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M. Jean des Cars

LES HISTORIENS ET LA LEGENDE NOIRE
DU SECOND EMPIRE

séance du lundi 7 mars 2005



INTRODUCTION


Aucune époque de l’Histoire de France n'a été autant calomniée et salie que celle du Second Empire. Du 2 décembre 1851 au 2 septembre 1870, la transition du régime républicain à la restauration impériale a déchaîné les passions et nourri les excès jusqu'à une caricature générale, permanente et systématique d'une violence inouïe. D’ailleurs, c'est une époque où la caricature connaît un grand développement avec des auteurs très inspirés et pour ce qui nous occupe, la Famille Bonaparte n’est pas épargnée avec la série dite de La Ménagerie Impériale où l’Impératrice est aimablement qualifiée de dinde ou de grue, agressions dont la cruauté serait impensable aujourd'hui.

Cette désinformation se manifeste dès l’avènement du nouveau pouvoir, s'amplifie alors qu'il est, paradoxalement, conforté par de brillants résultats, et s'acharne, après le désastre de Sedan, à piétiner les acteurs et l'œuvre accomplie, pendant les débuts incertains de la troisième République et jusqu’au lendemain de la Première Guerre Mondiale. Dans ce qu’il faut bien appeler un harcèlement politique, les romanciers, les journalistes, les chroniqueurs, les mémorialistes et autres témoins deviennent les auxiliaires patentés des historiens. C’est sur leurs écrits et leurs propos que les écrivains d'histoire fondent leurs propres études, interprétant les événements dans le sens qui leur convient. Mais comment éviter que la postérité ait une autre vision que celle des adversaires, opposants et gens mécontents de tous bords ? Le problème est éternel ; il est celui de l’honnêteté des sources utilisées. Les historiens doivent relater et analyser tout ce qui s'est passé et non choisir ce qui leur plaît pour servir une conviction.

Les pamphlétaires du Second Empire ont un réel talent. Ils appuient là où le trait fait mal. S'ils n'avaient pas eu la plume aussi bien aiguisée, aucun historien n'aurait eu intérêt à utiliser leurs opinions. Le don littéraire devient donc un argument historique, surtout s’il blesse et fait rire. Des auteurs considérables, tels que Victor Hugo et Emile Zola, politiquement très engagés, pèsent plus lourd que Prosper Mérimée et Théophile Gautier ; le talent de ceux-ci n'est pas en cause mais ils sont peu ou pas du tout concernés par l'agitation politique. La satire du régime n’est ni leur préoccupation ni leur raison de vivre. La Littérature puissante de son époque est contre Napoléon III. Les historiens n'ont qu’à puiser dans ses images dont beaucoup deviendront des clichés.

On pense, en général, que la critique atteint évidemment un sommet avec Sedan. Un nom chargé de honte et qui engloutit dix-huit années d'un passé broyé par une effroyable défaite, sanction d'une guerre malheureuse et inopportune. Sedan ! Terminus ! Tout le monde descend ! Or, le règne de Napoléon III ne saurait honnêtement être réduit à cette triste journée du 2 septembre, pas plus que la Révolution ne peut écraser des siècles de monarchie ni le désastre de 1940 effacer totalement l’œuvre de redressement de la France républicaine, laïque et coloniale, en particulier de 1880 à 1930. Il serait tout aussi fallacieux de gommer le Premier Empire par la seule bataille perdue de Waterloo. Or, on ne dira jamais assez que "L’Histoire est écrite par les vainqueurs". Ce n'est pas moi qui l'affirme mais un auteur peu suspect de sympathie envers l'idée impériale puisqu’il s'agit de Bertolt Brecht avec lequel, sur ce point précis, je suis d'accord. Le perdant, le vaincu n’a que le droit de se taire, de disparaître. Même défunt, il a tort.

Je déplore un fâcheux travers français, souvent relevé chez les historiens : on ne s'intéresse qu'aux conséquences, jamais aux causes. Dans le cas du Second Empire, les critiques sont immédiates, formulées dès le Coup d'Etat qui va rétablir la dignité impériale et constituent des réactions à chaud car ainsi que le dira Albert Camus "Les Journalistes sont les Historiens de l'instant". Il s'agit donc d'attitudes, de prises de positions, de déclarations concomitantes aux évènements. C'est le rôle normal d'une opposition, mais celle-ci a un redoutable talent. Elle ne fera qu'espérer la chute de Napoléon III. Elle récoltera la chute de la France, le Siège de Paris, la famine, l'occupation de l’Alsace-Lorraine. Et après l'effroyable Commune sanglante, tous les auteurs ont voulu prouver que les dix-huit années impériales n’avaient été qu'une parenthèse catastrophique, une erreur, un funeste entracte. et ils se sont mis en tête de démontrer que cette période était une des plus affreuses de notre pays. La preuve ? Elle avait dévoyé puis interrompu le régime républicain de 1848 et cela est un crime idéologique. Napoléon III devait être sanctionné. Il l'avait été littérairement, militairement et politiquement ; il devait l’être encore socialement, économiquement, affectivement. Rien ne devait subsister de l'aventure car le souverain battu qui avait été contraint de remettre son épée au roi de Prusse Guillaume 1er n'était qu’un lâche, un fourbe. Sa dernière faute, la pire peut-être, était d'être encore vivant et prisonnier après Sedan. C'était le résultat d'un travail de sape sans relâche, né de la haine et de la mauvaise foi.

LES PREMIERES SALVES (1851-1853)

Elles sont tirées par Victor Hugo, le canon de fort calibre de l’opposition. En lui, on sait que le régime a eu son plus féroce adversaire, le plus connu aussi. La question est de savoir pourquoi. Le comportement de ce génie littéraire et dramatique, d’une exceptionnelle fécondité à tous points de vue pendant soixante ans, est un concentré des paradoxes opportunistes observés à la moitié du XIXe siècle. Son attitude sert d'exemple. Sous Napoléon III, elle est un phare qui éclaire l'opinion soi-disant dans les ténèbres ; sous la Troisième République, son rayonnement universel relègue l’Empire déchu dans un obscurantisme quasi-absolu. Fils de la Révolution ( "Ce siècle avait deux ans..."), Victor Hugo est aussi le troisième enfant d'un général bonapartiste. Le jeune Victor conservera des souvenirs indélébiles de l'épopée puis de la chute napoléoniennes. Résumons sa carrière intellectuelle. A vingt ans, sa première œuvre publiée, les "Odes", lui vaut deux pensions de 1 200 Francs chacune. La première est prélevée sur la Cassette du Roi Louis XVIII, la seconde est allouée par le Ministre de l’Intérieur. Pour le jeune poète, la Monarchie est généreuse et la Restauration récompense un écrivain bien pensant, ce qui était la tradition des régimes absolutistes. Dans un déluge de vers, le nouvel auteur est d'abord classique et conservateur puis chef de file des Romantiques. Le retour d’une certaine intimité avec son père le rapproche des souvenirs napoléoniens et des idéaux libertaires de la Révoution. C’est ainsi qu’il trouve des tonalités émouvantes en 1832 pour le très beau texte Napoléon II, consacré à la mort du duc de Reichstadt. Devenu un homme de lettres comblé, il se présente à l’Académie française, échoue trois fois et finit par y être élu en 1841. Quatre ans plus tard, le Roi des Français, Louis-Philippe, le fait Pair de France, lui donnant accès à la Chambre Haute. Observons que contrairement à une idée reçue, le Victor Hugo de la Monarchie de Juillet s'accommode fort bien des royautés, qu’elle soit Légitimiste ou d’Orléans. Aucune couronne ne l’indispose, le Trône est fréquentable...

