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M. Alain Larcan
DE GAULLE HISTORIEN
séance du lundi 23 mai 2005
Cest probablement et même sûrement une double
témérité que de traiter dans ce simple
énoncé De Gaulle historien, dune
personnalité dexception sil en fut, devant
danciens ministres et collaborateurs du Général
et aussi de ses rencontres avec la science historique et lHistoire
devant une pléiade dhistoriens chevronnés.
Mon propos sinsérant à linvitation
de M. le Président, dans une série prestigieuse,
cherchera à préciser la formation historique
et les méthodes du soldat écrivain que fut lofficier
entre les deux guerres et la façon de mettre en forme
lHistoire après lavoir faite. A la question
précise : De Gaulle est-il un historien ?
On peut répondre oui de toutes ses fibres, en ajoutant
que sa connaissance raisonnée de lHistoire a
contribué notablement à ses responsabilités
dhomme dÉtat. Les Mémoires
somptueux quil a laissés sinscrivent dans
la continuité du cycle des ouvrages davant-guerre,
comme si « lhistoire de France nétait
que lapprofondissement dune même problématique
institutionnelle, à travers les vicissitudes de leffondrement
et du redressement » .
Létudiant et le lecteur
Charles De Gaulle baigne dès sa jeunesse dans une
ambiance studieuse, férue dhistoire et de lettres
classiques. Son grand-père, de formation chartiste,
nest-il pas lhistorien reconnu de Paris dont le
nom figure sur la façade de lHôtel Carnavalet
et ladaptateur de lhistoire de Saint-Louis de
Le Nain de Tillemont ? Sa grand-mère, Joséphine
Maillot, polygraphe de talent, rédactrice en chef du
Correspondant des familles, nest-elle pas lauteur,
entre autres, dun Drouot et dun O'Connell ?
Son père, Henri, professeur de grand mérite
et de grande autorité, enseigne rue de Vaugirard aussi
bien la littérature, le latin, les mathématiques
que lhistoire dans les classes préparatoires
aux grandes écoles. On a retenu quil professait
que : « le sens de lhistoire cest
le bon sens ». Le Général y fait
allusion à deux reprises dans ses Mémoires :
« Mon père, homme de pensée, de culture,
de tradition, était imprégné du sentiment
de la dignité de la France. Il men a découvert
lhistoire ».
On a conservé dans la famille des compositions dhistoire,
écrites à lâge de quatorze ou quinze
ans, qui témoignent dun sens de la présentation
et dun style dont on peut douter quils existent
encore aujourdhui, même dans les copies de concours
général.
Jeune officier, ses premiers exposés, très remarqués
et cités dans ses notes, ont trait au patriotisme et
aux conflits balkaniques ; ils sont nourris de références
historiques précises, parfois surprenantes, et qui
servent à la démonstration.
La culture générale du jeune Charles est très
vite immense. Il lenrichit jour après jour, relit
fréquemment et prend des notes, un peu en vrac, quil
saura utiliser avec sûreté et opportunité
dans ses cours et dans ses écrits. Pour lui, la culture
générale est la véritable école
du commandement et en 1934, dans Vers larmée
de métier, il écrira : « Pas
un illustre capitaine qui neût le goût et
le sentiment du patrimoine de lesprit humain. Au fond
des victoires dAlexandre, on retrouve toujours Aristote ».
Il a lu et médité de très nombreux ouvrages
dhistoire et dabord les grands classiques de lhistoire
ancienne. Cest ainsi quen captivité, il
« révise » et relit, la plume
à la main, la succession des faits de la guerre du
Péloponnèse. Il se souviendra de Thucydide,
le père de lhistoire militaire et politique,
en citant dans Le Fil de lépée
le deuxième discours de Périclès :
« Dans le veuvage et dans la douleur, la plus grande
gloire appartient à celle qui fait le moins de bruit
parmi les hommes ». Cest probablement à
Thucydide, mais aussi à Anatole de Monzie, auteur des
Veuves abusives, quil pense quand on le consultera
sur lopportunité délever plusieurs
généraux au maréchalat à titre
posthume : « Avez-vous pensé aux veuves ? ».
Il y a de nombreuses allusions à Xénophon, cité
trois fois, celui de LAnabase et des Mémorables
à qui il emprunte le dialogue entre Nichomachidès
et Socrate ; à Polybe sur les qualités
nécessaires au centurion, à Plutarque bien entendu,
et aussi à Diodore de Sicile (à propos de Brennus).
Il est encore plus lecteur des historiens latins ; il
connaît bien Tite-Live, même sil ne le cite
pas directement. Il y a plusieurs citations de Salluste tirées
de la Conjuration de Catilina, une lecture approfondie
de César essentiellement du De Bello Gallico ;
ayant noté en 1921 une citation Gallorum subita
et repentina consilia, il la reprendra à trois
reprises dans Vers larmée de métier,
ses Discours et les Mémoires despoir.
Il cite quelques empereurs : Antonin, Marc Aurèle
et Septime Sévère. Mais cest à
la lecture approfondie de Tacite quil revient sans cesse,
à tel point quil imprègne le style même
des Mémoires de celui que Claude Roy a désigné
comme notre dernier écrivain de langue latine. Une
expression la marqué : « ce gouvernement,
cette population qui se sont rués à la servitude ».
Un caractère commun à presque tous ces auteurs
est le lien avec les fonctions tribunitiennes ; ils ont
tous eu un rôle militaire.
Lecteur des chroniqueurs du Moyen-Âge, en particulier
de Joinville et de Froissart, il connaît également
les classiques de la philosophie politique souvent liée
à la chose militaire : Machiavel, Richelieu, Mazarin.
Il ne néglige pas les mémorialistes du XVIIème
siècle, en particulier Retz ; il connaît
bien Bossuet, non seulement pour les Oraisons funèbres,
mais aussi pour le Discours sur lhistoire universelle.
Il a retenu en particulier une phrase qui concerne les Romains,
mais qui dans son esprit concerne la super-puissance américaine :
« Ils mettaient sous leur joug les rois et les
nations sous prétexte de les protéger et de
les défendre ».
Peu fervent du siècle dit des « Lumières »,
il a lu cependant les ouvrages historiques de Montesquieu,
de Voltaire. Il retiendra et appliquera à Chanzy ce
que Voltaire attribue à Malborough : « Cette
sérénité dans la peine qui est, suivant
Voltaire, le premier don de la nature pour le commandement ».
Mais il est surtout le lecteur des historiens du XIXème
siècle, Michelet dabord et probablement sur le
tard, Tocqueville. Il connaît bien le Lamartine des
Girondins, Louis Blanc (LHistoire de dix ans)
et aussi Augustin et Amédée Thierry, Guizot
et Thiers. Il a lu les principaux ouvrages historiques de
Renan et de Taine, mais est surtout imprégné
dErnest Lavissse dont le Cours dhistoire de
France paru en 1884, était le manuel le plus répandu
dautant quil était également professeur
des écoles militaires et auteur de Mélanges
historiques écrits à lattention des
Saint-Cyriens. Il a lu, la plume à la main, Albert
Sorel et son monumental ouvrage, LEurope et la Révolution
française. On peut aussi trouver quelques notations
inspirées de Fustel de Coulanges, de Gaston Boissier,
de Gabriel Hanoteaux, de Camille Jullian, de Ferdinand Lot
et il sera familier de Daniel Halévy. Il est passionné
des fresques historiques à portée quasi philosophique
de Gibbon à Burckhardt, de Guizot à Michelet,
de Martin à Lavisse. IL faut y ajouter une connaissance
approfondie de la géographie selon Vidal de la Blache.
Il fréquente aussi les sociologues comme Gustave Le
Bon et Émile Durkheim. Pour ses cours ou les études
spécialisées, il lit encore des ouvrages comme
ceux de F. Masson, A. Chuquet, A. Morvan, Rousset, L. Madelin,
etc. Enfin, entre les deux guerres bien que nous nen
ayons jamais trouvé la trace écrite il
est probablement lecteur de Jacques Bainville, auteur douvrages
sur lAllemagne et darticles de politique étrangère
(surtout sur le traité de Versailles) dans lAction
française.
