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M. Emmanuel Le Roy Ladurie
PEUT-ON ÉCRIRE
L'HISTOIRE DU CLIMAT
séance du lundi 4 avril 2005
Lhistoire du climat est liée à des préoccupations
actuelles, leffet de serre, mais dans cette conférence
daujourdhui, je mintéresse davantage
au passé, un passé qui partirait des XIIe-XIIIe
siècles et qui se prolongerait jusquà
nos jours ; jai tenté de le décrire
dans un ouvrage intitulé Histoire humaine et comparée
du climat paru chez Fayard, que jutilise également
ici.
Une telle histoire devrait traiter du climat planétaire
dans son ensemble, mais je ne suis pas un planétologue,
et donc mon étude, ici, concerne surtout le nord de
la France (car le climat méditerranéen est un
peu différent). Par contre mon étude sintéresse
aussi à des zones tempérées un peu plus
septentrionales de lEurope, telle que la Belgique, le
Benelux, lAngleterre, lAllemagne de lOuest,
la Scandinavie ; mais pas la Russie, trop lointaine.
Pourquoi métais-je intéressé dès
1957 à lhistoire du climat ? À lépoque
jétais influencé par le marxisme et par
une espèce de scientisme (jai évolué
depuis, mais il men reste un petit quelque chose), du
reste jai toujours regretté que les marxistes
(sauf exception) ne considèrent pas le climat :
en fait ils nenvisagent que les rapports sociaux et
la production matérielle ; pourtant le climat,
selon leur vocabulaire, est bien la base dune « force
de production ».
Et puis je métais intéressé aussi
à ce quon appelle le petit âge glaciaire
(PAG) au XVIIe siècle et la crise générale
du XVIIe siècle. Y avait-il un rapport entre ce petit
âge glaciaire, ce refroidissement sensible dans les
glaciers des Alpes pas si éloignés dici,
et une tendance générale à la crise économique
au XVIIe siècle ? Jétais allé
inspecter sur place lévolution des glaciers alpin,
à lépoque où jétais
plus sportif, tout en suivant ce qui avait été
publié à leur propos (datations au carbone 14,
etc.) ; je me suis également beaucoup intéressé
à la croissance des arbres (les anneaux), à
la dendrochronologie, même si personnellement je ne
lai pas pratiquée, mais jai suivi les travaux
effectués à ce sujet.
Dans mes recherches, les dates de vendanges ont elles aussi
une grande importance : si vous avez une vendange précoce,
cela veut dire que le printemps et lété
ont été chauds ; si les vendanges sont
tardives, cela signifie que le printemps et lété
ont été plus frais. En France on a des dates
de vendanges depuis à peu près 1370, jusquà
nos jours, cest un instrument de mesure assez commode,
même si ces dates, bien sûr, nont pas lexactitude
dun thermomètre !
Fernand Braudel, mon maître, dès 1949, avait
signalé la poussée glaciaire des Alpes à
la fin du XVIe siècle, et au XVIIe. Cette question
a fait lobjet de nombreux travaux en Italie, en France
et en Suisse. Aujourdhui on connaît assez bien
le petit âge glaciaire qui nimplique quune
petite différence thermique de 1° C en moins
(cest faible) avec une expansion des glaciers depuis
le début du XIVe siècle, beaucoup de fluctuations,
des glaciers alpins plus gros (1 km de plus à peu près
que maintenant, avec des variations) et leur débâcle
à partir de 1860. Ce qui est un peu étrange
cest que les glaciers alpins reculent à partir
de 1860 et que les températures paraît-il ne
se réchauffent vraiment quaprès 1900 ;
le recul tiendrait-il aussi à une baisse des précipitations
(neigeuses). En tout cas par la suite après 1900, le
réchauffement du XXe siècle a fortement contribué
à faire reculer les glaciers alpins.
Avant la précédente poussée glaciaire
alpine de longue durée, qui commence à peu près
vers 1300-1303, on a un petit optimum médiéval,
entre le VIIIe-IXe siècle et le XIIIe ; ensuite un
petit âge glaciaire XIVe, XVe (on peut discuter) ;
XVIe siècle un peu réchauffé, mais après
1560 une poussée glaciaire qui aboutit au maximum des
glaciers des Alpes 1595-1645 ou 1655 ou 1660, mais on lobserve
aussi en Scandinavie fin XVIIe siècle, avec diverses
poussées ultérieures notamment autour de 1770,
et puis un dernier grand maximum entre 1813 et 1859. Depuis
cette date (1859-60), le recul des glaciers alpins, sinon
mondiaux, est assez continu, voire catastrophique jusquen
2005, et sans doute au-delà. Limportant est de
noter quentre 1303 et 1859, les glaciers depuis ont
toujours été plus gros quen 1880-2005.
Tel est le PAG.
*
* *
Chronologie
Auparavant, avant 1303, au XIIIe siècle, il y a donc
des étés plus chauds, des hivers un peu moins
froids, avec une belle période détés
chauds et secs de 1240 à 1290, un certain beau XIIIe
siècle, plutôt favorable, me semble-t-il, à
la production des grains. Certes un été trop
chaud comme on la vu en 2003 peut être défavorable
à la culture des céréales, à cause
de la sécheresse et de léchaudage ;
en dautres termes les épis de blé résistent
mal à un coup de chaleur excessif. Cest le cas
par exemple en 1236. Mais disons quen général
une série détés correctement chauds,
à la Breughel (tableau des Moissonneurs), savère
plutôt favorable à la maturation du blé,
lui-même citoyen immigré venu il y a 6 000
ans du Moyen-Orient et donc amateur dune bonne dose
de soleil. Donc, des étés chauds au XIIIe siècle
(cest lépoque de Saint Louis, de lépanouissement
de lart gothique) : il nest pas exclu que
ces belles chaleurs aient pu stimuler lagriculture,
léconomie et la démographie. Affaire à
suivre.
