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M. Xavier Darcos
MÉRIMÉE
ET L'HISTOIRE
séance du
lundi 17 janvier 2005
1. Un rationaliste
issu dun milieu passionné dart et dhistoire
Mérimée fut dabord un homme
de raison dans un temps de ferveur. Né en 1803, il
s'est rapidement fait un nom, sous la Restauration, dans le
monde des lettres en pleine mouvance romantique. Mais il n'a
jamais été dupe des emphases de cette époque.
Il ne fut pas un adepte du renouveau religieux, étant
athée. Il se méfia de la grandiloquence narcissique
des poètes, préférant le style laconique
et impersonnel des conteurs cruels ou ironiques. Il pratiqua
surtout la forme brève, la prolixité sentimentale
et populiste d'un Hugo lui semblant le sommet du ridicule.
Cet attrait pour le véridique, même strict, le
destinait à lhistoriographie.
Grâce à l'avènement de la Monarchie de
juillet, ces idées raisonneuses cessèrent de
paraître suspectes. Le 27 mai 1834, Mérimée
est nommé Inspecteur général des monuments
historiques. Ainsi vont pouvoir s'épanouir sa passion
atavique des beaux-arts (son père, Léonor, 2nd
grand prix de Rome, fut un professeur de peinture respecté),
sa vocation d'archéologue amateur et son goût
des voyages. Malgré ses jérémiades sur
l'inconfort de ses incessants déplacements ou sur l'épaisse
sottise des provinciaux, Mérimée se voue à
sa mission avec talent et énergie. Il transforme ses
volumineux rapports en méticuleux récits de
voyages. Ces impressionnants travaux permirent à Mérimée
d'être élu en 1843 à l'Académie
des inscriptions et belles lettres, puis en 1844 à
l'Académie française, où il succéda
à Charles Nodier après force intrigues
pour faire oublier sa réputation de libre penseur.
Assurément, Mérimée était un historien
prédestiné. Ses parents, plutôt libres
penseurs, aimaient les idées et lhistoire. Son
père, professeur de peinture, connaissait tous les
grands artistes et historiens dart de son temps. Prosper
fréquentera des hommes comme Victor Cousin, Augustin
Thierry, Edgar Quinet, Elie Faure. Au lycée Napoléon,
où il entre en 1811, à sept ans, comme externe,
il s'impose demblée comme un brillant latiniste,
dans le prolongement naturel à ce qu'il a reçu
de son milieu familial : l'enseignement des humanités
classiques, l'apprentissage des langues anciennes, l'histoire
antique. Cette dilection historique vient renforcer et illustrer
les leçons reçues par le truchement des uvres
de son père, défenseur des thèmes et
de l'esthétique classiques. Mérimée se
plonge dans la littérature classique française
avec avidité, et approche les auteurs antiques "avec
une sorte de frénésie". Il se jette éperdument
dans les biographies de Cartouche ou de Mandrin, et son imagination
s'évade dans les récits historiques de Montluc
ou de Brantôme : il adorera à jamais les
personnages hauts en couleurs, les intrigues inquiétantes
et les attachants bandits.
2. Apprentissages,
sous linfluence des années 1830
En ce sens, Mérimée était dans le goût
du moment. Chateaubriand, en 1831, sexclame : « tout
prend aujourdhui la forme de lhistoire :
polémique, théâtre, poésie, roman
».
Il sagit parfois dexalter le moi face au poids
du passé et du destin, comme on le voit chez Benjamin
Constant ou chez Sénancour. Cet engouement provoque
aussi la naissance dun nouveau genre dramatique, le
drame, théâtre total qui remplace de huis-clos
de la tradition par la scène du monde, comme limpraticable
Cromwell de Hugo ou le problématique Lorenzaccio
de Musset, écrit en 1834 mais joué seulement,
très amputé, en 1896. Dans un tel contexte,
il est inévitable que le premier manuscrit de Mérimée,
écrit à 20 ans, soit aussi un indigeste drame,
un Cromwell. La pièce, confuse et bavarde, se révèle
injouable. Complexité des enjeux, changements constants
de décors, dédales inextricables de l'action,
mélange indigeste des genres : le puzzle reste épars
et ingrat. Delécluze, courtois et amical, loue "la
vivacité d'un dialogue en général naturel".
Mais personne n'y croit vraiment. Sur le même sujet,
Balzac n'avait pas eu plus de succès, en mai 1820,
avec son emphatique Régicide . Mais Mérimée
ne s'avoue pas vaincu et, en avril 1824, il achève
un autre poème en prose, traité sur le mode
humoristique et inspiré de Byron, La Bataille.
Il y retrace un temps fort de la deuxième guerre entre
les États-Unis et l'Angleterre, en 1812. Mérimée
est donc déjà en marge des thèmes marqués
par l'actualité ou par la réalité triviale.
Demblée, il cherche ses sujets dans l'histoire.
Il choisit cet espace-temps privilégié, qui
permet d'observer le monde à la bonne distance et qui
favorise un détachement ironique, attitude qu'il affectera
de ne quitter jamais.
C'est avec 1572, Chronique du temps de Charles IX
que vient la fin des apprentissages. Éditée
chez Alexandre Mesnier, place de la Bourse, cette Chronique,
qui paraît le 5 mars 1829, reçoit un accueil
favorable. Nous voici à nouveau confrontés à
l'histoire et aux querelles nées des superstitions.
