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M. Jean Piat
SACHA GUITRY ET L'HISTOIRE
séance du
lundi 14 mars 2005
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames, Messieurs,
Je suis particulièrement heureux, après
vous avoir exposé il ny a guère les missions
de lacteur, ses défis, ses gloires de
permettre à Sacha Guitry de rejoindre votre académie
en cet après-midi de mars 2005 où il aurait
120 ans
depuis le 21 février
pour vous
faire part de sa vision de lHistoire.
Il était né pour le bonheur, il en avait reçu
le don.
A lexemple de Madame de Maintenon enseignant les demoiselles
de Saint-Cyr : « Souriez, Mesdemoiselles,
souriez, si vous voulez avoir plus tard les rides bien placées »,
Sacha va sefforcer constamment de favoriser le sourire
de ses contemporains. LHistoire se prête-t-elle
à cette volonté ?
« Quand un homme a lhonneur dêtre
un délassement pour ses contemporains, dit-il , il
doit y consacrer le plus clair de sa vie ».
Mais voilà, lHistoire est-elle source de délassement ?
« Il faut être heureux, poursuit encore Sacha,
car lorsquon se met à être heureux, lexistence
devient une chose tout à fait inouïe ».
Sacha Guitry choisira donc dans lHistoire les événements
qui lui permettront de faire le bonheur de tous, de rendre
heureux, de plaire pour faire plaisir. Et ces événements
appartiendront à une France quil aime,
lamour de la France illumine sa vie écrit
Michel Rocard, à lui-même quil ne déteste
pas et aux femmes quil a adorées. Ses récits
historiques ne relèveront jamais de lhistoire
telle quenseignée dans les écoles mais
bien plutôt dune histoire où sa vie privée,
le théâtre et lamour auront la plus grande
part.
Emeutes, révolutions, guerres, marquent lHistoire
des cinquante premières années du XXème
siècle. Des millions de morts, la transformation dune
Russie tsariste où Sacha est né à
Saint-Pétersbourg, en Union des Républiques
Socialistes Soviétiques, dont les idées vont
sétendre sur le monde, la montée des fascismes,
de lantisémitisme qui entraînent des bouleversements
où quelques hommes se croient investis de tous les
pouvoirs et vont faire que dautres se retrouveront devant
des murs, des grilles ou des chambres à gaz. Lespérance
dun bonheur pour demain que la Science devait apporter
laissant place à des réalités atroces
qui rendent le monde hagard en 1918 comme en 1945.
Aucune trace de tout cela dans le théâtre de
Sacha, pas plus que dans ses films. Est-il donc passé
à côté de son temps ?
Citant Talleyrand : « ceux qui nauront
pas vécu au 18ème siècle nauront
pas connu la douceur de vivre », Sacha est
à lévidence plus à laise
dans le passé et même lAncien Régime
pour écrire une Histoire bien à lui que dans
lactualité de son temps. Il nhésite
pas à proclamer que si lavenir est à Dieu,
le passé est à nous. Il est « de
nous ». Il est notre uvre et sil sinterrompt
parfois dêtre exemplaire, dit-il de ce passé,
il nen continue pas moins de fournir des exemples.
1905 : première révolte à Saint-Pétersbourg
qui annonce la Révolution de 1917, Sacha a vingt ans,
il écrit NONO. Cest son premier triomphe.
1915 : la guerre senlise dans les tranchées.
Sacha écrit LA JALOUSIE qui sera reprise quelques décennies
plus tard à la Comédie Française.
1916-1917 : cest lhorreur de Verdun, les
premières mutineries des combattants. Pour Sacha, cest
coïncidence fâcheuse FAISONS UN RËVE
et JEAN DE LA FONTAINE.
1919 : la paix est signée à Versailles.
Sacha écrit MON PERE AVAIT RAISON ; quelques années
plus tard, sans souci du traité de paix, il évoquera
Versailles et son château en quatre vers dans SI VERSAILLES
METAIT CONTE :
Les rois faisaient des folies sans pareilles
Ils dépensaient notre argent sans compter
Mais quand ils construisaient de semblables merveilles
Ne nous mettaient-ils pas notre argent de côté ?
Alors indifférent Guitry ? Sûrement pas.
