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Pr. Jean-François ALLILAIRE
PSYCHIATRIE
ET SOCIETE
séance du lundi 1er octobre 2007
INTRODUCTION
La psychiatrie a toujours entretenu des liens
extrêmement étroits avec la société.
Ces liens se sont particulièrement développés
depuis que la psychiatrie a été mieux intégrée
dans le champ médical, permettant un dialogue permanent
entre le corps social qui a ses représentations de
la maladie mentale, mais aussi ses besoins et ses options
idéologiques dune part et les psychiatres qui
tentent de théoriser, traiter et de penser la folie
et la maladie mentale dautre part.
Cest dès le début du 19ème siècle
que les préoccupations sociales et les conceptions
médicales se rejoignent en particulier avec Pinel et
sa conception médico-philosophique de laliénation
mentale. Il faut rappeler que Pinel est un médecin
adepte de la philosophie des lumières, qui propose
de considérer les malades comme des citoyens temporairement
privés de leur raison. Sa conception est basée
sur les relations entre émotion forte et folie. Cest
lui qui va développer les premières thérapeutiques
sous la forme de la thérapie morale qui consiste à
sadresser à ce qui reste de raison chez laliéné
pour le sortir de laliénation.
Son élève Esquirol préconisera la mise
à lécart de laliéné
et conceptualisera la théorie du soin par lisolement
avec la fameuse loi du 30 juin 1838 et la création
dhôpitaux daliénés départementaux
permettant daccueillir, disoler, et de traiter
ces patients, en exerçant sur eux une contrainte thérapeutique
au nom du risque de dangerosité.
Dans le même temps, la société va se préoccuper
de plus en plus des insensés auxquels elle souhaite
porter assistance tout en les regroupant puisquils sont
responsables de désordres sur la voie publique.
Pendant une centaine dannées la psychiatrie asilaire
va à la fois « consoler et classifier »
selon le mot de lhistorien américain Goldstein.
Ça nest que progressivement quen fin de
19ème début de 20ème siècle
avec lapparition de réelles possibilités
thérapeutiques que les psychiatres naccepteront
plus une mission devenue quasiment policière consistant
à garder et enfermer les malades dangereux et à
garantir formellement leur innocuité pour la société.
Cest avec la Deuxième Guerre mondiale et la prise
de conscience du caractère discriminatoire, déshumanisant,
et au bout du compte anti-thérapeutique des internements
psychiatriques que va se trouver contestée la théorie
du soin par lisolement qui transforme laliéné
en un véritable invalide social.
Parallèlement les psychiatres prennent en compte de
façon croissante dans leurs modèles théoriques
linfluence du milieu de vie, du milieu social et de
lenvironnement en général, et fait de
ces paramètres un facteur important de lévolution
des troubles mentaux.
Les années cinquante et soixante sont marquées
dune part par le double mouvement de sortie de lenfermement
et, dautre part, par lapparition de thérapeutiques
médicales (psychopharmacologiques) qui permettent la
naissance dune psychiatrie plus ouverte et bientôt
libérale à côté de celle des hôpitaux
spécialisés de plus en plus réservés
aux cas les plus graves.
Cest ainsi que les psychiatres se trouvent de plus en
plus confrontés à des situations qui vont bien
au-delà de la maladie mentale grave et confirmée,
et quils sont amenés à apporter de façon
croissante des réponses dans le vaste domaine de la
souffrance psychique et de la santé mentale du citoyen.
Nous verrons que ces mouvements didées tout comme
les polémiques autour de lantipsychiatrie, de
la psychanalyse, des thérapies comportementales, mais
aussi des thérapeutiques biologiques comparées
abusivement à une camisole chimique, aboutiront à
influencer très largement le dialogue entre la psychiatrie
et la société.
QUELQUES POINTS DHISTOIRE SUR LES RELATIONS PSYCHIATRIE/SOCIETE
Rappelons que la psychiatrie est une branche
de la médecine, caractérisée par la complexité
de son objet mais aussi par la nécessité où
elle se trouve dappuyer son modèle théorique
à la fois sur les sciences médicales (mais aussi
en dehors des sciences médicales sur la sociologie,
les sciences cognitives, lanthropologie, etc) ainsi
que sur une finalité éthique propre. La psychiatrie
est de fait guidée par la nécessité de
combiner les valeurs scientifiques avec les valeurs humanistes
plus encore quaucune autre branche de la médecine.
