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Henri de Larosière de Champfeu
LA JUSTICE AU QUOTIDIEN
CHRONIQUE DE LA JUSTICE ORDINAIRE
séance du lundi 16 octobre 2006
La justice française occupe une place considérable
et croissante dans lactualité depuis plusieurs
années, que les commentaires visent linstitution
elle-même et sa manière de fonctionner, ou bien
les affaires quelle traite. Quelques dizaines dentre
elles, généralement pénales, sont exposées
en détail par la presse, lorsquelle ne publie
pas procès-verbaux et pièces de procédure,
mais combien dautres sont ignorées ? Car
le divorce entre les citoyens et leur justice commence ici :
les affaires dont on parle restent exceptionnelles. Elles
en occultent beaucoup dautres, qui ne concernent pas
des personnalités, ne mettent pas en scène des
tueurs en série, ne visent pas des prévenus
ou des accusés innocentés après de longues
détentions provisoires. Ces affaires de la justice
ordinaire, traitées, jour après jour, dans le
quotidien des salles daudience et des cabinets des magistrats
spécialisés, jugées dans lindifférence
générale, conduisent à des décisions
qui permettent, au quotidien, à nos concitoyens, de
faire valoir leurs droits.
Quune mère délaissée et sans ressources
obtienne du père de son enfant une pension alimentaire
pour contribuer à son éducation nintéresse
personne. Quune famille se retrouve sans toit parce
quelle a placé les économies de toute
une vie dans la construction dune maison dont lentrepreneur
de gros oeuvre a fait faillite indiffère. Qui peut
se préoccuper de ce jeune chef dentreprise dont
les projets sont anéantis parce que son stock est inondé
et que son assureur refuse de lindemniser ? Quelle
importance que ce père ne puisse revoir sa fille que
sa mère a emmenée avec elle outre-mer, pour
suivre le nouvel homme de sa vie ? Lactualité
peut-elle sintéresser à ce jeune homme
paralysé des quatre membres par un accident de la circulation
à lâge où dautres bâtissent
des projets davenir ? Quelle importance quun
père de famille perde son emploi, faute de pouvoir
se rendre au travail parce que son automobile a été
mal réparée par un garagiste ? Qui, ce
couple, surendetté après avoir contracté
des crédits à répétition quil
ne pourra jamais rembourser même sil y consacrait
toutes ses faibles ressources sa vie durant intéresse-t-il ?
Qui peut se sentir concerné par cette octogénaire
dont les seuls moyens de subsistance proviennent du loyer
dun magasin, impayé depuis des mois et dont loccupant
se maintient dans les lieux ? Comment se soucier de ce
retraité paisible qui, après une vie de labeur
et de réussite, est privé de ses biens et voit
la sécurité matérielle de ses vieux jours
compromise car il a eu limprudence de se porter caution
des dettes de lun de ses enfants qui a fait de mauvaises
affaires ?
Pourtant, ces drames de la vie ordinaire bouleversent nombre
de nos concitoyens, jusquà faire basculer leur
existence. Ces malheurs et ces détresses alimentent,
sans bruit, nos Palais de justice où les juges tentent,
à chaque fois, en appliquant la règle de droit,
de donner aux litiges quils sous-tendent la solution
que la loi commande, sans méconnaître les enjeux
humains et les conséquences sociales de leurs décisions.
Car, à côté de la justice pénale,
la justice civile, qui a pour mission de trancher les conflits
entre les particuliers est souvent ignorée, même
si elle est rendue par des juges qui appartiennent à
la même institution, et qui, dans beaucoup de juridictions
petites et moyennes, cumulent des activités civiles
et pénales, ou pratiquent celles-ci tour à tour
au fil de leur carrière.
Comprendre le fonctionnement de la justice et les difficultés
auxquelles elle se heurte implique de se pencher sur ses arcanes.
Je le ferai en vous invitant à suivre, dans leur activité
quotidienne, les magistrats qui rendent la justice dans les
juridictions du premier degré, saisies des litiges
entre les particuliers, et de toutes les poursuites pénales.