Il aime trop la France pour cela. Quand il voudra le lui prouver
en publiant DE JEANNE D ARC A PHILIPPE PETAIN, ce titre
mal venu en 1942 que même le Maréchal lui déconseillera,
lui coûtera la liberté pendant 60 jours de prison
à la Libération en août 1944. Ce qui lui
permettra ce mot : « La Libération ?
Jen ai été le premier prévenu ».
Le créateur Guitry « ostentatoire jusquà
la disgrâce » dit de lui Louis Pauwels,
na eu à lévidence quun souci :
divertir. Il utilise avec délices ses infortunes conjugales,
tous les malheurs qui lui sont arrivés, ses fours,
et toutes les calomnies dont il est abreuvé, pour y
parvenir. « Songez , écrit-il encore,
quon est allé jusquà maccuser
dêtre pédéraste, ce qui, jose
le dire, est une accusation sans fondement ».
Il nécrira rien sur ce sujet, je vous rassure.
Lhistorien, le vrai, respectueux des dates et de la
chronologie des événements, doit se soumettre
à lexigence des faits. Pour Sacha, qui ne songe
quà amuser, seul compte leffet que son
texte, pièce ou film, fera sur le public.
Quand je vais le rencontrer pour la première fois en
1948, à loccasion du film « Le Diable
boiteux », quand je vais croire au départ
de ma carrière cinématographique puisquil
ma dit : « Je veux reconstituer la
première du Barbier de Séville à Valençay
chez Talleyrand, vous serez mon Figaro », je
vais être victime de son charme, de sa volonté
de plaire et de ma naïveté. Pour cette reconstitution
historique, il na besoin que de Basile et de sa tirade
de la calomnie, lui qui se trouve depuis trois ans déjà
face à ce bruit léger décrit par Beaumarchais,
« rasant le sol comme lhirondelle avant
lorage » et qui sest enflé
à vue dil jusquà le faire
accuser de collaboration. Talleyrand va devenir son défenseur !
Les répliques de Figaro coupées au montage tomberont
dans le panier. Sacha se rattrapera plus tard avec Beaumarchais !
Molière dAlbert Lebrun , comme lappelle
malicieusement Alain Decaux, cet « illusionniste
né », tel que Sacha se définit
lui-même, son bonheur sera dans « le
Diable boiteux » de faire vivre un Talleyrand
quil adore et sans lequel Napoléon naurait
pas accompli grand chose pour modifier le sort de la France.
La raison en est simple. Sacha joue Talleyrand et Raymond
Pellerin, acteur plus modeste, joue Napoléon. La partie
nest pas égale. Talleyrand devient donc lacteur
principal de lépopée napoléonienne.
Lhistorien proteste ; le public samuse.
A titre dexemple, relisons les premières répliques
de Talleyrand dans « Le Diable boiteux » :
Sadressant à ses quatre valets quil a entendus
se livrer à quelques insolences à son égard,
Talleyrand, à son entrée, leur dit :
- Messieurs, jai pris la détermination
de vous augmenter à la fin du mois
Etonnement ravi des laquais.
- Oui, vous êtes quatre, vous serez cinq désormais.
Talleyrand a-t-il réellement prononcé cette
phrase ? il est permis den douter. Doute dautant
plus justifié quil a choisi ses quatre laquais
pour leur ressemblance avec, lun, le duc dOrléans,
lautre le comte dArtois, le troisième le
comte de Provence et le quatrième lEmpereur Napoléon
lui-même. La vérité historique na
évidemment rien à voir avec ce choix ni avec
la réplique dentrée de Talleyand-Guitry.
Pourtant Sacha sinterroge : suis-je un historien ?
