Séances publiques

Texte du débat

 

Autres communications de l'année

 

 

Travaux
Retour au sommaire du site ASMP - Académie des Sciences Morales et Politiques
Retour sommaire

M. Jean-Louis Servan-Schreiber

L'HISTOIRE AU PÉRIL DES MÉDIAS


séance du lundi 20 juin 2005


Monsieur le Président,

Avant que je prenne la parole, permettez-moi ces quelques mots.

Devant une assemblée savante, le journaliste doit assumer son ignorance, ou se taire. J’ai donc jugé plus prudent de m’adresser à vous aujourd’hui également en qualité de citoyen et de téléspectateur, deux facettes de moins en moins dissociables chez tout contemporain. Mes connaissances n’en sont pas accrues d’un iota, mais peut-être pourrais-je espérer de votre part une nuance supplémentaire d’indulgence.

Né après le cinéma et avant la télévision, j’ai bénéficié, comme nous tous, des représentations que l’un comme l’autre nous ont offertes de nombre d’évènements ou circonstances historiques. Comme vous, j’en ai été souvent attiré, charmé, passionné, mais quelquefois aussi perplexe, insatisfait, voire consterné. Ces décennies d’expériences mitigées ne m’ont pas pour autant détourné de mon écran quand s’annonce pour ce soir un film ou un document historique.

L’occasion s’en présente encore souvent. Ne serait-ce que durant la semaine du 4 au 10 de ce mois de juin, où l’on vient de nous proposer pas moins d’une quinzaine de films ou documentaires (sans compter la chaîne Histoire), dont deux moments forts : Nuit noire de Tasma sur Canal + et Ils voulaient tuer de Gaulle de J-T Filippe, sur TF1.

La fascination fonctionne toujours, mais l’exigence s’est aiguisée. C’est un peu au nom de mes emballements, comme de mes déceptions, que j’ai choisi ce sujet de « l’histoire au péril des médias » qui se nourrit d’une partie de notre vécu commun.

------------

Ils étaient faits pour s’entendre et même s’aimer. L’histoire grosse de récits, de héros, d’intrigues et d’énigmes. L’histoire qui nous offre nos racines, notre culture, nos ancêtres, qui contribue tant à nous révéler notre territoire, à construire notre identité d’individu et de citoyen.

Et les médias, nos contemporains, cinéma, puis télévision, magie de l’image vivante, puissance incomparable d’évocation, souplesse au-delà de la réalité et du temps.

Dès leur rencontre, ce fut le coup de foudre. Louis Lumière, l’inventeur tourne dans ses studios une Mort de Robespierre (dès 1897), suivie d’une Mort de Marat. Méliès le magicien met en scène le premier Jeanne d’Arc en 1900. Et Calmettes et Lebargy s’emparent de L’assassinat du Duc de Guise (1908). Pas très gai tout ça, mais il faut croire que le cinéma encore balbutiant ressentait le besoin de s’attaquer aux sujets nobles et tragiques pour se faire prendre au sérieux.

Un chemin que près d’un demi-siècle plus tard suivra à son tour la télévision entrée dans nos foyers à un moment de notre propre histoire où notre identité nationale avait souffert quelques bleus après l’effondrement de 40 et l’Occupation. Dans les années 50, la télévision fera de son mieux pour nous restituer en grandes fresques historiques notre passé glorieux (pour celui qui l’est moins, il faudra attendre un peu).

L’émission emblématique est alors La caméra explore le temps (1957) suivie de Présence du passé de Jean Chérasse. Dont ce dernier vient de vous présenter des extraits de son remarquable Valmy.

