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M. Jean des Cars
LES HISTORIENS ET LA
LEGENDE NOIRE
DU SECOND EMPIRE
séance du
lundi 7 mars 2005
INTRODUCTION
Aucune époque de lHistoire de
France n'a été autant calomniée et salie
que celle du Second Empire. Du 2 décembre 1851 au 2
septembre 1870, la transition du régime républicain
à la restauration impériale a déchaîné
les passions et nourri les excès jusqu'à une
caricature générale, permanente et systématique
d'une violence inouïe. Dailleurs, c'est une époque
où la caricature connaît un grand développement
avec des auteurs très inspirés et pour ce qui
nous occupe, la Famille Bonaparte nest pas épargnée
avec la série dite de La Ménagerie Impériale
où lImpératrice est aimablement qualifiée
de dinde ou de grue, agressions dont la cruauté
serait impensable aujourd'hui.
Cette désinformation se manifeste dès lavènement
du nouveau pouvoir, s'amplifie alors qu'il est, paradoxalement,
conforté par de brillants résultats, et s'acharne,
après le désastre de Sedan, à piétiner
les acteurs et l'uvre accomplie, pendant les débuts
incertains de la troisième République et jusquau
lendemain de la Première Guerre Mondiale. Dans ce quil
faut bien appeler un harcèlement politique, les romanciers,
les journalistes, les chroniqueurs, les mémorialistes
et autres témoins deviennent les auxiliaires patentés
des historiens. Cest sur leurs écrits et leurs
propos que les écrivains d'histoire fondent leurs propres
études, interprétant les événements
dans le sens qui leur convient. Mais comment éviter
que la postérité ait une autre vision que celle
des adversaires, opposants et gens mécontents de tous
bords ? Le problème est éternel ;
il est celui de lhonnêteté des sources
utilisées. Les historiens doivent relater et analyser
tout ce qui s'est passé et non choisir ce qui leur
plaît pour servir une conviction.
Les pamphlétaires du Second Empire ont un réel
talent. Ils appuient là où le trait fait mal.
S'ils n'avaient pas eu la plume aussi bien aiguisée,
aucun historien n'aurait eu intérêt à
utiliser leurs opinions. Le don littéraire devient
donc un argument historique, surtout sil blesse et fait
rire. Des auteurs considérables, tels que Victor Hugo
et Emile Zola, politiquement très engagés, pèsent
plus lourd que Prosper Mérimée et Théophile
Gautier ; le talent de ceux-ci n'est pas en cause mais
ils sont peu ou pas du tout concernés par l'agitation
politique. La satire du régime nest ni leur préoccupation
ni leur raison de vivre. La Littérature puissante de
son époque est contre Napoléon III. Les
historiens n'ont quà puiser dans ses images dont
beaucoup deviendront des clichés.
On pense, en général, que la critique atteint
évidemment un sommet avec Sedan. Un nom chargé
de honte et qui engloutit dix-huit années d'un passé
broyé par une effroyable défaite, sanction d'une
guerre malheureuse et inopportune. Sedan ! Terminus !
Tout le monde descend ! Or, le règne de Napoléon III
ne saurait honnêtement être réduit à
cette triste journée du 2 septembre, pas plus que la
Révolution ne peut écraser des siècles
de monarchie ni le désastre de 1940 effacer totalement
luvre de redressement de la France républicaine,
laïque et coloniale, en particulier de 1880 à
1930. Il serait tout aussi fallacieux de gommer le Premier
Empire par la seule bataille perdue de Waterloo. Or, on ne
dira jamais assez que "LHistoire est écrite
par les vainqueurs". Ce n'est pas moi qui l'affirme
mais un auteur peu suspect de sympathie envers l'idée
impériale puisquil s'agit de Bertolt Brecht avec
lequel, sur ce point précis, je suis d'accord. Le perdant,
le vaincu na que le droit de se taire, de disparaître.
Même défunt, il a tort.
Je déplore un fâcheux travers français,
souvent relevé chez les historiens : on ne s'intéresse
qu'aux conséquences, jamais aux causes. Dans le cas
du Second Empire, les critiques sont immédiates, formulées
dès le Coup d'Etat qui va rétablir la dignité
impériale et constituent des réactions à
chaud car ainsi que le dira Albert Camus "Les Journalistes
sont les Historiens de l'instant". Il s'agit donc
d'attitudes, de prises de positions, de déclarations
concomitantes aux évènements. C'est le rôle
normal d'une opposition, mais celle-ci a un redoutable talent.
Elle ne fera qu'espérer la chute de Napoléon III.
Elle récoltera la chute de la France, le Siège
de Paris, la famine, l'occupation de lAlsace-Lorraine.
Et après l'effroyable Commune sanglante, tous
les auteurs ont voulu prouver que les dix-huit années
impériales navaient été qu'une
parenthèse catastrophique, une erreur, un funeste entracte.
et ils se sont mis en tête de démontrer que cette
période était une des plus affreuses de notre
pays. La preuve ? Elle avait dévoyé puis
interrompu le régime républicain de 1848 et
cela est un crime idéologique. Napoléon III
devait être sanctionné. Il l'avait été
littérairement, militairement et politiquement ;
il devait lêtre encore socialement, économiquement,
affectivement. Rien ne devait subsister de l'aventure car
le souverain battu qui avait été contraint de
remettre son épée au roi de Prusse Guillaume
1er n'était quun lâche, un fourbe. Sa dernière
faute, la pire peut-être, était d'être
encore vivant et prisonnier après Sedan. C'était
le résultat d'un travail de sape sans relâche,
né de la haine et de la mauvaise foi.
LES PREMIERES
SALVES (1851-1853)
Elles sont tirées par Victor Hugo,
le canon de fort calibre de lopposition. En lui, on
sait que le régime a eu son plus féroce adversaire,
le plus connu aussi. La question est de savoir pourquoi. Le
comportement de ce génie littéraire et dramatique,
dune exceptionnelle fécondité à
tous points de vue pendant soixante ans, est un concentré
des paradoxes opportunistes observés à la moitié
du XIXe siècle. Son attitude sert d'exemple. Sous Napoléon III,
elle est un phare qui éclaire l'opinion soi-disant
dans les ténèbres ; sous la Troisième
République, son rayonnement universel relègue
lEmpire déchu dans un obscurantisme quasi-absolu.
Fils de la Révolution ( "Ce siècle avait
deux ans..."), Victor Hugo est aussi le troisième
enfant d'un général bonapartiste. Le jeune Victor
conservera des souvenirs indélébiles de l'épopée
puis de la chute napoléoniennes. Résumons sa
carrière intellectuelle. A vingt ans, sa première
uvre publiée, les "Odes", lui
vaut deux pensions de 1 200 Francs chacune. La première
est prélevée sur la Cassette du Roi Louis XVIII,
la seconde est allouée par le Ministre de lIntérieur.
Pour le jeune poète, la Monarchie est généreuse
et la Restauration récompense un écrivain bien
pensant, ce qui était la tradition des régimes
absolutistes. Dans un déluge de vers, le nouvel auteur
est d'abord classique et conservateur puis chef de file des
Romantiques. Le retour dune certaine intimité
avec son père le rapproche des souvenirs napoléoniens
et des idéaux libertaires de la Révoution. Cest
ainsi quil trouve des tonalités émouvantes
en 1832 pour le très beau texte Napoléon II,
consacré à la mort du duc de Reichstadt. Devenu
un homme de lettres comblé, il se présente à
lAcadémie française, échoue trois
fois et finit par y être élu en 1841. Quatre
ans plus tard, le Roi des Français, Louis-Philippe,
le fait Pair de France, lui donnant accès à
la Chambre Haute. Observons que contrairement à une
idée reçue, le Victor Hugo de la Monarchie de
Juillet s'accommode fort bien des royautés, quelle
soit Légitimiste ou dOrléans. Aucune couronne
ne lindispose, le Trône est fréquentable...