Formé dans les écoles militaires et bientôt
professeur dhistoire à Saint-Cyr, de Gaulle connaît
les traditions de lhistoire militaire et se range délibérément
derrière ceux qui de Polybe à Foch, recommandent
dabord létude des faits militaires pour
la formation des chefs. Après la création de
lÉcole supérieure de guerre, en 1875-1876,
sous la direction de Lewal, ce « foyer dont larmée
tout entière reçoit le rayonnement »
, cest en effet « lenseignement donné
sous limpulsion des Cardot, des Maillard, des Gilbert,
des Grouard, des Bonnal que continueront Négrier, Langlois,
Foch, Colin, Maudhuy, Montaigne, Mayer et tant dautres »
auxquels il faudrait ajouter le nom du remarquable géographe
militaire Niox. Grâce à eux « Lhistoire
des campagnes de la Révolution et de lEmpire,
les événements des guerres récentes,
les problèmes techniques et tactiques sont étudiés
et discutés avec une ardeur qui dépasse le cadre
des professionnels et atteint lopinion publique ».
Maillard introduisit la méthode des cas concrets, cest-à-dire
létude dun fait de guerre dont on connaît
le résultat en détaillant les causes, le développement
et les effets en en tirant des conclusions. Cette méthode
diffère de la méthode dite positive qui consiste,
elle, à étudier à priori les forces dont
on dispose et leur sphère daction. Dans un projet
de réforme de lenseignement militaire supérieur
que de Gaulle proposait aux environs de 1930, il aurait voulu
donner une place particulière à lhistoire
militaire et en avait défini les objectifs : « Étudier,
à propos des faits de guerre du passé, quels
problèmes eut à résoudre le commandement,
quelles décisions et dispositions furent prises en
conséquence » ; ainsi comprise, lhistoire
militaire contribue au premier chef, au développement
des personnalités. « Elle fournit à
la réflexion une admirable matière et fait voir
de quel poids pèse sur les événements
laction des personnalités. Les campagnes doù
lon tire, à ce point de vue, les plus fécondes
leçons, sont celles où les grands hommes de
guerre ont imprimé leur marque. Il y a lieu den
choisir un petit nombre, étudiées aussi complètement
que possible comme problèmes de commandement. Il y
a lieu, dautre part, de les prendre à différentes
époques, de manière à montrer comment
le caractère de la guerre est lié à celui
du temps ».
Le soldat écrivain, professeur
et historien
Professeur adjoint dhistoire à Saint-Cyr, il
prépare très soigneusement ses conférences
écrites et apprises par cur : campagnes
napoléoniennes : 1805, 1813 ; Sadowa 1866 ;
Wissembourg-Froeschwiller, Sedan 1870 ; et plus récentes,
1915. Il y a comme toujours la relation à lévénement
militaire : campagnes ou batailles, mais il attire surtout
lattention des élèves sur les réactions
de la troupe et les attitudes des chefs. LHistoire se
veut préceptrice et « maîtresse de
vie ». Il rend hommage au courage malheureux des
soldats de 1870 et sélève contre le fatalisme
passif. Evoquant Froeschwiller, il décrit le maréchal
de Mac Mahon qui cheminait le cur brisé au milieu
des zouaves de son corps darmée « M.
le Maréchal, pourquoi pleurez-vous ? Avons-nous
refusé de mourir ? » . Il demande alors
à ses élèves de se lever et rend hommage
à « cette troupe vaillante
solide
habile aux armes
fidèle qui paye de son humiliation
et de sa misère des fautes qui ne sont pas les siennes
Pauvre troupe dont les malheurs injustes demeurent comme une
ineffaçable leçon dédiée à
ceux qui gouvernent et à ceux qui commandent ».
Il lui est arrivé de présenter lHistoire
ordonnée comme dans un livre de morale. Cest
en vrai disciple de Bergson quil sélève
contre le conformisme ambiant et lobéissance
aux prétendues lois de lHistoire, héritées
du siècle des Lumières : « Retenez
cette leçon, lhistoire nenseigne pas le
fatalisme, il y a des heures où la volonté de
quelques hommes brise le déterminisme et ouvre de nouvelles
voies. Quand vous déplorerez le mal présent
et que vous craindrez le pire, on vous dira : ce sont les
lois de lHistoire, ainsi le veut lévolution ;
on vous lexpliquera savamment ; redressez-vous,
Messieurs, contre cette savante lâcheté. Cest
pire quune sottise, cest le péché
contre lesprit ».
Soldat écrivain, apprécié et reconnu
entre les deux guerres, non seulement par les officiers, mais
également par des écrivains comme Daniel Halévy,
de Gaulle écrit de nombreux articles et un cycle de
quatre ouvrages, certains à dominante psychologique
et politique (La Discorde chez lennemi, 1924 ;
Le Fil de lépée, 1932) ; dautres
à dominante technique, essentiellement le manifeste
(Vers larmée de métier 1934) ;
dautres enfin, purement historiques comme les conférences
faites en Pologne, à Saint-Cyr, différents articles
et surtout louvrage La France et son armée
(1938). Cette fresque militaire reprenait létude
sur Le Soldat que lui avait demandé le maréchal
Pétain en 1925, et qui aurait dû comporter deux
tomes ; De Gaulle décela très tôt
que le Maréchal ne faisait pas et ne voulait pas faire
de distinction entre un travail rédigé et un
travail écrit ; certains chapitres firent lobjet
de publications séparées. La controverse intellectuelle
avec le Maréchal participa et contribua au divorce
des deux hommes qui, après avoir été
très proches, sopposeront désormais sur
tout. Le livre paru dans la collection « Présences »
chez Plon, dirigée par Daniel-Rops est, selon son auteur,
un « raccourci saisissant de mille ans dune
France souffrante et dune France triomphante ».
Il sattache à dégager lesprit et
la figure de larmée « telle que lont
façonnée aux différentes époques,
le tempérament national, le caractère du temps,
la politique de lÉtat ». Il débute
par la phrase symbolique : « La France fut
faite à coups dépée. Nos pères
entrèrent dans lHistoire avec le glaive de Brennus »
et sachève en évoquant le génie
du peuple français, « tour à tour
négligent ou bien terrible, qui se reflète fidèlement
au miroir de son armée ». Il parle aussi
de « dix siècles de services, de sacrifices,
de gloire ». Bon connaisseur des faits de guerre
et des batailles, il les situe dans le contexte de leur époque,
sintéresse à la troupe, au recrutement,
à lencadrement, à létat desprit,
au moral et bien entendu aux réactions et décisions
des chefs politiques et militaires. Par rapport au projet
initial, il effaça presque tout ce qui avait trait
à la stratégie et à la tactique en en
accentuant le caractère historique et philosophique.
Il est intéressant de mettre en parallèle cette
histoire des Origines au premier conflit mondial avec les
classiques de lhistoire militaire de lépoque,
parus dans de grandes collections et abondamment illustrés :
colonel Revol, général Weygand ; lon
perçoit demblée que létat
desprit et la personnalité de lauteur sont
totalement différents. En cela, ce livre est en quelque
sorte un livre incubateur (P. Ratte) permettant de saisir
la préparation intellectuelle de celui qui va sélever
au-dessus du destin. Aboutissement et couronnement du cycle
des ouvrages davant-guerre, il peint à fresque
un vaste ensemble permettant de saisir les rapports entre
la nation et la force armée en dégageant une
véritable théorie de lÉtat. « Le
cur de la pensée de son auteur nest pas
dapprocher les choses militaires en universitaire, ni
daborder les sujets académiques en soldat, mais
bien de penser en profondeur les conditions et les ressorts
de laction ». Louvrage, puissant, bien
charpenté, dense en réflexion historique et
sens des époques, ne négligeant jamais lenvironnement
international, rapproche les leçons du passé
des problèmes de lheure. En cela « Nulle
part de Gaulle na été aussi empli de son
propre style et de ses propres vues que dans cet ouvrage sans
doute le plus gaullien de tous ».
Méthodes de lhistorien
Dans tous les ouvrages, comme plus tard dans les Discours
et messages et bien entendu les Mémoires,
les allusions à lHistoire sont donc permanentes,
et comme inhérentes au déroulement de la pensée.
Les rapprochements souvent hétérochroniques,
saisissants et toujours suggestifs et éclairants, le
plus souvent groupés par trois, parfois par quatre
concernent les événements et les personnages
de lHistoire. Ces rapprochements pourraient être
parfois comparés à ceux quAndré
Malraux a pu faire dans le domaine de lhistoire de lart.
Lexposé est pour La France et son armée
de nature diachronique, mais chaque chapitre est traité
de façon thématique et synchronique, en envisageant
le cadre général de la nation et de la société.
