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Jean-Claude Berthélemy
SANTE ET DEVELOPPEMENT
EN AFRIQUE
séance du lundi 26 novembre 2007
1- Introduction
Le point de départ de cette communication est une
interrogation de nature historique, celle de savoir quels
facteurs ont différencié à partir des
années 1950 les pays qui ont émergé des
autres pays pauvres. La littérature économique
abonde dhypothèses sur les facteurs qui pourraient
expliquer le miracle asiatique comparé à léchec
du développement dans la grande majorité des
pays africains.
Parmi toutes les explications possibles, la santé et
léducation ressortent très nettement comme
différenciant, dès les années 1950, les
pays émergents dAsie des pays. Comme nous essaierons
de le montrer, cette analyse permet daborder sous un
angle nouveau les éléments dune controverse
récente entre économistes sur les effets de
la santé sur la croissance économique, les uns
lui attribuant un rôle central, dautres lui déniant
toute influence significative sur le progrès économique.
Cette analyse ne donne certainement pas une recette universelle
pour identifier les politiques de développement qui
pourraient aider les pays africains à sortir à
leur tour de la misère. Elle permet néanmoins
de mettre laccent sur le fait quune grande majorité
de ces pays est encore aujourdhui, malgré quelques
progrès recensés au cours des dernières
décennies, dans une situation de pénurie extrême
en matière de services de santé. Cette pénurie
est telle quil serait illusoire de vouloir aider ces
pays à se développer sur le plan économique
tant que ce facteur de blocage naura pas été
levés.
Beaucoup de commentateurs en concluent la nécessité
daugmenter fortement laide internationale à
lAfrique dans le secteur de la santé. Cette approche
est cependant dune pertinence limitée, et ce
de plus en plus compte tenu de limportance des efforts
qui ont déjà été consentis pour
accroître cette aide. Au-delà de la contrainte
financière, bien dautres défis doivent
être relevés : celui de la faiblesse des
ressources humaines et des mécanismes dincitation
dans les services de santé publique ; celui de
la concentration des financements sur des grands programmes
verticaux, notamment de lutte contre lépidémie
du VIH/SIDA, au détriment dautres dépenses ;
celui de la nécessité dune approche intégrative,
intégrant la santé, léducation
et dautres services publics de base dans une même
stratégie, qui fait souvent défaut ; celui
de labsence de coordination de laide ; celui
enfin de linsuffisante prise en compte des considérations
déquité dans les politiques de santé
des pays africains.
Dans un premier temps, nous discuterons des relations dinteraction
qui existent entre le développement économique
et les progrès en matière de santé, pour
montrer la place centrale qui peut être occupée
par ces interactions dans lexplication du sous-développement
économique. Dans un second temps, nous étudierons
les différents aspects des politiques de santé
en Afrique qui peuvent participer au succès ou à
léchec des efforts entrepris pour améliorer
la situation de ces pays dans ce domaine.
2- Linteraction dynamique entre progrès de la
santé et développement économique
a) Les relations entre développement économique
et progrès en matière de santé
Les relations entre la croissance et les progrès
en matière de santé font lobjet dune
controverse à la fois théorique et empirique
entre les économistes. On observe assez naturellement
quil y a une corrélation entre les niveaux de
revenu par habitant et les niveaux de santé. Cette
relation sobserve aussi bien quand on considère
lespérance de vie et lespérance
de vie en bonne santé que les taux de survie des adultes
et des enfants. Cependant il faut noter que cette relation
nest pas linéaire : entre les pays de notre
premier quintile (avec un revenu par habitant inférieur
à 2000 dollars en parité de pouvoir dachat,
aux prix de 1990) et les pays du deuxième quintile
(entre 2000 dollars et 4000 dollars) le taux de survie des
adultes au-delà de 60 ans passe de 54 % à
81 %. Pour des revenus supérieurs, les progrès
de taux de survie deviennent marginaux. Par ailleurs, cette
relation ne nous dit rien sur le sens de la causalité
éventuelle entre ces deux variables.
En réalité la causalité est probablement
bidirectionnelle. Nous disposons de plusieurs analyses permettant
dexpliquer pourquoi la santé peut influencer
les performances économiques, et dautant darguments
selon lesquels, en retour, le progrès économique
entraîne celui de la santé.
