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M. Henri Amouroux
LES TRIBUNAUX DU PEUPLE À LA
LIBÉRATION
séance du
lundi 9 janvier 2006
Vous mavez proposé, Monsieur le Président,
un sujet difficile, un sujet douloureux : les tribunaux
du peuple à la Libération. Mais pourquoi notre
Compagnie éviterait-elle les sujets difficiles ?
Ils font partie de notre histoire, ils en sont la face sombre.
Il y a près de soixante-deux ans et cest
encore proche comment est-il possible que lHumanité
du 25 septembre 1944 ait rendu un vibrant hommage au colonel
Bernard il sagit dun pseudonyme
chef du « fameux maquis de Pressac »,
certes, mais qui avait fait du château de Pressac en
Charente, le siège de ce quil appelait « la
justice du peuple », mot que daucuns ne prononçaient
quavec terreur car ce redoutable tribunal, qui ne sembarrassait
ni davocats, ni de prêtres, allait, en trois semaines
de juillet, faire exécuter entre 80 et 100 personnes.
Le chiffre est impossible à préciser comme sont
impossibles à préciser les charges retenues
contre les « coupables », toutes les
archives du maquis ayant été brûlées
par « Gandhi » encore un pseudonyme
avoué de La Rochelle qui présida le tribunal.
Comment croire aujourdhui quil y a moins de soixante
deux ans, 75 miliciens aient été fusillés
au Grand Bornand le 24 août
simplement parce que
75 cercueils avaient été commandés deux
jours plus tôt à un menuisier dAnnecy ?
Le Procureur de la République de Thonon, tout frais
maquisard, avait, il est vrai, dit à ceux qui constituaient
le tribunal du peuple : un ramoneur, un photographe,
un restaurateur, un imprimeur, un comptable, quils navaient
le choix quentre la mort et lacquittement. Entre
10 h le 23 août et 4 heures du matin le 24,
il y aura donc, au Grand Bornand, 75 condamnations à
mort et 22 acquittements. Les exécutions, 5 hommes
après 5 hommes, durèrent de 8 h à
10 h 15.
A soixante-deux ans de distance, comment imaginer que, sans
contrainte et même aux applaudissements dune partie
des Français, aient pu surgir dans presque tous les
départements de lancienne zone libre, en Ariège,
en Ardèche, en Dordogne, en Haute-Garonne, dans la
Lozère, la Haute-Savoie, le Gard, la Haute-Vienne,
des tribunaux promis à une brève mais terrible
existence?
Tribunaux qui avaient à honneur de ne pas chômer.
Parlant de celui de Limoges, M. Guingouin déclara
quil « travaillait de six à douze
heures par jour, samedi et dimanche compris »,
ce qui lui permit de juger et de condamner à mort en
une semaine 45 personnes dont une seule échappa au
poteau.
Sur le fonctionnement de ce tribunal de Limoges, on sait seulement,
les archives ayant été détruites, quil
était présidé par un capitaine FTP de
25 ans, assisté de deux lieutenants de 23 ans, que
les premiers accusés neurent pas de défenseurs
et que le tribunal siégeait toujours le 12 septembre,
neuf jours après larrêté du commissaire
régional de la République qui avait légalement
mis fin à son existence.
Correspondant pour lAriège du Comité dhistoire
de la deuxième guerre mondiale M. Robert Fareng
écrit, en mars 1946, que la terreur inspirée
par le tribunal du peuple de Pamiers était encore telle
« que les rares personnes qui en connaissaient
quelque chose étaient absolument réticentes ».
Trente ans plus tard, il précisera navoir trouvé
aucune trace dans les archives de documents relatifs aux tribunaux
spéciaux qui siégeaient à Pamiers avant
linstallation de la cour de justice, le 24 octobre 1944.
Pour le seul tribunal du peuple dont lactivité
sétait étendue du 19 au 31 août
on en est, de nos jours, toujours réduit à des
estimations : entre 30 et 80 condamnations à mort,
si bien que les historiens ont dû retenir un chiffre
moyen : 55.