Mérimée s'est plongé dans Brantôme,
dans les Chroniques de Montluc, dans les récits
de l'Estoile et dans les poèmes vengeurs de d'Aubigné,
pour pouvoir décrire avec précision le climat
d'une époque marquée par les guerres civiles
et religieuses. Chez ces chroniqueurs, catholiques ou réformés,
il découvre des portraits et des anecdotes qui émailleront
son récit. C'est ainsi qu'il "fabrique" Diane
de Turgis à partir d'une note de de l'Estoile et qu'il
imite le style des chroniqueurs de l'époque : "La
demoiselle de Châteauneuf, l'une des mignonnes du roi
avant qu'il n'allât en Pologne, s'étant mariée
par amourettes avec Antonetti, Florentin, comite des galères
à Marseille, et l'ayant trouvé paillardant,
le tua virilement de ses propres mains". Mérimée
on s'en doute adopte plutôt le point de
vue des protestants. À l'égard des crédulités
catholiques, il ne se départit guère de son
ironie acide et coutumière, par exemple lorsqu'il s'attarde
sur une scène narrée sur un ton voltairien
où deux confesseurs se disputent l'âme
d'un mourant dans un hôpital.
Mérimée, en dépit de ces caricatures,
confirme et affine sa méthode, fondée sur une
approche réaliste et acide. Il fait court, définissant
les personnages par leurs traits étonnants ou abjects,
sans trop de descriptions. Il veut surtout stupéfier
son lecteur, par exemple en le plongeant dans les terribles
scènes de la Saint-Barthélémy, narrée
avec une complaisance atroce et avec une précision
inouïe. Le sadisme des tueurs, le regard des mourants,
le sang qui poisse partout, la mort qui frappe sans raison :
la vérité mériméenne est cruelle,
car l'auteur cherche à faire impression à tout
prix. Mais le mélange des genres permet d'éviter
le lugubre et l'horreur. Mérimée sait changer
de ton, recréer une vie populaire ou sensuelle, grâce
à des dialogues truculents et à des situations
drolatiques. Il n'adhère dailleurs pas à
tout ce qu'il écrit. Il juge son uvre avec une
pudeur distante. "Je fais un méchant roman qui
m'ennuie" écrivait-il le 16 décembre 1828
à Albert Stapfer, comme pour relativiser son investissement
personnel et minimiser son goût pour les histoires bizarres
où il semble se complaire. Certains lecteurs, habitués
aux solides trames romanesques, restent décontenancés
devant ces sortes de promenades guidées - qui répondent
pourtant au principe même des Chroniques. Ils
reprennent le même reproche qu'on fit à Mérimée
pour La Jacquerie : celui d'une succession d'épisodes
bizarres sans cohésion.
À partir de 1828, Mérimée approche Victor
Hugo et il est accueilli dans le cercle de ses intimes puisqu'il
va même jusqu'à remplacer sa cuisinière
au pied levé, lors d'une soirée, en concoctant
des macaronis à l'italienne. Il met en relation Stendhal
et Hugo. L'un a le romantisme sec, l'autre lyrique et débordant.
Stendhal a la dent dure, on le sait. Il qualifie Han d'Islande
du "plus baroque et plus horrifique produit d'une imagination
déréglée qui eût jamais glacé
le sang et blêmi le teint des lecteurs de roman",
alors que Hugo trouvera que Le Rouge et le Noir est "écrit
en patois".
Aux yeux de ses contemporains, Mérimée figure
parmi les intellectuels intéressés par le renouveau
historiographique. Il est lié aux peintres amateurs
dimages historiques, tel Delacroix ou David. Il fréquente
aussi l'historien (spécialiste de la Révolution)
Auguste Mignet ; Augustin Thierry (historien notamment
des Francs et Mérovingiens) ; Edgar Quinet (historien
adversaire du cléricalisme) ; Louis-Adolphe Thiers,
bien sûr ; mais aussi le philosophe et historien,
disciple de Hegel, Victor Cousin (ministre de l'instruction
publique en 1840) ; Jean-Jacques Ampère (le fils
du physicien, spécialiste d'histoire littéraire
et professeur au Collège de France à partir
de 1833) ; et bien dautres.
3. Du patrimoine à lhistoire : Mérimée
happé par lélan général
On le voit : Mérimée évolue constamment
dans un milieu où lécriture, la pensée
et lhistoire occupent une place centrale, dans une période
où la rétrospection est à la mode. Toutefois,
la façon de penser le passé, celle qui prédomine
alors, vise à donner un sens à lhistoire,
voire à en discerner les lois, censées être
déterminantes de lavenir des hommes. Lesprit
dun peuple, le progrès, la conquête de
la liberté, à la suite des travaux de Hegel,
deviennent le moyen central de réfléchir sur
le passé. Augustin Thierry et François Guizot
traquent dans létude historiographique une légitimation
de leur gestion politique, tandis que Michelet impose
et pour longtemps une vision républicaine de
lhistoire de France. Mérimée est plus
sceptique, plus pragmatique, plus descriptif. Il préfère
collecter des faits et en révéler les incongruités
plus que les cohérences. Ainsi a-t-il pu trouver sa
propre approche de lhistoire, grâce à ce
qui serait désormais la grande affaire de sa vie :
la sauvegarde des Monuments historiques, créée
en 1830 par François Guizot, alors ministre de l'Intérieur.
Nous lavons dit : le regain historiographique,
dans ces années 1830, est général. Guizot,
Ministre de l'Instruction publique, de 1832 à 1837,
fut dabord professeur d'histoire moderne à la
Sorbonne. Cest lui qui crée la Société
d'histoire de France et le Comité des travaux historiques
et scientifiques, tout en améliorant le statut de l'École
des chartes. Il demande aux Préfets, en novembre 1833,
de faire procéder à la fouille des archives
locales pour faire resurgir les "manuscrits qui ont rapport
à notre histoire nationale" et il sollicite de
la Chambre un budget pour publier les archives de la Bibliothèque
royale et du ministère des Affaires étrangères,
afin de protéger "notre histoire qui, avant 1789,
est en quelque sorte pour nous de l'histoire ancienne".
A l'instar de Guizot, cest toute la France qui cherche
à se ressourcer en fouillant dans son passé.
