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Mme Françoise Chandernagor
PEUT-ON ÉCRIRE
DES ROMANS HISTORIQUES
séance du lundi 10 octobre 2005
« Peut-on écrire des romans historiques ? » :
se poser la question, se la poser encore aujourdhui,
cest presque y répondre. Car il y a déjà
trois siècles quon ne se demande plus sil
est légitime décrire des « romans
- romans » (pour parler comme font nos lecteurs).
En revanche, pour le roman historique, le doute subsiste.
Et quand je dis « doute » je devrais
plutôt parler de « suspicion »,
et même de « réprobation ».
Non du public qui, dès les balbutiements du genre
Le Grand Cyrus de Melle de Scudéry ou la Cléopâtre
de La Calprenède , lui fit un triomphe, mais
de la critique, qui ne sest pas montrée aussi
facile à conquérir.
Diderot, le premier, tance les auteurs : Le roman
historique est un mauvais genre : vous trompez lignorant,
vous dégoûtez lhomme instruit, vous gâtez
lhistoire par la fiction et la fiction par lhistoire.
Soixante ans plus tard, cest au tour de Théophile
Gautier de sindigner : Walter Scott est mort.
Dieu lui fasse grâce mais il a mis à la mode
le plus détestable genre de composition quil
soit possible dinventer ; le nom seul a quelque
chose de difforme et de monstrueux qui fait voir de quel accouplement
antipathique il est né : le roman historique
c'est-à-dire la vérité fausse ou le mensonge
vrai ! Ce jugement sévère nallait
tout de même pas empêcher Gautier de faire peu
après, comme créateur, ce quil condamnait
comme critique : publier deux romans historiques, Le Roman
de la momie et Le Capitaine Fracasse
Enjambons
un siècle et demi de vie littéraire pour en
arriver à la condamnation, sans appel, prononcée
par un critique fâché des succès de Marguerite
Yourcenar : Le roman historique est un genre mixte ;
or, les genres mixtes ne relèvent pas de lart
littéraire. Pressé de jeter le roman historique
aux orties, léminent critique navait sans
doute pas remarqué quil y expédiait dans
le même élan le conte philosophique et le roman
épistolaire, genres « mixtes »
sil en est : voilà comment dans les années
1980, ont été boutés hors du champ de
la littérature Candide et Les Liaisons dangereuses !
Heureusement, les professeurs de lettres nen ont rien
su !...
Venons-en à 2005, on a changé de siècle,
changé de millénaire, tout change sauf lhorreur
quéprouvent les bons esprits face au « monstre »,
lequel monstre, apparemment, vit toujours (il a la peau dure !) :
sous la plume de Charles Dantzig, auteur dun Dictionnaire
égoïste de la littérature française
paru le mois dernier (excellent ouvrage au demeurant), on
lit, sans surprise, à larticle « roman
historique » : Je crois impossible décrire
un bon roman historique, ou alors il nest pas historique
[
] Si le roman se passe au 15e siècle, on vous
décrit la hallebarde, le pourpoint, les aiguillettes.
Est-ce que dans un roman se passant aujourdhui lauteur
consacrerait autant de temps à décrire une voiture,
un pistolet, un jean ? Dailleurs, les dialogues de ces
romans sont encore de la hallebarde : « Tudieu,
dit le capitaine des gardes, vous me la baillez belle ! ».
Pour ne rien vous cacher, à cet endroit jattendais
plutôt le sempiternel « Holà, tavernier
du diable ! », une phrase quaucun romancier
na jamais écrite (c'est une phrase de théâtre)
mais quon trouve ressassée comme une excellente
plaisanterie dans toutes les diatribes dirigées contre
les épigones de Walter Scott ou de Zoé Oldenbourg
Cela dit, je me garderai bien de nier que nombre de romans
médiocres soient écrits dans le style « hallebarde » !
Je ne chercherai pas davantage à mabriter derrière
les contradictions des détracteurs du genre pour éluder
la question de fond : le roman dit « historique »
est-il possible conceptuellement, est-il permis moralement,
est-il respectable esthétiquement ? Ny a-t-il
pas antinomie (« antipathie » dirait
Gautier) entre la notion dhistoire et celle de roman ?
