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M. François Monnier
L'OBSOLESCENCE DES
UVRES HISTORIQUES
séance du lundi 26 septembre 2005
Nous sommes volontiers persuadés que la connaissance
répond à une sollicitation objective, à
une représentation qu'il s'agit de bien nommer ou à
un passé qu'il est question de reconstituer sous la
forme de l'évidence. Mais c'est là une spéculation
de bon élève ou de sage professeur, fermée
à la complexité de la réalité
et simplement préoccupée de la vaine coïncidence
des idées et des choses. L'intelligence ne vaut rien
si l'on fait d'elle simplement le centre où les éléments
contradictoires qui constituent le problème de la connaissance
viennent se rencontrer sous la forme illusoire de la certitude.
Placer le débat sur ce plan revient à supposer
que l'on croie possible une atemporalité de la vérité
ou, encore, à faire de la rhétorique. Mais le
domaine de l'histoire n'est pas celui de la métaphysique,
où les affirmations peuvent être définitives
et exclusives les unes des autres, pas plus qu'il n'est celui
de l'éloquence, qui parle seule et demeure par conséquent
un art de l'illusion. Il est vrai que l'historien accorde
entre eux les événements les plus disparates,
les situations les plus incompatibles et qu'il s'efforce d'éliminer
les contradictions, ce qui est contraire à toute réalité.
Entre deux personnages, deux événements, deux
péripéties, deux crises, il trouve toujours
un lien, dût-il invoquer des circonstances imprévisibles
pour défendre ses hypothèses ou recourir à
la notion englobante du temps. Il est vrai que la vicissitude
n'est pas interdite dans un monde aléatoire. Seulement,
trop fournir de sens fait soupçonner la manipulation.
De sorte que l'historien préfère fabriquer un
paraître à sa mesure, qui s'appuie sur les faits,
qui sont une apparence garantie, objective, affranchie des
artifices de la subjectivité.
Mais cela n'est qu'une ruse, car l'interprétation des
faits est elle-même subjective, elle dépend du
sens qu'on veut bien leur donner. Elle est également
contingente, variable en fonction du siècle dans lequel
on vit et de l'idéologie dans laquelle on baigne
De sorte qu'il n'est pas de vérité absolue en
histoire tout au plus partielle et provisoire
et que toute explication historique est, tôt ou tard,
dépréciée, déclassée, obsolète,
si grand soit le talent ou le génie de celui qui l'avance,
car comme le dit le chancelier Bacon, « tant s'en
faut que l'esprit humain (
) soit semblable à
un miroir bien poli et bien net, qu'au contraire c'est une
sorte de miroir magique et enchanté qui ne présente
que des fantômes (1) » :
l'homme, en effet, n'est pas capable d'échapper à
la mécanique de ses préjugés.
Dès lors, on comprend bien que l'historien n'aime guère
évoquer l'obsolescence des travaux historiques. C'est
même un sujet tabou. C'est pourquoi je me retrouve tout
surpris que votre illustre Président, historien émérite
s'il en est, m'ait demandé d'évoquer le problème
devant vous, précisément, que l'on dit immortels.
J'y verrais bien une malice de sa part sil navait
déjà lui-même abordé la question(2)
et si celle-ci n'était aussi grave et ne revêtait
une telle importance pour l'historien. Mieux vaut donc y réfléchir.
Expert des choses passées, l'historien ne se fait d'ailleurs
aucune illusion : il sait bien, au fond de lui-même,
que tout passe, nécessairement, y compris sa propre
vie, ses propres travaux, ses propres explications et points
de vue, ce qui est éminemment anxiogène, cruel
et pessimiste. Mais c'est ainsi, c'est le fatum du
métier : personne ne peut y échapper ;
l'histoire vit, se nourrit de l'obsolescence ; toute
uvre est condamnée à l'oubli, même
s'il est vrai que le taux d'obsolescence varie dans le temps,
qu'il y a des accélérations et des ralentissements :
les grandes crises, les guerres provoquent des désirs
nouveaux, hâtent le changement des points de vue, suscitent
de nouveaux centres d'intérêts. On a pu le constater
avec la Grande guerre, qui a provoqué l'effondrement
d'un certain type d'histoire générale, au profit
de l'histoire économique et sociale, comme cela a été
le cas, auparavant, avec la guerre de 1870, qui avait accéléré
le discrédit de l'histoire romantique ainsi que de
l'histoire philosophique, à la Guizot, au profit de
l'histoire « scientifique », à
l'allemande.