Il s'agit aussi de présenter la Révolution comme
un bref aléa dans la marche du temps, de restaurer
une continuité qui englobe cet accident historique.
Dans ses Mémoires, Guizot s'en explique sans
détour : "J'avais à cur, tout
en servant la cause actuelle, de ramener parmi nous un sentiment
de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, envers
cette ancienne société française qui
a laborieusement et glorieusement vécu pendant quinze
siècles pour amasser cet héritage de civilisation
que nous avons recueilli. C'est un désordre grave et
un grand affaiblissement que l'oubli et le dédain de
son passé". Ainsi sortent des cartons et de l'oubli
une Collection complète des mémoires relatifs
à l'histoire de France depuis le règne de Philippe
Auguste jusqu'au commencement du XVIIème ainsi qu'une
Collection nationale des chroniques nationales françaises
écrites en langue vulgaire, du XIIIème au XVIème
siècle. Mais ce travail colossal ne remplacera
jamais les antiques volumes des précieuses archives,
à jamais détruites ou consumées sous
la Terreur. Celles du monastère de Clairvaux ont été
vendues au poids, et les chefs-d'uvre des bénédictins
de Cluny servent de jeu pour les enfants. La sotte indifférence
de la Restauration prolonge les dégâts révolutionnaires :
Clairvaux a été transformé en prison
et Cluny détruit en 1823.
Le bilan révolutionnaire est lourd, on le sait. Des
trois-cents églises qui pointaient leur clocher dans
la capitale au XVIème siècle, il n'en reste
plus que quatre-vingt-dix-sept en 1800. Couvents et abbayes
sont rasés, les tombeaux profanés. Mais les
consciences séveillent et les voix érudites
sont amplifiées par les proclamations des poètes.
Déjà résonnent les hauts cris de Victor
Hugo, dans sa Guerre aux démolisseurs :
"À Paris, le vandalisme fleurit et prospère
sous nos yeux". Hugo ne se contente pas de dénoncer,
il tente de construire et pose des jalons. "Une loi suffirait.
Qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété,
la destruction d'un édifice historique et monumental
ne doit pas être permise à d'ignobles spéculateurs
que leur intérêt aveugle sur leur honneur ;
misérables hommes, et si imbéciles qu'ils ne
comprennent même pas qu'ils sont des barbares !
Il y a deux choses dans un édifice : son usage
et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire,
sa beauté à tout le monde, à vous, à
moi, à nous tous. Donc, le détruire, c'est dépasser
son droit".
En réalité, Hugo vole au secours de la victoire.
Le législateur est déjà à l'uvre.
Guizot a proposé au roi, le 30 novembre 1830, la création
d'un poste d'inspecteur des Monuments historiques, poste que
Mérimée occupe à partir du 27 mai 1834,
remplaçant Vitet. Mérimée, passionné
d'antiquités et conscient de l'inépuisable richesse
du patrimoine national, prend très au sérieux
sa mission de protecteur et de régent des bâtiments
de France. Sa bonne connaissance des rouages de l'administration
lui permet aussi d'aller chercher les moyens, budgétaires
ou humains, là où ils se trouvent, pour agir
avec un maximum d'efficacité. Il compense par sa capacité
de travail et d'adaptation ses éventuelles faiblesses
en archéologie. Lui qui, à l'occasion de son
voyage en Espagne, s'était davantage laissé
subjuguer par la population locale que par les splendeurs
mauresques, se focalise désormais sur l'approche architecturale.
Il rattrape le temps perdu en l'espace de deux mois.
Demblée Mérimée, en amateur d'histoire,
s'émerveille : les lieux excitent son imagination.
Sa pensée, face aux ruines qu'il contemple, recrée
les événements qui ont animé les lieux.
Lecteur de Jules Michelet qui publie, entre 1833 et 1844,
son Histoire de France, "résurrection de
la vie intégrale", il veut que les monuments suggèrent
et recréent la vie passée. Mérimée
compare, romance, extrapole. Mais ses recherches des secrets
recelés par les sites se heurtent souvent à
une administration bornée et conservatrice. Ainsi,
en Avignon, doit-il se battre pour obtenir le déménagement
des quarante chasseurs d'Afrique installés dans l'église
du palais des Papes, laquelle leur sert de dortoir. Partout
il craint et constate les dégradations, les négligences
et la méconnaissance de l'intérêt archéologique
des lieux. Face à l'incurie française, il cite
en exemple les Italiens, relatant par exemple "l'assaut
culturel" entrepris par des Italiens, en 1816-1817 dans
une tour avignonnaise abritant une uvre de Giotto. "Les
soldats, en qualité d'Italiens, avaient le goût
des belles choses, et savaient les exploiter. Des Français
auraient balafré les saints ou leur auraient mis des
moustaches. Les Corses les vendirent. Une industrie s'établit.
Elle consistait à détacher adroitement la mince
couche de mortier sur laquelle la fresque est appliquée,
de manière à obtenir de petits lambeaux qu'on
vendait aux amateurs". Tout en déplorant ouvertement
ces pratiques et ces trafics, il reste fasciné par
ce palais papal qui lui évoque davantage « la
citadelle d'un tyran asiatique plutôt que la demeure
du vicaire d'un Dieu de paix ». Cet incroyant sextasie
devant les églises, s'insurge contre le blasphème
des iconoclastes et s'émeut devant la beauté
de la peinture religieuse : à Aix, par exemple,
il tombe sous le charme d'une représentation de sainte
Catherine par Nicolas Froment dans un triptyque du Buisson
ardent. "Je ne connais pas de type plus beau de cette
pureté majestueuse que notre imagination donne aux
saintes".
