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M. Jean Mesnard
LA JUSTICE A PORT-ROYAL
séance du
lundi 16 janvier 2006
C'est à une véritable question-piège
que je suis invité à répondre aujourd'hui.
La justice en général est déjà
l'un des sujets les plus vastes que l'on puisse imaginer.
L'envisager dans le cas particulier de Port-Royal semble introduire
une limite ; c'est, en fait, un élargissement :
car on ne peut bien situer la partie la justice à
Port-Royal que dans le tout la justice en général
; et mon sujet se dédouble ; d'autant
plus qu'il faut aussi ajouter l'histoire à la philosophie
et au droit. A titre de complication supplémentaire,
s'il est un point acquis aujourd'hui concernant Port-Royal,
c'est l'extrême diversité des hommes et des femmes
qui s'y sont rencontrés, avec, notamment sur le sujet
qui nous intéresse, la position tout à fait
inclassable de Pascal. Difficile, dans ces conditions, de
chercher des principes d'unité et d'agencer les éléments
d'un tableau ordonné. Rassurez-vous : j'essaierai
quand même de distinguer l'essentiel de l'accessoire
et de distinguer quelques grands axes dans la complexité
du mouvement d'ensemble.
La première donnée à prendre en compte
est, au fond, celle d'un Port-Royal qui reflète, tout
en marquant son originalité, et surtout en imprimant
son impulsion propre, l'évolution du XVIIe siècle
à partir d'une justice que j'appellerai « humaniste »,
au double sens d'inspiré par l'antiquité et
de soucieux d'humanité, vers une justice que l'on peut
désigner comme « classique »,
avec tout ce que ce terme implique de rationalité.
En somme, un mouvement, à beaucoup d'égards,
continu, dont il s'agit surtout de saisir le point de départ
et le point d'aboutissement. Entre les deux, Pascal, qui,
au premier abord, s'insère assez mal dans le mouvement
ainsi défini, où il risque d'être considéré
comme une sorte de corps étranger, venant brouiller
l'action comme un brûlot dans un combat naval, et qui,
en définitive, se révèle surtout porteur
d'une pensée radicale, mais parfaitement équilibrée,
moyennant distinction des ordres. Par respect pour la chronologie
et par désir de souligner son importance, il sera présenté
dans la partie centrale de l'exposé.
Avocats et magistrats aux origines de Port-Royal.
Si l'on réduit Port-Royal à un certain augustinisme
théologique, et notamment à une certaine conception
de la grâce, issue de l'Augustinus de Jansénius,
on ne peut situer sa naissance comme mouvement avant la publication
de cet ouvrage, en 1640, son auteur étant mort deux
ans plus tôt. Si l'on y cherche surtout les composantes
d'une spiritualité, on peut remonter à quelques
années plus tôt, en 1635, lorsque la puissante
personnalité de Saint-Cyran s'impose au monastère
alors passé de la vallée de Chevreuse au faubourg
Saint-Jacques ; ou bien encore un peu plus tôt,
à la période de grand rayonnement de Bérulle
(+1629), lui-même maître de Saint-Cyran. Mais
il ne peut faire de doute que l'entrée de Port-Royal
dans l'histoire remonte à une date encore plus ancienne,
et très précisément connue, celle de
la réforme du monastère, alors établi
aux Champs, sur l'initiative de sa toute jeune abbesse, Angélique
Arnauld, en 1609. En somme, Port-Royal relève d'abord
de la renaissance catholique en Europe et en France au début
du XVIIe siècle, et de ses effets, alors à peine
amorcés, sur les monastères cisterciens. Tout
ce qui suivra ne sera que péripéties, souvent
importantes, mais moins essentielles.
En la Mère Angélique, nous n'avons pas seulement
à considérer son envergure personnelle, mais
tout ce qu'elle doit à son milieu, et d'abord à
sa famille. C'est une famille de gens de justice, parmi les
plus éminents et les plus représentatifs de
leur temps. Certes ils n'ont pas soutenu l'abbesse dans sa
volonté de réforme, mais ils se sont bien vite
associés au mouvement qu'elle avait déclenché,
en procédant tous à une véritable conversion
spirituelle. Aussi, en dépit de cette divergence momentanée,
l'abbesse et le monastère qu'elle conduisait ont-ils
été profondément marqués par l'esprit
dont ils étaient porteurs, et dont beaucoup de traits
concernent directement la justice.
Le père de l'abbesse, Antoine Arnauld il portait
le même prénom que son dernier fils, le fameux
théologien était avocat, et fier de l'être.
Ses talents de juriste et d'orateur devaient le conduire jusqu'aux
plus hautes fonctions, dont celle de procureur général
de la reine Catherine de Médicis. Il avait épousé
la fille d'un autre avocat célèbre, Simon Marion,
qui devint avocat général au Parlement de Paris.
Les deux familles n'en faisaient qu'une, d'autant qu'elles
habitaient la même maison, près de l'église
Saint-Merri. Beau-père et gendre partageaient en grande
partie les mêmes activités, en dernier ressort
auprès du roi Henri IV, leur protecteur, et d'abord
comme conseillers privilégiés de deux grandes
familles, les Montmorency et les Gonzague, deux familles catholiques
modérées, comme ils l'étaient eux-mêmes,
en cette époque de passions vives. Ils étaient
d'ailleursl'un et l'autre,animés d'un même esprit,
largement répandu dans toute la robe, et qui tient
surtout dans la haute idée qu'ils se faisaient de la
justice ce qui ne veut pas dire qu'ils étaient
toujours fidèles à leurs principes. Plus précisément
que dans leurs écrits, surtout formés de plaidoyers,
cet esprit peut être saisi par le truchement d'uvres
littéraires un peu plus anciennes, mais issues de milieux
proches, où l'on relève les écrivains
de la Pléiade et les familiers des académies
royales au temps des Valois. Pour atteindre les racines de
notre sujet, il faut donc remonter encore plus haut que je
ne l'ai jusqu'ici suggéré.