L’histoire et les médias ; le couple semblait promis à une relation providentielle. Les médias offrant à l’histoire ce qui lui manquait, l’incarnation et le mouvement. On pouvait enfin la voir, presque la ressusciter. Jusqu’ici nous n’avions accès à notre passé qu’à travers les mots imprimés ou des vestiges matériels, monuments, œuvres d’art, objets et reliques et les savoureuses images d’Epinal. Soudain les siècles s’animent devant nous, un de nos fantasmes les plus fous semble accessible, nous voyageons dans le temps. L’histoire était matière scolaire, érudition, thème de polémiques et pilier des successives légitimités politiques. Quand elle touchait l’émotion populaire, c’était plutôt par les grandes commémorations, le roman ou l’épopée poétique : « Waterloo, Waterloo, morne plaine ! »

Voici soudain qu’elle devient familière, qu’elle parle à tous, y compris ceux que rebutent les livres. Elle peut devenir culture de masse.

Formidable opportunité !

Mais ainsi incarnée par l’image, l’histoire nous touche sans recul, en nous donnant l’illusion du réel, voire du vrai. Or l’histoire des historiens ne se veut-elle pas science, recherche de l’intelligence des faits et d’une exactitude, pétrie de nuances voire de doutes ? Peut-elle s’accommoder de la simplification, du raccourci, de la dramatisation inhérente à tout récit en image ? L’histoire sort-elle embellie ou trahie de ce traitement qui bouscule ses traditions universitaires et ses méthodes d’investigation ?

Formidable risque !

Au péril des médias. Quels médias ? la télévision bien sûr, mais aussi la presse, la radio, le cinéma, et maintenant internet. Tous agissent sur nous, chacun joue sa partition. Mais comme nous n’avons qu’une poignée de minutes pour évoquer ensemble notre sujet, j’ai choisi de m’en tenir à ceux qui nous offrent les images vivantes, toujours un peu magiques. Télévision ou cinéma ? Leurs moyens sont différents, leurs modes d’expression sont contrastés comme pouvaient l’être d’un côté Paris brûle-t-il ? (1965), de l’autre la série d’émissions Alain Decaux raconte (à partir de 1969). Mais très vite le cinéma n’est-il pas devenu un affluent du fleuve télévisuel et, en ce qui concerne l’histoire, à partir Des Dossiers de l’écran, il y a quarante ans ?

Aujourd’hui, dès la gestation d’un film, une chaîne se penche financièrement sur son berceau pour s’assurer qu’il finira par la rejoindre. Un film qui n’aurait eu qu’un million de spectateurs en salle peut en une seule soirée sur le de moins en moins petit écran en toucher presque dix fois plus.

Pour le téléspectateur, l’histoire à la télévision, ce sera donc souvent la diffusion d’un grand film de fiction historique. Voici donc que depuis plus d’un siècle le cinéma et la télévision, successivement, puis ensemble, se sont saisis de l’histoire. Qu’en ont-ils fait ? Dans quel état nous l’ont-ils rendue ?

Abordons d’emblée la question majeure, celle qui, bien avant l’irruption des médias, se posait à tout historien, celle de la vérité historique. L’image l’a-t-elle fait progresser ou mise à mal ? les deux peut-être, mais dans la proportion d’un cheval/une alouette. Le document historique pérennise un instant devenu décisif pour notre destin collectif. Aucune photo pour nous restituer le visage exact de Louis XIV ni de Napoléon, mais toutes les générations actuellement vivantes en France ont vu de leurs yeux De Gaulle descendre les Champs Elysées à la Libération.

Vérité indéniable ! Mais vérité alouette en face des innombrables sources de déformation inhérentes au maniement des images du passé.

D’abord celle qu’une image fait preuve, bien plus que des mots. Personne ne songerait à contester que le Général ait descendu l’avenue, alors que, faute de documents visuels sur les chambres à gaz, le révisionnisme subsiste.

Or l’image n’est pas l’événement, seulement son reflet. Elle peut être donc être modifiée, présentée hors contexte, détournée dans son sens. Mais la présomption de crédibilité de l’image s’étend par une sorte d’osmose aux fictions historiques. Même si nous savons que ces dernières ne prétendent pas à la vérité, les scènes que ces dernières nous présentent nous laissent par leur force dramatique des impressions et des souvenirs qui, eux, sont bien réels.