Avant de commencer ce bref voyage, trois remarques :
les juges ne sont pas seuls à juger, ils sont dispersés,
et la masse de travail quils doivent abattre les empêche
souvent de consacrer à chaque affaire le temps quelle
mérite :
Les juges ne sont pas seuls à
juger :
- la justice nest pas rendue seulement
par des magistrats de lordre judiciaire. Elle lest
aussi par les magistrats de lordre administratif, saisis
des litiges contre les collectivités publiques. Au
sein même des juridictions de lordre judiciaire,
relevant du contrôle de la Cour de cassation, les magistrats
ne sont pas les seuls à rendre la justice. En effet,
les tribunaux de commerce et les conseils de prudhommes
sont entièrement composés de juges élus.
Dans dautres juridictions, des magistrats de lordre
judiciaire rendent la justice aux côtés de juges
non professionnels, en matière pénale à
la cour dassises par exemple, mais aussi dans les juridictions
de la sécurité sociale ou des baux ruraux. Enfin,
la création récente des juridictions de proximité
a transféré à des juges non professionnels
une partie du contentieux des tribunaux dinstance.
Les juges sont géographiquement
dispersés :
- La justice judiciaire souffre dun
éclatement géographique qui altère son
efficacité et finit par coûter cher. Notre pays
comprend 35 cours dappel, dont les limites ne correspondent
pas toujours à celles des régions administratives,
et 181 tribunaux de grande instance. Ceux-ci sont souvent
plusieurs par département, et 50 tribunaux de grande
instance comprennent moins de 10 magistrats du siège,
président compris, ce qui rend leur fonctionnement
particulièrement difficile.
Lorsque lon sait quil faut trois juges pour juger
une affaire correctionnelle importante, que le juge dinstruction
ne peut évidemment participer au jugement des affaires
quil a instruites, et quil en va de même,
en cas de détention provisoire, prononcée ou
simplement requise, du juge des libertés et de la détention,
on mesure les difficultés de fonctionnement des petites
juridictions : pour peu que le juge dinstruction
ou le juge des libertés et de la détention ait
été remplacé par un collègue à
loccasion de ses congés, même pour un acte
isolé, cest encore un autre membre du tribunal
qui ne peut juger laffaire. Ces inconvénients
sont si fréquents que des palliatifs leur ont été
trouvés : instruites dans le ressort dun
tribunal, les affaires peuvent être jugées dans
un autre, un tribunal peut être complété
par un juge dun ressort voisin, ou par un avocat. Il
en résulte une perte considérable de temps et
dénergie, et des difficultés dorganisation
difficilement surmontables. Parfois, les audiences correctionnelles
ressemblent à un ballet, où le tribunal se retire
plusieurs fois pour changer de composition, un avocat, plaidant
une affaire, participant ensuite au jugement dune autre,
avant de rejoindre le banc de la défense, le président
revenant après sêtre éclipsé,
le tout sous loeil désorienté des prévenus
et du public.
Mais, outre les 181 tribunaux de grande instance, il y a encore
476 tribunaux dinstance,185 tribunaux de commerce et
271 conseils de prudhommes, soit 1 113 juridictions
autonomes, avec autant de greffes, de locaux, de budgets,
ce qui multiplie les contraintes administratives et pose des
problèmes immobiliers considérables. Les juridictions
de lordre judiciaire sont éclatées en
773 sites, sur plus de deux millions de mètres carrés.
Beaucoup de Palais de justice ont mal vieilli, nont
pas connu les travaux de restructuration dampleur qui
simposeraient, et les conditions de travail y sont parfois
inacceptables. Mettre aux normes du XXIème siècle
des bâtiments construits au XIXème relève
souvent de la gageure. Laccueil du public ne peut être
assuré dans des conditions satisfaisantes, ni la sécurité
garantie.
