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M. Jean-Claude Casanova
L'HISTOIRE AVEC DES
« SI »
(transcription
à partir dun enregistrement audio, non revue
par lauteur)
séance du lundi 17 octobre 2005
Si l'Académie des sciences morales et politiques
n'avait pas été créée, Monsieur
le Président, j'aurais fait la même communication
que celle que je mapprête à faire, mais
devant un auditoire infiniment moins brillant que celui que
j'ai la possibilité d'avoir aujourd'hui. La question
que je me propose de traiter est à la fois un sujet
de conversation, qui offre à ce titre les surprises
et les agréments de la conversation, mais c'est aussi
un objet de réflexion qui permet de distinguer entre
l'histoire comme simple chronique des événements
du passé et l'histoire comme instrument privilégié
de la réflexion politique et donc de la philosophie
et de l'éducation.
D'abord, comment désigne-t-on cet exercice qui consiste
à faire l'histoire avec des « si » ?
Les Anglais disent What if
. Il y a d'ailleurs
des collections entières de livres anglais qui portent
ce titre. C'est un titre prosaïque qui diminue sans doute
un peu le sujet. On peut, en termes plus abstraits, parler
d'histoire contrefactuelle ou virtuelle. Un de nos compatriotes
du XIXe siècle, Charles Renouvier, avait inventé
un substantif féminin, luchronie, construit à
partir du grec sur le modèle d'utopie, pour désigner
l'histoire faite en pensée, telle quelle aurait
pu être et qu'elle n'a pas été.
Il existe des bibliothèques entières, plutôt
en langue anglaise qu'en langue française, sur ce sujet
qui a beaucoup préoccupé quelques historiens
dès la fin du XIXe siècle, par exemple, Trevelyan,
grand historien anglais auquel Raymond Aron a consacré
une étude. Mais c'est aussi un genre entier qui concerne
le roman de science-fiction. Notre président Jean Tulard
a fait récemment allusion au livre de Barjavel Le
voyageur imprudent, où un personnage remonte le
temps pour intervenir dans la chaîne de causalité
de l'histoire et en modifier le cours.
De nombreux modèles historiques me viennent à
l'esprit, parmi lesquels je choisirai trois exemples. Le premier,
traité par un historien anglais, imagine que la Grande
Armada l'emporte dans la Manche, un peu avant Dunkerque, le
8 août 1588. Si la Grande Armada l'emporte, elle peut
débarquer en Angleterre, non loin de Londres, et faire
subir rapidement à la reine Elizabeth le sort qu'elle
avait elle-même infligé à Marie Stuart.
Mais pourquoi cela ne s'est-il pas produit ? Pour plusieurs
raisons parmi lesquelles on peut invoquer le climat, la capacité
anglaise à recharger rapidement les canons etc. Les
Anglais ont en fait gagné contre la Grande Armada alors
que, stratégiquement, ils auraient dû perdre.
Mais lhistorien anglais qui commente cet événement
ajoute que, si les Espagnols avaient gagné, ça
n'aurait pas changé grand-chose car la vraie cause
de la fin de l'hégémonie espagnole fut en fait
l'endogamie territoriale des Habsbourg qui donna naissance
à des personnages hésitants et plutôt
faibles.
Le deuxième exemple que je citerai est celui de l'échec
de la révolution américaine, c'est-à-dire
que, dans cette hypothèse, Washington perd contre les
troupes anglaises. Il sagit dune hypothèse
tout à fait plausible car les Anglais ont effectivement
souvent mal manuvré militairement. Dans plusieurs
batailles, Washington et les Américains ont eu de la
chance et on a vu, en 1812, quand les Anglais venus du Canada
ont écrasé les États-Unis, que les troupes
anglaises bien commandées pouvaient facilement venir
à bout des troupes américaines. Le triomphe
de la révolution américaine fut donc presque
un triomphe du hasard et l'on peut reconstruire une histoire
avec des États-Unis qui gardent le statut colonial
et qui, à travers le temps, évoluent comme l'Australie
ou comme le Canada. Il y aurait eu alors le même développement
économique, mais dans un modèle politique fondamentalement
différent, ce qui aurait modifié la position
de l'Angleterre en Europe et notamment dans la dernière
partie du XXe siècle.
