 |
 |
Jean Baechler
SANTÉ,
MÉDECINE, SOCIÉTÉ.
REGAD DUN SOCIOLOGUE
séance du lundi 17 décembre 2007
Dans l'énoncé de mon propos, le mot le plus
important est un sociologue. Je m'en tiendrai
sans vergogne et sans remords à mon regard,
informé par ma sociologie, dont je ne suis
pas assuré qu'elle soit encore bien orthodoxe. Elle
prétend suivre les traces de la tradition imprimée
à la discipline par les grands maîtres, de Montesquieu
à Pareto. Elle se propose ni plus ni moins de construire
des explications plausibles du règne humain et de ses
contenus. J'en suis arrivé dès longtemps à
la conclusion que la prétention n'en pouvait être
soutenue avec des arguments solides et avec des chances raisonnables
de réussir ou de ne pas trop échouer, qu'à
la condition de respecter deux maximes. La première
porte que l'entreprise ne peut aboutir que si le règne
humain et les matières qui le constituent sont l'objet
d'une démarche scientifique conjoignant : l'analyse
des concepts et des principes ou éléments
ta stoicheia --, qui relève de la philosophie
; l'examen des faits attestés et documentés,
dont s'occupe l'histoire ; et la considération
des variations intelligibles, qui est l'objet propre de la
sociologie. La seconde maxime fait obligation au chercheur
de prendre en compte toujours l'ensemble de l'aventure humaine,
non pas à des fins encyclopédiques évidemment
absurdes, mais de manière à ne jamais perdre
de vue l'unité de l'espèce humaine, la diversité
de ses expressions et l'importance de quelques mutations décisives
intervenues dans le cours de l'aventure humaine.
C'est ce regard très idiosyncrasique que j'aimerais
appliquer au thème retenu pour les travaux de notre
Académie en 2007. Je souhaite que mon propos soit reçu
comme un programme d'enquête éventuelle sur « les
variations intelligibles en matière de santé
humaine ». Ses grandes lignes sinon ses conclusions
émergent spontanément de la considération
logiquement enchaînée de points successifs, la
santé, la maladie, la médecine, d'un côté,
et la société, de l'autre, définie de
telle manière que des corrélations intelligibles
apparaissent entre ces deux dimensions de l'humain.
Variabilité et variations
Le propos est de faire apparaître des variations intelligibles
dans la nature des concepts et notions, de telle manière
que soit rendue possible l'actualisation de telle ou telle
variation dans tel ou tel contexte culturel et social. De
fait, la santé peut entretenir deux conceptions très
différentes. Pour les discerner, on peut partir des
deux mots qui, en grec et en latin, traduisent les mots « sain »
et « santé ». En grec, sain se
dit hygiès et santé hygieia. L'un
et l'autre connotent la notion de bon état, ce que
confirment tous les dérivés, dont le remarquable
hygiotès, qui désigne la « justesse »
logique. D'après Chantraine, l'étymologie du
mot renvoie à un composé de zèn,
qui veut dire « vivre », et de *su,
un préfixe qui veut dire « bien ».
En avestique, on trouve l'équivalent hu-jy_-ti, une
« bonne manière de vivre ». Somme
toute, hygieia est l'équivalent, en forçant
un peu les choses, du eu zèn aristotélicien !
En latin, les mots correspondants sont sanus et sanitas,
qui, comme tous leurs dérivés et en particulier
sanare, expriment l'idée de « rendre
sain », « guérir ».
D'après Ernout, l'étymologie du mot est inconnue.
Qui plus est, il semble appartenir exclusivement au latin,
avec, peut-être, un équivalent ombrien. Ainsi,
la conception latine de la santé semble reposer sur
le couple santé-maladie et sur la commutation de l'une
à l'autre, alors que la conception grecque ne retient
qu'une seule branche de l'alternative et tient la santé
pour un état désirable d'épanouissement
et de plénitude. Quoi qu'il en soit de ces indications
sémantiques, deux conceptions, visions ou perceptions
sont effectivement possibles. Selon l'une, la santé
est un état idéal des dotations humaines, un
état dans lequel les humains peuvent donner toute leur
mesure et accomplir leur métier humain dans la plénitude
de leurs moyens. Selon l'autre, la santé est un état
guetté par la non-santé ou maladie, un état
fâcheux à de nombreux égards et qu'il
convient de prévenir ou de guérir par des mesures
appropriées.
La distinction peut paraître subtile, mais elle est
assez réelle pour inspirer deux attitudes différentes.
Pour l'une, la santé est un état de perfection
et un idéal qu'aucun humain ne saurait atteindre et
encore moins prolonger, si bien que tous les humains sont
toujours en mauvaise santé, plus ou moins. Dans l'autre,
la santé est un état réel de non-maladie,
qui soit précède une chute dans la maladie soit
est restauré hors de la maladie, de telle sorte que
tous les humains sont distribués en sains et en malades,
dont les proportions sont variables. Si l'on demande quelle
est la bonne position, la réponse est évidente :
toutes les deux, car elles ne se contredisent pas et ne sauraient
être montrées comme des corruptions de l'une
dans l'autre. La résolution de la divergence s'effectue,
en posant que la santé est une fin de l'homme, au même
titre que la vie, la paix, la justice, le bonheur, la prospérité,
la béatitude... Une fin de l'homme est la solution
d'un problème de survie ou de destination adressé
à l'espèce humaine par sa nature et sa condition.
La santé, de ce point de vue, peut être définie
comme l'état des dotations humaines saisies dans leur
état de perfection, un état qui, s'il pouvait
être réalisé, mettrait à la disposition
du métier humain un dispositif naturel en parfait état
de marche. Mais, en tant que fin, la santé est aussi
inaccessible que toutes les autres fins. Entre celles-ci et
ce que les êtres humains peuvent atteindre, le décalage
est toujours non-nul et la condition humaine toujours disgraciée.
Mais les disgrâces sont aussi d'intensité variable,
si bien qu'il est toujours possible de distinguer entre au
moins deux états fondamentaux, l'un où elles
sont compatibles avec une existence supportable, et l'autre
où elles laffectent de manière insupportable.
