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M. Gabriel de Broglie
GUIZOT
séance du
lundi 10 janvier 2005
Cest une tache redoutable que dévoquer
un historien aussi complet et aussi considérable que
Guizot, devant la Compagnie la plus savante, qui a entendu
les éloges de Jules Simon à sa mort et de Pierre
Clarac au centenaire de sa mort en 1974, sans parler des hommages
qui lui ont été rendus à l'Académie
française et à l'Académie des Inscriptions
et belles-lettres dont il était également membre.
Comme il n'est pas concevable d'avoir relu récemment
tous les ouvrages historiques, ni de posséder le talent
de nos prédécesseurs, seuls le recul du temps
et les travaux récents m'aideront à tenter de
vous présenter une vue plus globale du personnage sous
l'angle de l'histoire. Mais auparavant, je commencerai par
rappeler que nous lui sommes tous redevables de la refondation
de notre Académie.
Nous savons tout sur les décisions qui ont, en 1795,
créé la deuxième classe de lInstitut,
en 1803 supprimé cette classe, en 1816 refusé
de la rétablir, et en 1832, Guizot étant ministre
de lInstruction Publique, créé lAcadémie
des Sciences morales et politiques. Nous en avons lu le détail
dans la présentation quen a faite Henri Amouroux
dans le livre Histoire des Cinq Académies, paru
en 1995, après Charles Lyon-Caen, Émile Mireaux,
le baron Seillière et Jules Simon.
Ce qui mérite peut-être un mot de commentaire,
cest lappellation de « Sciences morales
et politiques » et les variations au cours des
âges de la notion que recouvre cette dénomination.
Cest Condorcet, le premier sans doute, qui, dans son
discours de réception à lAcadémie
française en 1782, faisant en tant que mathématicien
léloge des sciences, pose, en pendant des sciences
physiques, les sciences morales, « presque nées
de nos jours, dont lobjet est lhomme même,
qui doivent suivre les mêmes méthodes que les
premières, acquérir une langue également
exacte et précise, atteindre au même degré
de certitude ».
Puis, en 1792, le chantier de la Révolution engagé,
le même Condorcet présentant devant lassemblée
législative un projet de décret sur lInstruction
publique, proclame : « Les Sciences morales
et politiques ne doivent pas être séparées,
et on n'a pas dû les confondre avec dautres ».
Mirabeau, lui, avait parlé des « Sciences
philosophiques » dans son premier projet de création
de lInstitut. Labbé Grégoire et
Daunou reprennent lappellation de Condorcet de 92 et,
la Convention renversée, le Directoire crée
la Deuxième Classe de lInstitut sous ce nom.
La notion de Sciences morales et politiques est donc directement
héritée de la philosophie des Lumières.
Après laccident de la Terreur, la politique sort
du domaine des passions et peut entrer dans lâge
scientifique. Différentes disciplines permettent de
fonder scientifiquement la marche de la société
et déviter les conflits : la psychologie
sociale, la législation, léconomie politique.
Ce sont des sciences, et même, pour mieux marquer lampleur
de la transformation, cest une science, que certains
désignent déjà comme « la
mathématique sociale ».
Le Premier Consul na pas exactement supprimé
les Sciences morales et politiques. Issu lui-même de
la philosophie des Lumières et membre de lInstitut,
il a, dans une réorganisation plus vaste, fait de 3
Classes, dont les Sciences morales, 4 Classes sans les Sciences
morales. Les membres de lancienne deuxième Classe
sont répartis entre les 4 nouvelles. Lobjectif
est bien clair : il sagit de disperser les Idéologues,
cest-à-dire un foyer dopposition à
son pouvoir personnel, quaniment Volney, La Révellière-Lépeaux,
labbé Grégoire, Dupont de Nemours, Garat.
Lopération politique est en même temps
une négation du concept même de sciences morales
et politiques.
