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M. Jacques Dupâquier
L'ANCIEN RÉGIME
VU PAR LES MANUELS D'HISTOIRE DE LA IIIe RÉPUBLIQUE
(1871-1914)
séance du lundi 21 novembre 2005
Ce nest pas tout à fait par hasard que ce sujet
rejoint le programme des travaux de notre Compagnie, à
loccasion du Centenaire de la loi de 1905.
Il na rien danecdotique, comme aurait pu lêtre
une étude sur les manuels du XVIIIème siècle.
Il va me donner loccasion de raconter des batailles
qui ont largement débordé du cadre scolaire
pour enflammer à plusieurs reprises les tribunes de
la Chambre et du Sénat, dabord en 1882-1883,
puis de 1907 à 1914, la Loi de Séparation nayant
pas calmé le jeu, bien au contraire.
Batailles acharnées dont la véhémence
ne doit pas nous surprendre, dans le contexte de lépoque,
et où se sont engagés les plus marquants des
ministres de lInstruction publique : Jules Ferry,
Paul Bert, Aristide Briand, Gaston Doumergue.
Jai été tenté détendre
mes analyses à lensemble des manuels scolaires,
mais ceux du second degré, plus longs, plus savants,
plus nuancés, mieux inspirés, ne renvoient que
lécho assourdi des combats idéologiques,
alors que ceux du cours élémentaire et du cours
moyen, illustrés souvent de gravures caricaturales,
montrent à nu la conception de lhistoire qui
anime leurs auteurs. On peut leur appliquer le jugement que
portait Tocqueville sur les auteurs de second plan :
« Composant avec peu dart, ils trahissent
encore mieux peut-être les vrais instincts du temps ».
Quant aux manuels en usage dans lenseignement confessionnel,
et plus particulièrement chez les Frères des
Ecoles chrétiennes, ils présentent des dérives
opposées, mais napparaissent dans les grands
débats que pour fournir à la polémique
des contre-exemples, dont nous reparlerons plus loin.
Deux point forts dans cette bataille des manuels : la publication
en 1882 de lInstruction civique de Paul Bert ;
et le gros pavé que lança dans la mare lanarchiste
Gustave Hervé en 1903, faisant éclater le consensus
patriotique imposé par Jules Michelet et son épigone
Ernest Lavisse.
Rappelons le contexte idéologique : lhostilité
viscérale des fondateurs de la IIIème République,
non seulement au cléricalisme, mais, comme le disait
Gambetta, « à lesprit vaticanesque,
monastique, congréganiste, syllabique ».
Plantons quelques repères chronologiques :
- février 1880 : réforme du Conseil
Supérieur de lInstruction publique.
- mars 1880 : bataille de larticle 7, qui se
termine par lexpulsion des congrégations enseignantes
non autorisées.
- juin 1881 : gratuité de lenseignement
primaire.
- mars 1882 : obligation scolaire et laïcité
des programmes, avec exclusion des devoirs envers Dieu.
Tout ceci dans un temps très court, qui se termine
par la première bataille des manuels.
Jusquà cette date, les manuels en usage à
lécole primaire étaient brefs, ternes
et honnêtes. Ils sefforçaient de comprimer
lhistoire dans un cadre chronologique aussi précis
que possible. Guerres et dynasties sy succédaient
dannée en année. Le contexte économique
et social y était presque totalement ignoré.
Ecrivains, philosophes et artistes napparaissaient quépisodiquement.
Ils tenaient bien moins de place que les rois et les généraux.
Cependant, après lintroduction de lhistoire
comme matière obligatoire à lécole
primaire (1867), les auteurs sétaient efforcés
dadapter à un tout jeune public les recettes
qui avaient fait leurs preuves dans les collèges et
les lycées.
Avec le manuel que publie en 1876 Ernest Lavisse, fils spirituel
de Victor Duruy et ancien précepteur du prince impérial,
lhorizon sélargit : à la faveur
de récits très vivants, les paysans de lAncien
Régime font une entrée discrète dans
lHistoire. Lhiver de 1709, par exemple, est décrit
concrètement, sans jugement de valeur sur Louis XIV.
Même lorsquil aborde des sujets plus politiques,
tels que les droits féodaux, Lavisse ne se départit
pas dune certaine objectivité : les scrupules
de lhistorien lemportent sur la flamme républicaine ;
il cherche à expliquer, non à stigmatiser :
« Au Moyen Age, le seigneur était le défenseur
et le juge du paysan, dont la cabane était bâtie
au pied de son château : il était juste
que, dans ce temps là, le paysan payât les services
quil recevait de son seigneur. Il les payait en argent
ou en travail : ce travail sappelait la corvée.
Mais, du temps de Louis XV, les seigneurs ne défendaient
plus le paysan ; ils ne lui rendaient plus la justice ;
ils ne résidaient même pas sur leurs terres.
Les paysans supportaient donc impatiemment les droits féodaux ».
Quatre ans plus tard souvrait la grande querelle scolaire.
Les scrupules et les honnêtetés de lhistorien
allaient être balayés par lidéologie
progressiste, grâce à lintroduction de
linstruction civique dans les programmes, en vertu de
la loi du 28 mars 1882.