La santé est un idéal, qui condamne les humains
à deux états alternatifs de non-maladie ou santé
et de non-santé ou maladie. Le premier peut à
tout moment verser dans le second par une accentuation de
l'écart par rapport à la fin, mais il n'est
pas impossible à l'ingéniosité humaine
de trouver moyen de prévenir ou de guérir les
accentuations. On peut convenir d'appeler « médecine »
la mise en uvre des moyens de guérir ou de prévenir.
La maladie donne lieu à des variations plus
nombreuses et plus délicates à mettre en évidence.
Trois points d'origine des variations peuvent être distingués.
Le premier est fixé par la définition de la
maladie comme non-santé et de la santé comme
non-maladie. Entre les deux états, la frontière
est non seulement floue, mais encore mobile. Cette variabilité
est d'abord subjective, en ce qu'il est possible de se sentir
ou croire en bonne santé sans lêtre, et
malade sans l'être non plus. Les raisons peuvent en
être l'absence de symptômes, les contraintes de
l'existence, les stratégies appliquées à
faire pression sur autrui
La variabilité est
aussi objective, en ce sens que tous les maux n'ont pas la
même gravité, que l'on prenne comme critère
d'appréciation le pronostic vital, la capacité
à remplir un emploi défini ou la satisfaction
tirée de l'existence. La variabilité est, enfin,
culturellement définie, car rien n'impose de tenir
que les perceptions soient les mêmes partout. La variabilité
objective introduit une complication supplémentaire.
Dans tous les contextes culturels, il y a maladie et maladie
et, par conséquent, aussi santé et santé.
La gravité différentielle impose de l'apprécier
à l'aide d'une échelle à cinq degrés,
dont on peut poser la validité universelle, au moins
à titre d'hypothèse heuristique. Le degré
suprême est occupé par la santé idéale,
dont bénéficie la perfection des dotations humaines.
En dessous, le degré de la santé normale est
un état compatible avec une existence satisfaisante
et tenue pour normale. Cet état inclut des maux menus,
passagers ou normaux, en ce sens qu'ils sont perçus
comme inhérents à la condition humaine. Le degré
de la santé anormale correspond à un état
qui, sans compromettre l'existence, lui inflige des handicaps
tels qu'elle en devient insatisfaisante pour qui en est affecté.
Le degré suivant est celui de la maladie déclarée,
qui compromet l'existence en lui infligeant des handicaps
sensibles. Le dernier degré pourrait être celui
de la maladie mortelle, qui met fin à la vie. La variabilité
subjective, objective et culturelle s'applique aux transitions
entre chacun des degrés, de telle sorte que l'échelle,
quoique universelle, ne saurait être invariante, mais
mobile.
Le deuxième point d'origine de variations est procuré
par la maladie comme privation de santé et par les
raisons de la privation. Elles peuvent être rangées
sous quatre rubriques fondamentales. Les infirmités
affectent l'effectuation des dotations dans un sens négatif
et les privent à des degrés variables de leur
capacité à remplir les fonctions qui leur sont
destinées. Les traumatismes peuvent affecter
des dotations normales et leur infliger des déficits
temporaires ou définitifs. Des traumatismes définitifs
dans leurs conséquences se confondent avec des infirmités.
Les infections perturbent l'effectivité des
dotations, qu'elles soient normales, infirmes ou traumatisées.
Enfin, les dégénérescences frappent
les dotations dans leur effectivité en la réduisant,
qu'elles soient normales, infirmes ou traumatisées.
Chaque rubrique est le siège de la plus grande variabilité,
comme il apparaît, dès que l'on met en correspondance
les raisons des privations de santé et l'échelle
de la santé et de la maladie. Ainsi la vision. Elle
peut être appréciée selon les cinq degrés,
depuis la vision surhumaine du géant Argos jusqu'à
la cécité du devin Calchas. Entre ces deux extrêmes,
les différences sont sensibles entre une vision normale,
une vision handicapante pour des emplois spécifiques
par exemple la myopie même modérée
pour l'aviation de chasse , et une vision à ce
point perturbée qu'elle devient une gêne pour
n'importe quelle existence. Tous les degrés situés
en dessous de la vision parfaite peuvent être rapportés
comme à leur raison d'être à des infirmités,
des accidents, des infections ou des dégénérescences.
Le dernier point de variabilité est procuré
par les dotations. Cette expression vague doit être
précisée, mais lexigence conduit à
des conclusions inattendues. Une définition plausible
fait des dotations humaines l'ensemble des dispositifs et
des dispositions permettant aux êtres humains de gérer
les problèmes que leur posent leur nature et leur condition
et de leur trouver des solutions compatibles avec la survie
de l'espèce et le contentement de ses représentants.
Les problèmes sont des problèmes de survie et
de destination. Les solutions, saisies à leur niveau
conceptuel de réalité, sont les fins de l'homme.
Celles-ci soulèvent à leur tour des problèmes
d'effectuation, dont les solutions recourent par nécessité
à trois activités distinctes. L'une traduit
le binôme problème/solution en termes de fin/moyen.
Appelons-la l'agir. Une autre le transcrit en termes de question/réponse
et se nomme le connaître. Le faire, enfin, imprime des
formes à des matières ou matérialise
des formes. Le métier humain peut être défini
comme la mise en oeuvre du faire, du connaître et de
l'agir au service des fins de l'homme. Les dotations sont
les dispositifs et les dispositions permettant aux humains
de faire leur métier humain. Ce sont elles qui peuvent
être affectées par des infirmités, des
traumatismes, des infections et des dégénérescences,
à des degrés variables de gravité. Cette
conclusion intermédiaire impose de subdiviser le point
de variabilité en deux sources distinctes de variations.
La première est évidente, qui naît de
la pluralité des pièces et des éléments
composant les dispositifs et de la diversité des dispositions.
Toutes les dotations, jusqu'aux plus menues, peuvent être
affectées de diminution de santé et tomber malades,
plus ou moins.