4. Mérimée veut être
pris au sérieux : lexemple de ses études
sur César
De même, Gergovie, "qui eut la gloire de résister
à Jules César" lui inspire six pages dans
ses Notes d'un voyage en Auvergne. Il s'y demande,
après examen topographique, "comment des soldats
cuirassés, ayant au bras un bouclier de quatre pieds,
pouvaient monter en courant une pente si raide", ajoutant
ce commentaire lapidaire, étrange dans la bouche d'un
libéral : "rien n'était impossible
aux soldats conduits par César". C'est au moment
de ces découvertes que Mérimée se lance
dans un Essai sur la guerre sociale, où il évoque
la vie de Jules César. Il s'enthousiasme auprès
de Requien, le 25 octobre 1838 : "Je travaille en
ce moment, ceci inter nos, à quelque chose de
plus sérieux que mes anciennes fredaines. Cela est
pourtant bien rococo. Avez-vous entendu parler d'un nommé
Jules César, lequel fut mourir à Rome, l'an
de grâce moins 44 ? Il avait du mérite,
en son genre, bataillait très bien, volait mieux et
faisait l'amour sans préjugé avec les deux sexes.
J'écris la vie de ce drôle-là... Le plus
grand capitaine de tous les siècles, puisqu'il n'a
jamais été battu, le plus intrépide paillard,
grand orateur, bon historien, si joli garçon que les
rois s'y trompaient et le prenaient pour une femme, qui a
fait cocus tous les grands hommes de son temps, qui a changé
la constitution politique et sociale de son pays, qui, qui,
trente mille qui... ". Son intérêt pour
l'antiquité tourne même à la manie et
au jeu, puisqu'il va jusqu'à dater ses lettres de la
fondation de Rome : "Tant de gens qui m'ennuient
se sont jetés à corps perdu sur le Moyen Âge
qu'ils m'en ont dégoûté. C'est comme manger
après les Harpyes qui, comme vous savez, faisaient
caca sur la nappe".
Ainsi, son grand sujet historique restera longtemps Jules
César. En 1838, il confie à Segrétain :
"Je vous écris à la hâte, car je
suis accablé de besogne. Je corrige des épreuves
d'un mien bouquin, opération fort ennuyeuse et qui
me fait prendre beaucoup d'exercice. Je fais au moins trois
lieues par jour entre ma table et ma bibliothèque,
afin de vérifier des citations et de collationner les
textes. Jugez comme cela est amusant. Heureusement, je commence
à voir la fin de mes peines". Ces propos manifestent
sans doute une coquetterie de vanité d'auteur. En effet,
ces travaux seront loin d'être inutiles car Mérimée
publiera son Essai sur la guerre sociale en 1841 et
La conjuration de Catilina en 1844. En revanche point
de Jules César tout entier ou tout court. "Je
travaille à un grand ouvrage cuistro-historique",
écrit-il à Saulcy, "je lis des bouquins
latins, j'en épelle de grecs, j'avale une poussière
infernale à secouer des livres que depuis Saumaise
on n'avait jamais touchés. Vous serez peut-être
curieux de savoir quel grand dessein "me peut venir en
tête". Je n'ai rien de caché pour vous [...]
Croyez-vous [...] que la vie de feu J. César en un
mot soit amusante à écrire ? Je voudrais qu'elle
le fût à lire, ce qui est difficile, mais quand
cela sera fait, si j'en suis mécontent, avec une allumette
je m'en débarrasse". C'est peut-être ce
qu'il fit puisque son Jules César ne vit jamais le
jour. L'objectivité historique et les intentions personnelles
font bon ménage.
L'approche mériméenne de l'époque césarienne
passe par une étude sociologique, assez moderne. C'est
à travers la guerre sociale que l'auteur entend comprendre
la montée au pouvoir de César d'où
le long passage par l'affaire Catilina. Voilà pourquoi
c'est l'Essai sur la guerre sociale qui vient d'abord,
en mai 1841, tiré à 150 exemplaires. Mérimée
y déploie son sens de la méthode, son génie
de la composition, sa volonté d'informer en comprenant
les événements dans leurs germes et leurs mobiles.
Le découpage se présente en quatre chapitres :
les prémisses de la discorde civile ; les conflits
sociaux entre le peuple et les "patres" ;
la guerre entre Marius et Sylla ; ses conséquences.
Mérimée ne se contente pas des documents antiques.
Il s'est imprégné des textes grecs et romains
anciens, mais aussi des écrits des historiens de son
temps. Soucieux d'être reconnu par les sociétés
savantes autant que de plaire au grand public, pour servir
ses ambitions parallèles de respectabilité et
de notoriété, Mérimée parvient
à produire un essai original, qui se démarque
du style ampoulé de l'historiographie de son époque.
S'inspirant des historiens latins qu'il admire, de Tacite
surtout, Mérimée adopte une manière faite
de rigueur et d'objectivité vaguement ironique. La
quête de la vérité suppose un recul. Cette
distance est préservée par l'examen des hypothèses
diverses et par des jeux allusifs qui entrecroisent situations
passées et présentes. Mais cette complicité
avec le lecteur n'interdit pas la grandeur, voire la grande
éloquence. Sainte-Beuve établit même des
comparaisons flatteuses : "Dans la dernière
vue sur Sylla abdiquant et mourant, il y a un coin de perspective
à travers lord Byron. Quoi qu'il en soit, cette fin
éloquente, et majestueuse de ton, aspire dignement
à rejoindre le dialogue de Montesquieu". L'abondance
en moins, on peut aussi penser à Michelet, car Mérimée
excelle à ressusciter la vie, à souligner les
drames de l'humanité emportée dans les tourmentes
de l'histoire, et à magnifier l'horreur tragique des
guerres civiles ou de la décadence. Il sait évoquer
la misère, les meurtres, le luxe et la luxure, la ruine
ou la barbarie. L'histoire, frémissante d'anecdotes,
semble mue par des ressorts psychologiques aléatoires
ou triviaux autant que par le déterminisme des grands
événements.