Pour autant, comment parler de l'obsolescence, ce lent dépérissement
qui renvoie nécessairement à la mort de l'uvre
et donc à la disparition intellectuelle de son auteur
? Pourtant, tout livre finit par tomber en poussière,
in pulverem. Tôt ou tard, quels que soient ses
mérites, on le cite de moins en moins et il finit par
ne plus sortir des rayons et par être oublié
des bibliographies
C'est la loi du genre, l'histoire
est chose mobile, et les illusions tenaces qu'on peut entretenir
au sujet de la pérennité de ses propres travaux
n'y change rien.
Essayons de comprendre le phénomène, à
quels mécanismes il obéit, car mieux vaut en
tenir compte, pour jouer avec lui et s'efforcer de le ralentir
en construisant une uvre.
La théorie de l'obsolescence
Effectivement, si l'obsolescence n'est pas sans créer
quelques craintes chez l'historien, elle est beaucoup plus
familière aux économistes, qui connaissent bien
et n'omettent ja-mais de compter avec les théories
du déclassement des équipements et de la dégradation
du capital. Point n'est besoin de faire un cours sur ces questions
pour comprendre où l'on veut en venir.
Rien n'empêche, en effet, puisqu'une fois n'est pas
coutume, de raisonner comme un économiste et d'appliquer
ces mêmes théories à l'histoire. Cela
permet de prendre plus facilement conscience que, dans cette
matière également, le défaut de mise
à jour des ouvrages, l'arrêt de la recherche
sur tel ou tel secteur et, plus encore, l'innovation provoquent
le déclassement des travaux. Car tout autant qu'en
matière économique, l'innovation joue un rôle
déterminant en histoire : les questionnaires changent,
les points de vue évoluent, des problèmes inédits
surgissent, de nouvelles sources sont découvertes,
à quoi s'ajoute le rôle des personnalités
créatrices, qui ouvrent de nouveaux champs de recherches,
qui creusent de nouveaux sillons auxquels on n'avait pas encore
pensé
De sorte que, sans rechercher trop loin, il est possible d'évoquer
différentes formes courantes de dépérissement,
d'obsolescence(3) :
La dépréciation du capital de connaissances
Cette forme d'obsolescence, qui surgit à la suite
des mutations de l'histoire ou d'innovations, est chose particulièrement
aléatoire et imprévisible. Elle dépend
de l'apparition de jeunes historiens, encore inconnus sur
le marché, « qui apportent du nouveau »,
soit de nouvelles méthodes de travail ou de nouvelles
sources, ou qui jettent un regard neuf sur des questions que
la coutume ou que la routine avaient fini par obscurcir, ce
qui ne manque pas de provoquer le déclassement des
uvres plus anciennes. C'est ainsi qu'il faut s'attendre
à ce que l'historien de demain, celui des années
2030 ou 2050, classe au rang des curiosités la part
la plus importante de notre production actuelle, d'autant
que la rapidité du déclassement ne dépend
pas seulement du taux d'innovation prévisible, mais
également, comme nous l'avons déjà signalé,
de l'inévitable changement de regard que l'on peut
porter sur les choses du passé.
Mieux vaut donc accepter, même si ce n'est guère
facile, la permanente relativité de la connaissance,
du réel et de l'illusoire, du « vrai »
et du « faux ». L'état du monde
sur lequel on réfléchit ne cesse de devenir
caduc et cela à notre insu. C'est ainsi que les situations
que Descartes envisage comme douteuses ne renvoient pas tant
à des réalités susceptibles de ne pas
exister qu'à des réalités anciennes,
affadies, déclassées, dévaluées,
qui en somme n'existent plus.
La mobilité de l'histoire
La mobilité de l'histoire, le vieillissement des
hypothèses de travail, des méthodes et des mécanismes
de raisonnement de l'historien est une autre cause d'obsolescence
de ses travaux. Il construit une uvre sur certaines
bases, avec certaines sources d'archives, certaines méthodes
de raisonnement, une certaine vision de la société,
certaines conceptions des choses, certains préjugés
idéologiques et l'on ne tarde guère à
s'apercevoir qu'avec les années, les points de vue
évoluent, les angles de vision changent, que les méthodes
d'investigation périclitent, que les outils d'analyse
se transforment, que les conventions de travail se modifient
(ce que l'on voit particulièrement bien avec les théories
des économistes), que les règles du jeu se réforment,
quelle que soit la prudence dont il peut faire preuve en travaillant.
Cette forme d'obsolescence est particulièrement anxiogène,
car elle est consciente, elle se vit au jour le jour :
on pressent, pour tout un tas de bonnes raisons, qu'on ne
travaille pas tout à fait correctement, qu'on fait
certainement fausse route, qu'on va rapidement tomber dans
l'oubli, à moins, bien sûr, d'être aveugle
sur soi-même. Cette forme d'obsolescence fait partie
de l'essence même du travail de l'historien.
