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M. Bernard Bourgeois
LA FIN DE L'HISTOIRE
séance du lundi 12 décembre 2005
La fin de lhistoire est devenue lobjet dune
question non seulement philosophique, mais plus largement
politico-culturelle, lorsque, il y a une quinzaine dannées,
lantagonisme de lEst et de lOuest, dans
lequel on voyait le moteur des vicissitudes historiques, sest
arrêté dans leffondrement du protagoniste
oriental. Alors que cest à lEst que lon
avait affirmé pendant des décennies réaliser
la fin déjà chantante de lhistoire, la
proclamation que cette histoire était finie se fit
soudainement occidentale. Et ce fut cest tout
un symbole dans le propos dun Extrême-oriental
venu boucler dans lOuest absolu de lAmérique
limmense parcours de laventure humaine du levant
au couchant. Ce propos surprit, choqua, fit rire : lhistoire
nenseigne-t-elle pas quelle est toujours nouvelle,
comme la nécessité ou la liberté, peu
importe, qui sexprime en elle ? Francis Fukuyama,
lui, nest pas vraiment nouveau, il nest pas, tant
sen faut, linventeur du thème, mais son
intervention contribua à faire accéder ce thème
au statut dune question devenue manifeste et publique,
tandis que, auparavant, il nexistait encore guère
comme question à lOuest, et, à lEst,
ne faisait plus question dans sa solution dogmatiquement imposée.
Notre Académie consacre aujourdhui une telle
question, question à laquelle, Monsieur le Président,
vous mavez commis, mais aussi mis, car elle est totale,
donc difficile, et la réponse, brève, ne peut
être que médiocre.
Quelle vérité peut-on accorder au jugement :
« Cest la fin de lhistoire » ?
Et dabord, pour le moins, à quelles conditions
peut-on juger ainsi sans se contredire et déraisonner ?
Commençons par observer que laffirmation de la
fin de lhistoire, exhaustivement déployée,
est double : elle pose dabord que lhistoire
est, par essence, finie, ensuite que sa fin existe maintenant.
Jexaminerai donc à quelles conditions, internes
à la pensée, ont un sens, dabord, le jugement
dessence : « lhistoire a une fin »,
puis le jugement dexistence : « la fin
de lhistoire, cest aujourdhui ».
Mais le jugement dexistence, quelque consistant quil
soit en lui-même, requiert sa confrontation avec laujourdhui
réel, et, si inépuisable et brouillé
que soit celui-ci, je me risquerai, enfin, à découvrir
en lui une raison de confirmer, au moins comme sensée,
laffirmation de lachèvement de lhistoire.
*
* *
Qui peut bien prononcer dans le registre du raisonnable,
sinon du vrai, la clôture de lhistoire ?
Qui peut énoncer ce performatif des performatifs, aussi
bien dire ultime que faire ultime, quest la déclaration :
« Lhistoire est finie » ou
cest le lieu de dramatiser : « La pièce
est jouée » ? Les acteurs, les spectateurs
ou lauteur de la pièce, de la grande, de la folle
journée de lhistoire ? Ceux qui lont
faite ou fait faire par les peuples ne veulent pas et ne peuvent
pas dire lhistoire achevée. Ils ne le veulent
pas : ils se sont bien plutôt pris pour des inaugurateurs
que pour des finisseurs, tels les révolutionnaires
français croyant procéder à la seconde
« Genèse » du monde, sa genèse
humaine, juste, vraie. Ils ne le peuvent pas, ni en droit
ni en fait. Dune part, même lorsque, tels Alexandre,
César, Napoléon, ils se sont donné comme
champ daction le monde, leur action nécessairement
déterminée, donc limitée, en tant que
réelle, et leur passion rien ne se fait de grand
sans passion, cest-à-dire sans pâtir
de ce fait limitante, leur interdisaient lune et lautre
toute clôture générale de lhistoire.
Dautre part, enfin, arrachés prématurément
par la mort ou léchec à leur uvre,
ils nont pas davantage eu la possibilité que
lautorisation de déclarer cette uvre finie
et, avec elle, lhistoire.