Pour comprendre la situation de la psychiatrie actuelle dans
nos sociétés, il faut évoquer brièvement
son histoire et sa préhistoire.
Les historiens de la médecine ont pu parler d« Anté-Psychiatrie »
pour désigner la longue période au cours de
laquelle les malades mentaux considérés comme
des « fous » sont les victimes dattitudes
sociales, morales, religieuses correspondant à des
principes en opposition frontale avec notre psychiatrie actuelle
fondée sur les principes de scientificité et
dhumanité. Rappelons aussi que, contrairement
à notre conception moderne qui distingue les deux domaines
que sont le normal et le pathologique, la médecine
primitive distinguait trois domaines : le normal et le
pathologique dune part considérés comme
naturels, et par ailleurs sajoutait la catégorie
du surnaturel avec sa double composante magique et religieuse.
On peut dire quun pas essentiel sera franchi lorsque
les médecins, après Hippocrate se dégageront
des pratiques « magico-religieuses »
et sattacheront à fonder une médecine
établie sur des principes rationnels quoique préscientifiques,
qui aboutiront à la description de trois entités
pathologiques mentionnées par les écrits traditionnels
gréco-latins à savoir :
La Phrénitis (qui correspond aux troubles mentaux aigus
fébriles), la Manie (qui correspond aux troubles mentaux
avec agitation sans fièvre), la Mélancolie (qui
correspond aux troubles mentaux chroniques sans fièvre
ni agitation).
Plus tard, Galien concrétisera et synthétisera
ces découvertes cliniques avec la doctrine des Humeurs
dérivées de la conception Hippocratique.
Enfin, le christianisme introduira lidée suivant
laquelle soigner les malades est un devoir religieux, ce qui
aboutira à la création dhôpitaux
mais aussi à la pérennisation des explications
démonologiques de la folie.
A la fin du Monde Antique et sur les décombres de la
culture gréco-latine, le monde arabe et le monde byzantin
transmettront aux médecins du moyen âge lhéritage
de Galien, pour qui les maladies mentales figurent au chapitre
des maladies de la tête, tout en développant
le souci du soin à travers les institutions charitables.
Encore plus tard, la Renaissance sera marquée par les
contestations du système de Galien avec Paracelse et
(Félix Platter ?) qui renouvelleront lexigence
dobservations cliniques claires et sans préjugés
qui avait été préconisée auparavant
par les anciens comme une véritable séméiologie
naturaliste des différentes variétés
de phobie.
Cest ainsi que Jean Wier sefforcera de montrer
par des observations cliniques rigoureuses que lon avait
brûlées comme sorcières de nombreuses
femmes atteintes de troubles mentaux.
Cest Thomas Willis qui incorporera au sein de la psychiatrie
létude du système nerveux grâce
à ses importantes découvertes en anatomie et
physiologie du cerveau et de son système sanguin.
Sydenham sefforcera par la suite de dégager des
entités spécifiques et détablir
une classification de toutes les maladies par classes, genres,
et espèces naturelles qui préfigurera la classification
de Boissier de Sauvages dont sinspirera partiellement
Philippe Pinel.
Sous leffet du mouvement culturel des lumières,
le rationalisme se développera et contribuera au déclin
des croyances aux démons et aux sorciers, transformant
la possession diabolique en manifestation de « délires »
ou « dobsessions » au sens dun
sujet assiégé par les démons.
Au 18ème siècle, les établissements pour
les malades mentaux inspirés par le modèle de
la prison et du monastère mélangeront pêle-mêle,
dune façon plus ou moins choquante à nos
yeux des populations aussi différentes les aveugles,
les sourds-muets, les débiles mentaux, les prisonniers,
les délinquants, et les malades mentaux.