Comme la bien vu Philippe Ratte, il ne sagit pas
strictement dun récit linéaire, mais dune
sorte de typologie où même dune taxinomie
où chaque scène, comme dans un vitrail diconographie
convenue, prend sa raison dêtre dappartenir
à un ensemble. Il semble sinspirer de la méthode
de Fustel de Coulanges : constater les faits, les analyser,
les rapprocher, en marquer le lien ; mais aussi de celle
des cas concrets de Maillard, chère aux historiens
militaires ; les batailles ne sont pas toujours datées
et ne sont mentionnées ou citées que pour une
incidence de caractère général concernant
la tactique et la stratégie de lépoque.
Il ne sagit encore que de lhistoire (avec un petit
h), de lhistoire positive, méthodique, celle
de la connaissance du passé et de la transmission de
la mémoire. Connaissant bien lhistoire traditionnelle
et événementielle, ne dédaignant pas
les précisions chiffrées, les exemples numériques
qui, vérifiés par des spécialistes, ont
toujours été reconnus parfaitement exacts, de
Gaulle, tout en ignorant bien entendu les exigences de la
future Ecole des Annales, rejoint cependant sur certains
points, lhistoire structurale, lhistoire globale
et lhistoire des mentalités car il sagit
dun travail dhistoire mentale collective dun
groupe social particulier.
Il connaît la devise de lHistoire depuis Hérodote,
Eadem sed aliter, on ne fait jamais que refaire lHistoire
(avec un grand H, cette fois). en se méfiant cependant
de lanachronisme. Il sait que toute action sinsère
dans le temps, quil faut avoir du temps, « étoffe
des grandes entreprises », pour réaliser
une uvre qui marque lalliance du temps. Il sait
aussi quelle sinsère dans lespace
et cest tout lintérêt de la géohistoire
et de la géopolitique parfaitement maîtrisées
par de Gaulle. La continuité par la conservation du
passé dans le présent est un thème familier
aux maîtres de De Gaulle : Bergson, Barrès, Péguy ;
lHistoire se renouvelle et se reproduit ; le passé
est à la fois le jamais plus et le déjà
là. Il demande au passé des leçons et
réfléchit sur cet instrument de savoir et danalyse
en vue de laction.
« Lhomme du destin »
Il entre dans lHistoire le 18 juin 1940 et va devenir
ce « personnage fabuleux » quil
évoquera plus tard. Tous les écrits davant-guerre
participent à une formation très complète
et à une ouverture surtout historique sur de nombreux
problèmes politiques qui dépassent le cadre
militaire strict. On peut légitimement se poser la
question dune sorte de préfiguration dun
grand rôle et dune préparation à
assumer éventuellement de grandes responsabilités.
« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée
de la France. Le sentiment me linspire aussi bien que
la raison. Ce quil y a, en moi, daffectif imagine
naturellement la France, telle la princesse des contes ou
la madone aux fresques des murs, comme vouée à
une destinée éminente et exceptionnelle. Jai,
dinstinct, limpression que la Providence la
créée pour des succès achevés
ou des malheurs exemplaires
Je ne doutais pas
que la France dût traverser des épreuves gigantesques,
que lintérêt de la vie consistait à
lui rendre, un jour, quelque service signalé et que
jen aurais loccasion ».
Bergson a écrit : « la réalité
paraît avoir préexisté sous la forme du
possible à sa propre réalisation ».
Restent les circonstances quil faut savoir apprécier,
lévénement quil faut maîtriser,
les contingences quil faut accepter ; cette notion
de contingence chère à Boutroux, cest
« le caractère de ce qui aurait pu ne pas
être ou être différent ». De
Gaulle sest livré à plusieurs reprises
sur cette question de la rencontre des circonstances et dune
personnalité entraînée et préparée.
Il y a cette phrase capitale, à la fin du Fil de
lépée, « On ne fait rien
de grand sans de grands hommes, et ceux-ci le sont pour lavoir
voulu » ; il donne deux exemples, non pas,
« ..déjà Napoléon perçait
sous Bonaparte
», mais « Disraeli
saccoutumait dès ladolescence à
penser en premier ministre. Dans les leçons de Foch,
encore obscur, transparaissait le généralissime ».
On retrouve dans Vers larmée de métier :
« La gloire se donne seulement à ceux qui
lont toujours rêvée ». Cest
la raison pour laquelle on comprend mieux la genèse
de lacte symbolique et inoubliable du 18 juin, qui nécessite,
en fait, une extraordinaire préparation intellectuelle
et morale.
En 1957, faisant léloge de son compagnon Félix
Éboué, le général de Gaulle déclare :
« Quand, soudain, laction dun homme
influe sur de grands événements, loccasion
quil a saisie nest point du tout le hasard. Car,
si ce sont les circonstances qui lamènent à
se révéler, il ne fait que ce dont il est capable,
ce à quoi il était préparé ».
Une réflexion capitale recueillie par Claude Guy complète
les textes du Fil de lépée :
« Lhomme dÉtat, à distinguer
du politicien et du dictateur, est celui qui joint à
de grandes facultés celle de se confondre, le moment
venu, avec de grands événements et une grande
aspiration nationale ; certes il utilise les événements
pour accomplir ce grand dessein
il se confond avec eux ;
si bien que, faute de ces événements, lHistoire
naura peut-être jamais à prononcer son
nom. Il doit attendre la vague de fond. Il faut attendre le
moment, et ce moment peut ne se présenter jamais ».
On en revient toujours à lappréciation
dun des professeurs de Brienne concernant Bonaparte :
« ira loin si les circonstances le favorisent ».
Il précisera encore indirectement sa pensée
à René Hostache : « Il faut
savoir saisir une occasion favorable. Mais on ne peut la créer
de toutes pièces. Napoléon a remporté
la victoire dAusterlitz le 2 décembre 1805, il
ne laurait pas remportée ailleurs et un autre
jour et de la même façon ». Il fallait
lire entre les lignes : de Gaulle a parlé le 18
juin, à Londres, et personne dautre
Le mémorialiste
Le Général a sûrement eut très
tôt lidée décrire ses Mémoires,
mais en 1949, sentretenant avec Richard de Coudenhove-Kalergi
qui venait de lui apporter ses Souvenirs dEuropéen
et qui lui demandait sil envisageait décrire
ses Mémoires, le Général répondit :
« Evidemment jai amassé quelques notes,
mais il est impossible de les publier. Car, de deux choses
lune, ou mon histoire ne serait pas exacte, par conséquent
sans valeur aucune, ou elle ne cacherait rien de la vérité
et dans ce cas joffenserais trop de gens ».
La rédaction, en fait, entreprise dès février
1946, mise en sommeil du temps du RPF, appartient pour lessentiel
à la « traversée du désert ».
Le Général se plonge dans ce travail avec ardeur
et ténacité en y consacrant six à huit
heures par jour. Il tenait à faire uvre dhistorien
et décrivain. Il attachait beaucoup dimportance
à la documentation, au tri de quelques cent mille pièces
et à la vérification des faits, avec laide
de quelques collaborateurs : René Trotabas dit
Thibault, Marguerite Milliez, Alice Garrigoux. Les manuscrits,
écrits au stylo, comportent de nombreuses ratures et
corrections passionnantes dailleurs à
étudier pour les variantes, les atténuations,
les nouvelles rédactions, les repentirs. Il y a quatre
versions successives et pour certains chapitres davantage
huit par exemple pour le chapitre Alger. Le Général
notait certains faits dans ses Carnets, mais le secrétariat
garda longtemps par dévers lui, des écrits autographes
à usage interne : notes, comptes rendus, brouillons
et leur substituait des copies dactylographiées ; comme
son archiviste lui faisait remarquer quil ny aurait
aucun manuscrit dans les dossiers, il réagit par une
boutade : « Alors, on croira que je ne savais
pas écrire ! ». Puis il donna linstruction
de préparer la série des notes manuscrites aujourdhui
déposées aux Archives nationales ; le premier
manuscrit est illisible tant il est corrigé et raturé ;
il est recopié par le Général lui-même
dans la deuxième version, dactylographié par
sa fille Elisabeth et recorrigé au moins deux fois.
En 1953 il dit à Louis Terrenoire : « Ces
Mémoires me donnent énormément
de mal pour les écrire et pour en vérifier tous
les éléments historiques au détail près.
Comprenez-vous, je veux en faire une uvre, ce nest
pas ce qua fait Churchill qui a mis bout à bout
beaucoup de choses ».