Il faut noter que la Restauration na pas restauré
Pour les mêmes raisons : politiques dabord
il y a parmi les anciens membres de la deuxième
Classe des régicides et philosophiques ensuite
sous la monarchie restaurée, légitime,
il ny a pas une discipline regroupant les sciences morales
et politiques.
Ce nest précisément pas lavis des
libéraux et des Doctrinaires sous la Restauration.
En 1819, d'anciens membres de la deuxième classe tentent
de se réunir autour de Roederer. Guizot, crée
une société privée des Sciences morales
et politiques de 30 membres. On y trouve Royer-Collard, Victor
de Broglie, Destutt de Tracy, Gérando, Roederer, Lanjuinais,
Benjamin Constant, Volney.
Parvenu au pouvoir, Guizot propose à Louis-Philippe
en 1832 de rétablir lancienne Classe sous le
nom dAcadémie. Lappellation nest
pas changée, mais la notion nest plus la même.
Il sagit, je le cite, de "réunir des hommes
remarquables en différents domaines, la philosophie,
le droit public, lhistoire générale, léconomie,
qui resteraient sans liens entre eux", de créer
« une sociabilité intellectuelle et savante
sur laquelle le régime de Juillet puisse sappuyer »,
une « puissance morale librement alliée
au pouvoir », plus cyniquement, on a dit « une
réunion des notabilités du Juste milieu ».
Il est à peine question de sciences dans le projet
de 1832, mais de raison, de politique rationnelle si lon
veut, destinée à conjurer les menaces toujours
présentes de lautoritarisme, de la révolution
et du socialisme. Il nest plus question en tout cas
dune science de la société. Parmi
les sections, on en trouve une dadministration qui nest
pas une discipline scientifique. On ne trouve plus la géographie
qui pourtant en est une et, en économie politique,
la simple statistique a remplacé l'idéal de
la mathématique. Les enquêtes sociales apparaissent
comme les moyens daméliorer la conscience de
la société. La nouvelle Académie sy
lance avec conviction. Mais bientôt ces enquêtes
deviennent des armes aux mains des réformateurs utopistes,
ou simplement des médecins hygiénistes et suscitent
la méfiance des anciens doctrinaires. Léconomie
politique leur paraît moins périlleuse que la
statistique. Guizot, devenu chef du gouvernement, convainc
son Académie dy renoncer et daccorder plus
dimportance aux idées quaux chiffres. Louis-Philippe
avait d'ailleurs accueilli le projet de Guizot en en marquant
les limites : « Cette Académie, disait-il,
sera très utile pourvu quelle ne soit pas trop
pressée de se faire écouter et quailleurs
on ne fasse pas trop de bruit ». Lappellation
de « Sciences morales et politiques »
ne sera désormais plus mise en cause, ni par le Second
Empire, ni par la République. Mais le concept na-t-il
pas évolué ? Dans les années 1960,
on a avancé celui de Sciences humaines avec, souvent,
un présupposé matérialiste. Pour notre
Académie, une telle appellation ne correspondrait pas
à un élargissement de son champ de vision, mais
à un rétrécissement. Alors, des Sciences
morales de Condorcet aux Sciences humaines daujourdhui,
devons-nous nous interroger encore sur notre appellation et
sur le sens de cet « et » qui relie
les « Sciences morales et politiques ».
Est-il cumulatif ou alternatif ? Pas tout à fait
lun, pas tout à fait lautre. À mes
yeux, le sens cumulatif prédomine. Gardons-nous donc
de modifier une appellation consolidée par la tradition
et dont nous savons, nous, ce quelle recouvre :
un certain pragmatisme dans les méthodes, une très
grande ouverture desprit, et une haute ambition dans
les objectifs.
Toute la carrière de Guizot est marquée par
une tension entre lhistorien et le gouvernant. Je vais
tenter de donner un rapide portrait du personnage avant de
proposer ma réponse à la question : Peut-on
faire confiance à lhistorien ?