La Révolution de 1848 porte l’ex-Pair de France sur les barricades. Il se déclare républicain, libéral, puis progressiste en 1849. Mais déjà on constate chez lui un intérêt passionné pour l’ascension de Louis-Napoléon Bonaparte. Bonaparte ! A propos du neveu conspirateur malchanceux mais dont l’étoile brille enfin, Hugo déclare, superbement : "Ce n'est pas un nom, c'est une idée." Une idée, en effet, qui fait rapidement son chemin et l’élection du Prince à la Présidence de la Deuxième République est saluée avec enthousiasme dans le journal fondé par Hugo, L’Evènement. A la veille du scrutin, ce titre publie, de façon très moderne, une page entière de supplément avec le nom magique de louis-Napoléon Bonaparte répété cent fois ! Les relations entre l'écrivain et le locataire de l’Elysée sont d'abord très cordiales. Victor Hugo est même l'un des tous premiers invités du Prince-Président dans ce palais délabré aux installations défaillantes. Le souper est médiocre et Hugo est perplexe: il se demande comment il doit appeler le maître de maison : Prince ? Monseigneur ? Monsieur le Président ? Le poète est séduit par le retour du rêve bonapartiste. Hugo aimerait jouer le rôle d'un conseiller secret, fonction alors inédite à l’Elysée. On murmure qu’il attend un portefeuille ministériel mais on ne l'appelle pas. Alors, à l’Assemblée dont il est député, lors d’un important débat le 17 juillet 1851, il saute sur l'occasion, avec un argument qui sera celui des Châtiments : " Quoi ? Après Auguste, Augustule ? Parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ?"Mais ce langage embarrasse tout le monde, la gauche qui ne se reconnaît pas en lui, le centre et même la droite où beaucoup de royalistes se rallient maintenant à l'idée impériale pour conjurer "le péril rouge".

Comment ces deux hommes pourraient-ils réellement s'entendre ? Le poète a des convictions (nouvelles, il est vrai, tant elles ont varié) tandis que le Président a des ambitions, anciennes celles-là, puisqu’il projette de tordre le cou à la République pour rétablir l’Empire et régler son compte à l’Assemblée qui lui est hostile. C'est chose faite avec le Coup d’Etat du 2 décembre 1851. Hugo proteste, refuse de se soumettre, se cache pendant une semaine, la police sur ses talons. Pensant que s’il était emprisonné, l'affaire nuirait au nouveau régime, il supplie un commissaire de police de s'assurer de sa personne, comme on disait. Mais le policier flaire le piège et lui répond : "M. Hugo, je ne vous arrête pas car je n’arrête que les gens dangereux !". Il change de nom, empruntant celui de Lanvin. Finalement réfugié en Belgique, le Républicain s'estimant trahi par ce Bonaparte qu’il avait soutenu, gagne bientôt les Iles Anglo-Normandes. Le voici au large des côtes françaises, d'abord sur le rocher de Jersey puis, au bout de trois ans, sur celui de Guernesey où il fait construire une maison, Hauteville House. Notons que Hugo a dû quitter Jersey parce qu’il avait critiqué vertement la visite de la Reine Victoria en France lors de l’Exposition Universelle de 1855. C'est à ce moment que les historiens qui n'aiment pas l’Empire ont définitivement recours à Hugo car il déclare : "La révolution littéraire et la révolution politique ont opéré en moi leur jonction". Désormais, chaque mot de l'écrivain, en prose ou en vers, sera l ‘armature d’une satire pour ridiculiser et abattre ce qu’il nomme "une Cour de parvenus".

Victor Hugo exilé ! Tous les historiens admireront le magnifique courage du fuyard qui s'est placé sous la souveraineté britannique en lançant ce cri "Je resterai proscrit, voulant rester debout". On citera en exemple la digne abnégation de celui qui avait été le vicomte Hugo, Pair de France, familier des princes, y compris des Bonaparte et qui osait renoncer aux manœuvres de Badinguet pour se consacrer à son œuvre, certes prodigieuse, mais surtout à son rôle de conscience des hommes libres du monde entier. En sculptant sa statue d'exilé, les contemporains, repris par les historiens, lui confèrent alors le rôle du Penseur Universel, du Vengeur des Opprimés. Il met sa voix et son talent au service des malheureux, il se commet d'office l’avocat de la démocratie bâillonnée. Ah! Le neveu de Napoléon a trompé les Français ? Eh bien, Victor Hugo, de son rocher de la Justice, va bombarder ce nouvel "usurpateur" d'une grêle de vers indignés, magnifiques, jaillissant d’une solitude très organisée mais plutôt mal supportée par la famille Hugo. Adèle, Mme Victor Hugo, qui avait offert ses charmes à Sainte-Beuve (un critique littéraire, la trahison était double !) réussit quelques escapades sur le continent avec ses fils puis, résignée, regagne son île.

Aucun contemporain n'ose alors dire a vérité: personne n'a poussé Victor Hugo à l'exil sinon lui-même ! Aucune mesure d’interdiction de séjour n'a été prise contre lui, à la différence, par exemple, d'un Raspail. l'écrivain est furieux, vexé d’avoir été dupé, mais s’il s'est déclaré proscrit, c'est par dépit. Il voulait être "Chateaubriand ou rien". Il est Hugo, ce qui est superbe mais insuffisant. L'ancien Prince-Président devenu empereur a, selon Hugo, menti aux Français, mais surtout manipulé Hugo qui avait mis tous ses espoirs politiques en lui. L'écrivain s'est puni lui-même ; il est un exilé volontaire, un aigri, un déçu s'abritant derrière cette formule étincelante "La Liberté est partie. Je rentrerai quand la Liberté rentrera". Belle maxime mais tout de même prétentieuse car Victor Hugo entend priver Paris et la France de sa présence physique. Il punit l’Empereur et son Empire. Du moins, c'est ce qu’il pense. Or, débarrassé de mondanités et de vie officielle, il peut se consacrer entièrement à sa vindicte. A cette époque, ses écrits s’engagent sur une monumentale haine, sans merci. J'observerai ici un parallèle avec Napoléon 1er : si ce dernier avait édifié sa légende sur l'île de Sainte-Hélène (pour posséder le monde après l'avoir conquis, selon le mot de Chateaubriand), Hugo, à Guernesey, forge sa gloire sur le dos de Napoléon III. En somme, l'exil insulaire est la base d'une légitimité acquise dans la douleur. Et si Hugo se garde bien de revenir, c'est parce qu'il risquerait de se compromettre et de perdre son prestige dont une part tient de son éloignement.

