 |
 |
M. Jean-Marie Zemb
PEUT-ON FAIRE CONFIANCE
À LA TRADITION GRAMMATICALE DE L'ANALYSE DITE LOGIQUE
& GRAMMATICALE
séance du lundi 18 avril 2005
Demblée, les étrangers noteront comme
une exception française quen cas de désaccord
la réponse à cette question sera la même
que la réponse apportée à linterrogation
négative « ne peut-on pas faire
confiance à la tradition grammaticale de lanalyse
logique & grammaticale ? », à savoir
non ! En cas de désaccord, le non
exprimerait le désaccord avec la première formulation,
tandis que la seconde question serait suivie de la réponse
si. Dans le dialogue entre étrangers, cette
différence peut induire des malentendus soit comiques
soit funestes, chacun le sait. Les spécialistes savent
en outre quen matière de rhétorique et
de pragmatique, de séduction ou de gouvernance, la
formulation médiatique des questions destinées
à sonder lopinion ou des consultations référendaires
nest pas neutre, mais favorise la propension à
se ranger à tel ou tel avis.
En loccurrence, ma réponse à la question
posée est indépendante de la qualité
affirmative ou négative de sa formulation : dans
les deux cas, ce sera non !. Cependant, sopposer
à la grammaire traditionnelle on nose
(provisoirement ?) plus dire scolaire
ce nest pas se ranger parmi les gourous et les zélotes
agnostiques qui délaissaient le sens comme un épiphénomène
civilisationnel de structures plus acquises quinnées,
mais pas davantage parmi leurs contempteurs actuellement victorieux,
du moins du point de vue de la statistique des chaires, qui
affublent doripeaux algorithmiques les schémas
innés génératifs, mais
arrangés par quelques transformations disons
classiques qui vont de Rivarol à Grevisse et qui reviennent
dans la vieille Europe après une conversion obséquieuse
des VP en GV et des NP en GN. Sans entrer dans lexamen
des transformations incessantes des générations
successives de cette restauration de la grammaire scolaire
davant-guerre, je précise que mon non !
unique se réfère dune part à labandon,
au bénéfice dun verbe dont les régimes
dûment catalogués mais parfois instables
tantôt implacables, tantôt libéraux,
tantôt bonasses et tantôt allergiques, de la distinction
entre, pour parler comme il y a vingt-quatre siècles,
< ce qui est dit > et < ce qui en
est di t>, et dautre part à son incompréhension
radicale de lorganisation du Jugement, celle-ci étant
ramenée, dans le carcan dune bien piteuse scolastique,
à lopposition dun Sujet (à la fois
grammatical et logique, avec quelques exceptions qui confirmeraient
prophylactiquement les règles !) et le reste,
ce « rhème » des Grecs
que les Latins, faute de mieux, baptisèrent « prédicat »
( = ce qui <est mis en tête chez les Grecs quand
ils formalisent le syllogisme>, par exemple dans « mortel
appartient à homme », quand ils veulent
convertir en majeure de la première figure directe
la prémisse « lhomme est mortel »,
afin de glisser avec élégance sur la pente MORTEL<HOMME<SOCRATE
sans remonte-pente intermédiaire. Ce qui est communément
appelé grammaire traditionnelle et qui
fournit son modèle impérialiste
puis, sous Napoléon, proprement impérial à
cet alamodisme européen des salons et des cours
entichés dune universalité fièrement
proclamée notamment dans la diaspora installée
après la révocation de lédit de
Nantes. De ce fait, en contestant à la fois le schéma
<SujetPrédicat>
et son assomption en
<Verbe ± enrichi dans son orbite
de valences>,
mes réflexions ne limitent pas au français ;
à en croire un grammairien japonais, lenseignement
de sa langue si typiquement centripète (régressive)
au Japon même souffrirait de limposition selon
lui carrément colonialiste de ce patron. Des décennies
de recherches personnelles mont conduit à des
considérations analogues sur les grammaires de lallemand
en cours dans les pays germanophones. Ces plagiats de la syntaxe
française relèvent, à Potsdam comme à
Schoebrunn, dun alamodisme dautant plus coriace
quil est larvé. Ici, il ne sera cependant question
que du français contemporain.