Guizot a occupé la scène pendant soixante-deux
années imprégnées dune histoire
dont il a tour à tour donné les leçons
et les exemples. Son portrait ne peut être que cinétique.
Il est successivement lhistorien avant le pouvoir, lhistorien
au pouvoir, lhistorien après le pouvoir.
De 1812 à 1830, sa fulgurante carrière de professeur
a donné les plus beaux moments de la chaire du grand
amphithéâtre de la Sorbonne où se succédaient
Guizot, Cousin et Villemain et que rappellent les fresques
du grand vestibule au premier étage, mais elle a été
interrompue à trois reprises par la politique.
En 1812, à 25 ans, avec une dispense dâge,
de formation germaniste et littéraire mais ne possédant
aucun diplôme, il entre presque fortuitement à
lUniversité par le sommet, en qualité
de premier titulaire de la Chaire dHistoire moderne.
Fontanes le choisit pour lutter contre lirréligion
et équilibrer linfluence des disciples des philosophes.
Il jouit déjà dune grande réputation
dans les cercles intellectuels, mais il na pas fait
détudes dhistoire, quil va apprendre
en même temps quil lenseignera. Ses adversaires
prétendront quil choisit, pour masquer ses lacunes,
le sujet le plus général qui soit : lhistoire
de la civilisation depuis la Chute de lEmpire romain
jusquà la période moderne. Dès
la leçon inaugurale, on assiste à la naissance
dune nouvelle école historique que l'on a appelé,
improprement, l'école philosophique, par opposition
à l'école narrative représentée
par Thiers et Miguet. On devrait dire école théoricienne,
fondant sur des sources nombreuses, nouvelles et contrôlées
une théorie de l'évolution sociale pour la période
considérée. En 1814, la Restauration larrache
à lUniversité et lui confie des fonctions
dans les ministères. En 1820, la chute de la Restauration
libérale le renvoie à lUniversité.
Son deuxième cours a pour sujet : lhistoire
du gouvernement représentatif en Europe. Il est très
politique et sert de prétexte à des attaques
contre le gouvernement. Son auteur est suspendu en 1822 et
se retrouve sans traitement, obligé de gagner sa vie
par des publications diverses. Cest lépoque
où il ouvre les chantiers qui occuperont toute sa vie :
Lhistoire de la civilisation en Europe, lhistoire
de France avec les Essais sur l'histoire de France
et la collection des Mémoires relatifs à
lhistoire de France, qui compte 30 volumes, et,
troisième chantier, Lhistoire de la Révolution
dAngleterre, elle aussi très politique à
lépoque puisquelle est destinée
à prôner la substitution dynastique qui délivrera
pacifiquement la France de la monarchie absolutiste de la
branche aînée. Il s'agit d'une histoire narrative
qui sappuie, elle aussi, sur létonnante
collection des Mémoires relatifs à la révolution
dAngleterre, 25 volumes, dont personne ne sait comment
Guizot, qui nest jamais allé en Angleterre, a
pu les réunir et les traduire avec une sûreté
qui fait aujourd'hui encore l'admiration des historiens anglais.
En 1828, Guizot est rétabli dans sa chaire et reprend
son cours sur l'histoire de la civilisation en Europe, et
l'année suivante en France. C'est alors un immense
succès. L'éloquence irrésistible, la
pensée ferme, l'érudition illimitée,
la force démonstrative transportent l'auditoire. Ce
n'est pas un cours d'histoire. Les auditeurs sont invités
à étudier les faits avant le cours. Mais c'est
un cours de philosophie à propos de l'histoire qui
explique les évolutions lentes des premiers siècles,
démontre la complexité des causes, replace l'homme
dans la société pour analyser la marche de l'humanité
dans cette période confuse, démonte le mécanisme
du progrès de la civilisation. A travers le mélange
des races, la révolution communale, la féodalité,
c'est une vieille France que l'antiquité et le classicisme
avaient fait oublier, qui réapparaît comme un
romantisme qui serait à la fois une renaissance.