Le petit âge glaciaire est assez net à partir
de lhiver 1303 (travaux de Christian Pfister, les chercheurs
de Berne et de Zurich ont beaucoup apporté sur ce point,
ils ne se rendent pas dans lArctique, mais ils observent
les glaciers quils ont chez eux ; à Grenoble
on pourrait en faire autant direction Chamonix !), donc
il y a une poussée des glaciers au XIVe siècle,
notamment celui dAletsch, on le sait daprès
les troncs darbres datés par la dendrochronologie,
entre 1300 et 1370. Vous avez corrélativement de remarquables
épisodes frais, notamment la grande famine de 1314-1315-1316,
les étés ayant été affectés
par des trains de dépressions ; des étés
pourris au cours desquels la ceinture des perturbations atlantiques
passe plus au sud, le foin ne sèche pas, les charrues
sembourbent, les anguilles se répandent hors
de leurs étangs, les semailles dautomne et de
printemps sont ratées, les rendements du blé
sont misérables, les chevaux perdent leurs quatre fers
dans la boue, et lon a de grosses famines avec des processions
dhommes nus pour essayer de réagir. On pense
à Baudelaire, dût-on le prendre, pour une fois,
au pied de la lettre :
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Et que de lhorizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où lespérance, comme une chauve-souris,
Sen va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris
:
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
Dune vaste prison imite les barreaux
Des cloches tout à coup sautent avec furie (cest
le tocsin)
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, (cest
la mortalité)
Défilent lentement
lEspoir,
Vaincu pleure, et lAngoisse atroce, despotique,
Plante son drapeau noir.
Baudelaire a dû écrire ce poème pendant
un été pourri du temps de Napoléon III,
mais cette description correspond bien aux été
du pot au noir, dotés de famines et de fortes mortalités
autour de 1315.
Quant à la peste noire, elle aussi de 1348, elle nest
pas provoquée, semble-t-il, par le climat, néanmoins
au cours de la décennie 1340 il y a en grand nombre
des étés frais pourris, et il est possible quen
1348 le passage de la peste bubonique à la peste pulmonaire
la plus dangereuse ait été influencé
par cette fréquente, froide et lourde pluviosité
estivale des 1340s.
*
* *
Jen arrive au XVe siècle qui de ce point de
vue est assez mal étudié ; on note, en
dépit du maintien du PAG, un petit réchauffement
(première moitié du XVe siècle), à
lépoque de Jeanne dArc (mauvaise période
par ailleurs, époque des guerres de Cent ans), mais
jolie série estivale de 1415 à 1435 avec des
vendanges précoces, indicatrice de toute une série
de beaux étés (un beau coin de ciel bleu en
somme que lon appellerait en France de nos jours une
« culotte de gendarme » ou en Belgique
une « culotte de zouave »), de beaux
étés qui nont pas produit tout leffet
voulu, car la période était vraiment dure ;
des étés parfois excessivement chauds, producteurs
dun vif coup déchaudage en 1420 générant
lui-même une forte famine due certes aussi à
la guerre, mais également à la mauvaise récolte
météorologiquement induite. Il faut répéter
que le blé est un citoyen du Moyen-Orient ; il
a été mis au point dans les régions proches
de la Syrie du Nord-Ouest et de la Turquie limitrophe et il
apprécie médiocrement le climat franco-septentrional ;
les étés pourris mais aussi excessivement chauds
ne lui conviennent pas, cest ce qui se passe en 1420 :
à Noël 1420 le blé manque, à Paris
on entend les lamentations des petits enfants qui crient « je
meurs de faim » :
Et sur les fumiers (cest là quil fait
le plus chaud en décembre) parmi Paris
pouviez
trouver ci dix, vingt ou trente enfants, fils et filles,
qui mouraient là de faim et de froid, et nétait
si dur cur qui par nuit les ouît crier « Hélas !
je meurs de faim ! » qui grande pitié
nen eût ; mais les pauvres ménagers
ne leur pouvaient aider, car on navait ni pain, ni
blé, ni bûche, ni charbon.
Il semble que lété de 1420, ait été
assez comparable à celui de 2003, en un peu moins brûlant.
Tous les mois, de février à août 1420,
furent de 2 à 3° plus chauds que lors des moyennes
pourtant relativement tièdes du XXe siècle.
On signale encore des vendanges précoces, typiques
dété très chaud notamment en 1473,
sans famine pourtant parce quune pluie adéquate
était tombée au bon moment ; les anneaux
des arbres font apparaître néanmoins une période
très chaude et sèche à la fin de lété
1473 (anneaux darbres particulièrement durs correspondant
à lété terminal, très dépourvus
deau).
Deuxième moitié du XVe siècle, malgré
1473 un rafraîchissement sensible dans lensemble,
avec une grande famine de pluie en 1481, sous Louis XI :
la situation est cependant moins grave quen 1315 ou
1420, car les guerres de Cent ans sont terminées depuis
1452-53, la France est en pleine reconstruction des 50 glorieuses
de lépoque (1460-1510), la population est dynamique.
Or on a en 1481 un hiver très froid, un printemps et
un été fort pourris, une famine assez importante
et voilà que pour la première fois en France
le roi Louis XI essaie de prendre des mesures anti-famines.
(En 1315 par contre le roi sappelait Louis X le
Hutin, il navait rien fait contre la famine, sauf envoyer
du blé à ses troupes en Flandres et libérer
quelques serfs à prix dargent.) Mais, à
partir de Louis XI, la monarchie commence à sintéresser
quelque peu au bien-être du peuple, et du reste elle
le paiera assez cher au XVIIIe siècle, car on lui reprochera
de ne pas en faire assez, un peu comme en 2003 (affaire Mattei).