*
Nous voici in medias res. Si la tradition de lanalyse
logique et grammaticale des phrases françaises ne me
paraît pas mériter la confiance, cest que
sa notion confuse voir autodestructrice de proposition
my paraît inadéquate, si lon veut
bien admettre la métaphore des ressorts gouvernementaux,
à lExtérieur (ses Affaires ne sont pas
vraiment, la grammaire textuelle nous la
appris depuis quelque temps, ne sont pas Etrangères)
comme à lIntérieur. Ces deux domaines
sont gouvernés par le même a priori, à
savoir que les constituants de la proposition sont le sujet,
S, GN, NP, et le verbe élargi, V, GV, VP, enrichi de
divers membres de phrase, parmi lesquels cependant,
premier aveu timide et vite réprimé, des années
soixante, la nomenclature distingua les compléments
du verbe et les compléments de phrase. On connaît
la technique transcendantale de lanalyse des segments
de discours : cherchez les verbes, puis leurs sujets
cela vous donnera autant de propositions quil faudra
(nétait-ce pas lABC de nos versions latines) ;
une seule indépendante, deux ou davantage, coordonnées
disons à un même niveau, puis un complexe dans
lequel vous isolerez dabord une ou plusieurs propositions
subordonnées, soit lune à lautre,
soit à cette proposition principale qui cest
là que le bât blesse réduite éventuellement
au verbe, par exemple dans
« quon se moque cette éventualité
prouve quon na rien compris »
ou
« si le temps ne saméliore pas, lautoroute
sera certainement encombrée demain »,
ou encore
[Il] ne manquait pas un bouton de guêtre
en 39 »
à savoir soit :
* « prouve »
qui ne veut ni ne peut dire quelque chose [sauf, à
lmpératif, servir de devise au savant],
soit
*« lautoroute sera certainement
encombrée demain »
qui déguiserait en indicatif une fausse hypothèse,
risquant des carambolages le surlendemain,
soit enfin faisait semblant de décrire
*« un bouton »,
voire, après un repli stratégique bien inutile,
*« pas un bouton »
en le juchant sur la stèle sacrée du Sujet !
Quon ne réponde pas que « bien sûr »
les propositions subordonnées font partie intégrante
des propositions globales et que jinstruis ici
un faux procès, car, dune part, de nombreuses
« propositions subordonnées »
ne sont pas vraiment intégrées dans cette « proposition
globale » appelée à la rescousse
et, dautre part, la « proposition principale »,
par exemple
*« prouve »,
ny survivrait pas. Encore quil faille établir
le théorème quen matière de subordonnées
au sens général de la doctrine courante, la
distinction courante dans les sciences du vivant, entre le
phénotype et le génotype
savère indispensable, même si elle conduit
à dire que certaines subordonnées subordonnent
manifestement, tandis que dautres subordonnées
coordonnent carrément. Eppur !
A preuve, les deux types coïncident dans
« X nest pas venu chez
Y parce quil sétait brouillé avec
Z. »
ou
« Ce sera mon dernier appel
si tu ne décroches pas. »,
mais non dans
« Y na pas reçu
X, parce que Z len avait dissuadé »
ou
« si ce nest toi, cest
[donc] ton frère ».
Dévidence en effet on apprend
que ce nest pas cette brouille qui eût empêché
X de rendre visite à Y,
que dautres appels ne sont pas exclus dans dautres
conditions,
que, puisque Z len avait dissuadé, Y na
pas reçu X,
et que cétait bien ton frère qui a pollué
mon breuvage !
Comment cela se fait-il ?
Dans les deux premiers énoncés, la qualité
est bien globale :
<X est bien venu chez X, mais pas à
cause de la brouille avec Z>
< ce ne sera peut-être pas mon dernier appel>
tandis que dans les deux derniers, la proposition assertée
ne contient pas cette bizarre subordonnée ; en
dautres termes, les séquences apposées,
en quelque chose greffées sur la phrase, ne sont pas
des membres de la proposition proprement dite, que lassertion
prenne la forme de la négation ou de laffirmation :
<Y na pas reçu X.>
et
<Tu paieras pour ton frère !>
Suffit-il de respecter lexterritorialité de
ces curieuses < propositions subordonnées coordonnées>
pour préserver lintégrité de propositions
telles que les indépendantes
<NN ne partit pas par hasard>
et
<NN ne partit pas, par hasard>
alors que de toute évidence, lapposition « par
hasard », dans le second énoncé,
apprend dans quelles conditions ou pour quelles raisons NN
NE PARTIT PAS, contrairement à linformation
dispensée par le premier énoncé, lequel,
tout en étant formellement négatif, nous permet
de savoir que NN EST EFFECTIVEMENT PARTI, mais à bon
escient !
