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M. Jean-Pierre Berthet
JUSTICE ET MÉDIAS
séance du lundi 19 juin 2006
Vous mavez demandé une communication sur un sujet
dont lactualité est permanente, la justice et
les médias. Parlons au présent :
Affaire dOutreau, dossier Clearstream. Quil sagisse
de gens modestes ou de dirigeants politiques, peu importe.
Les relations entre la justice et les médias sont essentielles
à la connaissance des faits, à la recherche
de la vérité et au respect des personnes visées.
Ma contribution sera modeste. Je ne suis pas un théoricien,
je nen ai ni la formation, ni la vocation. Je revendique,
en revanche, le statut de praticien, en regard de mes 35 années
de journalisme télévisé, dont 25 consacrées
à lactualité judiciaire.
Je vais donc vous raconter ma vie
enfin, rassurez-vous,
ma vie professionnelle. Et ce nest pas du narcissisme.
Il se trouve que mon aventure professionnelle avance au rythme
des évolutions du couple singulier que forment la justice
et les médias.
Et cest naturellement à travers le prisme particulier
de la chronique judiciaire à la télévision
que se décline mon histoire.
PREMIERE EPOQUE
Le début des années 70.
Je fais mes premières armes dans
la chronique judiciaire, à la télévision.
Et sur le banc de la Presse, je reçois les conseils
dun ancien, Jean Laborde, journaliste à lAurore
et romancier :
« Tu es jeune. Laisse tomber
le judiciaire ça ne mène à rien. Fais
du journalisme politique. Cest là quon
rencontre les gens importants et quon fait carrière ».
A lORTF, où jai été
recruté en 70, après cinq années à
Europe 1, il ny a plus de chroniqueur attitré
depuis les évènements de mai 68. Lirremplaçable
Frédéric Pottecher a laissé aux Rédacteurs
en chef le souvenir dun journaliste trop indépendant,
imprévisible et, pour tout dire, ingérable.
Pour la télévision des années 68-74 la
justice est donc un genre mineur, la rubrique judiciaire est
quasiment à labandon et les faits de société
ne sont pas loin dêtre considérés
comme subversifs par certains patrons de Rédactions.
DEUXIEME EPOQUE
La fin de la guillotine.
Je crois que ma passion pour le judiciaire
a été définitivement scellée à
la Cour dassises de Troyes en 1977. Jy ai vu,
dans une plaidoirie danthologie, Robert Badinter, chef
de file des avocats abolitionnistes, arracher Patrick Henry,
ravisseur et tueur denfant, à la peine de mort.
En 1981, je rencontre à la chancellerie le nouveau
Garde des Sceaux Robert Badinter. Je lui apprends que jai
été sollicité pour présenter le
journal de 20 heures. Jai encore sa répartie
en mémoire. Il ne men voudra pas de la rappeler
ici.
« Il est vrai, me suggère Robert Badinter,
que sans la peine de mort et son effet de dramatisation,
la chronique des grands procès criminels va baisser
en intensité ».
Un constat très clinique, mais peut-être le
nouveau ministre voulait-il me rassurer au moment ou je méloignais
du judiciaire. Peut-être cherchait-il à se consoler
lui-même de devoir quitter sa robe davocat.
TROISIEME EPOQUE
Les années 1990.
Ni Robert Badinter, ni mon confrère Jean Laborde ne
pouvaient imaginer ce qui allait se produire : lirruption
de la justice dans les problèmes de société.
On assiste en particulier à lexplosion des dossiers
politico-financiers. La chronique judiciaire redevient un
genre moderne et prioritaire de lactualité. Les
comptes rendus daudience font régulièrement
la Une. Et la couverture, jusqualors occasionnelle des
procès de longue durée, donne lieu à
des feuilletons quotidiens
:
Les cinq semaines de la saga Villemin, les deux procès
du sang contaminé, les quinze jours de laffaire
OM-VA, le dossier Péchiney, les procès Noir,
Botton, Tapie, Carignon, etc.