Un traitement plus humain de ces derniers est alors progressivement
introduit par plusieurs pionniers :
Il sagit de Chiarugi à Florence, Daquin en Savoie,
Tuke en Angleterre, et Philippe Pinel à Paris.
En 1793 à Bicêtre en pleine terreur révolutionnaire,
puis en 1795 à la Salpêtrière après
les évènements de Thermidor, Pinel avec laide
de Pussin, le gouverneur des insensés qui préfigure
en fait la fonction de linfirmer et du surveillant en
psychiatrie, procédera à la libération
des malades mentaux, hommes puis femmes, en leur otant leurs
chaînes, symbole dinfamie et de crime.
Il introduira les réformes et la mise en uvre
des principes du traité médico-philosophique
publié en 1801. Ce traité marquera tout le début
de la psychiatrie moderne du 19ème siècle, par
la description très claire des principaux titres des
maladies mentales, regroupées derrière le concept
de l« ALIENATION MENTALE », ainsi
que lébauche dun système de traitement
rationnel et humain : le « traitement moral ».
La psychiatrie du 19ème siècle sera marquée
par des personnalités comme Esquirol, puis Moreau de
Tours, Falret ou encore Morel qui complèteront lédifice
clinique de la psychiatrie française au sein des « asiles
daliénés » crées à
partir de la loi du 30 juin 1838.
Rappelons aussi limportance en France de lapport
de Charcot et de Bernheim pour leurs travaux sur lhystérie
et lhypnotisme. Ces travaux susciteront des débats
publics repris dans la société civile avec un
véritable engouement dans la mesure où ils concernent
les frontières du normal et du pathologique et correspondent
à des comportements fort répandus dans la société
de cette fin du 19ème siècle.
Cest au tournant du 19ème et du 20ème
siècle que Pierre Janet en France et Sigmund Freud
en Autriche élaboreront des théories mettant
en valeur limportance du sub-conscient et de linconscient
dont on connaît surtout les développements actuels
avec la psychanalyse. A partir des années 1920, on
assiste au développement de très nombreux courants
théoriques dérivés pour les uns de la
philosophie et plus particulièrement de la phénoménologie
et pour les autres de théories scientifiques concernant
le comportement animal et humain en particulier avec Pavlov
et les théories sur lapprentissage des comportements
animaux transposés à lhomme.
Nous irons très vite pour terminer en ne faisant que
citer les grands courants modernes que sont la psychiatrie
biologique actuelle, la psychanalyse et ses avatars, ainsi
que les autres courants psychologiques et scientifiques qui
vont de lhypnose aux théories systémiques
en passant par les sciences cognitives, la psychologie clinique
ou léthologie.
Lépoque récente est marquée par
limportance des découvertes en psychopharmacologie
et en neurosciences avec une meilleure connaissance du fonctionnement
cérébral et des bases neurales des troubles
psychiatriques. Parallèlement chacun connaît
limportance du renouveau de la psychiatrie sociale avec
lintérêt croissant porté aux Addictions,
aux Perversions et autres déviances, ainsi quà
la Délinquance.
Pour terminer le tournant du siècle semble marqué
par lacutisation et la cristallisation des différentes
formes de la souffrance individuelle et collective manifestées
sous la forme de crises. La difficulté des problèmes
posés et des réponses à apporter mène
actuellement nos sociétés obnubilées
par le « principe de précaution »
à préconiser une généralisation
de laide psychologique voire psychiatrique pour tous
les citoyens et à mettre en place des politiques de
prévention éventuellement entachées de
présupposés idéologiques de toute nature,
quils soient génétiques, sociogéniques
ou encore dans certains cas « anti-psychiatriques ».
QUELQUES REFLEXIONS SUR LES RELATIONS
ACTUELLES ENTRE PSYCHIATRIE ET SOCIETE ACTUELLE ?
La société civile et le
rôle des structures associatives :
La société actuelle se caractérise par
le dynamisme de la vie associative qui correspond à
des pratiques sociales de plus en plus répandues (associations
type loi de 1901).
Cest grâce aux associations que le malade mental
peut de plus en plus passer de létat « dobjet
de soin » à celui de « sujet »,
membre à part entière de notre société.