5. Des pierres à lécriture, entre lérudition
et lémotion
Entre temps, le raisonneur Mérimée a été
gagné par la passion romantique des sites et des ruines.
Et ce sont ces pierres vives qui vont inspirer son écriture
cruelle, comme on le voit par exemple dans La Vénus
dIlle. Dans la solitude de ses rencontres avec les
éléments où se fondent la légende
et l'histoire, la sensibilité affleure ou prend le
dessus. On le perçoit bien lorsqu'il établit
son premier contact avec Vézelay, et qu'il note les
détails de cette vision sublime : "Le soleil
se levait. Sur le vallon régnait encore un épais
brouillard percé çà et là par
les cimes des arbres. Au-dessus apparaissait la ville comme
une pyramide resplendissante de lumière. Par intervalles,
le vent traçait de longues trouées au milieu
des vapeurs et donnait lieu à mille accidents de lumières,
tels que les paysagistes anglais en inventent avec tant de
bonheur". "Le spectacle était magnifique",
souffle-t-il pour conclure. Ainsi Mérimée parvient-il
à formuler ses émerveillements avec un peu de
liberté et dans un style soutenu. Voyez-le, gagnant,
au pas de son cheval, la baie de Paimpol, annoncée
par les ruines de l'abbaye de Beauport. "C'est en vérité
un lieu admirable et j'avais de la peine à détacher
mes regards de cette mer blanchissante d'écume, d'où
sortent çà et là les têtes verdâtres
d'une multitude de rochers aux formes fantastiques. Ce coin
de terre semble exceptionnel. J'y voyais avec surprise prospérer
des arbres du midi de la France. Oubliant leur soleil natal,
des myrtes, des mûriers, des figuiers gigantesques couvraient
la plage, laissant presque tomber leurs fruits dans les flots..."
Un peu plus loin dans Le Voyage dans l'ouest, il s'attarde
ainsi sur Beauport : "J'ai souvent eu l'occasion
d'admirer la situation singulièrement pittoresque de
nos vieilles abbayes et bien que variés à l'infini,
leurs sites ont entre eux un tel rapport de beauté
qu'il est impossible de ne pas croire que leurs premiers habitants
ont éprouvé, à leur aspect, les mêmes
sensations que nous éprouvons aujourd'hui". Seuls
ces sites quasi mythiques ou d'impressionnants spectacles
naturels parviennent à lui arracher ces « encornifistibulations »,
mot de son invention qui lui sert à dénoncer
chez les autres tout pathos et tout envol émotionnel.
Il se met à écrire comme Hugo dont lemphase
lyrique lui semblait naguère grotesque.
Le 7 octobre 1839, terminant sa fameuse tournée d'inspection
en Corse qui nous vaudra aussi, notamment, Colomba et Mateo
Falcone, Mérimée embarque à Bastia
pour rejoindre Stendhal à Civita-Vecchia. Ensemble,
pendant treize jours, ils visitent les splendeurs de Rome.
Mais il y a trop à découvrir et trop vite :
il "s'extermine à voir quarante mille choses en
une matinée [...] ; à chaque coin de rue,
on est attiré par quelque chose d'imprévu, et
c'est le grand bonheur de se laisser aller à cette
sensation". Ils descendent ensuite vers Naples et s'arrêtent
à Herculanum et Pompeï.
Ses tournées et ses voyages suscitent chez Mérimée
une passion pour lhistoire incarnée. De même
que le conteur aime à faire surgir des sites quil
croise les héros fictifs qui en sont lémanation
ou lavatar, de même lhistorien trouve dans
les monuments de quoi exciter son désir de connaître
et de ressusciter le passé. Mérimée,
conjointement, sest pris au jeu de la connaissance et
de la recherche historiques. Le "savoir savant",
comme on dit aujourd'hui, est devenu sa grande passion. Ce
goût de l'érudition correspond à son penchant
personnel pour la solitude. Des notices architecturales, fruits
naturels de ses tournées, il passe aux sommes historiques.
Les tendances universitaires de l'époque aidant, c'est
Rome qui l'attire et, plus particulièrement, Jules
César, nous lavons vu. Il aborde l'histoire romaine
à travers deux essais : Sur la guerre sociale
et La Conjuration de Catilina. Il se tourne ensuite
vers l'Espagne médiévale avec son Don Pèdre
Ier, roi de Castille. C'est toujours en soulignant la
cruauté et la violence de ces époques obscures
que Mérimée excite l'intérêt du
lecteur, plongé dans les pillages, les meurtres et
les guerres. Ses recherches satisfont en tout cas ses aspirations
académiques : elles lui ouvrent les portes de
l'Institut. Il admet lui-même, dans sa correspondance,
avec son habituelle distance critique face à son uvre,
les avoir entreprises dans ce seul dessein.
Regardons de plus près ce méconnu Don Pèdre
Ier, roi de Castille. Quel est lintérêt
de cette histoire ? Don Pèdre succède à
son père sur le trône de Castille alors qu'il
a tout juste quinze ans. Ce monarque bigame, caractériel
et tyrannique, s'arme d'une effrayante justice pour se faire
obéir et mettre l'Espagne à genoux devant lui.
Peu à peu abandonné par tous les siens, à
commencer par sa mère, trahi, excommunié, ce
pauvre roi sanguinaire se réfugie dans la folie, dans
la méfiance, dans l'obsession du complot et dans la
haine du genre humain. "Pourvu qu'il fût obéi
et redouté, il se souciait peu de gagner l'amour d'hommes
qu'il méprisait", écrit Mérimée.