Les chroniqueurs judiciaires, longtemps considérés
comme les Survivants dun exercice un peu désuet,
se retrouvent au cur de la tourmente judiciaro-politique,
financière et sociale. Et ils découvrent, non
sans surprise et appréhension, les enjeux et les pressions.
Ici une précision. Ce qui est vrai pour la télévision,
lest aussi pour la radio et la presse écrite.
Il existe une interaction, un phénomène dentraînement
entre ces différents médias. Les journalistes
judiciaires cultivent dailleurs une tradition de solidarité,
un état desprit qui nest pas si répandu
dans la Presse. Ils sont tous regroupés au sein dune
association confraternelle qui est largement centenaire et
qui a ses locaux au sein du Palais de Justice de Paris. Les
chroniqueurs échangent leurs informations, préparent
ensemble la couverture des procès, et opposent un front
commun aux pressions venues dailleurs.
Jai compris très vite que les médias étaient
un enjeu majeur dans le processus judiciaire. Tenez, mon plus
lointain souvenir de charmeur des prétoires, sattache
curieusement à un ennemi public numéro 1 :
Jacques Mesrine. Début 77, à la Cour dassises
de Paris, on sattend à voir entrer un fauve dans
le box des accusés. Jugé pour homicides, il
est un spécialiste de la prise dotages et de
lévasion.
Stupeur ! Lhomme qui apparaît entre des gendarmes
athlétiques offre un visage aimable. Il se contrôle,
il est presque mondain.
Comme sil entrait dans un salon, Mesrine regarde les
chroniqueurs judiciaires et adresse à certains un salut
qui paraît personnalisé. Il ma vu à
la télévision, il me le fait savoir sans exagération
et même avec une certaine élégance. Comme
quoi, pour la Presse, les flatteries peuvent venir de partout,
même dun ennemi public numéro 1.
Avec Action Directe, jai connu lintimidation.
En janvier 88, les meneurs du groupe terroriste sapprêtent
à comparaître pour les assassinats de Georges
Besse, Président de la Régie Renault et du Général
Audran, ingénieur de larmement.
Jean-Marc Rouillan, Nathalie Ménigon, Joëlle Aubron
et Georges Cipriani, en grève de la faim depuis quarante
jours, somnolent dans leur box aux vitres blindées.
Un autre accusé, plus dynamique, senflamme brusquement
contre la presse télévisée.
« Ça ne va pas, les commentaires de
Berthet. Il faut dire la vérité sur les gendarmes
qui nous distribuent des coups. »
Plus tard, un magistrat de la section anti-terroriste du
Parquet de Paris mexplique discrètement dans
un couloir du Palais que je suis dans le collimateur du groupuscule.
Je lui demande : - « Que dois-je faire ? »
- « Rien, il ny a pas de menace physique
pour linstant, mais vous êtes prévenu. »
Curieux message qui men dit trop ou pas assez et dont
je ne connaîtrai jamais la part de vérité
et la part dintoxication.
Je retiendrai, en revanche, le conseil du magistrat qui présidait
la Cour dassises et à qui je métais
confié. Xavier Versini ne saffole pas :
« Il suffit de ne pas en rajouter, me dit-il. Chacun
doit rester dans son rôle. Le Président préside.
Lavocat général accuse. Le journaliste
commente. La provocation, la vexation, lhumiliation
sont inutiles. Nimporte quel accusé, fût-il
terroriste, a droit, dans son box, à une certaine forme
de respect. »
Une belle leçon de neutralité qui mériterait
dêtre rappelée, aujourdhui encore,
à certains acteurs et commentateurs du débat
judiciaire. Même si le président Versini a dérapé
ensuite en disant des jurés populaires quils
étaient les « sélectionnés
du métro ».
Quand les hommes dinfluence entrent dans les prétoires,
à partir de 90, cest un autre combat qui commence.
Hommes daffaires, hommes politiques, ils sont alors
persuadés que leurs procès se gagnent ou se
perdent dans la Presse et à la télévision.