Aucune réforme substantielle de la carte judiciaire
nest intervenue depuis 1958, alors que nombre dimplantations
paraissent aujourdhui incompréhensibles, ne trouvant
leur justification que dans des raisons historiques, ou le
souci de ne pas heurter des sensibilités locales. Par
ailleurs, les cas dincompatibilités se multiplient,
ce qui rend plus difficile quavant le fonctionnement
des petits tribunaux, dès lors que lévolution
des règles de procédure, sous limpulsion
de la Cour européenne des droits de lhomme, limite
la possibilité pour le juge dintervenir plusieurs
fois dans une même affaire, à divers stades de
son déroulement. Enfin, linflation législative,
partout dénoncée, mais sans grand succès,
complique le droit toujours davantage et nécessite
une spécialisation inévitable, ce qui exige
un regroupement des moyens, si lon veut que chaque affaire
puisse être traitée, de manière satisfaisante,
en tout point du territoire, par un magistrat ayant une bonne
connaissance de la matière.
Les juges travaillent beaucoup :
la justice française est une justice de masse, ce que
lon perd souvent de vue, tant lopinion est alimentée
par la publicité dégagée par un petit
nombre daffaires. La justice française prononce,
chaque année, 2 500 000 décisions
en matière civile, sans compter 700 000 injonctions
de payer, et 1 200 000 décisions en matière
pénale. Lorsque lon sait que nos juridictions
comprennent 5 584 magistrats du siège, dont 4 244
dans les juridictions du premier degré, on mesure limportance
de la tâche qui incombe à chacun. Elle génère
une charge de travail considérable, et le métier
du juge devient un perpétuel combat contre le flux
inexorable des affaires quil sépuise à
endiguer. Le système contraint donc à juger
vite, le plus vite possible pour ne pas se laisser déborder.
Lactivité de chacun est mesurée, dans
un système qui doit prendre garde à ne pas sombrer
dans une logique productiviste ou stakhanoviste, où
le bon juge serait celui qui juge vite et non celui qui juge
bien.
Comment juger bien tout en tenant un rythme élevé
dactivité ?
Examinons, pour cela, lactivité des magistrats
du siège dun tribunal de grande instance, juridiction
du premier degré de droit commun.
Parmi ces magistrats du siège, certains exercent des
fonctions spécialisées :
Le juge dinstruction : son activité,
à grands traits, sorganise ainsi : chacun
des 609 juges dinstruction, assisté dun
greffier, est chargé dun cabinet dinstruction
saisi, en moyenne, de 56 affaires nouvelles par an et instruit
simultanément 97 procédures. Compte tenu du
nombre des jours ouvrables contenus dans une année,
il peut donc, au rythme de ses saisines, consacrer, en moyenne,
quatre jours de travail à chaque affaire. Pendant ce
temps, il lui faut : étudier les procédures,
contacter les enquêteurs et les experts, rédiger
les missions quil va leur confier, interroger les personnes
mises en examen, entendre les victimes, les informer de leurs
droits, procéder à des confrontations, si nécessaire
à des reconstitutions, statuer sur les requêtes
présentées par les parties et leurs avocats.
Il est donc indispensable au juge dinstruction dorganiser
avec une particulière rigueur son activité,
dautant quil ne peut compter que sur lassistance
dun seul greffier, lequel doit procéder à
des notifications et à des formalités dont la
lourdeur est accrue par chaque réforme législative.
Si le formalisme est institué pour donner des garanties
aux personnes poursuivies et aux victimes, il est aussi un
facteur de travail supplémentaire, et de ralentissement
des procédures. Celles-ci sont pourtant difficiles,
car, si les juges dinstruction ne sont saisis que de
5 % des poursuites pénales engagées en
France, elles concernent les affaires les plus graves et les
plus complexes.
Dans de telles conditions, léquilibre dun
cabinet dinstruction est très fragile, et peut
être bouleversé par la venue dune affaire
importante, un juge dinstruction ne pouvant toujours
consacrer à une affaire exceptionnelle le temps qui
lui serait nécessaire au regard du nombre de procédures
qui lui sont confiées par ailleurs. Si la loi permet
au président du tribunal de saisir plusieurs juges
dinstruction dune même affaire grave et
difficile, cette faculté ouvre peu de perspectives
concrètes faute deffectifs permettant dassurer
à chacun des juges ainsi saisis une disponibilité
suffisante. Seules les juridictions les plus importantes,
situées dans les grandes villes, certaines dentre
elles dotées de pôles spécialisés
dans la lutte contre la grande délinquance, disposent
des moyens leur permettant dinstruire des affaires denvergure,
alors que leffectif des autres tribunaux ne leur permet
pas de faire face à linstruction dune affaire
exceptionnelle.