Si l'on réfléchit sur les exemples que je viens
de citer, on constate que l'attitude uchronique correspond
à trois types principaux. Il y a les penseurs qui veulent
absolument introduire dans l'histoire humaine des événements
naturels. Il y a ceux qui veulent insister sur la disproportion
entre les petites causes et les grands effets. Il y a enfin
ceux qui veulent insister sur le rôle particulièrement
important des grands hommes.
On retrouve les deux dernières catégories dans
deux fameuses pensées de Pascal concernant, l'une,
le nez de Cléopâtre celle où Pascal
fait intervenir l'amour comme désorganisateur de lévolution
politique et historique et l'autre, la mort de Cromwell,
qui modifia fondamentalement le devenir historique.
Mais on constate également que luchronie, comme
sujet de conversation, ne plaît ni aux historiens ni
aux étudiants. J'ai toujours aimé luchronie
et je l'ai toujours pratiquée, comme je lavais
apprise de mon maître Raymond Aron, mais je sais qu'en
procédant ainsi j'ai toujours suscité, aussi
bien chez mes collègues historiens que chez mes étudiants,
la plus grande irritation. Cette irritation est parfaitement
compréhensible si l'on se souvient du texte de Tocqueville
dans lequel il explique que, dans les âges démocratiques,
les hommes préfèrent une conception de l'histoire
dans laquelle on insiste sur la nécessité à
une conception mettant en valeur la liberté. Il y a
en effet dans l'interprétation uchronique toute une
série de choses qui suscitent l'agacement.
D'abord, on dévalorise le réel et le nécessaire
puisque, en expliquant que les choses auraient pu être
différentes, on remet en question ce qui s'est effectivement
passé. Ensuite, on exalte les possibles, ce qui plaît
aux chimériques, mais déplaît à
ceux qui ne le sont pas. On exalte le hasard, ce qui déplaît
fortement à ce qui ne sont ni sceptiques ni aventureux.
On favorise la polémique, ce qui déplaît
fortement à ceux qui ont une opinion différente
de celle présentée à travers luchronie.
Dans la catégorie des polémistes, je citerai
lexemple de Léon Daudet, souvent sot en politique,
mais aux propos talentueux, qui estimait que si Philippe VIII,
duc d'Orléans, n'avait pas été exilé
en 1886, mais avait régné, « l'affaire
Dreyfus, uvre de la police allemande installée
dans notre Sûreté générale par
la volonté maçonnique, n'aurait pas eu lieu.
La finance internationale eût été bridée
et la guerre de 14-18 eût été écartée ».
Donc, à petits effets, grandes causes.
Enfin, il faut bien reconnaître que luchronie
est utilisée comme artifice compensatoire : on refait
une histoire différente de celle que l'on aime pas.
Mais au-delà de tous ses aspects qui relève
de la conversation, luchronie fait partie de l'exercice
intellectuel proprement dit. Après avoir cité
une phrase un peu sotte de Léon Daudet, je citerai
une phrase beaucoup plus intelligente de Paul Valéry.
En 1932, il écrit : « Observez ceci
sur vous-même : toutes les fois que l'histoire
vous saisit, que vous pensez historiquement que vous vous
laissez séduire à revivre l'aventure humaine
de quelque époque révolue, l'intérêt
que vous y prenez est tout soutenu du sentiment que les choses
eussent pu être tout autres, tournées tout autrement.
À chaque instant, vous supposez un autre instant suivant
que celui qui suivit ; à chaque présent imaginaire
où vous vous placez, vous concevez un autre avenir
que celui qui s'est réalisé. » Je
crois en effet qu'on ne peut pas réfléchir sur
l'histoire et sur la politique sans avoir ce sentiment.
Je pourrais continuer sur le mode de la conversation et je
vais le faire avec deux anecdotes amusantes. L'une est le
cigare de Guillaume II. En 1889, Buffalo Bill fait des
tournées en Europe. Il est accompagné d'une
charmante américaine originaire de Cincinnati qui a
un maniement excellent des armes à feu et qui, à
10 mètres, peut éteindre le cigare de celui
qui le fume. Elle est à Charlottenburg avec Buffalo
Bill, dans la grande salle, et elle annonce qu'elle va faire
son numéro. Bien entendu, elle dispose d'un complice,
son mari. Mais à peine a-t-elle fait son annonce que
Guillaume II se lève et se porte candidat. Consternation
de la police allemande, mais, impérieux, l'empereur
a sorti son cigare et les policiers n'osent pas intervenir.