On se souvient des bras de fer entre Bernard Tapie et le Procureur
Eric de Mongolfier à Valenciennes. Un Bernard Tapie
qui était prêt à « refaire
laudience » devant les caméras chaque
soir à la sortie du Palais de justice. En fait à
lépoque, ces inculpés très médiatiques
ont une totale méconnaissance du débat judiciaire.
Les recettes habituelles, la séduction, la protestation,
lintimidation, si efficaces sur un plateau de télévision,
ne marchent pas au tribunal. Bernard Tapie et les autres se
heurtent pour la première fois à un mur de trois
juges qui sappuient sur un dossier et qui se retranchent
derrière la loi et la procédure.
Et ces hommes importants, brusquement inquiets, désemparés,
prennent la Presse à témoin. Ils se lamentent
du traitement qui leur est fait par la justice ou ils se plaignent
auprès des journalistes, de leurs papiers ou comptes-rendus.
Depuis, les stratégies de communication ont considérablement
évolué puisquau dernier grand procès
politico-financier, celui des marchés publics dIle
de France, en 2005, pas un inculpé, pas un avocat de
la défense, nacceptait de commenter les audiences
devant micros et caméras. Ne croyez pas que, dans ces
années 90, les magistrats restaient parfaitement stoïques
devant lécho médiatique. Ils étaient
eux-mêmes sous pression face à des prévenus
influents et experts en communication. Certains, comme Eric
de Mongolfier, prenaient le risque de sortir de leur réserve
pour répliquer dans les médias. Dautres
se préparaient à diriger le procès de
leur vie.
Je me souviens de ce Président de tribunal provincial,
très sympathique, qui mavait accueilli fièrement
avant un procès de Bernard Tapie. Comme un architecte
inventif, il mavait montré linstallation
mise en place avec de faibles moyens. Pendant le procès,
après laudience du matin, il se précipitait
chez lui à 13 heures pour voir le compte-rendu. Cétait
lévènement, cétait un peu
la fête. Jusquau jour où la tonalité
de mon commentaire ne lui a pas plu. Il a fait savoir quil
ne regardait plus TF1, et, quand je le croisais dans un couloir
du Palais, il y avait dans son regard, de lamertume
et de lincompréhension.
Signe avant-coureur, dans les années 70 :
Mon premier contact avec la haute magistrature a été
rude. Je croyais pouvoir rencontrer un Procureur Général,
près la Cour dappel de Grenoble, à propos
dun magazine télévisé. Quel na
pas été mon accueil au secrétariat du
Procureur Général. Une fin de non-recevoir qui
voulait dire : « Mais vous ny pensez
pas jeune homme. » Javais commis un crime
de lèse majesté. Cet enfermement dans une tour
divoire a dailleurs été longtemps
vécu par les magistrats comme une prise de distance
salutaire avec lextérieur et en particulier la
Presse.
En 1986, courageusement, à une époque où
cétait révolutionnaire, la direction de
la formation continue à l Ecole Nationale de
la Magistrature a créée une session, dapprentissage
des techniques de communication. Janime toujours aujourdhui
cette session avec Dominique Verdeilhan et Hugues Liese.
A lorigine, je co-dirigeais avec un magistrat chevronné
dont le premier conseil à ses collègues stagiaires
a été : « Apprenez ces techniques
dexpression. Mais, croyez-moi, la seule attitude à
avoir, cest la langue de bois. » Résistance.
Résistance.
Au fil des années, jai vu les magistrats stagiaires
se décrisper. Ceux du Parquet, plus particulièrement,
ont compris lutilité de pouvoir faire face aux
médias lorsquune actualité judiciaire
le commande. Et ces dernières années, la Chancellerie
a fait désigner des délégués à
la communication dans toutes les Cours dappel et pour
les grands procès médiatiques.
Le monde de la justice a longtemps montré sa méconnaissance
des médias et des choix de lactualité.