Archives détruites, bouches closes des survivants,
les organisateurs et les accusateurs des tribunaux du peuple,
peuvent-ils du moins dire les raisons qui ont guidé
leurs décisions, leur ont fait refuser toute enquête
et toute instruction ? Les raisons pour lesquelles, sans
même la connaître, ils ont, dinstinct, fait
leur la phrase de Couthon : « les tribunaux
du peuple ne sont destinés quà punir les
ennemis de la République, on ne prendra que le temps
de les reconnaître ».
Quécrit le colonel Aubert il sagit
dun pseudonyme commandant les FFI de lAriège
au capitaine Gardelle commandant de la place de Foix :
« je vous prie de convoquer durgence un tribunal
militaire de quatre membres que vous présiderez pour
juger sommairement tous les Français ayant collaboré
directement avec lennemi et de faire exécuter
les coupables dans les 24 heures ».
Le 2 septembre, le capitaine Gardelle ayant obtempéré,
huit auxiliaires des Allemands rendus responsables de lassassinat,
le 13 juillet, du sénateur Laffont et du docteur Labro,
meurtres pour lesquels douze collaborateurs avaient déjà
été tués par les FTP, seront fusillés
une heure après le jugement.
Lorsque le temps ayant passé, les autorités
militaires voudront obtenir quelques précisions sur
ces tribunaux qui se disaient aussi « cours martiales »,
elles sattireront souvent une cinglante réponse.
Voici un document :
Le 20 avril 1946, le colonel Duperron, commandant le groupe
de subdivision de Nîmes, a demandé au capitaine
Georges T
, responsable de lorgane liquidateur
des FFI, des indications sur les conditions dans lesquelles
la cour martiale avait été constituée.
Le 28 février 1947, il reçut enfin cette réponse
écrite : « En réponse à
la réaction des éléments fascistes du
Gard qui désiraient semer la perturbation ».
Le colonel Duperron a réclamé le nom de lofficier
qui a désigné les membres de la cour martiale
et assumé la présidence. Voici la réponse :
« le peuple et toute la vraie France ».
Duperron sintéresse-t-il au nom des juges, le
capitaine T
lui répond : « le
peuple de France et les victimes du fascisme ».
On nen saura pas davantage.
Dès le 24 mars 1945, le commissaire de la République
avait dailleurs précisé au ministre de
lIntérieur quil navait pu recueillir
de renseignement sur la cour martiale dAlès
on saura cependant quelle avait été présidée
par un déserteur , non plus que sur celle de
Mende et sur celle de Nîmes qui avait créé
une « cour martiale extraordinaire »
pour condamner à mort, en septembre, en représailles
dattentats qui auraient été commis contre
FFI et FTP, dix puis, dix huit, miliciens prisonniers.
De ces excès, de ces mises à mort qui rappelaient
les procès verbaux en moins les excès
et les mises à mort de 1793, lopinion ne savait
que ce que disaient des journaux à la pagination réduite
une seule feuille ; journaux qui, à
quelques exceptions près Le Figaro avec
Mauriac, Sud-Ouest avec Lemoîne, Le Progrès
avec Brémond camouflaient peureusement les faits
lorsquils napplaudissaient pas aux exécutions
et nen demandaient pas davantage !
Dailleurs une partie du peuple ne donnait-elle pas raison,
à ces juges improvisés, qui prétendaient
en six minutes cest le temps qui, au Grand Bornand,
sera accordé, plaidoirie comprise, à lexamen
du cas de chaque inculpé régler, au nom
du peuple, le sort des hommes qui, souvent après avoir
été roués de coups, leur étaient
présentés ?
Sur latmosphère qui régnait dans les tribunaux
du peuple, voici dailleurs le témoignage du journaliste
Marcel Picard, débarqué en Provence avec larmée
de Lattre et qui, le 8 septembre, assiste, à Montpellier,
au jugement de vingt miliciens dont dix-neuf seront immédiatement
fusillés :
« Je vous jure, écrit Picard, que ça
a de la gueule, ça a même une gueule énorme ;
ce nest plus le cadre sévère du vieux
palais de justice, mais une simple cour martiale qui siège
là : cest un tribunal révolutionnaire.