Sur ces évènements de décembre 1851, il rédige Histoire d'un crime mais sa publication devra attendre 1877-1878 et sera, en fait, dirigée contre le Maréchal de Mac-Mahon, un Président de la république qui avait le tort d’être monarchiste... En 1852, Hugo décoche sa plus meurtrière flèche Napoléon le Petit, un court texte édité en Belgique et introduit clandestinement en France. Un exemplaire de ce pamphlet est aimablement glissé entre les mains d’Eugénie de Guzmàn y Palafox, une Espagnole que cette diatribe n’empêchera pas d'épouser Napoléon III quelques mois plus tard. La formule Napoléon le Petit rencontre un grand succès. Elle fait rire aussi bien à gauche qu’à droite, chez les Légitimistes et même les Orléanistes. Il faudra attendre le livre signé d'un Républicain de notre temps, parlementaire des Vosges, maire d’Epinal, ministre et aujourd’hui Premier Président de la Cour des Comptes pour qu'un auteur (inattendu, il est vrai), ose officiellement qualifier le neveu de Napoléon 1er de Louis-Napoléon le Grand dans un ouvrage brillant. En 1990, M. Philippe Séguin n’a pas craint de s'attaquer à la rengaine d'un Napoléon III qui n'aurait été qu'un pâle reflet de son oncle. Rappelons qu’au début du Second Empire, quand un insolent s'était risqué à dire au neveu qu'il n'avait rien du vainqueur d’Austerlitz, le nouvel Empereur avait répliqué, privilégiant son humour britannique et son accent suisse allemand "Ah ! Pardon ! J'ai sa famille !".

Permettez-moi d'ajouter qu’à la suite de la biographie que j’ai consacrée au Préfet Haussmann en 1978, j'ai dû batailler avec le Cabinet du Maire de Paris, M. Jacques Chirac, pour que soit enfin installée et inaugurée la statue du célèbre mais en réalité méconnu rénovateur de la capitale. La cérémonie eut lieu le 13 septembre 1989. La statue attendait dans un dépôt depuis...1930, c'est à dire depuis l'achèvement du dernier tronçon du Boulevard Haussmann.

Avec le recueil intitulé Les Châtiments, Victor Hugo livre le fruit de son premier hiver d’exil volontaire (1852-1853), une somme véhémente et sombre de plus de 6 200 vers. Le titre primitif Les Vengeresses semblait trop faible puisqu'il s'agit de démasquer et de confondre le Bonaparte félon. Les historiens disposent ainsi d’une magistrale évocation poétique en sept parties qui s'impose comme la référence des critiques contre Napoléon III au début de son règne. Rappelons que l'ouvrage, dont le vrai titre est Châtiments, sans article mais suivi d'une virgule, est publié, comme d’habitude, en Belgique mais avec une ruse. La loi belge interdisant l’impression et la diffusion d'ouvrages injuriant les Chefs d’Etats et de gouvernements étrangers, l'éditeur Henri Samuel contourne la difficulté en éditant d'abord, sous sa raison sociale, une version expurgée des passages les plus violents et des attaques personnelles puis une version intégrale portant le nom de deux éditeurs fictifs, l’un de Genève, l’autre de New-York. Inutile de préciser que c'est cette mouture qui circule par contrebande en France. Les vers sont violents. L'opposition s’appuie sur eux, les historiens aussi :

"Donc, c'est fait. Dut rougir de honte le canon,
Te voilà, nain immonde, accroupi sur ce nom !
Cette gloire est ton trou, ta bauge, ta demeure !
Toi qui n’a jamais pris la fortune qu’à l'heure,
Te voilà presque assis sur ce hautain sommet !
Sur le chapeau d’Essling, tu plantes ton plumet
".

L’œuvre a d’autant plus de retentissement que le français est alors la langue la plus répandue et elle permet à Hugo d’atteindre un public mondial. D’ailleurs, les vers brûlants des Châtiments ne sont pas exclusivement dirigés contre les infamies du Second Empire. Ils dénoncent aussi l'oppression du Tsar de Russie contre les Polonais et celle de François-Joseph contre les Hongrois et les Italiens. Hugo se proclame le chef spirituel de tous les révolutionnaires d’Europe. Il a été Légitimiste, Orléaniste, Bonapartiste. Désormais, il est Républicain, qu’on se le dise ! Pour l'auteur, Napoléon III incarne la Nuit alors que le peuple aspire à la Lumière. Les historiens citent quelques phrases des complices du Coup d’Etat, telles "la société est sauvée" et "la famille est restaurée" pour démontrer que c’est faux. En revanche, aucun auteur historique ne relève que la rage avec laquelle Victor Hugo attaque son ennemi juré finit par grandir celui-ci démesurément puisqu’il est, à lui seul, l’incarnation du Mal ! C'est trop d'honneur et excessif. Isolons un petit poème qui se détache des autres, intitulé L’Expiation et sous-titré Drame en quatre actes, de la punition infligée par Dieu à Napoléon 1er. Nous connaissons tous ces vers admirables, d'une parfaite maîtrise : "Il neigeait. Pour la première fois, l’Aigle baissait la tête" ou "Waterloo, morne plaine..." Le texte, puissant, est l’un des plus beaux inspirés par l’épopée napoléonienne. Les mots grandissent l’Oncle, même dans sa chute, pour mieux rabaisser le Neveu dans sa réussite. Et Hugo de conclure que le plus dur châtiment infligé par Dieu à la dynastie des Bonaparte est de lui avoir donné un tel successeur !

S’effaçant volontiers devant la force littéraire, les historiens citent Victor Hugo comme le grand témoin pourfendeur d’une calamité absolue. Le génie de l’écrivain est un paravent que tous les opposants déploient au nom de la fraternité mondiale. Et Hugo gagne des fortunes avec des succès traduits un peu partout. Décidément, son absence lui est profitable.


L ‘ACHARNEMENT (1864 - 1866)

Cependant, le proscrit est sans pitié pour sa cible, quoi que l’Empereur entreprenne. Il en est ainsi de la Guerre de Crimée (1854-1855) soldée par le Traité de Paris de 1856 qui réorganise l’Europe et chasse la Russie du Bosphore pour cent ans. Il en va de même pour la libération de la Lombardie après les victoires de Magenta et de Solférino (été 1859). Ces succès gênent Hugo. Il les commente avec humeur et aigreur mais cette-fois, plusieurs historiens ne le suivront pas dans ce dénigrement systématique. Ce sont des batailles sanglantes et le Neveu a osé agir comme l’Oncle, par les armes. La mauvaise foi de Victor Hugo est regrettable. D'abord, parce que l’Empereur a décrété une amnistie générale cette même année qui lui permettrait de revenir sans honte. (C'est le cas de l’éditeur Jules Hetzel qui s’en félicitera en publiant Jules Verne dont on commémore le centenaire de la mort). Ensuite, parce qu’aucune cause, fût-elle celle de l’Unité italienne pourtant chère à Hugo, ne peut lui permettre de transiger avec l’homme du 2 décembre. Si les Romantiques avaient chanté l’aventure napoléonienne, le chef de file de ce mouvement s'est donné pour mission de persécuter celui qui a violé la République. Dans les écrits de l'imprécateur, on chercherait en vain une approbation, voire une sympathie envers les insurrections italiennes contre les Habsbourg, ce qui est un comble. Pourquoi un tel acharnement? Parce que le mot royaume gâche l 'espoir. Encore une trahison de Badinguet ! Que Victor-Emmanuel de Savoie, ce roi aux invraisemblables moustaches, remplace l’empereur François-Joseph et ses célèbres favoris exclut le passage de la servitude à la liberté. Qu’un monarque succède à un autre, fût-il de la Maison de Savoie, est un camouflet et c'est encore Napoléon III le coupable de ce tour de passe-passe...Victor Hugo boude donc cette réussite en marche qu’est l’Unité italienne d'abord parce que l’Empereur des Français a tort — c'est un principe ! — et ensuite parce que seule une République aurait convenu, selon Hugo, à la réunion des Etats qui vont des Dolomites et des Alpes à la Sicile et à la Sardaigne. Hugo se trompe : c'est la monarchie et elle seule qui va unifier la Péninsule. Divers auteurs, embarrassés, tairont l'intransigeance de l'auteur des Misérables car l’Unité italienne, un vieux rêve de l’ancien membre de la société secrète des Carbonari qu'était le conspirateur Louis-Napoléon, se construit grâce à son appui de souverain des Tuileries. Napoléon III aggrave son cas — si c'est possible ! — lorsque les troupes françaises marchent sur Rome pour mettre en déroute celles de Garibaldi et protéger le Pape ainsi que l’Etat Pontifical. Indigné, Hugo envoie un poème cinglant La voix de Guernesey aux catholiques conservateurs qui défendent la dernière survivance du pouvoir temporel de la Papauté.