La seconde source est beaucoup moins apparente. Pour la mettre
en évidence, le plus simple est de s'exprimer en termes
de dimensions, au sens où les physiciens parlent d'espace
à plusieurs dimensions. L'humain est un espace à
quatre dimensions au moins, comme il ressort de la considération
de la nature humaine. L'espèce Homo sapiens
appartient au règne vivant, ce qui lui confère
une dimension biologique. Ce n'est pas une espèce comme
les autres, car son mode d'existence est culturelle, ce qui
lui impose une dimension culturelle. Pour actualiser culturellement
la nature humaine virtuelle, les humains mettent en oeuvre
trois activités au service de fins. Ils en retirent
une troisième dimension, que l'on peut convenir d'appeler
anthropique. Enfin, l'humain a besoin d'une quatrième
dimension, psychique, pour assurer la conversion du biologique
à l'anthropique. Un seul exemple, même traité
grossièrement, permet de saisir la réalité
des quatre dimensions. Connaître, c'est répondre
à des questions que l'on se pose. Les questions posées
et les réponses avancées sont dans la dépendance
la plus étroite du contexte culturel et ont toujours
une teneur culturelle, ne serait-ce que la langue qui les
exprime. Questions et réponses mettent en oeuvre des
opérations intellectuelles, qui sont partout les mêmes.
En tant qu'attributs humains, elles sont anthropiques et s'inscrivent
dans une dimension anthropique. Pour s'effectuer, la raison
humaine mobilise des dispositifs et des procédures
psychiques appelées sensation, perception, mémorisation,
imagination, classification, symbolisation, jugement... La
dimension psychique ne peut pas être ignorée.
Enfin, les procédures et les dispositifs psychiques
mobilisent des dispositifs biologiques, ainsi conçus
et sélectionnés par Dieu et/ou la Nature quils
permettent à la pensée psychique, anthropique
et culturelle de quitter la virtualité pour entrer
dans l'actualité. Le cerveau ne produit pas la pensée
comme le pancréas l'insuline, il est la condition de
son effectuation, à la manière dont le piano
ou le quatuor fait entrer la sonate dans la réalité
sonore.
Ainsi les dotations humaines sont simultanément, conjointement
et distinctement biologiques, psychiques, anthropiques et
culturelles. Il n'est pas impossible qu'une cinquième
dimension, divine, doive être encore ajoutée,
car la possibilité en est réservée par
la raison et la réalité peut en être affirmée
par la foi. Comme sa réalité ne peut être
ni démontrée ni démentie et que la démarche
anthropologique se réclame de la science, qui ignore
et doit ignorer ce qui n'est ni démontrable ni réfutable,
il faut mettre cette cinquième dimension entre parenthèses.
La conséquence de toutes ces considérations
est que, la maladie affectant les dotations, chaque dimension
peut tomber malade, plus ou moins. Plus précisément,
l'être humain peut tomber victime d'une privation de
santé, de gravité variable dans chacune de ses
dimensions et provoquée par une infirmité, un
traumatisme, une infection ou une dégénérescence.
Prenons l'exemple du langage. Il a été mis au
point par Dieu et/ou la Nature, pour permettre aux humains
de formuler et de communiquer ce qu'ils pensent. La dimension
biologique peut être affectée par des infirmités
congénitales, par des hémorragies cérébrales,
par des virus ou par des dégénérescences
neuronales. La dimension psychique peut souffrir de difficultés
de formulation et d'expression langagières, en raison
de blocages ou de chocs affectifs, de perturbations cognitives
ou de confusion mentale. La dimension anthropique peut être
diminuée dans ses performances par les limitations
du lexique, par la langue de bois, par la censure politique.
La dimension culturelle de la pratique langagière peut
pâtir d'une éducation manquée, d'une instruction
déficiente, d'une contrainte professionnelle, de la
position dans la stratification sociale. Mais, objectera-t-on,
la santé et la maladie ne concernent que la dimension
biologique et peut-être la dimension psychique, que
l'on a intérêt, au demeurant, à ramener
au biologique, si on veut pouvoir la soigner. Mais l'affirmation
est arbitraire, manifestement dans la dépendance de
développements culturels modernes et résolument
ignorée par la plupart des traditions. Elle doit aussi
lêtre par une « hygiologie »
éventuelle, car l'analyse conceptuelle impose de tenir
compte de tous les points de variation. En tout cas, elle
en propose un supplémentaire.
La médecine est, par définition, l'activité
humaine spécialisée dans le traitement de la
privation de santé. Il n'est pas sans intérêt
que la racine *med soit présente dans tout le
domaine indo-européen, au sens de « penser,
réfléchir », souvent avec des valeurs
techniques spécialisées comme « mesurer,
peser, juger », « soigner »,
« gouverner ». On y retrouve des dimensions
de l'humain fort éloignées du biologique. Comme
toute activité humaine, la médecine doit mobiliser,
pour s'efforcer à ses objectifs, l'agir, le faire et
le connaître. Les proportions de chacun pouvant varier
du tout au tout, on peut poser en hypothèse qu'il peut
y avoir plusieurs conceptions et pratiques de la médecine,
les unes concentrées sur la connaissance, d'autre spécialisées
dans la mise au point de produits susceptibles de combattre
la maladie, d'autres encore appliquées à combiner
des stratégies et des tactiques au service de la lutte
pour la santé. On peut convenir d'appeler médecin
celui qui s'occupe de la médecine, mais, comme celle-ci
peut subir des interprétations variées, il est
tout aussi possible que des mots différents désignent
dans différents contextes des spécialisations
différentes, et que le médecin soit distingué
du chirurgien, du dentiste, du pharmacien, de l'orthopédiste,
du directeur de conscience, du faiseur de pluie, du tribun...
Si lon tient compte des variations repérées
à l'occasion de la santé et de la maladie, on
obtient une grande variabilité des conceptions possibles
de la médecine et des médecins.