La femme hésite, prend son courage à deux mains,
tire et coupe le cigare de Guillaume II. Plus tard, écrivant
ces souvenirs, elle a estimé avoir eu tort car, à
10 centimètres près, elle aurait évité
la première guerre mondiale.
La deuxième anecdote prend place durant l'hiver 1931,
sur la Cinquième Avenue de New-York. Il est minuit.
Un homme imprégné d'alcool est en train de cuver.
Un taxi arrive. Il ne freine pas et l'homme est atteint mortellement.
Le lendemain, dans le New York Times, lobituaire annonce
que le fils de Lord Randolf Churchill vient de mourir. Conséquence
de cette mort : Lord Halifax, soutenu par Lloyd George,
conclut en juin 1940 un armistice avec Hitler. Mais le taxi
ayant en réalité freiné à temps,
Churchill ne fut que blessé. Le chauffeur de taxi a
donc sauvé à la fois l'Angleterre et la civilisation.
À petits faits, grandes conséquences, mais sortons
de ces schémas et redevenons un peu plus sérieux
pour examiner un essai historique qui a été
fait par le meilleur historien militaire anglais, John Keegan,
et qui porte sur un moment décisif de la seconde guerre
mondiale : 1941. Si les Anglais écrivent beaucoup
de livres là-dessus, c'est qu'il y a une grande différence
entre les Anglais et les Français. On imagine plus
facilement les défaites dans les guerres que l'on gagne
que les victoires dans les guerres que l'on perd. Et je ne
vois pas un historien français racontant Édouard
Herriot, Édouard Daladier et Paul Reynaud, en jaquette,
à Berlin, en 1940, pour célébrer la victoire.
En revanche, les Anglais éprouvent une très
grande facilité à expliquer comment ils auraient
pu perdre Waterloo et comment ils auraient pu perdre la seconde
guerre mondiale.
Si la réflexion de Keegan est très intéressante,
c'est parce que les protagonistes mis en scène ont
longtemps hésité, c'est-à-dire que les
diverses alternatives historiques ont été possibles.
Nous sommes avant la décision de Hitler de lancer l'opération
Barberousse. Premier témoin : Goering. En juin
1945, un officier britannique lui demande quelle est la plus
grande erreur commise par l'Allemagne. Goering répond
: ne pas avoir envahi l'Espagne et l'Afrique du Nord en juin
1940.
Deuxième témoin : l'amiral Raeder, chef de la
marine allemande. Il pense, dès 1940, qu'il faut se
concentrer sur la Méditerranée, conforter l'Italie,
saisir Gibraltar, l'Afrique du Nord, puis Suez, la Palestine
et la Syrie. « Si nous nous emparons de la Turquie,
dit-il, le problème russe apparaîtra sous un
jour différent. Fondamentalement, la Russie craint
lAllemagne. On peut douter que s'avancer contre la Russie
dans le nord deviendra alors nécessaire. »
Trois fois de suite, l'amiral Raeder proposera à Hitler
des opérations strictement méditerranéennes
dans le but d'empêcher l'intervention directe et frontale
contre l'Union soviétique.
Troisième témoin : Rommel, qui pense la
même chose. En mars-avril 1941, il va jusqu'à
Tobrouk. Il souhaite la prise de Malte et de toute la côte
orientale de la Méditerranée. Il pense que cela
permettra d'obtenir du pétrole et des bases pour attaquer
la Russie au sud-est. Regardons à présent l'attitude
de Hitler. En juillet 1940, il a laissé ses consignes
aux dirigeants militaires : « La destruction
de la Russie doit faire partie de notre combat. Le plus tôt
elle sera soumise, le mieux ce sera. Si nous commençons
en mai 1941, nous aurons cinq mois pour achever le travail. »
Toujours Hitler, à la mi-décembre 1940, dans
la directive de guerre n° 21 : « Les forces
armées allemandes doivent être prêtes,
avant même la conclusion de la guerre contre l'Angleterre,
à écraser la Russie soviétique après
une campagne rapide. » Toujours Hitler, le 23 mai
1941, dans la directive de guerre n°30 : « Si
et comment il serait possible, en conjonction avec une offensive
sur le canal de Suez, de parvenir à détruire
la position britannique entre la Méditerranée
et le Golfe persique, est une question pour laquelle la décision
à arrêter viendra seulement après Barbarossa. »
Autrement dit, Hitler a délibérément
choisi le choc frontal avec la Russie et il a refusé
ce que les Anglais appellent les stratégies indirectes.