Bien entendu, l’expédition du Mexique, qui va tourner au désastre, fournit à l’intraitable exilé le prétexte à se déchaîner. Cette fois, il a raison. L’affaire du Mexique est une folie. Hugo se réjouit que cette campagne s’enlise dans un bourbier sanglant. Le piège mexicain se referme sur Maximilien de Habsbourg, ce frère de François-Joseph qui voulait être empereur lui aussi. Pour Hugo, c'est une excellente nouvelle et il écrit aux Mexicains cette proclamation : " Je suis avec vous. Nous sommes debout contre l’Empire, vous de votre côté, moi du mien, vous dans votre patrie, moi en exil . Combattez, luttez, soyez terribles et si vous croyez que mon nom est capable de quelque-chose, servez-vous en...Visez cet homme à la tête et cette balle sera la Liberté". J'observe que si Victor Hugo se pose en référence mondiale de la bonne conscience fraternelle ainsi qu’en adversaire farouche de la peine de mort au nom de cette fraternité, il n’hésite pas à recommander d’abattre Maximilien ; contre la Maison d’Autriche, un peloton d’exécution ne le choque pas... Et chez Hugo, les formues littéraires font toujours mouche, atteignant leur cible comme la balle qu'il réclame. Après la retraite des troupes françaises et lorsque Maximilien est tombé aux mains de Juarez, Victor Hugo, sans doute gêné d'avoir été aussi bien entendu, écrit personnellement au républicain Juarez pour lui demander la grâce de l’infortuné mari de la pauvre impératrice Charlotte. En vain, comme on le sait... Ici encore, en triant le bon grain de l'ivraie, les historiens mettent en avant le geste d’Hugo par delà l’océan, son élégance, sa hauteur d'esprit mais en oubliant de rappeler qu’il a soutenu vigoureusement les Mexicains dans leur révolte. Les apprentis sorciers oublient très vite leurs responsabilités que, pourtant, leur confèrent obligatoirement leurs anathèmes.


UNE PAUSE DANS LA HAINE (1867)

Cette même année 1867, aucun historien ne relève l’apothéose de la situation invraisemblable de Victor Hugo face à l’Empire, lui-même au sommet de son prestige en préparant l’Exposition Universelle. Il semble que tous les auteurs aient oublié — ou ignoré — que l’entêté proscrit ait voulu tout de même saluer le rayonnement de Paris et participer à la Fête Impériale, au prix d’une sorte de reniement. Directeur de conscience politique de l’humanité, Hugo peut-il être absent d'une ville rayonnante qui s’apprête à devenir, pendant sept mois, la capitale du monde ? Non, bien sûr ! En effet, au mois de mai, deux forts volumes de toile rouge, frappés aux armes de la Ville de Paris, sont publiés à Paris, Bruxelles, Leipzig et Livourne. Titre : Paris-Guide. Les plus grands noms y ont collaboré, de Théophile Gautier aux Dumas Père et Fils, de Nadar à Maxime Du Camp. Même George Sand, pourtant peu en sympathie à l'égard du régime, y apporte son talent. Apprenant cet exceptionnel agglomérat de contributions d’où il est absent, Victor Hugo se précipite pour rédiger une préface fleuve de trente-sept pages. Paris, qui compte tellement dans son œuvre, ne saurait être présenté par quelqu’un d'autre que lui... Alors, Hugo, l’éloigné volontaire, adoucit sa hargne et y prédit un avenir fantastique pour Paris, écrivant page 27 : "L’année 1866 a été le choc des peuples; l'année 1867 sera leur rendez - vous". L’écrivain revient donc sans honte, sous la forme d’un texte étonnant et prophétique à bien des égards, mais la démarche ne le gêne pas ! Même son fils, François-Victor Hugo, est embrigadé dans l’entreprise pour décrire le quartier du Marais et de la Place Royale, la Place des Vosges si familière aux Hugo.

Napoléon III rit en effilant sa moustache cirée, déclarant, dit-on, en découvrant le texte de son plus implacable adversaire : " Tiens ! Je ne savais pas que M. Victor Hugo s’était décidé à regagner Paris ! " Ainsi que l'explique l’éditeur, sobrement : " M. Victor Hugo s’est chargé du commentaire ; et les noms célèbres qui s'unissent à celui du grand poète rendent tout éloge superflu ". Même si Hugo ne cite pas le souverain qui a décidé et organisé la transformation de ce Paris présenté aux visiteurs par une somptueuse carte de visite, le fait qu’il appose son nom en tête de l’ouvrage et en soit le patron intellectuel, gage d’une collaboration réclamée, suffirait à discréditer l'écrivain si soucieux de sa distance avec la France. Il a pactisé ; il a mis sa haine entre parenthèses. Paris vaut bien un parjure par la plume. Mais ce n'est pas tout ! Alors que les souverains d’Europe, de François-Joseph à Victoria, du roi des Belges au Roi de Bavière sans omettre le Tsar de Russie vont se précipiter et applaudir Hortense Schneider dans " La Grande-Duchesse de Gérolstein ", Victor Hugo apprend que sa pièce Hernani sera reprise le 20 juin, à la Comédie française. C'est un triomphe, en présence d’Adèle Hugo. Les admirateurs du plus grand des Romantiques célèbrent cet hommage auquel assiste Dumas Père, Gautier et Banville. Certains avaient espéré que la censure impériale, au dernier moment, allait interdire cette représentation; cela leur aurait permise de crier au scandale. Mais il n'y a pas de nouvelle Bataille d’Hernani et ils sont déçus. En effet, l’Empereur avait souri à la proposition du directeur de la Comédie française et autorisé le spectacle avec ce commentaire : " L'année de l’Exposition et lorsque la France montre au monde son génie industriel, le génie du théâtre ne peut être exilé ! " Et de plus, la reprise est un grand succès.

Napoléon III emploie le mot génie. C'est sans rancune. Sur cette affaire, les historiens ne tiennent guère compte de la largeur d'idées et de la finesse de celui que l'opposition persiste à appeler "le monstre" ou "le nain" comme le répète Karl Marx, sans relâche. L’Empereur n’est pas ennemi du dramaturge. Pour un proscrit, Victor Hugo est singulièrement présent dans ses œuvres et acclamé en cet été 1867.