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* *
Nous en arrivons au XVIe siècle : dès
lors on aperçoit de 1500 à 1560, une belle période
avec beaucoup de beaux étés, des hivers doux ;
les glaciers alpins reculent quelque peu (ils restent cependant
plus gros quaujourdhui) et les quatre saisons
(hiver, printemps, été, automne), sont souvent
douces, chaudes ou pas trop froides, avec, du coup, logiquement
quelques disettes déchaudage du blé par
exemple en 1540 on a un très bel été
chaud, le vin est tellement sucré quon en fait
un apéritif. En 1523-1524, on a un été
chaud, le blé en souffre, le prix du pain augmente,
1 500 maisons et quatre églises brûlent
à Troyes, en Champagne. En 1556, un été
très chaud également (ce nest pas lété
de 2003 mais cest quand même très ardent),
incendies de forêts en Normandie et disettes
Malgré tout pendant ce beau XVIe siècle (1500-1560),
on enregistre une série fraîche 1526-1531, avec,
en particulier, une phase cyclonique dépressionnaire
et pourrie. En 1527, hausse du prix du pain, les emblavures
sont gâtées, au point que lon doit sortir
la châsse de Sainte Geneviève aux fins de processions
et de supplications. À partir de 1528, détérioration
supplémentaire, la récolte céréalière
est médiocre, les vendanges se font début octobre.
En 1529, série de mauvaises récoltes, disette
assez grave, année très froide et cest
la fameuse grande Rebeyne, révolte lyonnaise, entre
Saône et Rhône, les greniers sont pillés
et onze émeutiers paient de leur vie leur participation
à lémeute, telle est lhabitude.
(Quoiquon en ait dit, ni les protestants, ni les corporations
artisanales ny sont pour quelque chose, il sagit
simplement dune rébellion typique à lencontre
du pain cher.) Dune façon générale,
il y a ici démarrage dune problématique
des pauvres lors des années 1526-1531, à Lyon
en particulier, en France plus largement, mais aussi en Angleterre
et en Allemagne, car la population augmente, le nombre des
pauvres aussi, et le tout se heurte à ces quelques
années climatiquement difficiles de 1526 à 1531.
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* *
Le temps se gâte : à partir de 1560 les
températures se rafraîchissent ; pour les
quatre saisons en gros, la température annuelle dans
lOuest de lEurope, baisse de 0,6° C en moyenne,
notamment en été, mais aussi pendant les autres
saisons. Les glaciers alpins progressent assez fortement :
on le voit bien vers la fin du XVIe siècle à
Chamonix, au hameau du Châtelard, proche de la Mer de
Glace laquelle en 1600, atteint et détruit des localités
qui sont ou seraient aujourdhui à plus dun
kilomètre en aval des fronts glaciaires. En Suisse
également, le glacier den bas de Grindelwald
prend des proportions éléphantesques, il se
porte à 560 mètres en avant de ses positions
antérieures, celles de 1535 ; il menace décraser
des granges, chapelles et autres bâtiments.
Les cinquante années qui vont de 1560 à 1609
se détachent ainsi assez nettement : vendanges
plus tardives, printemps-étés plus frais, voire
pourris eux aussi. De plus, on est en pleine guerre religieuse,
très défavorable et même désastreuse
pour léconomie. La crise de subsistance climatiquement
déterminante, de 1565-1566 marque surtout un pic, elle
est précédée par la disette de 1562-1563
consécutive aux mauvaises moissons de 1562. Dès
avant cette date les prix frumentaires ont commencé
à monter, modérément mais régulièrement
(argent américain). La peste, partiellement conséquence
de la disette, se déclenche, avec une mortalité
gigantesque en 1562-1563, mortalité à laquelle
nos historiens ne sintéressent guère,
ils préfèrent contempler le fascinant voyage
de Charles IX et de sa mère en 1564-1565 dans
toute la France, à travers des populations décimées
peu auparavant : un peu comme si la presse et les médias
ne parlaient que du Tour de France ou du Paris-Dakar, après
une catastrophe démographique qui aurait provoqué
dans notre pays un minimum de trois millions de morts !
Il y a donc un jeu complexe climat-famine-peste-guerre qui
assombrit considérablement la période. Le grand
hiver de 1564-1565, comparable en moins rude à celui
de 1709, a durement éprouvé la région
parisienne (mais aussi les Pays-Bas et lAngleterre)
provoquant une crise frumentaire à laquelle les populations
réagissent, démographiquement, par une baisse
des conceptions entraînant un déficit des naissances
lannée suivante (novembre 1565-novembre 1566).
Autre hiver notable, celui de 1572-1573 : le froid,
très rigoureux dans toute lEurope du nord, provoque
une solide glaciation des eaux des rivières et des
lacs (Allemagne méridionale, Autriche, Suisse). Donc
des gelées hivernales, et printanières
qui tuent les semences ; viennent ensuite lété
et lautomne trempés (cf. 1481, 1740) ;
doù des raisins peu mûrs et un vin acide
qui tourne à la piquette. À signaler aussi lautomne
1585 fort humide, ce qui a dû compromettre les semailles,
et puis lhiver suivant 1585-86 nettement glacial. Tout
ça, PAG ! : dès avril 1586, les pauvres
ruraux, par troupes coupent le blé à demi-mûr
« et le mangent à linstant pour assouvir
leur faim effrénée » (Pierre de lEstoile).
Dans le même temps, les combats de religion, entre protestants
et Ligueurs « ultra-papistes » (qui
certes nont rien à voir avec le climat) en aggravent
pourtant les conséquences néfastes. Batailles,
insécurité, les convois de grains circulent
mal
Mai 1588 : la Ligue
Pour conclure le
XVIe siècle, la décennie 1590 se présente
comme une suite dannées presque toutes froides
ou, du moins, très fraîches ; sagissant
de lAngleterre élisabéthaine qui à
cette époque, à la différence de la France,
jouit dune totale paix intérieure,on ne peut
invoquer les guerres pour expliquer en ces dix années
1590s-9, à mainte reprise, le fort déficit
démographique, lexcédent des décès
sur les naissances, lui-même né de la cherté
des grains (la disette), déficit frumentaire, notamment
en 1597-1598, et on peut même rapprocher ce phénomène
de ce quécrit la même année Shakespeare
dans le Songe dune nuit dété :
« Ainsi les vents
, comme pour se venger,
ont fait monter de la mer des brouillards contagieux (porteurs
de contagions épidémiques ?). Ceux-ci,
retombant sur la terre, ont rendu les rivières si
orgueilleuses et si gonflées quelles ont bientôt
débordé sur la terre ferme Cest en vain
que le buf a tiré sous son joug. Le laboureur
a sué tant et plus, mais sans le moindre succès.
