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Philippe Meyer
JOURNALISME ET DEMOCRATIE
séance du lundi 27 novembre 2006
Que lexistence dune presse libre soit une condition
voire un élément constitutif de la démocratie,
voilà un axiome qui se prouve par la négative,
je veux dire par la sévérité du contrôle
des moyens dinformation privés dans les régimes
autoritaires et par labsence de ces mêmes moyens
dinformation indépendants dans les dictatures.
Dans ces pays, il faut chercher ailleurs que dans les médias
lexpression de lopinion à légard
du pouvoir. Le vaudevilliste et librettiste dopéra
Eugène Scribe, dans son discours de réception
à lAcadémie française, déclarait
« Je définirai lAncien régime
comme un gouvernement absolu tempéré par la
chanson ». Comme on peut sen convaincre
en consultant le richissime fonds Coirault à la Bibliothèque
nationale, ce nest pas La Gazette ou Le Moniteur
Français qui prennent leur distance vis-à-vis
du pouvoir, ce sont les bateleurs du Pont Neuf. Ils font circuler
à leurs risques et périls des vérités
non admises par la Cour, ni par les ministères, ce
qui nen fait dailleurs pas des vérités
vraies pour autant, puisque nombre des chansons brocardant
les puissants ou dénonçant des scandales sont
des uvres de commande et que bien des plumes de chansonniers
sont des plumes mercenaires qui défendent sans grands
scrupules des intérêts particuliers. Le financier
Law en fit la cuisante expérience lorsque les Fermiers
généraux menacés firent composer des
ritournelles jetant le doute sur son système et tournant
en ridicule les naïfs qui lui accordaient leur confiance.
Dans la défunte Union Soviétique, ce nest
que par les blagues et les histoires drôles que lon
pouvait se faire une idée pas trop inexacte du degré
dadhésion de la population au régime.
Le peuple en raffolait et les faisait circuler de bouche à
oreille sans crainte des trois années de prison que
promettait le code pénal soviétique à
tout colporteur de plaisanterie antisociale. A propos des
deux quotidiens impavidement officiels, la Pravda autrement
dit la Vérité- et les Izvestia - autrement dit
Les Informations, une blague fort répandue constatait
limpossibilité de trouver la Vérité
dans « Les Informations » et des informations
dans « La Vérité ».
Plus sérieusement, on ajoutera que les journalistes
comptent souvent parmi les premières victimes des dictatures
et que le contrôle des médias est toujours lun
des premiers objectifs des régimes autoritaires et
des gouvernements liberticides. Aujourdhui, à
notre connaissance, 129 journalistes sont emprisonnés
de par le monde pour avoir exercé leur métier.
32 dentre eux ont été arrêtés
en Chine, 23 à Cuba, 7 en Birmanie, 4 en Turquie. Et
si les ONG vouées à la surveillance de la liberté
de la presse ne recensent aucun journaliste emprisonné
en Russie, trois ont été assassinés cette
année : Ilia Zimine en février, Evguéni
Guerrassimenko en juillet, Anna Politkovskaïa en octobre.
Leur assassinat porte à quinze le nombre de confrères
éliminés dans ce pays depuis 2002 par le moyen
du meurtre, sans que les exécuteurs de ces basses uvres
aient pu être retrouvés et jugés, ni leurs
commanditaires identifiés et punis.
Aucune utilisation paresseuse ou malhonnête de la puissance
des médias, aucune instrumentalisation, aucun abus
ne peut justifier de sécrier avec Balzac dans
sa Monographie de la Presse parisienne, « Si
la presse nexistait pas, il faudrait ne pas linventer ».
Je marrêterai pourtant sur le caractère
actuel du développement que Balzac donne à cette
exclamation à cette malédiction
lorsquil la répète, la même année,
dans Les Illusions perdues : « Le
journal au lieu d'être un sacerdoce est devenu un moyen
pour les partis ; de moyen, il s'est fait commerce ;
et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout
journal est une boutique où l'on vend au public des
paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un journal
des bossus, il prouverait soir et matin la beauté,
la bonté, la nécessité des bossus. Un
journal n'est plus fait pour éclairer, mais pour flatter
les opinions. Ainsi, tous les journaux seront dans un temps
donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs,
assassins ; ils tueront les idées, les systèmes,
les hommes et fleuriront par cela même. Ils auront le
bénéfice de tous les êtres de raison :
le mal sera fait sans que personne nen soit coupable.