« Oui, dit-il, mais à la façon
dun peintre. Je suis un historien comme le fut Louis
David quand il composa son magnifique tableau intitulé
« Le Sacre de Napoléon » où
lon voit, trônant au centre, madame Laetitia,
alors que notoirement, la mère de lEmpereur était
à Rome ce jour-là. Son absence est un fait et
cest peut-être même un fait historique
ne désapprouvait-elle pas en effet le couronnement
de Joséphine par son fils ? Quant à moi,
dit encore Sacha, je lignore, et David, informé,
a très bien pu se dire : la question nest
pas là parce que ce fait nest pas le sujet du
tableau. Je ne peins pas labsence ou la présence
de madame Mère au couronnement de lEmpereur et
je ne voudrais précisément pas que cette absence
fût un sujet de distraction. Sa présence est
normale, elle est logique, et je ne tiens pas à passer
dans cent ans pour un peintre distrait. »
De même Sacha dans « SI VERSAILLES METAIT
CONTE » évoque lhistoire du château
et de la France à sa manière qui nest
pas celle dun auteur distrait quand il parle de deux
de ses erreurs. Erreurs volontaires bien entendu. « Nous
tournions ce jour-là, dit-il, une scène
entre le Roi et Madame de Montespan, scène au cours
de laquelle, je disais à Mme de Montespan :
« je vous garde à Versailles et vous
exile dans les combles ». La scène terminée,
Sacha va fumer une cigarette dans la cour de marbre quand
laimable conservateur en chef de Versailles, Gérald
van der Kemp, vient le rejoindre et avec une bonne grâce
qui lui était coutumière, il se fait un devoir
daviser Sacha que ce nétait pas dans les
combles mais bien au rez-de-chaussée de laile
droite du château que Louis XIV avait exilé
sa maîtresse. Et à lentendre parler, Sacha
se demandait si cette erreur était de nature à
compromettre le succès de louvrage. Et il a cru
bon de lui répondre aussitôt : « Cher
van der Kemp, le Roi Louis XIV navait-il pas assez
dindépendance et dautorité pour
revenir le lendemain sur une décision quil avait
prise la veille ? ». Et Sacha conclut :
« Jaurais pu lui dire que ma phrase telle
quelle, avait sa raison dêtre car faire dire au
Roi : « je vous garde à Versailles
et vous exile dans les combles », cest une
bien meilleure réplique que de lui faire articuler :
« je vous garde à Versailles et vous exile
dans lappartement qui se trouve au rez de chaussée
de laile droite du château ». Lacteur
que je suis ne peut quapprouver lauteur Sacha !
Sappuyant en outre sur Paul-Louis Courrier citant Plutarque
prêt à faire gagner la bataille de Pharsale à
Pompée si cela devait faire arrondir sa phrase, Sacha
va jusquà écrire : « toutes
ces sottises que lon appelle Histoire ne peuvent valoir
quelque chose quavec les ornements du goût ».
Et il ose ajouter avec une effarante mauvaise foi : « il
y a dans Versailles une erreur que personne na cru devoir
me signaler encore. Elle se trouve dans la dernière
image du film et elle en a définitivement assuré
le succès. Dans cette image, sur le grand escalier
majestueux, on peut voir Louis XIV et Georges Clemenceau.
Or, précise Sacha, si ma mémoire est
bonne, ils ne se sont cependant jamais rencontrés ».
En dautres circonstances, il sagace que les livres
scolaires ne soient pas des chefs-duvre et il
cite pour justifier cet agacement, la fille de son jardinier.
Elle lui a prêté un jour son Histoire de France
et il la lue dun bout à lautre. Il
confie dans ses Mémoires : « Je
ne men remettrai pas de si tôt ».
Et le voilà qui tombe à bras raccourci sur lauteur
de ce manuel, convaincu quil est que si on enseignait
mieux lenfance, il y aurait moins dimbéciles
sur terre. « Cette chronologie, écrit-il,
a la vanité de se croire exacte parce quelle
est précise. Tous les événements sont
placés à leur date en effet et aucune erreur
na été commise. Mais la vérité
nen est pas moins faussée. Présenter ainsi
lHistoire, cest trahir, oh, de la meilleure foi
du monde, jen suis sûr, et lagrégé
qui la conçu ce manuel na pas prémédité
son crime, vous le pensez bien, il sest ni plus ni moins
conformé à lusage. Il a respecté
la coutume absurde qui veut sans doute que la première
impression dun enfant soit mauvaise en face de son pays.
Quel sentiment peut-il éprouver, ce pauvre enfant,
devant tant de malheurs quaucun avantage ne vient immédiatement
contrebalancer ? Mettre entre les mains dun enfant
lhistoire politique de son pays, commencer par là
son éducation et ne pas le prévenir tout de
suite quil y a eu autre chose que des guerres, autre
chose que des victoires et des défaites, autre chose
que des assassinats, des pillages et des persécutions,
oui, ne pas le lui dire tout de suite, cest un crime ».