Quant aux spectateurs, eux-mêmes historiques, en cela
plus ou moins acteurs, de lhistoire, notamment ses historiens
et ses autres penseurs, ils semblent pouvoir tout au plus
dire immédiatement et absolument quelle finit,
quelle est en train de finir ce quelle
est dailleurs depuis le commencement et qui, donc, ne
veut pas dire grand chose , mais non pas quelle
est finie. Car ce verdict, variante collective de lintenable
jugement « je suis mort », ne pourrait
pas ne pas être pour lui-même, par limportance
de son contenu, un acte, un nouvel acte démentant ce
quil dit clos, et un acte désireux de se prolonger
en cet heureux effet de lui-même consistant en ce que
cest profitable aux survivants que de savoir quils
sont morts, plutôt que de sévertuer comiquement
à vivre encore. Aussi bien, les penseurs raisonnables
de la fin de lhistoire ont-ils saisi cette fin comme
ayant une durée, comme aussi et encore à venir,
et comme permettant ainsi aux hommes de se préparer
une meilleure fin. Or, lannonce de cette fin qui dure,
que son existence prolongée ne peut faire percevoir
comme une durée finie, ne sassure telle
que dans et par la pensée de lhistoire
comme étant par essence finie, et, par conséquent,
totalisable par-delà les faits ou en deçà
deux, en un sens exhaustif delle-même.
Quant à ce sens total, comme tel non perceptible, car
toute perception, toute expérience est particulière,
et donc partielle, il ne peut avoir son site que dans lêtre
lui-même totalisant dun esprit universel. Je ne
suis sûr que lhistoire est totalisable que si
je la pense comme déjà en soi totalisée
dans un esprit universel pleinement présent à
lui-même dans la pensée quil a delle.
Je ne puis dès lors dire que lhistoire est finie
quen logeant ce jugement dans lauteur de la pièce,
qui seul me rend un spectateur-acteur véridique de
celle-ci.
Que doit être un tel esprit ? Il ne saurait être
lesprit humain générique ou universel,
lHumanité ou le Grand Etre cher à Auguste
Comte, car cet Etre est sans cesse porté au-delà
de lui-même en son immanence toujours créatrice
à une histoire encore en marche. Il ne peut être
pensé que comme lesprit transcendant, méta-historique,
dun Dieu qui, cependant, se fait histoire, fixant le
centre de celle-ci au point de lIncarnation et bouclant
le cercle de sa révélation du Jugement premier
déclarant bonne la nature créée au Jugement
dernier sauvant le cours spirituel de lhistoire. La
théologie chrétienne a bien été
le lieu de laffirmation conjointe originelle dune
histoire universelle et dune fin de lhistoire.
Philippe Ariès, superbe historien tout autant historien
de lhistoire et philosophe de lhistoire dans son
si beau Recueil Le temps de lhistoire, découvre
précisément lhistoire, lhistoire
universelle véritablement telle, cest-à-dire
unifiante et donc au moins en soi philosophante, et la philosophie
de la fin de lhistoire, toutes trois originellement
unies, dans leur germe théologique, chez lauteur
chrétien de la Cité de Dieu. De la double
identité : histoire et histoire universelle, histoire
universelle et histoire finie, je ne retiendrai assurément
ici que le second moment, car il serait incongru de ma part
de sembler toucher au si ferme commencement bâti, pour
cette série de conférences, par Jean Baechler,
quant au rapport entre histoire universelle et histoire. Cest
de la naissance solidaire de la conscience agissante de lhistoire
universelle concrètement pensée comme histoire
totale, et de la pensée de la fin de lhistoire,
que je voudrais dégager lhéritage pour
la pensée accomplie, à savoir philosophique,
de cette fin.
Voici lacquis augustinien, qui me paraît quadruple.
Premièrement : la fraternité universelle
enveloppée dans la paternité universelle du
Dieu chrétien universalise ou unifie spatio-temporellement
lhistoire par-delà les histoires segmentaires,
même soumises aux enchaînements causaux, de lantiquité.
Deuxièmement : cette histoire une ou universelle
se déploie dans une réalisation téléologique,
finalisée, en cela sensée, delle-même,
vers une fin-but dernière. Troisièmement :
une telle eschatologie fait également se clore cette
réalisation dans une fin-terme totalisant effectivement
lhistoire, parce que la vie éternelle réconciliée
avec soi, identique à soi, ferme sa différenciation
de soi temporelle en une totalité comme telle finie ;
le français latinisant, pour une fois plus spéculatif
que lallemand, identifie ici dans une heureuse ambiguïté
le but et le terme dans le même mot « fin ».
