme la combinaison de dispositifs et
de procédures appropriés à l'objectif
de la paix par la justice. La catégorie d'appropriation
conduit à distinguer de bons et de mauvais régimes,
dont il est possible de préciser la typologie par le
concept de pouvoir, qui est au coeur du politique et de ses
régimes, puisqu'il y est question de gérer et
de maîtriser la violence. Le troisième concept
est celui de transpolitie, qui désigne
un espace social fondé par la coexistence et la rencontre
d'au moins deux polities. Puisque, par définition,
une transpolitie est privée des dispositifs de la paix
et de la justice, tout conflit entre polities peut dégénérer
en guerre, que l'on peut considérer
comme le quatrième concept du politique.
L'application de ces quatre concepts à la documentation
universelle révèle immédiatement l'unité
et l'unicité de l'histoire humaine. Elle permet de
préciser l'intuition de Kant concernant l'unité.
Pendant tout le Paléolithique, l'état de chaque
concept est ainsi défini que l'humanité, régie
par une démocratie très pure, ignore la guerre,
vit en minuscules sociétés closes et se répand
sur toutes les terres émergées, sauf l'Antarctique,
par des essaimages en taches d'huile. Durant le Néolithique
et pendant une dizaine de millénaires, les valeurs
des concepts ayant été bouleversées,
le mouvement s'inverse complètement : la guerre
est née et impose sa marque à la condition humaine,
le régime dominant et presque exclusif est la hiérocratie,
l'appareil du pouvoir s'organise et se complexifie, la fiscalité
et la kleptocratie prospèrent, les polities se matérialisent
et se consolident, les transpolities font de même, chacune
promise à l'unification politique par la guerre et
la conquête. Le mouvement général est
l'émergence, d'abord très lente et à
peine perceptible pendant cinq à sept mille ans, puis
indéfiniment accélérée jusque
dans ses dernières phases, de polities de plus en plus
englobantes, jusqu'à prendre la figure d'empires gigantesques
dans la seconde moitié du premier millénaire
avant l'ère. Avec l'expansion européenne hors
d'Europe, ces ensembles, dont la tendance spontanée
est le repli sur soi, ont été forcés
de communiquer, dont on peut tirer l'hypothèse que
l'humanité est présentement conduite dans la
phase ultime de son histoire politique, où la planète,
après avoir été constituée en
transpolitie ce pourrait être la définition
conceptuelle de la mondialisation, s'apprête à
se transformer en politie, supprimant par le fait même
la guerre. Contrairement à l'opinion la plus tenace
et la plus répandue, la guerre n'est pas un propre
de la nature humaine, c'est un produit culturel et historique,
qui a sa date de naissance néolithique et pourrait
disparaître dans la modernité.
La directionnalité politique de l'histoire universelle
doit être préférée aux directionnalités
technique, économique, démographique, religieuse
ou autres, en raison de la centralité du politique
dans les affaires humaines, mais aussi parce que, le politique
reposant sur le pouvoir et la guerre, il est animé
d'un dynamisme endogène qui, d'une part, permet de
faire l'économie de forces ou de vertus
mystérieuses, et, d'autre part, ne rencontre jamais
aucun seuil, dont le franchissement ne pourrait être
expliqué de l'intérieur du politique. Par exemple,
une fois construite une typologie des régimes politiques,
il est toujours possible de concevoir les transformations
des types les uns dans les autres et de préciser les
conditions à réunir pour quelles puissent
s'effectuer. Aucune autre hypothèse ne propose les
mêmes avantages. Qui plus est, ceux-ci ne sont pas payés
par l'élimination de l'unicité. À chaque
moment du mouvement général, l'histoire a quelque
chose d'irréductiblement unique. Au Paléolithique
et pendant plusieurs dizaines de millénaires, l'humanité
s'est retrouvée distribuée en une myriade dethnies
minuscules, réunissant quelques centaines d'individus,
et éphémères, avec une durée de
vie de quelques siècles au plus. Or, sur un modèle
à peu près uniforme, chaque ethnie était
unique dans sa singularité. Chacune avait sa culture,
sa langue, ses mythes, sa mémoire collective, son histoire.
À l'étape suivante, l'unicité se retrouve
dans la singularité tout aussi profonde de chaque grande
civilisation. Chacune propose son mode spécifique d'humanisation,
à la fois complète et particulière. Le
caractère unique du mouvement de coalescence politique
est révélé, plus subtilement, par le
fait que, s'il est toujours facile de prédire qu'une
transpolitie finira en politie créée par la
conquête et la guerre, il n'est jamais possible de prévoir
qui sera l'unificateur. Un concours unique de circonstances,
presque toujours mal documentées, explique rétrospectivement,
une fois lessai transformé, pourquoi Qin l'a
emporté en Chine, Magadha en Inde, les Perses en Asie
Antérieure, Rome en Méditerranée, Quito
dans les Andes... et personne en Europe ! Quant à l'unification
politique ultime promise au stade moderne, ou bien elle échouera
par des péripéties imprévisibles, ou
bien elle réussira par des voies inattendues : dans
tous les cas, une histoire unique finira par s'inscrire dans
la réalité et donnera lieu aux historiens de
mettre en oeuvre leur ingéniosité et leur imagination.