Je laisse à Sacha la liberté de cette opinion,
bien entendu. Dailleurs, il a pris soin de prévenir :
« les personnes qui ne seraient pas de mon avis
nauraient quà se dire une chose, cest
quon peut avoir deux avis différents sur une
même question ». Et il ajoute : « si
vous croyez devoir apprendre à vos enfants que les
Français furent défaits à Pavie, en 1525,
faites-le, mais quils sachent aussi quen cette
même année, Rabelais concevait son Pantagruel
tandis que sélevait le château de Chambord.
Si vous leur racontez à vos enfants avec tant dhorribles
détails le massacre de la Saint-Barthélémy,
ne manquez pas de leur apprendre que quelques mois plus tard,
Montaigne a fait paraître un immortel chef-duvre.
Si vous ne leur dites pas, vous en aurez menti. Et si tout
au long dune année qui pour nous fut cruelle,
vous ne découvrez rien qui soit à lhonneur
de la France, inventez quelque chose, vous naurez pas
menti ».
Sacha naimait pas quon admire modérément
la France. Voici un singulier dialogue imaginé par
Sacha entre « celui qui questionne le passé »
et « celui qui questionne lavenir »...
et où le passé, selon la volonté de Sacha,
se révèle très présent.
Celui qui questionne lavenir :
- Quallons nous devenir ? Nous sommes dans
le malheur et nous voilà plus bas que terre
Celui qui questionne le passé :
- On peut se prosterner dans la poussière quand
on a commis une faute mais il nest pas besoin dy
rester ma conseillé Chateaubriand.
Celui qui questionne lavenir :
- Je vous envie de nêtre pas désespéré.
Celui qui questionne le passé :
- Le désespoir est la plus grande de nos erreurs
me disait récemment Vauvenargues.
Lavenir :
- Nempêche quil court actuellement
un bruit très alarmant et de fort bonne source !
On ma certifié que
le Passé :
- Je ne crois que les histoires dont les témoins
se feraient égorger ma dit à ce sujet
Pascal.
Lavenir :
- Dieu vous entende ! Pauvre France !
Le passé :
- Il y a longtemps que la France serait la maîtresse
du monde si la division de tous ses enfants ne lavait
trop souvent exposée aux jalouses faveurs de ses
ennemis, me déclarait à linstant le
roi Louis XIV.
Laissons donc Sacha pour ne pas risquer dêtre
égorgés , réécrire lHistoire
à sa manière. Dautant quil lécrit
sans jamais se prendre au sérieux. Remontons avec lui,
si vous le voulez bien, les Champs Elysées de 1938
à 1617 où il saccuse, cette fois, et en
vers, dune grave erreur historique. Vers légers,
vers de bohême, comme il les aime. Ce poème sappelle
MEA CULPA.
« Faire un film historique en deux cents
petits actes.
Rechercher certains faits curieux, peu connus et pour cette
raison, les vouloir tous exacts,
Les relier entre eux par un long fil ténu mais vraisemblable
en apparence et fort troublant
Pour que tout cela nait lair ni par trop décousu
ni cousu de fil blanc,
Courir après des documents et se jurer de ne commettre
aucune erreur involontaire,
Jentends par là quon a le droit dimaginer
un tas dévénements dont on na
pas trouvé la preuve du contraire,
Vérifier des noms et contrôler des dates,
Navoir quun rêve, divertir ,
A la façon dun acrobate
En se promettant bien de ne jamais mentir
Constant souci car faire des acrobaties
cest perdre en vérité le centre de sa
gravité
mais pourtant ce nest pas mentir.
Or, donc, moi qui métais promis de ne commettre
aucune erreur,
voyez dans quel état je me suis mis,
mon nouveau film, horreur, horreur,
commence justement par une grosse erreur.
Oui, cest à ne pas croire, mais cest
par une erreur cependant quil débute,
Je viens de men apercevoir à lultime
minute,
Devant le châtiment, je ne recule pas,
Mea culpa, mea culpa,
Ca commence par une classe et la scène se passe
en septembre un jeudi.
Et tout haut, je le dis : une classe en septembre !
Et pourtant, je fus sobre.
Oui, jaurais dû me souvenir, jen ai fait
tant, que les écoles sont fermées jusquen
octobre
Hélas, pourtant, la faute est faite, irréparable,
et je lavoue,
Et puis jeudi, classe un jeudi, me direz-vous !
Ça, le jeudi , cest différent.