Celui de 1793. Pas besoin de carton pour entrer. Les premiers
arrivés choisissent leur place et cest maintenant
une foule qui se presse dans toutes les enceintes, débordant
le prétoire, envahissant les bancs du jury. Là,
aujourdhui, il nest pas besoin de jury
les
débats sont courts. On a supprimé la fastidieuse
lecture de lacte daccusation ; il ny
a pas de témoins : les témoins cest
toute la salle. Quant aux plaidoiries, elles sinspirent
de latmosphère, elles sont courtes, ce qui ne
les empêche pas dêtre éloquentes.
Tous les avocats ont été désignés
doffice. Mais le record de brièveté est
détenu par laccusation. Le réquisitoire
tient en dix mots, pas un de plus : « Je demande
la peine de mort pour tous les accusés ».
Il faut dire la vérité : le reportage de
Marcel Picard ne choque pas grand monde. Il ne choquera pas
le jury du Prix Albert Londres qui, en 1946, lui attribua
son premier prix décerné après linterruption
de lOccupation. Dans sa crudité, non exempte
dune sympathique compréhension pour ceux qui
réclamaient la mort, le texte de Picard était
le reflet dun bref moment de lhistoire de la libération ;
lorsque le général De Gaulle et les mots
qui suivent sont de lui voyant « bouillir
daffreux éléments de trouble dans le creuset
des affaires publiques, se faisait leffet de Macbeth
devant la marmite des sorcières ».
Ces sanglants et humiliants excès que De Gaulle dénonce
et quil semploiera très vite à réprimer,
il faut les replacer dans le temps, dans lespace, dans
le contexte.
Dans le temps : on peut dire que les tribunaux du peuple
auront disparu à la fin doctobre 1944.
Reprenons lexemple de lAriège où,
sous un nom ou un autre, se sont succédé juridictions
et magistrats de circonstance. Le tribunal du peuple qui siège
à Pamiers du 19 au 31 août a condamné
à mort 55 personnes, chiffre moyen retenu ; le tribunal
de Saint Girons juge 8 prévenus, entre le 2 et le 4
septembre, et les condamne tous à mort. Le 5 et 6 septembre,
ce sont 8 prévenus encore qui comparaissent devant
le tribunal militaire spécial, 7 sont condamnés
à mort et immédiatement exécutés.
La cour martiale de lAriège juge et condamne
à mort 2 prévenus le 13 septembre. Le tribunal
militaire permanent examine, entre le 19 septembre et le 25
octobre, les dossiers car cette fois il y a des dossiers
et ils sont examinés de 13 prévenus dont
4 seront exécutés.
Enfin, la cour de justice créée, comme toutes
les cours de justice, à la fin du mois de juillet par
décision du gouvernement provisoire, peut siéger
à partir de novembre 1944. Elle jugera 172 prévenus,
en condamnera 43 à la peine de mort, dont onze contradictoirement
et, sur les onze, trois seront fusillés.
Trois mois dexistence, au maximum, deux le plus souvent,
pour les tribunaux révolutionnaires et une zone daction
qui recouvre cette ancienne zone non occupée où,
avant la guerre, étaient nombreux les départements
à majorité de gauche, les départements
déchristianisés, les départements ayant,
plus que dautres, été sensibles aux violences
de la guerre civile espagnole. Le découpage de la ligne
de démarcation les avait placés sous la tutelle
de Vichy. Tutelle acceptée dabord avec soulagement
par des millions de français assommés par la
soudaineté de la défaite, par tous ceux
près du quart de la population dalors qui
avaient été dispersés sur les routes
de lexode
par les pères, les mères,
les femmes, les enfants qui attendaient de larmistice
une information sur le sort de ces deux millions de soldats
dont on ignorait tout. Quant au chef de lEtat, le maréchal
Pétain, auréolé de la gloire de Verdun
et des souvenirs de 1917, bénéficiant de lune
de ces violentes crises dantiparlementarisme qui suivent
toutes les défaites, il est acclamé à
Toulouse, Marseille, Lyon, villes rouges ou roses de tradition.
Evoquant cette popularité, le général
de Gaulle écrira dailleurs, avec quelque mélancolie,
dans ses « Mémoires de guerre »,
quun film des voyages du maréchal reçu
à Londres en décembre 1940, apportait « des
preuves évidentes ».