Le juge des enfants : parmi les 181 tribunaux
de grande instance, 154 comprennent un tribunal pour enfants.
En 2006, 443 magistrats exercent les fonctions de juge des
enfants, et leur activité est particulièrement
mal connue et peu reconnue. Elle sexerce dans deux domaines
distincts, lenfance en danger et lenfance délinquante.
Le juge des enfants prononce des mesures dassistance
éducative lorsque la santé, la sécurité
ou la moralité dun mineur sont en danger ou si
les conditions de son éducation sont gravement compromises.
Ces mesures peuvent consister en une intervention dun
service éducatif dans la famille du mineur, mais aussi
un placement, dans un établissement ou une famille
daccueil. En 2005, chaque juge des enfants a, en moyenne,
été saisi de 255 affaires nouvelles dassistance
éducative. Elles peuvent prolonger leurs effets très
longtemps, si les difficultés persistent : cest
ainsi que les procédures dassistance éducative,
notamment en cas de placement, peuvent durer des années,
ce qui conduit chaque juge des enfants à prononcer,
en moyenne, 700 décisions dassistance éducative
par an, et cela dans des contextes particulièrement
difficiles, marqués par des situations de très
grande détresse matérielle et psychologique,
dalcoolisme, de toxicomanie et de violence. Rien, sans
doute, qui mérite lattention de lopinion,
mais la justice des mineurs est peut-être la plus éprouvante
à rendre qui soit.
Outre les procédures dassistance éducative,
chaque juge des enfants est saisi, en moyenne, chaque année,
de 120 procédures pénales contre des mineurs
délinquants. La loi enfermant dans des limites étroites
la détention provisoire des mineurs, les juges des
enfants doivent, dès leur saisine, décider les
mesures éducatives appropriées à chaque
mineur. Mais les services éducatifs sont souvent débordés,
surtout pour mettre en oeuvre des placements. Les mesures
décidées par les juges tardent alors à
être exécutées dans un nombre croissant
de cas. Des enfants en danger continuent de rester dans leurs
familles, sans intervention adéquate de services sociaux
surchargés. En matière pénale, il nest
pas rare quun juge des enfants contacte lui-même,
dans lurgence, plusieurs foyers, parfois vainement.
Les centres disposant dun encadrement suffisant ne présentent
pas toujours et partout des capacités daccueil
à la hauteur des besoins, et il est inutile de placer
un mineur difficile dans un foyer où il pourra fuguer
facilement. Ainsi, faute de relais éducatifs appropriés,
lefficacité de la justice des mineurs est-elle
parfois gravement compromise, ce qui suscite lincompréhension
de lopinion.
Le juge de lapplication des peines :
352 juges de lapplication des peines assurent, chacun,
en moyenne, le suivi de 110 détenus et de 352 probationnaires
libres, condamnés à des peines de travail dintérêt
général et demprisonnement avec sursis
et mise à lépreuve dans la plupart des
cas. Le nombre des personnes à suivre montre ici les
limites de lintervention judiciaire, pourtant particulièrement
nécessaire pour permettre la réinsertion des
condamnés et la prévention de la récidive.