Oui, pour septembre, je maccuse,
Mais je prétends que pour jeudi, jai mon excuse
Pour mes petits copains, cétait jour de vacances,
Mais il eut été surprenant que je men
fusse souvenu
Car ce jour-là, dans mon enfance, jétais
toujours en retenue.
Sacha, de réformes scolaires en réformes scolaires,
la postérité vous a réhabilité
et effacé lerreur : les écoliers
rentrent en septembre et ils ont classe le jeudi. Et sils
avaient la curiosité de lire vos uvres historiques,
ils y verraient peut-être une préfiguration des
bandes dessinées. On peut toujours rêver !
Interprète de François 1er dans « Les
perles de la couronne », de Louis XI dans
« Si Paris métait conté »,
de Louis XIV dans « Si Versailles métait
conté », de Louis XV dans « Le
Bien-Aimé », Sacha donne vie à Talleyrand,
à Pasteur, à Napoléon 1er dans « Désiré
Clary » ou Napoléon III, à Franz
Hals, à La Fontaine, à Beaumarchais, à
Mozart, faisant ainsi uvre dhistorien sans cesser
de rester lui-même avec son goût des mots et son
exquise qualité décriture. Il aime les
rencontres insolites qui nont pas eu lieu mais qui auraient
pu avoir lieu et où la réalité, le théâtre,
lamour, lesprit, la fantaisie, sont les éléments
essentiels mêlés, inséparables, confondus,
comme ils lont toujours été dans sa vie
personnelle.
Sil écrit un MOZART, cest pour parler sous
le masque de Grimm à une Yvonne Printemps dont les
infidélités le tourmentent !
- Vous aimez mon enfant comme on aime à votre
âge, vous êtes comme le papillon et vous allez
de lun à lautre sans penser à
mal, je veux bien le croire.
Et il ajoute pour Yvonne seule, car il souffre :
- et si je te disais quun homme est malheureux
précisément parce quon taime.
Oui, malheureux, très malheureux. Sil te disait
enfin que davance, il savoue vaincu par ta jeunesse,
sil te disait que la tendresse quon te voue,
il la partage et la comprend, en voudrais-tu savoir encore
davantage ? Non, nest-ce pas, certainement. Deux
mots en disent plus, Mozart, quun long poème,
à toi qui dis si bien « je taime »
avec deux notes seulement.
Il est bien certain que Grimm na jamais eu cette conversation
avec Mozart. Plus tard, Sacha se vengera dYvonne différemment :
« nest pas cocu qui veut et nous ne devons
épouser que de très jolies femmes si nous voulons
quun jour, on nous en délivre ».
Si Sacha écrit FRANZ HALS, cest pour obliger
Pierre Fresnay dont il connaît la passion pour Yvonne
à exprimer sur scène et tous les soirs son admiration
pour Franz Hals
rôle interprété
par lui-même ! Là, lHistoire sert
de règlements de comptes.
En 1640, un jeune peintre, Adrien van Ostade (Pierre Fresnay)
déclare à Annette (Yvonne Printemps) compagne
de Franz Hals :
- quand un homme vous a donné par ses écrits,
par sa peinture ou sa musique, dincomparables joies,
cest inouï ce quon lui doit.
Comprend qui veut, Yvonne Printemps comprend très
bien.
Ou bien encore :
- si mes baisers parfois te paraissent plus tendres
si je sais taimer mieux,
si je sais mieux te prendre,
un soir entre mes bras, ne me dis pas merci,
cest que jai vu sans doute un tableau merveilleux
de ce grand homme-ci.
On peut se demander si en attendant son entrée en
scène, Sacha-Franz Hals ne salive pas en coulisses,
guettant les réactions de lune et de lun.
Dautant quun peu plus loin, Sacha-Adrien-Fresnay
ajuste encore le tir :
- eh bien ces êtres-là, ces hommes de
génie,
nous devons les bénir,
nous devons les aimer, nous devons les servir,
sans tolérer jamais que nul les calomnie.
A la première lecture de cette pièce, jaurais
bien aimé voir les visages dYvonne Printemps
et de Pierre Fresnay que guettait sans doute Sacha Guitry.
Ca ne devait pas être triste !
Dans LE BIEN AIME, Sacha fait parler Louis XV en vers
ce qui, là encore, ne relève pas non
plus de la vérité historique dautant
quil fait dire au Roi, sadressant à la
Pompadour :
- souvenez-vous en toujours,
quand on est roi de France, il faut être heureux en
amour.