Je serai moi Vignon, vous serez toi Lousteau, toi Blondet,
toi Finot, des Aristide, des Platon, des Caton, des hommes
de Plutarque ; nous serons tous innocents, nous pourrons
nous laver les mains de toute infamie. Napoléon a donné
la raison de ce phénomène moral ou immoral,
comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté
ses études sur la Convention : Les crimes collectifs
n'engagent personne. Le journal peut se permettre la conduite
la plus atroce, personne ne s'en croit sali personnellement. »
(Balzac, Les Illusions perdues, 1843)
Cédant au plaisir des évocations littéraires,
je voudrais faire répondre à Balzac par Chateaubriand.
Cest sur linéluctabilité du rôle
des journaux dans la vie politique quil fonda la campagne
de défense de la liberté de la presse quil
mena avec lAcadémie française et la Chambre
des Pairs en 1827. Comme lont souligné plusieurs
membres de votre Académie dans un recueil détudes
intitulé « Chateaubriand visionnaire »
(recueil d'études de Guy Berger - Gabriel
de Broglie - Jean Cluzel - Bernard Heudré - Jacques
Julliard et André Damien, sous la présidence
d'honneur de M. Edouard Bonnefous. Publié sous la direction
de Jean-Paul Clément, Editions de Fallois, 2001)
, le regard de lauteur de lEssai sur les révolutions
tient à la fois du constat et du présage. Rapportant
ses souvenirs de la journée de juillet 1830 où
furent publiées les quatre ordonnances de Charles X,
il écrit et, là encore, nous ne pouvons quêtre
frappés par la validité que conserve aujourdhui
sa démonstration :
« J'emportai le Moniteur. Aussitôt
qu'il fit jour, le 28, je lus, relus et commentai les ordonnances.
Le rapport au Roi servant de prolégomènes me
frappait de deux manières : les observations sur
les inconvénients de la presse étaient justes ;
mais en même temps l'auteur de ces observations montrait
une ignorance complète de l'état de la société
actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à
quelque opinion qu'ils aient appartenu, ont été
harcelés par les journaux ; sans doute la presse
tend à subjuguer la souveraineté, à forcer
la royauté et les Chambres à lui obéir ;
sans doute dans les derniers jours de la Restauration, la
presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard
aux intérêts et à l'honneur de la France,
attaqué l'expédition d'Alger, développé
les causes, les moyens, les préparatifs, les chances
d'un non succès ; elle a divulgué les secrets
de l'armement, instruit l'ennemi de l'état de nos forces,
compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué
jusqu'au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu
et Bonaparte auraient-ils mis l'Europe aux pieds de la France,
si l'on eût révélé ainsi d'avance
le mystère de leurs négociations, ou marqué
les étapes de leurs armées ? Tout cela
est vrai et odieux ; mais le remède ?...
« La presse est un élément jadis
ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant
dans le monde ; c'est la parole à l'état
de foudre ; c'est l'électricité sociale.
Pouvez-vous faire quelle n'existe pas ? Plus vous
prétendrez la comprimer, plus l'explosion sera violente.
Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle,
comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut
apprendre à vous en servir, en la dépouillant
de son danger, soit qu'elle s'affaiblisse peu à peu
par un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez
graduellement vos murs et vos lois aux principes qui
régiront désormais l'humanité. Une preuve
de l'impuissance de la presse dans certains cas se tire du
reproche même que vous lui faites à l'égard
de l'expédition d'Alger ; vous l'avez pris, Alger,
malgré la liberté de la presse, de même
que j'ai fait faire la guerre d'Espagne en 1823 sous le feu
le plus ardent de cette liberté. » (Chateaubriand,
Mémoires d'Outre-tombe (XXXII, 8) 1848 à
1850)
A ce réalisme que lon peut trouver désabusé,
Chateaubriand ajoute un argument décisif et qui tient
lieu déloge comme de lettre de mission :
« La liberté de la presse a été
presque l'unique affaire de ma vie politique ; j'y ai
sacrifié tout ce que je pouvais y sacrifier :
temps, travail ou repos. J'ai toujours considéré
cette liberté comme une constitution entière ;
les infractions à la Charte m'ont paru peu de chose
tant que nous conservions la faculté d'écrire.