Histoire est le deuxième terme à
considérer. Pour pouvoir être qualifiée
d'histoire, une séquence d'événements
ne doit pas seulement se dérouler dans le temps, ce
qui est soit tautologique soit faux, si l'on soutient, comme
il est licite de le faire, que la séquence crée
le temps, mais elle doit encore être marquée
par la contingence, au sens où elle aurait pu se dérouler
autrement ou pas du tout et avoir été constituée
d'événements différents ou autrement
configurés. Une histoire ne peut pas être le
développement nécessaire d'un programme inaltérable,
car l'espèce humaine n'est pas programmée. Il
est très remarquable que l'histoire du règne
vivant se conforme de plus en plus aux exigences de contingence
et d'imprévisibilité et que même le règne
physique reçoit une histoire non déterministe
dans les derniers développements des théories.
Jinclinerais volontiers à rattacher ces réalités
et ces constats à une proposition métaphysique
ultime, à savoir que les réalités dont
le réel se compose, sont ontologiquement contingentes,
ce qui implique logiquement la réalité d'un
absolu, dont plusieurs versions sont plausibles et indécidables.
La difficulté, en ce qui concerne le règne humain,
naît de la quasi-impossibilité de respecter les
exigences de contingence et d'imprévisibilité
à mesure que l'histoire reconstruite gagne en universalité.
En effet, l'universel humain n'a pas d'histoire, sinon biologique.
L'espèce apparaît sur l'arbre du vivant équipée
de toutes les dotations indispensables à la réussite
de l'humanisation : les dotations nont pas d'histoire,
seules en ont une les mises en oeuvre des dotations. Il en
résulte que, plus une histoire devient universelle,
plus elle s'applique à l'humanité en tant qu'espèce
et moins elle doit retenir les caractères d'une histoire
et, par conséquent, plus elle doit revêtir les
caractères d'un système déterministe.
C'est précisément pourquoi une histoire universelle
évite difficilement de verser dans le roman, le mythe
ou l'idéologie.
La nature des choses et la réalité des faits
proposent une issue presque miraculeuse hors du dilemme. Si
l'on accepte la distribution de l'aventure humaine en trois
stades hétérogènes, on doit admettre
la réalité corollaire de deux seuils successifs,
en l'occurrence entre le Paléolithique et le Néolithique,
puis entre le Néolithique et la Modernité. Or,
non seulement il est impossible de démontrer la nécessité
du franchissement des seuils, mais tout indique aussi qu'il
a été contingent. Sur le premier point, rien,
dans la situation des chasseurs-cueilleurs paléolithiques,
ne pouvait connaître des développements, ni économiques,
ni démographiques, ni politiques, ni religieux, ni
même morphologiques, qui auraient posé des problèmes
insolubles dans le cadre paléolithique. Il n'est pas
permis non plus de plaider que, la situation néolithique
étant décidément très avantageuse,
le seuil a pu être franchi quelque part à la
suite dune percée locale et la divine surprise
a conquis aussitôt l'humanité tout entière.
Le plaidoyer tombe à plat doublement : aucune
percée décisive nest repérable
dans aucun domaine, d'une part, et le bilan néolithique
est désavantageux à tous égards pour
au moins les quatre cinquièmes de la population, d'autre
part. En ce qui concerne le second seuil, s'il n'est pas impossible
de repérer dans les mondes néolithiques des
esquisses plus ou moins caractérisées des cinq
émergences qui définissent la modernité,
nulle part ces développements isolés ne sont
conduits à leur terme ni ne deviennent les fondations
de constructions culturelles ; quant à l'émergence
simultanée et interdépendante des cinq phénomènes,
elle n'apparaît qu'en Europe à partir des XIVe
et XVe siècles.
Sur le second point, concernant la contingence effective du
franchissement des seuils, j'ai soutenu, pour le premier,
la thèse de la contingence la plus extrême concevable,
à savoir la fin de la dernière glaciation, il
y a dix à douze mille ans. Elle a peu à peu
modifié les milieux et suggéré des adaptations,
dont les développements et les cumulations ont peu
à peu créé des avantages virtuels, susceptibles
d'être saisis par des acteurs placés en position
stratégique. Il n'y a eu de percée sur aucun
point, mais des changements incrémentaux et des modifications
progressives, à la fois chaotiques et orientés
par des attracteurs, c'est-à-dire par des aboutissements
logiques et par des acteurs intéressés. Ces
attracteurs, aboutissements et acteurs ont été
avant tout politiques, et ce sont les développements
politiques qui ont entraîné, sur une dizaine
de millénaires, des développements économiques,
cognitifs, morphologiques, religieux, techniques en cascade
et en interaction, jusqu'à bouleverser de fond en comble
la condition humaine.