Etait-ce la pensée politique ou sociale essentielle
de Louis XV envers ses sujets ? Là encore,
il est permis den douter. Plus loin, le Bien Aimé
Louis, rencontre une petite Louisette et lui fait une déclaration
quon peut qualifier dinattendue, toujours au regard
de la vérité historique :
-Je suis la gaîté même, et la joie
en personne.
Fermez la porte du salon,
Au cadran de lamour, voilà midi qui sonne
Je viens poser des jalons,
Jai lestomac dans les talons,
Jai des projets plein la caboche
Et jai des cadeaux pleins mes poches
Bonbonnières, éventails, présents du
mikado,
Les petits mikados entretiennent, dit-on,
Sacha, pas plus que Louis XV, nose aller jusquà
prononcer « lamitié »,
les points de suspension suffisent !
Et le cinquième acte de ce même BIEN AIME souvre
sur un salon à Versailles où se trouvent en
scène, la Pompadour, Voltaire et Fragonard qui exécute
le portrait de la favorite tandis que Voltaire déclame
quelques vers de Tartuffe :
- Lamour qui nous attache aux beautés
éternelles
Nétouffe pas en nous lamour des temporelles.
Louis XV paraît alors et dit :
- Voltaire et Fragonard, la France !
Le général De Gaulle naurait peut-être
pas fait mieux.
Et le Bien Aimé explique :
- Voltaire et Fragonard, lironie et la grâce,
vertus incessibles et insaisissables. Donc, je dis bien :
la France. Voltaire vous aurez de lesprit jusquà
la dernière heure.
Et Voltaire de répondre :
- Sire, je marrêterai de mourir sil
me venait un bon mot.
Et Sacha de conclure : dès lors, on peut
se demander si Voltaire nest pas mort dans un moment
de distraction.
Rejoignant Musset qui définit la fantaisie comme lépreuve
la plus périlleuse du talent, Sacha veut-il mettre
en pratique la sentence de Mallarmé : « tout
écrivain complet aboutit à un humoriste » ?
Peut-être. Mais il se laisse aller à sa légèreté
qui permet dopposer la grâce à la mauvaise
humeur. « Mes pièces, dit-il, sont
des croquis, des esquisses que la crainte de mentir mempêche
souvent de fignoler, de terminer. Jai le goût
des choses inachevées parce que rien ne finit jamais.
Et puis cest adorable une ébauche, cest
une chose qui vient de naître, qui viendra toujours
de naître, cest la Genèse, la jeunesse
dune uvre avec ce que cela comporte de désordonné,
dimparfait, parce que cétait urgent
».
Exécutée dans lurgence ou soigneusement
méditée, esquisse ou pièce, Sacha invente
un genre : la comédie historique et parfois, on
y découvre des propos que ne désavouerait pas
un historien sérieux ou un homme politique contemporain.
Tel ce dialogue entre deux êtres qui ne se sont assurément
jamais rencontrés, Béranger et Talleyrand.
Béranger : - Vous parlez de la France et
vous ne laimez pas
Talleyrand : - Je laime autant que vous
Béranger : - Non, Talleyrand, parce que vous
naimez pas le peuple, cest lui quil faut
aimer, cest lui quil faut comprendre.
Talleyrand : - Cest lui quil faut flatter,
nest-ce pas, courtisan ?
Béranger : - Courtisan, moi ?
Talleyrand : - Vous nêtes pas autre
chose . Vous courtisez le peuple et vous vous imaginez que
vous servez ses intérêts. Vous croyez donc
que le peuple a des opinions politiques ? vous croyez
donc quil a une préférence pour un régime
ou pour un autre ? Non, le peuple veut manger à
sa faim, voilà le régime quil préfère.
Il veut être heureux dans sa maison.
Béranger : - Le peuple veut pouvoir travailler
Talleyrand : - Pas encore, hélas, non pas
encore, le jour où le peuple comprendra que sa délivrance
est dans le travail, ce jour-là nous pourrons parler
de la République. Cher Béranger, vous êtes
un brave homme. Vous avez pour la France un sentiment profond,
inaltérable, aveugle. Dans ces conditions-là,
ne faites jamais de politique. Ce nest pas votre affaire,
Béranger. Vous êtes un homme de lettres, chantez
la liberté des autres mais fuyez la politique.