Enfin, un frère bâtard, Henri de Transtamare,
jaloux de son trône, le poignarde dans une embuscade
dressée avec la complicité de Duguesclin. Don
Pèdre disparaît à trente-cinq ans. L'historien
Mérimée, face à ces atrocités,
cherche un effet de contraste par un style, objectif et sobre,
imitant celui des anciens chroniqueurs. En fait, l'analyse
du héros permet une synthèse des murs
de son siècle. Mérimée trace le portrait
d'un homme et de son époque. La fin du livre est ambiguë,
justifiant, par un artifice bizarre, l'homme par le déterminisme
des temps. Elle montre à quel point le roi a été
forgé par son siècle : dur, féroce,
et pourtant justicier, devant un petit peuple qu'il fascinait.
Mérimée le décrit comme l'assassin insatiable
des membres de sa famille, des dames et des prélats,
expert dans l'art de la torture. Mais l'époque elle-même
était obscène et horrible. Le Moyen Âge
espagnol, fiévreux, violent et superstitieux, l'étonne
parce qu'il reste simultanément capable de courage
et épris de justice.
6. Lhistoriographie de Mérimée, de lempirisme
à la doctrine
Après 1860, Mérimée se pose définitivement
en historien : il se pique de théoriser son écriture
historique et de jouer au professionnel. Par exemple, nayant
jamais perdu l'Espagne de vue, il s'en considère comme
le spécialiste français. En 1859, il commente
le livre de W.H. Prescott, Philippe I et Don Carlos,
dans la Revue des Deux mondes du 1er avril : alors
que l'auteur américain voit dans Philippe II "le"
type espagnol et l'incarnation de l'âme hispanique,
Mérimée réfute cette thèse, au
motif que le monarque, "personnage le plus haïssable"
du monde, ne peut représenter "un peuple aussi
bon que celui d'Espagne". Ses arguments, on le voit,
peuvent paraître un peu courts. Mais son article fait
l'apologie d'une méthode historique scrupuleuse, soucieuse
de reconstitution et de vérification. "Aujourd'hui,
bien que nous n'ayons pas entièrement perdu l'habitude
d'exploiter à notre profit les labeurs de nos devanciers,
nous accordons difficilement une estime durable à l'écrivain
qui se borne à dire en langage moderne ce que ses prédécesseurs
avaient dit dans le style de leur temps. Au contraire, celui
qui a le courage de remonter aux sources originales, qui s'applique
patiemment à vérifier ce que personne ne s'est
mis en peine d'examiner, quand même il n'arriverait
qu'à prouver la certitude d'une opinion reçue
de confiance, cet écrivain, dis-je, s'il ne s'attire
pas les applaudissements du vulgaire, obtiendra toujours l'estime
et la reconnaissance des personnes studieuses. Perfectionnement
dans les méthodes de recherche, perfectionnement dans
l'art de la critique, voilà les progrès que
les études historiques ont faits depuis le commencement
du siècle, et c'est, je pense, un des titres de gloire
qui recommandera à la postérité la littérature
de notre époque".
Dans un tout autre territoire, observons l'Épisode
de l'Histoire de Russie, le Faux Démétrius,
paru en décembre 1852 chez Michel Lévy, Mérimée
ayant eu le loisir de procéder à la relecture
pendant sa courte détention à la Conciergerie,
due à son aveugle amitié pour Libri, escroc
condamné pour avoir dérobé des livres
de prix dans des bibliothèques publiques. Le 7 février,
Sainte-Beuve en fait une critique élogieuse
à la demande, il est vrai, de Mérimée
: "Arrivé aujourd'hui à la
pleine maturité de la vie, maître en bien des
points, sachant à fond et de près les langues,
les monuments, l'esprit des races, la société
à tous ses degrés et l'homme, il n'a plus, ce
me semble, qu'un progrès à faire pour être
tout entier lui-même et pour faire jouir le public des
derniers fruits consommés de son talent. [...] Mon
seul vu, c'est qu'en avançant, et sûr désormais
de lui et de tous, comme il l'est et le doit être, il
se méfie, qu'il s'abandonne parfois à l'essor,
et qu'il ose tout ce qu'il sent". D'autres articles sont
moins louangeurs. Un certain Zernin, dans Le Cabinet de
lecture, trouve le livre assommant. Avec une plus grande
pénétration, Gustave Planche, dans La Revue
des Deux mondes, lui reproche sa méticulosité
redondante et ses précisions trop détaillées :
à ses yeux, l'arbre cache la forêt, le lecteur
ne percevant plus l'intérêt ou la morale de cette
histoire héroïque et sanglante. Adolphe de Circourt,
au contraire, dans L'Athenaeum français, rend
hommage à une étude savante qui se lit pourtant
comme un roman. En tout cas, le livre se vend bien. C'est
un succès que Mérimée lui-même
n'attendait pas.
Cet exemple montre que Mérimée a fini par acquérir,
aux yeux de ses lecteurs contemporains, limage dun
historien professionnel de grande dimension, au même
titre quun Michelet. Lui-même en doutait peut-être,
nous lavons dit, quoiquil ne le laissât
pas trop paraître. Observons quil préféra
investir d'autres territoires, craignant de rivaliser avec
les savants qu'il admirait : Augustin Thierry, Guizot,
Tocqueville, Michelet ou encore Mignet. Il est vrai aussi
que l'imagination de Mérimée a besoin de s'ébattre.
Les fastidieuses investigations historiques viennent parfois
à bout de son courage : "Je viens d'écrire
150 pages d'histoire et j'ai passé six mois à
me fendre le cul sur des livres russes et, sur le point de
transvaser en prose les élucubrations d'un tas de moines,
je suis saisi du démon des romans et j'ai envie d'envoyer
l'histoire à tous les diables, j'entends celle de Démétrius",
avoue-t-il à Francisque-Michel le 3 février
1851.