La Révolution de 1848 porte lex-Pair de France
sur les barricades. Il se déclare républicain,
libéral, puis progressiste en 1849. Mais déjà
on constate chez lui un intérêt passionné
pour lascension de Louis-Napoléon Bonaparte.
Bonaparte ! A propos du neveu conspirateur malchanceux
mais dont létoile brille enfin, Hugo déclare,
superbement : "Ce n'est pas un nom, c'est une
idée." Une idée, en effet, qui fait
rapidement son chemin et lélection du Prince
à la Présidence de la Deuxième République
est saluée avec enthousiasme dans le journal fondé
par Hugo, LEvènement. A la veille du scrutin,
ce titre publie, de façon très moderne, une
page entière de supplément avec le nom magique
de louis-Napoléon Bonaparte répété
cent fois ! Les relations entre l'écrivain et le locataire
de lElysée sont d'abord très cordiales.
Victor Hugo est même l'un des tous premiers invités
du Prince-Président dans ce palais délabré
aux installations défaillantes. Le souper est médiocre
et Hugo est perplexe: il se demande comment il doit appeler
le maître de maison : Prince ? Monseigneur ?
Monsieur le Président ? Le poète est séduit
par le retour du rêve bonapartiste. Hugo aimerait jouer
le rôle d'un conseiller secret, fonction alors inédite
à lElysée. On murmure quil attend
un portefeuille ministériel mais on ne l'appelle pas.
Alors, à lAssemblée dont il est député,
lors dun important débat le 17 juillet 1851,
il saute sur l'occasion, avec un argument qui sera celui des
Châtiments : " Quoi ? Après
Auguste, Augustule ? Parce que nous avons eu Napoléon
le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ?"Mais
ce langage embarrasse tout le monde, la gauche qui ne se reconnaît
pas en lui, le centre et même la droite où beaucoup
de royalistes se rallient maintenant à l'idée
impériale pour conjurer "le péril rouge".
Comment ces deux hommes pourraient-ils réellement s'entendre ?
Le poète a des convictions (nouvelles, il est vrai,
tant elles ont varié) tandis que le Président
a des ambitions, anciennes celles-là, puisquil
projette de tordre le cou à la République pour
rétablir lEmpire et régler son compte
à lAssemblée qui lui est hostile. C'est
chose faite avec le Coup dEtat du 2 décembre
1851. Hugo proteste, refuse de se soumettre, se cache pendant
une semaine, la police sur ses talons. Pensant que sil
était emprisonné, l'affaire nuirait au nouveau
régime, il supplie un commissaire de police de s'assurer
de sa personne, comme on disait. Mais le policier flaire le
piège et lui répond : "M. Hugo,
je ne vous arrête pas car je narrête que
les gens dangereux !". Il change de nom, empruntant
celui de Lanvin. Finalement réfugié en Belgique,
le Républicain s'estimant trahi par ce Bonaparte quil
avait soutenu, gagne bientôt les Iles Anglo-Normandes.
Le voici au large des côtes françaises, d'abord
sur le rocher de Jersey puis, au bout de trois ans, sur celui
de Guernesey où il fait construire une maison, Hauteville
House. Notons que Hugo a dû quitter Jersey parce quil
avait critiqué vertement la visite de la Reine Victoria
en France lors de lExposition Universelle de 1855. C'est
à ce moment que les historiens qui n'aiment pas lEmpire
ont définitivement recours à Hugo car il déclare :
"La révolution littéraire et la révolution
politique ont opéré en moi leur jonction".
Désormais, chaque mot de l'écrivain, en prose
ou en vers, sera l armature dune satire pour ridiculiser
et abattre ce quil nomme "une Cour de parvenus".
Victor Hugo exilé ! Tous les historiens admireront
le magnifique courage du fuyard qui s'est placé sous
la souveraineté britannique en lançant ce cri
"Je resterai proscrit, voulant rester debout".
On citera en exemple la digne abnégation de celui qui
avait été le vicomte Hugo, Pair de France, familier
des princes, y compris des Bonaparte et qui osait renoncer
aux manuvres de Badinguet pour se consacrer à
son uvre, certes prodigieuse, mais surtout à
son rôle de conscience des hommes libres du monde entier.
En sculptant sa statue d'exilé, les contemporains,
repris par les historiens, lui confèrent alors le rôle
du Penseur Universel, du Vengeur des Opprimés. Il met
sa voix et son talent au service des malheureux, il se commet
d'office lavocat de la démocratie bâillonnée.
Ah! Le neveu de Napoléon a trompé les Français ?
Eh bien, Victor Hugo, de son rocher de la Justice, va bombarder
ce nouvel "usurpateur" d'une grêle
de vers indignés, magnifiques, jaillissant dune
solitude très organisée mais plutôt mal
supportée par la famille Hugo. Adèle, Mme Victor
Hugo, qui avait offert ses charmes à Sainte-Beuve (un
critique littéraire, la trahison était double !)
réussit quelques escapades sur le continent avec ses
fils puis, résignée, regagne son île.
Aucun contemporain n'ose alors dire a vérité:
personne n'a poussé Victor Hugo à l'exil sinon
lui-même ! Aucune mesure dinterdiction de
séjour n'a été prise contre lui, à
la différence, par exemple, d'un Raspail. l'écrivain
est furieux, vexé davoir été dupé,
mais sil s'est déclaré proscrit, c'est
par dépit. Il voulait être "Chateaubriand
ou rien". Il est Hugo, ce qui est superbe mais insuffisant.
L'ancien Prince-Président devenu empereur a, selon
Hugo, menti aux Français, mais surtout manipulé
Hugo qui avait mis tous ses espoirs politiques en lui. L'écrivain
s'est puni lui-même ; il est un exilé volontaire,
un aigri, un déçu s'abritant derrière
cette formule étincelante "La Liberté
est partie. Je rentrerai quand la Liberté rentrera".
Belle maxime mais tout de même prétentieuse car
Victor Hugo entend priver Paris et la France de sa présence
physique. Il punit lEmpereur et son Empire. Du moins,
c'est ce quil pense. Or, débarrassé de
mondanités et de vie officielle, il peut se consacrer
entièrement à sa vindicte. A cette époque,
ses écrits sengagent sur une monumentale haine,
sans merci. J'observerai ici un parallèle avec Napoléon 1er :
si ce dernier avait édifié sa légende
sur l'île de Sainte-Hélène (pour posséder
le monde après l'avoir conquis, selon le mot de Chateaubriand),
Hugo, à Guernesey, forge sa gloire sur le dos de Napoléon III.
En somme, l'exil insulaire est la base d'une légitimité
acquise dans la douleur. Et si Hugo se garde bien de revenir,
c'est parce qu'il risquerait de se compromettre et de perdre
son prestige dont une part tient de son éloignement.