Concernant le premier point, on sait tout dabord que,
au niveau microéconomique, létat de santé
des individus influence leurs capacités productives.
Nous disposons dun ensemble convergeant dobservations
montrant le lien entre santé et productivité
(voir par exemple Strauss et Thomas, 1998). Dans différents
pays on observe un lien positif entre, dune part, la
stature et lindice de masse corporelle des individus
et, dautre part, leurs salaires. Un lien existe aussi
entre ces indicateurs et la participation des individus au
marché du travail. De même, un lien négatif
a été trouvé, notamment en Afrique, entre
la prévalence de certaines maladies comme la bilharziose
ou lanémie et la productivité des agriculteurs.
Létat de santé peut exercer une influence
sur les performances économiques également par
des canaux plus indirects. Une meilleure santé et une
espérance de vie plus longue sont autant dincitations
à investir dans léducation, dont les rendements
sont alors mécaniquement plus élevés
(Bloom et Canning, 2000). Les conditions de santé des
enfants améliorent les taux de scolarisation et les
résultats scolaires et réduisent labsentéisme
des enfants à lécole (Del Rosso et Marek,
1996). Un exemple de ce lien entre santé et éducation
est fourni par une expérience menée au Kenya,
qui ont montré que ladministration de vermifuges
aux enfants était lune des actions les plus efficaces
pour améliorer le rendement du système scolaire
(Miguel et Kremer, 2004).
Dautres canaux ont été étudiés.
Une plus grande longévité conduit à un
accroissement de lépargne, nécessaire
pour couvrir les besoins des individus au-delà de lâge
de la retraite (Bloom et Canning, 2000). Il y aurait également
un « dividende démographique »
associé à lamélioration des conditions
de santé, la réduction de la mortalité
infantile jouant le rôle de facteur déclanchant
de la transition démographique à travers son
effet de réduction de la fécondité. Ce
point est parfaitement illustré par le cas de lAsie
du Sud Est (Bloom, Canning et Malaney, 2000). Il peut y avoir
enfin une complémentarité entre capital humain
et capital physique : les entreprises investiront dautant
moins que leur personnel peut être affecté par
des problèmes de santé. Au Botswana, les firmes
multinationales auraient réduit leurs investissements
depuis la propagation de lépidémie du
VIH/SIDA (Sala-i-Martin, 2005).
A linverse le progrès économique peut
lui-même être à lorigine daméliorations
des conditions de santé. De manière évidente,
des individus pauvres ne peuvent pas faire face aux dépenses
en médicaments et en soins de santé qui seraient
nécessaires pour faire face à la maladie. Leffet
du revenu sur la santé passe aussi par le statut nutritionnel.
Par ailleurs, le développement des services de fourniture
deau potable et dassainissement exerce un effet
positif sur les conditions de santé de la population
(Isely,1985). La fourniture de tels services doit faire lobjet
de programmes de développement des services publics,
mais ces politiques sont entravées par la faiblesse
des revenus et des ressources économiques. Les fluctuations
économiques peuvent avoir aussi des conséquences
négatives à long terme sur la santé,
comme la montré une étude récente
sur lInde (Bhalotra, 2007).
Différents chercheurs ont contribué récemment
à lanalyse de la relation qui pourrait exister,
au niveau macroéconomique, entre la croissance économique
et lamélioration des conditions de santé,
en utilisant des méthodes économétriques
appropriées pour contrôler les risques derreur
dinterprétation du sens de la causalité
entre les variables. Ces travaux ne permettent cependant pas
de déboucher sur un consensus, les uns (Bloom et Canning,
2005) concluant à lexistence dune forte
influence de lamélioration des conditions de
santé sur la croissance économique, dautres
(Acemoglu et Johnson, 2006) concluant que lamélioration
des conditions de santé na eu aucune influence
significative sur la croissance.
b) Lhypothèse dun piège de
pauvreté associé aux conditions de santé
Pour tenter daller un peu plus loin, nous proposons
une approche alternative, visant à répondre
à une question plus limitée : est-ce que
les progrès dans la santé sont à même
dinfluencer qualitativement la trajectoire de
croissance des pays en développement ? Autrement
dit, la relation semble-t-il non linéaire entre santé
et revenu par habitant correspond-elle à lexistence
dun saut qualitatif, à loccasion duquel
des progrès dans les conditions de santé auraient
permis un décollage de la croissance ?