Avant même quelle ne fût votée, deux
ouvrages parurent dont, chez Nathan, le Livre de morale
du petit citoyen, du protestant Jules Steeg, et lInstruction
civique à lécole du farouche républicain
Paul Bert, qui avait été, trois mois durant,
ministre de lInstruction publique dans le « grand
ministère » Gambetta.
Le manuel de Steeg dresse un tableau saisissant de la France
à la veille de la Révolution : « Depuis
des siècles, la France gémissait sous le joug
des rois et des seigneurs. Ils étaient les maîtres,
et le peuple navait aucun droit ; il travaillait
pour eux, il payait toutes leurs dépenses, il était
foulé aux pieds, et souvent il mourait de faim. On
disait de lui quil était taillable et corvéable
à merci, c'est-à-dire que ses maîtres
pouvaient lui imposer, à leur volonté, toutes
les corvées et toutes les contributions imaginables,
quon appelait la taille, le cens, la gabelle, la dîme,
etc. Quand il ne voulait pas travailler pour les seigneurs,
on le battait, on le jetait en prison. Quand il ne pouvait
plus payer les lourds impôts qui lécrasaient,
on vendait la maison, les outils, et on jetait les pauvres
gens dehors, dans les bois où ils se nourrissaient
dherbe. Soumis à tous les caprices de ses maîtres,
le peuple ne jouissait daucune liberté, il ne
pouvait ni suivre la religion qui lui convenait, ni diriger
les affaires de sa ville ou de son village, ni exercer les
métiers quil lui convenait ».
Avec Paul Bert (1833-1886), ancien préparateur de Claude
Bernard au Collège de France, président perpétuel
de la Société de biologie, qui venait dêtre
élu à lAcadémie des sciences, on
alla encore plus loin dans la caricature. Bert était
un libre penseur militant, inventeur du slogan : « Paix
au curé, et guerre au moine ». En 1879,
lors de laffaire des congrégations, présidant
un banquet du conseil général de lYonne,
il avait porté un toast à la destruction des
deux phylloxéras : « le phylloxéra
qui se cache sous la vigne, et le phylloxera que lon
cache avec des feuilles de vigne. Pour le premier, nous avons
le sulfure de carbone ; pour le second, larticle 7 de
la loi Ferry. Sil ne répond pas à notre
attente, nous nhésiterons pas à chercher
un autre insecticide plus puissant pour sauver la France ! ».
Estimant que les historiens étaient bien timides dans
la dénonciation de lAncien Régime, Paul
Bert sempare du sujet et lui consacre huit leçons
de son manuel.
- La première porte sur les bienfaits de la Révolution :
« Nous lui devons le culte de la patrie, nous
lui devons lunité nationale, nous lui devons
la justice, nous lui devons les droits et les devoirs des
citoyens, nous lui devons la souveraineté du peuple,
nous lui devons ladministration régulière
et honnête, nous lui devons le vote de limpôt
par les citoyens, nous lui devons la liberté, légalité,
la fraternité ».
- La seconde traite des « serfs attachés
à la glèbe ». Lauteur y développe
lexemple dun village imaginaire qui aurait eu
pour seigneurs labbé de Saint-Gildas et le
baron de Saint-Yrieix : « Là haut
était le couvent, habité par six moines qui
passaient leur vie à prier, à se promener,
à surveiller les travaux de leurs serfs, à
recevoir les produits et redevances. Monsieur labbé,
lui, ne venait pas souvent ; il était à
Versailles à samuser avec son frère
le baron. Les moines avaient bien plus quil ne leur
en fallait pour vivre ; aussi étaient-ils aussi
gros et gras que leurs paysans étaient décharnés
».
- Viennent ensuite trois leçons horrifiques sur
les droits féodaux : « le cens,
une rente qui équivalait quelquefois au quart de
la valeur du revenu
le droit des ventes, c'est-à-dire
le sixième au moins du prix de vente ; de même
le rachat, quand on recevait une terre en héritage ».
Tout y passe : droit de colombier, droit de justice,
droit de chasse, corvée, dîme, champart du
cinquième sur les fruits pour Monsieur le baron,
et le carpot du quart de la vendange. Et le droit
de pulvérage. Et le droit de blairage.
Payer, toujours payer. « Pour creuser un puits,
il fallait payer encore. Et quand tout cela était
payé, et quon se voyait pour lhiver un
peu de blé en grange, et quelquefois un peu décus
au fond dun vieux bas, croyez-vous que tout fût
fini ? Point. Monsieur le baron mariait sa fille, il
fallait payer ; il naissait un enfant au château,
il fallait payer, et ainsi de suite. Cest ce quon
appelait les tailles seigneuriales ».
Outre les erreurs et les confusions, on voit quel est le
procédé de Paul Bert : une généralisation
cumulative de cas particuliers. Il ne sétonne
pas quaprès avoir tant payé, le paysan
français ait eu encore quelques écus au fond
dun vieux bas, ni même, tout simplement, un vieux
bas.
