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M. Philippe Bilger
LE JURY POPULAIRE,
SOURCE DERREUR OU DE BONNE JUSTICE ?
séance du
lundi 23 janvier 2006
Il serait trop simple devant cette alternative de se servir
une nouvelle fois de la langue dEsope, la meilleure
ou la pire des choses. Ce serait trop simple et peu courageux.
Une autre forme de confort serait peut-être daller,
dans un subtil mais traditionnel balancement, vers une synthèse
facile qui présenterait le jury comme une source derreur
ET de bonne justice.
Il me semble quau contraire lexigence intellectuelle
et lhonnêteté doivent me conduire à
choisir et à tenter de vous faire partager ma conviction,
après avoir mis en regard les uns des autres les avantages
et les inconvénients communément allégués
au sujet du jury.
Aujourdhui, pour être juré, il suffit dêtre
âgé dau moins vingt-trois ans, de savoir
lire et écrire et de nêtre pas privé
de la jouissance de ses droits politiques, civils et de famille.
Cette base est minimale qui ne garantit pas, à lévidence,
la qualité du juré mais formule les critères
élémentaires à partir desquels sa valeur
personnelle pourra librement sextérioriser.
On ne peut nier la formidable évolution qua entraînée
la loi du 28 juillet 1978 se fondant, pour la sélection
des jurés, sur la liste électorale et répudiant
donc « lécrémage civique »
davant. On est passé, si jose lexpression,
dun jury de notables, perçu comme élitiste,
à un jury populaire. On a remplacé la sélection
par le brassage. Cest une autre philosophie qui a pris
la relève et un tel mouvement ne pouvait pas ne pas
avoir dincidence sur le cours de la chose criminelle.
La conséquence essentielle en est, à mon sens,
et je ne cesse pas den constater les effets, que le
lien nest plus naturel ni évident entre une magistrature
traditionnellement conservatrice, éprise de lordre
et de la tranquillité publics et des jurés que
leur origine sociale, leurs conditions dexistence, leur
métier et leur âge rendent infiniment divers
et souvent contrastés. A des groupes homogènes
sest substitué le hasard dun assemblage
dont lunité résulte seulement de sa participation
à une même mission judiciaire.
Les causes nont jamais été entendues en
dépit des critiques souvent faites par des avocats
ayant perdu leur procès. Combien de fois ai-je du supporter
cette antienne de mauvais joueurs ressassant que « les
jeux étaient faits à lavance »,
si le débat criminel peut supporter dêtre
assimilé à un jeu, alors quil est tout
sauf cela, quil nest pas non plus du théâtre,
mais un rituel, une tragédie en mouvement, une convention
peut-être mais que la vie brute et le parler-vrai font
exploser !
Aujourdhui, moins que jamais, les causes ne sont déterminées
à lavance. La justice a toutes ses chances au
point que, parfois, la vérité incontestable
semble être battue en brèche par le mensonge
dont le seul mérite est de mettre du sulfureux dans
lévident et de la contradiction dans le trop
simple. La conviction que laccusateur cherche à
transmettre passe par le filtre dun hasard tellement
palpable, de subjectivités si peu maîtrisables
que tout pronostic devient impossible et que laléa
règne en maître sur lempire de la cour
dassises.
La certitude ne reprend ses droits que si la conjugaison de
lhorreur du ou des crimes avec lindignation de
lopinion publique et des médias rend inéluctable
la sanction suprême et permet, tout au plus mais cest
déjà beaucoup, de tenter de comprendre grâce
au débat lui-même par quels étranges détours
lhumain est passé pour aboutir à de lintolérable.
Le jury populaire, avec son imprévisibilité
et sa liberté, na plus rien de commun avec la
caricature quon sest longtemps plu à présenter
et qui pouvait se résumer par une absolue dépendance
dun côté et une totale domination de lautre.
Le reproche était fait aux magistrats, principalement
aux présidents auxquels la procédure assigne
un rôle clairement hégémonique, de laisser
se dégrader leur savoir en pouvoir, qui ne pouvait
quen imposer aux profanes. Cette vision était
déjà trop primaire, avant 1978, pour pouvoir
être acceptée sans réserve mais depuis
les années 80, même avec des présidents
à la personnalité affirmée, le débat
relève dune joute et déchanges équilibrés
qui, sil y avait méconnaissance des règles
qui fondent un vrai dialogue, tourneraient en affrontement
et, jen suis persuadé, à la victoire médiatique
du jury.