***
On ne peut négliger le contexte. Il permet de situer
géographiquement la fracture française. Elle
se produit dans lancienne zone non occupée. Il
permet de dater le début des processus qui conduira
à la guerre civile : lété
de 1943.
Après le débarquement anglo-américain
en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, la zone libre avait
été occupée le 11 par la Wehrmacht. Le
27 novembre, ses casernes envahies, ses armes saisies, larmée
de larmistice était dissoute par ordre du vainqueur.
Et la milice, avec laccord des Allemands mais sur ordre
du gouvernement, allait rapidement prendre place parmi les
forces du maintien de lordre et assez vite se trouver
engagée dans la lutte contre les maquis naissants.
***
On sait lorigine de la milice. Alors que la Légion
des combattants avait vocation de rassembler sans grand souci
des options politiques les anciens combattants de 14-18 et
ceux de 39-40, le mouvement, jugé trop mou par certains
de ses chefs, et notamment par Joseph Darnand, donnera naissance
au service dordre légionnaire antisémite,
antimaçon, anticommuniste, dont les éléments
les plus durs et les plus sûrs sengagèrent
dans la Milice, voire dans la Waffen SS.
Il est vrai que, jusquà lété
de 1943, les miliciens ne sont pas armés. Il est également
vrai que ce sont les communistes engagés, on
le sait, depuis la rupture du pacte germano-soviétique
et linvasion de lURSS , dans une campagne
dattentats visant non seulement les occupants mais les
collaborateurs, les anticommunistes et, par extension, certains
pétainistes, qui, les premiers, ont ouvert le feu,
le 24 avril 1943 en tuant le chef milicien Paul de Gassowski.
Cest après lassassinat dun dixième
milicien Julien Petit, le 15 octobre que des
représailles sont décidées. Cest
après la mort, le 22 novembre, du capitaine Jacquemin,
responsable départemental de la Haute-Savoie, quelles
vont prendre de lampleur. Alors la guerre civile va
saccélérer. Elle mettra aux prises
essentiellement dans lancienne zone libre où
se recrutent la presque totalité des miliciens
des hommes qui, en 14-18, en mai et juin 40 encore, avaient
combattu côte à côte, le même adversaire.
***
Lorsque, sur tout le territoire français, a reflué
larmée allemande, lhorreur est apparue.
Horreur à Saint-Genis-Laval où 120 hommes et
femmes, attachés par couples, ont été
mitraillés puis jetés au feu ;
Horreur à Bron où, sur laéroport,
72 juifs amenés pour combler les trous des bombes alliées
sont tués le travail achevé et jetés
dans des cratères que viendront combler de nouveaux
juifs, eux aussi promis à la mort.
Horreur de ces puits de mine abandonnés et dont louverture
a été bouchée sur des corps sans vie.
Horreur des pendaisons de Tulle, des exécutions dotages
qui précèdent de quelques heures le départ
définitif des occupants.
Villages incendiés, habitants massacrés
Rouffignac, Maillé, Oradour, par des troupes qui séloignant,
nauront que très rarement à répondre
de leurs crimes.
Demeurent des collaborateurs ou supposés tels. Ceux
qui nont pas précédé ou suivi lAllemand
dans sa retraite. Ceux, également, qui ne se croyaient
pas spécialement menacés. Françoise Armagnac
avait adhéré le 13 mars 1943 à la Milice
de Chabanais. Après avoir assisté à deux
réunions, elle avait, par écrit, donné
sa démission le 8 août 1943. Comment pouvait-elle
imaginer quelle serait enlevée, le 4 juillet
1944 par les hommes du maquis de Pressac le jour même
de son mariage et à la sortie de la messe ? Comment
aurait-elle pu croire que, traduite devant « la
justice du peuple », elle serait, le soir même,
condamnée à mort et fusillée le lendemain
dans sa robe de mariée qui lui servira de linceul ?
Il est vrai quavec sa mère, elle habitait une
grosse et inconfortable (jy ai couché) maison
quon appelait, dans le pays, le château. En temps
de révolution les châteaux constituent toujours
une circonstance aggravante ! Ce fut vrai en 1792, ce
fut vrai en 1944.