Cette question alternative a des bases théoriques solides.
En effet, dès lors que lon accepte lexistence
dune causalité réciproque entre la santé
et les performances économiques, il est tout à
fait possible dobserver une multiplicité déquilibres.
Le passage dune situation avec faible revenu et mauvais
état de santé de la population à une
situation caractérisée par des revenus plus
élevés et des conditions de santé proches
de celles des pays développés sinterpréterait
alors comme un saut qualitatif dun équilibre
bas à un équilibre haut (Sala-i-Martin, 2005).
Une spirale vertueuse entre santé et développement
économique a pu être observée en Asie
de lEst au cours des dernières décennies
(Bloom et Canning, 2000). A linverse les pays africains
sont en grande majorité enfermés dans un piège
de sous-développement. Cet enlisement dans la misère
apparaît non seulement au niveau macro-économique,
mais aussi au niveau micro-économique auquel cas on
peut lui donner plutôt le nom de piège de pauvreté
(Berthélemy, 2006).
Il en résulte une distribution bimodale des indicateurs
de santé dans le monde : une minorité significative
de pays conserve un état de santé médiocre,
correspondant à une espérance de vie plafonnant
autour de 45-50 ans en 2004, tandis que la majorité
des pays converge vers une espérance de vie qui était
déjà au moins de lordre de 70-75 ans la
même année (Mayer-Foulkes, 2005).
La difficulté avec cette approche reste quil
y a un grand nombre dhypothèses alternatives
pouvant justifier lexistence de pièges de sous-développement,
au-delà des interactions réciproques entre santé
et développement économique. Les interactions
entre capacité à épargner et pauvreté
(Nurkse, 1953, et Nelson, 1956), entre transition démographique
et développement économique (Leibenstein, 1954),
entre éducation et croissance (Azariadis et Drazen,
1990), entre conflits et pauvreté (Collier, 2006),
constituent quelques exemples bien connus de sources potentielles
de pièges de sous-développement.
Dans une étude antérieure (Berthélemy,
2006) nous avons proposé une méthode pour détecter
quels sont les facteurs qui ont le plus probablement contribué
à maintenir les pays africains dans un piège
de sous-développement au cours des dernières
décennies, alors que dautres pays initialement
comparables, principalement en Asie, réussissaient
dans le même temps leur décollage économique.
Lapproche consiste tout dabord à identifier
les pays qui, depuis 1950, seraient sortis de la pauvreté
pour devenir par la suite des pays à revenu intermédiaire,
voire des pays développés, et à chercher
en quoi ces pays ont été initialement différent
des autres pays pauvres. Lintuition générale
est quun pays qui aurait échappé à
un piège de sous-développement doit avoir connu
une dynamique de croissance bien particulière : dans
un premier temps, il doit avoir suivi un sentier de convergence
vers un niveau de revenu relativement bas, puis il doit avoir
connu une accélération de sa croissance lui
permettant de converger par la suite vers un niveau nettement
supérieur. Lapplication systématique de
ce principe nous a permis de détecter 13 pays initialement
très pauvres, qui ont connu une telle dynamique. Ces
pays sont majoritairement en Asie, à lexception
du Botswana, du Lesotho, de la Tunisie et de la République
dominicaine. Pour tous ces pays, le rebond de croissance démarre
dans les années 1960. Nous avons alors comparé
ces pays avec les autres pays de même niveau de vie
en 1950 qui quant à eux nont pas progressé
ou ont progressé faiblement, et qui sont majoritairement
en Afrique. La comparaison systématique des données
structurelles de ces deux groupes de pays livre une conclusion
dénuée de toute ambiguïté :
parmi les variables qui auraient pu justifier un piège
de sous-développement initial, seules les variables
de capital humain, quil sagisse de la santé
ou de léducation, différencient ces deux
groupes de pays dans les années 1950 et au début
des années 1960. En 1950, pour des revenus comparables,
les habitants des pays qui allaient devenir émergents
avaient une espérance de vie de 46 ans, supérieure
de 9 ans à celle des autres pays pauvres. Le taux de
mortalité infanto juvénile de de leurs enfants
était de 160 pour mille, contre 280 pour mille dans
les autres pays pauvres. Leurs taux de scolarisation primaire
étaient de 60% au début des années 50,
contre 20% dans les autres pays pauvres. Par contraste, il
ny a aucune différence significative entre les
deux groupes de pays en ce qui concerne les taux dépargne
et dinvestissement, lexistence de conflits internes
ou dautres variables susceptibles dinfluencer
les performances économiques comme le degré
de démocratie ou les conditions géographiques.