Tout documentaire, tout film d’histoire est le fruit des choix de son auteur, de ses préférences et de ses connaissances. Ce biais n’est guère différend de celui qui affecte la rédaction d’un ouvrage historique, mais il est fortement accentué par les contraintes et les limites de la mise en image. Un documentaire ne peut utiliser que les photos ou évènements filmés disponibles. Si les parades militaires de la Place Rouge ont été amplement enregistrées, aucune caméra ne s’est jamais glissée au Soviet suprême. On construit le documentaire avec les briques visuelles dont on dispose et c’est toujours insuffisant.

La durée des documentaires ou des films historiques est nécessairement limitée. Comment peut-on comparer les détails ou les nuances qui peuvent passer dans une ou deux heures de vidéo avec celles que peut offrir un livre de 400 pages ?

Pour faire vivre un moment d’histoire, rien de plus suggestif que la fiction. Or celle-ci rend populaire l’histoire dans la mesure même où elle la déforme. L’anecdotique n’est-il pas souvent plus médiatique que l’essentiel ? Ce qui fait le succès d’audience d’une soirée consacrée à l’histoire n’a que rarement à voir avec l’exactitude du récit.

Dans le récent Napoléon de Didier Decoin et Yves Simonneau, le temps consacré à Joséphine ou Marie Walewska dépassait celui accordé aux batailles décisives ou aux dilemmes politiques de l’Empereur. Sans parler du choix de Christian Clavier pour le rôle titre qui tirait l’œuvre vers la parodie.

A la télévision, l’histoire est d’abord un spectacle qui, on le sait depuis Molière, a pour plus grande règle celle de plaire, plutôt que d’être exacte. On ne peut guère en faire reproche à la télévision puisque être vraie n’est pas en tête de son cahier des charges.
Ce qui transforme le passé en histoire, c’est sa mise en forme par l’imagination et les mots des hommes. Tout récit historique ne peut donc être que plus ou moins lacunaire et subjectif même de la part de ses acteurs ou témoins directs.

Comment le filtre télévisuel n’aggraverait-il pas cette tendance ?

Un des rôles les plus traditionnels de l’histoire est de contribuer à former et nourrir le sentiment national, pour le meilleur et pour le pire. Ce dernier, au gré des régimes ou des évènements pousse l’histoire vers la légende, voire le mythe. La symbolique de Vercingétorix ou de Jeanne d’Arc, nos héros de l’école primaire, n’est-elle pas plus importante que la précision de leur biographie ? Au moins nous était-elle exposée par des maîtres s’appuyant sur des livres dûment estampillés. Mais comment trouver une cohérence entre la Jeanne de Dreier et celle incarnée par Mila Jovovitch dans le film de Luc Besson ?

La puissance de l’image est telle que si Le Chagrin et la pitié (1971) avait été un livre, sa thèse n’aurait pas suffi à changer notre regard sur la France sous la botte allemande. Mais tournée pour la télévision, il n’a pu être diffusé car il portait atteinte au mythe gaulliste d’une France unanimement résistante. Une telle censure serait aujourd’hui trop visible et d’ailleurs inutile, car les chaînes ont bien intégré dans leurs choix de scénarios le souci de ne pas trop déranger. D’ailleurs l’exaltation du sentiment national n’est-il pas lui-même devenu suspect d’être utilisé comme missile anti-européen ? Sans que l’on soit pour autant à même de préciser, surtout de nos jours, ce que pourrait être un sentiment d’identité européenne.

La force du média lui fera toujours porter une responsabilité supplémentaire par rapport au livre, celle de l’exemplarité. La Chute, le docufiction allemand d’Olivier Hirschblegel sur les derniers jours d’Hitler dans son bunker, en est le plus récent exemple. Son réalisateur a tenu à s’appuyer sur les travaux de plusieurs historiens pour ne pas prendre de risques sur un sujet hautement sensible dans son pays, comme ailleurs. Mais il n’a pu échapper à la polémique. Parce qu’il représentait le Führer comme un vieillard au bout du rouleau, on lui a reproché de faire prendre en compassion celui qui doit rester pour les générations actuelles et à venir comme l’archétype du monstre dément. L’histoire filmée aurait-elle un devoir de conformité au delà de la recherche de l’exactitude ?