Louvrage qui suit la chronologie des événements
est très structuré : plan précis,
répartition des vingt-deux chapitres dans les trois
tomes qui vont paraître chez Plon, « la chère
Maison Plon », successivement : LAppel
en 1954, LUnité en 1956 et Le Salut
en 1959. Nous ne nous attarderons pas sur la valeur littéraire,
pourtant considérable et qui a valu, à juste
titre à son auteur, la consécration relativement
récente de La Pléiade, en nous attachant
à la nature historique de louvrage. Il sagit
bien dune littérature de témoignage écrite
et vérifiée. Le Général a le souci
de la précision, souvent chiffrée, à
côté bien entendu de la recherche de lexpression
et du mot juste. Il ny a aucune répétition
et fort peu de digressions. Il ne séloigne jamais
de ce quil a fait, de ce dont il a eu connaissance,
de ce dont il fut responsable. Chaque tome comprend une part
importante de documents qui ne sont pas, dans son esprit,
des pièces justificatives, mais une forme plus directe
du même message, volontariste dans le choix : démonstrations,
témoignages supplémentaires à lattention
des Français, même sils jouent aussi le
rôle de pièces justificatives. Les Mémoires
sont riches de descriptions, de scènes dambiance,
de tableaux et surtout de portraits concernant les peuples,
les alliés, ladversaire, les chefs politiques
et militaires.
La deuxième série de Mémoires
intitulée Mémoires despoir, restée
malheureusement inachevée est entreprise en 1969, avec
moins de recul par rapport aux événements car
le Général savait que le temps risquait de lui
manquer. Il sagit dautres Mémoires
consacrés à lhistoire des temps ordinaires
avec ses heurs et malheurs. Il se consacre totalement à
cet énorme travail, rassemble là encore une
grande documentation qui aurait dû figurer en partie
dans les pièces annexes, consulte ses anciens collaborateurs,
des personnalités politiques et militaires, ses amis
et ses proches. Parallèlement, il surveille lédition
des cinq volumes des Discours et messages et cest,
« détaché du présent, de la
conjoncture sans aucune mélancolie, quil poursuit
son grand travail » en demandant à plusieurs
de ses correspondants de faire des vux et même
des prières, pour lui permettre de lachever.
Pour les Mémoires, dans les deux séries,
mais bien entendu, surtout dans les Mémoires de
guerre, il convient dévoquer plusieurs questions
de première importance : le dédoublement
de la personne de lauteur, la réalité
et la véracité des faits rapportés, la
signification et la portée des Mémoires.
- On connaît lusage césarien qui remonte
en fait à Xénophon et que lon ne retrouvera
que rarement par la suite, tout au plus au XVIIème
siècle dans la première partie des Mémoires
de La Rochefoucauld ; lauteur cite son nom, ainsi
de Gaulle ou le général de Gaulle à la
troisième personne en faisant allusion à ses
demandes, à ses écrits, à ses propositions.
Il utilise le procédé très tôt
et je lai retrouvé dans une lettre écrite
le 12 octobre 1939 au colonel Lacassie : « Si
nous avions disposé par exemple le 7 mars 1936 du corps
de chars cuirassé que réclamait De Gaulle, croyez-vous
que les événements auraient tourné comme
ils ont tourné ? » Il utilise cependant
avec discrétion le « je », le
« moi » ou le possessif : « Toute
ma vie je me suis fait une certaine idée de la France »
et parfois lalternance reflète le souci de rompre
la monotonie des Mémoires où, si lon
ny prend pas garde, le « je »
prolifère (M. Guyard). Mais la signification profonde
est que le narrateur est en quelque sorte le spectateur de
son propre destin, de ses actes et de ses décisions.
Il crée une distanciation entre lécrivain
(lui-même) et son objet (qui est aussi en grande partie
lui-même) et ajoute ainsi au récit un degré
supplémentaire dapparente objectivité.
Il passe donc de la première personne à la troisième
surtout lorsquil décrit les gestes du personnage-symbole
quil était devenu. Il sen rendit compte
pour la première fois à Douala ; il dit
à David Schnbrun : « La foule
criait : De Gaulle, De Gaulle, De Gaulle ! Je fus
saisi. Je compris que De Gaulle était devenu une légende
vivante, que ces gens sétaient formé une
certaine image de lui
Il y avait une personne nommée
De Gaulle qui existait dans lesprit dautres personnes
et était une personnalité séparée
de moi. A partir de ce jour jai dû compter avec
cet homme, ce général De Gaulle ; je suis
devenu son prisonnier ». Et dans lAppel,
il décrit bien cette sorte de dédoublement :
« Il allait en résulter pour moi-même
une perpétuelle sujétion, le fait dincarner
pour mes compagnons de destin et de notre cause, pour la multitude
française, le symbole de son espérance, pour
les étrangers la figure dun Français indomptable
au milieu des épreuves, allait commander mon comportement
et imposer à mon personnage une attitude que je ne
pourrais plus changer. Ce fut pour moi, sans relâche,
une forte tutelle intérieure en même temps quun
joug bien lourd ». Il y avait donc en lui comme
un second « moi », une seconde nature ;
il avait, dit Jean Guitton, « son double en dedans
de lui » ; quand il alterne le « je »
et le « il » ; le « je »
fait allégeance à la France et le « il »
écoute la France ; cétait un peu
léquivalent des voix de Jeanne ; le « il »
inspiré par « Notre-Dame la France »
lui obéit : « elle mappelle ».
La France est donc lidée dominante, pure et comme
transcendante et sacrée, cest elle qui lui confère
la légitimité qui est tout autre chose que la
légalité.
Dans les Mémoires despoir, il emploie
plus volontiers le « je », et moins
la troisième personne du singulier. Cependant après
lattentat du Petit-Clamart, il commente que « De
Gaulle continue à suivre son chemin et sa vocation ».
- En ce qui concerne la réalité des faits rapportés,
on ne dira jamais assez que De Gaulle, en vrai réaliste,
croit à ladéquation des faits, des réalités
et des mots qui lexpriment. Comme la dit Le Bihan,
il est un homme qui nécrit que des phrases auxquelles
il croit et pour qui les textes ne rendent pas vaine la perception
intuitive. La narration, même quand elle prend le ton
épique, voire lyrique, se veut objective et dit la
vérité telle que la percevait de Gaulle. Témoin,
acteur, mémorialiste et historien, il choisit à
linstar de Cicéron de ne dire que le vrai et
de ne rien dire de faux. Il a le souci de la sincérité
à légard de lui-même, de ses lecteurs
et pour tout dire des Français, même si avant
la sincérité il place la vérité
de son action ; « Il ny a de réussite
quà partir de la vérité ».
Il se veut précis, exact, objectif et, de ce fait,
il dit sinon la vérité totale, du moins ce quil
a vu, perçu, ressenti et fait. Les Mémoires
de guerre qui mélangent subtilement chronologie
et thématique représentent comme la bien
vu Crémieux-Brilhac, une réécriture des
scènes historiques dont il a gardé le souvenir
et dont il donne le récit en « artiste de
lHistoire » où « la forme
informe le fond » (M. Guyard ). Il propose une
vision logique des faits en donnant lexplication selon
une chaîne causale. Ayant influé sur les événements
au point den changer le cours, grâce à
lécriture, il en arrête et fixe le sens
(C. Mauriac). Il ny a aucun mensonge volontaire, aucune
déformation grave des faits, aucune interprétation
franchement contestable. Les seules atténuations et
embellissements par rapport souvent à une première
version écrite concernent les portraits des personnalités ;
ainsi de Roosevelt dont Kersaudy dans un livre récent,
sétonne quil lait à ce point
ménagé alors quen réalité
il le jugeait comme il la dit à larchiviste
Alice Garrigoux, hypocrite et méchant, mais nen
laisse rien transparaître dans les Mémoires
.
Il ny a pas de livre où lon trouve une
explication aussi forte et aussi cohérente de la trame
des événements. Il se peint tel quil se
voit parmi les événements tels quils sont ;
je ny porte dira-t-il à Sulzberger
aucune appréciation parce que je suis juge et partie,
simplement je dis ce que jai fait, pourquoi je lai
fait, pour le surplus lHistoire jugera.
- Les Mémoires furent conçus dabord
comme un message adressé aux Français plus que
comme un ouvrage dhistoire. Il jugeait son uvre
comme le témoignage dun homme et ajoutait même,
donc faillible et incomplet. Mais étant données
la personnalité de lauteur et la geste quil
a entreprise et menée jusquau bout dune
existence humaine, les Mémoires constituent
un texte incomparable et même incontournable
comme on dit aujourdhui pour cette période
cruciale et dramatique de notre histoire.