Par exemple à propos du retentissement prévisible
de certains procès, il mest souvent arrivé
de prévenir des magistrats que telle ou telle audience
organisée par leur juridiction allait attirer la Presse
et le public. Réaction détonnement, du
style : « je ne comprends vraiment pas lintérêt
pour ce dossier. » Un refus qui peut dailleurs
dissimuler une inquiétude : « Je nai
pas du tout envie de voir débarquer la presse. »
Un procureur de TGI de province mavait dailleurs
très bien expliqué la problématique :
« Une affaire délicate ou compliquée
vous tombe dessus. Il faut gérer en urgence lenquête,
la procédure, les victimes éventuelles. Et en
plus de tout ce travail de juriste et de directeur denquête
il faut improviser dans la communication face à la
sollicitation des médias. »
A l ENM, en formation continue, je suis dailleurs
souvent interrogé sur la gestion de la communication
en situation durgence. La conscience collective de la
magistrature souffre encore du syndrome de linstruction
à ciel ouvert, qui senlise dans une médiatisation
outrancière et non maîtrisée. Souvenir
notamment de laffaire tristement emblématique
du petit Grégory et du juge Lambert en 84.
Cest un chapiteau médiatique qui tombe en 48
heures sur la tranquille Epinal.
Un tourbillon de reporters, de radio-reporters, de cameramen,
de photographes, de paparazzi qui sème la confusion
et la démesure. Le juge est traqué, harcelé.
Il na plus de recul et aucune stratégie de communication.
Il cède, il lâche quelques petites phrases ici
et là, aux détours de couloirs du Palais et,
se prenant au jeu, il finit par parler à tort et à
travers.
Depuis des années, je conseille aux magistrats de cadrer
leur communication. Sur une affaire brûlante, il sagit
de renvoyer lensemble des médias à des
points de presse périodiques, selon lévolution
de lenquête. Ça évite lexercice
difficile, risqué et consommateur de temps, de lentretien
individuel et impromptu. Cela donne aux journalistes et à
leurs Rédactions une promesse régulière
dinformation.
Jai pu mesurer à TF1, leffet bénéfique
de cette communication programmée et organisée.
A la conférence de Rédaction, le matin, il est
annoncé que le Procureur sexprimerait sur laffaire
à 17 heures ou à 18 heures. Cela fait baisser
la pression et limpatience dune Rédaction
en quête légitime dinformation sur un sujet
dactualité.
Les journalistes connaissent langoisse de la page blanche.
Pour la plupart ce sont des salariés à qui leur
Rédaction en chef commande un travail. Elle leur demande
de rapporter des informations. Et quelles quen
soient les bonnes ou mauvaises raisons, il est toujours douloureux
pour un journaliste de dire « Je ne sais rien.
Je nai rien appris, je ne suis au courant de rien. »
Or il y a encore des juridictions qui se refusent à
toute communication, même la plus anodine.
Récemment, à propos dun contentieux automobile,
un TGI du centre de la France refusait de donner au téléphone
une indication de temps pour un référé.
Légitimement choqué, le reporter de TF1 disait
à ses confrères : « Je connais
un tribunal en France où les juges ne veulent même
pas te dire lheure quil est ».
A la décharge des magistrats frileux, leurs interlocuteurs
ne sont pas toujours rassurants. Dans la Presse on ne choisit
pas des spécialistes du judiciaire pour couvrir ce
quon appelle les faits divers. Les juges dinstruction
et les procureurs voient débarquer des reporters tout
terrain. Tous ne font pas la différence entre siège
et parquet, ils font ouvrir les enquêtes par des juges,
et ils prêtent les mises en examen aux procureurs.
Dans les écoles de journalisme, la formation au judiciaire
est insuffisante. TF1 et France 2 ont pris cette difficulté
en compte il y a une dizaine dannées. Des formations
juridiques spécifiques ont été dispensées
aux journalistes. Et le niveau de connaissance de la chose
judicaire sest amélioré dans les Rédactions.
A un moment où on parle de rapprocher les formations
initiales des futurs magistrats et avocats, il serait sûrement
utile dy associer les élèves journalistes.
Un stage à lécole de Bordeaux auraient
des vertus pédagogiques certaines.
On ne pourra jamais obtenir de la presse et des médias
quils fraternisent. Tout les sépare. Tout les
incite à se méfier lun de lautre.