Un premier point de variations paraît devoir être
la distinction entre prévention et cure, imposée
par le statut de la maladie comme privation de santé,
car il est logique et rationnel de chercher à prévenir
la privation, pour s'éviter le souci d'avoir à
l'annuler. La prévention repose sur des mesures que
l'on peut convenir de regrouper sous l'étiquette de
l'hygiène. Celle-ci donne lieu à deux
classes d'opérations, les unes, positives, censées
renforcer les assises de la santé, et les autres, négatives,
chargées de la défense contre les assauts de
la maladie, par exemple l'exercice physique, d'un côté,
et l'adduction d'eau potable, de l'autre. Les mesures peuvent
aussi être individuelles ou collectives. La cure suit
spontanément deux voies distinctes. L'une traite les
maladies et s'attaque, si la prévention a échoué,
aux différentes rubriques de la nosographie. Celle-ci
relevant du connaître et la connaissance visant la généralité,
ce type de cure et de médecine a une inclination cognitive
et généralisante marquée. L'autre traite
les malades, des êtres humains qui ne se confondent
jamais avec la maladie qui les frappe. L'orientation étant
singularisante et totalisante, elle relève de l'agir
et lui subordonne le faire et le connaître. Le médecin
hygiéniste tend à l'homme politique, à
l'administrateur, à l'ingénieur, au technicien.
Le médecin de la maladie incline au chercheur et à
l'expérimentateur. Le médecin du malade pratique
un art qui rappelle celui de la guerre.
Un second point de variations intelligibles est procuré
par les raisons de la privation de santé. Les infirmités
peuvent être prévenues par l'avortement, l'infanticide
ou l'eugénisme, soignées par des prothèses
ou amorties par l'exploitation judicieuse du potentiel demeuré
disponible. Les traumatismes peuvent être prévenus,
en déconseillant ou en interdisant les prises de risque,
en réparant et en remplaçant, ou en exploitant
ce qui reste à disposition. Les infections peuvent
être prévenues par l'hygiène, la vaccination,
la quarantaine, et soignées par l'ingestion de médicaments
ou le renforcement des défenses. Les dégénérescences
peuvent être prévenues par une mort anticipée,
ralenties ou modérées par l'activation de défenses
ou de compensations et soignées par des prothèses.
Société est le mot le plus
mal défini de la langue. Pour réussir à
établir des corrélations avec la santé
et la médecine, pourtant, il faut en retenir une définition
précise et ainsi formulée qu'elle permette de
repérer de nouvelles variations intelligibles. J'entends
par société un ensemble d'êtres
humains ainsi constitué qu'il rend possible l'actualisation
culturelle de la nature humaine virtuelle. La constitution
de l'ensemble s'effectue dans trois directions. L'une est
celle des ordres ou domaines d'activité, chacun
consacré à la résolution d'un problème
de survie ou de destination adressé à l'espèce
et à ses représentants par leur nature et leur
condition. J'en distingue précisément douze,
dont le politique en charge de la paix par la justice, l'économique
appliqué à la prospérité, le technique
à l'efficacité, le religieux à la béatitude...,
et l'hygiénique à la santé. La deuxième
direction est celle des cultures, c'est-à-dire
des modes et des modalités du traitement des problèmes
soulevés par la mise en oeuvre des ordres et des moyens
consacrés aux différentes fins. Les cultures
sont soumises à un critère d'échelle,
définie par le rayon du cercle à l'intérieur
duquel la mise en oeuvre s'effectue. Il va du couple à
la civilisation, dont l'échelle correspond, empiriquement,
à cinq mille ans, cinq millions de kilomètres
carrés et des centaines de millions d'individus acculturés.
La troisième direction est celle de la stratification
sociale, définie comme le rangement des individus,
des groupes et des populations sur une échelle en fonction
des parts de pouvoir, de prestige et de richesse détenues
par ceux qui sont rangés sur les différents
échelons. L'échelle a la même structure
partout où elle s'installe. Elle range en trois strates :
les élites, le peuple et les exclus.
La question posée par la sociologie et adressée
au sociologue peut être formulée en termes assez
précis, pour qu'il soit permis d'espérer des
réponses : « quels rapports la santé,
la maladie et la médecine entretiennent-elles avec
les ordres, les cultures et la stratification sociale, qui
permettent d'expliquer l'exploitation différentielle
par les humains de la variabilité et des variations
repérées ? ». La question ainsi
formulée ouvre sur tout un univers à explorer
et à expliquer. Cet univers est infiniment complexe,
car tout s'y tient. Non seulement toutes les variations affectant
les ordres, les cultures et la stratification doivent avoir
des conséquences intelligibles sur les variations de
la santé, de la maladie et de la médecine, mais
il faut aussi considérer les incidences inverses, puisque
la médecine, la maladie et la santé composent
elles-mêmes un ordre. D'autre part, les explications
exigent que les expérimentations chargées de
tester les hypothèses soient conduites dans tous les
états de l'humain, c'est-à-dire par la réunion
d'un échantillon assez divers d'expériences
humaines, saisies dans des histoires assez diverses, pour
que l'on soit raisonnablement assuré de ne rien laisser
échapper d'essentiel.
Les corrélations intelligibles
La corrélation la plus intelligible est celle qui rattache
la bonne santé ou la moins mauvaise à la position
dans la stratification sociale. Toutes choses égales
par ailleurs, les élites doivent être et sont,
en moyenne, en meilleure santé que le peuple qui compose
la majorité d'une population, et le peuple, à
son tour, est en meilleur état que les exclus. La corrélation
est manifeste, mais quelle est sa nature ? La distinction
doit être introduite entre les sociétés
modernes et les sociétés traditionnelles et
primitives. Au stade de la prédation pure, la stratification
est absente et la question demeure sans objet. Les premières
sociétés stratifiées se rencontrent chez
les prédateurs de produits stockables, comme le gland
ou le saumon fumé. Certains disposent de stocks plus
importants que dautres et s'en servent pour conquérir
et conserver des positions de prestige. Il nen résulte,
semble-t-il, aucune différence dans l'état de
santé moyen. Le prestige n'a donc aucune vertu discriminante
en matière de santé, car il ne joue pas ou peu
sur les conditions de vie. Celles-ci changent substantiellement
avec le passage accompli à la production agricole.