Dans les Mémoires, il nest rien sans lHistoire
et dans lHistoire il ne sappartient pas. il sait
que la trace de ce quil écrit comptera plus encore
que le souvenir de ce quil aura fait. La mémoire
déblayée ne retient que léternité
de laction conduite à son terme et les moindres
détails font partie dun tout concerté
(Le Bihan).
Il ne sagit évidemment pas de confessions ni
même de simples souvenirs ; il lui arrive cependant,
mais avec beaucoup de discrétion, de laisser entrevoir
ses réactions personnelles en évoquant sa jeunesse,
ses ambitions, ses joies, ses déceptions souvent cruelles,
son village, sa demeure, mais aussi sa solitude, sa faiblesse
« et moi, pauvre homme »,
son ennui et comme sa philosophie de lexistence. Les
aveux sont certes étudiés et lécrivain
trop attentif pour les laisser échapper contre son
gré. Mais ces Mémoires ne sont pas non
plus un récit froid et désincarné ;
le lecteur pressent que la partie engagée est plus
vaste que laction décrite et que lon a
pas à faire à des Mémoires ordinaires ;
ils sont inspirés par une passion vécue par
un homme qui, au prix dune maîtrise intérieure
totale, accepte de sidentifier à un symbole et
presque à un mythe ; il ny a jamais le moindre
égotisme ; il sagit surtout dun message
adressé aux Français présents et surtout
à venir pour leur rappeler que lexistence dune
nation reste fragile et quaprès les plus grandes
défaites la « passivité est le pire
ennemi ». Le courage, la vaillance sont toujours
nécessaires. La résistance à lennemi
et plus encore au défaitisme et au renoncement est
la seule route pour conserver lindépendance,
le rang, lhonneur et retrouver la liberté et
la grandeur.
Historien de lui-même, mémoire de sa propre histoire
et acteur principal du livre, il ne sen veut pas cependant
le principal héros, se mettant en scène après
coup sans nuire au personnage légendaire et à
lindividu qui habite le personnage et qui tient la plume.
Le livre capital et somptueux ne dépare pas luvre
accomplie et ne réduit en rien, bien au contraire,
le personnage historique quil fut. Il a su faire entrer
lHistoire dans sa vie en supprimant de celle-ci tout
ce qui nétait pas de celle-là (Le Bihan).
Cest en cela que ces Mémoires semblent,
écrit Jean Guitton, des fragments tombés dun
Mont Sinaï. Ils sont donc très différents
des plaidoyers pro domo, commentaires et mémoires
particuliers comme ceux de Retz ou même des Mémoires
doutre-tombe de Chateaubriand ou encore du Mémorial
de Sainte Hélène et très différents
aussi dautres témoignages contemporains, même
sils sont importants pour lHistoire comme par
exemple les Mémoires publiés chez Plon,
de Foch, de Joffre, de Poincaré, de Lloyd Georges et
de Churchill. Ainsi soldat, écrivain, historien, homme
politique dune envergure exceptionnelle, il a appris
et enseigné lHistoire, il la faite et écrite ;
Au « jai fait lHistoire et je la pouvais
écrire » de Chateaubriand, le Général
a répondu quil « a rencontré
lHistoire et quil la écrite »
dans ses Mémoires. et cest un double don
des Dieux, selon Pline, que de faire lHistoire et de
lécrire avec talent.
Rencontres avec lHistoire, une
philosophie sur lHistoire
A lÉcole de guerre, il dit à son camarade
le capitaine (et futur général) Chauvin :
« lHistoire est ma passion » il
sagit bien de lHistoire (avec un grand H) celle
qui traite du destin des hommes dans le temps. Il a rêvé
dès 1932, des « hautes vues »,
de la « sagesse suprême doù
procède lentente du soldat et du politique ».
Dans la dernière page du Fil de lépée,
on trouve cette invocation : « Puissent-êtres
hantés dune telle ardeur les ambitieux de premier
plan, artistes de leffort et levain de la pâte,
qui ne voient à la vie dautre raison que
dimprimer leur marque aux événements et
qui, de la rive où les fixent les jours ordinaires,
ne rêvent quà la houle de lHistoire ! ».
Après avoir affronté et dominé les événements
que lon connaît, lors de sa première retraite
et achevant ses Mémoires de guerre il écrit :
« Dans le tumulte des hommes et des événements,
la solitude était ma tentation. Maintenant, elle est
mon amie. De quelle autre se contenter quand on a rencontré
lHistoire. »
Le vocable « Histoire » est une occurrence
qui se trouve le plus fréquemment sous la plume de
Charles de Gaulle. Dans les ouvrages davant-guerre,
on trouve de nombreuses expressions comme « laube
de lHistoire », « le poids de
lHistoire », « la houle de lHistoire »
et même « le lit de Procuste de lHistoire ».
Dans les Discours et dans les Mémoires de
guerre, on retrouve lévocation de lHistoire,
cette « rencontre avec lHistoire ».
On retrouve à nouveau le poids, la houle, ou encore
le « glaive de lHistoire », le
« souffle de lHistoire », « lhorreur
de lHistoire », les traverses, les accidents,
les échecs, les péripéties, les vicissitudes,
la mer démontée de lHistoire, etc. Il
déclare souvent vivre les « pires tensions
de notre Histoire », le « pire drame
de notre Histoire », « les heures les
plus difficiles de notre longue et dure Histoire »
et encore « les pires ténèbres de
lHistoire ». Mais il estime lors de la Libération
et de la victoire quil a vécu « les
plus grandes heures de notre histoire » à
« la plus grande époque de lhistoire
de France ». Il a conscience de la singularité
de sa situation et de sa mission et, sentant venir la fin
victorieuse du combat, il rappelle devant lAssemblée
consultative dAlger « létendue
de la tâche qui incombe désormais au Gouvernement
quil préside et à laquelle il croit bien
quon ne trouvera dans notre histoire aucun précédent
comparable ». A plusieurs reprises il évoquera
sa mission historique qui fonde sa légitimité :
« un appel venu du fond de lHistoire, ensuite
linstinct du pays mont amené à assumer
la souveraineté française, cest moi qui
détiens la légitimité » et
en quelque sorte lincarne de par lHistoire ;
il se dira aussi investi par « la plus dure histoire ».
Parcourant Paris à la Libération, il évoque
de nombreux épisodes historiques : « Dans
ces pierres et ces places, lhistoire ramassée,
on dirait quelle nous sourit ». Évoquant
la situation de la France, après le second conflit
mondial, il dit : « On peut être grand
sans beaucoup de moyens, mais il faut être au niveau
de lHistoire ou sans cela on disparaît ».
Plus tard, une seule fois à ma connaissance, en 1953,
il parlera du sens de lHistoire et une autre fois dans
les Mémoires despoir, du déterminisme
de lHistoire, mais en ajoutant dans la même phrase :
un « rien nest écrit davance »
qui semble le contredire. Dans les mêmes Mémoires
despoir et dans les Discours on trouve encore
de nouvelles expressions : la dimension de lHistoire,
léchelle de lHistoire, le feu de lHistoire,
le cours de lHistoire, notre difficile Histoire, etc.
Il est historien, mais surtout philosophe de lHistoire,
et si nous admettons avec Fustel de Coulanges quil y
a lHistoire, quil y a la Philosophie, mais quil
ny a pas de philosophie de lhistoire, nous le
qualifierons plus volontiers de philosophe sur lHistoire
ou dans lhistorique (L. Nachin). La réflexion
ne cède jamais à lillusion qui légitimerait
le cours réel du monde, en donnant à une construction
intellectuelle lapparence dune rationalité
à priori. Il en est ainsi de la philosophie de laction
de guerre, de ses réflexions sur lhistoire de
France ou même sur lhistoire universelle, car
cet être singulier et même unique dans lhistoire
de France restera aussi lun des plus exceptionnels philosophes
politiques de notre histoire et aussi de lhistoire contemporaine
(P. de Saint-Robert).