La dégénérescence d'une expérience,
d'un savoir-faire
C'est là une forme d'obsolescence plus subtile, qui
touche à l'âge même de l'historien, car
en vieillissant, il s'aperçoit que le paysage historique
qui l'entoure évolue, que ce qu'il a cru savoir est
devenu dépassé, qu'il n'a plus un outil assuré
en main, que d'autres le concurrencent, qu'il fait de la mauvaise
histoire, ou tout au moins une histoire qui n'est plus en
vogue.
Autant dire qu'il n'est plus dans le jeu, qu'il a fait son
temps, ce qui est toujours bien difficile à accepter.
C'est, en somme, un état d'esprit et il commence alors
à ne plus chercher, à ne plus écrire,
à ne plus s'intéresser à son faire, ce
qui est mauvais signe et, il faut bien l'admettre, courant
dans le métier. C'est une sorte de crise, une forme
de découragement, de lassitude. Il n'a plus la foi,
le feu sacré. Il ne sait plus renouveler ses désirs.
Il se sent de trop. Heureusement, ce sentiment aigu de l'obsolescence
ne touche qu'une petite partie des historiens, car ceux-ci
ne sont guère portés à réfléchir
à eux-mêmes et le métier donne de l'assurance,
parfois à l'excès, et rend peu sensible aux
phénomènes de la sclérose.
Ce ne sont là que des esquisses de formes d'obsolescence,
qui touchent au fond même du métier d'historien,
mais avec lesquelles il faut être extrêmement
prudent et ne pas trop prendre au pied de la lettre, car ce
sont des formes de vieillissement qui relèvent de l'individu
et qui sont donc variables d'un être à un autre :
on connaît tous de jeunes gens vieux avant l'âge
et d'augustes vieillards qui savent rester juvéniles
et productifs. Seule la mise à la retraite est vraiment
tangible et c'est pourquoi elle provoque souvent un petit
drame individuel qu'il faut bien surmonter. Pour le reste,
ce ne sont que des impressions plus ou moins réelles,
puisque la mort de l'uvre est généralement
plus lointaine, surtout si l'on possède quelque talent.
Mais elle est inéluctable, elle tient d'une lente agonie,
dont les effets ne se font sentir que très progressivement.
Nécessairement, une uvre a une durée de
vie plus ou moins longue. L'incertitude sur cette durée,
imprévisible, puisque liée principalement à
l'innovation (qui est la vie !), laquelle a un rythme très
variable, rassure et permet d'entretenir bien des illusions.
Seulement, ne soyons pas dupes, cette durée est toujours
limitée. C'est un fait simple, que l'on constate chaque
jour en étudiant un sujet, en établissant une
bibliographie, en critiquant ses prédécesseurs
(qui ne l'a pas fait ?) : « Il n'a pas
vu ; il n'a pas songé ; il ne s'est pas interrogé
sur
»
Les conséquences
Il faut tenter de tirer les conséquences de ce qui
vient d'être relevé, car la prise en compte des
phénomènes d'obsolescence ne peut être
que salutaire pour les historiens, qui vivent trop souvent
dans l'illusion de la durée et qui ne réfléchissent
guère à leur faire. La moindre des sagesses
est de tenter de prendre des précautions pour intégrer
la mobilité des perspectives, de deviner ce qui pourra
advenir, de s'efforcer d'établir des scénarios
d'évolutions prévisibles. Mais ce n'est malheureusement
pas toujours possible, quand ce n'est pas simplement tout
à fait utopique. Il n'en reste pas moins que la prise
en compte de l'obsolescence change la vision même que
les historiens peuvent avoir du phénomène historique,
ce qui n'est pas sans conséquences concrètes.
L'entretien du capital de connaissances
Un historien possède un capital de savoir, de connaissances,
qu'il doit entretenir. Mais ce capital, comme tout capital,
se déprécie, est érodé par le
temps ; au bout d'X années, il est dévalué
et peut même disparaître, alors qu'une partie
de son savoir faire, de son expérience n'a toujours
pas été transmise aux plus jeunes, ce qui est
regrettable et dommageable.
C'est ainsi que les historiens ne se livrent guère
à la pratique du testament scientifique. Lorsque je
présidais la IVe Section (des sciences historiques
et philologiques) de l'École pratique des hautes études,
j'avais tenté d'introduire l'idée d'une leçon
publique terminale pour les collègues qui partaient
à la retraite, qui aurait été l'occasion
de faire le bilan d'une carrière et d'une expérience
et de tracer quelques directions pour l'avenir. Le moins qu'on
puisse dire, c'est que cela n'a pas été un succès
: l'idée a inquiété, alors que c'était
l'occasion de s'intéresser à ses successeurs(4),
à leurs attentes, à leurs besoins, de leur délivrer
un message, de leur faire part d'une pratique et de mettre
en avant ce que l'on a réalisé et ce qui reste
à faire. On ne pense pas assez à l'historien
de demain, à ses successeurs , quand on n'est pas tout
simplement effrayé par eux, car on sait confusément
qu'ils risquent d'accélérer l'obsolescence de
nos propres travaux, alors que le devoir de chacun est de
leur donner les moyens d'aller plus loin.