Keegan, excellent historien militaire, étudie le problème
et dit qu'il y avait trois voies concevables. Il y avait la
route de Rommel, c'est-à-dire Tobrouk, le Caire, la
Transjordanie, Bagdad. Il y avait la voie passant par la Bulgarie,
la Turquie, lAnatolie et de là Bakou, le bord
du Caucase et Téhéran ; ainsi, l'on s'emparait
du pétrole irakien, saoudien et iranien. Troisième
voie possible par le Levant : la Grèce, le Dodecanese,
qui est italien, plus une opération aéroportée
sur Chypre, un débarquement en Syrie, la prise de Mossoul
et de Bagdad, puis une remontée au vers le nord.
Si l'on élimine la voie Rommel, Keegan démontre
sans grande difficulté que, pour les deux autres, l'opération
alternative aurait réussi. Par la voie maritime, 20
divisions auraient suffi face aux divisions anglaises pour
s'emparer du Moyen-Orient. Or, 20 divisions allemandes, c'est
exactement la force qui était prévue pour le
Caucase. La voie terrestre impliquait la violation de la neutralité
turque, ce qui n'aurait pas dû poser beaucoup de problèmes
en raison du mauvais équipement de l'armée turque.
On ne voit pas alors ce qui aurait pu stopper Hitler. À
partir de l'Anatolie, il arrivait facilement au Caucase et
au Moyen-Orient et Keegan conclut : « Si Hitler
avait utilisé sa victoire dans les Balkans au printemps
1941, pour conduire ses forces à des victoires en Anatolie
et dans le Levant, et partant à la conquête de
l'Arabie, il aurait renforcé sa position sur le flanc
sud de la Russie et il aurait pu ensuite lancer une variante
de Barbarossa, conçue comme un mouvement fin et non
plus comme un assaut frontal. On voit mal alors comment il
n'aurait pas réussi. » Il apparaît
donc qu'Hitler a en fait choisi la plus mauvaise stratégie.
D'ailleurs, les Anglais, et Churchill le premier, redoutaient
l'opération au Moyen-Orient. Ils ont sans cesse poussé
les Soviétiques à l'initiative en leur répétant
qu'Hitler allait attaquer, ce que les Soviétiques refusaient
de croire. Ils ont du reste été très
satisfaits quand Hitler a déclaré la guerre
à la Russie car cela leur a assuré ce qu'ils
espéraient : une lutte sur deux fronts. Le raisonnement
de Keegan sur ce moment décisif de 1941 consiste donc
à étudier la vision stratégique de Hitler
à partir des stratégies alternatives. Et on
ne peut comprendre les faiblesses de la stratégie de
Hitler que si l'on comprend en même temps les autres
stratégies possibles. Autrement dit, le jugement stratégique,
politique et historique n'est possible que par la méthode
virtuelle. Admirons, dans ce cas précis, la modestie
anglaise, car le plus grand historien anglais vivant écrit :
« Nous devons être reconnaissants à
Hitler de ne pas avoir choisi, au printemps 1941, une stratégie
indirecte plus subtile. »
À présent, il convient de montrer que luchronie
est aussi un objet de réflexion, au-delà de
la conversation. Le genre a d'ailleurs ses lettres de noblesse
philosophique. Jai cité Renouvier pour la France
et je vais citer Max Weber pour l'Allemagne. Le livre de Renouvier
est une esquisse de ce qu'aurait pu être l'histoire
européenne. Dans sa préface, Renouvier se moque
de Voltaire. Il remarque que Voltaire naime pas Saint-Paul
et quil aime encore moins Constantin. Autrement dit,
Voltaire regrette la christianisation de l'Occident. Mais
Renouvier ajoute que Voltaire ne pouvait pas penser que les
choses auraient pu être autrement, ce qui en fait un
disciple indirect de Bossuet. Dans son livre, Renouvier va
écrire une histoire de l'Occident comme si les choses
avaient été différentes. Il nous place
au siècle des Antonins. Marc Aurèle meurt et
ce n'est pas Commode qui lui succède. Celui qui lui
succède a les mêmes opinions philosophiques que
Marc Aurèle, c'est un stoïcien. Seulement il prend
la décision politique d'interdire les religions orientales
à Rome. Le christianisme reste donc en Orient, jusqu'au
XIIe ou XIIIe siècle. Autrement dit, l'histoire occidentale
reste une histoire sans christianisme romain jusqu'aux XIIIe-XIVe
siècles. Le christianisme se répand néanmoins
en Europe, mais sous une forme orientale et germanisée.