La mise en oeuvre dune mesure présentée
comme emblématique, le placement sous surveillance
électronique, se révèle difficile. Décidée
en 1997 par le législateur, sa généralisation
à lensemble du territoire na pu intervenir
quen 2005, ce qui montre bien quil est parfois
plus facile de légiférer que dappliquer
la loi votée. La mise en place matérielle dune
surveillance électronique peut prendre, en pratique,
plusieurs semaines, car il faut procéder à des
investigations techniques sur la ligne téléphonique
de la personne concernée. Compte tenu de ce délai,
la pose de bracelets électroniques ne peut
conduire à une réduction significative du nombre
des détenus. Les juges de lapplication des peines
connaissent des conditions de travail difficiles, nuisant
gravement, là encore, à lefficacité
de leur intervention : le logiciel informatique dont
ils sont dotés fonctionne très mal, et léchange
de données entre les établissements pénitentiaires,
les services de probation et les juges de lapplication
des peines est très aléatoire : les dossiers
ne sont pas dématérialisés, plusieurs
dossiers existent pour un même condamné, lun
dans les services de probation, lautre au cabinet du
juge de lapplication des peines, parfois un autre à
la maison darrêt, sans que les données
soient échangées ni mises à jour, ce
qui créée, entre les juridictions et les services
de probation, une étanchéité à
laquelle il est urgent de remédier.
Les juges dinstance : 775 juges dinstance
exercent leur activité dans 476 tribunaux dinstance.
Les juges dinstance connaissent, en matière civile,
des demandes jusquà 10 000 _. Au sein
des tribunaux dinstance, et à côté
des juges dinstance, des magistrats non professionnels,
les juges de proximité, exercent leur activité
en vertu dune loi du 9 septembre 2002. Ils connaissent
des actions jusquà 4 000 _, et de procédures
pénales en matière de contraventions. Alors
que le recrutement de plusieurs milliers de juges de proximité
avait été envisagé à lorigine,
444 exerçaient leurs fonctions au début de lannée
2006. En 2004, les juges de proximité ont rendu 18 000
décisions civiles. Les juges dinstance, la même
année, ont jugé 580 000 affaires civiles,
soit 760 par juge et par an, traitées dans un délai
moyen de 4, 7 mois, dont la rapidité sexplique
par la nature orale de la procédure devant le tribunal
dinstance. Les décisions des tribunaux dinstance
donnent souvent satisfaction, moins de 5 % dentre
elles étant frappées dappel. Les juges
dinstance, en matière civile, interviennent principalement
dans les contentieux liés aux baux dhabitation
et au droit de la consommation.
Les juges dinstance sont aussi juges des tutelles, activité
en forte augmentation en raison de lallongement de lespérance
de vie et du vieillissement de la population, un nombre croissant
de personnes devant bénéficier de mesures de
protection, nétant plus en état de gérer
normalement leurs biens. Chaque année, chaque juge
dinstance place, en moyenne, 120 personnes majeures
sous tutelle ou sous curatelle, les mesures se poursuivant
souvent aussi longtemps que les personnes protégées
sont en vie. Outre plusieurs audiences civiles mensuelles,
impliquant la rédaction de plusieurs dizaines de décisions
par mois, les juges dinstance procèdent à
laudition des personnes à protéger et
des membres de leur entourage, se transportant souvent chez
des particuliers ou dans des établissements de séjour
pour personnes âgées.
Les magistrats du siège non spécialisés
des tribunaux de grande instance : 1 939
présidents, vice-présidents et juges traitent,
dans les tribunaux de grande instance, le contentieux civil
et familial, les référés, les procédures
civiles dexécution, les saisies immobilières,
lindemnisation des victimes dinfractions, ainsi
que dautres procédures plus ponctuelles.
Ils jugent ainsi 950 000 affaires civiles par an, soit
480 chacun environ, dans un délai moyen de 6 mois et
demi, leurs décisions étant frappées
dappel dans 13 % des cas. Les affaires familiales
représentent environ la moitié du contentieux
civil des tribunaux de grande instance, quil sagisse
des divorces, de lautorité parentale et des obligations
alimentaires. Une audience de contentieux familial, dune
durée dune demi-journée, comprend généralement
une douzaine daffaires, chaque couple étant reçu
pendant 15 à 20 minutes. Les audiences civiles de plaidoirie
donnent lieu à lexamen dune dizaine daffaires
dans la plupart des cas, dans des contentieux très
diversifiés, les plus fréquents étant
liés au droit de la responsabilité civile, aux
successions, à la construction et aux contrats. Lessentiel
du temps de travail des magistrats non spécialisés,
comme celui des juges dinstance, se déroule en
dehors des audiences et consiste à rédiger des
décisions motivées, après étude
des dossiers et recherche des textes et de la jurisprudence
applicables. La plupart des juges dactylographient directement
leurs décisions civiles sur ordinateur, ce qui allège
dautant la charge de travail du greffe.