LA CUREE (1868-1870)

Frappés temporairement d'amnésie, les historiens retrouvent leur vigilance pour se réjouir des difficultés impériales devant les menaces prussiennes depuis Sadowa. Méprisant ce que Thiers appellera les " libertés de tolérance " concédées par Napoléon III avec la loi du 16 juillet 1868, les Républicains exploitent à fond les possibilités d’insolence de la presse. Des journaux comme Le Réveil, Le Rappel et surtout La Lanterne d’Henri Rochefort libèrent des torrents de sarcasmes. Rochefort, brillant polémiste, est drôle, mordant et sa brochure rouge sang se vend aussi bien que des petits pains. Affirmant aimer Napoléon II ( sans doute parce qu’il est mort jeune et n'a pas régné !), il interroge ses lecteurs : " Qui donc osera prétendre maintenant que je ne suis pas Bonapartiste ? ". Rochefort a des formules étincelantes, toutes reprises avec gourmandise par les historiens, dont la plus fameuse et aussi la moins méchante : " La France compte 36 millions de sujets sans compter les sujets de mécontentement... " Mais le journaliste franchit vite la frontière des attaques personnelles, écrivant, par exemple " L’Aigle Impérial a volé de millions en millions jusqu’aux tours de Notre-Dame " ou bien " L’Impératrice décréta, du haut de son faux-chignon et tout en mâchant des pâtes... ". Les attaques se déplacent pour rester à la mesure de certains évènements. En juin 1868, Nero, le chien de l’Empereur étant mort et la presse gouvernementale prenant le deuil comme la Cour ou presque, Rochefort publie ses impertinentes condoléances canines : " (...) La veille, il s'était couché assez calme, après avoir congédié ses courtisans car il faut vous dire qu’en France, les courtisans ne sont pas fiers : quand ils ne peuvent pas approcher du maître, ils se lient avec le chien ". Personne n'est donc surpris que le onzième numéro de La Lanterne soit saisi et Rochefort condamné à un an de prison ainsi qu’à 10 000 Francs d’amende. Il s’enfuit en Belgique et inonde la France de ses railleries passées en contrebande dans les crinolines à poches spécialement confectionnées pour quelques passeuses.

Aux élections législatives de 1869, les Républicains enlèvent plus de 30 sièges. Parmi les nouveaux élus, se trouve Gambetta, surnommé l’avocat borgne et dont le talent de tribun enthousiasme la jeunesse. Aphonse Daudet raconte que Gambetta ayant été convié à déjeuner par un ami, il lui répond :
- Déjeuner à Meudon ? Volontiers mais un de ces jours, quand nous en aurons fini avec l’Empire...
La destruction du régime est donc une obsession. Avec de telles confidences, les historiens concluent qu’elle est inéluctable. Mais quand ? Il est facile de fixer une date quand on connaît la suite...

L'assassinat du journaliste Victor Noir par le Prince Pierre Bonaparte, le 10 janvier 1870, fournit à Rochefort le sujet d’un article vengeur que les auteurs ne manquent pas de porter au débit de l’Empire et au crédit de la révolution qu’ils appellent de leurs vœux : " J'ai eu la faiblesse de croire qu’un Bonaparte pouvait être autre chose qu'un assassin. J'ai osé imaginer qu’un duel loyal était possible dans cette famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d’usage. " (...) " Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains de coupe-jarrets qui, non contents de mitrailler les républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile. Peuple français, est-ce que, décidément, tu ne trouves pas qu'en voilà assez ? "

Non, malgré cette terrible affaire, catastrophique pour l ‘image dynastique, le peuple français n’en a pas assez. Même si les historiens prétendent que dès janvier 1870, la destruction du régime menace et que l’émeute ne demande qu’à enfler, les craquements de l’édifice sont encore bien modestes. Le peuple, en revanche, se fait entendre mais pas dans le sens qu’espéraient Rochefort et l’opposition impatiente. Le souverain s'adresse à l’opinion, ce qui est toujours risqué. Le plébiscite pose cette question à laquelle il faut répondre oui ou non : " Le peuple approuve les réformes libérales opérées dans la Constitution depuis 1866 par l'Empereur avec le concours des grands Corps de l’Etat et ratifie le Sénatus-Consulte du 20 avril ". En réalité, il s'agit de savoir si les Français veulent du Prince Impérial, alors âgé de 14 ans, comme futur Chef d’Etat. Réponse : 7 400 000 oui contre 1 500 000 non. Si Paris et les grandes villes ont été hostiles grâce à l’influence du monde ouvrier, les campagnes ont approuvé l’organisation de l'avenir. L’Empire n'est pas sauvé, il est consolidé par la France rurale, celle qui n’a pas de " mauvaises idées ".

A son fils, Napoléon III annonce :
-Mon enfant, tu es sacré par ce plébiscite ! L’Empire Libéral, ce n’est pas moi, c'est toi !
La dynastie paraît fondée, elle a l’appui populaire, celui que nous appellerions la France profonde. Ici encore, les historiens sont le plus souvent malhonnêtes, parlant d’une manœuvre électoraliste obscure, d'une tentative désespérée et vouée à l’échec. Pourtant, le résultat est incontestable : le peuple a dit oui à 80 % . Mais pour l'opposition, il est dans l'erreur. On pourrait donc, à nouveau, citer Bertolt Brecht qui aura cette terrifiante réflexion stalinienne : " Quand le peuple se trompe, il faut changer le peuple ". Furieuse, l'opposition est surtout anéantie. Elle s’incline ou fait semblant. Les grèves se multiplient, sont réprimées et, finalement, échouent . Il n’y a donc qu’une guerre qui puisse dynamiter le régime. Une guerre perdue, cela va sans dire...

Parmi les calomnies colportées sur les causes directes de la guerre franco-prussienne, il en est une qui a la vie dure. Devant un témoin identifié, l’Impératrice aurait dit : " C'est ma guerre ! " Ainsi, celle qu’on surnommait l’Espagnole serait la véritable instigatrice du conflit. Ce serait elle — et personne d'autre ! — qui aurait entraîné la ruine de la France. Or, bien après la catastrophe, apprenant ce qu’on lui reproche, Eugénie explose de colère lors de ses entretiens avec l’ambassadeur Maurice Paléologue qui dessine un portrait à décharge de l’Impératrice en 1901, mais qui ne sera publié qu'en 1929. Pour sa défense devant l’Histoire, que répond l’illustre accusée ? " C'est à M. Thiers que revient la paternité de cette odieuse légende ; il s'est permis d'affirmer que le 23 juillet 1870, recevant à Saint-Cloud M. Lesourd, Premier Secrétaire de notre Ambassade à Berlin, je lui aurais dit <Cette guerre, c'est moi qui l'ait voulue, c'est ma guerre !> Or, assure-t-elle à Maurice Paléologue, jamais, vous m’entendez, jamais cette parole sacrilège ni aucune autre analogue n'est sortie de ma bouche ! D'ailleurs, plus tard, j'ai fait interroger M. Lesourd. Il a loyalement reconnu, dans une lettre dont je possède l'original, que je ne me suis jamais vantée à ses yeux d'avoir déchaîné la guerre. Je vous supplie de ne pas oublier ma protestation et de la répandre lorsque j'aurai quitté ce triste monde ". Mais cette capitale mise au point, comme tant d'autres, sera connue trop tard, voire passée sous silence parce qu’elle révélait une odieuse manipulation a posteriori. Certains auteurs, sans enquêter sérieusement, ont mis en doute l’existence de cette lettre, confession et aveu. Or, elle existe et a été publiée dix ans après la mort d’Eugénie, soit en 1930. On sait bien que la calomnie a meilleure presse que les démentis et les preuves d’innocence. Fort rares sont les auteurs ayant apporté à l’Histoire ce rectificatif à propos d'une accusation qui n’était qu’un montage. Il a servi à continuer de ternir la réputation de l’Impératrice.