Sur ces évènements de décembre 1851,
il rédige Histoire d'un crime mais sa publication
devra attendre 1877-1878 et sera, en fait, dirigée
contre le Maréchal de Mac-Mahon, un Président
de la république qui avait le tort dêtre
monarchiste... En 1852, Hugo décoche sa plus meurtrière
flèche Napoléon le Petit, un court texte
édité en Belgique et introduit clandestinement
en France. Un exemplaire de ce pamphlet est aimablement glissé
entre les mains dEugénie de Guzmàn y Palafox,
une Espagnole que cette diatribe nempêchera pas
d'épouser Napoléon III quelques mois plus
tard. La formule Napoléon le Petit rencontre
un grand succès. Elle fait rire aussi bien à
gauche quà droite, chez les Légitimistes
et même les Orléanistes. Il faudra attendre le
livre signé d'un Républicain de notre temps,
parlementaire des Vosges, maire dEpinal, ministre et
aujourdhui Premier Président de la Cour des Comptes
pour qu'un auteur (inattendu, il est vrai), ose officiellement
qualifier le neveu de Napoléon 1er de Louis-Napoléon
le Grand dans un ouvrage brillant. En 1990, M. Philippe Séguin
na pas craint de s'attaquer à la rengaine d'un
Napoléon III qui n'aurait été qu'un
pâle reflet de son oncle. Rappelons quau début
du Second Empire, quand un insolent s'était risqué
à dire au neveu qu'il n'avait rien du vainqueur dAusterlitz,
le nouvel Empereur avait répliqué, privilégiant
son humour britannique et son accent suisse allemand "Ah !
Pardon ! J'ai sa famille !".
Permettez-moi d'ajouter quà la suite de la biographie
que jai consacrée au Préfet Haussmann
en 1978, j'ai dû batailler avec le Cabinet du Maire
de Paris, M. Jacques Chirac, pour que soit enfin installée
et inaugurée la statue du célèbre mais
en réalité méconnu rénovateur
de la capitale. La cérémonie eut lieu le 13
septembre 1989. La statue attendait dans un dépôt
depuis...1930, c'est à dire depuis l'achèvement
du dernier tronçon du Boulevard Haussmann.
Avec le recueil intitulé Les Châtiments,
Victor Hugo livre le fruit de son premier hiver dexil
volontaire (1852-1853), une somme véhémente
et sombre de plus de 6 200 vers. Le titre primitif Les
Vengeresses semblait trop faible puisqu'il s'agit de démasquer
et de confondre le Bonaparte félon. Les historiens
disposent ainsi dune magistrale évocation poétique
en sept parties qui s'impose comme la référence
des critiques contre Napoléon III au début
de son règne. Rappelons que l'ouvrage, dont le vrai
titre est Châtiments, sans article mais suivi
d'une virgule, est publié, comme dhabitude, en
Belgique mais avec une ruse. La loi belge interdisant limpression
et la diffusion d'ouvrages injuriant les Chefs dEtats
et de gouvernements étrangers, l'éditeur Henri
Samuel contourne la difficulté en éditant d'abord,
sous sa raison sociale, une version expurgée des passages
les plus violents et des attaques personnelles puis une version
intégrale portant le nom de deux éditeurs fictifs,
lun de Genève, lautre de New-York. Inutile
de préciser que c'est cette mouture qui circule par
contrebande en France. Les vers sont violents. L'opposition
sappuie sur eux, les historiens aussi :
"Donc, c'est fait. Dut rougir de
honte le canon,
Te voilà, nain immonde, accroupi sur ce nom !
Cette gloire est ton trou, ta bauge, ta demeure !
Toi qui na jamais pris la fortune quà
l'heure,
Te voilà presque assis sur ce hautain sommet !
Sur le chapeau dEssling, tu plantes ton plumet".
Luvre a dautant plus de
retentissement que le français est alors la langue
la plus répandue et elle permet à Hugo datteindre
un public mondial. Dailleurs, les vers brûlants
des Châtiments ne sont pas exclusivement dirigés
contre les infamies du Second Empire. Ils dénoncent
aussi l'oppression du Tsar de Russie contre les Polonais et
celle de François-Joseph contre les Hongrois et les
Italiens. Hugo se proclame le chef spirituel de tous les révolutionnaires
dEurope. Il a été Légitimiste,
Orléaniste, Bonapartiste. Désormais, il est
Républicain, quon se le dise ! Pour l'auteur,
Napoléon III incarne la Nuit alors que le peuple
aspire à la Lumière. Les historiens citent quelques
phrases des complices du Coup dEtat, telles "la
société est sauvée" et "la
famille est restaurée" pour démontrer
que cest faux. En revanche, aucun auteur historique
ne relève que la rage avec laquelle Victor Hugo attaque
son ennemi juré finit par grandir celui-ci démesurément
puisquil est, à lui seul, lincarnation
du Mal ! C'est trop d'honneur et excessif. Isolons un
petit poème qui se détache des autres, intitulé
LExpiation et sous-titré Drame en quatre actes,
de la punition infligée par Dieu à Napoléon 1er.
Nous connaissons tous ces vers admirables, d'une parfaite
maîtrise : "Il neigeait. Pour la première
fois, lAigle baissait la tête" ou "Waterloo,
morne plaine..." Le texte, puissant, est lun
des plus beaux inspirés par lépopée
napoléonienne. Les mots grandissent lOncle, même
dans sa chute, pour mieux rabaisser le Neveu dans sa réussite.
Et Hugo de conclure que le plus dur châtiment infligé
par Dieu à la dynastie des Bonaparte est de lui avoir
donné un tel successeur !
Seffaçant volontiers devant la force littéraire,
les historiens citent Victor Hugo comme le grand témoin
pourfendeur dune calamité absolue. Le génie
de lécrivain est un paravent que tous les opposants
déploient au nom de la fraternité mondiale.
Et Hugo gagne des fortunes avec des succès traduits
un peu partout. Décidément, son absence lui
est profitable.
L ACHARNEMENT (1864 - 1866)
Cependant, le proscrit est sans pitié
pour sa cible, quoi que lEmpereur entreprenne. Il en
est ainsi de la Guerre de Crimée (1854-1855) soldée
par le Traité de Paris de 1856 qui réorganise
lEurope et chasse la Russie du Bosphore pour cent ans.
Il en va de même pour la libération de la Lombardie
après les victoires de Magenta et de Solférino
(été 1859). Ces succès gênent Hugo.
Il les commente avec humeur et aigreur mais cette-fois, plusieurs
historiens ne le suivront pas dans ce dénigrement systématique.
Ce sont des batailles sanglantes et le Neveu a osé
agir comme lOncle, par les armes. La mauvaise foi de
Victor Hugo est regrettable. D'abord, parce que lEmpereur
a décrété une amnistie générale
cette même année qui lui permettrait de revenir
sans honte. (C'est le cas de léditeur Jules Hetzel
qui sen félicitera en publiant Jules Verne dont
on commémore le centenaire de la mort). Ensuite, parce
quaucune cause, fût-elle celle de lUnité
italienne pourtant chère à Hugo, ne peut lui
permettre de transiger avec lhomme du 2 décembre.
Si les Romantiques avaient chanté laventure napoléonienne,
le chef de file de ce mouvement s'est donné pour mission
de persécuter celui qui a violé la République.
Dans les écrits de l'imprécateur, on chercherait
en vain une approbation, voire une sympathie envers les insurrections
italiennes contre les Habsbourg, ce qui est un comble. Pourquoi
un tel acharnement? Parce que le mot royaume gâche l
'espoir. Encore une trahison de Badinguet ! Que
Victor-Emmanuel de Savoie, ce roi aux invraisemblables moustaches,
remplace lempereur François-Joseph et ses célèbres
favoris exclut le passage de la servitude à la liberté.
Quun monarque succède à un autre, fût-il
de la Maison de Savoie, est un camouflet et c'est encore Napoléon III
le coupable de ce tour de passe-passe...Victor Hugo boude
donc cette réussite en marche quest lUnité
italienne d'abord parce que lEmpereur des Français
a tort c'est un principe ! et ensuite parce
que seule une République aurait convenu, selon Hugo,
à la réunion des Etats qui vont des Dolomites
et des Alpes à la Sicile et à la Sardaigne.