Ces trois années d'enseignement marquent le sommet
de l'art, de la renommée de Guizot historien. Goethe
fait éloge de sa profondeur et de sa pénétration,
Tocqueville ne manque pas une leçon, Montalembert,
Sainte-Beuve sont ses auditeurs. Guizot dit sobrement :
"C'est une époque de ma vie et peut-être
aussi une époque d'influence dans mon pays". Ces
années marquent aussi l'accession du professorat au
rang de puissance sociale.
1830 est la victoire des historiens. La politique va enlever
à l'histoire Guizot, Thiers, Villemain, Cousin, Barante.
Pendant les dix-huit années suivantes, Guizot est au
pouvoir. La période se divise en deux : avant
1840, il est ministre, après il est le chef de gouvernement.
Dans les deux cas, il campe parmi les historiens devenus hommes
d'action, la figure la plus haute de l'historien au pouvoir.
Au ministère de l'Instruction publique qu'il occupe
de 1832 à 1837 avec une interruption de 7 mois, il
est non seulement historien-ministre, mais le ministre de
l'histoire et met en uvre une politique de l'histoire.
Dès la période précédente, il
avait repris à son compte la démarche du Comité
des Chartes de Moreau à l'Académie des Inscriptions
et belles lettres en l'élargissant et en publiant en
quelques années 56 volumes de documents historiques.
En 1833, il fonde à titre privé la Société
de l'histoire de France avec ses amis, Fauriel, Vitet, Thiers,
Champollion-Figeac, Molé, Pasquier. Ils furent bientôt
plusieurs centaines et publièrent 71volumes de documents
inédits. Mais il appartenait au gouvernement de coordonner,
d'inspirer et de financer un tel projet. Il crée donc
le 31 décembre 1833, avec les mêmes auxquels
il joint Quinet , Michelet et Augustin Thierry, le Comité
des travaux historiques avec pour mission de publier "tous
les matériaux importants et encore inédits de
notre histoire nationale". Projet d'une ambition prodigieuse,
et d'une portée politique évidente : élargir
les champs de la recherche et donc de la conscience historique,
aux dépôts qui existent dans les ministères,
les régions, les départements, les villes, les
tribunaux, les professions, c'est élargir l'histoire
au monde civil, religieux, moral, scientifique, littéraire.
Ainsi, ne traitera-t-elle plus seulement des batailles et
des traités, mais des idées, des usages, des
murs, des rites.
Un budget est voté. Des correspondants désignés
dans tous les départements. Le Comité des travaux
historiques a publié plus de 400 volumes et l'uvre
se poursuit encore. Bien entendu, le projet a été
taxé de chimérique, son utilité contestée,
sa réalisation critiquée et les crédits
rognés. Mais l'impulsion a été donnée
définitivement et elle a eu des effets d'entraînement
heureux. Les villes et les départements se sont intéressés
à leurs archives et à leur passé. L'activité
intellectuelle est revenue en province. Les sociétés
savantes d'histoire, d'archéologie, d'antiquaires,
ont connu un essor remarquable.
Ce réveil de l'historiographie s'est doublé
d'une querelle politique. Les sociétés de province,
conservatrices et cléricales ont parfois versé
dans la propagande légitimiste. A la chambre des députés,
les républicains ont contesté l'entreprise de
propagande pour le régime.
La politique historique de Guizot ne se limite pas à
la publication des archives, ni même à leur conservation
et à l'organisation de la recherche. Guizot a rétabli
l'histoire dans l'enseignement primaire et secondaire. Il
a le premier, dégagé la notion de "corps
enseignant" et lui a reconnu, sous l'autorité
de l'Etat, la dignité et l'indépendance d'un
corps intermédiaire.