La Presse est à laffût des dérapages
de la justice. Erreurs de procédure, remises en liberté
intempestives, récidives, dysfonctionnements. Les journaux
se nourrissent de bavures judiciaires. Les journalistes font
de leur exploitation un devoir dinformation et même
un devoir citoyen.
Les magistrats dénoncent volontiers les approximations
de la Presse. Même la chronique judicaire, réputée
plus fiable que le reportage dinvestigation, néchappe
pas aux critiques. Un Président de Cour dassises
parisien expliquait récemment que contrairement à
une idée reçue, les jurés populaires
ne sont pas influencés par les papiers de la Presse.
Ils sen amusent. Les jurés, ont évidemment
suivi toute laudience de la première à
la dernière seconde. Les journalistes, quant à
eux, sont bien obligés de « décrocher »,
comme ils disent, pour taper leurs comptes-rendus. Et selon
ce Président persifleur, les jurés, en lisant
les journaux le matin, ont parfois limpression de ne
pas avoir suivi le même procès que les chroniqueurs
la veille.
Je suis naturellement solidaire de mes confrères et
je trouve que le propos est, pour le moins, sévère.
Il est possible, néanmoins, que lon ait pas la
même perception du débat judiciaire selon lendroit
doù on le suit.
Juger ou relater une audience suppose des approches et des
finalités différentes. Et on touche, là
encore, au malentendu permanent qui sépare la justice
des médias. Il y a de toutes façons une différence
de rythme entre les deux institutions. Les juges ont besoin
de temps et de réflexion pour établir une vérité.
Ils se doivent de privilégier la présomption
dinnocence et de protéger les intérêts
des citoyens. Les journalistes aussi, mais ce nest pas
leur première obsession. Ils travaillent dans lurgence.
Ils revendiquent la transparence pour une information immédiate
et aussi complète que possible.
On la vu dans laffaire dOutreau, ou dans
laffaire Baudis, le système peut déraper
quant les médias informent sur lenquête
judiciaire en temps réel. Gare à la tentation
du reporter de se substituer au juge dinstruction. Il
cherche lui-même des preuves, des documents, des témoignages.
Parfois il contribue à faire avancer lenquête.
Parfois, il ségare, il se fourvoie, et son travail
de pseudo-enquêteur, sans les moyens de la police et
de la justice, peut faire de gros dégâts sur
limage et la réputation des personnes visées.
Récemment, une jeune magistrate en colère me
disait : « les reporters sont des requins,
assoiffés par lodeur et le goût du sang.
Ils bousculent tout sur leur passage. Et ils repartent sans
se soucier du mal quils ont fait en laissant parfois
derrière eux des juges détruits. »
Vision un peu apocalyptique du journalisme dinvestigation
mais qui en dit long sur le fossé qui sépare
encore ces deux mondes la justice et lenquête
journalistique.
Ces dernières années, lactualité
a connu une formidable accélération avec lirruption,
dans les médias, des radios et des télévisions
dinformation continue.
Limage, si lon peut dire, va plus vite que la
musique. Au procès dune affaire de pédophilie,
à la Cour dassises de Melun, des adolescents,
partie civile, sont filmés à leur entrée
dans le prétoire. Un peu plus tard, leur avocate demande
que les images ne soient pas exploitées. Trop tard,
transmises directement du Palais de justice, elles sont déjà
diffusées de flash en flash sur une chaîne dinfo
continue.
Lactualité vieillit très vite : linformation
quon découvre le matin à la radio et qui
est maintenant répétée toute la journée,
se retrouve souvent dépassée à lheure
de la grand messe, le JT de 20 heures. A fortiori quand il
sagit de justice. La sensation davoir tout vu,
tout compris, dès que laffaire éclate
se répercute sur la suite des évènements.
Le procès, quand il survient des années plus
tard, est souvent perçu comme du réchauffé.
Même dans le public, la sentence est sans appel :
« Encore cette histoire là. Mais je croyais
que ça avait déjà été jugé. »
Combien de fois jai entendu cette réflexion,
y compris dans les rédactions. Et la tendance qui consiste
à exploiter à fond le fait divers dans les médias,
au détriment du procès qui suivra ne fait, me
semble t-il que saccentuer.