La distinction liminaire entre la politique étrangère
de la proposition, objet de lanalyse logique
de la proposition, et sa politique intérieure, qui
relèverait de son analyse proprement grammaticale,
nest donc pas pertinente. En effet, comme le terme courant
de proposition, celui de subordination
est équivoque. Hélas !
*
De très larges pans de la grammaire scolaire dite
traditionnelle tels que les doctrines des auxiliaires et des
prépositions mettraient en évidence la pudeur
anxieuse et partant susceptible dun créole foncièrement
centrifuge soucieux dune filiation qui légitimerait
son universalité à linstar dun latin
foncièrement centripète. Je renonce à
entrer ici dans des détails pour ne retenir que le
flou qui se dégage de la théorie comme de la
pratique de la syntaxe de ladjectif français
tantôt postposé et tantôt antéposé.
Les américanismes de la *bus attitude et de
la *négative attitude ne tombent-ils pas sous
le coup de la loi Toubon ?
En la matière, il nest peut-être pas vrai
que la critique est facile et que lart est difficile.
La critique dun instrumentaire aussi répandu
quinutile nest pas aisée. En revanche,
lart de lanalyse je ne dis pas de la déconstruction
pourrait être plus attrayant et plus cohérent
sil sexerçait sur des textes réels
quil faudrait analyser avec lassistance
puissante du calcul informatisé, y compris dans le
domaine de limplicite soit pour en extraire de
la documentation soit pour en produire des traductions. Ces
deux types dapplication exigent que lon sache
SIL A ETE DIT OUI OU NON QUE X A RENDU
VISITE A Y OU NON
et
SI NN EST PARTI OU NON.
Le langage a plusieurs couches ou facettes, la rhétorique,
la pragmatique, la stylistique, à côté
ou au-dessus de <logique>, du côté de la
cognition et du calcul, et la <grammaticale>, laquelle
règle lagencement des lexèmes et des morphèmes,
soit mots et de leurs formes, et assez souvent leur position
sur la chaîne. La confusion qui entoure la notion de
SUJET (grammatical, logique, psychologique etc. ?) invite
à choisir un vocabulaire mieux adapté à
lanalyse des fonctions exercées simultanément
dans plusieurs domaines, car un sujet peut être
extérieur au prédicat ou lui appartenir
comme « le bouton de guêtre »
évoqué plus haut, et il partage cette disponibilité
logique avec dautres syntagmes ou membres
de la phrase.
La notion de triade hétérogène comprend
le RHEME pour ce qui est dit de quelque chose, le THEME pour
ce dont le rhème dit quelque chose et le PHEME qui
modalise la relation entre la signification conceptuelle
portée ou connotée par le rhème et le
fragment de réalité désigné
ou dénoté par les coordonnées thèmatiques.
Pour éviter de retomber dans la confusion de lanalyse
* « logique & grammaticale » évoquée
plus haut, on peut distinguer, faute de terminologie non obérée,
les fonctions STATUTAIRES et les fonctions CASUELLES. Ce vocabulaire
permet didentifier par exemple un complément
dobjet rhématique tel que {le zouave}, au sein
de la locution prédicative #faire-le-zouave#
(clown, etc.) dans
« il fait le zouave »
et un complément dobjet thématique tel
que {le zouave} dans
« sur le pont de lAlma,
le touriste navait pas remarqué le zouave »
étant bien entendu que dans ce dernier énoncé,
le thème comprend : /sur le pont de lAlma/, /le
touriste/ & le passé greffé
sur le noyau du rhème, à savoir le verbe /remarqu-/.
Soit noté en passant que {le zouave} rhématique
à la différence de {le zouave} thématique !
ne saurait être repris par un pronom tel que
il, le, lui, celui-ci
etc, ce que la grammaire scolaire de la tradition courte,
celle qui inspirait déjà une certaine méfiance
à lécolier que jétais pendant
la drôle de guerre, navait soit pas relevé
soit écarté comme relevant dune exception
qui confirmerait la règle.