Laction de guerre
En ce qui concerne la guerre « qui enfante tout »,
il a souligné dans Le Fil de lépée,
lambivalence de laction de guerre et son influence
profonde sur lHistoire : « Si la paix
est le rêve des sages, la guerre est lhistoire
des hommes » et lon trouve aussi : « Car,
enfin, pourrait-on comprendre la Grèce sans Salamine,
Rome sans les légions, la chrétienté
sans lépée, lIslam sans le cimeterre,
la Révolution sans Valmy, le pacte des Nations sans
la victoire de la France ? ». Le même
thème est repris dans Vers larmée de
métier : « Cest par lhistoire
de ses légions quon peut le mieux comprendre
Rome. Les troupes royales furent le miroir de notre vieille
monarchie. Qui pense à la Révolution sans évoquer
les Volontaires ? » . En cela on le sent proche
dHéraclite, de Clausewitz et surtout de Hegel
pour qui la valeur de lHistoire est liée au sens
et à la valeur de la guerre (A. Philonenko). Sil
évoque le tribunal de la guerre, « juge
sans entrailles mais non sans équité »,
il rejoint encore Hegel pour qui la guerre, loi de lHistoire,
est le lieu de lauthentique moralité.
Il sait aussi dans le domaine militaire que la philosophie
du commandement « immuable comme la nature humaine
représente la véritable leçon de lhistoire
militaire ». Il démontre, associant Descartes
et Bergson, « la polarité constamment contraire
des forces déterminantes » : lélan
et lorganisation, la politique et les moyens, laction
et sa préparation (P. Ratte). Lart du chef étant
dorganiser ces composantes apparemment inconciliables
et cependant nécessaires à laction efficace.
Il ne faut ni manquer une occasion dagir, ni manquer
aux exigences de la préparation. En toutes circonstances,
il faut conjuguer linvestissement de fond et laudace
dans lentreprise, la maîtrise des moyens et la
fermeté de la volonté, la prise de risques et
la recherche de la grandeur.
Considérations sur lhistoire
de France
Sétant exprimé sur lhistoire de
la guerre, des armées, des hommes en armes, il sest
surtout attaché à lhistoire de France ;
il partage avec Michelet, Lavisse, Péguy et Barrès
lidée de la continuité et de lunité
de lhistoire de France, intégrant dans une même
vision globale la Royauté, la République et
lEmpire ; cest en cela quil est fondamentalement
non maurrassien . Il affirme le 6 septembre 1964 quil
ny a quune histoire de France. Il fait sienne
la formule de Péguy pour qui « la République
est notre royaume de France » et il ne clôt
pas lhistoire de France en 1789, ni ne la fait débuter
en 1792. Il est de ceux qui savent vibrer au sacre du roi
à Reims comme à la fête de la Fédération
ou plutôt pour de Gaulle, à la victoire des volontaires
à Valmy et à Jemmapes. Si lAncien régime
avait réalisé lunité et maintenu
lintégrité de la France, « la
République était la souveraineté du peuple,
lappel de la liberté, lespérance
de la justice ». Mais sil salue lévangile
des Droits de lHomme, il les associe, comme la
noté finement O. Rudelle, à la tradition des
libertés françaises, retrouvant presque les
termes du préambule de Mirabeau en 1789.
Il connaît les forces et les faiblesses de la France,
« pays des succès achevés et des
malheurs exemplaires ». Il parlera volontiers aussi
de la « vieille France accablée dHistoire,
meurtrie de guerres et de révolutions » ;
et aussi de « la France souffrante »
et de « la France triomphante ». Il
est humilié par nos défaites, même lointaines :
honteux traités de Troyes et de Paris, de Vienne, de
Francfort ; et de rappeler les « cris dangoisse
de nos chefs : ordres du jour farouches de Foch et de
Gallieni ; adjurations de Gambetta ; clameurs de
Danton invoquant « la patrie en danger » ;
tristesse de Louis XIV : « On nest
plus heureux à notre âge ! » ;
chagrins de François 1er : « Tout
est perdu fors lhonneur ! » ; larmes
de la Pucelle sur « notre grande pitié » ;
désespoir de Philippe VI en fuite : « Ouvrez !
Cest linfortuné roi de France ! ».
Mais il sait également quaccoutumée aux
abîmes et aux catastrophes, la France a aussi lhabitude
des sursauts et des succès obtenus in extremis :
« il est fort bon de trouver dans lextrémité
le Grand Ferré, Jeanne dArc ou Du Guesclin, de
manuvrer après Saint-Quentin assez pour éloigner
Philippe II de Paris, dêtre vainqueur à
Denain quand tout paraît perdu, deffrayer à
Valmy les Prussiens déjà triomphants, de frapper
encore après Sedan avec le tronçon du glaive,
de gagner comme par miracle la bataille de la Marne ».
Il connaît la vulnérabilité de la frontière
du nord-est de lhexagone, linconstance et la versatilité
des Gaulois, leur attrait pour les idéologies, les
doctrines abstraites, les chimères, la tendance à
se diviser, les ferments de dispersion que son peuple
porte en lui-même la présence dun
perpétuel parti de létranger
Il ressent tous les faits et gestes de médiocrité
comme « une absurde anomalie, imputable aux fautes
des Français, non au génie de la patrie »
Mais il sait aussi quun grand péril rend à
la France conscience delle-même. Il vibre aux
manifestations dunion nationale : victoire de Bouvines
(1214) ; levée du siège dOrléans
(1429) ; mobilisation de 1914 en attendant la descente
des Champs Elysées de 1944. Il a le souci de la cohésion
de la nation et du rassemblement, reprenant le mot de Barrès
des familles spirituelles de la France ; il faut pour
cela, sappuyant sur lHistoire, « entretenir
quelque grand rêve national, quelque espérance
commune, quelque grand dessein : désir du Rhin ;
colère de nos pères contre les traités
de 1815 ; pensée de lAlsace perdue ;
hantise de Sedan » et il y ajoute le désir
des risques lointains aussi vieux que notre race. Sous peine
de danger mortel, le peuple français doit toujours
viser haut, se tenir droit, entreprendre de vastes entreprises ;
un appel venu du fond des âges le pousse vers un idéal
de gloire et de dépassement dans laction collective
pourvu quelle tende à quelque chose de grand.
Sentretenant avec André Malraux, il note que
le ressort dun peuple cest lambition, la
nécessité de déployer lénergie
collective : Sous la monarchie, lambition de lunité
et des frontières nationales ; sous la Révolution,
lambition de lévangile révolutionnaire.
Sous Napoléon, la domination de lEurope ;
sous Napoléon III, celle dabolir les traités
de 1815 ; sous la IIIème République, lambition
de revanche ; après le désastre de 1940,
lambition de la libération et, pour « lEurope
de lAtlantique à lOural », une
ambition mondiale et humanitaire. Pour lui, la France est
toujours « la vedette de lHistoire »
et le « ferment et le champion de la libération
humaine ».
Quand il dit que la France « vient du fond des
âges », il sinterroge aussi sur les
dates fondatrices. Sentretenant avec Alain Peyrefitte,
et se reportant à vingt siècles dhistoire
de France, il évoque dabord Vercingétorix,
le premier résistant de notre race. Quinze siècles,
cest Clovis : « Je commence à
compter lhistoire de France à partir de laccession
dun roi chrétien qui porte le nom des Francs ».
Dix siècles, cest Hugues Capet ; en effet,
le 8 janvier 1959 à Paris, le Général
dit : « Depuis quà Paris voici
bientôt 1 000 ans, la France prit son nom et lEtat
sa fonction, notre pays a bien vécu ». Il
y a là une allusion bienvenue que la presse na
pas su saisir et expliquer, à lavènement
difficile dHugues Capet, le 1er juin 987 ! On sait
ladmiration quil portait aux grands Capétiens
et plus spécialement à Philippe Auguste, à
Saint Louis, à Philippe Le Bel. Remerciant le duc de
Lévis-Mirepoix qui lui avait adressé son Attentat
dAnagni, il lui écrivit « La grande
querelle de la France fut, de tout temps, celle de lindépendance.
Ses champions, tel le roi Philippe Le Bel ont pu payer cher
le rôle national. En fin de compte, ils ont triomphé.
Que les vivants ne les oublient pas ! ».