Dautant que le malheureux nest pas au bout de
ses peines : il lui reste à faire face aux impôts
royaux et surtout aux famines, « qui sexpliquent
surtout par linfamie du roi de France, Louis XV
le bien aimé, qui avait organisé le pacte
de famine et qui fit mourir de faim des milliers de français
pour gagner quelque argent sur les blés ».
Inutile de multiplier les citations. Limage que donne
Paul Bert de lAncien Régime se concrétise
par lopposition de deux images de son manuel, lune
représentant « les paysans davant
la Révolution », lautre « les
paysans daujourdhui ». Voici le commentaire
quen donne alors la Revue des Deux Mondes :
« Par un artifice digne du Père Patouillet,
lun nous est représenté en hiver et enseveli
sous la neige ; lautre sépanouit en
plein printemps ; tout est vert, tout est fleuri, et
sûrement le rossignol chante. Faut-il en conclure que
lhiver est un de ces abus que la Révolution a
supprimé ? Mieux vaudrait nous ramener à
lalphabet des sans-culottes ! ».
Comme il fallait sy attendre, le catéchisme républicain
de Paul Bert suscita de violentes réactions. Dès
le 15 décembre 1882, la congrégation de lIndex
le condamna, en même temps que trois autres manuels
dinstruction civique et morale, pour des motifs purement
religieux. A Beaumont-les-Autels (Eure-et-Loir), le curé
fit brûler publiquement ceux qui se trouvaient entre
les mains des élèves fréquentant le catéchisme.
Sur plainte de linstituteur, linspecteur dacadémie
de Chartres exclut de lécole dix élèves
qui navaient plus le manuel de Paul Bert, exigeant des
parents une soumission totale.
Le 10 juillet, à la tribune du Sénat, Louis
Buffet interpelle Jules Ferry : « Est-ce ainsi
quest respectée la neutralité promise ?
» Impassible, Ferry disculpe linstituteur, le
loue, charge le curé et le comité catholique
dEure-et-Loir : « Nous ne souffrirons
pas que, par le moyen du refus de sacrement, le curé
sarroge le droit de censure sur les livres de nos écoles ».
Pourtant, il juge inopportun larrêté de
linspecteur dacadémie et finit par concéder
que le manuel de Paul Bert comporte des « atteintes
manifestes au principe de la liberté religieuse ».
Là dessus, Louis Buffet révèle au Sénat
que linstituteur de Beaumont-les-Autels sétait
déjà signalé dans quatre communes, et
que, dans lune delles, il avait, en pleine classe,
décroché le crucifix avec un balai, lavait
jeté sur son bureau et mis les débris sur le
tas de bois à brûler. Pour clore laffaire,
Jules Ferry, dans sa Lettre aux Instituteurs (27 novembre
1883) admet de désacraliser les manuels, qui ne doivent
pas être « une sorte de catéchisme
nouveau » : « Ne mettez pas votre
amour-propre à adopter tel ou tel livre ».
En revanche, sur la vision manichéenne de lHistoire,
opposant lAncien Régime à la France contemporaine
issue de la Révolution, Jules Ferry reste intransigeant :
« Messieurs, dit-il au duc de Broglie, nous avons
promis la neutralité religieuse, nous navons
pas promis la neutralité philosophique, non plus que
la neutralité politique ».
Dès lors, encouragés par lengagement du
ministre, la plupart des auteurs de manuels sengouffrent
dans la brèche : ils mettent lHistoire au
service de linstruction civique, et celle-ci est conçue
comme lexaltation de luvre de la Révolution :
jadis tout était noir, aujourdhui tout est rose.
Autrement dit, en 1789, on serait passé de la nuit
au jour, de lombre à la lumière.
Neuf thèmes sont systématiquement orchestrés :
- lhistoire du peuple français est celle de
son affranchissement ;
- Jacques Bonhomme était écrasé dimpôts,
certains auteurs allant jusquà préciser
quon lui extorquait 81 % du fruit de son travail ;
- « il y avait encore en 1789 beaucoup de serfs,
sortes desclaves que les seigneurs possédaient
corps et biens » ;
- Jacques Bonhomme était écrasé simultanément
par tous les droits féodaux et seigneuriaux répertoriés
par les cahiers de doléances ;
- au clergé « le paysan payait la dîme,
ou le dixième de son revenu ; mais souvent ce
dixième se trouvait porté au quart ou au tiers
du revenu net » ;
- « quand le fisc du roi et le fisc du seigneur
avaient passé sur les vilains, il ne leur restait
pas toujours un morceau de pain » ;
- « sans autre gîte quune chaumière
de bois et de boue, sans aucun vêtement que des guenilles
de toile, sans autre nourriture quun peu de pain noir
ou de châtaignes, ils (les paysans) travaillaient
toute lannée pour le roi, pour leur seigneur,
pour le clergé, pour tous ces favorisés dont
les privilèges nétaient que lexploitation
de leur misère » ;
- « on ne laissait même plus aux paysans
de quoi ensemencer les terres, et cet odieux système
faisait de notre fertile France un pays pauvre » ;
- enfin, « on laissait, avec intention, le peuple
dans la plus profonde ignorance » ;
Les ficelles auxquelles étaient suspendues ces images
caricaturales crèvent les yeux : les auteurs généralisent
abusivement des cas particuliers, et sélectionnent
des exemples. Quant aux citations, elles sont soigneusement
triées, parfois détournées, jamais critiquées.