Je propose de rapporter le franchissement du second seuil
à une contingence proprement humaine et historique,
à savoir que la néolithisation européenne
a pris un cours aberrant dès les origines et la
conservé de millénaire en millénaire,
jusqu'à l'émergence, au tournant des XIVe et
XVe siècle à nouveau, d'une solution politique
et transpolitique inédite : non pas un empire
mais un concert des nations, non pas un espace de guerres
sauvages ni de paix civile mais une quasi- politie oligopolaire,
propice à la production abondante dun droit international
et d'institutions transpolitiques, comme l'Eglise et la République
des Lettres, mais poussant aussi à la définition
de régimes politiques caractérisés par
une circonscription de plus en plus fine du public et du privé
ou de l'Etat et de la Société Civile. C'est
dans ce cadre original que sont apparues, se sont développées
et ont produit toutes leurs conséquences les cinq émergences
signalées, jusqu'à subvertir à nouveau
et intégralement la condition humaine en ce moment
même. Des cinq émergences, je tiens la démocratisation
pour la plus décisive au titre de condition fondamentale
de possibilité ; la différenciation des
ordres pour la plus marquante par les empreintes qu'elle imprime
à tous les départements de la condition culturelle ;
l'individuation pour celle qui porte le plus profondément
et le plus gravement sur la condition humaine ; la science
pour la plus énigmatique, la plus contingente et la
plus bouleversante de l'aventure humaine ; et le développement
économique pour une conséquence secondaire et
probablement transitoire des quatre autres.
Il reste une dernière aporie, que j'aimerais pouvoir
esquiver, tant elle est difficile et compliquée à
résoudre. 'Universel doit être pris
au sens d'un caractère qui convient à l'espèce
en tant que telle et non pas au sens d'un trait étendu
à toute la population humaine saisie en un moment défini.
Il pourrait, par exemple, se faire que tous les humains finissent
par parler la même langue, mettons le swahili. Le swahili
serait la langue commune, mais il ne serait pas universel
au sens où le langage lest, car le langage est
inscrit dans la nature humaine et dans son support génétique,
alors que le swahili ni aucune langue ne le sont. Une histoire
universelle ne mérite ce qualificatif que si elle s'applique
à l'espèce en tant que telle et à tous
ses représentants passés, présents et
futurs, car une espèce du vivant se réalise
dans les individus qui la composent. Mais, derechef, l'universel
humain n'a pas d'histoire et encore moins une histoire unique !
L'aporie est la plus sérieuse de toutes et celle qui
résiste le mieux à tous les assauts. Elle exige,
pour être surmontée, un travail de création
conceptuelle, que je ne suis pas sûr de bien maîtriser
déjà. Je me contenterai d'en indiquer la ligne
directrice.
Elle prend appui sur le concept de civilisation,
défini comme un mode subuniversel d'humanisation droite
ou, ce qui revient au même, comme le mode le moins particulier
possible, sans verser dans luniversel, capable de poursuivre
convenablement les fins de l'homme. De là, il ne fait
pas difficulté de poser que la nature humaine est la
matrice de toutes les civilisations possibles, puisque celles-ci
sont les actualisations historiques des virtualités
inscrites dans la nature humaine. La solution de l'aporie
consisterait à postuler que, entre la matrice humaine
universelle et les civilisations subuniverselles, on peut
définir et repérer des matrices culturelles,
qui soient à la fois humaines naturelles et particulières
culturelles. Ces matrices culturelles seraient les stades
de l'histoire universelle. Si l'hypothèse pouvait être
consolidée et validée, on pourrait expliquer
que la même humanité ait pu, jusqu'ici, extraire
de ses virtualités trois matrices culturelles radicalement
différentes et que chaque matrice, simultanément,
soit partagée par l'humanité entière
au stade considéré et donne lieu aux actualisations
culturelles les plus diverses. La validation de l'hypothèse
aurait les répercussions les plus profondes sur linterprétation
de la modernité, car, en la définissant comme
une matrice de possibles culturels et en considérant
qu'elle a tout juste et à peine émergé
dans la réalité, la vérité devrait
s'imposer, au moins au titre d'hypothèse vraisemblable,
que nous sommes aujourd'hui au tout début de l'exploration
d'un monde culturel d'une richesse et d'une diversité
bien supérieures à celles de la matrice néolithique
comparée à la matrice paléolithique.
Notre perception de cette réalité et de cette
vérité devrait être complètement
brouillée par le fait que, aujourd'hui, nous percevons
à peu près exclusivement la décomposition
et l'évacuation des héritages culturels de la
matrice néolithique, faute de pouvoir repérer
déjà et encore moins imaginer les inventions
culturelles de la matrice moderne.
Somme toute, il ne fait guère de doute, Monsieur le
Président, quil soit presque impossible de créer
une histoire universelle, à la fois congrue dans sa
conception et juste dans son exécution. Il faut effectivement
avoir perdu le sens, pour oser en entreprendre le projet.
À vrai dire, je n'en vois qu'une justification raisonnable,
en dehors des satisfactions que l'on peut trouver dans des
efforts consacrés à l'impossible : donner,
en échouant, l'occasion à d'autres plus heureusement
dotés déchouer moins, voire de réussir
mieux.
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