Il faudrait aussi évoquer le rôle des « grands
hommes », des illustres figures de proue ;
et pour nous en tenir à la seule histoire de France,
Jeanne dArc, au XVème siècle, Turenne,
Condé, Vauban et surtout Louvois pour le Grand siècle,
Hoche, Carnot pour la Révolution ; le jugement
équilibré, inspiré de Chateaubriand et
de Barrès sur lEmpereur et pour les guerres de
1870-1871 et de 1914-1918, les couples dhommes politiques
et de chefs militaires : Gambetta-Chanzy, Poincaré-Joffre,
Clemenceau-Foch. Il est dailleurs intéressant
quil les évoque le plus souvent par paires, en
soulignant les avantages des tempéraments contrastés
et complémentaires. Il a grandi entouré en imagination
par les personnages célèbres du passé
(F. Bédarida) et comme la écrit Alain
Peyrefitte, « lhistoire de France imprégnait
profondément son esprit de figures célèbres
qui exaltaient son patriotisme. Il ressentait leurs hésitations,
leurs affres, leurs choix douloureux, comme personne sans
doute ne les a ressentis ». Dans les Discours
de guerre, il dialogue en quelque sorte (à la Lucien
ou à la Fénelon) avec Foch et Clemenceau et
il aurait voulu introduire dans les Mémoires despoir
un chapitre où il aurait interrogé les grands
hommes du passé : « quauraient-ils
fait à ma place dans la même situation et avec
les mêmes moyens ? ». Il savait dès
Le Fil de lépée les difficultés
du choix entre différentes routes, celles du pari calculé,
de la décision face à lévénement,
critérium des capitaines ; il dit un jour à
Paul-Marie de La Gorce : « Il vient un jour
où une seule chose compte en définitive pour
un État et pour une armée, avoir gagné
ou avoir perdu » et à Claude Guy :
« Le tout est davoir raison et seuls les
événements le prouvent : si les Allemands
avaient gagné, de Gaulle aurait eu tort ».
Sub specie Historiae
La France vient de loin, mais il sagit aussi de transformer
notre vieille France en un pays neuf et de lui faire « épouser
son temps ». Cest dire quil sappuie
sur lhistoire passée pour comprendre le présent
et appréhender et souvent prévoir lavenir
de façon quasi prophétique. Sa vision globale
et cohérente embrasse le passé, le présent
et le futur : « Dans la vie dun pays,
chaque action du passé entre en compte pour lavenir ».
Sa vision de lHistoire est évidemment à
lopposé de celle de Paul Valéry. Sous
le regard de lHistoire, De Gaulle a une vision globale
de lHistoire associant la pensée rétrospective
de lhistorien et la logique prospective et géopolitique
du stratège.
Il nhésite pas à invoquer le Destin et
à plusieurs reprises la « conjonction des
forces supérieures que les anciens appelaient destin,
Bossuet, providence, Darwin, loi de lespèce et
qui par-dessus la volonté des hommes préside
aux grands événements ». Il a parfois
évoqué les règles sinon les lois de lHistoire :
« laction des peuples, comme celle des individus,
est soumise à ces froides règles. Inexorables,
elles ne se laissent fléchir ni par les plus belles
causes, ni par les principes les plus généreux »,
mais dans une conversation avec Claude Guy il dit : « Jai
toujours pensé et je ne cesse de répéter
que les nations sont dominées par de sombres lois,
sans lesquelles il ne leur est pas donné dagir
et auxquelles elles obéissent à tâtons.
Alors, dans les ténèbres dune force nationale
jaillit un système donné. Puis, ce système
épouse bientôt cette force. Staline, comme hier
Hitler, comme avant-hier Guillaume II, fut à la
fois la cause et leffet. Est-il bien certain quHitler
et Guillaume II aient voulu la guerre ? Staline
la veut-il ? Je ne le pense pas, je ne crois pas que
Guillaume II mentait absolument quand il écrivit
sur sa cheminée « Ich habe das nicht gewollt . »
Comme Machiavel qui mêle à lhistoire des
hommes fortuna et virtus, il cherche à opposer,
sinon au destin, au moins au hasard, la volonté, le
caractère. LHistoire est au centre des événements,
et ce qui lintéresse cest la rencontre
des circonstances et des personnalités. Sa conception
de lHistoire sintéresse dabord aux
hommes et surtout aux grands hommes, saints, héros,
prophètes, conducteurs dhommes, ceux qui associent
pensée et action et peuvent être, selon Hegel,
des accélérateurs de lhistoire. Sa vision
est fondée sur la longue durée ; cest
celle un peu manichéenne, « honteuse et
magnifique » définie par Michelet et aussi
notée par lui comme « léternel
témoin du bien et du mal ». LHistoire
influence la matière, régit le mouvement dans
la durée, elle est perpétuelle évolution,
changement permanent, transformation incessante ; le
mouvement est alternant (va-et-vient déjà évoqué
par Jean Bodin) imprévisible, aléatoire. Il
nest pas strictement linéaire, il peut progresser
mais par bonds successifs avec ses violences, ses mutations,
ses régressions et ses bouleversements (nous sommes
à lère des catastrophes, disait-il quelquefois).
Sa vision imprégnée de tragique est celle dun
pessimiste actif ; on peut la juger héraclitéenne
et partiellement hégelienne. Cependant, De Gaulle nest
pas exempt en humaniste chrétien, dun certain
optimisme et semble parfois percevoir la modernité
comme rédemptrice et source de progrès. Mais
très vite il se ravise et dénonce un progrès
seulement matériel dun monde à qui il
manque ce « supplément dâme »
réclamé par Bergson. Il lui est arrivé
avec lamiral Thierry dArgenlieu (le Révérend
père Louis de la Trinité) dévoquer
la Providence, « la divine Providence »
qui domine de très haut et dominera toujours à
travers lHistoire, les destinées des peuples,
bref, une certaine finalité... Cest ce qui lui
permet des choix, démettre des préférences
et dintroduire un ordre de présentation en vue
de structurer la mémoire collective, ce qui donne à
certains de ses propos lallure dun discours téléologique,
orienté, volontariste, et créateur de rêves.
Mais à dautres moments le doute le submerge et
cest une citation nietzschéenne qui est notée
sur le Livre dor de lAmbassade de France en Irlande :
« Rien ne vaut rien, il ne se passe rien, et cependant
tout arrive, mais cela est indifférent. »
Sa pensée historique est dominée (selon F. Bédarida)
par quatre constantes : Le refus du déterminisme
y compris historique ; laffirmation de la liberté
du sujet et donc la condamnation dune certaine nécessité
historique ; surtout la dialectique de la continuité
et du changement, enfin la croyance à certaines entéléchies
(sentiment national
), aux forces latentes qui permettent
la construction de mythes. Il oppose la permanence au mouvement,
la longue durée au temps court, la nature des choses
(ne prétendons pas changer la nature des choses, disait
Epictète, cité dans Vers larmée
de métier) aux mutations et aux révolutions.
Il sait se soumettre aux réalités, apprécier
les contingences, sadapter aux circonstances et les
utiliser, faire face aux événements. Il a dailleurs
défini lhomme dÉtat comme celui
qui joint à de grandes facultés celle de se
confondre le moment venu, avec de grands événements
et une grande espérance nationale. Il combat aussi
« lhostilité latente du hasard »
et pour lui, Clio nest la servante ni du hasard, ni
de la nécessité (F. Bédarida). Il tient
en quelque sorte les deux bouts de la chaîne de la tradition
et de la révolution, de lordre et de la liberté.
Ne croyant quaux réalités nationales,
ayant un sens profond du devenir des civilisations, il réfutait
les idéologies « passagères et trompeuses »
(quelles quelles soient : fascisme, communisme,
libéralisme libertaire, européisme
) en
recourant volontiers aux amples antithèses à
caractère moral : servitude-indépendance,
décadence-rang, abandon-ambition, division-cohésion,
ainsi quaux associations complémentaires :
raison-sentiment, ordre-liberté, élan-organisation
Le jugement de lHistoire et des historiens
La constante relation qui lie chez lui pensée et
action, héritage thomiste et bergsonien lui permet
dêtre confiant vis-à-vis des jugements
de lHistoire et de la postérité. Il ne
craignait pas le jugement de lHistoire (Sub specie
aeternitatis) et écrivit à Henri Bordeaux :
« Je nai pas peur de lHistoire »
et à René Cassin : « Nous ne
redoutons pas lHistoire ». A plusieurs reprises,
avec ses familiers, il sest interrogé sur lhistoire
de la France Libre et de la Libération ainsi que lors
de son retour au pouvoir, sur le problème algérien
; dans les deux cas, il considérait que lHistoire
lui donnerait raison, même si pour lAlgérie,
ce serait de façon plus tardive.
Il ne se préoccupait guère du jugement des historiens
de profession en sachant bien les préjugés de
beaucoup, rendant difficile voire impossible, selon Raymond
Aron, une totale objectivité ; il connaissait
la tendance de certains à se comporter en juges moraux
des décisions quil faut savoir dabord replacer
dans le contexte et à la date de lévénement.