Guizot crée la Commission des Arts et des Monuments
qui est l'ancêtre de l'Inventaire général
des richesses artistiques de la France. Il fonde la Commission
et les inspecteurs des monuments historiques dont les premiers
furent Vitet et Mérimée, avec pour tâche
la description du patrimoine archéologique, autant
que la restauration des monuments.
Guizot a apporté son concours au projet de Louis-Philippe
de créer à Versailles le musée de l'histoire
de France, il a créé plus tard, l'Ecole française
d'Athènes, a réformé l'enseignement de
l'Ecole des Chartes, et a animé personnellement, jusqu'en
1848, le Comité des travaux historiques. Le rétablissement
de l'Académie des Sciences morales et politiques s'inscrit
naturellement dans cette conception d'ensemble.
Après 1840, comme chef du gouvernement, l'identification
est moins évidente. Ou plutôt, elle laisse apparaître,
du point de vue qui nous occupe qui est celui du rapport du
gouvernant à l'histoire, une dissociation surprenante
entre la politique étrangère et la politique
intérieure.
En politique étrangère, Guizot définit
la diplomatie de la France nouvelle conforme à sa vocation
séculaire et à son intérêt actuel :
affirmation dynastique manifestée par son souci constant
du protocole, si important en cette matière, et par
l'ambition familiale conduite jusqu'au bord d'une crise européenne
lors des mariages espagnols.
L'autre trait de cette diplomatie, c'est un renversement spectaculaire
des alliances au profit de la seule monarchie parlementaire,
l'Angleterre, avec la liquidation des contentieux et la proclamation
de l'Entente cordiale entre les deux souverains. La diplomatie
de Guizot, c'est enfin le refus de l'aventurisme, du bellicisme
hérités de l'Empire et repris par Thiers, au
profit d'une politique d'équilibre, de paix et de prospérité.
Les leçons de l'histoire, proche et lointaine, sont
partout présentes dans ces choix.
La politique intérieure menée par Guizot paraît
plus crispée, ponctuée de crises et de batailles
parlementaires et finalement réduite à une résistance
à la réforme, à un refus du changement
qui paraît en définitive le contraire de la leçon
de l'histoire. Sans doute la mort accidentelle du duc d'Orléans
et la jeunesse de l'héritier de la couronne ont enfermé
le roi vieillissant et son ministre dans un immobilisme qui
se voulait conservateur pour la dynastie mais qui s'est révélé
explosif. La révolution de 1848 s'est faite en partie
aux cris de "A bas Guizot", ce qui est le signe
d'une incompréhension, d'une rupture avec l'opinion
et d'un échec du gouvernant devant l'histoire.
Mais Guizot ne reconnaîtra jamais avoir échoué.
Il lui reste vingt-six années à vivre une seconde
et très féconde carrière d'historien,
après le pouvoir. Il n'y aura pas de retour en politique,
plus d'enseignement, mais des publications nombreuses et une
influence considérable sur les esprits et sur l'opinion.
Guizot va reprendre ses grands chantiers. Il réédite
et complète ses ouvrages précédents sur
l'histoire de la civilisation. Il prolonge, par 4 volumes,
l'histoire de la révolution d'Angleterre, mais sans
aller pourtant jusqu'à son terme en 1688. Il s'arrête
en 1660 et donne un essai très éclairant :
« pourquoi la révolution d'Angleterre a
réussi. » Sous entendu : "et pas
la révolution en France". Mais il n'achève
pas ce grand travail, c'est qu'il se consacre à un
autre, la rédaction de ses mémoires, des mémoires
d'Etat, en 8 volumes qui sont une autre forme d'ouvrage d'histoire.
Il le complète par le recueil de ces discours parlementaires,
en 5 volumes, plus 1 volume de discours académiques.
Voilà qui s'appelle mettre ses papiers en ordre.