Le couple impérial a été perpétuellement accablé d'intentions bellicistes, d'agressivité prétentieuse, d’ambitions guerrières. Et comme on avait jadis souffert d’un " Parti de la Reine ", il y aurait même eu un " Parti de l’Impératrice " qui ne voulait qu’en découdre avec la Prusse et les Etats Allemands du Nord. Or, la vérité n'est pas aussi noire. Evidemment, elle ne saurait être rose ; elle est grise. En effet, à l'arrivée de la fameuse Dépêche d’Ems, l’Empereur convoque un Conseil des Ministres au matin du 14 juillet 1870, au Château de Saint-Cloud. Au début de la réunion, la décision de ne pas entrer en guerre domine par six voix contre trois. Puis, au moment du vote, les va-t-en guerre ayant juré qu'il ne manquait pas un bouton de guêtre à l’armée française, la guerre l’emporte par cinq voix contre quatre. Un chroniqueur très informé mais perpétuellement oublié, Paul Dhormoys, auteur de La Comédie Politique souligne que le souverain a demandé aux uns et aux autres leurs arguments, qu'il a écouté le pour et le contre et qu’il n’a pas pris part au vote. Oui " L’Empereur ne vota pas. Il garda le silence pendant toute la discussion et il dit seulement, après le vote : < Puisque vous le voulez, Messieurs, c'est la guerre. >. La réalité, la voici : Napoléon III est fataliste, malade, affaibli et aucun enthousiasme guerrier n’est visible chez lui. Depuis Sadowa, il sait que militairement la Prusse est supérieure et que le Maréchal Le Bœuf, ministre de la Guerre, ne veut pas être ministre de la Paix car elle serait, selon lui, une compromission, une humiliation devant une provocation. La Princesse Mathilde, la lucide cousine du monarque — elle avait failli l’épouser — qui vient à Saint-Cloud quatre jours plus tard pour tenter d’arrêter cette folie, déclare devant plusieurs témoins :
- La vérité est que l’Empereur ne fut engagé que contre son grè.

En effet, l’Empereur ne va pas faire la guerre, il va la subir.
Soyons clairs : si ni Napoléon III ni Eugénie n'ont pas réellement voulu cette guerre, ils ne l’ont pas davantage empêchée et leur silence est ressenti comme un consentement coupable. Emile Ollivier, le Chef du Gouvernement en ces heures décisives, écrira dans ses souvenirs que l’Impératrice, qu'il n'aime pas, est toujours restée silencieuse elle aussi et qu’il ne l’a jamais entendue proférer les propos belliqueux qu’on lui a prêtés. C'est un témoignage important mais il a été régulièrement écarté sous la Troisième République. La vindicte contre Eugénie vient, largement, du fait qu'elle était d'origine étrangère donc ennemie de la France. On peut penser que l’Impératrice, dans ses idées, était vraisemblablement favorable au conflit. Mais ainsi que l'a souligné en 1920 Augustin Filon, le précepteur du Prince Impérial, qui voyait donc la souveraine chaque jour : " (...) Quant à ses sentiments, ils avaient été ceux de beaucoup de Françaises. On lui disait que la guerre était inévitable, qu’il valait mieux la faire immédiatement, attendu que nous étions prêts et que les chances de succès iraient diminuant avec les années; elle croyait tout cela et comment ne l’aurait-elle cru, elle qui avait au plus haut- degré le respect des compétences et des spécialités ? C’est pourquoi elle acceptait la lutte comme une douloureuse nécessité. " Il fallait un bouc émissaire encore vivant. L’Espagnole était sacrifiée comme l'avait été l’Autrichienne, Marie-Antoinette. Le procès était truqué : puisque Eugénie était patriotique, elle était donc anti-prussienne et par conséquent pour la guerre. Le syllogisme oubliait de dire qu’elle croyait à la victoire puisque le Ministre compétent en était lui-même certain. C'était donc, de la part d'une femme coupable de tout, une erreur, pas une faute. Sa responsabilité est réelle mais indirecte certainement pas personnelle.

Il y en a de plus évidentes mais que l’on n'aime pas rappeler. Je les rappelle. On a oublié que dès le 20 janvier 1867, le Maréchal Niel, alors Ministre de la Guerre et décédé en 1869, avait été chargé par Sa Majesté de tirer les leçons de la défaite austro-bavaroise de Sadowa en réorganisant l'armée française pour l'adapter aux nouvelles conditions des conflits. Le soldat s'était battu, en vain, devant le Sénat et le Corps Législatif pour accroître les effectifs et créer une Garde Nationale mobile, composée de jeunes gens immédiatement mobilisables et qui ne feraient pas partie de l’armée d’active. Sa loi avait été finalement adoptée le 1er février 1868, mais avec tellement d'amendements et de restrictions qu'elle n’était plus qu’une illusion. La plus dramatique. Napoléon III était resté accablé de cette trahison parlementaire. Qui ,sous la Troisième République, a rappelé la responsabilité des Députés et des Sénateurs, ceux de la majorité comme ceux de l’opposition, notamment républicaine ? Très rares sont les historiens l’ayant admis. La France revivra ce scénario pitoyable avant 1939, avec le même aveuglement, la même prétention inconsciente, les mêmes lâchetés. Et le résultat que l’on connaît. Encore une fois, les causes sont masquées et les conséquences, seules, sont retenues comme acte d’accusation. De même, je rappelle que l'on a gommé l'influence de l’opinion ; elle était surchauffée, surexcitée par une presse en pleine expansion. La rue parisienne braille " A Berlin ! " . L’Etat-Major, fanfaron, certifie que la campagne sera " une promenade de santé, la canne à la main " ! Comme en 1914. Napoléon III sait bien qu’il n'en sera rien. Désabusé, lucide et pudique, il refuse que son train spécial passe par les grandes gares parisiennes pour être acclamé car bientôt, on va le haïr et le mépriser. Il faut du courage pour affronter une population criarde et qui ne veut rien entendre. Quelques voix osent plaider l'appel au calme, celles de Thiers, de Gambetta et de Henri de Villemessant, le célèbre patron du Figaro. Dans un éditorial musclé, il avertit les Français qu’il " ne faut jamais applaudir une déclaration de guerre ". Mais on veut la guerre. Et Hortense Schneider, la bouillonnante cantatrice fétiche d’Offenbach, s'exclame, la voix forte " Dans trois semaines, je chanterai à Berlin pour Sa Majesté Napoléon III " ! Diva, Melle Schneider comptait sans doute sur le cocasse et tonitruant Général Boum-Boum qui fait tant rire dans La Grande-Duchesse de Gerolstein, précisément une satire de la guerre. Le peuple est donc aussi responsable que ses chefs. Il s'est trompé. Il s'est cru dans une opérette. Il aurait fallu " changer le peuple... ".


VERS LA REHABILITATION ?