C'est pourquoi il faudrait faire à leur intention des
notes de méthode, des états de sources, des
analyses de la demande, publier des documents, organiser la
collecte d'archives orales, établir une complicité
avec eux, travailler avec eux, leur épargner du temps
de travail, seule manière de les rendre « solidaires »
de sa propre vision de l'histoire : c'est un pari qu'il
faut oser, en pratiquant une certaine générosité,
au sens cartésien du terme, une certaine foi à
l'égard de l'autre.
L'illusion du vrai et du définitif
Trop d'historiens, surtout parmi les jeunes, croient naïvement
réaliser des travaux « définitifs »,
épuiser une question, être allé au bout
des choses. Mais ce n'est qu'une illusion, un aveuglement,
une étroitesse invraisemblable du champ visuel, car
tout travail est, tôt ou tard, dépassé,
déclassé, soit en raison de modifications des
points de vue, d'innovations des successeurs, comme on l'a
relevé, ou de changement des techniques historiques,
comme cela arrive périodiquement, soit en raison d'erreurs
qu'ils peuvent commettre, que nous commettons tous : insuffisances
d'érudition, fausses interprétations, incompréhensions,
théories économiques ou politiques qui se déclassent
rapidement et qui « imprègnent »
une recherche.
C'est ainsi qu'on peut remarquer, pour prendre un premier
exemple, que certains historiens persistent à s'imaginer
que l'histoire est une science, une forme de savoir qui tend
à l'objectivité. De sorte qu'aussi surprenant
que cela puisse paraître aujourd'hui, tout en prétendant
s'écarter du récit continu d'une histoire idéale
à la mode hégélienne, ils ne raisonnent
qu'à travers des séries plus ou moins importantes,
ou plus ou moins nombreuses, et ne croient qu'aux conjonctures
économiques, aux mutations sociales et aux mouvements
démographiques censés faire apparaître
les discontinuités et mutations diverses du déroulement
chaotique du temps, alors qu'en réalité, ils
continuent à s'accrocher à une forme déterministe
de l'histoire, à travailler au dévoilement de
structures invariantes, ce qui revient à imaginer un
enchaînement presque mécanique et nécessaire
des événements.
D'autres, par contre, renouent avec une forme plus érudite
de l'histoire, mais dont l'érudition n'est pas toujours
bien comprise, bien intégrée, bien digérée.
Source de vérité et véritable fin en
soi, les archives sont tout pour eux. Nul, bien sûr,
n'a plus d'admiration que nous pour ces érudits, mais
comment ne pas souhaiter que ne leur manque jamais le sens
de la qualité, l'esprit de synthèse et qu'ils
n'oublient pas que tout doit être mis en doute et ne
peut être placé au même niveau, qu'il est
des hiérarchies des valeurs, des idées et des
faits ? Dressés à la compilation, à
ajouter éternellement de nouvelles fiches à
leurs perpétuels fichiers, à consulter frénétiquement
leurs inventaires, ils se transforment en rats de bibliothèques
et finissent par négliger les ensembles, par perdre
le sens des réalités, du général
et de l'humain, en somme à oublier le sens de la vie.
Ma présidence aux Hautes études m'a conduit
à devoir composer avec certains érudits de ce
type, qui ne connaissent rien de lexistence(5)
Nouvelles formes d'insectes spécialisés, ces
deux espèces d'historiens ont tous en commun une sorte
d'horreur de la philosophie de l'histoire. Ils veulent classer,
ranger, mettre de l'ordre dans les grands désordres,
là où il n'y a que chaos. Ils ne jurent que
par leurs prétentions à l'impartialité
et à l'objectivité, comme si cela était
possible, comme si l'histoire n'était pas une activité
intellectuelle parmi d'autres, comme si elle ne participait
pas à la vie d'une époque et d'une société
et qu'elle n'en partageait pas les préjugés,
comme si les écrits des historiens ne s'inscrivaient
pas dans le contexte politique et les controverses idéologiques
de leurs temps, comme si toute histoire, selon le mot de Benedetto
Croce, n'était pas une histoire contemporaine. Ils
ne savent pas, ils ne comprennent pas (ou ne veulent pas comprendre)
que l'historien ignore l'essentiel, qu'il ne peut saisir le
dessous et le derrière des choses, que la vitalité
de la vie lui échappe.