7. Mérimée, un historien ou un romancier ?
Oui : Mérimée a beau geindre,
il tire quelque vanité de se sentir historien reconnu.
Ce dandy sest toujours méfié des chimères
de limagination, affectant de voir dans son écriture
romanesque ou dans ses écrits littéraires des
formes dégradées ou superficielles de son talent.
Cette distance se manifeste de deux manières. Dun
côté, Mérimée souligne de poids
et la densité de son uvre historique : voilà
pourquoi il compile et sastreint à produire de
lourds documents, chargés de notes et de références,
comme s'il espérait dire le tout de son sujet et aussi
rendre manifeste la solidité de son travail savant.
Dun autre côté, à linverse,
il tourne à la dérision le romanesque (y compris
dans des textes à ambition historique) : il semploie
à surprendre ou à décevoir le lecteur ;
il souligne ironiquement, par des intrusions dauteur,
les supercheries ou les invraisemblances ; il accumule
les paradoxes et les traits dhumour, noir le plus souvent ;
il parodie le style des fictions.
Ce double jeu est particulièrement perceptible dans
la Chronique du règne de Charles IX, texte
qui sapparente plus au roman quà la chronique.
On a observé que les épigraphes des chapitres
renvoient à Walter Scott, à Rabelais, à
des chansons populaires ou à Molière, comme
si Mérimée voulait se départir du genre
sérieux au profit de références à
la raillerie, à la gouaille ou à la bouffonnerie.
De même, Mérimée se substitue au narrateur
pour sadresser directement au lecteur, au milieu du
chapitre VIII, pour commenter les imprévus du
destin et pour ironiser sur les convictions humaines, comme
ferait Diderot dans Jacques le Fataliste. Enfin, la
conclusion est indéterminée et appelle le lecteur
à poursuivre lui-même la fiction : « Mergy
se consola-t-il ? Diane prit-elle un autre amant ?
Je le laisse à décider au lecteur qui, de la
sorte, terminera toujours le roman à son gré ».
Les personnages principaux eux-mêmes semblent dessinés
pour échapper aux stéréotypes historiques.
Charles IX et sa mère, Catherine de Médicis,
paraissent irresponsables, inaptes au moindre complot ou incapables
dun quelconque fanatisme : lui est « indifférent
en matière de religion » ; elle « baille
à tout moment » et « ne parle
dautre chose que temps ». La Saint-Barthélémy,
enfin, nous lavons dit plus haut (p. 4), sapparente
à une « insurrection populaire improvisée »,
sanguinolente et maladroite, que ni le roi ni les Guise ne
semblent avoir vraiment préparée. On pense à
Lenlèvement de la redoute, un de ses contes,
qui illustre de même façon, avec une froide ironie,
sur un ton alerte et soldatesque, une insane « boucherie
héroïque». Sans doute, Mérimée
veut-il se démarquer des sources habituelles et ne
prend pas pour vérité ce qui a été
dit avant lui : nous sommes là au cur du
tempérament mériméen, sceptique, insoumis,
critique. Mais surtout, bien éloigné du déterminisme
hégélien, Mérimée voit lhistoire
comme le résultat bizarre et aléatoire de jeux
individuels, de trajectoires et dénergies privées
qui se croisent et sentrechoquent. Les caractères
humains, qualités et défauts, font lhistoire,
motivés par des intérêts et des passions,
par un vouloir-vivre déstabilisant. Sinscrivant
dans la tradition de Salluste ou des moralistes, aux yeux
de qui la virtus des acteurs est la clé des
événements, Mérimée relativise
lidée dun « sens de lhistoire ».
Voilà pourquoi il aime les époques et les situations
où les forces vitales sexprimaient sans retenue
et brutalement. Cette impulsion violente, Mérimée
la retrouve chez César, chez Catilina, chez Don Pèdre
« le cruel », dans les guerres de religion,
dans les murs de la cour des tsars, etc. Par parallélisme,
le conteur réinvente cette brutalité absurde
dans des textes comme Lenlèvement de la redoute.
Il peint ces ardeurs destructrices avec Carmen ou Colomba
ou avec le père du petit Mateo Falcone, et avec presque
chez tous ses héros, assez sombres et tourmentés,
annonçant ceux de Maupassant. Dans une lettre à
Requien du 30 septembre 1839, Mérimée avoue
quil voit dans la férocité « la
pure nature de lhomme ». Le dernier conte,
Lokis, histoire dun homme-ours, lillustre jusquà
labsurde et au vertigineux.
8. Lamour du lointain par haine du proche ?
Ainsi lhistoire chez Mérimée
est-elle un moyen dépouser une énergie
ou datteindre à des transgressions que sa propre
vie lui refusait. Car il aimait le vertige du temps, ses sensations
et ses sensualités. Sa personne, engoncée et
revêche parfois, fut mal aimée. On critiqua sa
raideur et sa « platitude » («le
paysage était plat comme Mérimée »
persifle V. Hugo) au point quil douta de son propre
talent. À l'écart des écrivains de son
temps, qui le jugent sec, conservateur, inféodé
à l'Empire, presque mis à l'index, il lui faut
chercher ailleurs des affinités littéraires
et intellectuelles. En marge de la création de son
temps (qu'il ne prise guère), Mérimée
se réfugie dans des lectures qui lui rendent l'espace
et le temps. Il reste friand d'ouvrages historiques, comme
l'immense Histoire du Consulat et de l'Empire que Thiers
a rédigée en quinze années studieuses.
Mérimée lui écrit : "Vous dites
quelque part que la vérité est ce qu'il y a
de plus beau. Cela est bien vrai. En vous attachant à
être un historien fidèle, vous avez été
poète et peintre. La bataille de la Moskova et la retraite,
surtout le passage de la Berezina, sont des tableaux qui transportent.