Il est intéressant par exemple de se reporter à
l'Hymne de la justice publié par Ronsard en
1555 ou, mieux encore, à des Discours au Roi
(ils sont adressés à l'éphémère
roi François II, mais le propos s'étend bien
au-delà de sa personne), discours composés par
Du Bellay en 1559, peu avant sa mort, et mentionnés
expressément dans les Plaidoyers de Marion.
L'hymne de Ronsard fait de la justice une sorte de bien suprême
dans un univers qui, sans elle, demeure chaotique. Quant aux
Discours de Du Bellay, il en est un qui témoigne
de relations étroites avec Michel de L'Hospital, futur
chancelier de France, l'un des magistats les plus respectés
du temps. Un autre, décrivant les « quatre
états » du royaume de France, variante des
« trois états » de la classification
traditionnelle, reconnaît un statut d'exception à
l'un d'eux, celui de la justice, manifestement constitué
avec la partie de la noblesse dite noblesse de robe, comprenant
surtout les magistrats, et la partie du Tiers Etat que représentaient
la plupart des avocats. Ce regroupement de toutes les parties
prenantes de la justice met remarquablement en valeur son
autonomie et sa dignité. De plus, cet « état »
est dépeint comme tout à fait essentiel à
la monarchie, tout à fait royal. Dans une France qu'il
déclare « mère des arts, des armes
et des lois », peu s'en faut que le poète
ne tienne le troisième terme pour le plus important,
comme celui qui fait subsister tous les autres. Mais ce qui
permet surtout de lui attribuer une place éminente
dans la préhistoire de Port-Royal, c'est la conception
qu'il se fait d'une justice essentiellement morale, dont l'exercice
est représenté sur le modèle de la conversion
intérieure, comme exigeant sans cesse le retour à
un ordre que la vie tend à corrompre, ordre à
réaliser dans la conscience du juge, qui doit être
d'abord un juste, même quand il est roi, aussi bien
que dans les actes de justice qu'il accomplit. De plus, cet
ordre à réaliser découle d'une norme
qui est une origine, et qu'il faut donc, non pas inventer,
mais retrouver. La réforme accomplie par la Mère
Angélique à Port-Royal se réglait sur
ce modèle, qui est juridique. De même, beaucoup
des grands esprits qui ont adhéré à l'esprit
de Port-Royal et ont participé à son uvre
créatrice ont partagé cette idée de la
justice et l'ont exprimée, en plein XVIIe siècle,
en des termes qui rappellent beaucoup ceux, exemplaires, de
Du Bellay. C'est le cas de l'abbé de Saint-Cyran dans
une lettre à son ami et disciple Jérôme
Bignon, avocat général au Parlement de Paris.
C'est le cas du premier et du plus illustre des fameux solitaires,
l'avocat Antoine Le Maistre, issu des Arnauld. Grand humaniste,
il s'intéressait vivement aussi aux antiquités
françaises, dans le ligne d'Etienne Pasquier, notamment
comme trésor d'exemples et référence
fondamentale. Il est de ceux qui, autour du monastère,
ont célébré saint Louis, le louant comme
roi justicier, et praticien d'une justice particulièrement
pure. C'est lui qui, sur le même sujet, a déterminé
les très savantes recherches de Le Nain de Tillemont,
mises en forme en 1688 par un disciple de Pascal, Filleau
de La Chaise.
Pour revenir à Du Bellay, il est pourtant un point
que ses Discours n'abordent pas, sans doute parce qu'il
n'était pas encore tout à fait d'actualité,
et qui le deviendra durablement, surtout dans le milieu parlementaire
et par l'intervention d'Antoine Arnauld, dans un procès
tenu en 1594, c'est celui du jugement à porter sur
l'uvre des jésuites. L'ordre, comme l'on sait,
avait été fondé en 1540 et avait aussitôt
manifesté un extraordinaire dynamisme, réussissant
à s'implanter dans toute l'Europe catholique et se
proposant d'étendre partout la gloire de l'Eglise romaine
et l'autorité du pape. Ce qui soulevait des problèmes
politiques, concernant la vieille rivalité du sacerdoce
et de l'empire, mais aussi des problèmes juridiques.
Notamment celui, fondamental, du rapport entre l'ancien et
le moderne. La justice repose-t-elle sur des normes primitives,
auquel cas elle ne peut consister que dans un retour perpétuel
à cet état ancien, en somme dans un esprit de
réforme ? C'est ce qui découle de la tradition
qui a inspiré Port-Royal. De son côté,
le fondateur de la Compagnie de Jésus, Ignace de Loyola,
se flatte de ne pas vouloir réformer, mais former,
et il le prouve en multipliant les collèges. Autrement
dit, il se veut moderne : la justice résulte d'une
création dans le présent, et elle se doit de
consolider l'Eglise constituée. Le conflit ne tarda
pas à naître entre les citadelles de la tradition
qu'étaient le Parlement et l'Université de Paris,
et les collèges des jésuites propagateurs d'un
esprit nouveau.
La crise de la justice qui se manifeste de cette façon
se double d'une autre, bien illustrée aussi à
la fin du XVIe siècle chez le théoricien politique
Jean Bodin, comme dans les Essais de Montaigne. On
se reportera surtout, chez ce dernier, au chapitre intitulé
De l'utile et de l'honnête, qui vise manifestement,
sous le couvert d'une distinction empruntée à
l'antiquité, la pensée politique, mais aussi
juridique, de Machiavel. L'honnête désigne ce
qui est conforme à une justice pénétrée
de morale. L'utile est ce qui va dans le sens de l'intérêt,
soit par l'efficacité, soit par les avantages rendus
possibles. La conciliation, plus ou moins boiteuse, entre
la justice et l'intérêt est irrémédiablement
appelée par un monde moderne soucieux d'action et de
progrès, et dont Machiavel prend fortement en compte
la nouveauté. Elle est récusée par Montaigne,
qui se veut fidèle à une exigence de justice
intérieure. Il est évident qu'à Port-Royal,
la seule justice authentique est aussi celle de l'honnête,
enrichi de considérations religieuses.
On comprendra aisément que ces deux crises aient conjugué
leurs effets, notamment dans les premières querelles
qui ont attiré l'attention sur Port-Royal.