On sait que beaucoup dhistoriens éprouvent à
légard du Général une certaine
fascination, mais hésitent à en entreprendre
létude, à appréhender « le
phénomène De Gaulle », « lentité
De Gaulle », parce que chacun entretient avec lui
un rapport subjectif et que toute biographie ou même
allusion à De Gaulle est du domaine de cette historiographie
monumentale dont parle Nietzsche. Sadressant à
Arthur Conte qui lui avait adressé son Sans De Gaulle,
Lénine et Staline, le Général ironisait
dans sa réponse en évoquant le jugement habituel
de beaucoup dhistoriens sur les personnalités :
« Peut-être pensez-vous que sans elles il
ny aurait point dhistoriens ». P. Nora
a rappelé avec beaucoup de pertinence le paradoxe de
lhistorien devant De Gaulle : « Le dilemme
est bien là pour lhistorien devant De Gaulle :
ou vous accordez dentrée de jeu au personnage
lexceptionnalité absolue quil revendique
et lessentiel est abandonné ; ou vous la
refusez et vous manquez lessentiel ».
Histoire et mémoire
Toute la philosophie politique du Général
est donc enracinée dans lHistoire et elle enracine
aussi notre histoire présente, ce qui nous amène
à évoquer la question du devoir de mémoire
et celle de la repentance. Le Général commémore
avec ferveur les victoires, les grandeurs passées,
mais aussi les deuils à lArc de Triomphe et au
Mont Valérien. « Il pense que la mémoire
doit être le mobile qui arrache et pousse vers une action
dont le succès permet de créer ces moments dunité
nationale qui font la vie dun peuple
le passé
oblige » (O. Rudelle). Mais en ce qui concerne
les fautes et les crimes, il sait que si lhomme dÉtat
est amené à juger et à punir, il arrive
un jour où il convient doublier, au moins de
ne pas sans cesse rouvrir le dossier et aviver les plaies.
Il sait bien les drames de la division nationale et exprime
très tôt sa compréhension à légard
de ceux qui se sont égarés et perdus :
« Dans la tempête où chancelle la
patrie, des hommes séparés, séparés
en deux camps, prétendent conduire la nation et lÉtat
vers des buts différents, par des chemins opposés.
A partir de ce moment, la responsabilité de ceux-ci
et de ceux-là se mesure ici-bas non à leurs
intentions mais à leurs actes car le salut du pays
est directement en cause. Quoi quils aient cru, quoi
quils aient voulu, il ne saurait aux uns et aux autres
être rendu, que suivant leurs uvres Mais
ensuite ? ensuite ? Ah ! Que Dieu juge
toutes les âmes ! que la France enterre tous les
corps ! ». La République une et indivisible,
notre Royaume de France doit pouvoir rassembler tous ses enfants.
« Il faut quun jour nous puissions, sauf
pour les criminels, voir la France retrouver ceux qui ont
été trompés. Il faut quun jour
nous puissions lui dire comme Péguy : Mère,
voyez vos fils qui se sont tant perdus ! Quils
ne soient pas jugés sur quelque basse intrigue !
Quils soient réintégrés comme lenfant
prodigue ! Quils viennent sécrouler
entre deux bras tendus ». Il fit de même
en ce qui concerne lamnistie quatre ans après
les événements dAlgérie en promulguant
en 1966, une loi suivie de plusieurs autres tout en estimant
que lamnistie nest pas lacquittement ;
les peines ont été subies, mais il nest
pas nécessaire que la mémoire du châtiment
soit publiquement entretenue ; cest une façon
de dire après la guerre dAlgérie que lHistoire
a tourné la page. Ainsi, dans lhistoire longue,
complète et complexe de lÉtat, de la Nation,
de la Patrie, sil exalte les faits glorieux, sil
connaît les faits douloureux, il refuse linscription
isolée des faits honteux et barbares. Sil juge
nécessaire le devoir de mémoire, il ne saurait
approuver le désir frénétique et malsain
dune hypermnésie sélective, partiale,
souvent entièrement fabriquée et toujours exagérée
par « la masse de délateurs et les ramas
de folliculaires » ; le mea culpa permanent,
répétitif était pour lui un ferment nouveau
de division et non dunité. Sachant que les anciens
OAS ne lui pardonneraient jamais, il dit à Alain Peyrefitte :
« Mais je ne les amnistie pas pour être pardonné
par eux ; le jugement des actes nappartient plus
quà lHistoire, celui des intentions quà
Dieu ».
Après lHistoire
Chef charismatique sil en fut au sens où lentendait
Max Weber, héros post-moderne, selon lexpression
de J.-M. Domenach, à une époque où les
héros tendent à disparaître, ayant le
souci de la politique de la mémoire, il ne croyait
certainement pas à la « fin de lHistoire »
qui dailleurs nexiste pas.
Un journaliste historien, récemment disparu, P.-M.
de La Gorce, a évoqué lentrée du
De Gaulle historique dans la mémoire collective ;
quand tout est dit : « reste lirréductible,
ce qui restera de laventure que De Gaulle a vécu
et a fait vivre, la fureur devant la défaite de 1940,
le dégoût pour les partisans de la servitude,
la passion sans mesure qui emporta les Français Libres
et les Résistants, la force de lutter qui accompagna
les déportés jusque dans leur calvaire, la fraternité
des combattants et des clandestins dont tous ceux qui lont
connue gardent une indicible nostalgie. Et les fusillés
sans nom qui sont tombés en criant : « Vive
De Gaulle ! LHistoire sans doute, recouvrira tout.
En fin de compte restera, peut-être, quelque chose de
plus que lHistoire ».
La méta-histoire emprunte à la légende,
au symbole et au mythe, exaltant au-delà des événements
historiques la réaction dun homme ayant entrepris
un combat spirituel entre la volonté et lesprit
dabandon et de servitude. Comme la écrit
André Malraux : « La survie ne se mesure
pas à la durée. Elle est celle de la forme que
prit la victoire dun homme sur le destin ».
Chaque Français quil menait selon le mot de Chateaubriand
par les songes, a pu voir un jour ou lautre dans de
Gaulle le recours de sa pensée et le symbole de son
espérance. Malraux a bien vu que son action ne vient
pas des résultats quil atteint, mais des rêves
quil incarne et qui lui préexistent. Réaliste
de laction, mais aussi selon la belle expression de
Jean Lacouture : « réaliste de limaginaire »,
De Gaulle a su construire des mythes mobilisateurs. Il sagit
dun personnage « qui a imposé sa présence
dans les esprits de ses contemporains puis dans la mémoire
des générations nouvelles par une puissante
originalité, quelques dates, quelques signes, quelques
hauts lieux, quelques fortes paroles » (M. Agulhon).
Si la France était pour lui, ce que Béatrice
fut pour Dante (Philonenko), linspiratrice suprême,
laccompagnant, le guidant dans les ténèbres,
lui montrant la voix du renouveau, « une certaine
idée de la France, quelle concerne une écriture,
une certaine action, une certaine destinée, une certaine
mission, met toujours en cause une certaine idée de
lHistoire universelle ». Cest en cela
que le Général, artiste de lHistoire,
transcende notre histoire nationale en laissant un message
à la postérité, une mémoire davenir
en quelque sorte. Les hommes illustres, avait écrit
Thucydide, ont pour tombeau la terre entière ou à
défaut dépitaphe gravée dans la
pierre, leur souvenir reste gravé dans le souvenir
de chacun.
Il avait pensé dans Le Fil de lépée
à ce maître vers qui se tournent « la
foi et les rêves ». Sil sest
penché souvent sur les grands hommes de lhistoire
de France, lorsquil pensait à un avenir strictement
militaire, il na jamais privilégié les
hommes providentiels en « ne reconnaissant une
supériorité absolue quà ceux que
les événements placèrent presque sans
quils leussent cherché au faîte de
situations exceptionnelles » (P. Ratte). Sa vie
sest déroulée à la façon
dune gigantesque image dÉpinal illustrant
Plutarque (selon le mot de Roger Vailland), qui avec le recul
du temps, sépure des vicissitudes du temps court.
Il semble clore la fin de lépoque héroïque
des Grands, tels Churchill et De Gaulle et aux deux on pourrait
appliquer ce que De Gaulle dit de Churchill : « Champion
dune grande entreprise et grand artiste dune grande
histoire ». Rejoignant le Bossuet de lOraison
du Prince de Condé : « Dans les
grandes actions il faut uniquement songer à bien faire
et laisser venir la gloire après la vertu »,
aujourdhui et demain, le général De Gaulle
connaît et connaîtra ce quil avait écrit
dans un article de 1921 la plus belle récompense qui
puisse être : « vivre honoré
dans la mémoire des hommes ».
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