Elles vont parfois jusquà à la falsification
pure et simple. On connaît le grand morceau de rhétorique
de La Bruyère sur « les animaux farouches ».
Le manuel de Gauthier et Deschamps nhésite pas
à laméliorer, sans supprimer pour autant
les guillemets. Lun écrit : « Ils
se retirent la nuit dans des tanières, où ils
vivent de pain noir, deau et de racines ».
Lautre traduit : « Ils vivent pendant
lhiver de glands, de racines et de pain noir, quils
disputent aux chiens et aux loups », avec image
à lappui.
En effet, les dessins de ces manuels noircissent encore le
tableau. La plupart représentent des scènes
imaginaires, où le dessinateur peut se permettre toutes
les fantaisies. Rares sont ceux qui sinspirent des tableaux
et des gravures de lépoque. En ce cas, ils sont
choisis dans les Misères de la guerre de Jacques
Callot. A ma connaissance, les frères Le Nain ne sont
repris quune seule fois, dans les Tableaux dhistoire
de la civilisation française de Lavisse et Parmentier,
avec un commentaire désespérément plat :
« Voyez ces paysans ; ils sont assis sur de
mauvais escabeaux, ou même sur des planches portées
sur des tonneaux ; la table est couverte dun linge
grossier ; il ny a guère que le lit qui
ait bonne apparence ; encore les courtines en sont-elles
toutes déchirées
Leurs vêtements
sont grossiers et misérables ; deux dentre
eux nont même pas de souliers ».
Cest que le bon Lavisse, qui avait honnêtement
présenté lAncien Régime en 1876,
ne peut résister à lentraînement
général. Dans lédition de 1887
de son célèbre Petit manuel, il complète
le récit de lhiver de 1709, de manière
à en faire un réquisitoire politique :
«
il y eut par endroits des émeutes
qui furent réprimées ; mais le peuple accusait
Louis XIV dêtre lauteur de ces maux,
et il avait raison ».
Pourtant, une revue professionnelle comme le Ralliement
des Instituteurs et Institutrices estime, en août
1891, quon nen fait pas encore assez : « Pourquoi
appeler Henri IV le Bon Roi ? Ce qui devrait ressortir
de notre enseignement populaire de lhistoire, cest
loppression presque continuelle de la populace par une
aristocratie toute puissante, et létat dignorance
et de misère des vilains sous la monarchie ».
Ainsi sannonce une seconde querelle des manuels. En
attendant triomphe encore le Catéchisme républicain.
Il sagit, écrivent deux auteurs à succès,
J. Guiot et F. Mane, « de faire des élèves
des hommes de progrès, de bons et sincères républicains,
dexcellents Français, qui seront convaincus de
la grandeur de luvre accomplie par la Révolution
française et continuée par la Troisième
République. Leur objectif nest pas de faire comprendre,
mais de faire bien penser ». Deux autres auteurs,
Gauthier et Deschamps le disent explicitement dans la présentation
de leur manuel : « Des idées,
des jugements fournis aux élèves dans
la leçon aussi bien que dans les exercices dintelligence
et de réflexion qui accompagnent la leçon, font
de lHistoire autre chose quun entassement de dates
et de noms, oubliés aussitôt quappris ;
ils en font un livre qui apprend à bien penser
et à bien juger ».
Sur la voie royale du Progrès, lhistoire de lAncien
Régime devient un prélude à la Révolution ;
et la Troisième République, couronnement logique
de celle-ci, marque la fin dune longue marche du peuple
français vers la Terre promise.
Une histoire axée sur le mythe fondateur de la Révolution
Française et la détestation de lAncien
Régime naurait-elle dû aboutir à
jeter par-dessus bord, ou, comme le diront les marxistes,
« dans les poubelles de lhistoire »,
le passé monarchique de la France ? La violation
symbolique des sépultures royales à Saint Denis
le 1er août 1793 naurait-elle pu trouver écho
dans les manuels primaires de la III ème République
triomphante ?
Or, il nen a rien été. Voyons la table
des matières du manuel préparatoire de
Lavisse, dans son édition de 1885. Parmi les récits
retenus concernant lAncien Régime figurent les
victoires de Henri IV, Sully, Condé, Saint Vincent
de Paul, Colbert, Louvois, la mort de Turenne, La Fontaine,
Bossuet, Fénelon, lHôtel des Invalides,
le Palais de Versailles, les abus, les Etats généraux.
De même, pour la seconde année dHistoire
de France (1883), les récits suivants : Querelle
de Henri IV et de Sully à propos de lindustrie,
Henri IV, son assassinat, Mathurin Régnier, Malherbe,
le cardinal de Richelieu, la prise de La Rochelle, les duels,
lexécution de Montmorency, le cardinal Mazarin,
ladministration de Mazarin, la misère publique
et Saint Vincent de Paul, la Fronde, la jeunesse de Louis XIV,
le portrait de Colbert, le canal du Languedoc, Louvois, la
conquête de la Franche-Comté, Condé, Turenne,
les réfugiés français à Berlin,
la bataille de Steinkerque, la succession dEspagne,
Villeroi à Crémone, le Grand Hiver, Louis XIV
en 1709, Corneille, Boileau, Racine, Molière, le Régent
et Dubois, le cardinal Fleury, Frédéric II
roi de Prusse, Fontenoy, Rossbach, la perte du Canada, la
banqueroute, lagriculture, les lettres de cachet, les
droits féodaux, les corporations et Turgot.