Elles peuvent influencer la santé par deux canaux principaux.
La sédentarisation concentre des populations sur des
espaces réduits, ce qui favorise la prolifération
et la diffusion des germes. Toute population bénéficiant
d'une moindre promiscuité, dune hygiène
moins compromise et de résidence à l'écart
en tire indirectement une immunité plus grande. La
prévention est encore renforcée par le fait
que le propre des économies agraires est de subir la
récurrence des disettes et des famines, auxquelles
les élites échappent communément ou plus
aisément. Or les germes triomphent sur les organismes
affaiblis, si bien que disettes et épidémies
sont liées. C'est, semble-t-il, la richesse qui est
le facteur principal. Mais la richesse, dans ces sociétés
traditionnelles, est, pour l'essentiel, un bénéfice
du pouvoir, qui est le moyen le plus efficace de concentrer
des ressources par l'entremise aléatoire du pillage
ou plus sûr de la fiscalité. Dans le monde moderne,
le privilège hygiénique des élites paraît
ne dépendre que très indirectement du pouvoir,
du prestige et de la richesse. La position sociale joue, sans
doute, mais elle exerce son influence par l'accès au
savoir, non pas aux savoirs spécialisés dans
les questions de santé, mais aux conseils d'hygiène
préventive et aux renseignements fiables en matière
de cures efficaces. Ce changement fondamental est lié
à deux développements modernes récents.
L'un est la cérébralisation croissante, qui
favorise de toutes manières les mieux cérébralisés.
L'autre est le statut de biens publics des mesures préventives
les plus efficaces, comme l'accès à l'eau potable,
le tout-à-l'égout, la vaccination, et l'effondrement
des coûts des traitements les plus largement efficaces,
rendu possible par le développement économique.
Plus intéressant et plus délicat à vérifier
serait la réciproque, à savoir les incidences
de la santé sur la composition de la stratification
sociale. La corrélation est flagrante pour la strate
des exclus, dont le recrutement s'opère parmi les infirmes
biologiques, les dérangés psychiques, les incompétents
anthropiques et les inadaptés culturels. C'est le recrutement
des élites qui mériterait une étude de
ce point de vue. L'hypothèse à tester est facile
à énoncer. La position élitaire est soit
conquise soit héritée. Si elle a été
conquise, c'est grâce à des succès dans
des concurrences et des compétitions. Il est raisonnable
de poser qu'une meilleure santé dans les quatre dimensions
de l'humain est un avantage sur une santé plus mauvaise.
En moyenne et toutes choses égales par ailleurs, les
élites devraient être en meilleure santé
pour avoir réussi à accéder à
ce statut. Une meilleure santé moyenne est transmissible
à la génération suivante, qui, bénéficiant
d'atouts non seulement sociaux mais aussi de santé,
peut mettre au service de la reproduction sociale des chances
en moyenne plus grandes que ses concurrents issus du peuple,
sans parler des exclus, dont les chances sociales sont quasi
nulles. L'hypothèse est plausible. Sa vérification
sur les sociétés prémodernes serait difficile
à conduire faute de documents. Elle devrait probablement
se concentrer sur les sociétés modernes.
Les corrélations culturelles sont beaucoup plus
nombreuses et variées. Contentons-nous de repérer
la piste la plus prometteuse, la piste cognitive, signalée
par une spécialisation possible de la médecine
dans le traitement de la maladie, une spécialisation
qui doit l'attirer préférentiellement du côté
du connaître et la pousser dans deux directions, la
mise au point de traitements et l'élaboration de théories
sur la santé et la maladie. Une dichotomie fondamentale
s'impose entre savoir empirique et savoir scientifique. L'empirisme
procède par l'observation, la mise en série,
l'induction et l'inférence. Avec le temps, l'accumulation
de conclusions et leur transmission continue au sein de cercles
culturels stables, la démarche peut réussir
à et finit toujours par repérer des traitements
efficaces, à base de simples, de manipulations ou d'incantations
à effets psychosomatiques, pour des maladies biologiques,
des malaises psychiques, des déficiences anthropiques
et des défaillances culturelles. Dans le monde primitif,
en particulier, toutes les sociétés ayant laissé
des traces dans la documentation, révèlent des
pratiques empiriques pour traiter les maux de l'individu et
de la société. Le bon sens suggère qu'il
serait stupide de tenir toutes ces pratiques pour nulles et
non avenues, sous le prétexte qu'elles ne sont pas
scientifiques, car ce serait croire l'humanité prémoderne
disposée à conserver des pratiques dont l'efficacité
serait constatée nulle d'âge en âge !
Tous les témoignages contrôlables confirment,
au contraire, que les traitements sont efficients, grâce
à des substances appropriées, à des effets
psychosomatiques, à des déblocages psychiques,
au cours normal de la maladie... Par contre, les développements
théoriques permis par l'empirisme sont très
limités. Il peut constater, sans jamais pouvoir expliquer.
Les théories sont fantaisistes du point de vue de la
connaissance scientifique, mais elles trouvent toujours des
justifications sensées dans le cadre de référence
cognitif de la culture considérée. Elles sont
non- scientifiques, mais logiques. Leur impertinence par rapport
aux pratiques empiriques rend possible et explique la séparation
complète entre les deux entreprises du traitement médical
et du savoir médical. Elle a été poussée
très loin en Europe, peut-être à cause
des incitations à lintempérance spéculative
venues de la réflexion philosophique.
La science procède par hypothèses, déductions,
expérimentations, explorations par des communautés
de pairs et conduit à des explications. Son application
au règne vivant produit les sciences biologiques, comme
son application au règne physique a permis de développer
la chimie et la recherche de substances curatives et la technologie
la mise au point dappareillages efficaces. Il en résulte,
avec une accélération remarquable en ce moment
même, des succès cumulés dans les théories
avancées et dans les traitements appliqués.