Le blé encore en herbe verte a pourri avant même
que lépi barbu ne se forme. Dans les terres
noyées, le parc clôturé est resté
vide, déserté par les bestiaux qua frappés
lépizootie du murrain ; les corbeaux sengraissent
aux dépens de ces troupeaux de cadavres
Humains,
frères mortels, vous voudriez jouir de vos amusements
dhiver, mais la nuit nest plus remplie du son
des hymnes ni des cantiques de Noël. Car la lune, gouvernante
des déluges, est pâle de fureur ; elle
détrempe tout dans lair à tel point
que fleurissent partout les rhumatismes et les inversions
de température Les saisons sont altérées »
Et de parler « des gelées couvertes de
poils blancs, piquant du nez dans le frais giron des roses
cramoisies
»
Fantaisie de poète ? Ce nest pas si sûr
car dautres indications (escalade du prix du grain comme
conséquence dannées pourries et de mauvaises
récoltes, chute de la natalité) vont dans le
même sens : il y a bien eu une détresse
économique pendant les rudes années 1597-1598
en Angleterre.
Sur le continent, lhiver 1597 est très neigeux
ce qui, une fois de plus, profite aux glaciers alpins, en
pleine phase doffensive maximale, laquelle culminera
au tout début du XVIIe siècle. Globalement tous
les hivers, de 1586 à 1605, sont neigeux, pensez aussi
à la peinture flamande et hollandaise blanche de neige,
de glace et de patineurs en cette fin de XVIe-début
du XVIIe siècle. Léconomie (maigres moissons,
restrictions céréalières) retentit sur
la démographie : en France on observe un net déficit
des baptêmes pendant les années 1597-1598 déficit
qui correspond à une baisse dun quart ou dun
tiers du nombre des naissances nationales ; de même,
outre-Manche, il y a un excédent des morts, inhabituel
en cette île qui, dordinaire, est démographiquement
dynamique.
On peut aussi se demander sil ny a pas de corrélation
de cause à effet entre le petit âge glaciaire
qui marque, grosso modo, les années 1560-1600,
ou même 1560-1640, et les persécutions, les procès
de sorcellerie particulièrement nombreux dans tous
les pays dEurope pendant cette période ;
car vous savez que les sorcières sont souvent accusées,
entre autres choses, de détraquer le temps. Crise déficitaire
du vin, aussi (déficit des vendanges) manque de soleil,
gelées.
*
* *
Jen viens maintenant au XVIIe siècle, marqué
en ses débuts, par un froid intense : les glaces
marines se rapprochent des côtes dIslande, les
glaciers alpins atteignent leur maximum historique vers 1600-1610,
à tel point quen juin 1644, Charles de Sales,
coadjuteur de Genève et neveu de saint François,
vient à Chamonix conduire une procession de quelque
300 personnes pour bénir solennellement « au
lieudit les Bois sur le village duquel est imminent et menassant
de ruyne totale un grand et épouvantable glacier poussé
du hault de la montagne » ainsi que trois autres
glaciers des alentours qui menacent différents hameaux.
Par chance, la bénédiction épiscopale
est efficace et fait reculer cette menace !
Même tableau en Suisse ; le glacier dAletsch,
qui progressait depuis de nombreuses années, atteint
une hauteur extraordinaire, 1653 ; on fait donc appel
aux Jésuites qui viennent faire prédication,
procession, bénédiction en septembre 1653 pour
stopper, saint Ignace aidant, les velléités
de progression du monstre. Tout au long du XVIIe siècle,
les glaciers alpins restent assez constamment gros, mais ces
redoutables pachydermes cessent de sétendre plus
en aval.
La période 1560-1600, dans son ensemble, était
marquée par un « plongeon » thermique
aux quatre saisons et, le cas échéant, par un
excès de pluies, en comparaison du beau XVIe siècle
qui avait précédé (1500-1559) ;
le XVIIe siècle, moins agressif conserve encore des
caractéristiques froides très bien marquées
même si certains étés (1616, dominé
par une énorme vogue de chaleur, 1636, 1666, 1684)
sont déjà sensiblement plus réchauffés.
Mais de 1601 à 1675, par exemple, 70 % des hivers
néerlandais sont pluvieux et/ou neigeux et le premier
quart du siècle relève encore du petit âge
glaciaire avec des hauts et des bas, voire jusquen 1643
ou 1650-1660.
Dans lensemble, les deux premières décennies
furent quand même plutôt favorables pour le bon
peuple (la poule au pot dHenri IV !) ce qui
est dû à la paix, mais aussi à labsence
de gros désastres climatiques et à loccurrence
dune bonne quinzaine dannées de relative
abondance des grains. Cependant 1621 marque un changement :
printemps frais, surtout en avril ; été
21particulièrement frais, vendanges très tardives,
lhiver 1621-22 commence dès la mi-décembre
et dure deux mois, lannée 1622 est redoutable :
grande famine en Angleterre, prix maxima du blé en
France ; mortalité parisienne en ascension libre.