Les miliciens qui comparaissent devant les tribunaux du peuple
dont ils constituent, on la vu, le gibier ordinaire,
sont, dans tous ces départements ruraux de lancienne
zone libre, des voisins, des hommes et des femmes que lon
connaît et avec lesquels on règle enfin de vieux
comptes. Souvent ce sont leurs ouvriers, leurs fermiers qui
les jugent. Parmi ceux qui comparaissent quelques minutes
et sont fusillés quelques heures plus tard, il y a
naturellement des coupables de délation, en un temps
où la délation pouvait conduire à Auschwitz
ou à Dachau. Il y a des hommes qui, avec les Allemands,
ont participé à la chasse aux maquisards et
tenu pour victoire ce qui nétait quassassinat.
Et qui, pour ces assassinats de Français, ont obtenu
des citations au Journal officiel.
Mais ces coupables méritaient une autre justice quune
justice fourre-tout où celui qui aurait du être
puni de cinq ans de prison accompagnait au poteau celui qui,
effectivement, méritait la mort.
***
Dans le tome 2 des Mémoires de guerre, le
chapitre « Le rang » est suivi du chapitre
« Lordre ». En vérité,
la victoire sur le désordre était un préliminaire
à la reconquête de la grandeur. De Gaulle lavait
toujours su.
Parlant à Tunis le 7 mai 1944, il avait déclaré :
« A ceux qui supposent quà la libération
la France pourrait en revenir à lépoque
féodale et se repartir entre plusieurs gouvernements,
nous donnons rendez-vous un jour prochain à Marseille
sur la Canebière, à Lyon sur la place Bellecour,
à Lille sur la Grand Place, à Bordeaux sur les
Quinconces
» Or, cest bien la menace
de « plusieurs gouvernements » qui planait
sur la France tout à la fois éclatée
et libérée.
Ces « gouvernements multiples » avec
leurs petits chefs, leurs magistrats, leurs exécuteurs,
cest dans lancienne zone non occupée quils
foisonnent. Pour une simple raison : La France daoût
44 est un pays en morceaux, haché menu par la guerre,
où relier deux villes distantes de trente kilomètres
tient du miracle, où téléphoner de province
à Paris relève dune grande chance ou dune
grâce du ciel.
- 3125 ouvrages dart ont été détruits ;
- sur les 11.800 locomotives davant-guerre, il en
reste 2.800 ;
- sur les 2.500.000 véhicules, 300.000 seulement
roulent encore.
Cest le 22 novembre 1944 que la Loire est franchie
pour la première fois sur un pont de chemin de fer
reconstruit ; le 23 que la liaison ferroviaire Saint-Raphaël-Cannes
est rétablie, ce qui permettra une maigre amélioration
du maigre ravitaillement. On pourrait poursuivre. Multiplier
les exemples. A quoi bon ? Dans les travaux de reconstruction,
Alliés et Français privilégient naturellement
tout ce qui servira à lalimentation de la bataille.
De cette ardente et rude bataille qui se poursuivra jusquau
8 mai 1945, les départements de lancienne zone
non occupée sont pratiquement tenus à lécart
par lhistoire. Je noublie pas que la 1ère
Armée française, celle de de Lattre, et la 7
ème Armée américaine celle du
général Patch ont, à partir du
15 août, débarqué victorieusement en Provence,
puis le long du Rhône, poussé, devant elles,
toujours plus vigoureusement, toujours plus activement, la
19 ème Armée allemande jusquau moment
où, à bout de carburant et non de courage, elles
ont du faire halte le 15 septembre devant Luxeuil, Belfort,
Pont de Roide.
Pas question, pour ces armées, daller à
droite ou à gauche, remettre de lordre dans les
villes turbulentes. Si de Lattre, escorté de quelques
chars, se rend pour quelques heures à Montpellier,
le 2 septembre, cest en souvenir de ce 11 novembre 1942
où il avait tenté de sauver lhonneur de
cette armée de larmistice qui avait reçu
ordre, à lannonce du franchissement par les Allemands
de la ligne de démarcation, de ne pas bouger de ses
casernes. Mais à peine a-t-il quitté Montpellier
en liesse, Montpellier rassurée, la situation redevient
ce quelle était avant son arrivée :
le tribunal du peuple reprend ses audiences.