Il restait à Guizot à rouvrir un autre chantier,
celui de l'histoire de France. Il le fit par un ouvrage qui
ne connut pas la carrière qu'il méritait, je
veux dire la carrière intellectuelle, car sa carrière
éditoriale fut brillante. C'est "L'Histoire de
France racontée à mes petits-enfants",
5 gros volumes in-quarto, illustrés et richement reliés
qui ont meublé les bibliothèques de famille
pendant des générations. Mais l'uvre est
autre chose qu'un livre de cadeau. Guizot l'avait commencée
sous la Monarchie de Juillet, pendant une vacance de pouvoir,
c'était à l'époque une histoire de France
racontée à mes enfants.
C'est une histoire racontée, et non une analyse structurale,
encore moins une philosophie. On y trouve des tableaux majestueux,
attendus. L'auteur insiste sur les origines, réhabilite
le Moyen-Age et donne le récit de la formation de la
nation française. La partie la plus originale est l'histoire
de la Réforme en France. L'auteur est là dans
son sujet et sa peinture de la Renaissance est très
personnelle. Non moins originale est la place donnée
au jansénisme, sa comparaison avec le protestantisme
et le tableau brossé du XVIIème siècle,
en relation avec la révolution d'Angleterre. Il réhabilite
globalement le Grand siècle, mais c'est pour mieux
critiquer le XVIIIe siècle et la philosophie des Lumières.
A travers tout le livre court le refus d'un cadre trop hexagonal
pour raconter l'histoire de France. Son propos essentiel est
narratif et didactique. L'histoire de France, c'est essentiellement
l'histoire de l'apparition de cet élément central
et original de la nation française, le tiers-état,
c'est l'histoire de la bourgeoisie. Ce sera le dernier ouvrage
de Guizot, sa conclusion d'historien en quelque sorte.
Et en conclusion de notre portrait de l'historien, essayons
de caractériser son uvre. L'uvre écrite
est considérable ; plus de 90 volumes ; admirable
dans sa forme, dans sa méthode, dans son inspiration ;
elle est foisonnante ; aucune de ses parties n'est achevée,
elle ne contient pas un grand livre, un traité qui
la résumerait toute ; d'autre part, les livres d'histoire
ne sont qu'une partie de l'uvre de l'écrivain,
à quoi il faut ajouter 30 autres volumes, ouvrages
de doctrine politique, de spiritualité, les discours,
et surtout l'immense correspondance qui est peut-être
son plus beau titre littéraire. Ajoutons qu'à
l'uvre écrite s'ajoute la création des
institutions, l'animation des recherches, l'influence. Enfin,
l'historien Guizot est inséparable de l'homme d'Etat,
son uvre écrite de son action, sa pensée
de son combat. Ces caractères rendent délicate
la réponse qu'il convient maintenant de donner à
la question : peut-on faire confiance à l'historien
Guizot ?
Je tenterai de le faire en trois temps.
Peut-on faire confiance à l'historien Guizot pour écrire
l'histoire ? Assurément. Guizot possède,
à mes yeux, une antériorité et une primauté
parmi les historiens du XIXe siècle. Il est l'aîné
et il est le maître. Il a montré une virtuosité
dans tous les registres de l'activité historienne,
de la haute philosophie à la simple correspondance,
une inlassable activité, une hauteur de vues et de
ton, une fermeté de la pensée, et surtout, une
remarquable méthode pour faire progresser la connaissance,
pondérer les influences, vérifier les sources,
dégager les explications, une intuition pour atteindre
la vérité en dehors de toute position partisane.
Guizot ne montre pas, il ne peint pas, il démontre,
il explique, parce qu'il sait l'histoire mais il faut aussi
marquer ses limites : il est essentiellement l'historien
des institutions, de régimes politiques. Il est moins
que Michelet, l'historien de la France intégrale. Ces
sources se limitent le plus souvent à l'imprimé.
Il néglige les inscriptions, les monnaies, les monuments,
la langue et surtout la géographie.