Ces choix ne sécartent guère de ceux des
manuels des Frères des écoles chrétiennes.
Bien entendu, ces derniers exaltent de préférence
Louis XIV « Le plus grand roi de lHistoire
de France », Louis XVI, le roi martyr, les
héros chrétiens et les saints, mais les dissonances
portent moins sur lordonnance de la galerie des hommes
illustres que sur leurs notations : les manuels officiels
font place à Saint Louis, Jeanne dArc et Saint
Vincent de Paul, mais en les amputant de leur dimension spirituelle ;
les manuels catholiques vilipendent les rois persécuteurs
de lEglise, et surtout les acteurs de la Révolution.
Pourtant, il y a, dune série à lautre,
plus de consonances que de dissonances : Tous décernent
des prix et des accessits aux rois rassembleurs des provinces
et même aux constructeurs de lEtat : Henri IV,
« le plus français, le plus bienfaisant
et le plus populaire de tous nos rois », etc. Mazarin
nest pas trop mal noté. Gauthier et Deschamps
lui reconnaissent « autant de fermeté et
de grandeur que Richelieu », tout en lui reprochant
« davoir mal géré les finances
de lEtat et de sêtre amassé une immense
fortune ».
Dans « lalbum de famille de tous les Français »
tel que nous le présente Christian Amalvi, figurent
en tête ceux dont limage ne souffre aucune discussion :
les rois patriotes comme Louis XII et Henri IV ;
les grands guerriers comme Bayard et Turenne, les ministres
laborieux tels que Sully et Colbert (mais non Louvois). En
enfer, les débauchés (Henri III, Louis XV),
les incapables (Louis XVI), les ambitieux et surtout
les traîtres (le connétable de Bourbon, Cinq-Mars).
Le panthéon laïque se distingue cependant par
lexaltation de grands ancêtres spécifiques,
précurseurs ou prétendus tels de lidée
républicaine (Michel de lHospital, Fénelon,
Voltaire et les philosophes), héros obscures (dAssas),
et aussi les victimes de lintolérance et du fanatisme
de lEglise (les Albigeois, Etienne Dolet, Calas).
Dans un camp comme dans lautre, les conquêtes
sont vues dun bon il, dans la mesure où
elles sont conformes aux « vrais intérêts »
de la France, ce qui nest pas le cas ni des guerres
dItalie, ni de la dévastation du Palatinat. Ernest
Lavisse résume ainsi de manière téléologique
lHistoire de France : « Cest en
réunissant les pays qui appartenaient à leurs
grands vassaux que les rois ont créé la France.
Ils lont fait comme les propriétaires qui achètent
un champ, puis un autre, puis un autre encore, et arrondissent
ainsi leur propriété ».
Bref, les manuels denseignement primaire de la période
assument lHistoire de France dans sa totalité :
ils admettent comme un postulat que cest la Révolution
qui a révélé la France à elle-même
et créé son identité ; mais suggèrent
aussi que le souffle révolutionnaire na fait
que dévoiler ce qui était caché.
On comprend, dans cette vision syncrétique, pourquoi
Clemenceau a pu soutenir devant la Chambre que « la
Révolution est un bloc ». Pour les républicains,
il nest pas question de dissocier 1793 de 1789. « Par
devant lEurope, avait déjà écrit
Michelet, la France naura jamais quun seul nom,
inexpiable, qui est son vrai nom : la Révolution ».
Du coup, Ernest Lavisse, « linstituteur national »,
comme le qualifie Pierre Nora, peut reconstruire lhistoire
de France, ou plutôt la récrire à lenvers,
par une sorte de rétroprojection du présent
sur le passé, du présent révolutionnaire
et républicain sur le passé monarchique. Triomphe
idéologique de Michelet, le premier à avoir
vu la France comme une âme et comme une personne :
« Il y a bien longtemps que je suis la France,
vivant jour après jour avec elle depuis deux milliers
dannées ».
Ainsi lAncien Régime peut être lavé
de ses impuretés dans une sorte de rétrobaptême
posthume : le baptême national et républicain
de Clovis. Lhistoire de France finaliste dErnest
Lavisse intègre donc Clovis et Charlemagne. Elle fait
de lArverne Vercingétorix le premier patriote
français. Elle ancre lAncien Régime dans
un passé indéfini, dont le présent est
la Troisième République.
La France est une personne : la France naît, la
France séveille, la France rêve, la France
travaille, la France espère, la France souffre, la
France lutte, mais la France finalement triomphe. Lavisse
et ses épigones racontent avec talent sa belle histoire
comme une croissance continue, entrecoupée de crises,
de doutes, de drames et de miracles. Nous sommes loin de lhistoire
avec des si.