Une critique que lon peut faire à lencontre
de cette démonstration est que les pays africains ont
tout de même réalisé des progrès
entre 1960 et 1980 en matière de santé et éducation,
les rapprochant la situation des pays émergents dans
les années 1950. Pour autant pratiquement aucun dentre
eux na émergé plus tard.
c) Y a t il un paradoxe africain ?
Plusieurs facteurs concourent à expliquer ce paradoxe
apparent.
Certaines de ces explications ne relèvent pas de la
problématique santé et développement,
mais méritent dêtre mentionnées.
Tout dabord, tous les pays africains ont été
frappés par la crise de la dette des années
1980. Même si cette crise avait un caractère
endogène, elle a aussi été amplifié
par des évènements extérieurs, notamment
la crise financière en Amérique latine, qui
ont conduit par effet de contagion à donner à
cette crise une ampleur sans précédent. Si des
pays comme lIndonésie ou les Philippines ont
pu, dans les années 1960, surmonter des crises dendettement
qui nont fait que ralentir et pas stopper leur émergence,
il nen a pas été de même en Afrique
dans les années 1980 et lon peut supposer que
les effets de contagion y sont pour quelque chose. Ensuite
les pays qui ont émergé dans les années
1960 nétaient pas soumis à la même
concurrence internationale que celle que lon connaît
aujourdhui dans le contexte de la mondialisation. En
particulier des progrès éducatifs centrés
sur linstruction primaire ont permis à des économies
comme la Corée et Taiwan de sindustrialiser dès
les années 1960, ce qui serait impossible aujourdhui
sans un niveau plus élevé de capital humain.
Ensuite, il y a aussi des explications qui relèvent
de lanalyse des conditions de santé dans les
pays africains. La première tient aux incertitudes
qui pèsent sur les indicateurs de mesure des progrès
de santé, notamment en Afrique. Les progrès
qui sont recensés par les statistiques des Nations
Unies sont en partie en contradiction avec des observations
réalisées sur la base des données des
enquêtes démographie santé conduites
dans un grand nombre de pays africain (Moradi, 2007). Spécifiquement,
ces enquêtes peuvent être utilisées pour
évaluer lévolution de la stature des individus
en fonction de leur année de naissance. Une augmentation
de la taille est en général considérée
comme corrélative des progrès en matière
de santé et nutrition.
Les données denquête montrent que la taille
des individus nés entre 1950 et 1980 na augmenté
que dans 5 pays africains sur les 28 pays pour lequel des
données sont disponibles. Parmi les autres pays, 6
ont connu une diminution tendancielle de la taille des individus,
5 une stabilité de cette taille, et 12 une progression
dans les deux premières décennies puis une diminution
dès le début des années 1970. Même
si lévolution de la stature dépend à
la fois de la nutrition et des conditions de santé,
ces données paraissent peu compatibles avec les progrès
en matière de santé retracés dans les
statistiques des Nations Unies depuis 1950, étant donné
que, au moins jusquaux années 1970, aucun indicateur
ne révèle une aggravation des conditions dalimentation
en Afrique. Il est donc probable que les données despérance
de vie présentent une vue exagérément
optimiste de lévolution des conditions de santé
en Afrique au cours des années 1950 à 1980.
Une dernière raison pouvant expliquer labsence
de sortie du piège de sous développement en
Afrique à partir des années 1980 est lapparition
de lépidémie du VIH/SIDA, qui a considérablement
affecté les conditions de santé de nombreux
pays africains, et conduit à un recul par rapport aux
progrès observés antérieurement. Lespérance
de vie a régressé dans toutes les régions
africaines entre 1980-1985 et 1995-2000. En Afrique australe,
où les perspectives de développement étaient
probablement les meilleures initialement, cette régression
a fait perdre en moyenne 8 années despérance
de vie, ramenant ainsi cette région au niveau quelle
avait atteint dans les années 1960. Ainsi, un certain
nombre de pays, qui navaient jamais été
aussi près de réunir les conditions dune
sortie du piège de sous-développement quau
début des années 1980 en raison des progrès
quils avaient enregistrés en matière de
capital humain, ont perdu une grande partie de ces acquis
en lespace dune décennie par suite de la
propagation de lépidémie du VIH/SIDA.