Les contraintes du documentaire historique, a priori plus réel que la fiction, le laissent plus proche de l’évocation libre que du récit objectif. Non seulement, nous l’avons vu, parce qu’il faut faire avec ce que l’on a, mais du fait que les documents eux-mêmes peuvent avoir été fabriqués, serait-ce avec les meilleures intentions du monde.

Pratiquement aucune des scènes de guerre filmées pendant la première guerre mondiale n’est authentique. Le service cinématographique des armées les réalisait pendant les périodes d’accalmie sur le front. Pendant la seconde guerre mondiale, les scènes de la jonction entre les armées américaine et soviétique à Torgau et les fraternisations qui ont suivi ont été produites peu après qu’elles ont effectivement eu lieu.

On sait que lorsque les premiers éléments des armées britannique et soviétique sont arrivés dans les camps de la mort, ils n’avaient pas avec eux les caméras pour saisir la scène. Les déportés, déjà un peu requinqués, ont été invités à figurer les jours suivants pour l’histoire.

Même la poignée de main de Montoire entre Pétain est Hitler, vous rappelait Jean Chérasse, est peut-être un montage.

Pourtant qui pourrait dénier une valeur historique et chargée d’émotion à ces mêmes images ? Les personnages et les lieux ne sont-ils pas les vrais ? Mais, comme l’on dit aujourd’hui, en léger différé.

Devant cette assemblée, Henri Pigeat insistait tout récemment sur les rôles bien différents de l’historien et du journaliste, récusant à ce dernier le rôle d’historien de l’immédiat. Mais les nécessités du documentaire historique ne peuvent trop s’embarrasser de ces nuances. Les archives des actualités Pathé, comme celles, à l’INA, des journaux télévisés, constituent une matière première irremplaçable pour exhumer les images de périodes récemment révolues. Ainsi un reportage de l’éphémère peut-il devenir support d’histoire pour peu que l’on patiente quelques décennies. S’il manquait de recul ou d’objectivité le jour de son tournage, il n’en aura pas davantage quarante ans après, mais il sera peut-être plus facile de le lui pardonner ou de l’oublier.

Que l’histoire subisse les contraintes de la télévision ne saurait nous étonner. Si je puis dire nous en sommes tous là. Son écran obsessionnel malaxe notre époque et influence chacun de nous au-delà de ce que nous sommes prêts à admettre. La télévision nourrit l’opinion publique et, à ce titre, soumet à ses normes et même à ses horaires la vie politique.

Elle éveille nos désirs de consommateurs, comme elle diffuse les standards et les valeurs contemporains. De plus en plus relayée par Internet, elle continue à élargir notre vision du monde de façon stupéfiante. Mais par contraste, tout ce qui n’apparaît pas sur un écran est voué à l’ombre ou à l’anonymat.

Il en est donc ainsi pour l’histoire en images. Comme tout spectacle elle subit les contraintes de la recherche d’audience. Pour toucher le public on tournera donc plus volontiers des saga historiques sur des personnages que sur des époques. Un Napoléon ou un Jean Moulin sont plus faciles à financer qu’une reconstitution de la guerre de 70. Un évènement catastrophique à grand spectacle comme les derniers jours de Pompéi, bénéficiera des dernières technologies, mais la vie au Moyen Age, thème pourtant fascinant, reste dans la face cachée de l’histoire, faute de ressort dramatique.

Les gros budgets pour l’histoire à la télévision sont directement liés à la présence de vedettes qui attireront plus le public que le sujet traité. Naguère Bourvil ou Belmondo, aujourd’hui Depardieu ou Deneuve ont contribué à nous intéresser à notre passé, mais un passé forcément romancé.