Sous lauspice dune Trinité laïque
Patrie, Etat, République sépanouit
un patriotisme exacerbé par les cuisants souvenirs
de lhumiliation de 1871. Doù la profession
de foi de tous les manuels : « Aimez la France »,
écrivent Guiot et Mane dans leur conclusion :
« Cest votre mère. Vers elle doit
tendre le vif élan de votre âme. Cest la
terre qui vous a vus naître : là ont vécu
vos aïeux ; là ils ont souffert ; sous
cette terre reposent leurs cendres
République
et France, tels sont, mes enfants, le deux noms qui doivent
rester gravés au plus profond de vos curs. Quils
soient lobjet de votre constant amour, comme aussi de
votre éternelle reconnaissance ! ».
Déjà Paul Bert, sinquiétant des
risques de développement de légoïsme
que pouvait entraîner le progrès matériel,
recommandait aux instituteurs de « rappeler aux
enfants les gloires de notre pays, de leur en rappeler les
héros, les enthousiasmer au récit de tant de
dévouements à la patrie et au devoir qui sont
lhonneur de nos annales, les attendrir et les indigner
en leur racontant et leur expliquant nos malheurs ».
Cest lépoque des bataillons scolaires,
qui défilent à Paris pour la première
fois le 14 juillet 1882, dans le cadre des festivités
municipales, en vareuse et costume bleu sombre, coiffés
dun béret de même couleur à pompon
rouge, tambours et clairons en tête, fusils de bois
en bandoulière.
Cest lépoque où lon entonne,
dans les écoles maternelles, le chant de lEcolier
soldat.
« Pour être un homme il faut savoir écrire.
Et tout petit apprendre à travailler.
Pour la Patrie, un enfant doit sinstruire.
Et dans lécole apprendre à travailler.
Lheure a sonné, marchons au pas
Jeunes enfants, soyez soldats ».
« Oh, jaime la France », sécrie
Julien dans Le Tour de France par deux enfants, le
best-seller de lépoque, « je voudrais
quelle fût la première nation du monde ».
Cette exaltation du patriotisme na pas que des connotations
positives. Elle saccompagne dune pointe de nationalisme,
déjà présente chez Michelet : « Une
autre religion, le rêve humanitaire de la philosophie
qui croit sauver lindividu en détruisant le citoyen,
en niant les nations, abjurant la patrie, je lai immolée
moi-même. La patrie, ma patrie, peut seule sauver le
monde ».
Comme lécrit alors le sociologue Emile Boutroux,
tous les manuels de lépoque de Jules Ferry « avaient
rompu avec les doctrines dissolvantes de la fraternité
des peuples », et, en 1884 encore, la Tribune
des Instituteurs et des Institutrices affichait les trois
couleurs : « Nous autres instituteurs français,
nous savons profiter de toutes les occasions pour inspirer
à nos élèves un vif amour de la patrie » ;
et « lidée humanitaire dans ce quelle
a dexagéré na jamais trouvé
dapôtres parmi nous ».
Or vingt ans plus tard paraît, à la Bibliothèque
dEducation un manuel radicalement nouveau, tant par
sa conception que sa puissance de contestation : lHistoire
de France à lusage des cours élémentaire
et moyen, du jeune professeur Gustave Hervé (celui-lâ
même qui, après avoir proposé de planter
le drapeau français dans le fumier, allait se muer
pendant la Grande Guerre en superpatriote, puis proclamer
en 1935 : « Cest Pétain quil
nous faut »).
« Considérant », écrit-il
dans sa préface, « que lhistoire registre
des rois et des cours, des batailles et des traités,
des généalogies et des dates nest pas
la véritable histoire, parce quelle oublie totalement
la plus grande partie de lhumanité, le peuple
qui travaille et qui souffre, nous avons préféré
nous intéresser aux masses sans nom plutôt quaux
acteurs en vue. Dun côté, nous avons essayé
de montrer les efforts des opprimés pour améliorer
leur sort, et de lautre les efforts de leurs oppresseurs
pour les maintenir sous le joug ».
Cest un véritable pavé dans la mare, qui
sème le trouble dans le camp laïque. Interpellé
à la Chambre le 3 juin 1904, le ministre Chaumié
désavoue Gustave Hervé ; et une majorité
écrasante (468 voix contre 47) condamne « les
doctrines internationalistes ». Quelques mois plus
tard, le Conseil supérieur de lInstruction publique,
statuant à lunanimité, fait interdire
le livre comme « mal fait, tendancieux
Les
auteurs prétendent que la France davant la révolution
était une chiourme, et que le roi en était le
gardien ».
Ainsi lInstruction publique, attaquée sur sa
gauche par les anarchistes, en vient à désavouer
la caricature de lAncien Régime quelle
avait brandie jusqualors !
Du coup, les auteurs de manuels laïques et républicains
sont pris à contre-pied. Depuis quelques années,
ils avaient commencé à élargir leur horizon,
à privilégier lhistoire des progrès
de la civilisation et de lesprit humain au détriment
de lhistoire-bataille, par exemple Aulard dès
1894, Calvet et Devinat en 1898. Quelques-uns, influencés
par les campagnes pacifistes de Frédéric Passy,
avaient mis à lindex les manuels dhistoire
trop chauvins et les leçons dinstruction civique
trop nationalistes.