Hugo se trompe : c'est la monarchie et elle seule qui
va unifier la Péninsule. Divers auteurs, embarrassés,
tairont l'intransigeance de l'auteur des Misérables
car lUnité italienne, un vieux rêve de
lancien membre de la société secrète
des Carbonari qu'était le conspirateur Louis-Napoléon,
se construit grâce à son appui de souverain des
Tuileries. Napoléon III aggrave son cas
si c'est possible ! lorsque les troupes françaises
marchent sur Rome pour mettre en déroute celles de
Garibaldi et protéger le Pape ainsi que lEtat
Pontifical. Indigné, Hugo envoie un poème cinglant
La voix de Guernesey aux catholiques conservateurs
qui défendent la dernière survivance du pouvoir
temporel de la Papauté.
Bien entendu, lexpédition du Mexique, qui va
tourner au désastre, fournit à lintraitable
exilé le prétexte à se déchaîner.
Cette fois, il a raison. Laffaire du Mexique est une
folie. Hugo se réjouit que cette campagne senlise
dans un bourbier sanglant. Le piège mexicain se referme
sur Maximilien de Habsbourg, ce frère de François-Joseph
qui voulait être empereur lui aussi. Pour Hugo, c'est
une excellente nouvelle et il écrit aux Mexicains cette
proclamation : " Je suis avec vous. Nous sommes
debout contre lEmpire, vous de votre côté,
moi du mien, vous dans votre patrie, moi en exil . Combattez,
luttez, soyez terribles et si vous croyez que mon nom est
capable de quelque-chose, servez-vous en...Visez cet homme
à la tête et cette balle sera la Liberté".
J'observe que si Victor Hugo se pose en référence
mondiale de la bonne conscience fraternelle ainsi quen
adversaire farouche de la peine de mort au nom de cette fraternité,
il nhésite pas à recommander dabattre
Maximilien ; contre la Maison dAutriche, un peloton
dexécution ne le choque pas... Et chez Hugo,
les formues littéraires font toujours mouche, atteignant
leur cible comme la balle qu'il réclame. Après
la retraite des troupes françaises et lorsque Maximilien
est tombé aux mains de Juarez, Victor Hugo, sans doute
gêné d'avoir été aussi bien entendu,
écrit personnellement au républicain Juarez
pour lui demander la grâce de linfortuné
mari de la pauvre impératrice Charlotte. En vain, comme
on le sait... Ici encore, en triant le bon grain de l'ivraie,
les historiens mettent en avant le geste dHugo par delà
locéan, son élégance, sa hauteur
d'esprit mais en oubliant de rappeler quil a soutenu
vigoureusement les Mexicains dans leur révolte. Les
apprentis sorciers oublient très vite leurs responsabilités
que, pourtant, leur confèrent obligatoirement leurs
anathèmes.
UNE PAUSE DANS LA HAINE (1867)
Cette même année 1867, aucun
historien ne relève lapothéose de la situation
invraisemblable de Victor Hugo face à lEmpire,
lui-même au sommet de son prestige en préparant
lExposition Universelle. Il semble que tous les auteurs
aient oublié ou ignoré que lentêté
proscrit ait voulu tout de même saluer le rayonnement
de Paris et participer à la Fête Impériale,
au prix dune sorte de reniement. Directeur de conscience
politique de lhumanité, Hugo peut-il être
absent d'une ville rayonnante qui sapprête à
devenir, pendant sept mois, la capitale du monde ? Non,
bien sûr ! En effet, au mois de mai, deux forts
volumes de toile rouge, frappés aux armes de la Ville
de Paris, sont publiés à Paris, Bruxelles, Leipzig
et Livourne. Titre : Paris-Guide. Les plus grands
noms y ont collaboré, de Théophile Gautier aux
Dumas Père et Fils, de Nadar à Maxime Du Camp.
Même George Sand, pourtant peu en sympathie à
l'égard du régime, y apporte son talent. Apprenant
cet exceptionnel agglomérat de contributions doù
il est absent, Victor Hugo se précipite pour rédiger
une préface fleuve de trente-sept pages. Paris, qui
compte tellement dans son uvre, ne saurait être
présenté par quelquun d'autre que lui...
Alors, Hugo, léloigné volontaire, adoucit
sa hargne et y prédit un avenir fantastique pour Paris,
écrivant page 27 : "Lannée
1866 a été le choc des peuples; l'année
1867 sera leur rendez - vous". Lécrivain
revient donc sans honte, sous la forme dun texte étonnant
et prophétique à bien des égards, mais
la démarche ne le gêne pas ! Même
son fils, François-Victor Hugo, est embrigadé
dans lentreprise pour décrire le quartier du
Marais et de la Place Royale, la Place des Vosges si familière
aux Hugo.
Napoléon III rit en effilant sa moustache cirée,
déclarant, dit-on, en découvrant le texte de
son plus implacable adversaire : " Tiens !
Je ne savais pas que M. Victor Hugo sétait décidé
à regagner Paris ! " Ainsi que l'explique
léditeur, sobrement : " M.
Victor Hugo sest chargé du commentaire ;
et les noms célèbres qui s'unissent à
celui du grand poète rendent tout éloge superflu ".
Même si Hugo ne cite pas le souverain qui a décidé
et organisé la transformation de ce Paris présenté
aux visiteurs par une somptueuse carte de visite, le fait
quil appose son nom en tête de louvrage
et en soit le patron intellectuel, gage dune collaboration
réclamée, suffirait à discréditer
l'écrivain si soucieux de sa distance avec la France.
Il a pactisé ; il a mis sa haine entre parenthèses.
Paris vaut bien un parjure par la plume. Mais ce n'est pas
tout ! Alors que les souverains dEurope, de François-Joseph
à Victoria, du roi des Belges au Roi de Bavière
sans omettre le Tsar de Russie vont se précipiter et
applaudir Hortense Schneider dans " La Grande-Duchesse
de Gérolstein ", Victor Hugo apprend
que sa pièce Hernani sera reprise le 20 juin, à
la Comédie française. C'est un triomphe, en
présence dAdèle Hugo. Les admirateurs
du plus grand des Romantiques célèbrent cet
hommage auquel assiste Dumas Père, Gautier et Banville.
Certains avaient espéré que la censure impériale,
au dernier moment, allait interdire cette représentation;
cela leur aurait permise de crier au scandale. Mais il n'y
a pas de nouvelle Bataille dHernani et ils sont déçus.
En effet, lEmpereur avait souri à la proposition
du directeur de la Comédie française et autorisé
le spectacle avec ce commentaire : " L'année
de lExposition et lorsque la France montre au monde
son génie industriel, le génie du théâtre
ne peut être exilé ! " Et
de plus, la reprise est un grand succès.
Napoléon III emploie le mot génie. C'est
sans rancune. Sur cette affaire, les historiens ne tiennent
guère compte de la largeur d'idées et de la
finesse de celui que l'opposition persiste à appeler
"le monstre" ou "le nain" comme le répète
Karl Marx, sans relâche. LEmpereur nest
pas ennemi du dramaturge. Pour un proscrit, Victor Hugo est
singulièrement présent dans ses uvres
et acclamé en cet été 1867.
LA CUREE (1868-1870)
Frappés temporairement d'amnésie,
les historiens retrouvent leur vigilance pour se réjouir
des difficultés impériales devant les menaces
prussiennes depuis Sadowa. Méprisant ce que Thiers
appellera les " libertés de tolérance "
concédées par Napoléon III avec la loi
du 16 juillet 1868, les Républicains exploitent à
fond les possibilités dinsolence de la presse.