La plus ancienne, évoquée notamment dès
le procès de 1594 et souvent reprise par la suite,
est celle du régicide. Est-il permis de tuer
un roi hérétique, ou fauteur d'hérésie ?
Bel exemple de conflit entre un principe juridique fondamental,
le respect de la vie humaine, et la préservation d'un
bien tenu pour essentiel, le contenu de la foi. Un certain
nombre d'auteurs jésuites ont tenté de donner
à la question une réponse positive. Les divers
attentats fomentés contre la personne d'Henri IV
ont amplement donné matière à des débats
sur le sujet, qui ont évidemment rebondi lors de l'assassinat
du roi, et qui duraient encore au temps de Richelieu. Dans
le milieu de Port-Royal, un Saint-Cyran s'y est trouvé
mêlé. Le Pascal des Provinciales y fait
allusion.
Politique et juridique à la fois fut la grande querelle
suscitée, lorsque Richelieu eut pris le pouvoir en
1624, par l'action diplomatique et militaire du ministre,
qui préféra conclure des alliances avec les
princes protestants d'Allemagne, à l'avantage de la
puissance française, plutôt que de favoriser
l'entente entre nations catholiques. On sait que Richelieu
vit se dresser contre lui le « parti dévot »,
guidé par le cardinal de Bérulle et dont l'esprit
fut entretenu après la mort de ce dernier par son ami
Saint-Cyran. Il existe des affinités indiscutables
entre Port-Royal et la parti dévot : elles se prolongèrent,
pour des raisons où la justice avait grande part, jusqu'au
temps de la Fronde, où Port-Royal commençait
à manifester tout son éclat.
Saint-Cyran avait alors disparu, en 1643, à peine libéré
de la prison de Vincennes, où Richelieu l'avait enfermé
en 1638 : première grande menace contre Port-Royal.
Dans l'attitude du ministre, difficile à bien expliquer,
entraient, outre des motifs purement politiques, des considérations
théologiques. Un grand conflit, relatif à la
pratique religieuse et au sacrement de pénitence, opposait
alors les tenants de l'attrition et ceux de la contrition.
Pour obtenir le pardon des péchés, suffisait-il
d'un regret inspiré par la crainte de l'enfer (l'attrition),
ou fallait-il être guidé par l'amour de Dieu
(contrition) ? Saint-Cyran, suivi bientôt par son
disciple le jeune Antoine Arnauld, et par tout Port-Royal,
prêchait la contrition. En face, les partisans de l'attrition
formaient le grand nombre. Richelieu fut prodigieusement agacé
par cette dispute. Il ne devinait que trop bien les arrière-pensées
de ses adversaires, prompts à le taxer de machiavélisme,
et qui voulaient prêter un caractère peccamineux
à sa politique anti-espagnole. S'il tenait à
l'attrition, ce n'est pas tellement qu'il fût inquiet
pour son propre salut, mais parce qu'il devait tous les jours
gagner à ses vues un Louis XIII terriblement scrupuleux.
« Condamner tant d'Espagnols à la mort »,
selon une formule de Pascal, pouvait-il être impliqué
dans une juste déclaration de guerre ? L'attrition,
commandée par un intérêt personnel, fût-il
reporté à l'au-delà, pouvait-elle faire
le poids devant une contrition soutenue par un amour de Dieu
qui, en termes non-théologiques, pourrait être
dit amour de la justice ?
Je n'ai guère parlé jusqu'ici d'augustinisme,
tout simplement parce que le concept n'avait pas encore à
nous retenir d'une façon essentielle. Nous y sommes
pourtant arrivés. La distinction de l'utile et de l'honnête,
celle de l'intérêt et de la justice, entraînant
celle de l'attrition et de la contrition, est l'un des fondements
de cette doctrine, où les deux attitudes opposées
reçoivent le nom d'amour de soi et d'amour de Dieu.
L'amour de soi vicie tous les actes qu'il inspire ; seul est
pur l'amour de Dieu. Le pessimisme tend désormais à
l'emporter sur l'optimisme, qui nous est apparu très
perceptible dans la réflexion humaniste sur la justice.
Pourtant nous sommes passés de l'un à l'autre
par une série de transitions insensibles. Au terme,
nous atteignons une sorte de sommet par l'union qui se réalise,
dans ce nouveau climat, entre le juridique, le moral et le
religieux. C'est le moment de s'arrêter à Pascal.
Le double radicalisme de Pascal et son entre-deux
Bien des pistes précédemment ouvertes auraient
déjà pu nous conduire à lui, et notamment
aux Provinciales. Nous avons vu quelle matière
offraient à la casuistique certains conflits d'ordre
juridique. La situation, à cet égard, n'est
guère différente que l'on se place sur le terrain
de la justice ou sur celui de la morale, d'autant qu'il s'agit
toujours, dans les cas considérés, d'une proportion
à établir entre un plus et un moins de morale.
A l'inverse, beaucoup de cas traités dans Les Provinciales,
concernant par exemple le duel, le meurtre, le prêt
à intérêt, présentent une face
juridique. Mais, dans les Pensées, Pascal déborde
beaucoup plus complètement les situations particulières
que prête à examiner l'étude des cas.
C'est sous l'angle le plus large qu'il y aborde le problème
de la justice. Quoique son ouvrage se propose une fin particulière,
la conversion de l'incroyant, il lie la réalisation
de ce projet à une réévaluation totale
de la situation de l'homme dans la société,
dans le monde et dans l'histoire. C'est dans ce cadre qu'apparaît,
très amplement, la justice.
Mais, sur ce sujet, la réflexion conduite dans les
Pensées présente plusieurs faces, plusieurs
moments dialectiques qu'il importe de bien situer les uns
par rapport aux autres. Car le point de vue change chaque
fois et Pascal ne conçoit la vérité que
comme la résultante de plusieurs points de vue complémentaires.
Ce mode complexe de composition n'est pas impossible, mais
très difficile à reconstituer si l'on lit les
Pensées dans l'un ou l'autre des classements
adoptés par les éditeurs d'autrefois :
les fragments y sont tous présentés comme indépendants
et les connexions établies entre eux demeurent arbitraires.