La disette britannique de 1622-23 se fait ressentir jusquaux
Pays-Bas et en Lorraine, compliquée par les premières
difficultés liées à la guerre de Trente
Ans. À cette décennie fraîche succèdent
des années particulièrement pluvieuses et humides,
donnant de mauvaises récoltes : pour lensemble
des années 1620-30, le mouvement de hausse des prix
du grain est net, avec des raisons militaires, démographiques
et météorologiques ; la peste corrélative
pas toujours de la disette fait rage dans lOuest
de la France, et elle ravage les peuplements ; les pauvres
gens se réunissent en assemblées revendicatives,
la municipalité dAgen, ville environnée
alors de vraie famine, emprunte pour trouver largent
nécessaire à acheter du grain ; la disette
sévit aussi en Bretagne, et dans le Nord de la France
: la pointe de mortalité de 1631 est lune des
plus fortes connues. En 1636 aussi, violente éruption
du nombre des morts, la situation frumentaire est pourtant
excellente et les étés paradoxalement sont radieux,
trop radieux sans doute, trop calorifiques : belles moissons,
vendanges précoces ; mais le niveau deau
des rivières et des nappes phréatiques ont trop
baissé, elles sont donc polluées, sales, doù
une dysenterie catastrophique.
Les années qui précèdent la Fronde (1640-43)
et la première Fronde elle-même (1648-50) sont
marquées par un net rafraîchissement du climat
dans la moitié nord du royaume, avec de médiocres
moissons, des difficultés frumentaires, des émeutes
de subsistance dans le sud-ouest (1640-43) ; la situation
devient carrément catastrophique dans le Rouergue :
les habitants sont « à la faim »,
mangeant du pain seulement deux à trois fois la semaine,
on abandonne les terres, les familles sont décimées.
Cest dans ce contexte de hausse du prix des blés
quéclate la Fronde : hiver 1648-49 froid
(inondation, pluie, gel, neiges en France et dans le nord
de lEurope), été 1649 dépressionnaire
et pourri, siège de Paris (non-météo !)
de janvier à mars-avril, la situation prend une allure
catastrophique ; en 1652 horrible printemps (guerre) :
à léchelle nationale, on compte entre
400 000 et 500 000 morts. Fait remarquable :
la même période voit six révolutions contemporaines
lors des années 1640-1659, en Catalogne, au Portugal,
à Naples, en France et en Angleterre, avec des troubles
aux Pays-Bas ; les deux séries politique
et climatique sont indépendantes lune
de lautre mais elles entretiennent des contacts :
il y a bien une composante météo-traumatique,
froide, humide, météo déficitaire en
blé, réelle, sinon décisive par rapport
à la politique, les quatre années de Fronde
le montrent. La hausse des prix du blé engendrée
par le mauvais climat pluvieux et les mauvaises récoltes
en synchronisme avec la Fronde, attise un mécontentement
populaire dont les origines, elles, sont bien entendu politiques,
non pas climatiques.
Autre fait notable : la période 1645-1715 (le
règne de Louis XIV) est parfois spécialement
fraîche, avec un déficit prolongé en taches
solaires (ce que lon appelle le minimum de Maunder),
cest le moment où lastronomie est installée
par le pouvoir royal (création de lObservatoire
de Paris) donc on peut se fier aux observations qui étaient
faites à lépoque quant à ce déficit
des taches solaires (Cassini). Le soleil est ainsi sujet à
des fluctuations dactivité qui retentissent sans
doute sur le climat. En tout cas, la phase dite de Maunder
est, semble-t-il, contemporaine par moments (les 1690s)
dun refroidissement hivernal et parfois estival des
températures dans lequel les variations solaires ont
pu joué un rôle : adieu parfois les beaux
étés, chauds, secs, propices aux moissons ;
on a des temps de famine lors de la seconde moitié
du règne de Louis XIV en France, mais aussi en Écosse
et dans les pays nordiques ; adieu les semailles automnales
faciles : elles deviennent de temps à autre difficultueuses
(1692) en des labours détrempés, collants, boueux.
Cela contraste avec les années 1635-38 jadis marquées
par des printemps-étés généralement
chauds et doux avec une relative pléthore frumentaire.
Dès 1658 les choses se gâtent, inondations catastrophiques ;
1661, pluviosité continuelle, très dangereuse
pour les céréales, un désastre sans nom.
La mortalité maximale sévit pendant les deux
derniers trimestres de 1661 et les deux premiers de 1662 :
famine, raréfaction des mariages qui réduit
les conceptions et les naissances, la France subit un demi-million
de décès supplémentaires (soit un million
et demi de morts à léchelle des 60 millions
dhabitants de 2005 !). Cest toutefois moins
que plus tard en 1693-94 et 1709-10. Ce qui nempêche
pas le roi Louis XIV de conduire le grand ballet du carrousel,
dun faste inouï, en juin 1662, au momnt du maximum
du prix du blé tout en menant pour la première
fois une vaste et judicieuse politique sociale dimportation
du blé !
1675, encore un été pourri dû à
une vaste dépression arrimée sur lAngleterre
dès le mois de juin. Madame de Sévigné
grelotte à Paris, comme sa fille en Provence :
« Il fait un froid horrible, nous nous chauffons
et vous aussi, ce qui est une bien plus grande merveille. »
Il est possible que cette saison estivale « plombée »
soit due, au moins en partie, aux poussières répandues
autour de la planète par les éruptions volcaniques
de Gamkonora en Indonésie (1673) + Cassini. En revanche,
la décennie 1680 est remarquablement chaude et sèche,
au moins pour les étés, en Languedoc ;
cest le moment où Louis XIV, favorisé
par le soleil et les bonnes récoltes, et les bas prix
(pour payer ses soldats et les employés de Versailles)
a tout pouvoir pour développer les grandes idées
du règne (paix de Ratisbonne, 1684) et surtout, hélas,
Révocation de lédit de Nantes (1685).