Si je fais référence aux médias, cest
que, pour le pire et le meilleur, ils ont façonné
des citoyens qui, à cause de limportance donnée
depuis plusieurs années maintenant aux faits divers,
aux crimes les plus graves, aux dysfonctionnements de la justice,
narrivent plus à la cour dassises totalement
ignorants et complètement vierges sur le plan qui va
les préoccuper durant la session. Même si le
juré lambda na généralement aucune
culture juridique et en cela il est révélateur
dun manque qui affecte toutes les strates de la société
, il nest donc personne qui arrive pour sa mission
de juger sans notion ni connaissance de lhumus judiciaire.
Certes, cest de la superficialité mais elle donne
un vernis qui résiste et rend le juré imperméable
à une volonté qui prétendrait le réduire
à rien, parce quil ne saurait rien.
Ces mêmes médias ou sont présents au cours
de laudience quand laffaire les a mobilisés
ou sont en quelque sorte dans la tête des jurés
tirés au sort - qui sont des citoyens lisant (rarement)
les journaux, écoutant (un peu plus) la radio et regardant
(beaucoup) la télévision. Aussi, tout ce qui
serait de nature, dans le cours dun délibéré,
à créer de la suspicion sur sa loyauté,
à révéler une emprise choquante et une
influence perverse de la part des magistrats, ne manquerait
pas davoir des retombées médiatiques,
les jurés nayant plus une conception absolue
du secret auquel ils sont tenus. Je suis sûr quils
nhésiteraient pas, dans de telles circonstances,
à se muer en justiciers, faute davoir pu être
pleinement des juges. On a connu déjà des affaires
où des jurés, le verdict ayant été
rendu, ont dénoncé ce quils estimaient
être des pressions.
On ne fait plus ce quon veut avec les jurés.
Toute stratégie de conviction, qui sattacherait
à réunir le jury et la magistrature par une
solidarité automatique, se verrait récusée
et manquerait sa cible. Ce nest pas une collectivité
qui doit être globalement persuadée mais la parole
doit être adaptée à chaque auditeur, par
un affinement constant. Pas plus quon ne peut faire
cheminer avec soi un jury en usant du décret dautorité
(cest vrai parce que je le dis) , on ne peut le manipuler
pour le contraindre à prendre une décision de
sévérité ou de mansuétude devant
laquelle, en majorité, il renâclerait.
Certes, dans ce tableau magnifiant lindépendance
et la qualité des jurés, quelques ombres parfois.
On en voit qui sont décalés, dépassés,
qui baillent aux corneilles et ne prennent aucune note. Ils
sont trop vite épuisés après une concentration
même de courte durée. Focaliser sur ces quelques
exceptions, cest se laisser envahir par un sentiment
déchec prévisible et de défi impossible
à assumer. Plutôt que de mabandonner à
ce pessimisme, jai longtemps préféré,
par une démarche que je sais aujourdhui absurde,
désigner ces mauvais jurés pour les stigmatiser,
espérant les éveiller dans tous les sens du
terme et les dissocier de la masse exemplaire qui, elle, allait
se sentir flattée dêtre implicitement louée
et donc suivre naturellement mes excellentes réquisitions
! Pour être franc, mon comportement nétait
pas aussi ostensiblement intéressé mais il nétait
pas loin dune telle approche. Surtout, je présumais
que ma sincérité brutale serait portée
à mon crédit. Comment quelquun capable
de se battre pour du dérisoire sans rien farder pourrait-il
mentir sur lessentiel ?
Cette démarche, je lai dit, était absurde
et inutile. Car, si la mauvaise monnaie chasse la bonne, le
bon juré, à rebours, chasse le mauvais. La médiocrité
est noyée dans la majorité et le délibéré
de plusieurs heures neutralisera le pire pour garder le meilleur.
Les ombres que jévoquais plus haut sont souvent
compensées, et dans le même jury quelquefois,
par ce que je pourrais appeler le « système
des piliers » et qui est réconfortant pour
lintelligence qui a toujours besoin de trouver un ancrage
sûr. Ces piliers, ce sont un ou deux jurés quoffre
le hasard du tirage au sort et qui viendront, avec leur visage,
le mouvement de tout leur être, leur personnalité
à la fois attentive et stimulante, vous persuader du
caractère irremplaçable de leur présence
et de leur écoute. Hommes ou femmes, ces rocs dhumanité
et de lucidité sur lesquels on sappuie, les yeux
et lesprit ouverts, soulagent au moment même où
la tension de convaincre vous occupe, apportent de la certitude
au milieu des interrogations que vous avez le devoir de formuler
pour y répondre ou pour les accepter comme telles.