Depuis plus de cinquante ans, nous sommes en mesure de porter
sur le texte un regard global : aux fragments particuliers
nous pouvons en effet superposer des classements fournis par
des manuscrits anciens, classements dont on peut assurer qu'ils
ont été élaborés par Pascal lui-même
ce qui ne veut pas dire qu'ils soient faciles à
interpréter. Deux avantages principaux en résultent
pour l'étude particulière que nous avons à
mener : les fragments isolés se regroupent dans
des sortes de chapitres, c'est-à-dire que chaque texte
est pourvu d'un contexte ; et la série des chapitres
s'ordonne selon une progression que j'appelle dialectique,
ou simplement vivante, invitant le lecteur à parcourir
les étapes d'un itinéraire idéal destiné,
selon le dessein d'ensemble de l'ouvrage, à le conduire
de l'incroyance à la foi.
Trois des étapes ainsi définies concernent directement
le problème de la justice. Deux se rangent dans la
partie initiale de l'ouvrage, partie préparatoire du
raisonnement apologétique, suceptitble d'être
définie comme une sorte de critique de l'homme sans
Dieu. La première occupe une large place dans un chapitre
(terme très approximatif) intitulé Misère.
La seconde constitue pratiquement le sujet unique d'un chapitre
intitulé Raisons des effets. La troisième,
en revanche, appartient à la seconde grande partie
de l'ouvrage, où se déroule proprement le raisonnement
apologétique, et où se définit peu à
peu l'homme avec Dieu. Le chapitre correspondant est intitulé
Morale chrétienne, mais il s'agit, si l'on en
juge par le texte, d'une morale éminemment sociale,
incluant la justice. Ces trois chapitres fournissent très
exactement trois points de vue sur le problème de la
justice, en progression l'un par rapport à l'autre,
sans qu'aucun n'annule les précédents.
Le premier et le dernier chapitre, s'opposant aux deux extrémités
de l'ensemble, caractérisent d'une façon significative
le point de départ et le point d'arrivée. Ils
présentent deux aspects de ce que j'ai appelé
le radicalisme de Pascal, l'un négatif, l'autre positif.
Le chapitre intermédiaire nous situe dans un entre-deux,
dans un univers de relativité, beaucoup plus complexe,
mais épousant une réalité humaine elle-même
complexe.
Au radicalisme négatif correspondent certains des textes
les plus fameux et les plus souvent cités de Pascal.
Inspirés du scepticisme de Montaigne dans l'Apologie
de Raymond Sebond, ils dénient à l'homme
toute capacité d'atteindre la justice. A preuve, alors
que la constance et l'unité seraient seules garantes
de vérité, la diversité infinie des lois
selon les temps et les pays. « Vérité
en deçà des Pyrénées, erreur au-delà
[...] Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des
pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. »
Certes, maints grands juristes opposent la permanence des
lois fondamentales à l'irrégularité des
courumes. Mais où découvrir véritablement
cette permanence? A quelle raison se fier pour l'atteindre ?
Pascal ne voit pas de mots trop sévères pour
les Frondeurs entre lesquels beaucoup de magistrats
de ses amis et beaucoup de gens de Port-Royal, fidèles
à l'optimisme juridique des générations
antérieures. Quelle autorité reconnaître
aux lois fondamentales qu'ils veulent restaurer ? La
sagesse commande simplement d'obéir aux coutumes établies,
justifiées par leur seul établissement.
Il existe, en fait, une double face dans ce raisonnement.
D'une part, l'impossibilité de reconnaître aucune
justice aux lois et aux coutumes. De l'autre, l'impossibilité
pour l'homme de ne pas désirer la justice. Les lois
établies ne subsistent que par l'aliment qu'elles fournissent
à ce besoin. « Qui leur obéit parce
qu'elles sont justes obéit à la justice qu'il
imagine, mais non pas à l'essence de la loi. »
Mais cette illusion est vitale. Ambivalence qui rend nécessaire
le passage à d'autres points de vue.
En définitive, celui qui vient d'être développé
a servi d'exemple majeur à Pascal pour mettre en évidence
deux caractères qu'il prête à l'homme
sans Dieu : sa « vanité »,
c'est-à-dire son vide, son inconsistance, le contentement
qu'il trouve dans de simples apparences ; et sa « misère »,
c'est-à-dire la distance qui sépare en lui le
désir de la réalité, l'idée de
la justice de toute norme permettant de la définir.
A cette sorte de vide absolu, constitutif du radicalisme négatif,
et résultant de cette absence de normes, ne peut correspondre,
pour l'homme avec Dieu, porteur d'un radicalisme positif,
qu'une norme absolue. Une norme qui ne peut être le
fruit de la raison, disqualifiée par ses limites et
ses contradictions, mais que fournit la révélation
divine, authentifiée par le raisonnement apologétique
dont le chapitre Morale chrétienne fournit comme
la conclusion.
La clef du chapitre est fournie par cette norme même,
exprimée avec une brièveté qui ne fait
qu'en accentuer la force : « Deux lois suffisent
pour régler toute la république chrétienne,
mieux que toutes les lois politiques. » Ces deux
lois sont évidemment celles de l'amour de Dieu et du
prochain, communes au Décalogue et à l'enseignement
du Christ, et propres à régir à la fois
la société humaine et la société
religieuse. On peut constater que, si le Pascal proche de
Montaigne précédemment découvert nous
éloignait de la tradition humaniste, et même
augustinienne, de la justice habituellement exprimée
à Port-Royal, la nouvelle donnée apparue rétablir
parfaitement le lien : la préminence de l'amour
de Dieu est affirmée de part et d'autre. En effet,
avec le nouveau point de vue, une sorte de différence
d'ordre, au sens pascalien du terme, s'est produite par rapport
à l'étape inspirée par Montaigne :
d'un point de vue à l'autre, les repères se
sont modifiés ; l'insertion de la pensée
sur la justice s'est faite dans une autre totalité.
Par là-même, une lumière nouvelle a jailli.
La critique de l'amour de soi, et l'affirmation de l'amour
de Dieu comme seul principe du bien et de la justice sont
donc communs à toute la grande tradition de Port-Royal.