*
Le réseau hydrographique épistémique
comprend, à côte des canaux, des machines et
des grandes eaux des parcs et des jardins, des courants souterrains
qui resurgissent contre toute attente et parfois grossis des
eaux des montagnes dans lesquelles ils sétaient
engouffrés. Cette métaphore jurassique sied
au phénomène de la Tradition. A côté
de la tradition récente et relativement courte qui
réunit linterprétation dyadique
(Sujet+Prédicat) et s fusion dans linterprétation
monadique (Verbe+saturation de valences), il existe
une tradition beaucoup plus ancienne, à laquelle justement
je préconise daccorder une confiance lucide ou
disons coopérative. Aggiornamento du Cratyle
et du Sophiste ? Je ne rejetterais pas lobjection,
tout en sachant que les passages auxquels je songe ont donné
du fil à retordre à leur grand traducteur et
commentateur Léon Robin. Platon sy interrogeait
sur les lieux et causes de lerreur et en distinguait
trois, à savoir :
- les « noms » pris au sens propre
[statutaire et non casuel], soit les appellations ou/et
désignations « thématiques »,
- les portions des réseaux conceptuels, celles qui
fournissaient le « rhème »
[sic dans le texte]
- la « synthèse » ( = mise
en rapport) de ces deux parties hétérogènes
cités et qui correspondent au PERCEPT (éventuellement
remémoré) et au CONCEPT.
Cette mise en relation est une opération très
prudente et circonspecte. Elle va de la nécessité,
par tous les degrés du probable et du vraisemblable,
jusquà la rupture occasionnelle ou essentielle,
du oui au non, sans oublier les doutes plus ou moins provisoires,
bref ce que, faute de mieux, après les déboires
de linfortunée copule, Le nuancier
phématique est inépuisable. Il comprend, outre
les métaphores, les « disons
»,
« mettons
», et même, chez
un néo-kantien rhénan dil y a un siècle,
un « comme si » (als ob) carrément
technique, et de nos jours, comme le relevait naguère
linfatigable maître pionnier Georges Kleiber,
ce « quelque part » qui permet de dire
sans dire et surtout de continuer de penser et que dans cet
usage épistémique délocalisant, lAcadémie
pourrait bientôt être tenté de souder en
*quelquepart, sur le modèle de quelquefois.
On peut estimer que ce sont là des résurgences
de la très classique analogie dont il est si difficile
duser avec la modération requise pour éviter
livresse. Charles Peirce proposait il y a un siècle
dappeler lensemble de ce tiers liant soit le « dicent »
soit le « phème ». Fallait-il
craindre le ridicule de la rime en ème
ou au contraire profiter de ce rapprochement superficiel pour
dégager loriginalité irréductible
des composants de la triade propositionnelle ? Que dans
la crise actuelle des sciences cognitives, la prise en considération
de cette triade apparaisse à la fois comme un retour
en arrière et une projection en avant, expose évidemment
à des quolibets à la fois contraires et coalisés,
mais finalement impuissants.
*
On ne le sait que trop bien, la philosophie idéologiquement
correcte sest déclarée récemment
apothéose de la sociologie, vassale de la psychanalyse,
ou en moins énigmatique, explicitation de la fiction
plus ou moins confortable du langage, dont les utopies seraient
mises à jour et dénoncées, mais hélas
sans que cela donne ailleurs que nulle part. Pour conserver
néanmoins son rang, voire ses fonctions normatives,
la philosophie sest dite « analytique ».
Ce que je dénonce à mon tour, cest lusurpation
de lanalyse au bénéfice des conventions
dyadique et monadique ainsi que labsence dintérêt
porté au Jugement, voire, avec une moue de dédain
ah, ces éternels raisins trop verts !
au problème de la vérité.
Je ne reviens que pour mémoire à limpérieuse
exigence économique de la correction de lanalyse
à fins de documentation et de translation [« Est-il
parti, OUI ou NON
ou PEUT-être ? »,
etc.] Jusquà présent, les doctrines grammaticales
scolaires ne portaient guère à conséquences
en dehors dune certaines anarchie dans la syntaxe de
lépithète. En un certain sens, lanalyse
« logique & grammaticale » était
un exercice gratuit, je nose dire un jeu de lesprit.
Non seulement son incohérence ne gênait pas ses
doctrinaires, mais elle leur semblait garantir une certaines
scientificité en rappelant que, le langage étant
une affaire plus organique que mécanique, le grammairien
devait préférer la finesse à la géométrie,
le recours à lexception lui évitant toujours
le surendettement. En tout état de cause, la fonction
créant lorgane, les besoins vitaux dune
informatisation plus fiable imposent une rigueur accrue de
lanalyse statutaire et casuelle. Aussi bien, lespoir
dune reprise technologique prochaine de
la Tradition nest-il pas déraisonnable, alors
que la probabilité dune catharsis philosophique
correspondante apparaît bien faible, tant paraît
confortable, voire stoïquement vertueux, le renoncement
à toute intelligibilité objective et à
la poursuite obstinée instinctive du vrai véritable.