Devant la commission denquête sur Outreau, des
juges de Boulogne sur Mer se sont plaints davoir dû
travailler sous la pression des médias. Notamment les
JLD et les magistrats de la chambre de linstruction
lorsquils devaient prendre des décisions sur
des demandes de remise en liberté. Il est certain que
le tintamarre médiatique peut nuire à la sérénité
de la justice. On connaît des magistrats qui rêveraient
dun monde sans médias où les décisions
judiciaires seraient rendues dans le silence et le recueillement.
On connaît dautres juges qui ont suffisamment
dautorité et de professionnalisme pour ne pas
se laisser influencer par des ambiances extérieures.
Et puis la justice doit balayer devant sa porte. Dans son
attitude vis-à-vis des médias, elle nest
pas exempte dambiguïtés.
Par exemple, il y a 10, 15 ans, certains juges financiers
emblématiques avaient une stratégie de communication
pour faire avancer leurs enquêtes. Ils choisissaient
des relais dans la Presse pour contrer les pressions exercées
sur les dossiers sensibles. Cest dailleurs sa
confrontation avec le monde des affaires et celui de la politique
qui a poussé la justice à se rapprocher des
médias. Car lennemi juré du magistrat
est-il le journaliste ? Nest-il pas plutôt
le politique ?
Des siècles de soumission au pouvoir politique ont
rendu le cuir de Thémis sensible. Les juges, qui ont
obtenu de haute lutte, une certaine émancipation, ne
craignent quune chose, la reprise en main. Les magistrats,
qui se sont mobilisés contre les travaux de la commission
denquête parlementaire sur Outreau, y voyaient
une manuvre pour les remettre au pas. « Loccasion
est trop belle de rabaisser nos caquets. », me
confiait une magistrate appartenant à la haute hiérarchie.
Et cest vrai que le juge, drapé dans son indépendance,
coincé dans son armure corporatiste, doit se méfier
de ne pas voir des ennemis partout.
Lavocat est souvent considéré comme un
gêneur, un faiseur dincidents, alors que dans
une justice idéale, il pourrait être un partenaire
associé à la recherche de la vérité.
Lavocat davantage préoccupé, il est vrai,
par le sort de son client que par la bonne tenue du procès.
Lavocat infiniment plus libre de ses propos que le magistrat.
Et cest très logiquement que le journaliste et
lavocat opèrent un rapprochement, souvent dans
le dos du juge.
Le défenseur a la possibilité de communiquer
à tous les stades de la procédure, dès
le début de linstruction, avant le procès,
pendant le procès et au jugement. Il nest tenu
que par le secret professionnel. Dans un procès polémique,
comme celui de laffaire dOutreau, à Saint
Omer, les voix de la défense ont raisonné tous
les soirs dans les médias, contre linstruction,
contre laccusation, contre la conduite des débats.
Les reporters sont avides de « sonores »,
comme ils disent, pour bâtir leurs sujets à la
radio et à la télévision. Et ce nest
pas leur faire injure de dire des avocats quils sont
attirés par les micros et les caméras comme
les papillons par la lumière.
Je revois le regretté Jean-Marc Varaut, il y a une
trentaine dannées, sauter de joie devant le Palais
de justice de Versailles, comme un lycéen reçu
au bac, parce que, dans mon compte-rendu daudience,
je citais sa plaidoirie. Et moi, jeune chroniqueur, jétais
le premier surpris par cette réaction. Je pense quil
fallait y voir une question de notoriété et
de retombées commerciales pour un professionnel qui
investit parfois sans la garantie dêtre payé,
dans une procédure au long cours.
On voit bien que dans les relations entre les médias,
lopinion, et la justice, beaucoup de malentendus tiennent
à des problèmes de transparence et de communication.
Le secret de linstruction a tourné depuis longtemps
au secret de polichinelle. Voyez avec quelle facilité
les procès-verbaux dauditions dans laffaire
Clearstream inondent la Presse.