En 1902, un journal socialiste, « La Petite
République », avait lancé un
concours sur le thème : « Connaissez-vous
des livres scolaires qui vous semblent ne pas répondre
aux exigences de lesprit moderne ? ».
Le jury, où figurait une grande figure laïque,
Ferdinand Buisson, avait couronné le mémoire
dun instituteur parisien, Antoine Franchet, intitulé
« Démasquons les empoisonneurs ».
Lauteur mettait en accusation de nombreux manuels dhistoire
et de morale, en particulier celui de Paul Bert, en raison
de la phrase « Pas de haine entre Français !
Gardez-la pour lennemi ! ». Les meilleurs
textes furent publiés sous le titre Le Bon Dieu
laïque, ce qui allait relancer la polémique.
Dès lors, la plupart des manuels dhistoire et
dinstruction civique avaient pris leurs distances à
légard de la vague nationaliste qui déferlait
alors sur la France. Le cours de morale de Jules Payot
(1904) pose ainsi la question : « A nous de
réfléchir et de choisir dans lhéritage
national. Que continuerons-nous ? La crédulité
et la violence ? Prolongerons-nous dans le présent
et dans lavenir la barbarie qui sest manifestée
par les guerres de Religion, lInquisition, les dragonnades,
les terreurs rouge et blanche ? Nous solidariserons-nous
avec les natures inférieures en approuvant les guerres
dItalie de François Ier, la guerre de Louis XIV
contre la Hollande, lincendie du Palatinat, les guerres
injustes de Napoléon Ier, les guerres dagression
de Napoléon III ? Ou, au contraire, répudierons-nous
le passé de violences, dinjustices, de cruauté,
et serons-nous avec Jeanne dArc à Orléans,
avec Kellerman à Valmy, avec Hoche contre les Chouans,
avec Chanzy et Gambetta contre de Moltke ? ».
On voit le fragile équilibre de cette prise de position.
Elle ne pouvait satisfaire ni les pacifistes, ni les défenseurs
de lAncien Régime. Elle allait provoquer une
nouvelle guerre des manuels au cours de laquelle lécole
laïque, déjà accusée dathéisme,
risquait dêtre dénoncée comme antipatriotique :
après avoir chassé Dieu des salles de classes,
allait-elle en bannir les gloires nationales comme Jeanne
dArc, Saint Louis et Richelieu ?
En mars 1904, trois instituteurs, Félix Comte, Théodore
Legrand et Emile Bocquillon, fondent « LUnion
des instituteurs patriotes », et un journal, lEcole
patriote, qui trouve de puissants appuis chez les modérés
et jusque dans la gauche jacobine. En 1905, Bocquillon publie
un pamphlet intitulé La crise du patriotisme
à lécole, que préface René
Goblot, un « radical de gouvernement »,
qui avait été ministre de lInstruction
publique en 1885, puis président du Conseil de décembre
1886 à mai 1887. Il soutient que la guerre est une
fatalité à laquelle il faut préparer
les jeunes générations en exaltant les valeurs
viriles. Encouragé par son succès, Bocquillon
publie en 1907 une nouvelle dénonciation des auteurs
pacifistes, intitulée Ecole et Patrie, et va
jusquà réhabiliter lhistoire-bataille :
« Ce nest pas en exaltant les bienfaits de
lintroduction de la pomme de terre ou de linvention
du métier à tisser thèmes pacifistes
au premier chef , ce nest pas en proclamant Parmentier
et Jacquart héros nationaux et bienfaiteurs plus authentiques
de leur pays que Louis XIV et Napoléon, quon
donne à des âmes la trempe qui aide à
remplir certains devoirs malaisés, comme celui dont
sacquittèrent , non sans quelque profit pour
la France, les compagnons darmes de Villars à
Denain, ceux de Dumouriez à Valmy
Au lieu denseigner
à nos enfants la peur plus encore que lhorreur
de la guerre, quon ose leur dire que la guerre, si horrible
quelle soit, nest pas uniquement malfaisante ».
Dans lardeur de la polémique, certains exaltés
iront jusquà soutenir que « les cinq
éditions du Cours de morale de Payot, les 77 000 exemplaires
de la Morale de Bayet, les manuels de primaire répandus
dans les écoles françaises ouvrent la France
à linvasion et ajoutent deux corps darmée
aux troupes de lempereur dAllemagne » !
Ces outrances, auxquelles répondent celles de lextrême
gauche, nauraient guère eu de conséquences
si elles navaient contribué à exacerber
la seconde bataille des manuels, qui souvre en 1907
et se prolonge jusquà la Guerre. Elle sexplique
principalement par léchauffement des esprits
dans le contexte politique de lépoque :
laffaire Dreyfus, les provocations dEmile Combes,
la loi de séparation de lEglise et de lEtat,
les inventaires, le scandale des fiches.