Dans les deux cas, cette prétendue impartialité
n'est qu'impuissance, aveuglement et dilettantisme. Ils devraient
savoir que les grands historiens sont des hommes qui rêvent
et dont l'énergie est tournée vers l'avenir.
Ils devraient se souvenir que le discours sur l'histoire universelle
de Bossuet était un hymne de confiance en la monarchie
catholique et que l'Introduction à l'histoire universelle,
de Michelet, un manifeste en faveur de la foi libératrice
de son pays. Rien d'objectif, rien d'impartial, rien de« vrai »
dans tout cela, mais un engagement, une croyance et une confiance
en l'avenir. Le passé, ces grands historiens, ils le
contraignaient, ils le forçaient, ils l'utilisaient,
ils s'en servaient. Car l'histoire n'était pas pour
eux l'exploration désenchantée des nécropoles.
Ils la faisaient remonter aux sources de la vie. Ils avaient
fait leur, avant la lettre, la belle formule de Paul Claudel :
« L'homme connaît le monde, non par ce qu'il
dérobe, mais par ce qu'il y ajoute lui-même. »
Car l'histoire est, dans une certaine mesure, une uvre
d'imagination, qui invente ses règles et ses méthodes.
Son choix éprouvé des faits, son jeu avec la
temporalité a pu lui donner jadis une couleur scientifique,
à une époque où la science soutenait
le besoin de certitude de chacun. Mais aujourd'hui, l'histoire
apparaît plutôt comme le fruit de la perplexité
humaine. Elle n'est plus à la recherche de la vérité
de ce qui est réellement advenu(6),
car l'historien a appris que cette recherche était,
dans une large mesure, une chimère.
On connaît bien les tableaux d'Arcimboldo ou, encore,
les images données par les anamorphoses, dont les détails
n'ont jamais la même apparence que l'ensemble. Elles
troublent les habitudes de vue de l'observateur. Il en va
de même pour l'histoire, qui s'attache parfois à
des détails qui passent inaperçus dans l'action
d'ensemble ou, au contraire, qui ignore certains fragments,
pourtant réels, et n'aperçoit que la composition
générale.
Qu'il est étrange que tant d'historiens n'en aient
toujours pas conscience, qu'ils comprennent si mal qu'il y
a une distance entre ce qui est, ou ce qui a été,
et ce que l'homme ressent, désire, espère, saisit,
que l'historien n'est pas un savant à la recherche
de la vérité de ce qui est réellement
advenu, mais en caricaturant à peine, un marchand de
sable, un rêveur, un poète, qui ne cesse de réinterpréter
le passé, que l'histoire ne sera jamais qu'une connaissance
problématique, incertaine, douteuse, aléatoire,
qu'elle n'est, en somme, qu'une intention de vérité
(ou une parodie).
La probabilité du déclassement
De sorte qu'on pourrait tenter de classer les travaux historiques
en considération du degré de fiducia qu'on peut
leur accorder et donc de leur probabilité de déclassement.
Cela revient à distinguer et à mettre en tête
du classement, les ouvrages qui ont toute chance de survivre
un certain temps à leur auteur, temps qui peut être
parfois assez long :
Ce sont, évidemment, les publications de documents
ou de recueils de documents, de « preuves »,
sur telle ou telle question, ouvrages qui sont plus ou moins
intemporels, mais aussi les inventaires d'archives, les guides
de travail et les dictionnaires, qui ont les plus grandes
chances de survie. Car nos successeurs auront toujours besoin
de documents et d'instruments de travail, même si on
ne peut trop savoir aujourd'hui ce qu'ils voudront y chercher,
quels seront leurs centres d'intérêt. De telles
publications ménagent leurs besoins futurs, en établissant
des réserves, des blocs témoins, des échantillonnages
de documents, qui peuvent toujours disparaître en raison
de destructions intempestives des services d'archives. C'est
une pratique historique qui s'inscrit dans la vieille tradition
chartiste, mais qu'on n'utilise plus guère aujourd'hui,
puisque les grandes entreprises de recueils de documents ont
malheureusement été abandonnées entre
les deux guerres et la technique du recueil n'est plus recommandée
ni enseignée. On lui préfère aujourd'hui,
les synthèses, qui ne sont plus, rapidement, de grande
utilité et qui ne survivent presque jamais à
leurs auteurs(7).
Les réflexions sur la théorie de l'histoire,
qui sont l'expression d'une expérience et qui s'apparentent
à une uvre philosophique, ont généralement
aussi une perspective de vie assez longue(8).