Manifestement, l'humanité n'en est encore qu'au début
de la mutation médicale induite par les sciences. Elle
est déjà notable dans le domaine de l'hygiène
préventive et dans celui de la pharmacie. Il faut s'attendre
à des développements inédits dans le
domaine des prothèses. La perspective de prothèses
neuronales commence à s'éloigner de la science-fiction
grâce à la nanotechnologie. Il n'est plus impensable
que l'on puisse fabriquer des neurones fonctionnels et réussir
à les implanter dans le cerveau, pour remplacer des
neurones déficients.
Mais la faillibilité de l'espèce humaine lui
permet de toujours trouver le moyen de s'infliger des disgrâces
renouvelées. On peut plaider que les succès
de la science doivent s'accompagner de développements
concomitants de l'irrationalité. Une raison est circonstancielle,
liée au fait que l'exploration et l'explication du
réel par les sciences sont en cours et ne seront accomplies
qu'à la fin. D'ici là, toute proposition scientifique
est provisoirement vraie au mieux, peut être et doit
même être contestée, et laisse toujours
un pan du réel encore inexploré. Ces deux circonstances
sont propices à la production et à la réception
de théories non-scientifiques alternatives, des gnoses
ou des idéologies, qui prétendent au définitivement
vrai et à la complétude du savoir. Or cette
raison circonstancielle est aussi définitive, car le
réel n'est scientifiquement explicable qu'à
l'intérieur de l'horizon cognitif humain et dans les
limites de l'explication scientifique. E = MC_,
disent les compétents. Pourquoi pas MC ou MC3 ?
On peut les supposer capables de répondre, mais répondront-ils
encore à la question portant sur la réponse,
et ainsi de suite ? Il faut très vite renoncer
et affirmer abruptement « parce que ! »,
ce qui ouvre la voie à des développements irrationnels
de nature gnostique ou idéologique. La et les sciences
y poussent pour une seconde raison, moins perçue et
plus inattendue. Certaines cognitions ne sont ni rationnelles
ni irrationnelles, mais non-rationnelles, au sens où
les propositions énoncées ne sont pas absurdes
mais plausibles, sans être ni démontrables ni
réfutables. Ainsi en va-t-il de tous les énoncés
portant sur l'Absolu et donnant lieu à des développements
religieux et à des actes de foi. Or la et les sciences,
qui sont ennemies originelles de l'irrationnel, ne le sont
pas et ne peuvent pas l'être du non-rationnel, car les
modes cognitifs mobilisés sont différents et
portent sur des objets ou des niveaux d'existence distincts.
Mais la science peut être l'occasion et le prétexte
de la confusion du non-rationnel dans l'irrationnel et de
la disqualification du religieux, de la religion et des religions.
Par la méconnaissance de la nature de l'homme et de
la science, les rationalistes en ont tiré la conclusion
que, à terme du moins, la rationalité devait
en bénéficier exclusivement par la dissipation
de la superstition. La raison indique, bien au contraire,
que l'élimination du non-rationnel doit bénéficier
avant tout à l'irrationnel, ce que les développements
intellectuels depuis le XVIIIe siècle illustrent surabondamment.
La médecine scientifique n'en est pas exemptée,
qui est incessamment accompagnée par les divagations
des médecines douces, alternatives, sectaires et autres.
D'autres limites au triomphe de la médecine scientifique
peuvent être repérées. Certaines sont
opposées par la complexité du vivant et par
le fait qu'il est de nature systémique, ce qui a pour
effet qu'une avancée dans un sens peut déséquilibrer
le système et imposer un recul ailleurs. Une illustration
curieuse en est procurée par l'hypothèse que
l'hygiène préventive dans les sociétés
modernes riches a pu priver les défenses immunitaires
de germes à combattre, les incitant à devenir
auto-immunes et à s'attaquer au soi. L'hypothèse
est avancée pour expliquer l'incidence croissante de
l'asthme et des allergies. Une limite plus apparente est révélée
par la dimension cognitive et scientifique prise par la médecine.
La conséquence mécanique de l'accentuation au
bénéfice du traitement des maladies doit être
une négligence relative du traitement des malades et,
plus généralement, de tout ce qui est individuel.
Est-il plus efficace et plus humain de traiter un Alzheimer
ou un vieillard ? Une autre conséquence négative
est l'inclination à négliger ce que la science
ne permet pas de traiter efficacement. On ne peut pas guérir
une trisomie, mais on peut, en y mettant de l'amour, du temps,
de la patience et du savoir-faire, conduire une personne trisomique
à son point dépanouissement, défini
par ses dotations naturelles. Une conséquence bien
plus grave et d'application plus générale résulte
de ce que, jusqu'ici, la science a surtout progressé
en biologie, que ses progrès sont visibles et que,
en conséquence, la médecine scientifique s'est
consacrée préférentiellement à
la dimension biologique. La négligence des trois autres
dimensions non seulement par la médecine, mais encore
par toutes les expressions légitimes de la raison et
de la non-raison, ne peut que favoriser puissamment les expressions
de lirraison. Les témoignages en sont innombrables
et les ravages constatables, dans la dimension psychique par
la prolifération des « psy »,
dans la dimension anthropique par la diffusion de la religiosité
et du syncrétisme religieux et dans la dimension culturelle
par le succès des sectes, des gnoses et des idéologies.
Notons une dernière limite. La santé étant
un idéal et tout humain étant plus ou moins
malade, les succès mêmes de la médecine
à prévenir et à combattre la maladie
doivent avoir pour conséquence de rendre de plus en
plus sensible aux maux résiduels. On doit se sentir
plus mal à mesure que l'on est mieux !
La théorie des ordres postule qu'ils s'influencent
les uns les autres et que tout état de lun deux
trouve des traductions dans tous les autres, aussi minimes
soient-elles. Un théorème de la théorie
pose que chaque ordre est caractérisé par une
valence sa capacité à influencer les
ordres et par sa sensibilité son aptitude
à être influencé par les autres. La santé
définissant un ordre, la théorie prédit
que la santé, la maladie et la médecine sont
simultanément causes et effets de développements
survenant dans chacun des onze autres ordres. Cette problématique
simple ouvre sur les enquêtes les plus variées.