La récente loi du 04 mars 2002 dont nous reparlerons
reconnaît très précisément limportance
des associations en tant que véritable outil thérapeutique
dans le quotidien des malades, sappuyant sur des médiations
ergothérapiques et sociothérapiques variées.
Les associations peuvent de plus en plus constituer un support
permettant aux malades dexercer de façon aussi
normale que possible leur sociabilité et daméliorer
leur qualité de vie tout en avançant vers lobjectif
de soins de réadaptation et de réhabilitation.
Greffées au départ sur les établissements
psychiatriques et les secteurs pour lutter contre leurs effets
iatrogènes et permettre aux malades de se sentir partie
prenante et acteurs de leur propre guérison, les associations
se sont de plus en plus engagés dans des actions sociales,
culturelles, collectives, concernant lensemble de la
société.
Ainsi a pu se mettre en place une synergie entre différents
types dactions permettant de « fabriquer
du lien social » pour mieux articuler lindividu
au groupe et lui permettre de formuler ses besoins dans un
espace collectif. Il existe différents types dassociations
depuis les associations gestionnaires détablissements
ou services en passant par les associations greffées
sur des établissements publics de soins jusquaux
associations de défenses des droits, intérêts,
ou pratiques particulières. Ainsi peuvent être
rassemblés autour du malade les professionnels du soin,
les bénévoles, les familles, les usagers, les
professionnels du logement, de lentreprise, de la culture,
etc.
On peut considérer quà lheure actuelle
les associations permettent de dégager les orientations
qui favorisent la lutte contre le cloisonnement entre psychiatrie
et société.
En conclusion lévolution du corps social depuis
les trente dernières années a généré
le développement de structures associatives qui jouent
le rôle de structures intermédiaires entre le
corps social et les organisations de soins psychiatriques.
Elles permettent de décloisonner, de fabriquer des
nouveaux liens sociaux tout en permettant une amélioration
de la réhabilitation et de la destigmatisation des
malades.
Les nouveaux partenariats entre travailleurs sociaux, soignants,
patients et ex-patients
Les maîtres mots de notre modernité actuelle
sont des mots tels que partenariat, réseau, ou encore
convention.
Plusieurs facteurs ont contribué à cet état
de fait récent.
Tout dabord, à notre époque de désinstitutionalisation,
il apparaît clairement que la question de loffre
de soins psychiatriques ne peut plus être pensée
hors du contexte social : En effet la plupart des patients
sont suivis en ambulatoire, vivent dans leur famille et bénéficient
de laide de structures médico-sociales. Une psychiatrie
communautaire sest développée dans la
cité obligeant la psychiatrie hospitalière à
infléchir ses modes de fonctionnement pour développer
une approche plus globale du patient avec un souci constant
de coordination efficace entre tous les acteurs du tissu sanitaire
et social.
De plus, le modèle qui prévaut en santé
mentale associe les dimensions biologique, psychologique et
sociale de lindividu. Ceci amène de nombreux
observateurs à qualifier la psychiatrie de discipline
médico-sociale, rajoutant ainsi une dimension despace
naturel dexercice au sein du socius, au fait quil
sagit au départ dune discipline médicale.
Un deuxième facteur a joué un rôle essentiel
dans cette évolution en déplaçant lintérêt
pour le malade de la pathologie mentale vers la question de
la santé mentale et de la souffrance psychique avec
lapparition depuis ces dernières années
dune sorte de « droit au bonheur ».
De ce fait de nouvelles sollicitations ont pu être adressées
aux psychiatres par les patients et la société
avec le risque fréquent de tomber dans une médicalisation
des problèmes sociaux ou existentiels.
Un troisième facteur est constitué par les contraintes
économiques dont on sait limportance à
lheure actuelle dans le domaine médical, aboutissant
à la nécessité de partenariats nouveaux
pour développer des réponses à des demandes
inflationnistes de la société en matière
de santé mentale, (les exclus, les minorités,
etc
)
Enfin, limportance des mouvements dusagers en
particulier depuis la loi du 04 mars 2002, a rendu encore
plus aiguë la nécessité de faire une place
à lensemble des partenaires et à élaborer
de façon citoyenne les politiques de santé,
en ajustant les points de vue des partenaires sanitaires,
médico-sociaux et sociaux, ainsi que ceux des usagers
et des élus.