Deux guerres mondiales et leurs séquelles ont permis, si j’ose dire, de relativiser le climat passionnel qui a marqué les années 1870 et suivantes. La Troisième République a tiré des larmes à tous les Français bouleversés par la perte de l’Alsace-Lorraine, une plaie ouverte. Alphonse Daudet et Erckmann-Chatrian ont gravé dans les mémoires des textes admirables, répétés et appris par les instituteurs, leurs élèves et leurs familles. Une fois encore — mais on le comprend —, la Littérature abreuvait l’Histoire et, souvent, la remplaçait. Souvenons-nous qu’après 1870, la République peinait à s’installer. En février1871, le suffrage universel élit une Assemblée conservatrice : 400 députés monarchistes, 70 libéraux et 20 bonapartistes (mais oui !) dominent 150 républicains. Aux élections législatives de 1876, la majorité change de bord : 340 députés républicains s'opposent à 80 royalistes et à 75 bonapartistes (mais oui !). Bien que devenus minoritaires, ces représentants du peuple sont, aux yeux des républicains, encore trop nombreux. Gambetta se félicite du résultat en disant : " La France a eu peur de l’Ancien Régime ", cette notion englobant tout ce qui symbolise une système héréditaire où la religion tient une place importante.

Mais en secret, le tribun se méfie. Même si du côté royaliste " Le grand refus du Comte de Chambord " a sonné la retraite du Drapeau Blanc, le courant bonapartiste est puissant. Et le Prince Impérial un espoir toujours vivant.

Les manuels d’Histoire prennent donc le relais des discours radicaux pour consolider la fragile République française, entourée de monarchies en Europe à l’exception de la Confédération helvétique, et maudire ses ennemis. Il est d'ailleurs à signaler, au moment où l’on commémore laborieusement le centenaire de la loi dite de Séparation des Eglises et de l’Etat, que les manœuvres, restrictions, agressions et persécutions contre le souvenir impérial (dont la loi d’exil) et son éventuelle renaissance, sont calquées sur le mouvement philosophique anticlérical qui ne cesse de s'imposer. Avant 1914, le principe de base est qu'un vrai républicain est forcément un adversaire de la religion et qu'un Bonapartiste est obligatoirement un catholique, sous prétexte que le Second empire et en particulier l’Impératrice, de par ses origines hispaniques, avait bien considéré la religion et protégé le Pape. Nous savons, aujourd'hui, que ce postulat est caricatural, réducteur, pour ne pas dire faux, mais il est un ennemi redoutable de la mémoire impériale. Dans ce but, de hautes figures professorales de la Sorbonne, du Collège de France, des universités, de la presse et de l’édition se montrent implacables envers l’Empire déchu don t les crimes restent focalisés sur " la ligne bleue des Vosges ". Victor Cousin, Emile Littré, Pierre Larousse, Jules Michelet, Ernest Lavisse, Milet puis Malet-Isaac poursuivent leur dénigrement en dispensant un enseignement orienté et partial. Qui tient l’Ecole tient l’Esprit.

Après 1920, la France victorieuse est celle d'une République paraissant définitivement installée grâce à a fraternité des tranchées. De même que l’anticléricalisme s’adoucit, les travaux historiques sont moins agressifs, la propagande négative cède le pas devant l’Histoire, les souvenirs retrouvés et peut-être une timide nostalgie. Depuis, la recherche délivrée des procès d’intention et les ouvrages fouillés de nombreux auteurs, y compris étrangers, ont remis en perspective a culpabilité générale qui frappait une période maudite. Le cauchemar de Sedan ne peut être effacé mais d'autres défaites ont occupé l'enseignement et l’information. Une lente mais positive révision a été entreprise. J'en retiendrai, ici, quelques exemples.

1) Une meilleure connaissance de l’économie a montré que, si un élan, essentiel et décisif, avait été donné sous la Monarchie de Juillet, c'est le régime de Napoléon IIi qui a permis à la France d’entrer définitivement dans les temps modernes. Banques, compagnies d’assurances, de chemins de fer, postes et télégraphes, canaux et routes ont transformé un pays essentiellement rural en puissance industrielle. Les personnages de Labiche, jadis affolés à l’idée de prendre le train, font place à ceux de Maupassant qui ont appris ce qu’est un horaire et une correspondance. Ce n'est pas un hasard si les héros de Jules Verne apparaissent à cette époque. L'aventure est possible parce qu’elle s'organise. Il faut redire que la France en 1870 est l’un des pays les plus riches du monde et c’est d’ailleurs cette fortune qui permet à notre pays, déchiré, vaincu et partiellement occupé de payer très rapidement l’indemnité de guerre de cinq milliards-or fixée par Bismarck, " la note de l ‘aubergiste ".

2) A l’image de la France Impériale, Paris est devenu une vrae capitale. Le Baron Haussmann était — et est encore — accusé d'avoir détruit le " Vieux Paris ". Or, lorsqu'il est nommé Préfet de la seine en juin 1853, Georges-Eugène Haussmann a une grande carrière administrative provinciale derrière lui. Partout où il a exercé sa fonction, le progrès a suivi. L’Empereur lui confie la mission de rénover Paris, une mission pour en faire une ville saine, agréable, vivable, enviée. Il y a urgence car, à ce moment précis, le choléra a encore tué cinq mille personnes à cause d'un déplorable manque de canalisations, d’eau potable et d’installations sanitaires. Les égouts sont à peine dignes de ceux de la Rome de Néron. Avec bonheur, Napoléon III et son énergique Préfet reprennent ce conseil de Chaptal, Préfet du Premier Empire à Napoléon : il faut donner de l'eau aux Parisiens. Même le républicain Jules Simon reconnaîtra, sous le régime qui lui convient, les fantastiques améliorations de la vie urbaine et quotidienne. Le " Vieux Paris " de 1853 est une cité décrépie, croulante, un cloaque nauséabond, témoin de la ville inquiétante des romans d’Eugène Sue. Faute de loyers adaptés, les maisons ne sont plus entretenues. Certes, Haussmann a eu parfois la main lourde — car il devait aller vite — mais il était le chirurgien qui devait trancher dans le vif pour éviter une gangrène. Dès 1855, alors que, grâce à la Compagnie Générale d’Omnibus, on peut traverser Paris rapidement et pour un prix modique, les journalistes britanniques qui accompagnent la reine Victoria, félicitent Haussmann :`
- Bravo, Monsieur le Préfet ! Votre ville sent bon !

Non, en dépit de fantasmes usés, les boulevards et les avenues n 'ont pas été dessinées pour que la troupe puisse mieux tirer sur le peuple, mais pour donner de l’air entre les poumons que sont les nouveaux bois, parcs, jardins et squares. Ces artères ne sont pas un champ de tir conçues par quelque esprit maniaque pour écraser des émeutes, mais des voies pour éviter l’anarchie entre les piétons, les fiacres et les transports en commun. De l'éclairage aux livraisons, des trottoirs à la sécurité publique, le travail et la vie sont moins pénibles. Le couple Empereur-Préfet s'attaque aux épuisants Embarras de Paris dont Boileau se plaignait au XVIIe siècle. Ce n'est donc pas un hasard si La Vie Parisienne, merveilleusement mise en musique par Offenbach attire les visiteurs, éblouis, du monde entier. Et con venons enfin que le vandalisme perpétuellement reproché à Haussmann par des auteurs doctrinaires (parfois avec raison) est hélas le propre de toute civilisation. Les Années 1960 et 1970 ont détruit sans pitié les Halles de Baltard, le Cirque Médrano, le Théâtre de l’Ambigu et celui de l’Alhambra, le Gaumont-Palace et, dans un autre registre, le Palais Rose. La postérité, qui se prétend volontiers donneuse de leçons, devrait avoir la pudeur de se taire. Ne retenant pas l'expérience, elle a donc fait pire. Et le " Vieux Paris " d'aujourd'hui est encore largement celui du Second Empire et des années suivantes, n'en déplaise à Zola. Les immeubles où " Le Savetier et le Financier " de M. de La Fontaine ne se gênent plus sont solides et tiennent toujours debout quand on les rase pas avec un zèle futuriste ou quand on ne les mutile pas pour en faire des bureaux qui restent vides...