Talleyrand est-il réellement lauteur de ce
conseil ? Peu importe. Retenons simplement que lHistoire
et le Théâtre auront toujours un peu de mal à
se rencontrer : le terrain sur lequel ils évoluent
nest pas le même. Les pièces historiques
de Shakespeare appartiennent à Shakespeare, autant
et plus quà la vérité historique.
De même les romans de Dumas, à Dumas. De même
la volonté de Sacha à Sacha
Tout comme
celle dun auteur que je joue actuellement qui, en sappuyant
sur une anecdote de Pouchkine laissant entendre que Salieri
aurait tué Mozart, affirme que le bruit qui en a couru
aurait été propulsé par Salieri lui-même.
Vérité historique ? Certainement pas. Pièce
à succès ? Certainement oui.
Citons encore cette rencontre organisée par Sacha dans
sa pièce BEAUMARCHAIS entre lauteur du mariage
de Figaro et Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée
de Beaumont, chevalier dEon. La rencontre a eu lieu,
cest historiquement prouvé. On dit même
que le chevalier ou la chevalière aurait été
jusquà guide la main de Beaumarchais à
vrai dire experte- vers lobjet secret du désir
afin de le -ou la- mieux connaître. Vrai ou faux ?
Sacha soccupe du dialogue.
Beaumarchais : - Etes-vous femme ?
D Eon : - quen pensez-vous ?
Beaumarchais : - hum
DEon : - Homme ?
Beaumarchais : - Non, jai fait hum
Et les deux hommes, dit Sacha, se regardent tels deux chats
de race qui se défient.
Beaumarchais : - La tsarine vous recevait ?
DEon : - la nuit de préférence
Beaumarchais : - en qualité de lecteur ?
DEon : - non, de lectrice
Beaumarchais : - avait-elle deviné que
DEon : - elle a fait semblant de ne sapercevoir
de rien. Elle était
Beaumarchais : - très artiste
DEon : - Voilà !
Quelques instants plus tard, le chevalier dEon proposera :
- voulez-vous que je reste en homme pour souper avec
vous ?
Beaumarchais :- ça mobligera à
me mettre en femme. Il vaut mieux ne pas faire trop jaser.
Une fois encore, la réalité de cette scène
est sans doute très éloignée de la vérité
historique.
Jean Anouilh disait que toute uvre créatrice
est un monstrueux plagiat de la vie. Oublions le monstrueux.
Reste la vie. Et Sacha, en quelques traits, en quelques répliques,
a su donner vie à ses personnages, pour le plaisir
de lesprit, en restant fidèle à sa devise :
« illusionniste né, vite, il mest
apparu quau mépris des coutumes et des conventions,
javais pour seule mission de plaire à mes contemporains
afin daider ceux qui mécoutent à
être le moins malheureux possible, à ne se résigner
en quelque sorte quau bonheur ».
Il faut donc prendre ses uvres dites historiques comme
une approche divertissante et souvent réussie, si parfois
inachevée. Et se rappeler quil a écrit :
« aucune de mes pièces ne me satisfait
complètement. Et quand à la situation que joccupe,
elle me surprend bien plus quelle ne comble mes vux ».
On nest pas plus modeste.
Evoquons encore un instant ce Mozart sur lequel Sacha Guitry
écrit en historien un peu particulier : « Ne
nous avisons pas de le juger mais regardons-le tel quil
est. Je ne suis pas un chercheur de tare. Et lhabitude
de mettre de côté les défauts dun
grand homme et de lautre ses qualités, comme
on met « doit » et « avoir »
dans les comptes de banque, cette habitude me paraît
déplorable. Un homme se présente à nous
que nous aimons pour son génie, nous devons le prendre
tel quil est. Lidée de regretter quil
soit bossu ou coléreux me semble puérile. Un
ange est venu sur la terre. Oui, le 27 janvier 1756, un ange
est venu sur la terre. Il naquit à Salzbourg en Autriche,
cest un fait évident et personne ne songerait
à contester ce fait et même je comprends que
les gens de Salzbourg en conçoivent une immense fierté.
Et pourtant, ce nest pas à Salzbourg seulement
quil est né. Jamais lexpression « venir
au monde » na eu plus de sens que le jour
où cet enfant est né car le jour où naquit
Mozart, il est venu au monde entier ».