Si la Charte était perdue, la liberté de la
presse la retrouverait et nous la rendrait ; si la censure
existait, c'est en vain qu'il y aurait une Charte. »
Balzac ne croit pas que le journal puisse redevenir un sacerdoce,
sil la jamais été ailleurs que dans
le monde des souhaits. Chateaubriand considère que,
toutes choses égales, la presse peut éclairer
lopinion ou plutôt que, sans la presse, lopinion
ne peut être éclairée. Mais il sait que
cet éclairage nest ni la plus constante ni la
plus spontanée des fonctions que remplissent les journaux
et, si lon en croit les études réalisées
dans notre pays tant par des instituts de sondage que par
des chercheurs plus intéressés par le long terme,
lopinion est aujourdhui portée par lexpérience
à relativiser le rôle que jouent les medias dans
le fonctionnement démocratique de notre société
et à les considérer comme une puissance qui
sert dabord ses propres intérêts, ensuite
ceux dun parti ou dun clan, enfin, et si secondairement
que cela semble être par accident, ceux de la société
en lui conférant une certaine visibilité delle-même
et en assurant une certaine fluidité à sa régulation.
Le journalisme ne saurait jouer un rôle véritable
et significatif dinformation, de vérification
et de modérateur du débat public que sil
nentretient pas de rapport de sujétion avec ceux
dont il décrit, analyse ou commente les activités.
Or, pour ce qui est des rapports de notre presse avec les
pouvoirs, et dabord avec le pouvoir politique, notre
histoire est marquée par une vieille tradition de complaisance,
quand ce nest pas par de très anciennes habitudes
dinceste. Lancêtre de nos journaux, la célèbre
Gazette de Théophraste Renaudot, voulue par
Richelieu et souvent rédigée par ses soins,
est un journal officieux, que lun des biographes de
Renaudot, Gérard Jubert, qualifie « doutil
de propagande cherchant à rectifier les rumeurs et
à faire sonner haut et fort les actions du roi et celle
de son ministre. » (Gérard
Jubert, article Théophraste Renaudot in Célébrations
nationales 2003, Direction des Archives de France, Ministère
de la Culture, 2003) On sourira dailleurs du
demi aveu du fondateur officiel de La Gazette lorsquil
se donne pour devise : « En une seule chose
ne le céderai-je à personne : la recherche
de la vérité, de laquelle néanmoins je
ne me fais pas garant. » Richelieu est moins
ambigu qui déclare : « La Gazette
fera son devoir ou Renaudot sera privé des pensions
dont il a joui jusqu'à présent »
(Ibidem). A la fin de sa vie, Renaudot
reconnaitra cet état de subordination de son journal :
« ma plume n'a été que greffière ».
Deux siècles plus tard, le futur inventeur de lagence
de presse, Charles Havas, ne relève guère dune
autre analyse lorsquil propose au gouvernement de Charles X,
en 1825, de confier à son « bureau de nouvelles »
les informations dont le ministère craint quelles
ne soient pas crues sil les donne lui-même et
celles dont il veut tester les effets sans avoir à
en endosser la paternité et en pouvant les démentir.
En échange de cette livrée discrète mais
pesante, Havas obtient le monopole de linformation financière,
ce qui nest pas, à lépoque, une
petite rétribution (Antoine Lefébure,
Havas : les arcanes du pouvoir, Paris, Grasset,
1992). Notre tradition de presse notre culture
dentreprise, dirait-on plus volontiers aujourdhui
est marquée par cette constance de la sujétion,
souvent de la servitude, parfois de la servilité, qui
ne peut être oubliée au motif que, tout au long
de lHistoire, des imprimeurs, des publicistes, des journalistes
ou des industriels de presse se sont voués à
prendre leurs distances avec elles et quil a toujours
existé ce que lon a appelé un « journalisme
dopinion » souvent malmené, souvent
courageux.