Le voyage dans le passé ne détourne-t-il pas
le lecteur des problèmes de lheure ? Le
romancier ne verse-t-il pas nécessairement dans la
facilité ?
Avant daller plus loin, entendons-nous sur les définitions.
Car je ne suivrai pas celles, trop réductrices à
mon sens, des dictionnaires. Est un roman historique, selon
le grand Robert, un roman dont lintrigue est empruntée
à lHistoire et, pour le Larousse, un roman
dont le sujet sinspire, plus ou moins exactement, dévènements
historiques. Cette définition vaut, par exemple,
pour le Cinq-Mars de Vigny, récit romancé
dune conspiration suivie dune exécution
capitale, lesquelles ont eu lieu en effet ; cette définition
vaut aussi pour La Bataille, de Rambaud, qui raconte,
sur un mode romanesque, le déroulement de la bataille
dEssling. Mais elle ne sapplique pas à
Notre Dame de Paris quand donc, dites-moi, ont
existé ce Quasimodo, cette Esméralda, retranchés
dans la cathédrale ? , elle ne sapplique
pas à Ivanhoé , à Barry Lyndon,
à Angélique, Marquise des Anges, à
Luvre au noir, à Autant en emporte
le vent, au Guépard, à Caroline
Chérie, au Nom de la rose, à La
Guerre du feu, ni dailleurs aux neuf dixièmes
de ces romans, bons ou mauvais, que le public range spontanément
dans la catégorie « historique ».
Contrairement, en effet, à ce que croient les rédacteurs
des dictionnaires, le roman historique nest pas un roman
sur lhistoire mais un roman dans lhistoire :
un roman qui peut, bien sûr, sinspirer dévènements
ou de personnages authentiques mais qui, le plus souvent,
nous conte une action imaginaire, accomplie par des personnages
inventés. La seule donnée propre au genre est
que cette intrigue, authentique ou fictive, est dans tous
les cas placée dans le passé et que, à
la différence de ce que nos lecteurs appellent le « roman
contemporain », le roman historique exige de son
auteur la re-création (avec ou sans « hallebardes » !)
dune époque révolue. Encore faut-il souligner
que cette frontière entre roman historique et « roman
contemporain » est elle-même mouvante puisque,
sans cesse, lHistoire nous rattrape : tel sujet
qui, pour un romancier, vu son âge, sera du « contemporain »
c'est-à-dire quelque chose quil a vécu,
quil na pas besoin daller chercher dans
des archives est pour un autre, plus jeune, de « lhistorique ».
Ainsi 1941 écrit par Marc Lambron, romancier
né après la guerre, est un roman « historique »
alors que pour Julien Gracq, né en 1910, Un Balcon
en forêt, dont laction est située en
1940, reste un roman « contemporain ».
De la même façon, on admet généralement
que Balzac, né en 1799, quand il écrit Les
Chouans, signe un roman historique, mais on ne remarque
jamais que Patrick Modiano, né en 1945, quand il écrit
sur lOccupation (et Dieu sait sil a écrit
sur cette période !), fait aussi du roman historique.
En somme, ce que je vous propose, cest une définition
de praticienne : je sais en effet que si jadoptais
le point de vue des dictionnaires, je devrais, au sein de
ce que jai moi-même publié, opposer, par
exemple, LEnfant des Lumières (intrigue
inventée) à La Chambre (évènement
historique). Or, je suis bien placée pour savoir que
ces deux romans, tous deux situés à la fin du
18e siècle, mont demandé le même
genre de travail préalable : un travail de recherche,
proche de celui de lhistorien.
Nest-ce pas là, dailleurs, que le bât
blesse : un romancier peut-il se faire historien ?
Un historien peut-il se faire romancier ? Ny a-t-il
pas, entre histoire et roman, une opposition conceptuelle
irréductible, celle que, de prime abord, signalait
Gautier : dun côté les faits, de lautre
la fiction (« res factae » et
« res fictae », disaient les
Romains) ; dun côté, la vérité,
de lautre, linvention. LHistoire sopposerait
au roman comme une science soppose à un art
on ne saurait les confondre, on ne peut pas les mêler
Il est vrai que personne noserait parler dun roman
« chimique » ! Ni dun roman
« électrodynamique ». Ni même
dun roman « botanique »
Mais lHistoire ? LHistoire est-elle bien
une science ? Nul doute quau 19e siècle
on ait espéré quelle le deviendrait
doù, peut-être, le discrédit jeté
alors sur le roman historique dans les milieux éclairés.