Les magistrats du siège non spécialisés
traitent aussi chacun, en plus des affaires civiles, en moyenne,
210 affaires correctionnelles par an. Les audiences correctionnelles
se tiennent à juge unique ou en collégialité,
selon les infractions, et comprennent parfois jusquà
40 affaires. Les audiences pénales peuvent durer fort
longtemps, contraignant les juges à siéger jusquà
des heures très tardives, dans des conditions qui ne
permettent pas toujours de garantir à chacun une disponibilité
et une qualité découte suffisantes. Au
demeurant, la France a été condamnée
par la Cour européenne de sauvegarde des droits de
lhomme pour manquement aux règles du procès
équitable à raison daudiences interminables
devant les cours dassises, où les accusés
nétaient jugés que tard dans la nuit,
ou au petit matin, au terme de débats épuisants
quil fallait poursuivre coûte que coûte,
sans les renvoyer au lendemain, où dautres affaires
devaient être évoquées. Les audiences
correctionnelles se déroulent dans la plupart des cas
en labsence de membres des forces de lordre, ce
qui ne va pas sans problèmes de sécurité.
Les juges sont aussi très tributaires de lurgence
en matière pénale qui rend aléatoire
lorganisation de leur travail : ils peuvent être
appelés à siéger de manière inopinée
lorsque le procureur de la République décide
dorganiser une comparution immédiate, procédure
permettant le jugement, dès la fin de la garde à
vue, dune personne ayant commis un délit grave,
lorsque les faits ne nécessitent pas dinvestigations
complémentaires.
Les présidents et les vice-présidents exercent
enfin les attributions de juge des libertés et de la
détention, appelés à statuer sur le placement
en détention provisoire des personnes mises en examen.
En ce cas, ils ne disposent que dun temps très
court pour examiner une procédure, parfois volumineuse
et complexe, et statuer, après débat contradictoire
entre le procureur de la République, la personne mise
en examen et son avocat. Les décisions, ainsi rendues
en urgence, emportent pourtant des conséquences particulièrement
graves pour les personnes mises en examen, présumées
innocentes.
Voici, rapidement esquissées, les conditions dans lesquelles
travaillent les 4 244 magistrats des juridictions du
premier degré.
Ils se heurtent à plusieurs difficultés qui
entravent gravement lefficacité de la justice
de ce pays : une inflation législative paralysante,
une insuffisance chronique de moyens et un discrédit
jeté de toute part sur linstitution judiciaire.
Une inflation législative paralysante :
les réformes de procédure sont rarement accompagnées
détudes dimpact permettant dévaluer
les moyens nécessaires à leur application, faite
souvent à effectifs constants. Chaque loi de procédure
apporte son lot de travail supplémentaire, modifie
les méthodes de travail, et lorganisation interne
des juridictions, sans moyens nouveaux. Il faut ralentir le
traitement des procédures dès quune loi
nouvelle est promulguée pour se demander comment lappliquer,
ce qui fait prendre du retard. Certaines réformes inaperçues
peuvent avoir des conséquences pratiques considérables :
ainsi la disposition qui a permis à toute personne
poursuivie dobtenir gratuitement une copie de la procédure.
En labsence de créations de postes dans les greffes,
une telle innovation, à lévidence indispensable,
a posé des difficultés de mise en oeuvre très
délicates. Cet exemple présente léquation
que doivent résoudre en permanence les chefs de juridiction :
comment faire plus quand les moyens stagnent ?
Une insuffisance chronique de moyens, humains, immobiliers
et informatiques : un de mes prédécesseurs
a insisté ici sur la faiblesse des moyens budgétaires.