Le délibéré gardera le meilleur ?
Le meilleur, vraiment ? Il convient devant votre assemblée
de ne pas être dupe de soi. Même lorsquon
affirme être possédé par lorgueil
de précéder et non par la vanité dêtre
suivi, et quon affiche une indifférence trop
ostensible pour être authentique, il reste quelque chose,
un rien, un dépit, une aigreur. Quand larrêt
diffère substantiellement de ce quon a requis
Quand le coupable est mal condamné, trop ou trop peu
Quand laccusé quon sait coupable est acquitté
Jespère navoir jamais mis la main ni lesprit
dans lerreur et la contradiction suprêmes aboutissant
à la condamnation dun innocent.
La déception de laccusateur ne se trouve pas
toujours là où on se plaît à la
placer à cause dune perception trop traditionnelle
de son comportement. Je sais bien que, de manière absurde,
notre système est ainsi fait, et nos habitudes de penser,
que lavocat général fortement désavoué
à la baisse par un jury gardera lestime de ses
pairs tandis que celui largement dépassé par
larrêt sera considéré avec condescendance
et un vague mépris comme sil avait manqué
de virilité judiciaire. Alors que le premier peut-être
aura pris des réquisitions outrancières et que
le second aura vu juste. Ce point est important et quelquefois
mal compris par des jurés qui attendent quon
ressemble à sa caricature médiatique et /ou
artistique. Le couteau entre les dents, en quelque sorte.
Or lavocat général, si la culpabilité
est démontrée, est un magistrat qui requiert
telle peine parce quen deçà, elle serait
trop faible et quau-delà elle serait trop dure.
On a du mal à accepter que laccusateur se fixe
aussi pour principe de mettre en garde contre le « trop »,
et pas seulement contre le « trop peu ».
Il me semble difficile, à ce point de mon propos, de
ne pas aborder ce que les avocats, appuyés généralement
par certains médias qui préféreront toujours
une absurdité dérangeante à une vérité
banale et plate, ressassent sur lerreur judiciaire.
Jai souvent été attaqué sur ce
plan à cause de certaines de mes interventions . Je
maintiens et je confirme que lerreur judiciaire mise
à toutes les sauces et définie de manière
indistincte ne veut plus rien dire. Je maintiens que toute
condamnation qui ne plaît pas nest pas de ce fait
même une erreur judiciaire. Je maintiens aussi que des
acquittements peuvent indigner mais quils ne constituent
pas nécessairement, en raison de cette hostilité,
une erreur judiciaire. Je maintiens que je me fais fort, demain,
avec lappui de quelques intellectuels de renom et force
pétitions, de créer de toutes pièces
le mythe dune erreur judiciaire, même avec un
accusé qui aura tout reconnu à laudience.
En chacun, et pas seulement en Jean-Marie Rouart, il y a un
petit Zola qui sommeille et qui ne choisit pas toujours, lui,
les bonnes causes. Je maintiens que je nai aucune raison
de croire à linnocence de quelquun parce
que les médias, invitant mis en cause et avocats avant
le premier procès ou lappel, veulent mimposer,
par la dictature de lémotion, une certitude qui
na pas encore été démontrée
judiciairement. Je maintiens que, si laccusé
acquitté a toutes raisons de se dire innocent, je ne
suis pas obligé de mêler lacquittement
nécessaire parce quon donne au doute la place
qui lui revient et lacquittement consécration
de linnocence parce quune autre personne sera
poursuivie et condamnée pour les mêmes faits.
Linnocence est trop belle pour être ainsi dévoyée
et recouvrir nimporte quel pavillon. Laccusateur
a la charge daffirmer non seulement la culpabilité
et linnocence véritable lorsquau détour
dune audience il la rencontre, mais aussi le doute et
lincertitude qui imposent, eux aussi, lacquittement.
Cest élargir léventail au lieu de
le réduire. Combien davocats plaident dailleurs
souvent quil ne sagit pas de déclarer leur
client innocent, parce quon ny était pas,
mais seulement de tenir compte des preuves insuffisantes et
dacquitter au bénéfice du doute !
Et ils ont raison !
Mais force est de reconnaître que ce pincement de lesprit,
cette vulgaire réaction damour-propre après
un arrêt discordant sapaisent très rapidement
et que ce qui choquait dans linstant apparaît
ensuite nimbé dune sagesse supérieure.