Mais aujourdhui les épistémologistes nhésitent
pas à souligner que lhistoire nest pas,
et ne sera jamais, une discipline scientifique, cest
à dire un ensemble de connaissance dune valeur
universelle, caractérisées par un objet et une
méthode déterminés, fondées sur
des relations objectives vérifiables et exprimées
par des lois qui rendent possible la prévision :
lHistoire na pas dobjet particulier
car tout, dans la vie des hommes peut être objet
dHistoire ; lHistoire ne permet pas lexpérimentation,
elle ne dégage aucune loi, et elle nest pas prédictive.
De tout cela, les historiens modernes conviennent volontiers ;
dans son remarquable essai Comment on écrit lhistoire,
lhistorien Paul Veyne admet : lhistoire
nest pas une science [
] Tant que lhistorien
raconte son histoire en toute simplicité et nexige
pas de sa plume plus que nexigerait un romancier, à
savoir quelle « fasse comprendre »,
tout va bien ; tout va mal, au contraire, dès
quil essaie den faire plus, de ressaisir en conclusion
les principes des ses explications, de généraliser,
dapprofondir [
] Entre lexplication historique
et lexplication scientifique, il ny a pas une
nuance mais un abîme [
] Lhistoire na
pas de méthode, lhistoire ne peut formuler son
expérience sous forme de définitions, de lois
et de règles [
] Lhistoire est un art.
Entre lHistoire et le roman, il ny aurait donc
pas de différence de nature. La proximité de
ces deux arts serait dailleurs dautant plus grande
quils travaillent sur le même support, tentent
de donner forme à la même matière :
cette matière, cest lhomme. Lhomme,
oui, nen déplaise aux tenants du défunt
« Nouveau Roman » ! Lhomme
est le vrai, lunique sujet du roman. Il se trouve quil
est aussi le sujet de lhistoire. Ecoutons Marc Bloch :
Ce sont les hommes que lhistoire veut saisir. Qui
ny parvient pas ne sera jamais, au mieux, quun
manuvre de lérudition. Le bon historien,
lui, ressemble à logre de la légende ;
là où il flaire la chair humaine, il sait que
là est son gibier. Cet ogre affamé de chair
humaine, cest aussi le romancier. Et la chair humaine
que goûtent lhistorien et le romancier, nest
pas celle, plus abstraite, plus universelle, de lanatomiste
ou du biologiste ; la chair humaine qui les fait saliver,
cest la chair humaine plongée dans le Temps.
On na pas attendu Proust pour se douter que le sujet,
léternel sujet du roman, cest lindividu
livré au temps comme on est livré aux bêtes,
lhomme happé par la mort. Le propre du roman
a pour objet premier le passage du temps. Là réside
dailleurs sa supériorité sur le cinéma :
le cinéma est action (cest du reste le mot que
prononcent les réalisateurs américains pour
lancer le moteur des caméras), action et non pas durée.
Les romans sont de la durée, de la durée mise
en mots. Même lorsquils malmènent la chronologie,
usent du flash-back et du collage, ils se déroulent,
en effet, comme la vie. Ils se déroulent, comme lhistoire.
Et ils nous donnent le temps à voir : sur courte
période (et la vie humaine est une courte période),
le temps nest visible que sil trouve des corps
des corps à sculpter, des corps à détruire.
Le roman fournit des corps corps virtuels, corps imaginaires
, et lHistoire fournit le Temps : comment
les séparerait-on ?
Non seulement le roman historique, fruit de leur union, na
rien de contre-nature, rien qui semble interdit par la philosophie
et la pratique des historiens, mais, dun point de vue
strictement littéraire, le roman historique pourrait
bien être la quintessence du genre romanesque. Le sujet
du roman, disais-je, cest le temps qui passe ?