Mais dès 1687 commence une décennie allongée
(1687-1703 ?) qui sera la plus froide jusquà
nos jours et fertile
en catastrophes alimentaires. 1691-91 :
hiver froid, très neigeux, ce qui, en soi, nest
pas grave ; printemps 92, début de lété :
frais et pluvieux avec des abats deau considérables,
moisson à demi-manquée, vendanges ultra-tardives ;
à lautomne les semailles sont complètement
ratées, et lon a une grande famine en 1693 ce
qui donne en deux ou trois ans, 1 300 000 morts
supplémentaires, cest loccurrence dune
disette géante compliquée par la guerre de la
Ligue dAugsbourg et par des impôts très
lourds. 1 300 000 morts en plus, cela ferait aujourdhui
presque 4 000 000 de décès en proportion.
Les peuples ressentent durement cette forte mortalité.
Les années 1690-99 sont fort dures à passer.
Ce sont parmi les années les plus froides que lon
ait connues en Europe, avec beaucoup de pluviosité,
des flux dépressionnaires venus de lAtlantique
incessants en France mais aussi en Finlande et Suède
en particulier 1696-1697 ; en Écosse aussi ce
fut très rude, lAngleterre déjà
modernisée sen est assez bien sortie, mais lÉcosse
a une agriculture plus primitive, plus vulnérable,
que le royaume anglais, cest donc la dernière
famine écossaise de lâge moderne ;
en Finlande ce fut très grave, un tiers de la population
est morte de faim et de maladies en 1696-97, épisode
démographiquement presque comparable à la peste
noire de 1348.
Donc, une dizaine dannées, les 1690s, avec
une succession quasi permanente dhivers très
froids et détés pourris. Ce qui ne veut
pas dire quintervient une famine chaque année,
mais cela signifie que des fenêtres dopportunité
souvrent le cas échéant pour donner libre
cours à telle ou telle famine, il y en a ainsi dassez
fréquentes en cette période : 1693 en France,
1696-97 en Finlande, en Suède, en Écosse.
On signalera encore, en un style analogue, mais avec un contexte
météo un peu différent lhiver de
1709. Cest lhiver le plus froid quon ait
connu en Europe depuis 1500, depuis cinq siècles, humainement
un peu moins rude que 1693 (600 000 morts seulement, dans
la foulée, en 1709-1710) ; dune part des
gens sont morts de froid en janvier-février, mais surtout
les semailles sont tuées si je puis dire dans luf.
Doù famine en 1709-1710, même si lon
a re-semé de lorge au printemps 1709, ce qui
permet malgré tout à la majorité des
gens de survivre. Il y a néanmoins 600 000 décès
supplémentaires en France suite à cet hiver
de 1709, ce qui ferait aujourdhui 1 800 000
morts, cest-à-dire en un an et demi plus que
la guerre de 1914-18 en quatre ans.
Dès le début du XVIIIe, on ressent partout une
petite reprise de chaleur et elle est très nette après
lhiver de 170 ; le XVIIIe siècle, sans
être aussi chaud que le XXe, savère moins
désagréable que le XVIIe. Les glaciers alpins
du XVIIIe restent gros (PAG) mais reculent un peu. Cela fut
vraisemblablement assez favorable pour la démographie
et léconomie. Vous avez donc une forte reprise
de la croissance économique « dix-huitiémiste »
en Europe, en France, et aussi en Chine si bien que lon
peut se demander si ça nest pas lensemble
de lEurasie qui a bénéficié dans
lhémisphère nord de ce léger réchauffement
du XVIIIe siècle. A moins dadmettre que lexpansion
très forte de la population chinoise au XVIIIe siècle
sexplique par la croissance des ventes de porcelaine
de ce pays à la Compagnie des Indes européennes,
ce qui ne paraît guère sérieux.
Mais une telle chaleur a aussi ses inconvénients. On
connaît de ce fait des années de canicule 1704-1705-1706,
1718-1719 et 1779 ; ces trois coups de grosse chaleur
ont provoqué des dysenteries (baisse de la nappe phréatique
bis !, eaux pourries dans les rivières, donc infections,
etc.).
En 1704-1706, cela donne 200 000 morts de plus en trois
ans ; en 1719, 450 000 morts supplémentaires
en un an, dont beaucoup de bébés et de petits
enfants (chiffres bien supérieurs à ceux de
la canicule 2003, 15 000 morts). Ce qui est extraordinaire
cest que personne nen parle parmi les médias
de 1719 (ils existaient), sauf les curés qui envoyaient
au paradis toutes ces petites âmes et qui notaient la
chose avec tristesse. 450 000 morts sur 20 000 000
dhabitants, cela ferait quand même 1 350 000
morts en 2005 et cest passé comme une « lettre
à la poste ». Vous avez sûrement lu
lhistoire de la Régence, celle de Philippe dOrléans,
un homme sympathique qui a su détendre les ressorts
(précédemment bandés à bloc, de
la monarchie au temps du règne dur de son prédécesseur
Louis XIV) (il y a Louis XIV et Philippe dOrléans,
comme il y aura Staline et Khrouchtchev), mais les 450 000
morts susdits, personne nen parle.
Même chose en 1747 et 1779 (selon le cas automne ou
été trop chauds, donc dysentérique),
mais seulement 200 000 morts à chaque fois (cest
« moins pire » quen 1719, on narrête
pas le progrès !). Malgré tout, on note
aussi dans le sens inverse, quelques années pourries,
celle de 1725 où certes la famine proprement dite ne
sévit point, mais on a pourtant un été
sombre, très nuageux, pourri, avec une récolte
médiocre et une cherté, donc pas mal démeutes,
les gens crient à la faim, à tort ou à
raison ; quand le cardinal Fleury, Premier ministre,
passe dans son carrosse, la foule essaye de renverser le véhicule
et comme on dit « le peuple mourait de faim
et le cardinal mourait de peur ». Il faut se mettre
à la place de son Éminence, il avait 90 ans !
1740, une année très rude, quatre saisons froides
et disette, un peu comme en 1481, 1565 ; quatre saisons
froides et lexpression célèbre :
« Je men fous comme de lAn 40 ! »
Vous connaissez cette phrase, elle remonte précisément
paraît-il à 1740, et elle signifie quon
sen fout véritablement.