Lhypothèse de Renouvier confirme en fait ce que
les historiens savent bien, à savoir que le christianisme
occidental s'explique par la politique romaine entre le premier
et le deuxième siècle, et par la décision
de Constantin de lincorporer à lempire.
Max Weber a une attitude semblable, mais il s'agit avec lui
de philosophie allemande et donc les termes sont un peu plus
abstraits. En 1906, Max Weber prend à partie le grand
historien de l'Antiquité quétait Eduard
Meyer parce que celui-ci avait écrit : « Le
déclenchement de la deuxième guerre punique
est la conséquence d'une décision d'Hannibal,
celui de la guerre de Sept ans d'une décision de Frédéric
le Grand, celui de la guerre de 1866 d'une décision
de Bismarck. Ils auraient aussi pu prendre une autre décision
et d'autres personnalités en auraient sans doute pris
une autre. Conséquence : le cours de l'histoire
aurait été tout autre. » Mais Meyer
ajoute : « Il ne s'agit nullement par là
daffirmer ou de contester que, dans ces cas, les guerres
en cause n'auraient pas eu lieu. Cette question est absolument
insoluble et oiseuse. » Meyer raisonne en fait
comme la plupart de mes étudiants chaque fois que j'ai
formulé une proposition uchronique.
Voici comment Max Weber répond à Meyer. D'abord,
il formule abstraitement le principe de la nécessité
de luchronie pour consolider le jugement historique.
« Il importe, dit Weber, de s'élever contre
cette position qui affirme que des questions auxquelles on
ne saurait donner une réponse, du moins une réponse
incontestable, seraient, pour cette simple raison, oiseuses.
Il n'y a absolument rien de oiseux à poser la question
: qu'aurait-il pu arriver si Bismarck n'avait pas pris la
décision de faire la guerre, en 1866, contre l'Autriche ?
Elle concerne en effet le point décisif pour la structuration
historique de la réalité, à savoir quelle
signification causale faut-il au fond attribuer à cette
décision individuelle, au sein de la totalité
des éléments infiniment nombreux qui devraient
précisément être agencés de cette
manière-là, et non d'une autre, pour amener
ce résultat-là ? Et quelle est la place
de cette décision dans l'exposé historique ?
Si l'histoire prétend s'élever au-dessus d'une
simple chronique des événements et des personnalités,
il ne lui reste d'autre voie que celle de poser des questions
de ce genre. Et pour autant qu'elle est une science, elle
a toujours procédé de cette manière. »
C'est donc bien clair, Weber dit aux historiens que s'ils
veulent être sérieux, ils ne disposent que d'une
seule façon de raisonner, celle qui consiste à
faire des histoires virtuelles. C'est en effet en faisant
des histoires virtuelles que l'on peut déterminer qu'une
cause est plus importante qu'une autre, qu'une cause est déterminante
et qu'une autre est accessoire.
La réaction de Weber a profondément influencé
Raymond Aron qui a repris cette idée dans son livre
Introduction à la philosophie de l'histoire.
Aron écrit : « Le préjugé,
l'attitude commune fait aussi les jugements historiques, entre
le scepticisme et de sociologie. » Le scepticisme,
c'est la description, la chronique. On prend les sentiments
des acteurs et on rapporte les événements au
sentiment de ces acteurs. Le sociologisme, ce sont les propositions
générales : la dictature amène l'aventure
extérieure, l'inflation amène les troubles sociaux
etc. c'est à dire que l'on prend des grands ensembles
et que l'on monte entre eux une chaîne de causalité.
Mais ni le scepticisme ni le sociologisme ne permettent le
vrai jugement historique, parce que celui-ci se confond avec
le jugement politique. Les hommes politiques prennent des
décisions en termes de probabilité et en ignorant
les conséquences, et donc en construisant des histoires
virtuelles, si bien que l'on ne peut comprendre les hommes
politiques que si l'on procède de la même façon
queux.