Eh bien, le roman historique, cest du temps qui passe
à lintérieur dun temps passé
: du temps au carré ! Le sujet du roman, cest
lhomme mortel ? Le roman historique, cest
lhomme mortel à lintérieur dune
société déjà morte. Ah, il ne
faudrait pas me pousser beaucoup pour que jentreprenne
de vous démontrer quen théorie du moins
le roman historique, cest le roman absolu ! Tenez,
une preuve de plus : quand Gautier pour stigmatiser le
genre le qualifiait de « mensonge vrai »,
il ne pouvait pas savoir quil anticipait sur la définition
quAragon donnerait plus tard, avec enthousiasme, de
lart même du romancier : un « mentir
vrai ». Or, quel est, de tous les romans, le plus
menteur et le plus vrai ? Le roman historique !
Aragon finit sûrement par sen aviser puisquil
illustra magnifiquement le genre en écrivant La
Semaine Sainte, dont lintrigue se situe au début
des Cent Jours.
Lobstacle conceptuel ainsi levé, encore faut-il
savoir si ce roman idéalement « possible »
est un roman « permis » sur le
plan moral et esthétique. Car ce nest pas seulement
une suspicion théorique qui a, dès lorigine,
plané sur le roman dit « historique »,
mais un soupçon quasi politique : ce genre romanesque
ninduisait-il pas en faute aussi bien son lecteur
quil distrayait des « vrais problèmes »
que son auteur quil empêchait de
« témoigner » ?
Bien sûr, dans un premier temps, cest le roman
toutes catégories confondues quon condamnait
pour futilité : on le suspectait de détourner
les lecteurs, les lectrices surtout, de la contemplation de
leurs fins dernières (reproche « Grand Siècle »)
ou de lobservation de la société (reproche
« Ere industrielle »). On finit pourtant
par découvrir, au fil des années, que le roman
ne se réduisait pas au « roman damour » :
Dostoïevski rachète Madame Riccoboni, Malraux
compense Delly. Mais le roman historique, lui, est resté
entaché de frivolité affaire de costumes,
peut-être ? Trop de crinolines, de guêpières,
ou de toges galamment retroussés
Il nempêche quil sagit, là
encore, dune critique un peu simpliste : certes,
il existe un roman historique léger, roman dévasion,
divertissement exotique (comment peut-on être Carthaginois ?),
distraction à bon marché (les amours dAliénor)
encombrée dun bric-à-brac un peu kitsch ;
mais, au cinéma, le succès des péplums
et des films de cape et dépée na
jamais discrédité Visconti ou James Ivory. Le
roman historique nest pas, par nature, moins apte que
les autres genres romanesques à exprimer les interrogations
et les angoisses des hommes. Au contraire même !
Puisquil a, plus que tout autre, partie liée
avec la mort, la ruine, loubli : quand commence
le récit, tout est déjà consommé,
et depuis si longtemps...
Aussi nétait-ce pas vraiment pour nous convaincre
que les robes du Premier Empire étaient charmantes
que Tolstoï a écrit Guerre et Paix
roman historique, puisque laction se situe à
une époque bien antérieure à la naissance
de lauteur. Et Yourcenar, dans ses Mémoires
dHadrien, parvient à nous faire traverser,
à la suite de son empereur, toutes les légions
romaines sans nous infliger la moindre description de pilum,
scutum et
autres « parabellum » !
Charles Dantzig peut remballer sa « hallebarde »,
et les modernes émules de Bossuet, rengainer leurs
critiques : dans les bons romans historiques il
y en a , le décor importe moins que les personnes ;
on ne cherche pas à cacher la condition humaine derrière
les falbalas.
Quant aux héritiers du naturalisme, aux survivants
de lexistentialisme, au dernier carré de partisans
de la « littérature engagée »,
ceux pour qui le premier devoir du romancier est de sintéresser
à lactualité et dagir sur le monde,
quil se rassurent : pour y parvenir, lécrivain
na pas besoin de se lancer dans la fresque contemporaine
tous les romans, à quelque genre quil
se rattachent, tous, y compris le roman intimiste, le roman
fantaisiste ou le « nouveau roman »,
témoignent, fût-ce à linsu de leurs
auteurs, des préoccupations et des combats de leur
temps. Même le roman danticipation, même
celui-là, renseignera lhistorien du futur sur
la société contemporaine de sa publication :
voyez par exemple à quel point la science-fiction américaine
des années cinquante est marquée par les circonstances
de la guerre froide ils en ont, des choses à
nous dire sur le rideau de fer, les méchants Martiens !