***
Cest à De Gaulle quil appartiendra de
tout régler. Le 8 ou le 9 septembre, il a sous les
yeux un rapport rédigé par un haut fonctionnaire
envoyé en mission dans le Midi. Ce rapport, mes chers
confrères, se trouve parmi les documents du tome 2
des Mémoires de Guerre. Son auteur le
nom nest pas précisé après
avoir visité les régions de Clermond-Ferrand,
de Limoges et de Montpellier, est passé à Toulouse
avant de se rendre à Bordeaux. Il dit ce que nous savons
aujourdhui. Je cite : « presque partout
les traîtres et les délateurs ont été
déférés à des cours martiales.
Les Francs-Tireurs et partisans dans la Haute-Vienne, dans
la Corrèze, dans le Gard, se sont fait remettre par
les banques, sous la menace des armes, des sommes considérables,
mais ces abus, pour désastreux quils soient,
sont isolés (
). Dans toute la zone sud, le caractère
politique de la résistance est au moins aussi accusé
que son aspect militaire. Les comités départementaux
de libération qui ne représentent que très
imparfaitement, la variété des opinions de leur
département, ont manifesté lintention
et parfois la volonté de le gouverner directement
Les
forces françaises de lintérieur ne sont
pas commandées.. Des chefs de bande surgissent qui
sassurent une clientèle
»
Des lignes et des lignes encore, le rapport occupe
les pages 298 et 299 des Mémoires de guerre
, pour dire la peur des uns, larrogance criminelle
des autres. Il sachève sur ces mots : « des
décisions urgentes me semblent nécessaires.
Mais je doute que le général de Gaulle puisse
les prendre avant davoir visité les régions
de la zone sud ».
Mots « déclencheurs » sans doute.
Car le 14 septembre, le général de Gaulle
il nest à Paris que depuis trois semaines
senvole en direction de quatre villes « chaudes » :
Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux.
Devant toutes les foules, il prononce le même discours.
Discours en trois points : la guerre continue et larmée
française doit la poursuivre aux côtés
des armées alliées ; les ruines sont nombreuses,
cest toute la France quil faut relever ;
rien ne se fera que dans lordre.
Il est des journaux dans lesquels on trouve lécho
de toutes les réactions populaires aux paroles du général.
Pour parler de celles des Bordelais le 17 septembre, le quotidien
Sud-Ouest emploie quatre mots marquant dimportants
degrés dans lenthousiasme : applaudissements,
vifs applaudissements, acclamations, ovation. Ce dernier mot
réservé à la phrase qui précède
le chant de la Marseillaise.
Les acclamations mot le plus fort suivent les
mots « On ne fait rien et surtout rien de grand
que dans lordre. Lordre quel est-il ? Cest
celui de lEtat, celui de la République, celui
que représente et doit faire exécuter le gouvernement
de la République »
.
Avant de rencontrer la foule, comme après en avoir
reçu les acclamations, le général de
Gaulle fait la leçon jose le mo t
aux différentes autorités issues de la Résistance.
Aux commissaires de la République Yves Farge
à Lyon, Aubrac à Marseille il rappelle
la nécessité de simposer pour imposer
« lautorité de lEtat, qui est
la seule qui vaille, la seule qui puisse être admise
du moment où les batailles en désordre ont cessé » ;
aux chefs maquisards, sur les épaules desquels, parfois
abusivement, parfois légitimement car ils avaient
agi quand tant dautres se terraient, les galons se sont
multipliés, il dit quils doivent choisir entre
le retour à la vie civile et lintégration
dans larmée régulière où,
avec un grade inférieur, il leur faudra, dans une guerre
toute différente, faire leurs preuves.