Quatrièmement : la fin-but se réalisant,
suivant le langage humain, après la fin-terme de lhistoire,
est par là elle-même insérée, en
son existence, dans une relation au moins quasi historique,
et cette imprégnation historisante se confirme en ce
que son contenu éternel apparaît comme étant
lui-même une histoire, certes purement spirituelle,
en quelque sorte supra-historique ou éternelle. Cest
ainsi que Saint Augustin fait déboucher le septième
et dernier jour de la grande semaine de lhistoire, jour
en repos du Jugement ou de lArrêt divin, à
travers un passage qui nen est plus un, car ce septième
jour « na pas de soir », dans
un huitième jour, celui de la béatitude de lâme
retrouvant son corps ressuscité, huitième jour
qui, comme un jour, poursuit lhistoire, mais comme jour
huitième, jour daprès la semaine historique
des sept jours, comme « jour éternel »,
nest plus lhistoire, elle, en tant que proprement
histoire, bien finie. La fin de lhistoire est réelle,
elle clôt réellement lhistoire, mais en
souvrant, « fin sans fin », dit
Augustin, à et, mieux, en la vie éternelle qui,
pour un être fini, est bien encore un devenir, une « histoire »
transfigurée, infiniment post-historique. Cette fin
paradoxale, tout comme la totalité, la finalité
et lunité ou universalité de lhistoire,
seront lobjet de la laïcisation rationnelle opérée
par toutes les philosophies de lhistoire.
La rationalisation philosophique de laffirmation augustinienne
reprise, dailleurs, entre autres, religieusement,
par labbé de Flore de la fin sans fin
de lhistoire, où se récapitule tout lacquis
de la première théologie de lhistoire,
va libérer lidée de cette fin, quant à
son statut, de son lien initial à lidée
dune fin, dune part, naturelle (infra-historique),
et, dautre part, surnaturelle (supra-historique), du
monde lui-même ou du temps mondain lui-même. Et,
par conséquent, cette même rationalisation va
rapporter le contenu dune telle fin de lhistoire,
à savoir la totalisation finalisée proprement
historique, à la seule action immanente de lhumanité,
celle-ci étant prise en son essence empiriquement manifestée
et philosophiquement exprimable, donc raisonnable ou rationnelle.
Or et cest là limportant pour notre
thème la reconquête philosophique de laffirmation
théologico-religieuse de la fin de lhistoire
se clôt dans une novation capitale de sa reprise.
Elle aboutit en effet à la réunion, par la raison,
de lhistoire dite avoir une fin et dun
tel dire présent. Car un tel dire présent
ne peut, chez et pour le philosophe qui le tient, se justifier
lui-même quen disant que la fin de lhistoire
est elle-même déjà présente.
Laffirmation présente de la fin présente
de lhistoire se prépare, certes, comme tout ce
qui est moderne, chez Kant, mais celui-ci ne dit pas cette
fin telle objectivement, en sa réalité proprement
historique. Hegel seul ose la dire telle et il le fait, à
mes yeux, nettement, la brièveté de son affirmation
explicite se comprenant parfaitement puisque cest le
discours hégélien tout entier qui se totalise
sans contradiction, avec nécessité, en cette
affirmation et qui la rend nécessaire. Laffirmation
sera reprise, de façon répétitive, mais
oscillante, problématique, voire contradictoire, chez
Marx, qui la loge, en effet, dans le contexte dune conception
anti-finaliste de lhistoire. Cest donc, en vérité,
au thème hégélien, en lui-même
consistant dans ce quil a de révolutionnaire,
de la fin de lhistoire comme fin actuelle, que la première
réflexion vient de nous conduire. La question devient
ainsi celle-ci : comment penser de façon raisonnable,
à travers Hegel, la proposition que la fin de lhistoire,
cest aujourdhui ?
*
* *
Hégélianisons donc un instant. Dabord
en compagnie des deux hégéliens qui ont remis
le thème à lordre du jour, aussi faux
hégéliens lun que lautre, si lun
deux est génial. Puis à lécoute
du vrai hégélien.