Ils sont mis en avant plus que jamais dans le chapitre Morale
chrétienne. Pour bien faire saisir le rapport entre
ces deux attitudes fondamentales de l'être humain, Pascal
se sert d'une grande comparaison héritée à
la fois de l'humanisme et du christianisme, unissant ainsi
à son tour deux sources souvent jointes chez ses devanciers.
Il s'agit de la fable des membres et de l'estomac, devenue
chez saint Paul la grande idée du corps mystique du
Christ. La société est ainsi conçue comme
un corps, où les relations d'équilibre qui fondent
la justice sont représentées selon le modèle
de l'union entre ce corps et ses membres, union profitable
à l'un et aux autres. Une sorte de salut apparaît
alors possible pour l'amour de soi, dès lors qu'il
participe à une justice qui le rend désintéressé.
En dépit de la rigueur des principes, une sorte de
richesse humaine demeure accessible sur les sommets d'une
justice radicalement chrétienne. Mais Pascal ne considère
sans doute pas que la haute perfection requise par cette norme,
rendue encore plus difficile à atteindre par la condition
pécheresse de l'homme, et impossible à faire
suivre intégralement dans une société
nécessairement diverse, puisse animer un corps de lois
susceptible d'une application pratique, une justice constituée.
Voilà pourquoi il a tenu à proposer encore un
autre point de vue sur la justice, plus proche de la réalité
et débouchant sur des règles concrètes.
Ce point de vue relatif et pratique ne pouvait concerner la
situation parfaite de l'homme avec Dieu ; il est donc
exposé selon la perspective de l'homme sans Dieu, mais
d'un homme qui, tout en faisant son deuil d'une justice parfaite,
entend construire un ordre de la société reflétant
au moins une image de la justice. C'est un fait que sans s'élever
au-dessus du champ de la concupiscence, autre nom de l'amour
de soi, l'homme peut procéder à une sorte de
bricolage grâce auquel, même si le bien absolu
ne peut être atteint, des biens relatifs seront préservés.
On pourrait dire aussi, en songeant à la morale provisoire
que Descartes a voulu définir pour lui-même,
en attendant l'achèvement d'une construction rationnelle
totale, que Pascal, doutant de voir la Cité de Dieu
se constituer hors de l'autre monde, a voulu réfléchir
à une sorte de justice provisoire, à l'échelle
purement humaine.
Le chapitre Raisons des effets, où se regroupent
la plupart des fragments qui définissent cette justice
relative, ou provisoire, ne peut donner lieu ici, faute de
temps, qu'à des réflexions sommaires. La seule
explication de son titre serait déjà longue.
J'en chercherais le fil conducteur dans le fragment suivant :
« La concupiscence et la force sont les sources
de toutes nos actions. La concupiscence fait les volontaires
; la force les involontaires. » En somme, deux
réalités pour le moins amorales entrent en jeu
dans toutes nos actions, et y déploient un rôle
moteur, même dans celles qui sont soumises à
la règle de la justice. Or la justice seule n'exerce
ni attrait ni contrainte. Plus grave : elle peut être
contredite ; et, comme la raison, elle est « ployable
à merci ». Pour que la justice soit efficace,
il faut donc qu'elle puise ailleurs une vertu qui lui manque.
Pascal ne pousse pas l'analyse à propos de la concupiscence,
mais il est clair que toute législation, en prévoyant
des avantages ou des peines, appelle l'intérêt
personnel au secours de la justice. Beaucoup plus poussée,
et plus audacieuse, est l'identification de la justice à
la force ou, plus exactement, la substitution de la seconde
à la première par le moyen du langage :
« On appelle justice ce qu'il est force d'observer. »
Pascal fait donc bien plus que de reprendre le lieu commun
qui veut que la justice soit forte. Il considère que
la justice n'est qu'un montage à partir de la force.
Et il loue les législateurs qui l'ont pratiqué,
les déclarant témoins de la grandeur de l'homme
en ce qu'ils lui ont rendu, ne serait-ce qu'en image, une
justice perdue.
N'allons pas crier au scandale ; n'allons pas chercher
des précédents chez Machiavel ou Hobbes. Et
voyons ce dont il est effectivement question. Non pas de la
violence, qui nous ferait totalement sortir de la justice.
Mais d'une force autorisée, susceptible de mettre fin
aux contestations interminables qui débouchent sur
la guerre civile, « le plus grand des maux ».
La paix, ainsi maintenue, est l'une des valeurs neutres auxquelles
conduit cet usage de la force. A l'appui de ses vues, l'un
des exemples les plus clairs que propose Pascal est la règle
de la majorité, qu'il appelle « pluralité ».
Il est juste que la majorité l'emporte ; mais
sa justice résulte d'une convention, et non de l'essence
des choses ; car son rapport à la minorité
n'est pas celui du plus juste au moins juste, mais du plus
fort au moins fort. Autre force : celle de la coutume,
sur laquelle repose toute l'organisation sociale et, encore
une fois, la paix. C'est à l'invention des législateurs,
et non au poids des armes, que Pascal fait appel. Pour lui,
même la justice imparfaite ne s'accommode pas du crime
ou de la faute.
Il existe donc dans les Pensées une théorie
complète de la justice ; mais le mathématicien
qui en est l'auteur ne l'a pas élaborée en s'aidant
du pur raisonnement déductif, pour aboutir à
des théorèmes successifs emboités les
uns dans les autres selon une progression linéaire.
Il a dessiné une figure dans l'espace, où les
lieux et leur disposition n'ont pas moins d'importance que
les réalités et les concepts qui les occupent
, et dont les éléments peuvent s'agencer de
façons multiples, menant à des conclusions contrastées,
mais en remarquable cohérence. Dans le détail
de sa pensée, il est certes solidaire de ses contemporains,
mais il s'adresse à tous les lecteurs possibles selon
les besoins et les moments de son discours, se flattant de
les concilier à un degré supérieur et
dans la plus totale lumière, comme il le fait sur d'autres
sujets dans l'Entretien avec M. de Sacy sur Epictète
et Montaigne. Aussi bien n'est-ce pas dans la considération
du détail que sa pensée a été
le plus difficile à assimiler, mais dans la saisie
de l'ensemble.