Des journaux comme Le Réveil, Le Rappel
et surtout La Lanterne dHenri Rochefort libèrent
des torrents de sarcasmes. Rochefort, brillant polémiste,
est drôle, mordant et sa brochure rouge sang se vend
aussi bien que des petits pains. Affirmant aimer Napoléon II
( sans doute parce quil est mort jeune et n'a pas régné !),
il interroge ses lecteurs : " Qui donc osera
prétendre maintenant que je ne suis pas Bonapartiste ? ".
Rochefort a des formules étincelantes, toutes reprises
avec gourmandise par les historiens, dont la plus fameuse
et aussi la moins méchante : " La
France compte 36 millions de sujets sans compter les sujets
de mécontentement... " Mais le journaliste
franchit vite la frontière des attaques personnelles,
écrivant, par exemple " LAigle Impérial
a volé de millions en millions jusquaux tours
de Notre-Dame " ou bien " LImpératrice
décréta, du haut de son faux-chignon et tout
en mâchant des pâtes... ". Les attaques
se déplacent pour rester à la mesure de certains
évènements. En juin 1868, Nero, le chien de
lEmpereur étant mort et la presse gouvernementale
prenant le deuil comme la Cour ou presque, Rochefort publie
ses impertinentes condoléances canines : " (...)
La veille, il s'était couché assez calme, après
avoir congédié ses courtisans car il faut vous
dire quen France, les courtisans ne sont pas fiers :
quand ils ne peuvent pas approcher du maître, ils se
lient avec le chien ". Personne n'est donc surpris
que le onzième numéro de La Lanterne
soit saisi et Rochefort condamné à un an de
prison ainsi quà 10 000 Francs damende.
Il senfuit en Belgique et inonde la France de ses railleries
passées en contrebande dans les crinolines à
poches spécialement confectionnées pour quelques
passeuses.
Aux élections législatives de 1869, les Républicains
enlèvent plus de 30 sièges. Parmi les nouveaux
élus, se trouve Gambetta, surnommé lavocat
borgne et dont le talent de tribun enthousiasme la jeunesse.
Aphonse Daudet raconte que Gambetta ayant été
convié à déjeuner par un ami, il lui
répond :
- Déjeuner à Meudon ? Volontiers mais
un de ces jours, quand nous en aurons fini avec lEmpire...
La destruction du régime est donc une obsession. Avec
de telles confidences, les historiens concluent quelle
est inéluctable. Mais quand ? Il est facile de
fixer une date quand on connaît la suite...
L'assassinat du journaliste Victor Noir par le Prince Pierre
Bonaparte, le 10 janvier 1870, fournit à Rochefort
le sujet dun article vengeur que les auteurs ne manquent
pas de porter au débit de lEmpire et au crédit
de la révolution quils appellent de leurs vux :
" J'ai eu la faiblesse de croire quun Bonaparte
pouvait être autre chose qu'un assassin. J'ai osé
imaginer quun duel loyal était possible dans
cette famille où le meurtre et le guet-apens sont de
tradition et dusage. " (...) " Voilà
dix-huit ans que la France est entre les mains de coupe-jarrets
qui, non contents de mitrailler les républicains dans
les rues, les attirent dans des pièges immondes pour
les égorger à domicile. Peuple français,
est-ce que, décidément, tu ne trouves pas qu'en
voilà assez ? "
Non, malgré cette terrible affaire, catastrophique
pour l image dynastique, le peuple français nen
a pas assez. Même si les historiens prétendent
que dès janvier 1870, la destruction du régime
menace et que lémeute ne demande quà
enfler, les craquements de lédifice sont encore
bien modestes. Le peuple, en revanche, se fait entendre mais
pas dans le sens quespéraient Rochefort et lopposition
impatiente. Le souverain s'adresse à lopinion,
ce qui est toujours risqué. Le plébiscite pose
cette question à laquelle il faut répondre oui
ou non : " Le peuple approuve les réformes
libérales opérées dans la Constitution
depuis 1866 par l'Empereur avec le concours des grands Corps
de lEtat et ratifie le Sénatus-Consulte du 20
avril ". En réalité, il s'agit
de savoir si les Français veulent du Prince Impérial,
alors âgé de 14 ans, comme futur Chef dEtat.
Réponse : 7 400 000 oui contre 1 500 000
non. Si Paris et les grandes villes ont été
hostiles grâce à linfluence du monde ouvrier,
les campagnes ont approuvé lorganisation de l'avenir.
LEmpire n'est pas sauvé, il est consolidé
par la France rurale, celle qui na pas de " mauvaises
idées ".
A son fils, Napoléon III annonce :
-Mon enfant, tu es sacré par ce plébiscite !
LEmpire Libéral, ce nest pas moi, c'est
toi !
La dynastie paraît fondée, elle a lappui
populaire, celui que nous appellerions la France profonde.
Ici encore, les historiens sont le plus souvent malhonnêtes,
parlant dune manuvre électoraliste obscure,
d'une tentative désespérée et vouée
à léchec. Pourtant, le résultat
est incontestable : le peuple a dit oui à 80 %
. Mais pour l'opposition, il est dans l'erreur. On pourrait
donc, à nouveau, citer Bertolt Brecht qui aura cette
terrifiante réflexion stalinienne : " Quand
le peuple se trompe, il faut changer le peuple ".
Furieuse, l'opposition est surtout anéantie. Elle sincline
ou fait semblant. Les grèves se multiplient, sont réprimées
et, finalement, échouent . Il ny a donc quune
guerre qui puisse dynamiter le régime. Une guerre perdue,
cela va sans dire...
Parmi les calomnies colportées sur les causes directes
de la guerre franco-prussienne, il en est une qui a la vie
dure. Devant un témoin identifié, lImpératrice
aurait dit : " C'est ma guerre ! "
Ainsi, celle quon surnommait lEspagnole serait
la véritable instigatrice du conflit. Ce serait elle
et personne d'autre ! qui aurait entraîné
la ruine de la France. Or, bien après la catastrophe,
apprenant ce quon lui reproche, Eugénie explose
de colère lors de ses entretiens avec lambassadeur
Maurice Paléologue qui dessine un portrait à
décharge de lImpératrice en 1901, mais
qui ne sera publié qu'en 1929. Pour sa défense
devant lHistoire, que répond lillustre
accusée ? " C'est à M. Thiers
que revient la paternité de cette odieuse légende ;
il s'est permis d'affirmer que le 23 juillet 1870, recevant
à Saint-Cloud M. Lesourd, Premier Secrétaire
de notre Ambassade à Berlin, je lui aurais dit <Cette
guerre, c'est moi qui l'ait voulue, c'est ma guerre !>
Or, assure-t-elle à Maurice Paléologue,
jamais, vous mentendez, jamais cette parole sacrilège
ni aucune autre analogue n'est sortie de ma bouche !
D'ailleurs, plus tard, j'ai fait interroger M. Lesourd. Il
a loyalement reconnu, dans une lettre dont je possède
l'original, que je ne me suis jamais vantée à
ses yeux d'avoir déchaîné la guerre. Je
vous supplie de ne pas oublier ma protestation et de la répandre
lorsque j'aurai quitté ce triste monde ".
Mais cette capitale mise au point, comme tant d'autres, sera
connue trop tard, voire passée sous silence parce quelle
révélait une odieuse manipulation a posteriori.