Jai lu très récemment une relation très
historique bien différente : Mozart ! Autrichien
ou Allemand ? Né à Salzbourg, capitale
dun petit territoire géré par les princes-évêques
qui avaient qualité de princes dEmpire car faisant
partie du Saint Empire Germanique, il a fallu attendre 1803
pour que Salzbourg passe à lAutriche. Or, Mozart
est mort en 1791. Donc on peut considérer que Mozart
était allemand.
Oserai-je affirmer ma préférence pour la carte
didentité que présente Sacha ? Même
et surtout sil décrit la mort de Mozart à
sa manière à lui, bien à lui. On connaît
lanecdote du Requiem : Mozart était malade.
Un inconnu se présente chez lui pour lui commander
un Requiem.
- Pour qui ce Requiem, monsieur ?
- Permettez-moi de ne pas vous répondre.
Mozart compose le Requiem. Quelques semaines plus tard,
il est terminé. Létranger ne reparaît
pas. Létat de santé de Mozart empire,
sa dernière heure est venue. Il dit alors :
- je ne comprenais pas pour qui ce Requiem métait
demandé ; aujourdhui, je comprends, cétait
pour moi.
Et Sacha conclut : « cest en le
fredonnant que Mozart rendit lâme ».
Vision poétique, certes. Elle na rien à
voir avec la réalité. « Le corps
de cet être divin, dit encore Sacha, fut déposé
peut-être ici, peut-être là, on na
jamais pu savoir où. Miracle encore, dernier miracle
qui nous permet de supposer quétant venu du ciel,
il y est retourné. »
Incorrigible Sacha qui nignorait pourtant pas que Mozart
avait connu lenterrement des pauvres et des nécessiteux :
la fosse commune et quelques pelletées de chaux vive.
Et sil faut conclure, est-elle si déplacée
cette esquisse de Sacha sur lHistoire de la France à
travers léloquence des dates ?
1695 : cest le déclin du Roi Soleil. Meurent
précipitamment La Fontaine, La Bruyère, Racine,
Bossuet, Vauban, Boileau, tandis que naissent tout à
coup Diderot, dAlembert et Jean-Jacques Rousseau.
La France continue.
1791 : alors que prudemment sen sont allés
Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, dAlembert
et Mirabeau lui-même, viennent au monde confiants Lamartine,
Arago, Stendhal, Ingres, Béranger, Laënnec, Lamennais,
Cuvier, dautres encore.
La France continue.
Mais de 1791 à 1794, aucun grand homme ne veut naître.
Il est vrai que mourraient alors sur léchafaud
Lavoisier, André Chénier, Fabre dEglantine,
cependant que Chamfort préférait se trancher
la gorge lui-même et que monsieur de Condorcet sempoisonnait.
1795 : La Terreur a pris fin. Le Directoire prétend
tout remettre dans lordre. Alors hâtivement en
8 années, naissent Corot, Alfred de Vigny, Michelet,
Auguste Comte, Eugène Delacroix, Balzac, Victor Hugo,
Mérimée, Dumas père, George Sand et Berlioz.
La France revit et continue.
1804 : Voilà quune autre dictature simpose
à nous, formelle et pendant les 6 ans qui vont suivre,
aucun grand homme ne peut naître, à une exception
près, Daumier, parce quil se devait de devancer
son temps.
1810 : sannonce la fin de lEmpire, et déjà
viennent au monde Alfred de Musset, Le Verrier, Théophile
Gautier et bientôt Claude Bernard, Courbet, Leconte
de Lisle, Flaubert, Gounod, César Franck et Louis Pasteur.
Hugo a 8 ans
La France continue.
Ne pourrait-on pas proposer à la curiosité des
écoliers cette fresque en la prolongeant de décennies
en décennies jusquà nos jours ?
2005 : LEurope se constitue
La France continue.
Et puisque nous venons de rappeler la fin de lépopée
napoléonienne, remontons un instant encore les Champs
Elysées où, selon Sacha, Napoléon rencontre
Bonaparte et lui dit :
- Si cétait à refaire, recommencerais-tu ?
- Oh ! pas pour un Empire ! répond Bonaparte
« Un bon mot est une chose sacrée,
on na pas le droit de la garder pour soi »
disait Sacha.
Accordez-moi le privilège, cher Jean Tulard, de vous
laisser le dernier à propos de lui :
« Alexandre Dumas avait ouvert la voie pour le
roman. Thalie et Melpomène lemporteront toujours
sur Clio ».
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