Port-Royal et le classicisme juridique
Sur la question de la justice comme sur d'autres, Pascal
brille comme un astre isolé. Il était pourtant
loin de vivre en solitaire. Il avait beaucoup d'amis, et qui
l'admiraient, notamment à Port-Royal. Il s'imposait
auprès d'eux par la conversation plus encore que par
les écrits. L'ont-ils bien compris ? On peut en
douter lorsqu'on voit de quelle façon, après
sa mort, ils ont édité ses Pensées.
Ils ont été impressionnés par ses idées
sur la justice, mais aussi un peu effrayés par ses
audaces. Ils n'appréciaient guère ses complaisances
pour le scepticisme de Montaigne, même tempérées
par d'autres points de vue. Vis-à-vis de saint Augustin,
le poids de la polémique aidant, les plus en vue d'entre
eux, Arnauld et Nicole, tendaient à modérer
leurs positions, et se laissaient gagner à des formes
de rationalisme de plus en plus présentes dans la vie
intellectuelle du temps : moins l'aristotélisme
que le thomisme et surtout le cartésianisme. Ils se
démarquaient ainsi parfois explicitement de Pascal,
pourtant sensible aux mêmes courants, ou s'engageaient
plus avant que lui dans ces voies nouvelles : une dispute
relative aux cinq propositions de Jansénius et à
la signature du formulaire les mit tous les trois sévèrement
aux prises quelques mois avant la mort de Pascal, en 1662.
Peu de temps après cette mort, paraissait un ouvrage
caractéristique de cette évolution générale
vers le rationalisme, la fameuse Logique de Port-Royal,
uvre commune d'Arnauld et de Nicole et à laquelle
Pascal n'avait pas refusé sa collaboration. Dans cet
ouvrage, qui s'y serait pourtant prêté, il n'est
aucunement question de la justice. Manifestement, il fallait
que les Pensées fussent venues à l'horizon
pour que le sujet s'imposât de nouveau.
Ce sujet est en effet l'un de ceux qui suscitèrent
le plus de réserves chez les lecteurs qui eurent la
chance d'avoir sous les yeux les célèbres fragments
manuscrits avant leur publication partielle, en 1670. Arnauld
et Nicole marquèrent leur réprobation d'une
manière discrète, mais évidente. Le premier,
consulté par la famille Périer, héritière
de Pascal, sur les corrections à apporter à
un fragment qui professait, sur la justice, le plus total
scepticisme, se prononça pour une suppression pure
et simple de ce fragment, avec des considérations peu
amènes sur le goût de Pascal pour Montaigne.
Conseil qui fut suivi à la lettre. Nicole appellerait
une étude beaucoup plus fine et suggestive. A la fois
humaniste, théologien et moraliste, il avait beaucoup
d'affinités avec Pascal, mais aussi une forte propension
à refaire et à corriger ce que son prédécesseur
avait déjà fait, toujours en l'adoucissant.
Ainsi pour Les Provinciales. L'année même
où parurent les Pensées, au texte desquelles
il avait apporté de ces corrections restrictives, il
publia un traité De l'éducation d'un prince,
concernant à la fois la morale, la justice et la politique.
Il y introduisit un écrit de Pascal, les trois Discours
sur la condition des grands, texte dont on ne sait où
il l'avait trouvé, mais dont l'authenticité
est indiscutable et l'intérêt considérable
sur la question qui nous intéresse sans qu'aucun
écart essentiel n'apparaisse avec les Pensées.
Nicole ne se borna pas à cette publication. Il y joignit
un écrit de son crû, un traité De la
Grandeur, prenant, sans crier gare, le contre-pied de
l'autre. Entre l'écrit primitif et la réponse
proposée, la différence est extrêmement
significative, à la fois d'un certain radicalisme de
Pascal, et d'une tendance, chez Nicole, à la rationalisation
et à l'humanisation.
Soit, par exemple, chez le premier, la réponse à
une question que l'on pourrait formuler : est-il juste
de respecter les grands ? La justice prononce que ce
respect doit être proportionné à la grandeur.
Or les grands ne possèdent, de par ce qui les a faits
grands, aucun mérite particulier. Ils ne sont pas différents
des autres hommes. C'est par une série de hasards qu'ils
sont parvenus au rang qu'ils occupent. Le respect ne saurait
donc s'adresser à leur personne. Il ne leur est pas
moins dû ; mais par l'effet d'une convention reçue ;
et il s'adresse à leur rang et à leurs titres.
En termes plus proprement pascaliens, il y a des grandeurs
de nature et des grandeurs d'établissement. Les premières
qualifient la personne même ; les secondes sont l'effet
d'un ordre établi, et dont la justice tient à
ce qu'il est établi. Aux premières correspondent
des respects de nature, témoignages d'estime ;
aux seconds des respects d'établissement, certaines
cérémonies qui sont symboles d'un ordre, mais
c'est cet ordre que la justice impose de respecter. « Il
n'est pas nécessaire, parce que vous êtes duc,
que je vous estime, mais il est nécessaire que je vous
salue. »
Nicole n'est pas du tout disposé à accepter
ce caractère conventionnel, factice et irrationnel
des grandeurs. Il se refuse même à mettre une
barrière entre l'homme et Dieu, pensant manifestement
que la raison peut la franchir. Aussi la grandeur n'est-elle
pas l'effet d'un artifice, elle correspond à une réalité
en elle-même respectable. Une réalité
à la fois humaine et divine, et ainsi doublement rationnelle.
Si les grands sont dignes de respect, ce n'est pas par le
faste qui les entoure. Mieux : « C'est par
la part qu'ils ont à la royauté de Dieu, que
l'on doit honorer en leur personne [...] C'est par l'ordre
dans lequel Dieu les a placés, et qu'il a disposé
par sa providence. Ainsi, cette soumission ayant pour objet
une chose qui est vraiment digne de respect, elle ne doit
pas seulement être extérieure et de pure cérémonie ;
mais elle doit aussi être intérieure, c'est-à-dire
qu'elle doit enfermer la reconnaissance d'une supériorité
et d'une grandeur réelle dans ceux qu'on honore. »
Le contraste avec Pascal est éclatant, et souligné.