Certains auteurs, sans enquêter sérieusement,
ont mis en doute lexistence de cette lettre, confession
et aveu. Or, elle existe et a été publiée
dix ans après la mort dEugénie, soit en
1930. On sait bien que la calomnie a meilleure presse que
les démentis et les preuves dinnocence. Fort
rares sont les auteurs ayant apporté à lHistoire
ce rectificatif à propos d'une accusation qui nétait
quun montage. Il a servi à continuer de ternir
la réputation de lImpératrice.
Le couple impérial a été perpétuellement
accablé d'intentions bellicistes, d'agressivité
prétentieuse, dambitions guerrières. Et
comme on avait jadis souffert dun " Parti
de la Reine ", il y aurait même eu un
" Parti de lImpératrice "
qui ne voulait quen découdre avec la Prusse et
les Etats Allemands du Nord. Or, la vérité n'est
pas aussi noire. Evidemment, elle ne saurait être rose ;
elle est grise. En effet, à l'arrivée de la
fameuse Dépêche dEms, lEmpereur convoque
un Conseil des Ministres au matin du 14 juillet 1870, au Château
de Saint-Cloud. Au début de la réunion, la décision
de ne pas entrer en guerre domine par six voix contre trois.
Puis, au moment du vote, les va-t-en guerre ayant juré
qu'il ne manquait pas un bouton de guêtre à larmée
française, la guerre lemporte par cinq voix contre
quatre. Un chroniqueur très informé mais perpétuellement
oublié, Paul Dhormoys, auteur de La Comédie
Politique souligne que le souverain a demandé aux uns
et aux autres leurs arguments, qu'il a écouté
le pour et le contre et quil na pas pris part
au vote. Oui " LEmpereur ne vota pas. Il
garda le silence pendant toute la discussion et il dit seulement,
après le vote : < Puisque vous le voulez,
Messieurs, c'est la guerre. >. La réalité,
la voici : Napoléon III est fataliste, malade,
affaibli et aucun enthousiasme guerrier nest visible
chez lui. Depuis Sadowa, il sait que militairement la Prusse
est supérieure et que le Maréchal Le Buf,
ministre de la Guerre, ne veut pas être ministre de
la Paix car elle serait, selon lui, une compromission, une
humiliation devant une provocation. La Princesse Mathilde,
la lucide cousine du monarque elle avait failli lépouser
qui vient à Saint-Cloud quatre jours plus tard
pour tenter darrêter cette folie, déclare
devant plusieurs témoins :
- La vérité est que lEmpereur ne fut
engagé que contre son grè.
En effet, lEmpereur ne va pas faire la guerre, il va
la subir.
Soyons clairs : si ni Napoléon III ni Eugénie
n'ont pas réellement voulu cette guerre, ils ne lont
pas davantage empêchée et leur silence est ressenti
comme un consentement coupable. Emile Ollivier, le Chef du
Gouvernement en ces heures décisives, écrira
dans ses souvenirs que lImpératrice, qu'il n'aime
pas, est toujours restée silencieuse elle aussi et
quil ne la jamais entendue proférer les
propos belliqueux quon lui a prêtés. C'est
un témoignage important mais il a été
régulièrement écarté sous la Troisième
République. La vindicte contre Eugénie vient,
largement, du fait qu'elle était d'origine étrangère
donc ennemie de la France. On peut penser que lImpératrice,
dans ses idées, était vraisemblablement favorable
au conflit. Mais ainsi que l'a souligné en 1920 Augustin
Filon, le précepteur du Prince Impérial, qui
voyait donc la souveraine chaque jour : " (...)
Quant à ses sentiments, ils avaient été
ceux de beaucoup de Françaises. On lui disait que la
guerre était inévitable, quil valait mieux
la faire immédiatement, attendu que nous étions
prêts et que les chances de succès iraient diminuant
avec les années; elle croyait tout cela et comment
ne laurait-elle cru, elle qui avait au plus haut- degré
le respect des compétences et des spécialités ?
Cest pourquoi elle acceptait la lutte comme une douloureuse
nécessité. " Il fallait un bouc
émissaire encore vivant. LEspagnole était
sacrifiée comme l'avait été lAutrichienne,
Marie-Antoinette. Le procès était truqué :
puisque Eugénie était patriotique, elle était
donc anti-prussienne et par conséquent pour la guerre.
Le syllogisme oubliait de dire quelle croyait à
la victoire puisque le Ministre compétent en était
lui-même certain. C'était donc, de la part d'une
femme coupable de tout, une erreur, pas une faute. Sa responsabilité
est réelle mais indirecte certainement pas personnelle.
Il y en a de plus évidentes mais que lon n'aime
pas rappeler. Je les rappelle. On a oublié que dès
le 20 janvier 1867, le Maréchal Niel, alors Ministre
de la Guerre et décédé en 1869, avait
été chargé par Sa Majesté de tirer
les leçons de la défaite austro-bavaroise de
Sadowa en réorganisant l'armée française
pour l'adapter aux nouvelles conditions des conflits. Le soldat
s'était battu, en vain, devant le Sénat et le
Corps Législatif pour accroître les effectifs
et créer une Garde Nationale mobile, composée
de jeunes gens immédiatement mobilisables et qui ne
feraient pas partie de larmée dactive.
Sa loi avait été finalement adoptée le
1er février 1868, mais avec tellement d'amendements
et de restrictions qu'elle nétait plus quune
illusion. La plus dramatique. Napoléon III était
resté accablé de cette trahison parlementaire.
Qui ,sous la Troisième République, a rappelé
la responsabilité des Députés et des
Sénateurs, ceux de la majorité comme ceux de
lopposition, notamment républicaine ? Très
rares sont les historiens layant admis. La France revivra
ce scénario pitoyable avant 1939, avec le même
aveuglement, la même prétention inconsciente,
les mêmes lâchetés. Et le résultat
que lon connaît. Encore une fois, les causes sont
masquées et les conséquences, seules, sont retenues
comme acte daccusation. De même, je rappelle que
l'on a gommé l'influence de lopinion ; elle
était surchauffée, surexcitée par une
presse en pleine expansion. La rue parisienne braille " A
Berlin ! " . LEtat-Major, fanfaron,
certifie que la campagne sera " une promenade
de santé, la canne à la main " !
Comme en 1914. Napoléon III sait bien quil
n'en sera rien. Désabusé, lucide et pudique,
il refuse que son train spécial passe par les grandes
gares parisiennes pour être acclamé car bientôt,
on va le haïr et le mépriser. Il faut du courage
pour affronter une population criarde et qui ne veut rien
entendre. Quelques voix osent plaider l'appel au calme, celles
de Thiers, de Gambetta et de Henri de Villemessant, le célèbre
patron du Figaro. Dans un éditorial musclé,
il avertit les Français quil " ne
faut jamais applaudir une déclaration de guerre ".
Mais on veut la guerre. Et Hortense Schneider, la bouillonnante
cantatrice fétiche dOffenbach, s'exclame, la
voix forte " Dans trois semaines, je chanterai
à Berlin pour Sa Majesté Napoléon III " !
Diva, Melle Schneider comptait sans doute sur le cocasse et
tonitruant Général Boum-Boum qui fait
tant rire dans La Grande-Duchesse de Gerolstein, précisément
une satire de la guerre. Le peuple est donc aussi responsable
que ses chefs. Il s'est trompé. Il s'est cru dans une
opérette. Il aurait fallu " changer le
peuple... ".
VERS LA REHABILITATION ?