Elles portent témoignage sur une manière de
faire et sur une époque, dont les historiens futurs
auront toujours besoin. Il en va de même pour les travaux
de première main, qui offrent des garanties d'érudition
et de réflexion, qui savent tenir tout à la
fois l'ensemble et le détail, comme c'est le cas pour
les grandes thèses ou pour les grands travaux novateurs,
qui ouvrent de nouveaux horizons et qui peuvent espérer
servir de référence durant un temps relativement
long.
Par contre, on trouve au bas de l'échelle les manuels,
les histoires résumées et les synthèses,
qui vieillissent souvent fort mal. L'historien, nous l'avons
relevé, travaille dans l'éphémère.
Son jeu est éminemment mobile, douteux, indéterminé,
plus ou moins probable, possible, acceptable. Son approche
du passé est plus ou moins plausible. Rien de plus.
« Dans l'histoire, disait Schopenhauer, il y a
plus de faux que de vrai(9) »
et la prétendue objectivité de l'historien n'est
que pure illusion. L'histoire reste à la surface des
choses. Elle ne donne accès qu'à l'apparence.
Elle n'a qu'une valeur approximative. C'est pourquoi il faut
éviter les simplifications excessives, les abstractions,
qui font la substance des manuels et des synthèses,
qui cherchent à être compréhensibles de
tous et veulent, hélas ! à tout prix tout expliquer.
Quelles que soient les qualités d'expositions, cette
sorte d'ouvrage propose une histoire simplifiée, résumée,
lissée, aseptisée, qui s'en tient aux idées
générales, qui refuse l'opaque, l'incertain,
le fragile, le clandestin, l'immatériel, qui ne sait
pas compliquer les choses, envisager leur dessous, qui cherche
au contraire à tout comprendre, tout expliquer, à
tout réduire à quelque chose de convenable,
de présentable, ce qui constitue autant de facteur
d'accroissement de l'obsolescence. « Ne prétendons
pas rétrécir, disait méchamment Bergson,
la réalité à la mesure de nos idées,
alors que c'est à nos idées de se modeler, agrandies,
sur la réalité(10). »
Mais c'est là un précepte que l'on oublie volontiers
et ce n'est certainement pas une injure que de constater que
ce n'est pas grâce à leurs grandes synthèses,
aussi en vogue qu'elles ont pu être à leur époque,
que des auteurs aussi importants que Charles Seignobos(11),
Marc Block(12) ou
Fernand Braudel(13)
passeront à la postérité. Toutes leurs
grandes synthèses appartiennent à un passé
révolu. Elles restent marquées par leur époque
et toutes, sans exception(14),
sont réductrices. Elles impliquent la croyance à
un sens possible de l'histoire, qui les rend dangereuses,
car elles accréditent l'idée qu'il puisse y
avoir une fatalité de l'histoire(15).
Les histoires « conceptualisantes »,
tout comme les histoires « sociologisantes »,
sont tout aussi réductrices, car elles refusent le
subjectivisme, rejettent la vaine érudition (qui ne
sert à leurs yeux qu'à accumuler des faits singuliers),
prétendent à la scientificité, grâce
à la généralisation (car il n'y a de
science que du général) et cherchent à
éliminer l'individuel pour étudier le social,
les faits répétitifs, notamment grâce
à la statistique, et bâtir des typologies.
On touche-là à des choses bien délicates,
que les historiens n'aiment pas trop soulever, car il y a
beaucoup de non-dit dans le métier, comme dans tant
d'autres, d'ailleurs. L'historien a un public, qu'il doit
satisfaire et, par conséquent, qu'il doit entretenir
dans certaines illusions et ne pas effrayer. Qui prendrait,
en effet, le risque de désespérer son lecteur ?
Le non-dit
Pourtant, il y a derrière toutes ces interrogations
des questions difficiles, qui mériteraient réflexion,
mais qu'on ne peut guère traiter ici et qu'on se contentera
d'évoquer en quelques mots :
La question du progrès en histoire
Y a-t-il un progrès en histoire ? C'est un problème
quasi métaphysique (que l'on peut accompagner de la
question parallèle : Y a-t-il un progrès
en philosophie ?). Certains l'imaginent (ou l'espèrent
obscurément). C'est ainsi qu'on a longtemps cru aux
petites pierres accumulées, qui finissent pas former
un puissant édifice, à une avancée continue
vers la connaissance. Mais là encore, ce n'est qu'une
illusion naïve pour sage potache ou bon professeur du
secondaire. Car postuler pour l'histoire un tel dynamisme
n'avance pas à grand-chose, pas plus que de revendiquer
pour la philosophie une valeur philosophique. Alors, si l'on
ne progresse pas, autant avouer qu'on perd son temps ?