C'est Guizot qui oppose les deux méthodes : l'analyse,
qui est seule scientifique, et la synthèse, qui est
traditionnelle, et qui tend à recréer, c'est-à-dire
à créer la légende ou des chimères.
La première est la sienne, la seconde celle de Michelet
qu'il critique comme prétendant à une résurrection
intégrale du passé", mais aboutissant à
une "violente chimie morale". Par ses travaux accomplis
avant 1830, Guizot a contribué à dégager
l'histoire de la rhétorique, de la propagande, de la
littérature et à faire triompher l'histoire
érudite et, disons-le, scientifique. Il est le moins
romantique des historiens du premier XIXe siècle qui
le sont tous à des degrés divers, comme Augustin
Thierry et Michelet. Il a fait entrer dans l'histoire plus
de vérité, et Michelet plus de sentiment.
Peut-on ensuite lui faire confiance dans sa tentative d'explication,
en tant que doctrinaire ? Pour ma part, je réponds
oui encore, bien que nous entrions ici dans le débat
et même le combat d'idées.
Les doctrinaires forment le groupe des royalistes libéraux
sous la Restauration qui refusent la Révolution et
le retour de l'Ancien Régime. Sur toute question, ils
partent d'une analyse savante, historique et philosophique,
dégagent les questions théoriques qui se posent
et définissent une solution rationnelle qu'ils défendent
avec hauteur et dogmatisme. Guizot est leur inspirateur. Il
a essentiellement voulu donner une interprétation de
son temps, prévenir le retour de secousses de la Révolution
et construire la France nouvelle. L'ambition du doctrinaire
est de parvenir à ce que la société soit
"gouvernée par le maniement des esprits et non
plus par le bouleversement des existences". Mieux connaître
la société pour la gouverner plus sûrement,
tel est le rôle que s'assigne l'historien doctrinaire,
qui ne séparera jamais l'histoire de la pensée
politique, la théorie de la pratique. Il y parvient
par sa conception primordiale de la durée qui le conduit
à rechercher la persistance de l'ancien dans la nouveauté,
ou mieux encore à "discerner, parmi les choses
qui bougent ce qui ne bouge pas, et parmi les choses qui ne
bougent pas, ce qui bouge".
Notre confrère René Remond avait relu en 1974
les mémoires de Guizot pour savoir s'il s'y trouvait
une explication de l'histoire. Il y décelait des tendances
lourdes : la première est que l'histoire proche
obéit à des nécessités, des enchaînements,
qui sont différents des épisodes ou des accidents.
Cette nécessité est supérieure, mais
elle reste cachée, seuls, ceux qui détiennent
les commandes du pouvoir la connaissent. Une deuxième
tendance est un progrès continu du sentiment général,
qui n'est pas encore l'opinion publique, mais dont l'accord
est nécessaire pour que la volonté du pouvoir
se traduise dans la réalité des faits. Une troisième
est la sécularisation du monde, la réparation
de la science et de la foi, l'émancipation de l'intelligence,
dont l'Etat moderne est le résultat.
Existe-t-il chez Guizot une philosophie de l'histoire ?
Je ne le pense pas. Il n'est pas assez spéculatif,
trop homme d'action pour cela. Mais il y a une vision du progrès
de la civilisation qui se détache de la succession
des faits, qui plane au-dessus de la vie des peuples et des
nations et qui serait comme l'âme de l'humanité.
Et le paradis de cette âme, c'est la liberté.
En réalité, Guizot a surtout cherché
à faire l'éducation politique de son temps.
La partie la plus vivante de son uvre de doctrinaire,
qui est essentielle à son époque et à
la pensée politique de tous les temps, s'applique à
la source de la souveraineté et à son aménagement.
Il place cette origine du pouvoir, non dans le monarque de
droit divin, ni dans le peuple, mais dans la raison. Et il
l'aménage par le gouvernement représentatif,
le régime parlementaire limité par le cens électoral,
qui assure seul le règne de la raison en conciliant
liberté et pouvoir.