Là, dailleurs, réside lune des pires
difficultés que puisse rencontrer le romancier désireux
de ressusciter le passé : il risque, malgré
lui, de nous donner à voir un passé « dépoque »
son époque. Y a-t-il, en effet, rien de plus
Second Empire, jusque dans « lameublement »,
que Salammbô ? Rien de plus « classique »,
de plus janséniste au fond, que La Princesse de
Clèves, pourtant situé sous Henri II ?
Et que dire du Moyen-Age furieusement « troubadour »
et 1830 que nous ont proposé tant dauteurs romantiques ?
Cest que le roman historique, loin dêtre
un genre facile, est lun des exercices les plus périlleux
qui soit : les pièges et les contraintes y sont
plus nombreux que dans toute autre forme romanesque.
La première contrainte est celle du réel. Le
réel entrave le romancier, il lembarrasse . Je
me souviens dun aveu de Jean Giono à un journaliste
qui linterviewait : Il ny a pas, disait-il,
de relation damitié entre la réalité
et la création. Quand jessaie dintégrer
la réalité à un récit inventé,
la réalité me gène constamment. Je suis
obligé de la modifier peu à peu
Or,
dans un roman historique la marge du créateur est beaucoup
plus réduite que dans un roman-roman. Et, à
lintérieur même du roman historique, cette
marge sera dautant plus étroite que le romancier
aura mis en scène des personnages ayant existé :
javais, bien sûr, les coudées plus franches
quand jécrivais Couleur du Temps ou LEnfant
des Lumières que lorsque je rédigeais LAllée
du Roi (inspirée de la vie de Madame de Maintenon)
ou La Chambre (sur la fin du jeune Louis XVII). Mais,
dans tous les cas, si le romancier ne veut pas que les biographes
et historiens de la période lui tombent sur le dos,
il ne peut plus samuser, comme Dumas, à « violer
lhistoire » : on ne le lui pardonnerait
pas. Toute liberté prise avec les évènements
historique passerait pour une erreur. Il faut, en outre, que
lauteur sattache à éviter les anachronismes,
les prémonitions rétrospectives (cette plaie
des mauvais romans et des mauvais films « historiques »),
et à éviter aussi lexotisme. Car, du romancier
du passé, on est en droit dexiger quil
ait intégré les derniers développements
de la méthode historique et, notamment, lhistoire
des mentalités. Or, rien nest moins exotique
que la vie quotidienne pour celui qui la vit. Ne prêtons
pas aux hommes dautrefois nos propres étonnements :
ainsi, un Carthaginois qui, selon la coutume, sacrifie aux
dieux son enfant premier-né accomplit une simple formalité.
Il agit en bon citoyen et, même, jy insiste, en
bon père en bon père pour les enfants
à venir que ce sacrifice protègera. Nexcluons
pas, toutefois, que cette formalité, sans soulever
chez lui le moindre problème de conscience, lui soit
légèrement désagréable. En bons
citoyens, nous déclarons nos revenus et payons limpôt,
mais cette opération ne nous amuse pas
Par ailleurs
un bébé nest, pour un contemporain
dHanniba, ni un animal nuisible ni un animal comestible
on peut penser que tuer son enfant ne procure pas un
vif plaisir à notre Carthaginois. Comment donc devrions-nous
le montrer, ce père infanticide, dans un roman, si
nous avions à le faire ? Peut-être comme
un homme qui éprouve la satisfaction du devoir accompli,
une satisfaction dautant plus grande que ce devoir lui
a paru plus ingrat ? A moins quil nait oublié
très vite cet acte somme toute banal, et presque abstrait
si comme il est probable il en a « délégué »
lexécution à des esclaves et à
des prêtres ? Les mains propres et lâme
en paix, notre Carthaginois nest pas un monstre ;
cest un homme civilisé civilisé
autrement que nous, voilà tout
Ah, certes, il
ne faut pas devenir historien et encore moins romancier
de lhistoire si lon na pas louverture
desprit dun ethnologue !