Eh bien ! justement non. On fait de l'histoire ou de
la philosophie lorsqu'on récuse précisément
ce genre d'argument, qui vaudrait quelque chose si nous avancions
sur un droit-fil, dans une direction continue, si la quantité
des arguments modifiait l'intérêt de la recherche,
si Aristote en savait plus que Platon, Descartes plus qu'Aristote
ou Plutarque plus qu'Hérodote et tel d'entre-nous plus
que Marc Bloch ou Lucien Febvre
Le dernier venu l'emporterait
toujours sur les plus grands et au lieu de recommencer à
chaque instant, l'histoire (comme la philosophie) s'achèverait
en permanence (ce que certains, il est vrai, revendiquent
ouvertement(16)
).
Sans doute, l'histoire est mémoire, mais elle se pervertit
si elle n'est que cela. Elle n'a pas pour seule fonction de
rappeler ce qui a précédé pour éclairer
le présent. Car on ne se souvient pas seulement par
nostalgie, ni par pur amour de l'érudition, mais afin
de rechercher ce que nous pouvons être, de tenter de
nous doter d'une représentation qui nous soit propre,
puisqu'une société ne peut exister que si elle
arrive à se façonner une image d'elle-même.
C'est ce qui manque tant à l'Europe d'aujourd'hui.
C'est le problème également des banlieues actuelles,
surgies de nulle part, sans identité, car sans passé,
et par là incapables de se situer dans le présent
et d'y faire face.
Une société, ou plus simplement une communauté,
ne peut exister par elle-même, par la simple juxtaposition
d'individus. Il est nécessaire pour qu'elle prenne
vie pour qu'elle puisse se maintenir et être
quelque chose de plus, pour elle-même, qu'elle puisse
se concevoir comme un tout particulier, singulier. Il faut
qu'elle puisse se définir, se représenter, se
situer par rapport aux autres sociétés ou communautés.
L'histoire n'a d'autre fin que d'y contribuer. Elle est volonté
d'être du corps social, elle est recherche identitaire,
recherche de normes, de valeurs, de représentations,
de sens (c'est là tout le génie d'un Michelet),
et c'est bien pourquoi toute idée de progrès
est une aberration. C'est pourquoi également l'intérêt
historique ne cesse de se déplacer et si l'on fait
aujourd'hui l'histoire du climat, ce n'est pas afin de poursuivre
dans le droit-fil de nos prédécesseurs, mais
en raison des interrogations que pose le réchauffement
de l'atmosphère, même si l'un d'entre vous a
eu la prescience d'y travailler depuis déjà
de longues décennies(17),
de même qu'on fait l'histoire de l'eau en fonction de
la demande écologique, ou l'histoire de l'État(18)
au regard des affaires d'aujourd'hui.
Autant dire que le bon historien ne peut travailler en s'enfermant
dans sa bulle ; il doit être à l'écoute
du monde qui l'entoure, seule manière de tracer son
propre sillon et d'avoir l'espoir de laisser une trace.
Comment construire une uvre ?
Cela conduit à se poser les questions de savoir comment
on doit procéder pour construire une uvre, comment
on doit penser à l'obsolescence, réfléchir
sur l'obsolescence et, bien sûr, quelles contre-mesures
on doit prendre ?
Sainte-Beuve expliquait qu'on peut « diviser tous
les esprits en deux classes, quels que soient leur qualité
et leur degré ; 1) ceux qui apprennent, qui sont
en train d'apprendre jusqu'à leur dernier jour ;
2) ceux (
) qui s'arrêtent à une certaine
heure de la vie, qui disent non au but d'avenir et se fixent
à ce qu'ils croient la chose trouvée(19) ».
Autant dire que certains esprits, qui peuvent être,
par ailleurs, brillants, s'arrêtent de travailler de
bonne heure, par faiblesse, défaut d'idées ou
paresse ; ils se mettent à radoter, à ruminer
et, faute de se renouveler, meurent de satisfaction, comme
le bienheureux bourdon à lissue de son vol nuptial,
tandis que d'autres ne cessent de chercher, de progresser,
d'apprendre, d'innover, daller de lavant.
Dans les deux cas, le sens de l'uvre, de la production,
n'est pas le même, tout comme le taux d'obsolescence
prévisible, qui est nécessairement plus fort
pour ceux qui « s'arrêtent à une certaine
heure de leur vie ».
Le constat de Sainte-Beuve ne fait pas dans la demi-mesure ;
il est sans appel. Mais il explique bien une des causes fréquentes
d'obsolescence qui ne manque pas d'atteindre certains auteurs
et pas seulement littéraires. On peut, à bon
droit, goûter le plaisir de flâner, de se laisser
aller, de flotter à tous vents, de prendre des voies
de traverses, de ne rien sacrifier au doux vivre, butiner
de-ci de là, en évitant les sacrifices qu'exige
nécessairement la construction d'une uvre, mais
il ne faut pas alors s'étonner de courir le risque
de ne laisser guère de trace.