Dune part, cela vient de la perception exacte de ce
quest lintime conviction. Celle-ci, en effet,
ne représente pas, par la contraction rapide des termes,
« une impression » qui jetterait, selon
lhumeur, les jurés et les magistrats sur tel
chemin plutôt que sur tel autre. Non, si on se rapporte
à létymologie latine, lintime conviction
doit représenter une certitude, une assurance mais
personnelles, encloses dans le for intérieur et nappelant
que la motivation résultant du dialogue que lintelligence
de chacun entretient avec sa sensibilité. Ce nest
pas parce que la motivation des arrêts criminels nexiste
pas que les décisions des cours dassises sont
forcément jouées aux dés, comme ont lair
de le croire un certain nombre de chroniqueurs judiciaires
qui ne cessent pas de sétonner de condamnations
pourtant directement inspirées par les débats.
Dautre part et cest le point essentiel
, les délibérés criminels, outre
la garantie de leur durée, offrent celle de la certitude
rassurante quon ny a évoqué que
laffaire, quon ny a parlé que delle,
que tout a été passé au crible dans une
sereine et libre contradiction et quaucun argument na
échappé à la lucidité collective.
Rien à voir avec les délibérés
correctionnels où on dit, pour rire, mais cest
un rire jaune ou noir, que le président a toujours
au moins une voix dassurée : celle de lun
des deux assesseurs qui attend de parler après lui
pour être sûr de saccorder avec lui !
Ce qui, à mon sens, justifie tout de même cette
absence de motivation, cest que le contraire, insensiblement,
rapprocherait les audiences criminelles des correctionnelles.
En outre, même si lintime conviction renvoie,
comme on la dit, à un socle dur de certitudes
malaisées à traduire dans un arrêt qui
devrait aller au plus près de la délibération
collective, reste que celle-ci peut aussi légitimement
sarticuler sur dautres éléments
plus volatils ou psychologiques tels que le rapport des accusés
entre eux, leur manière dêtre, de répondre
et dassumer ou non leur responsabilité face à
leurs juges. Labsence de motivation donne ainsi une
totale liberté aux jurés pour enrichir leur
conviction aussi avec des données périphériques
et extrinsèques non négligeables.
A supposer que ce défaut de motivation, comme le soutiennent
certains avocats, constitue un vice, on peut penser que lappel
criminel instauré en 2000 puis complété
en 2002 on est passé dune seconde chance
pour laccusé à un véritable appel
en pallie largement les effets négatifs.
Je ne crois pas, puisque jévoque lappel
si ardemment voulu par le barreau et dont la proportion se
stabilise(au plus trois sur dix arrêts), que ce degré
dit supérieur (douze jurés au lieu de neuf)
ait changé radicalement la donne. Les confirmations
demeurent largement majoritaires.
La seule difficulté provient du rapport malaisé
quentretiennent les deux instances. Le procès
en appel est censé tout remettre à plat mais
on sent que le procès antérieur, par les réponses
quil a données et larrêt rendu, pèse
encore et viendra troubler sans doute la perception du second
jury. Doù labsolue nécessité
à mon sens, sauf circonstances exceptionnelles, de
résister à la tentation technique de confier
au même accusateur la charge de requérir. Ce
serait amplifier une confusion quil faut au contraire
abolir ou au moins réduire. Quitte à avoir un
appel jétais lun des rares à
y être défavorable même si jadmets
aujourdhui quil donne sa chance à cette
étincelle de doute qui doit être instillée,
par méthode, même dans la certitude la plus assurée
, autant quil joue pleinement son rôle.
Le jury, alors, erreur ou bonne justice ? Il me semble
que lanalyse que jai tentée, même
si elle se conclut, en mêlant plus de lumières
que dombres, par un solde bénéficiaire,
a oublié tout de même lessentiel. Cest
le jury lui-même par comparaison avec la magistrature
professionnelle.
Certes, je ne méconnais pas les critiques traditionnelles
sur ces juges populaires confrontés à une mission
civique dune extrême difficulté et, selon
certains, trop soumis à leur subjectivité et
aux émotions vulgaires. Pour vouloir mettre en cause
le profane appelé à trancher les affaires pénalement
les plus graves, noublie-t-on pas précisément
la richesse quapportent ces citoyens avec leur fraîcheur
de vue, labandon des stéréotypes et le
refus des évidences ? Leur discussion permanente
de ce qui nous semble souvent incontestable par exemple,
la force daveux même rétractés ou
le préjugé favorable donné à lenquête
de police et à ses constatations est une chance
plus quune faiblesse. Est-on bien sûr que les
défauts dun jury, les risques quune audience
criminelle doit affronter à cause de ce peuple tiré
au sort soient si différents de ceux quune justice
ordinaire rencontre ou se doit de surmonter ?