Une vérification en forme d'énumération
devrait réussir à en persuader, même en
s'en tenant au seul énoncé des objets à
considérer. À chaque fois, il apparaît
que les corrélations s'établissent dans les
deux sens. On négligera cette complication décisive
que, tout se tenant, aucun phénomène humain
ne dépend jamais d'un facteur unique, mais des contributions
de plusieurs ordres directement et de tous indirectement.
Le politique est, à tous égards, l'ordre
central dans le dispositif humain, celui qui a la valence
et la sensibilité les plus élevées. Dans
le monde traditionnel dominé par la guerre, le déplacement
des troupes est, avec la navigation, le vecteur principal
des épidémies, directement par le transport
et la diffusion des germes et indirectement par la nécessité
où sont les troupes, faute dintendance, de vivre
sur le pays, d'épuiser des réserves trop maigres
et de déclencher disettes et famines. En sens contraire,
les guerres modernes, contemporaines des développements
techniques et économiques, ont été l'occasion
de progrès foudroyants de la chirurgie. Dans un ordre
d'idées tout différent, le caprice d'un président
américain et sa décision de vaincre le cancer
par tous les moyens ont privé de crédits des
projets de recherche biologique et prévenu des percées
et des progrès. Plus subtilement, les moyens sont allés
aux programmes appliqués à la cellule, à
la tumeur et aux cancers localisés, alors que le phénomène
de la métastase, peut-être plus décisif,
n'a reçu que moins de 1 % des crédits.
Une explication plausible de ces disparités est qu'il
est plus facile de monter un projet bien ficelé sur
tel cancer que sur la migration des cellules cancéreuses.
Les progrès de l'hygiène et des traitements
ont permis une augmentation spectaculaire de l'espérance
de vie. Combinée à une baisse de la fécondité
moyenne, ils ont déterminé un vieillissement
de la population et donc de l'électorat. Les enfants,
les bébés et encore moins ceux qui ne sont pas
encore nés, ne votant pas, leurs intérêts
sont systématiquement ignorés par les groupes
de pression et les décideurs politiques, ce qui doit
contribuer à l'implosion démographique actuelle.
Cette situation se ressent dans l'industrie pharmaceutique,
qui a, jusqu'ici, complètement négligé
d'adapter ses produits aux besoins et aux goûts des
enfants, par exemple à l'occasion des traitements contraignants
du VIH. Les mesures d'hygiène collective sont très
efficaces pour prévenir des maladies, à condition
d'être appliquées généralement
et respectées largement, ce qui ne peut être
obtenu que par la mobilisation des pouvoirs publics. Celle-ci
peut entrer en contestation avec les libertés des citoyens.
L'économique vérifie facilement la thèse
des influences réciproques. L'état de santé
moyen d'une population est une variable importante de ses
performances économiques, quels que soient le mode
et le régime économiques, mais peut-être
plus encore dans une économie moderne, plus exigeante
sur la qualité du capital humain et sur son dynamisme.
Inversement, les performances économiques et le niveau
de développement permettent d'améliorer la santé
moyenne par l'entremise de l'alimentation et de mesures hygiéniques
et curatives. En matière de coûts de santé,
il faut se méfier des idées reçues et
ne pas confondre les niveaux absolu et relatif des dépenses
de santé. Elles ont atteint des sommets en termes absolus
et consomment, en termes relatifs, aux alentours de 10 %
du PNB. C'est à peu près le niveau plausible
des dépenses de santé entre le XIe et le XIIIe
siècle, estimé en fonction de la dîme
et des fondations hospitalières ! En sens inverse,
le développement économique explosif de l'âge
moderne dans sa phase récente a été payé,
en termes de santé, par les accidents du travail, la
promiscuité des villes et des banlieues industrielles,
le travail des enfants et des mères, la pollution ubiquitaire
provoquée par l'illusion de la gratuité de la
nature.
Le religieux a entretenu des relations d'élection
avec la santé et la maladie dans toutes les sociétés
traditionnelles issues de la néolithisation et avant
l'émergence de la modernité. Il est probable
que la sédentarisation et la production agricole ont
entraîné une détérioration de l'état
moyen de la santé, par le fait de la promiscuité,
d'une alimentation déséquilibrée et des
épidémies. Il en a résulté une
augmentation concomitante de la demande médicale. Dans
un contexte préscientifique, l'offre médicale
ne pouvait provenir que de trois quartiers : l'empirisme
et sa pharmacopée, la magie et la sorcellerie, la religion.
Celle-ci offre un recours naturel. En effet, le religieux
a rapport à l'Absolu, qui est à la fois l'antinomie
et la résolution de la contingence, dont une expression
marquante est la fragilité du vivant et la prévalence
de la maladie. L'Absolu se présente donc comme le secours
le plus sûr pour échapper à toutes les
disgrâces humaines. Toutes les religions ont donné
lieu à des développements en ce sens, ce qui
a favorisé, en particulier, le rapprochement sémantique
entre salut et santé, jusqu'à
confondre en un même mot, salute,
les deux notions en italien.
Une hypothèse audacieuse peut être avancée,
qui pose que les soucis de santé induits par la néolithisation
ont pu contribuer puissamment à l'émergence
du polythéisme. En fait, celui-ci est très mal
nommé, car le phénomène n'est pas tant
marqué par la multiplication des entités divines
que par la différenciation et la spécialisation
d'une entité numineuse unique. Celle-ci dominait exclusivement
dans les sociétés les plus archaïques de
prédateurs. Au contraire, la démultiplication
de l'Absolu est la règle dans les sociétés
traditionnelles. Même sur les aires gagnées à
une version de l'Absolu unique, qu'il soit transcendant, créateur
et personnel à l'ouest de l'Indus ou immanent, émanateur
et impersonnel à son orient, la demande paraît
tellement forte et irrésistible que les saints et les
bodhisattvas prennent la place des anciens dieux. Dans tous
les cas, on observe des localisations favorables au contact
rapproché et au pèlerinage et des spécialisations
convenant à des cures spécifiques. On a le sentiment
que les gens éprouvaient le besoin d'un contact personnel
et de proximité avec une entité numineuse, assez
individualisée et personnalisée, pour pouvoir
être ressentie comme un secours aussi effectif qu'un
guérisseur ou un sorcier. L'hypothèse « hygiénique »
des origines du polythéisme n'est certainement pas
toute la réponse. Les contributions politiques et morphologiques
sont certaines, les unes et les autres en rapport avec les
besoins en référents et en garants de l'identité
et de l'unité d'entités politiques et lignagères.