Deux guerres mondiales et leurs séquelles
ont permis, si jose dire, de relativiser le climat passionnel
qui a marqué les années 1870 et suivantes. La
Troisième République a tiré des larmes
à tous les Français bouleversés par la
perte de lAlsace-Lorraine, une plaie ouverte. Alphonse
Daudet et Erckmann-Chatrian ont gravé dans les mémoires
des textes admirables, répétés et appris
par les instituteurs, leurs élèves et leurs
familles. Une fois encore mais on le comprend ,
la Littérature abreuvait lHistoire et, souvent,
la remplaçait. Souvenons-nous quaprès
1870, la République peinait à sinstaller.
En février1871, le suffrage universel élit une
Assemblée conservatrice : 400 députés
monarchistes, 70 libéraux et 20 bonapartistes (mais
oui !) dominent 150 républicains. Aux élections
législatives de 1876, la majorité change de
bord : 340 députés républicains
s'opposent à 80 royalistes et à 75 bonapartistes
(mais oui !). Bien que devenus minoritaires, ces représentants
du peuple sont, aux yeux des républicains, encore trop
nombreux. Gambetta se félicite du résultat en
disant : " La France a eu peur de lAncien
Régime ", cette notion englobant tout
ce qui symbolise une système héréditaire
où la religion tient une place importante.
Mais en secret, le tribun se méfie. Même si du
côté royaliste " Le grand refus
du Comte de Chambord " a sonné la retraite
du Drapeau Blanc, le courant bonapartiste est puissant. Et
le Prince Impérial un espoir toujours vivant.
Les manuels dHistoire prennent donc le relais des discours
radicaux pour consolider la fragile République française,
entourée de monarchies en Europe à lexception
de la Confédération helvétique, et maudire
ses ennemis. Il est d'ailleurs à signaler, au moment
où lon commémore laborieusement le centenaire
de la loi dite de Séparation des Eglises et de lEtat,
que les manuvres, restrictions, agressions et persécutions
contre le souvenir impérial (dont la loi dexil)
et son éventuelle renaissance, sont calquées
sur le mouvement philosophique anticlérical qui ne
cesse de s'imposer. Avant 1914, le principe de base est qu'un
vrai républicain est forcément un adversaire
de la religion et qu'un Bonapartiste est obligatoirement un
catholique, sous prétexte que le Second empire et en
particulier lImpératrice, de par ses origines
hispaniques, avait bien considéré la religion
et protégé le Pape. Nous savons, aujourd'hui,
que ce postulat est caricatural, réducteur, pour ne
pas dire faux, mais il est un ennemi redoutable de la mémoire
impériale. Dans ce but, de hautes figures professorales
de la Sorbonne, du Collège de France, des universités,
de la presse et de lédition se montrent implacables
envers lEmpire déchu don t les crimes restent
focalisés sur " la ligne bleue des Vosges ".
Victor Cousin, Emile Littré, Pierre Larousse, Jules
Michelet, Ernest Lavisse, Milet puis Malet-Isaac poursuivent
leur dénigrement en dispensant un enseignement orienté
et partial. Qui tient lEcole tient lEsprit.
Après 1920, la France victorieuse est celle d'une République
paraissant définitivement installée grâce
à a fraternité des tranchées. De même
que lanticléricalisme sadoucit, les travaux
historiques sont moins agressifs, la propagande négative
cède le pas devant lHistoire, les souvenirs retrouvés
et peut-être une timide nostalgie. Depuis, la recherche
délivrée des procès dintention
et les ouvrages fouillés de nombreux auteurs, y compris
étrangers, ont remis en perspective a culpabilité
générale qui frappait une période maudite.
Le cauchemar de Sedan ne peut être effacé mais
d'autres défaites ont occupé l'enseignement
et linformation. Une lente mais positive révision
a été entreprise. J'en retiendrai, ici, quelques
exemples.
1) Une meilleure connaissance de léconomie a
montré que, si un élan, essentiel et décisif,
avait été donné sous la Monarchie de
Juillet, c'est le régime de Napoléon IIi qui
a permis à la France dentrer définitivement
dans les temps modernes. Banques, compagnies dassurances,
de chemins de fer, postes et télégraphes, canaux
et routes ont transformé un pays essentiellement rural
en puissance industrielle. Les personnages de Labiche, jadis
affolés à lidée de prendre le train,
font place à ceux de Maupassant qui ont appris ce quest
un horaire et une correspondance. Ce n'est pas un hasard si
les héros de Jules Verne apparaissent à cette
époque. L'aventure est possible parce quelle
s'organise. Il faut redire que la France en 1870 est lun
des pays les plus riches du monde et cest dailleurs
cette fortune qui permet à notre pays, déchiré,
vaincu et partiellement occupé de payer très
rapidement lindemnité de guerre de cinq milliards-or
fixée par Bismarck, " la note de l aubergiste ".
2) A limage de la France Impériale, Paris est
devenu une vrae capitale. Le Baron Haussmann était
et est encore accusé d'avoir détruit
le " Vieux Paris ". Or, lorsqu'il
est nommé Préfet de la seine en juin 1853, Georges-Eugène
Haussmann a une grande carrière administrative provinciale
derrière lui. Partout où il a exercé
sa fonction, le progrès a suivi. LEmpereur lui
confie la mission de rénover Paris, une mission pour
en faire une ville saine, agréable, vivable, enviée.
Il y a urgence car, à ce moment précis, le choléra
a encore tué cinq mille personnes à cause d'un
déplorable manque de canalisations, deau potable
et dinstallations sanitaires. Les égouts sont
à peine dignes de ceux de la Rome de Néron.
Avec bonheur, Napoléon III et son énergique
Préfet reprennent ce conseil de Chaptal, Préfet
du Premier Empire à Napoléon : il faut
donner de l'eau aux Parisiens. Même le républicain
Jules Simon reconnaîtra, sous le régime qui lui
convient, les fantastiques améliorations de la vie
urbaine et quotidienne. Le " Vieux Paris "
de 1853 est une cité décrépie, croulante,
un cloaque nauséabond, témoin de la ville inquiétante
des romans dEugène Sue. Faute de loyers adaptés,
les maisons ne sont plus entretenues. Certes, Haussmann a
eu parfois la main lourde car il devait aller vite
mais il était le chirurgien qui devait trancher
dans le vif pour éviter une gangrène. Dès
1855, alors que, grâce à la Compagnie Générale
dOmnibus, on peut traverser Paris rapidement et pour
un prix modique, les journalistes britanniques qui accompagnent
la reine Victoria, félicitent Haussmann :`
- Bravo, Monsieur le Préfet ! Votre ville sent
bon !
Non, en dépit de fantasmes usés, les boulevards
et les avenues n 'ont pas été dessinées
pour que la troupe puisse mieux tirer sur le peuple, mais
pour donner de lair entre les poumons que sont les nouveaux
bois, parcs, jardins et squares. Ces artères ne sont
pas un champ de tir conçues par quelque esprit maniaque
pour écraser des émeutes, mais des voies pour
éviter lanarchie entre les piétons, les
fiacres et les transports en commun. De l'éclairage
aux livraisons, des trottoirs à la sécurité
publique, le travail et la vie sont moins pénibles.
Le couple Empereur-Préfet s'attaque aux épuisants
Embarras de Paris dont Boileau se plaignait au XVIIe
siècle. Ce n'est donc pas un hasard si La Vie Parisienne,
merveilleusement mise en musique par Offenbach attire les
visiteurs, éblouis, du monde entier. Et con venons
enfin que le vandalisme perpétuellement reproché
à Haussmann par des auteurs doctrinaires (parfois avec
raison) est hélas le propre de toute civilisation.