Ainsi est advenu l'ordre classique, loin des tensions, des
contrastes et des renversements qui avaient si fortement agité
la théorie de la justice.
L'ordre et la rationalité s'établissent aussi
dans une littérature plus proprement juridique, qu'il
n'est pas toujours possible de situer dans la mouvance de
Port-Royal, mais qui en reste très souvent proche,
tant les liens entre la robe et le monastère n'ont
cessé de demeurer solides, avant d'entraîner,
au XVIIIe siècle, des transformations dans lesquelles
il n'est pas question d'entrer. Il suffira de s'arrêter
à un homme de justice dont les relations avec Port-Royal
sont fort bien attestées dès son jeune âge,
aux alentours de 1650, un Auvergnat compatriote, ami et disciple
de Pascal, auquel il prêta main forte dans ses discussions
théologiques avec Arnauld et Nicole, un avocat du Roi
encore un au Présidial de Clermont-Ferrand :
il s'agit du jurisconsulte Jean Domat, qui donna en 1689,
avec Les Lois civiles dans leur ordre naturel, le premier
traité global et ordonné de la justice. Ouvrage
trop négligé, où l'on peut découvrir
sans peine, d'un côté l'héritage de Pascal,
dont l'uvre de moraliste l'a inspiré et dont
il reprend souvent, en lui conservant son sens, la distinction
familière entre l'esprit et le cur, de l'autre
côté, les prémices de Montesquieu, qui
a pu puiser chez ce prédécesseur l'expression
« l'esprit des lois », que ce dernier
emploie assez souvent, et dont il définit la portée
d'une manière apparemment originale : « Toutes
les règles, soit naturelles ou arbitraires [c'est-à-dire
créées par le législateur], ont leur
usage, que donne à chacune la justice universelle qui
en est l'esprit. Ainsi l'application doit s'en faire par le
discernement de ce que demande cet esprit, qui, dans les lois
naturelles, est l'équité, et, dans les lois
arbitraires, l'intention du législateur. »
Bel exemple de l'art de la définition et de l'ordre
constitutif, au premier chef, du rationalisme de Domat.
Si je puis ouvrir ici une parenthèse, j'ajouterai que
le mot « esprit », dans l'expression
ainsi mise en avant par Domat et souvent commentée
par les interprètes de Montesquieu, n'est pas à
considérer comme un terme purement rationnel. Il implique
une métaphore empruntée à l'alchimie,
où l'« esprit » désigne
le produit d'une distillation, comme dans l'expression « esprit
de vin ». C'est l'élément le plus
subtil des lois, ce qu'elles comportent de « justice
universelle », sorte d'impondérable qui
transcende leur matérialité. Pour employer un
langage pascalien, que Domat n'ignorait pas quoiqu'il n'en
fasse pas ici usage, les lois peuvent être une création
de l'esprit de géométrie, mais la justice relève
absolument de l'esprit de finesse.
Il n'est pas question d'entrer dans une présentation
très poussée des Lois civiles, ouvrage
pourtant capital. Il suffira de s'interrroger brièvement
sur ce qui touche vraiment à mon sujet : dans
quelle mesure cette grande présentation, analytique
et synthétique, de la justice en France, qui revendique
ouvertement le patronage du roi Louis XIV, relève-t-elle
authentiquement de Port-Royal ?
Il est particulièrement aisé de le saisir sur
le terrain de la culture.
Il convient d'abord de replacer cet ouvrage dans la catégorie
à laquelle il appartient, celle des livres de pédagogie
et de science que l'expérience des petites écoles
a suscités autour du monastère, à commencer
par les Méthodes de langues de Lancelot, en
continuant par la Grammaire générale,
la Logique de Port-Royal , enfin la Géométrie
inspirées par Arnauld, et en allant jusqu'aux ambitieuses
fresques historiques de Le Nain de Tillemont. Un grand corps
de droit, aussi novateur que les modèles déjà
fournis par les autres disciplines, pouvait compléter
ce vaste programme. Il n'est donc pas étonnant que
l'auteur des Lois civiles manifeste constamment son
souci de pédagogie, son dessein de rendre plus facile
d'accès la science des lois : on sait à
quelle école il s'est formé.
L'esprit de cette pédagogie est de même origine.
On y reconnaît l'influence d'Arnauld et la méthode
suivie dans la Grammaire et la Logique. Méthode
directement venue de Descartes, et appliquant les démarches
de la géométrie, science dans laquelle, à
son tour, Domat reconnaît le modèle du bon raisonnement.
Il plaide pour l'application au droit de l'ordre des sciences,
qui commence par les vérités les plus simples
et les plus évidentes et progresse ensuite jusqu'aux
plus complexes. Il en découle un « ordre
naturel » de l'exposé, qui se calque sur
l'ordre des choses mêmes.
Ces règles positives entraînent toutes sortes
de conséquences critiques. D'abord à l'égard
d'un droit constitué par accumulation de jugements
particuliers ou de règles de détail, comme il
arrive souvent dans les coutumes, à plus forte raison
dans les recueils d'arrêts. Même le droit romain,
source principale de l'enseignement universitaire, est jugé
sévèrement, à cause de sa présentation
par fragments, de la surabondance des commentaires, qui brisent
la continuité, et parce que le souci de conserver y
prime sur celui d'ordonner. On devine que les collections
de plaidoyers auraient pu aussi être attaquées.
Mais, par-dessus tout, le droit ainsi présenté
s'éloigne de sa raison d'être, qui est la justice.
Elle seule nous ramène à la simplicité
de la méthode géométrique. Elle nous
enseigne les principes immuables de l'équité,
fruit d'une intuition lumineuse que la prolifération
indiscrète des lois vient souvent perturber. C'est
donc par le recours à la nature, terme essentiel chez
Domat, sans laquelle les lois perdraient ce qui les fait lois,
c'est-à-dire leur « esprit »,
au sens précédemment défini. De même,
comme on l'a vu, si l'on considère les lois dans leur
globalité, l'important, pour les maîtriser avec
exactitude, est de les embrasser dans leur « ordre
naturel ».