Il ne faut pas méconnaître le risque dune
dilution des problèmes psychopathologiques dans le
social et dune démédicalisation des soins
avec le risque den faire, faute de moyens économiques
suffisants, un recours ultime et sous dimensionné là
où laction des partenaires du soin en santé
mentale serait indispensable.
A cet égard nous souhaitons souligner limportance
de la confidentialité des échanges dinformations
sensibles lors du colloque singulier entre le patient et son
psychiatre. Cela nécessite de la part des médecins
une attitude extrêmement critique vis-à-vis du
mythe de la transparence au nom de lefficacité
: le trouble concerne le psychisme et se trouve donc indissociable
de lintime du sujet institué comme un individu
ou un être singulier souffrant et créateur de
sens. Cest une condition fondamentale indispensable
pour fonder le soin en psychiatrie.
Les droits des malades
Notre société actuelle se caractérise
par une floraison de textes législatifs précisant
tout ce que létat de maladie confère comme
droits aux patients en face des médecins, des systèmes
de soins, et des institutions sociales.
La loi du 9 juin 1999 n°99-477 a énoncé
un principe visant à garantir le droit à laccès
aux soins, au sein dun texte consacré aux droits
de la personne malade et des usagers du système de
santé :
Elle stipule que « la personne qui est malade ne
perd pas pour autant les droits fondamentaux dont elle dispose
en tant que citoyen ».
Cette volonté politique de mieux garantir les droits
des malades a été par la suite confortée
par la fameuse loi du 04 mars 2002 relative aux droits des
malades et à la qualité du système de
soins.
Ainsi se sont trouvés garantis plusieurs principes
fondamentaux que nous évoquerons rapidement :
Le droit aux soins qui ne doit pas être empêché
par des considérations financières et qui suppose
quun minimum de moyens soit mis à la disposition
des patients en nombre suffisant avec un accès facile.
Le libre choix du praticien et de létablissement
de soins par les patients constitue ensuite un principe essentiel
de notre système de soins. [Notons au passage que ce
principe est en contradiction avec celui de la sectorisation
psychiatrique ou avec la limitation du nombre des actes pour
certains praticiens en particulier les libéraux ou
encore avec lassurance maladie qui fait obligation au
patient de se faire soigner dans létablissement
le plus proche de son domicile.]
Le droit à linformation et au consentement :
celui ci stipule « que le médecin doit informer
le patient en vue déclairer son consentement
aux soins et lui permettre dadapter sa conduite à
la maladie et à la thérapeutique prescrite ».
Le législateur énonce ici lidée
que tout homme éclairé serait apte à
prendre des décisions rationnelles y compris dans le
domaine de sa propre santé et quil peut avoir
un accès direct de son dossier médical (décret
du 29 Avril 2002). Linformation doit être réalisée
avec précaution de façon progressive et laccès
aux soins doit être accompagné afin que linformation
soit claire, loyale et appropriée. De plus, le droit
daccepter ou de refuser les soins proposés doit
être libre, éclairé et renouvelé
pour tout acte médical ultérieur.
Le droit à la liberté : Lhospitalisation
dune personne sans son consentement est une disposition
dérogatoire au regard du droit commun. En effet la
loi dhospitalisation sans consentement du 30 juin 1838
puis du 27 juin 1990 a crée ce pouvoir de privation
de liberté répétons le à titre
dérogatoire, pour ordonner des soins sous contrainte.
Lautorité administrative a donc ici un pouvoir
dérogatoire de décision sous couvert dun
avis médical et charge des commissions départementales
des hospitalisations psychiatriques de veiller au respect
de la liberté et de la dignité des personnes
hospitalisées sous contrainte. A lheure actuelle
les nombreuses affaires criminelles font discuter un certain
nombre de projets évoquant la possibilité de
soins sans consentement dissociés de lhospitalisation
sans consentement.