Un exemple actuel d'influence inverse, de la religion sur
la santé et la maladie, pourrait être la protection
relative que la circoncision procure contre l'infection par
le VIH, à moins que l'on ne préfère souligner
les conséquences fâcheuses pour la santé
des enfants de certaines convictions religieuses soulignant
la suréminence de la volonté divine et le sacrilège
qu'il y a à vouloir s'y opposer par le recours à
des mesures humaines contre les maladies.
Le démographique, l'ordre de la vie et de la
perpétuation biologique de l'espèce, a des affinités
manifestes avec celui de la santé. Des ethnographes
se sont attachés, au lendemain de la Deuxième
Guerre mondiale, à comprendre pourquoi, en Afrique
Équatoriale Française, certaines ethnies étaient
frappées d'une stérilité persistante,
alors que d'autres manifestaient une grande exubérance.
Toutes les explications culturelles ont échoué,
jusqu'au jour où le rapprochement a été
établi entre la stérilité féminine
et l'endémie de certaines maladies sexuelles dommageables
à l'appareil reproducteur féminin. Un phénomène
de bien plus grande ampleur a été l'effondrement
de la mortalité infantile, sous l'effet d'une alimentation
mieux assurée, de la vaccination et de l'adduction
d'eau potable, entre autres. Il a entraîné une
explosion démographique, d'abord en Europe au XIXe
siècle, puis dans le monde entier au XXe, une explosion
dune telle ampleur qu'elle a nourri et nourrit encore
en certains quartiers attardés la terreur de la surpopulation,
alors qu'un retournement complet est en cours depuis près
d'un demi-siècle, qui peut susciter la terreur inverse
du vieillissement et de l'extinction de l'espèce. Dans
la phase présente, le vieillissement comme phénomène
démographique et l'inversion de la pyramide traditionnelle
des âges commence déjà à développer
des conséquences en matière de santé.
Le vieillissement, d'un côté, multiplie les dégénérescences
et l'inversion, de l'autre, compromet le recrutement d'un
personnel assez nombreux pour les prendre en charge.
Le ludique est l'ordre en charge de la détente
exigée par la tension imposée par l'accomplissement
du métier humain. Pour assurer son office, il recourt
à différents moyens, dont le jeu et le spectacle.
Des liens avec la santé sont établis dans toutes
les sociétés et dans les deux sens. La bonne
santé profite des exercices physiques et de la pratique
du sport et la mauvaise des séances devant la télévision,
accompagnées de moeurs alimentaires déconseillées
par la diététique et favorables à l'obésité,
au diabète et aux accidents cardio-vasculaires. Le
stress est le contradictoire de la détente. On peut
plaider que sinon la modernité, du moins la modernisation,
c'est-à-dire la phase séculaire de transition
entre le monde néolithique et le monde moderne, malmène
le ludique et compromet la gestion efficace de la détente,
dont résultent des niveaux anormaux de tension ou stress.
Ils ne peuvent pas demeurer sans conséquences sur la
santé. Pendant longtemps, lulcère de l'estomac
est apparu comme la maladie emblématique du stress,
jusqu'à ce que l'on découvre, récemment,
quil faut l'attribuer à une bactérie,
dont la pharmacopée a facilement raison. En fait, un
bien meilleur candidat au rôle de maladie typique de
la modernité est la dépression nerveuse. Elle
mérite le rôle par son extension ubiquitaire
et par ses expressions dans les quatre dimensions de l'humain.
Or la corrélation la plus plausible s'établit
entre des terrains génétiques propices et leur
mise en valeur par les occasions de stress que la modernisation
multiplie, du fait que la transition accélérée
entre deux mondes déstabilise toutes les références
et intensifie les compétitions. Dans une autre direction,
la transformation du sport en spectacle le transforme en une
activité professionnelle. Or la structure de ce système
d'action est ainsi faite que seuls les meilleurs en retirent
les plus grandes récompenses. Cest une incitation
vive à chercher à tricher par tous les moyens,
dont lingestion de produits dopants dangereux pour la
santé.
Conclusion
Il suffit. Ce ne sont que quelques exemples tirés de
quelques ordres. Je n'ai fait qu'effleurer le sujet, faute
de temps et surtout de compétence. J'espère
avoir réussi à persuader que la santé
et la maladie ne relèvent pas seulement du règne
vivant et de la biologie, mais quelles sont aussi des
objets intégraux du règne humain et de l'anthropologie.
Celle-ci reposant sur la collaboration constante de la philosophie,
de la sociologie et de l'histoire, j'espère avoir réussi
également à convaincre que, en s'occupant de
ces questions, on ne peut pas faire autrement que de passer
sans cesse de l'une à l'autre de ces trois disciplines.
Quant à la médecine, elle fait le pont entre
la biologie et l'anthropologie en tant qu'elle se réclame
de la connaissance, mais aussi et surtout en tant qu'elle
met les savoirs au service de la lutte contre la maladie et
pour la santé, par des mesures de prévention
et des traitements curatifs ou palliatifs. Pour le sociologue,
elle peut devenir un objet d'étude parmi d'autres,
et, avec la médecine, les médecins aussi. Pour
les malades que nous sommes ou serons, la médecine
et les médecins sont devenus des recours privilégiés,
pour le meilleur et pour le pire !
|
|
 |