Pas question donc, si vous placez vos romans dans le passé,
de modifier les faits ni de les « surinterpréter » :
vous devez respecter le réel, et même le respecter
assez pour le comprendre.
Une fois cette limite acceptée, restent à résoudre
de nombreux problèmes de technique romanesque que lauteur
de romans-romans, ce bienheureux, na même pas
à se poser. Lun des plus délicats
sur lequel les détracteurs du genre ont depuis longtemps
mis le doigt est celui des dialogues. Même Paul
Veyne qui, dans Comment on écrit lhistoire,
se plait à souligner létroite parenté
entre le travail de lhistorien et celui du romancier,
constate, à regret : Le roman historique le
mieux documenté hurle le faux dès que les personnages
ouvrent la bouche
Laffaire nest pas simple,
en effet : il est souhaitable, évidemment, déviter
les anachronismes de langage. Mais il est souhaitable aussi
déviter un trop grand décalage entre le
style de la narration et celui des dialogues. Comment faire
pour que des personnages parlent leur langue, celle de leur
époque, et la parlent sans ridicule, tandis que le
romancier, lui, continuera de parler la sienne qui
est sensiblement plus « tardive »
Plus tardive sauf si, à lintérieur du
genre du roman historique, il a opté pour le sous-genre,
relativement récent (il date des années 30),
des « mémoires imaginaires »
du type Moi, Claude Empereur , Mémoires
dHadrien, ou LAllée du Roi ;
là, miracle, tout sharmonise, bien sûr,
mais cest un choix quun même romancier ne
peut faire deux fois ! Finalement, la solution dépend
de la langue dans laquelle écrit le romancier :
en français, il est possible, en cas de besoin, de
remonter dans le temps de deux ou trois siècles sans
gêner le lecteur, on peut, si nécessaire, employer
dans les dialogues, la langue du 17e siècle. A deux
conditions, toutefois. Dune part, il faut lui ôter
tout ce quelle aurait de trop ostensiblement « couleur
locale » pas de « Si fait, ma
mie ! », de « peste soit du faquin ! »,
de « ah, fourbe, ah, bélître, jen
rage ! ». Il convient, dautre part,
de maintenir un certain rapport de ton entre les divers éléments
du récit afin de pouvoir mixer le tout sans former
de grumeaux (les cuisinières connaissent bien le problème !) ;
cest pourquoi la langue de la narration elle-même
devra rester sobre, classique, tenue. On obtiendra ainsi,
dans le dialogue, un « effet de réel »
suffisant tout en évitant, par ailleurs, une impression
pénible de patchwork et de ruptures.
En revanche, si le roman se passe avant Malherbe, je déconseille
tout à fait le recours à la langue originelle
des personnages : Charlemagne et Socrate parlaient dor,
mais cest une monnaie qui na plus cours
On est en droit alors, et même on a le devoir, dadapter,
de traduire, de transposer. Jusquà quel point ?
Peut-on, dans un roman médiéval, remplacer le
fameux « Holà, tavernier du diable ! »
par « Ousquil est, ce bistrotier dmes
deux ! » ? Oui, cest permis, cest
même amusant ; mais je ne conseillerais den abuser
car tout langage parlé trop relâché, argotique,
exagérément « branché »,
est voué à se débrancher très
vite : dans un demi-siècle, nos descendants ne
comprendront pas mieux le verlan du 9-3 que la langue des
trouvères
Tenons-nous en, le plus possible, à
du « moderne classique » si jose
cet oxymore
De toute façon, il est prudent, dans
un roman historique, de réduire au minimum le recours
au style direct et au dialogue. Le dialogue, ce procédé
commode qui, dans un roman-roman, permet au romancier tantôt
de tirer à la ligne, tantôt de faire avancer
laction, est une facilité généralement
interdite aux romanciers du passé.