De nombreuses métropoles de province se sont développées selon le même schéma, comme Lyon et Marseille. Et même après la chute, Haussmann a été sollicité pour des projets d'urbanisme, par exemple à Bruxelles et au Caire. Nul n'est prophète en son pays et le pamphlet de Jules Ferry Les Comptes Fantastiques d’Haussmann, qui n'avait de spirituel que son titre, paraît faible quand on sait que les Républiques successives ont eu, elles aussi, recours aux emprunts pour financer d’indispensables améliorations.

3) Le gouvernement autoritaire de Napoléon III est sans doute la seule dictature européenne qui ait évolué, à partir de 1860, dans le sens du libéralisme, à l’inverse des autres régimes forts. Et cet assouplissement, avec ses hésitations et ses erreurs, est largement à l'origine de sa chute.

4) L’œuvre sociale du souverain, si chère à Louis-Napoléon et depuis toujours, reste encore décriée. Celle d’Eugénie également. Qu'on me permette de rappeler que l’Impératrice a refusé le collier d'une valeur de 600 000 Francs que lui offrait la Ville de Paris pour affecter le produit de sa vente à la construction et au fonctionnement d’un établissement d’enseignement et de formation des jeunes filles, la Fondation Eugène Napoléon, dans le XIIème arrondissement. De nombreuses Françaises d’hier et d’aujourd'hui ont encore bénéficié de cette aide dans un bâtiment auquel l'architecte Hittorf a donné la forme d’un collier en souvenir du geste généreux et sincère d’Eugénie la mal-aimée. De même, c'est le couple impérial qui a eu l'idée de procurer des déjeuners et des dîners chauds aux déshérités en créant Les Fourneaux Economiques distribuant 1 200 000 repas annuels, cent ans avant les Restos du Cœur. Mais qui s’en souvient ? Qui ose le dire ?

5) Si la défaite de 1870 est celle d’une politique étrangère contradictoire, il est inadmissible d'oublier qu'elle eut aussi ses réussites tel le rattachement, par plébiscite et dans l’allégresse populaire, du Comté de Nice et de la Savoie au territolire français. Trop souvent, ces évènements, pourtant considérables et réussis, ont été déformés, minimisés, voire effacés.

6) Enfin, c'est grâce à une démarche de l’Impératrice Eugénie, en 1919, alors âgée de 93 ans et presque aveugle, que le retour de l’Alsace-Lorraine est placé au centre de la Conférence de la Paix. La vieille dame en noir, digne, éprouvée et qui ne disait presque rien pour se justifier depuis près de cinquante ans, se souvient d’une dépêche du roi de Prusse Guillaume 1er, reçue le 1er septembre 1870 en sa qualité de régente. Le monarque affirmait que l’Alsace-Lorraine n’avait aucun intérêt stratégique pour la Prusse. Mais puisque ces départements avaient été occupés, le Hohenzollern avait donc menti. Certains Alliés n'étaient pas pressés de faire restituer ces régions à l'autorité française. Eugénie transmet la dépêche à Clemenceau. Il refuse d’y prêter attention car l’opinion d'une Impératrice catholique n'a aucun intérêt. Elle insiste, en rappelant que cette guerre là, on ne peut l'accuser de l'avoir souhaitée! Finalement Clemenceau obtempère. Et il écrit à Eugénie une lettre de gratitude, unique correspondance entre deux mondes qui ne pouvaient se rencontrer. Le bien-fondé de la position française fut accepté.


CONCLUSION

Les générations actuelles, mieux informées et moins sarcastiques, admettent enfin, quelque cent trente ans après cette page d'histoire, qu'elle n’est pas aussi noire qu’on l’a présentée. Un colloque universitaire a été consacré à la question d’une réhabilitation du Second Empire, une démarche déjà remarquable. Cependant, il reste beaucoup à faire pour proposer et justifier une connaissance équilibrée de l'époque ; elle n'a pas eu que des faiblesses, elle a eu ses grandeurs comme toute période historique. Un projet actuel a même vu le jour pour soutenir la reconstruction des Tuileries et il a recueilli divers échos favorables. Je me suis livré à un sondage auprès de jeunes (moins de 30 ans). Pour qu’ils comprennent que cette idée, intelligente, a pour but de conclure une histoire inachevée, encore faudrait-il qu'ils sachent ce qui s'est réellement passé en 1871. Presque tous ceux que j'ai interrogés croient — parce qu'on ne leur a pas enseigné le contraire — que ce sont les Prussiens qui furent responsables de l’effroyable Semaine Sanglante. La réalité, nous qui sommes ici, nous la connaissons. C'est une guerre civile, la pire des guerres, franco-française, La Commune, qui a incendié Paris. Un chapitre noir. Mettons-le en lumière. Oui, il faut expliquer pourquoi et par qui les Tuileries et d’autres palais et monuments publics ont été incendiés. Berlin n’y est pour rien. Du 22 au 28 mai 1871, les Communards se battent contre les Versaillais. Des Français contre des Français. Les Pétroleuses sont les vraies coupables ?

Dès le 28 juin 1882, Jules Ferry a le courage de proposer au Sénat de reconstruire les Tuileries en rasant d’abord les ruines dangereuses pour la sécurité. Il explique que ce choix " est la démonstration la plus éclatante que cette reconstruction est une nécessité ". Le projet est refusé à une voix près. Pour quelles raisons ? Parce que les Tuileries sont un héritage de la monarchie capétienne, que la famille d'Orléans et les Bonaparte y ont vécu et régné. En revanche, à la même époque, un autre splendide édifice incendié par les Parisiens, l’Hôtel de Ville, est reconstruit. Pour quelles raisons ? Parce qu’il rappelle la Commune de 1792 et le rôle révolutionnaire de la capitale en 1830 et en 1848. Deux destructions, deux décisions contraires par idéologie, ce qui est une injustice monumentale flagrante et entretient des querelles permanentes mais dépassées. Des querelles tristement gauloises...

La paix historique est encore loin quand on apprend — avec stupéfaction — qu’en l’an 2000, la Municipalité, alors dite de droite, a donné à l’un de ses carrefours le nom de " Place de la Commune de Paris ". On en a beaucoup parlé, en tous cas beaucoup moins que lors de l’inauguration, en face de la Gare du Nord, de la " Place Napoléon III ". Est-il utile et opportun de raviver des rancœurs, de ruminer des vengeances après tant de massacres ? Faut-il perpétuellement souffler sur les braises de la haine ? Il serait temps que la mémoire sélective et à sens unique ne soit plus une pénible obligation. Cessons d’entretenir le politiquement correct qui est, trop souvent, l’historiquement inexact.

Notre époque se prétend gouvernée par la repentance, jusqu’à l’hystérie, mais elle oublie la réconciliation, ce qu’ont su faire les Russes avec un courage exemplaire. Arrêtons la curée. Le devoir de mémoire ne se divise pas.