Nous en venons à la Révolution française ;
mais prenons un peu davance. Après quelques années
chaudes dabondantes récoltes en blé (du
coup on a libéré le commerce des grains en 1764)
on est confronté à une année froide et
pourrie en 1770, et même à un cycle dicelles
(AFPS) ; fort déficit frumentaire et grosse crise
économique (textile, etc.), en Allemagne notamment ;
en France il faut renoncer au laisser-faire en matière
de négoce des céréales ; et donc
il y a retour au dirigisme, dorénavant cher à
labbé Terray (> 1770-71). Rappelons quà
des époques plus tardives, pendant les deux guerres
mondiales, même les politiciens les plus libéraux
ont dû admettre le système autoritaire des tickets
de pain. Libéralisme et liberté des échanges.
Cest bien, cest bien gentil, mais ça vaut
surtout pour les années dabondance où
tout marche bien. Dès que Dame Pénurie fait
son come-back, il faut serrer les boulons de lautoritarisme.
Un nouveau cycle plus tiède peut-être :
les années post 1772 (voire jusquen 1811) commencent
par un an 1774 assez chaud certes, mais extrêmement
pluvieux, médiocres récoltes de blé,
début de disette quoique les temps de vraie famine
appartiennent au passé et lon a seulement la
fameuse guerre des farines du printemps 1775. Les prix du
blé y sont fort élevés ; lon
enregistre des émeutes frumentaires un peu partout
dans la moitié nord de la France. [Voir aussi 1778-81,
1783, 1785, 1786-87]
Arrive en effet la Révolution française ;
1788 ! Et dabord un automne pourri fin 1787, cela
gêne les semailles, un printemps 88 très chaud
à Pâques, échaudage semble-t-il des blés,
puis la fameuse grêle du 13 juillet 1788, mais elle
ne concerne que mille villages. Or il y a 37 000 villages
en France et la récolte a été médiocre
dans tout le royaume à cause dun printemps et
dun été trop chauds, et puis des grosses
pluies et des orages en août 88, qui abîment la
moisson. Ainsi douche fin 87, puis sauna printanier 88, puis
douche estivale 88. Complexité toujours ! De fait
on a une mauvaise récolte nationale ; cest
linconvénient des étés trop chauds
parce que le nord souffre de lexcès de soleil
et le midi également. LHexagone tout entier est
surchauffé par un soleil trop ardent. Émeutes
de subsistance par conséquent ; et lon en
arrive ainsi à la plus grande émeute politico-subsistantielle,
celle du 14 juillet 1789 ; vous connaissez la suite.
Le climat se borne à donner une inscription chronologique
pour un événementiel qui, lui, est spécifiquement
politique, culturel, nullement météorologique.
1794, année chaude elle aussi, je ne parle que dun
point de vue « météo »
bien sûr, 1794 quant au blé eut droit au coup
déchaudage très fort, et dautre
part, il sagit (1794) dune année relativement
instable avec un taux de variabilité très intense ;
chaleur de sauna printemps-début été
94, le tout entrelardé comme en 1788 de grosses pluies,
ouragans, orages, grêles, etc. Cest le modèle
sauna-douche une fois de plus. Mésaventure météo
de Robespierre (9.10 thermidor) mais surtout récolte
94 mauvaise et du coup lon a une grosse disette au printemps
95, cest toujours au printemps que les gens crèvent
de faim. Viennent donc les fameuses émeutes de Germinal
et de Prairial 95, ces mois de printemps disetteux, qui mettent
fin à la période violente de la Révolution
française (à la période de gauche, peut-on
dire), puisque ces soulèvements populaires subsistantiels
sont réprimés très fortement par les
thermidoriens et autres milices « droitières »,
au temps des Merveilleux et des Incoyables. Cest
la fin des sans-culottes (sonensen).
Sous lEmpire, la police est bien organisée, grâce
à Fouché (qui sétait fait la main
sur les malheureux Lyonnais, comme vous le savez, avec ses
mitraillades, jadis, dès 1793). Donc au temps de Napoléon
il y a quelques problèmes, un hiver très rude
en 1802, à la 1481, à la 1565, et doté
dune crise de subsistance ; puis 1811, un été
très chaud, le fameux vin de la comète (une
comète qui ny était pour rien), un vin
délicieux mais une crise alimentaire ou anti-alimentaire
due à léchaudage et à une mauvaise
récolte de blé ; donc des émeutes,
mais faites confiance à Fouché ou à ses
successeurs, la police, je le répète, est efficace.
Le plus remarquable cest quand même la reprise
ou le revenez-y du petit âge glaciaire entre 1812-15
et 1859, avec surtout une grosse fraîcheur entre 1812
et 1820 suivie dune nouvelle poussée maximale
des glaciers alpins, avec lextension vers le sud des
trajectoires des cyclones, fréquence accrue des tempêtes,
même la calotte glaciaire de lArctique est en
expansion et lon note, en particulier, assombrissante
à force de poussières lexplosion davril
1815 du volcan de Tambora en Indonésie. Début
avril, on signalait déjà des borborygmes à
Tambora, quelques soubresauts et puis le 10 avril 1815, à
19 heures, paroxysme, trois colonnes de flammes montent à
50 km daltitude en même temps que le sommet de
la montagne Tambora se liquéfie littéralement
; vers 22-23 heures, les flammes retombent, la caldera est
formée, elle a six kilomètres de diamètre.