Heureusement pour l’histoire les réalisateurs de cinéma semblent à même de réunir pour de grandes reconstitutions historiques des budgets plus conséquents que les seules chaînes. Les jeunes d’aujourd’hui ont découvert la violence du débarquement en Normandie grâce à Spielberg et son Soldat Ryan, ou l’horreur de la guerre des tranchées avec Un long dimanche de fiançailles de Jeunet. Mais là aussi gros budget implique histoire-fiction.

On peut pourtant donner vie à l’histoire avec des investissements modestes. Avec les ressources nécessaires pour reconstituer la fin de Pompéi, on aurait pu tourner dix Conférence de Wannsee, remarquable évocation du moment où, en 1942, les Nazis ont décidé la mise en œuvre de la « solution finale ». Seulement ce petit film n’a tenu que trois semaines dans une salle du Quartier Latin, alors que le Pompéi britannique a gardé des millions de téléspectateurs en haleine dans des dizaines de pays.

Rationnellement, on pouvait espérer que la télévision fasse progresser la connaissance de l’histoire dans le grand public. C’est bien le cas, mais de manière sélective en fonction, nous venons de l’évoquer, des modes sur tels personnages ou tels évènements, ou au gré de commémorations porteuses d’émotions.

Ce qui n’a guère de rapport avec la nécessaire mise en perspective des faits qui permet seule de progresser vers une culture historique. Cette recherche de l’émotion prime sur la pédagogie et joue, à notre propre insu sur nos attitudes et nos comportements.

Ainsi nos représentations personnelles de périodes historiques, que nous le voulions ou non, sont plus influencées par la fiction que par le documentaire. Bien que, par exemple, il n’y ait pas eu d’images de l’extermination, ceux qui ont vu Le Choix de Sophie, La Liste de Schindler, ou Amen de Costa Gavras en ont acquis une vision concrète, mais fictive. Et c’est probablement celle qui leur vient à l’esprit lorsqu’il est question de cette période tragique.

Et certaines fictions finissent par devenir indémêlables de la grande Histoire. Ainsi chaque documentaire sur la Révolution d’Octobre diffuse la scène de la prise du Palais d’hiver. Or qui se souvient qu’elle est extraite du film Octobre, d’Eisenstein ?

Même nos propres souvenirs finissent par se nourrir d’images filmées. Enfant, j’ai vécu le Paris de l’Occupation. Je me souviens, par exemple, de ces panneaux de bois peint en jaune et écrits en caractères gothiques noirs « Kommandantur », qui servaient de signalisation urbaine à la Wehrmacht. Mais pour avoir aussi vu ces mêmes panneaux dans tant d’images, photos ou documentaires, je reconnais être incapable de distinguer lesquels de ces souvenirs me sont propres ou se nourrissent de cette mémoire collective.

Je fais aussi partie de ceux qui ont pu voir en direct, c’était dans mon bureau à Psychologies, les Boeings percuter les tours du World Trade Center. Mais comme, depuis, ces images ont été répétées ad nauseam, je ne sais plus lesquelles sont « mes originales » et lesquelles sont d’inlassables copies.

Et au fond, quelle importance ?

Ces anecdotes personnelles veulent seulement souligner combien la représentation historique à l’écran, en direct ou en différé, joue sur notre psychisme et pas seulement, comme l’histoire des livres, sur notre imagination et notre réflexion.

Ce qui nous en reste est révélateur de nos processus mentaux.

L’histoire vue s’imprime davantage en nous que l’histoire lue, car les images deviennent souvenir plus facilement que les mots. Or l’histoire vue est toujours une histoire déformée. Du fait de la puissance de la télévision, nous voici, nous le public, davantage habité de légendes et de fantasmes que de faits proches du réel.

Nous qui sommes aujourd’hui dans cette belle salle appartenons à une espèce en voie de rareté qui a connu le monde d’avant la télévision. Ce n’est pas le cas pour les moins de cinquante ans, soit l’immense majorité des habitants de la planète.