Aron découpe le raisonnement de Weber et distingue
deux étapes : d'abord l'analyse, qui permet de
découper les différents effets pour voir l'évolution
réelle. On choisit alors un antécédent
parmi ceux que l'on a identifiés ; par exemple, la
décision de Hitler, en 1941, d'attaquer d'abord l'Union
soviétique. Une fois que l'on a isolé cet élément
et que l'on a les différentes lignes de causalité
(technique, économie, logistique etc.), on passe à
la deuxième étape qui consiste à construire
des évolutions irréelles à partir de
l'événement, de la décision ou de la
personnalité que l'on a choisi. On procède donc
pas expérience mentale en envisageant des possibilités
objectives, conformes à ce qui est connu et donc plausibles.
Une fois que l'on a fait ces expériences mentales,
on compare les images mentales avec les événements
réels. Cest de là que naît le jugement
historique sur ce qui a été essentiel et sur
ce qui ne la pas été. Pour comprendre
le sens profond de la décision de Hitler en 1941, il
convient donc d'envisager les autres histoires possibles.
Nous aboutissons ainsi à la conclusion que le jugement
uchronique permet de faire coïncider la réflexion
et le jugement historiques avec la réflexion et le
jugement politiques. Je vais citer à nouveau quelques
exemples pour illustrer ce point. En mars 1936, Hitler viole
le traité de Versailles et le traité de Locarno
en occupant la Rhénanie. Les arguments allemands sont
juridiquement fallacieux. La France veut une réplique
militaire. La Grande-Bretagne ne veut pas en entendre parler.
On sait par des propos de Hitler qu'il se serait retiré.
Donc, en examinant la décision de 1936, on comprend
immédiatement pourquoi elle appelait nécessairement
Munich et 1938.
Autre exemple : en 1933, une seule personne a proposé
une intervention militaire contre Hitler. Cétait
le maréchal Jozef Pilsudski. Mais, en 1933, l'échec
de l'opération rhénane était encore dans
tous les esprits. S'il y avait eu une offensive franco-polonaise
contre l'Allemagne, les États-Unis auraient été
contre, la Grande-Bretagne également, tout comme la
SDN, les journalistes de droite et les journalistes de gauche
aussi. Mais il n'empêche qu'historiquement, cest
Pilsudski qui avait raison.
Troisième exemple : en 1917, les Américains,
au lieu d'intervenir militairement, se contentent d'une intervention
diplomatique pour contraindre les belligérants au compromis.
Ç'aurait été tout à fait possible
car les raisons de lintervention américaine en
1917 restent très mystérieuses : pressions
anglaises, fausse manoeuvre allemande avec le fameux télégramme,
guerre navale dans l'océan Atlantique, amitié
à l'égard du peuple britannique et à
l'égard de la France. On peut invoquer toutes sortes
de raisons et afficher la naïveté des livres d'histoire
qui mettent l'intervention américaine au compte de
l'idéalisme de Wilson. Mais c'est prendre là
les effets pour les causes car, lorsqu'on est président
des États-Unis et que l'on veut envoyer quelqu'un du
Middle West se faire tuer dans l'Argonne, on ne peut lui donner
des arguments réalistes ; on ne peut que lui dire que
l'on va faire une croisade. Les Français croient que
les Américains parlent de croisade parce qu'ils y croient.
En réalité, les Américains parlent de
croisade parce qu'ils sont sur une île lointaine et
que l'on ne peut déplacer les gens que si on leur donne
des motivations. Autrement dit, les Américains parlent
de croisade parce qu'ils ont décidé de faire
la guerre.
Dans le jugement uchronique, nous retrouvons donc l'ambiguïté
et les probabilités du jugement et de la décision
politiques. Nous retrouvons Poincaré tel qu'il est,
Hitler tel qu'il est, Churchill tel qu'il est, Wilson ou Roosevelt
tels qu'ils sont, c'est-à-dire des hommes qui hésitent
et qui prennent des décisions en espérant des
résultats probables, mais qu'ils ne peuvent pas connaître
parce que l'avenir est incertain. Il apparaît donc que
si l'on ne raisonne pas de cette façon, on ne raisonne
pas du tout. Celui qui pratique luchronie, celui qui
recherche dans tous les événements politiques
quelles auraient pu être les autres décisions,
les autres suites, les autres conséquences, insiste
à sa façon sur la liberté et sur la contingence
et il prépare ainsi son esprit à ce qui est
en définitif propre à la politique : la
décision et l'incertitude.
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