En effet la Séparation namène point dapaisement,
bien au contraire. Les catholiques repartent en guerre contre
lécole laïque ; mais au lieu dagir
en ordre dispersé, ils le font cette fois avec lappui
ouvert de presque tous les évêques, et même
du Vatican, libérés de tout devoir dallégeance,
et même de réserve, à légard
de la IIIème République. En outre, ils choisissent
une nouvelle stratégie, ou plutôt un nouveau
champ de bataille : au lieu de défendre lAncien
Régime et la morale traditionnelle, ils réclament
cette neutralité religieuse que leur avait jadis promis
Jules Ferry, à défaut de la neutralité
idéologique et de la neutralité politique. Ils
se disent outragés dans leur foi par la plupart des
manuels en usage à lécole laïque
; ils en réclament linterdiction ou du moins
la refonte dans un esprit plus objectif.
Avec la bénédiction de la hiérarchie,
les pères de famille catholiques se constituent en
associations conformes à la loi de 1901 ; celles-ci
se fédèrent dans une Société
générale dEducation et dEnseignement,
qui orchestre la campagne contre les mauvais manuels. La presse
catholique (La Croix, lUnivers, le Pèlerin)
prend le relais, et nombre dévêques encouragent
les fidèles à intervenir localement, ce qui
va parfois jusquà la grève des livres
et au boycottage des instituteurs militants.
Le 12 septembre 1908, on lit en chaire, dans toutes les églises,
une mise en garde solennelle des évêques de France,
réclamant la neutralité des manuels et des enseignants
à légard de la religion catholique, et
appelant les parents à la résistance. Probablement
poussés par le Vatican, ils récidivent le 28
septembre 1909, allant jusquà mettre à
lindex douze manuels, dont trois dhistoire :
« Nous interdisons lusage des ces livres
dans les écoles, et nous défendons à
tous les fidèles de les posséder, de les lire,
et de les laisser entre les mains de leurs enfants, quelle
que soit lautorité qui prétende les leur
imposer ».
Ce document épiscopal provoque un beau tollé.
Certains instituteurs assignent en justice lévêque
du lieu. A la Chambre des Députés, les orateurs
de la gauche prennent la défense des manuels incriminés,
accusant lEglise de vouloir réécrire lhistoire
de France à lencre violette, dune plume
purement cléricale. On se bat à coup de citations.
Le ministre de lInstruction publique, Gaston Doumergue,
monte à la tribune. Il stigmatise la conception catholique
de lhistoire et prend la défense des livres incriminés :
« Nous nhésitons pas à déclarer
que les manuels dhistoire doivent enseigner les gloires
républicaines et les conquêtes de la pensée
moderne ». Et dannoncer des mesures de défense
républicaine, qui ne se concrétiseront jamais.
Des débats, il ressort cependant que de nombreux manuels
laïques avaient passé la mesure. Des modérés
sinquiètent. Ferdinand Buisson suggère
de constituer une commission de spécialistes pour examiner
et amender les manuels. Aristide Briand, président
du Conseil, accorde aux parents le droit de formuler des remarques
sur les manuels qui choqueraient leur convictions morales
et religieuses. En revanche, il refuse de les associer au
choix des manuels qui restera du ressort des enseignants et
des recteurs.
Ainsi se prolonge, sans vainqueurs ni vaincus, la seconde
guerre des manuels. On a peine aujourdhui à imaginer
son âpreté, qui a égalé et parfois
dépassé celle du conflit des inventaires, tout
en interférant avec elle.
Il est vrai que lenjeu idéologique était
considérable : il ne sagissait plus seulement
de lAncien régime et de la Révolution
comme en 1881-1882, mais de lexistence de lEglise
catholique, de la reconnaissance de son rôle dans lhistoire
de France, de sa doctrine et de son passé.
Or, cent ans après, avec le recul nécessaire,
il nous apparaît que la ligne de front passait en réalité,
non entre la droite et la gauche, mais en plein milieu du
camp laïque, opposant une poignée denseignants
pacifistes parfois anarcho-syndicalistes à
la grande masse des instituteurs, qui navaient pas toujours
reconnu la ligne invisible qui séparait patriotisme
et nationalisme. L« Ecole sans Dieu »
avait un dieu : la patrie, et elle était bien
loin davoir perdu ses fidèles. Rien nincarne
mieux cette réalité que les pensées de
deux instituteurs : Marc, le héros imaginaire
du roman Vérité (1903) et Louis Pergaud,
lauteur de La guerre des boutons, projeté
violemment dans la guerres des tranchées, où
il allait laisser sa vie.
Zola montre son personnage « voulant réagir
contre léducation de violence, de terreur et
de sottise donnée à lenfant. On nexaltait
en lui par le livre, par limage, par les leçons
de chaque heure, que le droit du plus fort, les massacres,
les carnages, les villes dévastées, anéanties.
De lhistoire, on étalait les pages sanglantes,
les guerres, les conquêtes, les noms des capitaines
qui avaient décimé lhumanité ».
Or que note Louis Pergaud dans son carnet, la veille de sa
mort, en janvier 1915 ? « Jai lintime
conviction que cette guerre est salutaire, et quelle
est la suite et la continuation des campagnes de la Révolution ».
On dépasse ainsi largement limage de lAncien
Régime telle quelle continuait à figurer
dans les manuels denseignement primaire de la IIIème
République.
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