Le droit de ne pas souffrir : Le code de la santé
consacre le droit de ne pas souffrir chaque fois que cela
est possible. On note quil est plus question de la douleur
physique que de la souffrance psychique. Il suppose de pouvoir
bénéficier de soins appropriés et renvoie
au consentement aux soins quand cette souffrance empêche
de consentir de soins.
Le droit à la sécurité et à
la qualité des soins : Cest laffaire
du sang contaminé et du virus de lhépatite C
des années 80 et 90 qui a conduit à renforcer
la sécurité et la qualité des soins.
Il est à noter que cela privilégie un principe
de précaution dont résulte parfois une modification
radicale de la relation médecin-malade et peut aboutir
à une altération de la qualité relationnelle
nécessaire aux soins.
Le droit à un choix de vie différent :
La société actuelle se caractérise par
une transformation radicale des murs, et par des modifications
la structure familiale avec les familles monoparentales, éclatées,
dispersées, la formulation de demandes dadoption
par les homosexuels, la demande de transformation de sexe
morphologique par les transsexuels, etc.
Dans tous ces
cas la psychiatrie est interrogée pour donner un avis
sous forme dexpertise. La question se pose de savoir
quelle est la légitimité scientifique
dont celle-ci dispose pour le faire.
Quelles réponses pour les nouvelles demandes émanant
de la société ?
Il est notable que les demandes faites à la psychiatrie
ont connu depuis les années 1990 un accroissement de
3 à 5 % par an environ quil sagisse
durgences, de demandes concernant les exclus, les victimes,
les détenus, les personnes âgées et dautres
groupes sociaux encore.
Il est notable aussi que ces demandes sexpriment de
plus en plus, non pas sous la forme de demandes de consultation
et davis donnés « à tête
reposée », mais dans un contexte de crise
et de décompensation de léquilibre des
individus avec un recours préférentiel à
lurgence comme moyen détourné pour obtenir
une réponse immédiate. Ceci correspond à
une tendance marquée dans nos sociétés
actuelles.
Cela traduit limportance croissante du passage à
lacte, de limmédiateté, de linstantanéité
et de laction immédiate sur la réflexion
et la durée.
Ce recours croissant à la crise comme mode de formulation
des demandes semble effectivement en lien avec les changements
globaux du corps social mais aussi avec lévolution
de limage du psychiatre qui connaît une transformation
marquée, renforçant lambivalence du grand
public vis-à-vis de son personnage à la fois
supposé tout savoir jusquà preuve du contraire,
en même temps quil est jugé irresponsable
car laissant en liberté des fous dangereux.
La psychiatrie se trouve donc contrainte à lheure
actuelle à une réflexion éthique, clinique
et organisationnelle nécessitant le développement
de formations, lutilisation doutils spécialisés,
et bien sûr un nouveau regard pour permettre de repréciser
le périmètre dinclusion et dexclusion
de ces nouvelles demandes et situations sociales inédites.
Il est toutefois à noter que cette inflation des demandes
reste encore pour linstant dun niveau inférieur
à ce que laisserait supposer la prévalence des
troubles psychiatriques.
Quelle image de la psychiatrie dans la société
contemporaine ?
Plusieurs changements ont marqué profondément
la psychiatrie ces dernières années. Ces changements
sont liés à de nombreux facteurs au premier
chef desquels les progrès indéniables dans le
domaine des neurosciences, de la psychopharmacologie et le
développement des connaissances médicales en
général. Cest ainsi que la compréhension
et le traitement des troubles mentaux a connu une évolution
considérable. Lautre facteur essentiel tient
à lévolution des mentalités et
à la place de lindividu dans la société
ainsi que lévolution des murs.
Malgré ces changements considérables, il apparaît
que deux images de la psychiatrie persistent au sein de nos
sociétés :
Dune part celle dune psychiatrie susceptible dapporter
un soulagement au « mal-être »
social. Mais dautre part celle plus ancienne, qui fait
encore peur, dune psychiatrie asilaire qui interne,
enferme et drogue lindividu à tout va.