Kojève et Fukuyama qui se dit kojèvien
se proclament tous deux hégéliens :
leur affirmation que lhistoire, dans leur aujourdhui
respectif le milieu du siècle pour lun,
sa fin pour lautre , est achevée sappuie
en effet sur une considération rationnelle empruntée
à Hegel. Considération rationnelle :
on ne peut, en effet, passer du simple constat, comme tel
factuel, donc contingent, que le monde actuel est universellement
tel ou tel, au jugement quil lest définitivement,
que par un raisonnement démontrant quil est identique
à ce qui est dabord démontré comme
essentiel et, donc, une fois réalisé, définitif,
chez lhomme. Considération rationnelle hégélianisante :
Kojève et Fukuyama absolutisent comme essence de lhomme
la manifestation anthropologique, dite anthropogène,
de la grande équation théo-ontologique hégélienne
de la substance et de la subjectivité, de lEtre
universel et du Soi singulier, qui constitue la vie absolue.
Une telle manifestation anthropologique de labsolu est
la reconnaissance humaine universelle de la singularité
individuelle : chaque Soi reconnaît le Tout (des
autres) qui le reconnaît, cela dans la parfaite satisfaction.
Cest le désir, spiritualisant, de cette reconnaissance,
qui meut une histoire au contraire arrêtée quand
il est comblé. Voilà ce que leur aujourdhui
réalise aussi bien pour Fukuyama que pour Kojève,
un aujourdhui quils ne caractérisent cependant
pas de la même façon comme fin actuelle sans
fin de lhistoire.
Pour Kojève, laujourdhui est, en son être
véritable sous-jacent à ses apparences, la fixation
définitive de lhistoire à lEtat
homogène issu de légalisation révolutionnaire
universel visé dans lempire napoléonien.
Cet Etat de la reconnaissance universelle des individus est
celui que lactualité aussi bien capitaliste que
socialiste ne fait que déployer, lEtat capitaliste
étant un Etat socialiste qui signore, pour le
génial mais falsificateur historien de la pensée
qui se plaît à trouver déjà Marx
en Hegel ; Kojève eût sans doute mal compris
quon lui imputât à crime un espionnage
au profit de lURSS : espionner le même au
profit de lui-même ne saurait guère être
quun jeu ! Et il est vrai que, la politique en
soi réconciliée une fois pour toutes nayant
plus denjeu ni dintérêt réel
sa gestion nécessaire nétant que
stimulation ludique , le temps sans fin ouvert par la
fin de lhistoire ne peut être rempli que par un
esthétisme en quête de nouveautés formelles,
tel le snobisme à la japonaise qui séduit Kojève.
Mais il faut bien dire, contre celui-ci, quun tel sans-fin
ludique, sans activité ou négativité
réelle, contredit trop lessence active ou négatrice
dabord attribuée à lhomme pour pouvoir
le satisfaire vraiment, et aussi, qui plus est, que cette
pensée kojèvienne ainsi en elle-même contradictoire
suppose un aujourdhui politique dont la réconciliation
prétendue définitive a été renversée,
en 1989, par laujourdhui réel occidentalisant
bien plutôt lOrient. Le sérieux Fukuyama,
point trop snob, pouvait entrer en scène.
Sil ne semble pas avoir beaucoup lu Hegel, il le distingue
au moins de Marx. Mais laujourdhui définitif,
dont, fort éloigné de la virtuosité spéculative
de Kojève et plus immédiatement rivé
à lexistence empirique du monde actuel, il brosse
le tableau dans La fin de lhistoire et le dernier
homme, est en vérité bien peu hégélien.
Car il est celui de la réalisation générale
en cours, absolument satisfaisante, de la démocratie
libérale dynamisée socialement, dabord
par la rationalité scientifico-technique, contre le
nationalisme où se dévoierait naturellement
le politique. Et Fukuyama, au fond peu fukuyamien, se montre,
en la limitation du socle rationnel philosophique de son affirmation
de la fin de lhistoire, lui-même sensible au constat
inévitable de la précarité empirique
du contenu de sa thèse. Dune telle précarité,
dabord objective en tant que discordance repérable
entre le monde réel et ce quon dit quil
est, Emmanuel Le Roy Ladurie a fait lanalyse dans sa
passionnante conférence, précisément
sur « La fin de lhistoire », au
Colloque « Le monde qui va naître ».