La solution, me semble-t-il, nest pas de lever le secret.
Il est inhérent au système inquisitoire. Il
faut conserver un minimum de garanties pour tout citoyen aux
prises avec la justice, pendant toute la phase de lenquête
et de linstruction. Mais on peut aménager larticle
11 du code de procédure pénale vers davantage
de transparence. Lidée dune audience publique
et contradictoire, dès que la procédure le permet,
est séduisante. Elle ferait baisser la pression sur
linstruction en offrant un premier rendez-vous dinformation
aussi honnête et loyal que possible.
Si le juge est tenu au secret, le procureur et ses substituts
sont habilités à communiquer. Hé bien,
quils le fassent au moins pour rectifier des erreurs,
démentir de fausses informations et de fausses pistes.
Et quand vient le temps du procès, faut-il autoriser
les caméras dans les prétoires ? Vaste
sujet quil me faut résumer en quelques phrases.
Comment répondre à une demande de publicité
grandissante tout en préservant les débats judiciaires
et les acteurs du procès ? Le journaliste de télévision
que je suis est évidemment favorable à une plus
large diffusion, mais pas nimporte quand et pas nimporte
comment. Le chroniqueur judiciaire que je suis aussi nimagine
pas des extraits de procès en direct, ou même
en léger différé, dans les journaux télévisés.
Le saucissonnage de laudience ne peut que favoriser
la justice spectacle et la caricature du débat judiciaire.
On ne peut courir le risque de réduire par exemple
le procès de Saint Omer aux coups de théâtre
provoqués par les revirements de Myriam Badaoui, accusée
n°1 et mythomane avérée. En revanche, après
la décision judiciaire, à bref délai,
on pourrait autoriser une diffusion unique des débats
aux médias qui sengagent à produire un
montage large et équilibré. A défaut
de pouvoir tout diffuser.
Cette avancée de limage présenterait un
double avantage : une meilleure information du public
et un document-vérité sur le fonctionnement
de la justice. Une conclusion à laquelle a dailleurs
abouti la commission Linden sur la captation et la diffusion
des débats judiciaires, commission à laquelle
jai participé lannée dernière.
Bien entendu, il faut favoriser les documentaires et magazines
de société qui sattachent à montrer
comment marche la justice et comment elle se comporte avec
les justiciables. La retransmission des débats de la
commission dOutreau sur la chaine parlementaire a eu
au moins un effet positif : elle a familiarisé
le grand public avec la justice et elle a mis laccent
sur ses problèmes de personnels et de moyens financiers.
Soit dit en passant, les tribunaux, si souvent distants et
méfiants avec la Presse, sont ravis de lui ouvrir ses
portes pour souligner par exemple le manque de greffiers et
de fonctionnaires et linsuffisance des budgets de fonctionnement
des juridictions. Il est dommage que la Presse nait
pas vocation à faire aussi des reportages sur elle-même.
Le public apprendrait que la qualité du journalisme
judiciaire est en cause. Dans cette spécialité
qui exige du temps, des précautions, des vérifications,
les professionnels sont de plus en plus bousculés.
Au nom de la concurrence et du moindre coût, on leur
demande de faire vite, de fournir beaucoup et dêtre
interchangeables. On voit des reporters sauter dun fait
divers à un autre et même dun procès
à un autre, parfois dans la même journée.
La qualité a un coût, pour la Presse, comme pour
la justice.
Cette inquiétude commune, face à la détérioration
des conditions de travail, devrait dailleurs rapprocher
magistrats et journalistes. Ils doivent se rencontrer, se
parler, apprendre à mieux se comprendre. Si la justice
ne peut pas tout dire, elle doit faire des efforts pour en
dire plus et le dire mieux. Si la presse ne doit pas se taire,
elle ne peut pas raconter nimporte quoi. On ne passera
pas radicalement dun climat de défiance à
un climat de confiance entre les deux institutions. Chacun
dailleurs doit garder ses distances, mais une meilleure
connaissance des contraintes et des exigences de lautre
ne peut quaider à apaiser les relations entre
la justice et les médias.
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