Depuis longtemps, la justice se débat dans un paupérisme
permanent. Face à cette longue tradition dabandon
budgétaire, seul un effort financier important et suivi
peut améliorer la situation. Si, depuis quelques années,
des efforts ont été faits, pour créer
des emplois de magistrats, lefficacité de cette
démarche a été altérée
de deux manières. Dune part, si lon a recruté
des juges, on a, dans le même temps, accru leur tâche
en légiférant davantage, les effectifs nouveaux
étant souvent absorbés par le travail supplémentaire.
Dautre part, et surtout : les recrutements de magistrats
nont pas été suivis de créations,
en nombre suffisant, de postes de fonctionnaires de greffe.
Or, le juge est membre dune équipe, seul, il
ne peut rien faire. Certains tribunaux ressemblent à
des hôpitaux, qui seraient riches en médecins,
mais dénués dinfirmières. A quoi
sert-il de recruter des juges sans mettre à leur disposition
les collaborateurs indispensables à leur activité ?
En outre, la plupart des créations récentes
demplois de fonctionnaires de greffe ont permis daugmenter
les effectifs des services gestionnaires, peu de fonctionnaires
nouveaux ayant, en définitive, rejoint les greffes
pour assister les magistrats.
Linformatique judiciaire accuse un retard criant :
les dossiers ne sont pas aujourdhui numérisés,
des fonctionnaires saisissent, souvent plusieurs fois au cours
dune même procédure, des données
déjà collectées, mais qui ne peuvent
être réutilisées, les mêmes pièces
sont photocopiées à plusieurs reprises, leur
numérisation étant impossible, faute déquipement
et de personnel formé. Larchaïsme actuel
de linformatique pénale est très préoccupant.
Les méthodes de travail sont souvent dun autre
âge et lédition, puis lexécution
dun jugement correctionnel impliquent des manipulations
nombreuses et fastidieuses, source de retard dans la mise
à exécution des sentences.
Une institution judiciaire dévalorisée
par des critiques incessantes, qui démotivent les juges
et réduisent leur efficacité :
le juge sait quil est là, dabord, pour
servir ses concitoyens, et il essaie de donner à sa
tâche le meilleur de lui-même. Que dire de la
rétribution sociale qui lui est rendue lorsquil
entend, partout, les critiques virulentes, qui, de tout bord
et en permanence, sont portées à linstitution
judiciaire avec une violence qui semble chaque jour culminer,
avant datteindre, le lendemain, de nouveaux sommets ?
Ces attaques ignorent les difficultés auxquelles linstitution
fait face. Elles méconnaissent les nombreuses procédures
dans lesquelles les décisions rendues ne prêtent
à aucune controverse. Mais leur répétition
et leur intensité prennent une telle ampleur que lon
peut se demander si les critiques qui sélèvent
contre linstitution judiciaire ne vont pas lanéantir,
à trop la déstabiliser. La conséquence
du discrédit que le discours ambiant jette sur la magistrature
est claire : le découragement des juges, démotivés
par le mépris jeté sur eux, par la déconsidération
portée à leurs fonctions. Est-ce souhaitable ?
Est-il de lintérêt de la société
française de décourager ses juges ? La
régulation sociale fonctionnerait-elle mieux sans eux ?
Par qui, ou par quoi les remplacer ? Il ne mappartient
certainement pas de répondre à ces questions,
mais je vous remercie de mavoir offert loccasion
de les poser aujourdhui.
Henri de Larosière de Champfeu
- 1986 - 1987 : auditeur de justice de L'Ecole Nationale
de la Magistrature ;
- 1998 - 1990 : juge d'instruction au tribunal de grande
instance d'Abbeville ;
- 1991 - mai 1994 : juge d'instruction au tribunal
de grande instance de Bobigny ;
- mai 1994 - 1997 : conseiller référendaire
à la Cour de cassation (Chambre criminelle section
chargée des affaires financières) ;
- 1998 - sept 2002 : président du tribunal de
grande instance de Saint-Quentin ;
- sept 2002 - 2004 : conseiller à la cour d'appel
de Fort-de-France (président, en 2003 et 2004 des
cours d'assises de la Martinique et de la Guyane) ;
- depuis janvier 2005 : président du tribunal de
grande instance de Vannes ;
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