Cette précarité objective, Fukuyama lavouait,
tout comme la précarité subjective dune
telle fin de lhistoire durant dans lennui et linsatisfaction,
quil ressentait lui-même au point dannuler
tout son ouvrage dans les ultimes lignes de celui-ci, en se
demandant si lhumanité déçue nallait
pas repartir pour un nouveau voyage historique. Laissons
donc cette pensée de la fin de lhistoire qui,
tout comme celle de Kojève, est désavouée
et par elle-même et par son aujourdhui réel,
et interrogeons la pensée invoquée par toutes
deux et qui les a désavouées par avance, celle
du vrai hégélien, celle de Hegel lui-même.
Laffirmation par Hegel de la fin actuelle de lhistoire
fait corps, en sy fondant, avec tout son discours de
théologie concrète chrétienne conceptualisée
Hegel est, si jose dire, un hégélien
de droite, mais quelle droite ! , et non pas seulement
avec tel moment anthropologique de ce discours, un discours
dont la systématicité na dailleurs
guère été ébranlée jusquà
présent. Cette affirmation condense en elle les points
capitaux prochains suivants du discours hégélien :
- Lhistoire, et donc sa fin, est essentiellement
politico-étatique.
- Elle saccomplit dans la figure définitive
dont voici les composants : lien rationnel dabord
du religieux et du socio-étatique ; puis
ce qui est remarquablement manqué chez Kojève
et Fukuyama de lEtat et de la société :
la force du premier autorisant un dynamisme socio-économique
dont le libéralisme foncier se soucie néanmoins
de la nécessaire solidarité, civisme personnalisant
confirmé moyennant des institutions qui limitent
la nécessaire techno-bureaucratie par lautorité
du pouvoir princier, expression monarchique du présidentiel,
et la participation auto-gestionnaire des collectivités
locales ; souveraineté des Etats-nations dans
le cadre du droit international et du cosmopolitico-humanitaire.
- LEtat, cet universel réel, peut seul assurer
par sa puissance exemplaire lexistence épanouie,
et dans la pensée et dans la réalité,
des autres modes de luniversalisation de lesprit.
Cest par lEtat que quoi que ce soit peut se
faire en lui, même sans lui, voire contre lui, lacte
suprême du « divin terrestre »
quil est consistant, pour lui aussi, à savoir
se sacrifier, moins pathétiquement dit : à
savoir se limiter, au plus loin de tout étatisme
révélateur de faiblesse. Aussi bien, lEtat
rationnel hégélien fait-il que peuvent se
déployer, se faire, en lui une vie infra-étatique,
de léconomie à la culture, et une vie
supra-étatique, de la culture à la religion
et à la philosophie.
Enfin, et je my attarde un peu plus car cest
explicitement notre thème,
- la fin actuelle de lhistoire universelle est celle
de lhistoire de luniversel, et essentiellement,
de linvention millénaire et laborieuse des
structures universelles vraies de lexistence politique
ou de ce que Hegel appelle le droit en général,
des structures quil ny a plus, si jose
dire, une fois quelles ont été découvertes,
quà réaliser partout, ce qui se fera
tôt ou tard. La tâche essentielle historique
de la conquête spirituelle de lesprit par lui-même
est finie : aucune détermination fondamentale
et nouvelle vraie de lesprit socio-économico-juridico-politique
ne peut plus venir au jour. Certes, la réalisation
empirique particulière, ici et là, de lacquis
de lhistoire politique universelle se poursuit à
travers des conflits toujours possibles entre les Etats
nationaux, même en soi les plus hégéliens,
dans des vicissitudes qui requièrent toujours lintérêt,
lagir et lart politique de tous les individus,
mais lessentiel, dans ce domaine, est désormais
atteint. Lintérêt absolu de lesprit
est dorénavant ailleurs, là où le savoir
des structures non objectivables, mais prises en leur caractère
essentiellement subjectif de représentations (religieuses)
ou de concepts (philosophiques), même absolument déterminés,
de lesprit absolu, ne peut être atteint que
par un acte spirituel constamment à reprendre et
à réinventer en son exercice fini. Le temps
daprès la fin de lhistoire est ainsi
animé, loin de lesthétisme kojèvien
et de lennui fukuyamien, par lintérêt
désormais subordonné mais nécessaire
de la gestion du politique et lintérêt
fondamental alors objectivement libéré de
la vie absolue de lesprit. tel est laujourdhui
de Hegel. Est-il le nôtre ?