Les Années 1960 et 1970 ont détruit sans pitié
les Halles de Baltard, le Cirque Médrano, le Théâtre
de lAmbigu et celui de lAlhambra, le Gaumont-Palace
et, dans un autre registre, le Palais Rose. La postérité,
qui se prétend volontiers donneuse de leçons,
devrait avoir la pudeur de se taire. Ne retenant pas l'expérience,
elle a donc fait pire. Et le " Vieux Paris "
d'aujourd'hui est encore largement celui du Second Empire
et des années suivantes, n'en déplaise à
Zola. Les immeubles où " Le Savetier et
le Financier " de M. de La Fontaine ne se gênent
plus sont solides et tiennent toujours debout quand on les
rase pas avec un zèle futuriste ou quand on ne les
mutile pas pour en faire des bureaux qui restent vides...
De nombreuses métropoles de province se sont développées
selon le même schéma, comme Lyon et Marseille.
Et même après la chute, Haussmann a été
sollicité pour des projets d'urbanisme, par exemple
à Bruxelles et au Caire. Nul n'est prophète
en son pays et le pamphlet de Jules Ferry Les Comptes Fantastiques
dHaussmann, qui n'avait de spirituel que son titre,
paraît faible quand on sait que les Républiques
successives ont eu, elles aussi, recours aux emprunts pour
financer dindispensables améliorations.
3) Le gouvernement autoritaire de Napoléon III
est sans doute la seule dictature européenne qui ait
évolué, à partir de 1860, dans le sens
du libéralisme, à linverse des autres
régimes forts. Et cet assouplissement, avec ses hésitations
et ses erreurs, est largement à l'origine de sa chute.
4) Luvre sociale du souverain, si chère
à Louis-Napoléon et depuis toujours, reste encore
décriée. Celle dEugénie également.
Qu'on me permette de rappeler que lImpératrice
a refusé le collier d'une valeur de 600 000 Francs
que lui offrait la Ville de Paris pour affecter le produit
de sa vente à la construction et au fonctionnement
dun établissement denseignement et de formation
des jeunes filles, la Fondation Eugène Napoléon,
dans le XIIème arrondissement. De nombreuses Françaises
dhier et daujourd'hui ont encore bénéficié
de cette aide dans un bâtiment auquel l'architecte Hittorf
a donné la forme dun collier en souvenir du geste
généreux et sincère dEugénie
la mal-aimée. De même, c'est le couple impérial
qui a eu l'idée de procurer des déjeuners et
des dîners chauds aux déshérités
en créant Les Fourneaux Economiques distribuant 1 200 000
repas annuels, cent ans avant les Restos du Cur. Mais
qui sen souvient ? Qui ose le dire ?
5) Si la défaite de 1870 est celle dune politique
étrangère contradictoire, il est inadmissible
d'oublier qu'elle eut aussi ses réussites tel le rattachement,
par plébiscite et dans lallégresse populaire,
du Comté de Nice et de la Savoie au territolire français.
Trop souvent, ces évènements, pourtant considérables
et réussis, ont été déformés,
minimisés, voire effacés.
6) Enfin, c'est grâce à une démarche de
lImpératrice Eugénie, en 1919, alors âgée
de 93 ans et presque aveugle, que le retour de lAlsace-Lorraine
est placé au centre de la Conférence de la Paix.
La vieille dame en noir, digne, éprouvée et
qui ne disait presque rien pour se justifier depuis près
de cinquante ans, se souvient dune dépêche
du roi de Prusse Guillaume 1er, reçue le 1er septembre
1870 en sa qualité de régente. Le monarque affirmait
que lAlsace-Lorraine navait aucun intérêt
stratégique pour la Prusse. Mais puisque ces départements
avaient été occupés, le Hohenzollern
avait donc menti. Certains Alliés n'étaient
pas pressés de faire restituer ces régions à
l'autorité française. Eugénie transmet
la dépêche à Clemenceau. Il refuse dy
prêter attention car lopinion d'une Impératrice
catholique n'a aucun intérêt. Elle insiste, en
rappelant que cette guerre là, on ne peut l'accuser
de l'avoir souhaitée! Finalement Clemenceau obtempère.
Et il écrit à Eugénie une lettre de gratitude,
unique correspondance entre deux mondes qui ne pouvaient se
rencontrer. Le bien-fondé de la position française
fut accepté.
CONCLUSION
Les générations actuelles,
mieux informées et moins sarcastiques, admettent enfin,
quelque cent trente ans après cette page d'histoire,
qu'elle nest pas aussi noire quon la présentée.
Un colloque universitaire a été consacré
à la question dune réhabilitation du Second
Empire, une démarche déjà remarquable.
Cependant, il reste beaucoup à faire pour proposer
et justifier une connaissance équilibrée de
l'époque ; elle n'a pas eu que des faiblesses,
elle a eu ses grandeurs comme toute période historique.
Un projet actuel a même vu le jour pour soutenir la
reconstruction des Tuileries et il a recueilli divers échos
favorables. Je me suis livré à un sondage auprès
de jeunes (moins de 30 ans). Pour quils comprennent
que cette idée, intelligente, a pour but de conclure
une histoire inachevée, encore faudrait-il qu'ils sachent
ce qui s'est réellement passé en 1871. Presque
tous ceux que j'ai interrogés croient parce
qu'on ne leur a pas enseigné le contraire que
ce sont les Prussiens qui furent responsables de leffroyable
Semaine Sanglante. La réalité, nous qui
sommes ici, nous la connaissons. C'est une guerre civile,
la pire des guerres, franco-française, La Commune,
qui a incendié Paris. Un chapitre noir. Mettons-le
en lumière. Oui, il faut expliquer pourquoi et par
qui les Tuileries et dautres palais et monuments publics
ont été incendiés. Berlin ny est
pour rien. Du 22 au 28 mai 1871, les Communards se
battent contre les Versaillais. Des Français
contre des Français. Les Pétroleuses
sont les vraies coupables ?
Dès le 28 juin 1882, Jules Ferry a le courage de proposer
au Sénat de reconstruire les Tuileries en rasant dabord
les ruines dangereuses pour la sécurité. Il
explique que ce choix " est la démonstration
la plus éclatante que cette reconstruction est une
nécessité ". Le projet est refusé
à une voix près. Pour quelles raisons ?
Parce que les Tuileries sont un héritage de la monarchie
capétienne, que la famille d'Orléans et les
Bonaparte y ont vécu et régné. En revanche,
à la même époque, un autre splendide édifice
incendié par les Parisiens, lHôtel de Ville,
est reconstruit. Pour quelles raisons ? Parce quil
rappelle la Commune de 1792 et le rôle révolutionnaire
de la capitale en 1830 et en 1848. Deux destructions, deux
décisions contraires par idéologie, ce qui est
une injustice monumentale flagrante et entretient des querelles
permanentes mais dépassées. Des querelles tristement
gauloises...
La paix historique est encore loin quand on apprend
avec stupéfaction quen lan 2000,
la Municipalité, alors dite de droite, a donné
à lun de ses carrefours le nom de " Place
de la Commune de Paris ". On en a beaucoup parlé,
en tous cas beaucoup moins que lors de linauguration,
en face de la Gare du Nord, de la " Place Napoléon III ".
Est-il utile et opportun de raviver des rancurs, de
ruminer des vengeances après tant de massacres ?
Faut-il perpétuellement souffler sur les braises de
la haine ? Il serait temps que la mémoire sélective
et à sens unique ne soit plus une pénible obligation.
Cessons dentretenir le politiquement correct qui est,
trop souvent, lhistoriquement inexact.
Notre époque se prétend gouvernée par
la repentance, jusquà lhystérie,
mais elle oublie la réconciliation, ce quont
su faire les Russes avec un courage exemplaire. Arrêtons
la curée. Le devoir de mémoire ne se divise
pas.
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