Dans quelle mesure cette confiance accordée à
la nature, confiance d'autant plus remarquable qu'elle est
reconnue même aux peuples infidèles, est-elle
compatible avec le pessimisme habituel à Port-Royal,
avec l'idée de la corruption de l'homme par le péché
originel ? Voilà qui nous invite à nous
placer sur un nouveau terrain pour juger de l'exacte allégeance
de Domat, du moins du Domat touchant à la fin de sa
vie, à l'égard de Port-Royal : le terrain
de la doctrine.
On a vu, par l'exemple de Nicole, à quel point certaines
positions extrêmes illustrées notamment par Pascal,
avaient été plus tard atténuées
chez certains esprits pourtant très fidèles
à Port-Royal. Domat est manifestement dans ce cas,
peut-être au point de franchir certaines limites.
L'emprise de l'augustinisme se manifeste pourtant chez lui
par la condamnation qu'il prononce contre la concupiscence
et l'amour-propre. De ce dernier, il fait « le
poison de la société ». Mais en même
temps il déclare, ce qui n'est d'ailleurs pas se montrer
tout à fait infidèle à saint Augustin
n'oublions pas « etial peccata ! »
, que Dieu sait en faire un remède permettant
précisément à la société
de subsister, par le développement du travail et du
commerce, par la création de compagnies réunissant
les hommes entre eux. N'approchons-nous pas tout près
de la réhabilitation, fort peu janséniste, de
l'amour-propre à laquelle procèderont les économistes
du XVIIIe siècle, notamment Adam Smith ? Nous
sommes, pour le moins, en pleine ambigüité.
Revenons aussi sur l'affirmation que l'homme possède
la connaissance naturelle de l'équité. C'est
la conséquence d'une doctrine clairement affirmée :
après la chute, une lumière est restée
à l'homme, suffisante pour lui faire connaître
les règles naturelles de la justice et de l'équité.
C'est la raison qui est porteuse de cette lumière,
présente dans tous les esprits malgré les ténèbres
que l'amour-propre y a introduites. Une curieuse combinaison
se réalise entre l'optimisme humaniste du tout premier
Port-Royal et des restes d'augustinisme.
Un dernier point ne fera que prolonger ces remarques. Domat
loue beaucoup en l'homme les sentiments d'« humanité »
qui l'habitent, c'est-à-dire de tendresse, de compassion,
de propension à répondre aux besoins qu'il découvre
chez ses semblables : manière de pratiquer la
justice jusqu'au point où elle rencontre la charité.
De cette attitude, il propose une explication théologique
un peu alambiquée : l'amour-propre s'étant
substitué en l'homme à l'amour de Dieu, une
sorte de confusion s'opère par laquelle chacun est
porté à aimer en l'autre ce qui ressemble à
sa nature : ce qui semblait dépassement de l'amour-propre,
en définitive, y ramène.
On doutera que Domat soit aussi bon théologien que
grand juriste. Mais le témoignage de sa vie et de son
uvre apporte un double enseignement. Le premier, qui
peut passer pour décevant, que beaucoup d'hommes de
Port-Royal, gagnés par les progrès du rationalisme,
ont avili et appauvri la doctrine de la grande époque,
notamment sur la théorie de la justice. Le second,
dont on se félicitera au contraire, qu'un haut sentiment
de la justice, rattaché à la nature humaine
la plus authentique, se trouve placé comme clef de
voûte dans la grande construction des Lois civiles.
On reconnaîtra cependant que raison et sentiment ouvrent
la porte à un nouveau siècle.
Pour conclure, il me semble que le problème de la justice
à Port-Royal, comme sans doute en beaucoup d'autres
écoles, s'y présente toujours, quoique avec
des variantes, sous deux aspects. Celui de la justice proprement
dite, valeur suprême et indiscutée ; et
celui des lois qui sont censées la garantir. La première
est simple et facile à définir : elle se
résume en deux règles complémentaires :
rendre à chacun le même et à chacun le
sien. Mais elle est abstraite, et se représente mieux
comme une vertu, ou comme un idéal, que comme un objectif
pratique. La seconde se dissout en une multitude de directives,
propices à la chicane, et qu'il est aisé de
faire s'entrechoquer pour les détruire les unes par
les autres. Ce qui pourrait avoir l'effet bénéfique
de laisser la place libre à la pure justice, exercée
par un juge intègre, situation rêvée par
plus d'un jurisconsulte. Mais ce qui risque surtout de se
produire, c'est l'ensevelissement de la justice dans le sable
des intérêts, avec la complicité de la
raison. Un ami de Port-Royal tel que Domat disait à
peu près que, si la justice avait partie liée
avec la grâce, les lois avaient poussé dans le
terreau de la concupiscence.
Mais la situation est plus complexe. Comme on a pu le remarquer,
on constate presque constamment, à Port-Royal, une
reconnaissance de la justice comme valeur absolue. L'attitude
minimale, sur ce point, est celle de Pascal , qui découvre
en l'homme, même corrompu, une aspiration fondamentale
à la justice, demeurée malheureusement vide,
quoiqu'elle soit preuve de grandeur. Mais, le plus souvent,
même ce commencement de justice prend des contours plus
précis, et il peut aller jusqu'à une sorte d'enthousiasme.
Ce qui suppose une limite, ou diverses limites possibles,
à la corruption de l'homme par le péché
originel. C'est là que la diversité apparaît
au sein de la même école. Sur la question des
lois, on retrouve une diversité comparable, quoique
le pessimisme soit davantage de règle, commandé
par une méfiance très augustinienne de la raison,
créatrice de ces lois ; une raison perturbée
par la concupiscence, déguisée en cette folle
du logis qu'est l'imagination. On répètera cependant
que dans le Port-Royal de l'époque classique, une sorte
d'humanisme, dont les débuts du monastère avaient
été, pour une large part, pénétrés,
est revenu sur le devant de la scène, amenant sans
doute des perspectives moins grandioses, mais aussi un paysage
moins abrupt.
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