Au plus tard à larticle de la mort, leuthanasie
de lesprit, à commencer par la curiosité,
se révèle inopérante, fût-elle
médiatiquement correcte.
*
On laura pressenti : à mes yeux, seule
la bonne analyse (logique, grammaticale, pragmatique, sémiotique,
stylistique etc.) peut aider la philosophie à ne pas
céder au vertige du vide ou du néant, y compris
au sujet de sa propre nature et ses fonctions. En ce qui concerne
lexpression langagière du Jugement dans la Proposition
définie au sens strict de ladequatio,
larchéologie de la réflexion est salutaire.
Sil faut lanabaptiser, appelons-la le REALISME
CRITIQUE, ce que ses contempteurs dénoncent comme la
naïveté suprême, voire le conformisme le
plus plat ou, pire encore, la lâcheté la plus
dévote et la plus hypocrite.
Eppur
!
La signification du substantif, réalisme,
et celle de ladjectif, critique, conviennent
à chacune des fonctions statutaires, à
savoir la saisie du donné dont il sera question, la
représentation abstraite à laquelle ce donné
sera confronté et la nuance du jugement en tant que
verdict sur leur convenance réciproque.
Sagissant du thème, il convient de noter
son caractère complexe : les coordonnées
thématiques sont généralement nombreuses
et diverses. Parmi elles, le premier rôle revient
éventuellement en soliste au temps, que
ce soit sous forme de marque de conjugaison, dadverbe
ou de complément soit nominal soit verbal (dans une
subordonnée proprement dite). Parmi les
autres fonctions casuelles à partager ce statut, on
notera bien évidemment, dans lordre de fréquence,
le sujet, les différents objets et une longue série
de ce quon appelle parfois des actants ou des circonstants.
Il sagit de découper dans la réalité
une sorte de tranche, comme une part de gâteau ou comme
une zone spatiale multidimensionnelle. La réussite
de la communication suppose que les visions de lunivers
commun soient superposables. On comprend dès lors pourquoi
Platon insistait sur les défauts éventuels de
pertinence des appellations : il faut quon
parle de la même chose, et cela est bien difficile,
car lun ou lautre des participants peuvent se
complaire dans lirréalité, sans compter
que tous les lecteurs nont pas la même vision
générale des choses, et quil peut subsister
des décalages entre leurs perceptions et réminiscences
particulières. Lhorizon de chaque thème
est une encyclopédie putative en chantier, mais son
angle de vue est défini par lorigine de la proposition :
hic & nunc, ET ego. Les traducteurs risquent
moins que les linguistes ou parfois les zélotes
scrupuleux de la philosophie soi-disant analytique
de méconnaître le rôle souvent décisif
de limplicite. Limportance du critère de
la cohérence découle de la conviction absolue
que la Réalité est cohérente. Léthique
de la communication impose à la fois une autocensure
permanente et un ajustement prophylactique permanent, fût-il
indexé en hypothèses, de la part de tous les
participants, dont il ne faut jamais perdre de vue quils
ne sont pas tous des contemporains ni de lauteur ni
entre eux. Quon puisse néanmoins parler de saisie
critique progressive, et pas seulement de visée tâtonnante
résignée, fait ladmiration
au sens classique dune philosophie moins que
jamais agonisante lorsquelle consent à réfléchir
à cet instrument maîtrisable dont elle se sert
avec tant de légèreté pour le dénoncer
comme non maîtrisable. [Je sais bien que cet argument
est le plus vieux du monde, mais il est inusable : repetitio
mater studiorum.]
Sagissant du rhème, il faut savoir que
celui-ci nest pas plus isolé des autres rhèmes
que le thème ne lest des autres thèmes,
mais dune autre manière, disons abstraite.
Les différentes saisies thématiques prélèvent
pour ainsi dire une portion de lunivers empiriquement
perçu par des partenaires non autistes de la communication.
Ces découpes sont susceptibles dajustement.