Bien dautres techniques stylistiques lui sont encore
déconseillées, ou deviennent pour lui d'un maniement
délicat, surtout lorsque, dans le récit, il
se met à la place dun des personnages et voit
par ses yeux. Je citerai, à titre dexemple, la
comparaison, la métaphore : celles qui viennent
naturellement sous la plume dun homme daujourdhui
empruntent presque toujours lun de leurs termes à
un objet, une sensation, un comportement, postérieurs
à lépoque où lon aura placé
le roman. Il faut beaucoup de connaissances et dimagination
pour pouvoir retrouver, non pas les idées (cest
relativement facile), ni les sentiments (cest faisable),
mais les équivalences, les images qui viendraient spontanément
à lesprit, par exemple, dune petite fille
gallo-romaine du deuxième siècle qui découvrirait
la mer
Le romancier ny parviendra quau prix
dun dépouillement progressif de son être,
dune régression raisonnée qui doit le
ramener au plus près dun corps dautrefois
avec ses gestes, ses instincts, sa sensualité, ses
perceptions les plus élémentaires : la chaleur
dune pierre, la fraîcheur du vent, le goût
de leau
Voilà un travail de forme et de
fond que le lecteur ne verra pas, cest pourtant la pierre
de touche du roman historique !
Je ne mattarderai pas sur les autres problèmes
littéraires spécifiques que rencontre lécrivain
qui veut rendre la vie à des morts, je nen mentionnerai
quun, qui, certes, se pose aussi à lauteur
de « roman contemporain » mais pas dans
les même termes. Il sagit de savoir si lauteur
peut ou non être présent dans son livre
doit-il intervenir dans le récit, ou seffacer
tout à fait ? Si le roman se passe aujourdhui,
le romancier est libre de choisir son parti : cest
affaire de construction romanesque et desthétique.
Si le roman se passe dans « le jadis »
(pour reprendre lexpression de Pascal Quignard), les
choses se compliquent. Assurément, lintervention
directe du narrateur dans le récit présente
certains avantages : non seulement elle permet au romancier
de moderniser la forme, la construction de son roman, mais,
sur le fond, elle lautorise à reprendre ses distances
il peut dès lors, pour éclairer son lecteur
ou pour lamuser, opérer des rapprochements avec
sa propre époque, ou retrouver le droit de prononcer
des jugements de valeur et de tirer des leçons :
il nest « pas dupe » !...
Ainsi conçu, le roman historique paraîtra, aux
lecteurs, plus accessible, et, aux critiques, plus neuf, plus
intéressant esthétiquement. Cest sans
doute pourquoi les romanciers anglo-saxons lorsquils
« font » du roman historique choisissent
massivement ce procédé.
Il a pourtant ces inconvénients : en apparence
plus actuel, le roman historique construit de cette manière
sera aussi plus vite démodé. Supposons, pour
rire, quil existe un roman sur lAntiquité
romaine écrit par un chroniqueur du Moyen-Age. Et imaginons
que, pour plaire à son public de « gentes
dames » et de « beaux seigneurs »,
cet auteur se soit adressé directement au lecteur,
lui explique les choses, lui donne son avis, transpose les
situations, multiplie les clins dil et les sous-entendus
Par exemple, il nous peindrait les combats de gladiateurs
en utilisant le vocabulaire des tournois, traduirait les milles
romains en lieues, et les sesterces des grosses fortunes en
écus, réviserait les recettes dApicius
à la lumière du Ménasgier de Paris,
et raconterait les amours dAuguste en multipliant les
allusions cryptées aux liaisons du duc de Bourgogne
Eh bien, en 2005, nous ny comprendrions plus rien !
Le livre fonctionnerait sur une triple datation et une triple
lecture : il nous faudrait assimiler les règles
de la chevalerie pour saisir celles de la gladiature, convertir
en euros les écus pour retrouver les sesterces, et
tout connaître des ragots sur le duc de Bourgogne pour
deviner ce quon disait de lempereur Auguste
Impossible ! Illisible ! Bon à mettre au
panier !