86 000 morts, dans cette région jignore
comment on les comptait. Fracas ultra bruyant et tsunami jusquà
Bornéo. Le mont Tambora haut jusqualors de 4 300
mètres, un petit mont Blanc, ne comptait plus que 2 850
mètres après lexplosion. Gros nuage de
poussière autour de la planète, ciel brouillé,
léclipse de lune de juin 1816, à Londres,
est impossible à observer ; année sans
été en 1816, température en baisse dun
demi degré en moyenne sur lEurope et lAmérique ;
est-ce ainsi quest apparu le choléra en Inde,
il faudrait en discuter mais en tout cas pour lEurope
cest lannée la plus froide de la décennie
1810-1819. Donc, parmi les divers continents, récolte
des cannes à sucre en Alabama et en Louisiane diminuée ;
au Canada pourtant peu peuplé, interdiction dexporter
les grains ; Irlande pays souffre-douleur, vous y devinez
la famine de pommes de terre, de pain et le reste ; en
France on aurait perdu 2° C en lété
1816 ; des disettes ou demi-disettes un peu partout,
et notamment à Lyon avec des émeutes ouvrières
assez violentes contre la cherté, émeutes que
les historiens lyonnais connaissent mieux que moi.
Les poussières volcaniques amenées par les vents
douest ont assombri la France et lAngleterre qui
en ont souffert, mais en Russie, les poussières sont
à peine parvenues, retombées quelles étaient
sur lEurope de lOuest ou du Centre, la récolte
russe a été bonne et les Français ont
pu ainsi bénéficier du blé de Russie,
lequel revient de la sorte importé dans lHexagone
via Marseille. En Espagne, les olives, les agrumes sont durement
éprouvées en 1816. Je vous signale incidemment
le fameux grand hiver de 1956 dont beaucoup de gens se souviennent,
mais aussi avec le désastre ibérique de la récolte
dagrumes et dolives et cest le moment, la
raison aussi pour laquelle Franco de ce fait modifie sa politique
économique en direction (réussie) du libéralisme.
1816, lannée sans été ; cest
là que Mary Shelley (elle devait avoir 19 ans à
lépoque) enfermée avec Byron et Shelley,
excusez du peu, dans un chalet au bord du lac Leman (chalet
sur lequel il pleuvait constamment pendant ce fatal été),
Mary, donc, accouche du monstre le plus extraordinaire qui
soit jamais sorti de limagination dune jeune femme,
Frankenstein.
Tant et si bien que la reprise économique post-napoléonienne
ne commence vraiment, post effet Tambora, quà
partir de 1817 et surtout 1818. Glissons ici, faute de temps,
sur les années 1818-1844, Restauration et Monarchie
de juillet pour lessentiel. Et notons en 1845 et 1846
la complexité toujours, la double prise en tenaille
de léconomie ouest-européenne 1845-1846.
1845 : hiver froid- été pourri comme en 1481
ou 1740, doù famine de la pomme de terre en Irlande
; et pour le coup plus dun million de morts irlandais,
avec la connexe maladie des pommes de terre ; puis vient
en sens inverse le printemps-été très
sec et très chaud de 1846, cest lun des
douze étés parmi les plus chauds des 500 dernières
années avec de la sorte une attaque sur deux fronts,
1845 puis 1846 ; réfrigérateur, puis douche
(45), puis sauna (46), engendrant léchaudage ;
donc on est confronté à une espèce de
disette 45-46-47 dont il ne faut pas exagérer la gravité,
néanmoins grosse crise économique en 1847 en
France et surtout en Allemagne et puis en prime la Révolution
européenne de février 1848 qui a bien dautres
causes politiques, culturelles, etc., mais qui a été
excitée par cette grave dépression 1846-47.
Depuis fin 1859/1860 nous sommes au point terminal, à
la disparition du petit âge glaciaire dans les Alpes
sûrement, en Scandinavie peut-être, dans lensemble
de lEurope et du monde, on peut en discuter. Ce recul
des glaciers alpins est dû à partir de 1859 à
des baisses de précipitations et à des paquets
détés chauds, lors des décennies
1860s et des 1890s en particulier. Mais le climat
ne se réchauffe tout à fait en Europe, quà
partir de 1903 surtout. En tout cas les glaciers alpins sont
bel et bien en débâcle progressive depuis 1860 ;
cette débâcle persiste, comme vous le savez,
jusquà nos jours, et lon inaugure le XXe
siècle sous le signe dune période de variabilité ;
en 1904-5-6 dassez beaux étés ; ils
occasionnent la crise de surproduction viticole de 1907, avec
révolte des vignerons du Languedoc, crise de la vigne,
due également au fait quon avait pris lhabitude
de sucrer le vin (il paraît que maintenant cela ne se
fait plus
) et puis due à limportation des
vins dAlgérie
Lan 1910 émerge
au contraire en tant quannée glaciale (PAG) puis
pourrie anti-blé ; année clôturée
par les inondations de la Seine en décembre 1910. Malheureux
zouave. Viendront ensuite les grands et nombreux étés
chauds de la décennie 1940 dont les plus âgés
se souviennent, étés chauds et secs avec en
particulier la canicule et la mauvaise moisson de 1947 connotée
grâce aux grèves de lautomne 1947 provoquées
par Moscou bien sûr, mais aussi par un déficit
et une cherté du pain quotidien [maïs, etc.].
Nous en arrivons enfin à leffet de serre que
vous connaissez aussi bien que moi puisque les médias
nous en informent quotidiennement : grands étés
de 1976, 1983, de la décennie 1990s, de 2003
À suivre ?
*
Lhistoire du climat de lultime millénaire,
en tant que discipline, sest développée
en Suisse, avec Pfister et Lutterbacher, en Tchéquie,
en Belgique aussi avec mon élève Pierre Alexandre,
en Angleterre avec Phil Jones ; en France jai eu
un certain nombre délèves ; pour
les jeunes, avec la conjoncture météo deffet
de serre actuelle, il y a pas mal de choses à faire,
on peut regretter certes quil y ait de moins en moins
de gens qui vont à la messe et de plus en plus de spécialistes
dhistoire religieuse, si valable soit-elle, mais pour
ce qui est de lhistoire du climat, elle devrait présenter
un grand intérêt et susciter quelques vocations
supplémentaires, sans tomber pour autant dans le catastrophisme
qui parfois nous obsède à propos de ce thème
décologie historico-contemporaine.
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