Pour la plupart de nos contemporains, leur histoire s’est faite en quelque sorte en direct. Qu’ils aient ou non participé à la guerre d’Algérie, aux évènements de Mai 68, à la première marche sur la Lune ou à la chute du mur de Berlin, ils y ont assisté.

Même si c’était de leur fauteuil, ils en ont ressenti un impact personnel. Et quand ils se retournent sur leur propre passé, ils y trouvent la réalité de ces images qui leur permettent de se dire, comme Goethe : « J’y étais. »

Nous chargeons donc la télévision de transformer notre présent en histoire. Elle s’en porte en quelque sorte garante. Au moment de la mort de Jean-Paul II, les innombrables pèlerins qui faisaient la queue dix heures de suite devant St Pierre de Rome déclaraient aux reporters des télévisions du monde entier : « Je suis venu parce que c’est de l’histoire. » Et la meilleure preuve en était, à leurs yeux, que les caméras étaient là pour les filmer en train de dire « C’est de l’histoire. » Si tout ce que la caméra enregistre est loin d’être historique, désormais ce qu’elle n’aura pas filmé, même si c’est un instant d’histoire, risque d’avoir du mal à être mémorisé par les générations à venir.

A cet égard, de même que l’on fait le partage entre la préhistoire et l’histoire (la différence venant de ce que la première n’a pas été relatée), ne devrait-on pas désormais parler d’histoire prémédiatique ? On constate en effet depuis quelques années la dominance télévisuelle de l’histoire contemporaine. Cette dernière s’impose en effet par la richesse des documents disponibles et la présence de ses témoins. N ‘est-ce pas grâce à ceux-ci par exemple que Lanzmann a pu réaliser avec Shoah une ample relation de l’holocauste, alors même que les documents faisaient défaut ?

Or chaque génération du dernier siècle a vécu une part d’histoire qu’elle aime voir évoquer. La sienne ou celle de ses parents.

Pas étonnant dans ces conditions que l’on n’évoque plus guère à la télévision la Révolution française, sauf au moment du bicentenaire. Tandis que la seconde guerre mondiale continue à hanter concrètement nos souvenirs. Au-delà d’un siècle, l’histoire n’émerge plus qu’en fictions.



Et les livres historiques qui deviennent des best-sellers, sur Napoléon ou les Pharaons, sont construits selon des règles du scénario hollywoodien. A part pour quelques lettrés, ne serions-nous donc pas voués à une mémoire historique de plus en plus courte ou fantasmatique ?

Ainsi les médias n’ont pas laissé l’histoire indemne. En même temps qu’il lui donnaient une vie jusqu’ici inimaginable, ils l’ont soumise à leurs contraintes et aux inévitables déformations qui en résultent. Ils n’ont plus pour objectif de servir l’histoire, mais de l’utiliser pour nourrir leur faim insatiable de spectaculaire et de dramatisation.

Faut-il s’en affliger au moment où l’enseignement allège la place de cette discipline dans ses horaires ? Il me semble que non. Car même lacunaire, subjective, romancée ou vedettarisée, la présence de l’histoire parmi nous et donc sur nos écrans familiers est tout simplement essentielle à notre survie.

Les peuples qui oublient leur passé, nous a dit Adorno, sont condamnés à le revivre.
Ce n’est pas l’existence de l’arme nucléaire qui nous menace le plus, mais l’oubli d’Hiroshima. Ce ne sont pas les tagueurs de croix gammées qui sont dangereux, mais l’amnésie des crimes nazis. Et c’est la vitalité de ce même souvenir qui empêchera peut-être que l’on mette tout à fait à mal la construction européenne.

Après les massacres du dernier siècle, il n’était plus permis d’oublier. Grâce à l’existence, même insatisfaisante, de l’histoire dans les médias, il n’est plus possible de le faire.
C’est un service irremplaçable.

Merci de votre bienveillante attention.

 

i