Cela ne signifie pas que, dans le roman historique, jen
tienne nécessairement pour une forme de narration traditionnelle
et transparente, du type « il était une
fois
» Non, puisquil mest arrivé
de mintroduire comme auteur dans certains de mes romans,
et que je compte bien recommencer, mais toujours en gardant
conscience des limites particulières qui me sont imposées.
Car, plus encore que dans le roman-roman, tout, dans le roman
historique, est affaire de proportions justes, de sensibilité,
dhabileté bref, dart.
Techniquement difficile, et toujours assez mal vu des ayatollahs,
pourquoi le roman historique continue-t-il à attirer
certains auteurs ? Parce quil a du succès ?
Non : il serait plutôt « en perte de
vitesse ». Son succès dépendait des
connaissances historiques du public et, surtout, de son appétit
pour le passé. Or, non seulement les générations
montantes ont été peu formées à
lhistoire pour elles, tout commence en 1914 ,
mais le passé ne les intéresse plus. Cest
une vraie rupture : jen vois la preuve dans la
manière dont certains jeunes romanciers français
peignent notre époque. Quand, il y a quinze ans, jécrivais
un roman-roman comme La Sans Pareille, je montrais
notre temps comme une conséquence des temps antérieurs :
il marrivait, pour expliquer tel ou tel phénomène
social ou politique, de remonter à lAncien Régime
ou à lEmpire turc
Aujourdhui, ceux
qui décrivent lépoque contemporaine, qui,
comme Houellebecq, en font la satire, considèrent cette
époque non plus comme un résultat mais comme
un point de départ. Ils ne se situent plus dans une
perspective historique, mais dans une optique danticipation.
Il semble qu'on ait rompu « la chaîne des
temps » ; en tout cas il y a renversement :
les romanciers à la mode voient notre présent
comme le passé du futur
Au terme de cette analyse un peu désenchantée,
suis-je capable de vous dire pour quelle raison je continue
moi-même à écrire des romans historiques ?
La vérité est que, depuis lenfance, je
cherche à comprendre ce qui me rend plus proche du
pire des Jivaros que du meilleur des chiens
Quai-je
de commun avec les derniers cannibales de Nouvelle-Guinée ?
Avec un cavalier mongol, un kamikaze irakien, une prostituée
birmane, un moine tibétain ? Pour le savoir, il
faudrait voyage. Mais je l'avoue, je n'ai pas le goût
des voyages : je déteste lavion, je ne peux
plus conduire, jai le mal de mer, je ne supporte que
les climats tempérés, et jai besoin dun
excellent sommier
Alors, sans bouger de mon fauteuil,
je pars dans le Temps. Jy rencontre des hommes
divers, changeants, déconcertants. Je les regarde vivre.
Et tuer. Et mourir. Il ny a pas de « nature
humaine », dit-on ? Sans doute. Pourtant ,
le Jivaro et moi, le Catrthaginois et moi, appartenons à
la même espèce animale. Il suffit parfois dune
larme que j'aperçois, dun demi-sourire que je
crois deviner
Un instant, par delà l'océan
des siècles, jai lillusion de lavoir
enfin trouvé, cet « étranger pareil
à moi ».
Françoise Chandernagor
Issue dune famille de maçons creusois alliés
aux descen-dants dun esclave indien, fille dAndré
Chandernagor, ancien Président de la Cour des comptes,
Françoise Chandernagor a toujours partagé sa
vie entre Paris et le Massif Central.
Entrée à vingt et un ans à lEcole
Nationale dAdministration, elle en est sortie « major »,
première femme à obtenir ce rang. Après
une carrière au Conseil dEtat, elle a abandonné
le droit et la magistrature pour se consacrer à lécriture.
Depuis son premier roman, lAllée du Roi,
en 1981, Françoise Chandernagor a écrit une
pièce de théâtre, LOmbre du soleil,
jouée à Paris et Bruxelles, et sept romans :
La Sans Pareille, LArchange de Vienne,
LEnfant aux loups, LEnfant des Lumières,
La Première épouse, La Chambre,
et Couleur du temps. Deux de ces romans ont fait lobjet
dadaptations télévisuelles.
Luvre de Françoise Chandernagor est traduite
dans une quinzaine de langues. Depuis 1995, la romancière
est membre de lAcadémie Goncourt.
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