*
* *
Il pourrait dautant plus lêtre, être
déjà notre temps, quil est en avance sur
son propre temps, raison pour laquelle, à juste titre,
le jeune Marx critiquait lEtat pour lui, à tort,
seulement bourgeois, dans son idéalisation hégélienne,
et non pas dans sa réalité encore inaccomplie.
Et un tel aujourdhui pourrait même être
affirmé de nos jours avec encore plus de force comme
étant le vrai, puisque son heureux destin la
fait se vérifier dans sa victoire sur la longue et
opiniâtre parenthèse de sa négation marxiste.
Son affirmation comme fin actuelle de lhistoire se fortifierait
de ce que, malgré laccélération
intensifiée du devenir par exemple scientifico-technique,
son contenu politique fondamental serait resté le même
en près de deux siècles. Laujourdhui
de Hegel pourrait donc bien être le nôtre. Mais,
enfin, lest-il ?
Cest à chacun den juger, en confrontant
avec notre présent réel lesquisse infiniment
trop schématique que jai proposée, il
y a un instant, de lEtat rationnel hégélien.
Je crois, quant à moi, pouvoir répondre :
oui. Et en ajoutant même que notre monde, qui semble
bien hégélianiser sans le savoir, est encore
souvent en deçà de ce qui peut alors, par exemple,
en ce qui concerne larticulation de léconomico-socio-culturel
et du politique, apparaître comme un objectif encore
pour nous. Par nombre de côtés, le hégélianisme
semble ainsi pouvoir éclairer de façon féconde
notre époque sur elle-même. Et cela ne vaut pas
seulement pour ce qui est des déterminations objectives
de la vie socio-politique, mais lesprit du temps paraît
bien, souvent, dans les nations les plus avancées,
sêtre détaché, dans ses préoccupations
majeures, de la chose politique, oubliant seulement que ce
détachement spirituel suppose lengagement maintenu
de tous en vue dassurer la subsistance de la condition
réelle de toute vie supra-politique. Il y a, certes,
les grands défis représentés, pour le
hégélianisme, par lentreprise de construction
dune Europe politique, et par la nécessité
de maîtriser politiquement la négativité
de la mondialisation socio-économico-culturelle, mais
il ne mapparaît pas du tout sûr que sera
démenti par les faits, dans lun et lautre
cas, le rejet hégélien de toute intégration
des Etats-nations dans une structuration politique forte,
déjà continentale, et, a fortiori, mondiale.
Assurément, la gestion politique du devenir empirique,
comme tel changeant, du monde, peut rencontrer, dans le bouillonnement
surexcité de lépoque, des situations que
nul, il y a deux siècles, ne pouvait prophétiser,
et qui peuvent surprendre cette gestion au point de linciter
à modifier ses principes légués par une
histoire quon ne pourrait alors plus dire close. Ainsi,
de nos jours, le terrorisme qui se mondialise lui aussi fait
réagir à des événements qui ne
sont plus strictement tels, à savoir des condensations
originales de processus positifs, constructifs, mais des « coups »
trouant et affolant le devenir historique, suscitant par leur
négativisme des ripostes également négatives,
plus policières que proprement politiques. Un tel engagement
nihiliste, sorte de « naturation » bilatérale
de lhistoire (la « foudre islamiste »
et la « tempête du désert »
américaine) qui ne se veut pas seulement métaphorique,
ne saurait cependant égaler en ses effets la puissance
spirituelle des grandes causes positives, désormais
absentes, qui portaient la vie politique à lépoque
vraiment historique où elle créait ses structures
universelles essentielles. Bref, lacquis politique de
lhistoire ne me semble pas actuellement remis en cause
dans ses principes, cest-à-dire fondamentalement.
Et pourtant ! car laction politique se voit de
nos jours imposer un objectif non proprement politique, plus
précisément infra-politique, absolument nouveau
en sa dimension, quelle seule peut et doit prendre en
charge directement (à la différence, par exemple,
de sa responsabilité socio-économique), de telle
sorte que lhistoire comme histoire essentiellement politique
serait, semble-t-il, relancée dans lexigence
dune créativité retrouvée delle-même
et la renaissance dun intérêt majeur pour
elle-même. Cet objectif ne concerne plus le rapport
strictement historique direct des hommes les uns aux autres,
mais leur rapport primaire à la nature.
La politique, dabord (par son but) politique, de lhistoire
passée a pu se déployer sur la base dun
rapport assuré, ne faisant plus au fond vraiment problème,
à une nature certes résistante en sa passivité
générale, mais maîtrisable et possédable.