Notre tradition de presse est également marquée
par le rôle de la puissance publique, et ce nest
pas attenter à lhonorabilité ni oublier
la rare personnalité et la compétence dHubert
Beuve-Méry que de nous étonner, à lexemple
des commentateurs étrangers, que nous ne nous étonnions
pas quil ait reçu les rênes et les biens
de lancien quotidien du Comité des Forges, Le
Temps, des mains du chef du Gouvernement provisoire, celui-ci
fut-il le général De Gaulle. Enfin, pour prendre
un dernier exemple de ces réflexes de connivence avec
la puissance publique qui semblent inscrits dans le patrimoine
génétique de la presse française, je
soulignerai que le zèle, pas toujours sollicité,
avec lequel elle a, durant la première guerre mondiale,
relayé les bobards officiels allant jusquà
publier que « les balles allemandes ne tuaient
pas » , ce zèle, que larrière
a vite perçu comme tel, et de plus en plus, au fur
et à mesure que les permissionnaires lui décrivaient
la réalité, ce zèle a été
fatal à la prospérité des journaux. Jamais,
après 1918, la presse quotidienne française
dintérêt général ne retrouvera
le niveau des tirages qui étaient les siens au début
du siècle. Il est sans doute utile de rappeler, tant
est répandue lidée que nos concitoyens
seraient, pour Dieu sait quelle mystérieuse raison,
rétifs, voire allergiques à la lecture des journaux
quà la veille de la « Grande guerre »,
la France était le pays dEurope où circulait
le plus grand nombre et le plus fort tirage de quotidiens
nationaux. Des 80 titres de 1914, il nen restera plus
que 31 vingt-cinq ans plus tard, 28 en 1947, après
la floraison de la Libération et ses publications éphémères,
14 en 1952, 7 aujourdhui si lon considère
que France Soir est encore vivant.
Puisque jai évoqué la période de
la Libération et leffondrement « la
descente aux enfers », écrit ladministrateur
délégué du Canard Enchaîné,
Nicolas Brimo (Nicolas Brimo, Le Quatrième
pouvoir en loques, in Pouvoirs « La Démocratie
sous contrôle médiatique » N°
119, novembre 2006.) de la presse quotidienne
dintérêt général en France,
je voudrais braquer le projecteur sur un autre élément
tout à fait singulier de notre histoire. On se souvient
des titres confisqués à la Libération,
mais on rappelle rarement quà la même époque,
80 % des machines et des bâtiments furent expropriés
et quils furent gérés par une sorte de
régie dEtat, la Société nationale
des entreprises de presse. Cette SNEP exerça son
mandat jusquau vote de la loi sur la dévolution
des biens de presse, qui ne fut promulguée quen
1954. Pendant près de dix ans cest donc une régie
dEtat qui gérera une grande part des moyens nécessaires
à leur fabrication. En 1946-47, lorsque la presse a
connu sa plus longue grève (31 jours sans quotidiens),
cest la SNEP seule qui négociait au nom du patronat.
Si lon ajoute que cette société dEtat
avait pour interlocuteur un syndicat en position de monopole,
la CGT du Livre, on peut ne pas être étonné
que la presse quotidienne dinformation générale
nait pas pris avec un grand souci de la réalité
les tournants quimposaient les très importantes
mutations sociales et techniques. Il est même probable
quelle ne les a pas aperçus.
Selon une tradition tout à fait française, cest
à lEtat que la presse a fait appel pour porter
remède aux effets pervers de la « protection »
de lEtat et pour réparer les dommages collatéraux
causés par son intervention. Cest ainsi quau
fils des ans sest construit un « véritable
maquis daides où seuls les experts de Bercy et
de la Fédération nationale de la presse française
parviennent à se retrouver » (Ibidem).
Qui dit maquis dit visibilité réduite, cependant,
on estime que les sommes affectées à ces aides
représentent environ 80 % du montant des investissements
publicitaires dans le secteur de la télévision
hertzienne. Selon les titres, cest entre 13 et 20 %
du chiffre daffaires qui est aujourdhui assuré
par les aides directes et indirectes de lEtat. On est
donc en droit de parler dun véritable cordon
nourricier entre lEtat et la presse.
Il faut ajouter à cette considération le fait
que, malgré des promesses contraires, aucun gouvernement
ne sest enhardi jusquà interdire aux sociétés
vivant pour lessentiel des marchés publics de
posséder des entreprises de communication. Bien entendu,
et même si, depuis une quinzaine dannées,
nombre daffaires de corruption et de corruption
de grande ampleur ont mis en cause et quelquefois
envoyé en prison des responsables de ces sociétés
et des élus qui avaient cédé à
la tentation quelles leur avaient fait miroiter, il
nest pas question de jeter lombre du doute sur
la probité personnelle des dirigeants des groupes qui
vivent pour lessentiel ou pour la totalité des
marchés publics. Tout porte à croire, et dailleurs
ils laffirment, quils sont de vigilants et scrupuleux
gardiens de lindépendance des rédactions
dont ils possèdent le ou les titres, comme tout laisse
à penser que les responsables de ces rédactions
ne toléreraient aucune pression de leur actionnaire
ou que lesdites rédactions naccepteraient pas
que leurs responsables sinclinent devant des directives
de leur propriétaire. La morale des uns et des autres
est évidemment insoupçonnable et leur vertu
doit être postulée. Mais la morale est une affaire
personnelle. Elle est et doit demeurer dordre privé.