Je me permets, à cet instant, de souligner que la perception
du jury ne peut pas être dissociée, chez moi,
pour parler pompeusement, dune vision plus large qui
constitue le citoyen comme lalpha et loméga
dune justice qui saurait senivrer moins, en autarcie,
de la perfection formelle de ses démarches juridiques
que répondre vite et bien à lattente dune
société qui a des droits sur nous. Ce citoyen,
on le considère trop souvent comme un gêneur.
Les jurés représentent un barrage quotidien
contre cet élitisme de mauvais aloi et si peu démocratique.
En tout cas, comment oublier léclatante sensation
dexister pour un avocat général quand,
dix mois sur douze, au gré des multiples et diverses
affaires qui lui sont confiées, il est chargé
dentretenir une relation de conviction et de confiance
avec des inconnus qui, à la fin de la session, ne le
seront plus et repartiront vers leur destin quotidien, plus
lourds, plus tristes ou plus ouverts, en tout cas clairement
métamorphosés ? Comment, en dépit
de quelques déceptions ponctuelles ou de tel ou tel
comportement qui, une seconde de mélancolie, vous fait
douter de votre passion pour cette justice rendue par le peuple,
oublier la charge de sensibilité et dintelligence,
dexplication et de compréhension, quimpose
heureusement un jury ?
Celui-ci, en effet, demeure indifférent à la
hiérarchie formelle du lieu et des rôles. Cest
ce qui fait que la cour dassises, grâce au jury,
redonne toute sa place au barreau. Ce qui nest plus
écouté par les magistrats est entendu par les
jurés. Ce qui lasse le professionnel peut enthousiasmer
le profane. Alors que la répétition fait perdre
sa saveur au discours, loreille du juré, qui
le perçoit pour la première fois, en est stimulée
et son esprit senchante de poncifs qui, après
tout, comme les lieux communs selon Proust, peuvent être
porteurs de vérité. Il me semble même
quaprès des cataclysmes comme Outreau, la magistrature
nest pas loin de pâtir dun handicap et la
défense dune adhésion, dune approbation
de principe. Mais pour peu que le débat reste équilibré
et soit présidé de manière équitable,
laccusateur sent que ses armes habituelles ne suffisent
pas ou plus, que léloquence et la forme ne sont
pas décisives et quil lui convient seulement
- mais cest sa vie qui se joue, à cet instant !
de « jeter sa conviction », sa
sincérité, sa démonstration et sa personnalité
tout entière dans lun des plateaux de la balance
en espérant toucher le cur et lesprit de
ceux qui écoutent. Ils ont été, ils sont
ses juges en même temps que ceux de laccusé.
Scott Fitzgerald soutenait quécrire cétait
tout dire dans chaque paragraphe avant de mourir. Il y a quelque
chose de cette extrémité dans un réquisitoire
digne de ce nom devant un jury populaire. Cest moins
un discours quun flux de vie, une coulée dexistence,
laffirmation de soi et un désir de totalité.
Cest tenter dédifier un barrage contre
le cours inéluctable du temps. Les mots, lacharnement
dêtre et de convaincre contre la mort. Il est
des exaltations plus médiocres.
Les jurés, devant nous, si proches de nous, nos frères
en humanité, tout comme laccusé, donnent
trop de sens à la fonction quon exerce et de
prix aux instants quon habite et qui, finis, laissent
vide et désemparé, pour quon hésite
devant lalternative.
Oui, décidément, le jury est une source de bonne
justice si nous acceptons de placer dans le contenu de cet
adjectif lexcellence professionnelle, la compréhension
de cur, la rigueur intellectuelle, la passion de lhumain
mais aussi les limites inévitables de lhumanité
professionnelle ou novice lorsquelle est appelée
à accomplir cette tâche nécessaire et
redoutable : juger les crimes de son prochain.
Je suis sûr quaprès ce propos vous ne vous
étonnerez pas si jévoque la légère
dépression qui sinsinue en moi le lendemain de
chaque fin de session. Il est si dur de reprendre pied dans
lexistence ordinaire, dans le pays des honnêtes
gens.
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