Pour moi, j'en suis malade : personne n'avait compris
jusqu'alors les mouvements de Napoléon et ceux des
Russes, la bataille de Smolensk et celle de la Moskova".
Mérimée le félicite aussi d'avoir eu
recours aux documents du prince de Metternich, relatifs à
l'armistice, après la bataille des Nations. Il revit
Waterloo : "Je lis le dix-septième volume
de M. Thiers, qui me fait mal à l'estomac", raconte-t-il
à Madame de la Rochejacquelein, "il est poétique
à force d'être simple et vrai. Êtes-vous
de ces curs français qui souffrent de la perte
de la bataille de Poitiers ? Moi j'en suis ; et
cela m'empêche d'avoir, en lisant Froissart, une bonne
partie de la satisfaction littéraire qu'un académicien
doit éprouver. Est-ce faiblesse ou bon sentiment ?
Je connais des gens très estimables absolument dépourvus
de patriotisme ou comme on dit maintenant, de chauvinisme
[...]. Ce que je sais c'est que jamais le poète ne
fait oublier à l'historien ses devoirs, même
lorsqu'il est le plus brillant".
A contrario, les dilections de Mérimée
paraissent bizarres ou incongrues. Sa passion pour lhistoire
garde parfois un caractère enfantin, comme sil
se méfiait des fortes têtes de son temps. Il
est rare qu'il ait perçu, parmi ses contemporains,
le vrai génie. Il manifeste un vif intérêt
à Émile Augier, auteur dramatique de comédies
sociales exaltant la morale bourgeoise. Leur correspondance
reflète de l'admiration et de l'amitié. Mérimée
voit dans chacune des uvres théâtrales
d'Augier "non seulement une bonne pièce",
mais aussi "un acte de courage". Il défend
avec vigueur Le Fils du Giboyer, et prodigue ses conseils :
"Il faut être vrai avant tout !", lui
écrit-il le 5 février 1861. Mérimée
loue aussi le romancier Edmond About et considère avec
faveur le moralisme sentimental de George Sand. Il compare
Ponsard à Corneille. Malgré la complicité
intellectuelle qui le lie à Sainte-Beuve, attentif
à ses conseils et à ses idées, Mérimée
ne témoigne jamais de l'éclectisme ou de la
perspicacité propres à l'auteur des Causeries
du lundi.
De son propre aveu, il aurait voulu fréquenter Duclos,
Chamfort, Rivarol, toute l'élite intellectuelle du
XVIIIème siècle. Au lieu de cela, il doit composer
avec les salons bourgeois. Aux faiseurs et aux cuistres, Mérimée
préfère les chants traditionnels et originels.
Il s'en explique avec des accents virgiliens : "Heureux
les poètes d'autrefois, ignorants des règles
et des conventions inventées par les rhéteurs
! Plus heureux encore les poètes pour qui le champ
de la nature s'étalait dans son immensité, vierge
encore de toute moisson ! [...] Nous autres, venus tard,
nous nous baissons pour découvrir quelques épis
oubliés par ces hommes des premiers âges qui
fauchaient sans peine les gerbes épaisses". Ce
passéisme a son revers : Mérimée
renie Jean-Jacques Rousseau et Montesquieu au nom du style,
assurant à Lee Childe que "depuis Rabelais, le
français n'a fait que déchoir", tout comme
la langue anglaise ne cesse de "tomber" depuis Shakespeare.
À l'aune des Anciens, tout lui paraît dérisoire,
même les grands courants de son siècle :
romantisme et réalisme, dans des styles bien différents,
ne sont que "des déformations sans mesure".
L'un déborde de sentimentalisme, l'autre couronne la
laideur, "maladie de notre temps". Même ses
anciennes passions finissent par être dénoncées.
À Madame de la Rochejacquelein, qui s'enthousiasme
pour Walter Scott, Mérimée réplique :
"Je l'ai beaucoup aimé ; maintenant je ne
puis le relire. Il a des rabâchages qui m'excèdent,
et c'est un petit esprit et une nature basse". C'est
à peine si Cervantès lui apporte encore du plaisir :
"Je relis Don Quichotte", écrit-il
à Tourgueniev le 11 septembre 1869, "il y a beaucoup
trop de coups de bâton. Les épisodes sont trop
longs et trop brusquement intercalés".
Il faut relativiser ces partis pris, qui sont ceux des vieux
bourgeois de l'époque. Par exemple, Mérimée
est tout à fait dans l'air du temps, si l'on ose dire,
quand il voit comme un signe de décadence les "dissonances"
des partitions de Wagner. "Un dernier ennui, mais colossal,
a été Tannhäuser", écrit-il
à Jenny Dacquin à propos de l'uvre donnée
le 13 mars 1861 à l'Opéra, "les uns disent
que la représentation de Paris a été
une des conventions secrètes du traité de Villafranca ;
d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer
d'admirer Berlioz. Le fait est que c'était prodigieux.
Il me semble que je pourrais écrire demain quelque
chose de semblable en m'inspirant de mon chat sur le clavier
du piano". Son ancien anti-germanisme lanime :
"Avez-vous vu Tannhaüser ? Il n'y a
que les Allemands pour l'audace dans la bêtise. Je hais
cet affreux peuple qui a plus de vanité que les Gascons
et qui ment avec plus d'aplomb". Et il se permet ce jeu
de mot : "on s'y tanne aux airs". Bref, l'âge
et le conformisme ont effacé l'espièglerie et
les outrances de l'époque où le jeune Mérimée,
masqué, bousculait la mode littéraire.
Lamour de létranger lointain, aigrement
mêlé de détestations rétrogrades,
décèle finalement chez Mérimée
vieillissant une misanthropie de proximité. Lhistoriophilie
de Mérimée fut une de ses manières de
refuser la bêtise de son temps. Il aurait dû pactiser
avec Flaubert, sil avait su le comprendre.
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