Or, lexploitation surtout industrielle de celle-ci a
fait surgir à notre époque la grave question
écologique, dont les écologistes ne me semblent
pas avoir pris toute la mesure. Sans parler dautres
dangers, nucléaire par exemple, lagir aveugle
et imprudent des hommes a suscité la menace de lépuisement
planétaire des ressources énergétiques
accessibles ainsi que de la dégradation de la bio-sphère,
et, à travers eux, dune nature rendue hostile ;
celle-ci pourrait dailleurs se montrer telle aussi en
déjouant les interventions humaines, appréhendées
par la bio-éthique, sur une espèce privée
des fins équilibres conditionnant son humanité.
Ces provocations peuvent accélérer le réveil,
hélas, à terme, naturellement nécessaire,
de la nature à sa violence native, dune puissance
tellement incommensurable avec toute la puissance artificielle
des hommes. Hegel, une dernière fois évoqué,
et qui rappelle que « la Ciel et la Terre passeront
» et dabord comme humainement vivables
, voit dans la Terre le vivant élémentaire,
fruste et en cela redoutable, simplement endormi, mais dont
la veille météorologique de surface peut elle-même
déjà se déchaîner ; la « grande
chimie de la nature » quest pour Hegel le
processus météorologique peut bien être
le destin de toute la chimie humaine. De la sorte, après
lhistoire métaphorique de la nature et de ses
catastrophes, puis celle-là apaisée
lhistoire proprement historique de lesprit surmontant
ses crises dans une nature rabaissée à être
son simple milieu, son simple théâtre, voici
donc peut-être venu et le dire nest pas
forcément verser dans la mythologie le temps
du retour offensif de la nature et de la géographie
au cur de cette histoire.
Leur retour, mais comme dun acteur de celle-ci, de son
acteur un jour à venir nécessairement principal,
et dont lintervention massive, imprévisible,
ne pourrait que gravement affecter la gestion politique maîtrisée
du monde selon le sens universel déposé en lui
par lhistoire. Il y aurait là, non plus la « naturation »
dont il était question tout à lheure
simple mimétisme historique tardif de la nature ,
mais un investissement de lhistoire par la nature originaire
se réveillant en elle. Cest pourquoi lEtat,
qui, tout en maintenant en sa force lacquis politique
structurel de lhistoire et en intensifiant, dans un
contexte désormais plus incertain, son rôle de
chevalier de la culture et de lesprit, peut et doit
se fixer comme objectif et intérêt prioritaire
réel le combat international pour la conservation la
plus longue des conditions élémentaires dune
vie humaine, un tel Etat est voué à un avenir
qui peut ne plus, voire : qui ne peut plus se développer
en sa pureté historico-politique. Lhistorique
peut être désormais à la merci du tellurique
et du cosmique, et cette seule pensée, dailleurs,
devenue hantise, change profondément sa gestion. Cest
bien une nouvelle ère du devenir humain que peut ouvrir
la fin actuelle de lhistoire et dont le cours ne pourra
ressembler à tout ce qua été jusquici
ce que lon a appelé lhistoire. Une ère
qui peut dès lors être dite post-historique,
comme il y a eu une ère préhistorique du devenir
de lhumanité. En ce sens, laffirmation
dune fin actuelle de lhistoire est possible sans
procéder de la méconnaissance de la nouveauté
peut-être, sans doute, radicale du temps dans lequel
nous entrons aujourdhui.
*
* *
Une phrase, comme il se doit : éthique, de conclusion.
Si les choses sont comme il vient dêtre supposé,
la fin-norme, pour le moins hyperbolique et régulatrice,
enveloppée par lactualité concrétisée
de la fin de lhistoire, doit consister, entre autres
tâches, à préparer dès maintenant
car labsoluité de la responsabilité
morale relativise toutes les considération de temps
à travers toutes les générations
à venir, la dernière génération,
sil en est une, des hommes, en larmant techniquement
comme spirituellement, à vivre le moins tragiquement
possible la vraie fin, la fin absolue de lhistoire,
historique et post-historique, celle où il ny
aurait ou y aura plus personne pour prononcer et ce
serait alors pourtant en toute connaissance de cause, et non
comme je lai fait, par nécessité, comiquement
le jugement : « Lhistoire est
finie ».
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