Cette représentation double est liée à
ce quà été la psychiatrie au 19ème
siècle et sous tend la peur viscérale de la
« folie » toujours vécue par
lindividu comme une perte du contrôle de soi,
rejoignant limage classique de laliéné.
Il apparaît clairement que les espérances suscitées
à juste titre par la médiatisation des données
scientifiques et des espoirs thérapeutiques qui concernent
la médecine et la psychiatrie ont abouti à augmenter
les demandes individuelles et collectives à légard
des soins.
On peut évoquer le terme de « promesse thérapeutique »
qui a lavantage de véhiculer une moindre stigmatisation
de la maladie mentale et peut faciliter certaines démarches
de soins.
Mais cette idée comporte le risque dune idéalisation
excessive du soin et dune croyance illusoire dans des
résultats thérapeutiques rapides, alors même
quau-delà des symptômes les plus bruyants,
il sagit de traiter la souffrance individuelle ainsi
que dans certains cas la souffrance du lien social, beaucoup
plus complexes à analyser et à soulager.
Il faudra de plus en plus discuter la place de lindividu
dans nos sociétés modernes voire post-modernes.
Ce nouvel individu est caractérisé par son désir
de bien-être, de réalisation individualiste de
soi, dun fonctionnement individuel sans faille et de
recherche dun idéal déquilibre.
Soulignons que linformation des patients, directe ou
indirecte, est devenue une exigence sociale et un droit individuel
(loi du 04 Mars). Cette information du public devra nécessairement
saccompagner dune formation et dune éducation
à la santé dont les principes sont évidemment
aux antipodes du fonctionnement actuel du système social,
global et médiatique tourné vers limmédiateté
et lhédonisme.
CONCLUSIONS ET PERSPECTIVES
Depuis sa naissance la psychiatrie se situe au carrefour de
la médecine, des sciences sociales et des sciences
humaines.
Son exercice et sa théorisation sont fondés
depuis que lOMS se préoccupe de santé
mentale sur le modèle dit « bio psycho
- social ». Ce qui doit lamener à
intégrer et à combiner les dimensions individuelles
et collectives du psychologique et du social.
La psychiatrie actuelle entend maintenir et amplifier son
dialogue avec la société notamment en ce qui
concerne les réponses à apporter aux nouvelles
demandes de soins, que celles-ci correspondent à une
souffrance individuelle ou à une recherche damélioration
du fonctionnement individuel en face du stress, de la compétition
sociale ou du désir daccomplissement de soi.
La psychiatrie est amenée à réfléchir
de façon permanente sur son champ de compétence
propre, tout en restant critique vis-à-vis des demandes
croissantes des institutions sociales et du politique, des
demandes dexpertise ou dévaluation, ou
encore de mise en place de protections qui risquent de transformer
le citoyen exerçant son sens critique sur sa citoyenneté
en un citoyen assisté et soupçonné de
risquer de mettre en cause par ses comportements individuels
un équilibre social de plus en plus instable et conflictuel.
BIBLIOGRAPHIE
- Le Livre Blanc de la Psychiatrie
Fédération Française de Psychiatrie
Editions John Libbey Eurotext, Paris 2003
- Psychiatrie de lenfant de ladolescent
et de ladulte
I. Gasman, J.-F. Allilaire
Editions Masson, Paris 2003
- Un siècle de Psychiatrie
Pierre Pichot
Editions les Empêcheurs de penser en rond, Paris 1983
- Consoler et classifier. Lessor de la Psychiatrie
Française
Jan Goldstein,
Collection les Empêcheurs de Penser en Rond, Paris
1997
- Les Changements de la relation normale- pathologique.
A propos de la souffrance psychique et de la santé
mentale.
Alain Ehrenberg
In la Santé Mentale et ses Professions, revue Esprit,
numéro 304, mai 2004, p.133-156
JF ALLILAIRE
Professeur à la faculté de médecine de
Paris, (Université Paris VI)
Chef du service de Psychiatrie de lhôpital de
la Salpêtrière
Membre correspondant de lAcadémie Nationale de
Médecine
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