Le système républicain et démocratique
repose sur les garanties que la loi donne aux citoyens et
non sur lhypothèse de la vertu de tel ou tel
dirigeant, politique, économique ou financier. En autorisant
et la France est lun des seuls pays comparables
à le faire des groupes qui vivent pour lessentiel
ou pour la totalité de commandes ou de marchés
publics à posséder des entreprises de communication,
nous créons les conditions du conflit dintérêts,
nous rendons possible linceste entre les pouvoirs et
les moyens dinformation les plus importants.
En matière de relation coupable, je mentionnerai également
une prouesse de notre esprit gaulois que lon pourrait
baptiser laide ultra-indirecte. Elle consiste en linterdiction
faite pendant des années à la télévision
de diffuser des publicités pour certains secteurs,
notamment la grande distribution, interdiction encore partiellement
en vigueur. La presse quotidienne régionale a fait
une pression constante sur les gouvernements pour que ces
secteurs particulièrement lucratifs restent sa chasse
gardée. Elle sest ainsi assurée une ressource
sans efforts et cette protection a été un facteur
aggravant du retard pris dans la modernisation sociale et
technique de nos journaux. Les nécessités du
maintien de ce protectorat ont aussi contribué à
lier les propriétaires des médias au personnel
politique tous partis et toutes périodes confondus
donnant à nos journaux une tournure légitimiste
qui tranche avec les publications des pays comparables. En
outre, ces mesures ont aggravé le conservatisme tant
de la gestion que de la distribution et du contenu de notre
presse. Sans forcer le trait, il me semble que lon peut
dire que, depuis 1945, la presse, grâce à ce
quelle a obtenu de lEtat, a pu vivre à
labri de la réalité économique,
de la réalité sociale, de lévolution
de lune et de lautre et surtout, elle a pu vivre
à labri des lecteurs.
Cest dailleurs cette vie à labri
des lecteurs sur laquelle je voudrais maintenant concentrer
mon propos puisquelle me semble non pas la plus nuisible
à la démocratie car il est bien difficile
détablir un palmarès du pire , mais
lune de celles les moins souvent versées au débat.
En reprenant les expressions de Balzac et de Chateaubriand,
je men suis tenu jusquà présent
à cette fonction de la presse qui consiste à
éclairer le citoyen, c'est-à-dire non seulement
à rendre possible la circulation et la confrontation
des opinions, mais aussi à lui permettre de vérifier
la véracité de la parole publique, de discuter
leffectivité et lefficacité des
politiques, leur conformité avec les buts affichés,
etc.
Mais la presse remplit une autre fonction essentielle
à la réalité de la vie démocratique,
celle de nous dire où nous sommes et où nous
en sommes. Elle accomplit cette tâche par le moyen du
reportage. Vous avez bien voulu minviter à prendre
la parole devant votre Académie à qui le retentissement
des travaux de Louis-René Villermé doit tant.
En informant et si souvent en détail sur la question
majeure de son temps, la question sociale, le docteur Villermé
na pas seulement, appuyé par ses confrères
vos prédécesseurs, contribué à
des solutions immédiates à certains problèmes
comme le travail des enfants, il a également nourri
la réflexion dune pléiade de penseurs
où se mêlent Karl Marx et les tenants dune
nouvelle doctrine sociale de lEglise. Les enquêtes
comme celles de Villermé ont donné à
leurs contemporains de quoi fonder les actions les plus diverses
sur la réalité de leur époque. Si lon
veut bien considérer que nous traversons une période
au moins aussi riche en bouleversements et en incertitudes
que celle du passage de la société agricole
à la société industrielle, ce sont des
Villermé, des Villeneuve Bargemont, des Gérando,
des Bigot de Morogne dont nous avons besoin aujourdhui.
Malheureusement, non seulement la tradition du reportage est
la plus dévaluée de toutes les traditions du
journalisme français, mais, au fur et à mesure
de laggravation de sa crise économique, il a
augmenté le poids de ce journalisme de cour dont jai
tenté dévoquer quelques unes des origines.