Leur rôle est détablir ce de quoi il est
question sans garantir ni engager formellement, dans ce processus
de désignation, des significations connotées
: la question posée au guide par le randonneur « avez-vous
aperçu cette vipère dans les fougères ? »
nempêche pas la poursuite de la conversation si
la vipère présumée était une couleuvre
et sil ny avait pas dautre serpent dans
les parages. Bien au contraire, la méprise induira
une leçon de choses sur les reptiles venimeux ou non
venimeux. En revanche, lidentification de ce serpent,
« ce nest pas une vipère, mais une
couleuvre » engagera les participants dans le réseau
conceptuel, soit lunivers ordonné et constamment
réarrangé des connaissances, ou, si lon
nest pas allergique à lévocation
de la pensée, de la Connaissance. Si le thème
peut être circonscrit, le rhème doit être
défini ; son horizon est celui de la mise
en relation itérative des notions, puis de leur intégration
dans un réseau unique (sans trop de chaînons
manquants). Certes, comme lindique le passage du Cratyle
sur la triade, les rhèmes particuliers peuvent relever
de secteurs provisoirement fragiles, voire dillusions
non reconnues comme telles. Des pans entiers de la toile daraignée
peuvent être arrachés sous leffet de nouvelles
découvertes. Pour sen convaincre sur de longues
distances, il suffit ici de songer aux conséquences
épistémiques de la méconnaissance de
linertie du mouvement compensée il y a
vingt-cinq siècles par le bricolage de la perpétuité
du seul mouvement circulaire , puis, plus près
de nous, du postulat de lincassabilité de latome,
ou encore de la bonne aubaine de la génération
spontanée qui conforte opportunément le fixisme
des espèces naturelles sur le mode des espèces
mentales et autres sous-genres. Toutes les représentations
erronées nont pas autant de longévité :
dans les sciences soi-disant humaines, les explications hasardeuses
pullulent (présentement, elles ne sont plus nécessairement
dialectiques) ; les plus éphémères
sont dautant plus contraignantes et jalouses, comme
lillustre la mode actuelle qui consiste à pondérer
le qualificatif « correct » en le spécialisant
par un adverbe tel que politiquement ou économiquement,
voire sociologiquement ou sémiotiquement.
Avez-vous déjà observé une araignée
qui réparait sa toile ? Cest la même
que celle qui la tissée. La cohérence
et la solidité ultime de la toile, lisez du réseau
conceptuel, rendent proprement absurde la prédication
universelle de lAbsurde. Tous les rhèmes, y compris
ceux que manient leurs contempteurs, participent de lintelligibilité
de lUnivers (si lon veut bien accepter
ce nom pour le distinguer de celui de Réalité,
lequel sous-tend tous les thèmes, même les flèches
qui natteignent pas leur cible).
La triade propositionnelle rassemble dans le meilleur des
cas un thème bien circonscrit et un rhème transparent,
ces deux parties de la proposition sintégrant
lune dans la Réalité [existentielle] de
la Deixis et dans lUnivers [essentiel] de la Connaissance.
Ce rassemblement (on peut aussi parler de convenance ou dappartenance
ou de relation prédicative) est opéré
par le Jugement exprimé par le phème.
On dira que beaucoup de nos thèmes sont incertains
et que nos rhèmes demeurent souvent subjectifs, de
quoi relativiser définitivement nos assertions, voire
nos questionnements. Il se trouve que justement, le phème
modalise cette convenance de lIdée à
la Chose, Il serait inepte de dire que le phème nest
quun néologisme cache-copule. Lanalyse
triadique de la proposition révèle une infinité
de nuances dans la « proposition »
au sens souvent oublié de laction de proposer !
de la « proposition » au sens,
plus prosaïque, de phrase. Ces nuances vont
du Oui, du Nécessairement, du Possible, du Probable,
du Hélas !, du Bien sû r! , et du Pourquoi
pas ? au Non. Ce Non peut tirer sa justification dun
ou de plusieurs défauts cachés dans le thème,
le rhème ou les deux, mais il peut aussi, entre un
thème concevable et un rhème recevable, constituer
lui-même une erreur. Il sagira alors dune
pure erreur de jugement. Est-il indispensable de rappeler
que les jugements erronés ne sont pas tous négatifs ?
Le « réalisme critique » porte
sans doute à se méfier principalement des phèmes
affirmatifs, et ce précisément en raison de
son attachement constamment renouvelé et approfondi
à la cohérence ultime et à lintelligibilité
de lEtre. La méditation de la Tradition de lanalyse
triadique de la constitution statutaire de la proposition
casuellement organisée me paraît au cur
de la « théologie négative ».
Si ces évidences viscérales ne sont pas démontrables,
elles nen fondent pas moins le doute et permettent au
philosophie dy trouver un point dappui solide
pour son levier.
|
i |
 |