Même s'il n'existe pas de règles, de recettes
miracles et que c'est à chaque fois une aventure individuelle,
la construction d'une uvre exige, au contraire, une
force, une constance, la volonté de créer quelque
chose de neuf, de former sa propre trace, de s'affirmer soi-même
à travers une création, de penser large, d'avoir
un grand dessein, ce qui nécessite sans doute d'être
quelque peu déraisonnable. Mais n'insistons pas, ce
n'est pas là notre propos.
Simplement, l'historien n'a qu'une vie et il doit s'efforcer
de jouer au mieux, construire le plus intelligemment possible
son uvre, en tenant en compte tous les facteurs plausibles
d'obsolescence, s'il ne veut pas tomber trop rapidement en
poussière. N'en doutons pas, cette prise de conscience
est salutaire, même si, hélas ! ce n'est
pas parce que nous mettons héroïquement tout en
uvre que nous sommes sûrs de réussir. Mais
l'exploit héroïque ne s'enracine-t-il pas dans
la volonté d'échapper au vieillissement et à
la mort, quelque inévitables qu'ils soient, afin de
les dépasser tous les deux ?
Notes
(1) François Bacon, Instauratio
magna, Première partie : De dignitate et
augmentis scientiarum, cité ici dans l'édition
ancienne de Buchon, dans le Panthéon littéraire,
uvres philosophiques, morales et politiques de François
Bacon, 1838, p. 142 (mais il existe une édition récente
de 2002, aux Presses universitaires de France). (retour)
(2) Jean Tulard, « De
l'obsolescence des uvres historiques », Année
sociologique, 1991, p. 193-201. (retour)
(3) Voir Guy Thuillier, L'histoire
entre le rve et la raison, Introduction au mŽtier d'historien,
Paris, 1998, p. 145-160. (retour)
(4) Franois Monnier, Ç Penser
ˆ l'historien de demain È, Revue administrative,
n¡ 312, 2000, p. 563-564. (retour)
(5) Franois Monnier, Ç Des illusions
des historiens È, Rev. Adm., n¡ 337, 2004 , p. 3-6.
(retour)
(6) A la diffŽrence de ce qu'a cru
un Ranke, qui prŽtendait dire Ç comment les choses se
sont rŽellement passŽes È, qui espŽrait Ç montrer
comment les choses ont vraiment ŽtŽ È. (retour)
(7) Guy Thuillier, Pour une histoire
de la bureaucratie en France, Paris, 1999, « Les
recueils de documents », p. 327-332.
(retour)
(8) On pense évidemment, par
exemple, à Marc Bloch, Histoire et historiens,
Paris, 1995 ou à Apologie pour l'histoire ou Métier
d'historien, Paris, 1998, mais aussi à Paul Veyne,
Comment on écrit lhistoire, essai dépistémologie,
1971, à Raymond Aron, Introduction à la philosophie
de lhistoire, Essai sur les limites de lobjectivité
historique, 1938, rééd. 1981, ou plus anciennement
à Charles Langlois et Charles Seignobos, Introduction
aux études historiques, 1896. (retour)
(9) Dans Le monde comme volonté
et comme représentation. (retour)
(10) La pensée et le mouvant,
p. 237. (retour)
(11) Histoire sincère de
la nation française, 1933. (retour)
(12) Les caractères généraux
de la France rurale, 1931. (retour)
(13)Civilisation matérielle,
Économie et Capitalisme XVe-XVIIIe siècle,
1979 ou L'identité de la France, 1986. (retour)
(14) Les leurs, comme celles de bien
d'autres, telles les grandes uvres collectives du Seuil,
des P.U.F. de Plon ou de Gallimard
Même pour les
plus récentes, telle Les lieux de la mémoire,
1984-1992, sous la direction de Pierre Nora.(retour)
(15) François Monnier, « Une
évolution nécessaire et prévisible »,
Rev. Adm., n° 292, 1996, p. 371 et s.(retour)
(16) CÕest la mme erreur que commet
lÕhomme Ç moderne È, qui croit que toutes les Žpoques
passŽes sont ˆ un niveau infŽrieur ˆ la sienne, du seul fait
quÕelles sont passŽes, comme lÕhomme du XIXe sicle jugeait
de sa hauteur le moyen ‰ge. (retour)
(17) Il s'agit, évidemment,
d'Emmanuel Le Roy Ladurie. (retour)
(18) L'histoire de la corruption,
notamment
(retour)
(19) Portraits littéraires,
t. III, p. 62-63, le propos étant attribué au
comte Rossi, cité par Guy Thuillier, L'histoire
entre le rêve et la raison, Paris, 1998, p. 383.
(retour)
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