La presse ne considère digne de son intérêt
que deux sujets dinformation : les institutions
et les appareils politiques. Aux élections municipales,
en 2000, combien de pages consacrées à la vie
interne convulsive du R.P.R parisien et national, ou aux émois
et aux trépidations intestines du P.S ? Combien
de litres dencre pour rendre compte de la bataille où
saffrontèrent Jean Tiberi et Philippe Seguin
sous larbitrage (peut-être oublié ?)
de Michèle Alliot-Marie ? Combien de colonnes
pour ne rien nous laisser ignorer de la rivalité entre
Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn puis entre Jack Lang et
Bertrand Delanoë ? Et combien de lignes pour raconter
Paris et ses transformations si nombreuses et si importantes
que le très regretté Louis Chevalier les qualifiait
de « ruptures comme il nen connaissait aucune
dans lhistoire de cette ville » (Louis
Chevalier LAssassinat de Paris, Editions Ivrea,
Paris, 1999. Présentation de Claude Dubois.) ?
Combien de phrases pour décrire le travail, partout
en France de ces conseillers municipaux bénévoles
dont on n'a célébré les vertus indispensables
à la vie publique que le temps denterrer huit
dentre eux, assassinés à Nanterre ?
Combien de mots pour faire connaître ceux qui ne se
résignent ni à la déréliction
ni à lautoritarisme, ni à la jungle ni
à la « tolérance zéro »
et qui, dans les cités inventent ou bricolent des réponses
aux défaillances de lécole, des institutions
sociales, de la justice et de la police ? Il est vrai
que la presse na pas besoin daller voir sur place :
elle na quà recourir aux sondages. Ils
lui tiennent désormais lieu denquêtes et
de reportages. Linsécurité ? Un sondage.
Limmigration ? Un sondage. Le moral des français ?
Un sondage. Et, sondage après sondage, notre méconnaissance
de nous-mêmes et de la société dans laquelle
nous vivons progresse sans désemparer.
Je me suis efforcé de dresser linventaire de
quelques uns des handicaps que le journalisme doit surmonter,
en France, pour être un auxiliaire de la démocratie
au sens où lon parle dauxiliaire de justice
et même lun de ses moteurs. Jai conscience,
et plus encore maintenant que je lai prononcé
devant vous, du caractère insuffisant de mon propos,
et de la nature cavalière de la perspective que je
viens desquisser. Je sens bien aussi que je nai
pas pu me défaire alors que je me létais
promis de ces mouvements de passion et de passion
déçue qui sont dabord ceux dun
ancien adolescent lecteur ardent des quotidiens et des hebdomadaires
dans lesquels il cherchait et trouvait assez souvent de quoi
comprendre son époque et donc penser pouvoir y prendre
sa place. Ces mouvements de passion sont aussi ceux dun
jeune sociologue que Pierre Nora recommanda à Jean-François
Revel lorsque celui-ci entreprit et avec quel succès !
de donner un nouveau souffle à LExpress.
Peu de gens auront porté comme lui le souci de lindépendance,
dune indépendance sans arrogance ni forfanterie,
dune indépendance fondée sur le travail
et non sur des postures. En me montrant et en montrant à
ses lecteurs que ce journalisme-là était possible,
Jean-François Revel a justifié touts les exigences
à légard de la presse. Je voulais terminer
mon propos en lui rendant le plus affectueux des hommages.
Mais comme il naimait pas que lon soit grave,
je conclurai par une anecdote souriante dont il ne sera pas
absent. En 1996, un professeur de philosophie donna à
commenter à ses élèves, pour les besoins
dun bac blanc, un texte très critique de Revel
sur lobjectivité de linformation. Quelque
peu secoué par la médiocrité et le charabia
de beaucoup de copies, ce professeur en dressa un florilège
quil adressa à lauteur du texte, qui me
le confia au cours de lun de nos nombreux déjeuners.
Je nen retiendrai quune perle, celle de ce garçon
qui écrivit « On le voit, la société
démocratique ne reste quutopique. Néanmoins,
on se doit dencourager les journaux libres et autres
indépendants afin darriver à une plus
grande concentration de vérité dans les mensonges. »
Comme on dit dans mon métier, « fin de citation. »
Je vous remercie de votre patience.
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