Les remontrances de De Gaulle aux commissaires de la République,
ses ordres à des colonels FFI auxquels il népargne
pas lhumiliation de leur demander quel était
leur grade en 1939, son irritation devant la présence,
en septembre encore, de groupes armés qui, je le cite,
« cédaient à limpulsion de
faire justice sans autre forme de procès à lencontre
de leurs persécuteurs », sa colère
devant un désordre qui empêche la France de retrouver
son rang, Anglais, Américains et Russes retardant toujours
la reconnaissance de jure du gouvernement, toutes ces
manifestations de volonté, ont-elles porté fruit ?
Oui. Le 24 septembre, dix jours après le passage de
De Gaulle à Lyon, Yves Farge, commissaire de la République,
déclare : « il faut quon sache
quil nest pas possible darrêter sans
mandat régulier ; quil nest pas possible
dépurer sans que les préfets, les premiers
présidents et les procureurs généraux
commandent lépuration en sentourant de
la légitime opinion des comités de libération
qui incarnent la douleur de la France martyre
(mais)
la justice est rendue par les juges ».
Oui De Gaulle est en passe de gagner puisque et cela
fait preuve dans LHumanité du 28
septembre, Marcel Cachin regrette le temps où « lorsque
les volontaires du maquis avaient libéré une
ville ou un village, ils (
) fusillaient les traîtres
avérés qui avaient désigné à
lennemi les maquisards, les anti-collaborateurs et leurs
familles. On rasait la tête des misérables filles
du ruisseau qui sétaient livrées aux occupants ».
Cachin poursuit en écrivant : « on
pourrait épiloguer à perte de vue sur la légalité,
la légitimité de ces exécutions rapides »,
mais il népilogue pas se contentant daffirmer
quelles ont été « une garantie
dordre dans la cité ». Quel ordre !
celui de la peur ! souvent celui de la terreur. En tous
cas, lordre que voulait Cachin nétait pas
lordre voulu par De Gaulle.
Mais il nexiste pas de baguette magique. Et le traumatisme
a été trop grand ; des deux côtés,
les passions ont été trop violentes pour que
la remise en ordre dun pays, où toutes les hiérarchies
avaient été culbutées, soit chose aisée.
Jusquà son départ en janvier 1946, le
général De Gaulle ne cessera de harceler son
ministre de lIntérieur Tixier, ses ministres
de la justice François de Menthon puis Pierre-Henri
Teitgen, eux-mêmes harcelés par une presse communiste
qui sindigne de trop dindulgence. Que les ministres
révoquent les préfets trop faibles ! quils
arrêtent et condamnent les fauteurs de troubles, les
rançonneurs, les pilleurs, ceux qui, par la plume ou
par le revolver, menacent les représentants dun
pouvoir toujours en équilibre et terrorisent les juges.
Car il faut bien du courage en octobre et novembre 1944, pour,
dans certaines villes du Midi, représenter lEtat
ou pour siéger dans ces cours de justice dont le nombre,
le 14 septembre, a été considérablement
augmenté puisquelles se compteront bientôt
120.
A son retour de Lyon-Marseille-Toulouse-Bordeaux, le général
De Gaulle parlant le 14 octobre, a réaffirmé
que « le pouvoir de rendre la justice (revenait)
exclusivement aux magistrats commis pour ce faire par lEtat ».
Evidence ? En 1944, ce nest nullement certain.
Evidence ? En septembre, en octobre 1944, plusieurs,
en tous cas, refusent de la reconnaître. Voici la lettre
datée du 18 septembre écrite à
Pierre Bertaux, commissaire de la République par le
Président du comité de libération de
Montans, mille habitants, dans le Tarn
« Prescrivez,
monsieur le préfet, la mise en libération des
détenus quil vous plaira de libérer. Nous
les reprendrons un jour et ce jour-là, nous les livrerons
à la justice populaire ».
Mots en lair ? Vantardise ? Nullement. Dans
la France de lautomne et de lhiver 1944, de petites
bandes décidées attaqueront des prisons pour
extraire de leurs cellules des captifs à leurs yeux
insuffisamment condamnés et faire ensuite justice au
nom du peuple.
Voici mes chers confrères ce que lon pouvait
dire, en quelques mots, sur le thème qui ma été
proposé par notre Président. Lhistoire
des tribunaux du peuple nest que rarement évoquée.
Mais je sais des départements, des villes et des villages
où elle demeure vivante dans bien des mémoires
encore.
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