On touche ici les limites de cette conception générale.
Elle néglige l'économie, elle ignore le mouvement
démocratique, elle minimise le jeu des intérêts
matériels.
Bien que Guizot ait été parfois invoqué
par les marxistes comme l'inventeur de la notion de classe
sociale, il fait profession d'idéalisme. C'est l'idée
qui gouverne le monde. Et à travers elle, ce sont les
grands hommes qui font l'histoire.
Si la doctrine de Guizot a eu un tel retentissement, c'est
qu'elle est indissociable de sa carrière politique,
et inversement que sa stature d'homme d'Etat est indissociable
de sa réputation d'historien. Peut-on donc faire confiance
au gouvernant ?
Jules Simon a dit qu'il était "le plus philosophe
des politiques et le plus politique des philosophes".
Son double effort de "perfectionner la doctrine par l'étude
des faits contemporains et de soumettre les faits contemporains
à sa doctrine" a-t-il été couronné
de succès ? On a vu les limites de la doctrine,
on ne peut que constater l'échec final du gouvernant.
Dans ses Mémoires, il résume son action à
la tête du gouvernement : " la résistance,
la paix, les classes moyennes. Au moment d'opposer la résistance
aux revendications réformatrices, les classes moyennes
lui ont manqué. La force du doctrinaire, c'est le refus
de s'adapter aux circonstances au nom de la doctrine. C'est
ce refus qui perdit le gouvernant. Comment expliquer une telle
incompréhension ?
Au moment fatidique, en 1847 et 1848, le sujet de l'affrontement
est le plus aisé à surmonter : l'élargissement
du droit de suffrage comme conséquence du développement
de l'instruction et de la montée des classes moyennes.
Guizot se refuse à toute concession à une époque
où l'Angleterre abaisse progressivement le cens électoral.
Il y a plusieurs raisons à cela : le pouvoir solitaire,
la soumission au roi. Guizot reste en effet un homme de la
monarchie, un homme d'Etat auprès du monarque et n'imaginant
pas d'empiéter sur ses prérogatives. Mais la
raison profonde est que, ce qui compte, dans une telle crise,
ce n'est pas l'étendue de la concession, c'est de savoir
à qui elle est faite, qui l'a arrachée. La réforme
électorale est demandée par les Républicains,
les ennemis de toujours, ceux qui veulent renverser la société.
Pour Guizot, la réforme électorale, c'est le
retour de la démocratie de 1793. Louis XVI avait fait
des concessions, lui n'en fera pas. C'est le moment de rappeler
qu'il est un fils de guillotiné, comme Louis Philippe.
Il reste hanté par l'échec de la première
révolution et le retour de la violence, du "bouleversement
des existences". D'où cette erreur de perception
relevée par Tocqueville à propos de 1830 :
"on avait à chaque fois pris la fin d'un acte
pour la fin de la pièce".
Sainte Beuve lui reproche la même erreur en 1850 et
l'attribue précisément au doctrinaire : "l'histoire,
vue à distance, produit une illusion, la pire de toutes,
celle qu'on la croit raisonnable. Cette faculté merveilleuse
de sérénité, cet art souverain de conférer
aux choses une apparente simplicité, une évidence
décevante, et qui n'était que dans l'idée,
a été une des principales causes de l'illusion
qui a perdu le dernier régime".
Je ne crois donc pas que l'on puisse faire confiance au gouvernant,
pas jusqu'à la fin. Et d'ailleurs, je ne pense pas
qu'il y ait des gouvernants auxquels on puisse faire tout
à fait confiance.
Il reste que, par ses qualités éminentes d'intelligence,
sa capacité de travail, son talent d'orateur et d'écrivain,
Guizot reste le personnage qui a le plus profondément
marqué le brillant mouvement intellectuel de ce premier
XIXe siècle, dont Fauriel avait dit qu'il serait "le
siècle des historiens".
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