Il est donc plus que jamais nécessaire de faire des
progrès en matière de santé en Afrique,
ce qui appelle des réponses vigoureuses de la part
des politiques de développement.
3- Quelles réponses des politiques de développement ?
La première réponse qui est souvent donnée
face au problème posé par le piège de
sous-développement associé à la santé
est daugmenter les financements à la santé.
Cest dans une large mesure la réponse donnée
par un certain nombre de bailleurs de fonds, et qui a conduit
à des initiatives telles que Unitaid, créée
pour apporter des financements pour lachat de médicaments
destinés aux pays en développement.
Toutefois, laugmentation des financements à la
santé ne peut à elle seule répondre au
problème posé. De plus, plus les nouveaux financements
disponibles pour le secteur de la santé sont nombreux
et plus il faut se préoccuper de considérations
defficacité dans lutilisation de ces fonds,
et aussi déquité.
a) La question des financements
Un effort spécifique a été fait en
matière daide au secteur de la santé,
notamment sous limpulsion de la Commission sur la macroéconomie
et la santé de lOMS (Sachs, 2001), qui indiquait
la nécessité daccroître laide
internationale à la santé de lordre de
4 milliards de dollars en 2001 à 27 milliards de dollars
en 2007. Même si on est très loin de cette tendance,
leffort en faveur du financement de la santé
sest accru dans les années récentes, de
même que le nombre dintervenants a augmenté,
à tel point quil devient difficile de simplement
comptabiliser laide accordée au système
de santé (Center for Global Development, 2007). Aux
bailleurs de fonds publics traditionnels sajoutent différentes
initiatives privées, ou en partenariat public-privé,
telles que le Fond mondial de lutte contre le sida, la tuberculose
et le paludisme. Laide publique aux secteurs santé
et politique de population sélevait en 2005 à
environ 13 milliards de dollars, contre 4 milliards en 2001.
Justifier une politique axée sur laugmentation
de laide dans le secteur de la santé suppose
que la contrainte de financement soit le principal obstacle
à lamélioration de la santé dans
les pays en développement. Cela nest pas certain
dans les pays les plus pauvres, qui sont pour la plupart en
Afrique. A lintérieur de ce groupe de pays, on
constate une absence totale de corrélation entre les
dépenses de santé et létat de santé
de la population. Des pays comparables du point de vue de
leurs revenus par habitant et de leur situation géographique
ont des performances de santé comparables malgré
des dépenses de santé très différentes.
En Ethiopie, lespérance de vie est de 50 ans
pour des dépenses de santé de 20 dollars par
habitant, en Ouganda elle est comparable, pour des dépenses
de santé de 75 dollars par habitant.
Par conséquent, au-delà de la question du montant
daide apporté aux secteurs de santé, il
faut avant tout se préoccuper de lefficacité
de cette aide. Cette préoccupation est dautant
plus importante que la forte augmentation des budgets daide
en elle-même réduit son efficacité.
Un premier niveau danalyse est celui de savoir si laide
allouée dans le secteur de la santé est destinée
à des usages où cette aide a un impact maximal
sur les conditions de santé. La comparaison des fardeaux
relatifs des différentes maladies et de la distribution
de laide qui est reçue pour y faire face suggère
que cette distribution est très déséquilibrée.
Les fonds destinés à la lutte contre le VIH/SIDA
et les autres MST, qui représentent moins de 6% du
fardeau de maladie, représentent près de 30 %
du total de laide dans le secteur de la santé.
A linverse, les maladies non contagieuses qui représentent
près de la moitié du fardeau ne se voient attribuer
quun peu plus de 20 % de laide. Sachant que
la lutte contre le VIH/SIDA, du moins dans la composante traitement
de la maladie, a un rapport coût efficacité très
défavorable, comparé à des actions de
vaccination, de traitement des maladies infectieuses courantes
et de prévention contre le paludisme, les choix dallocation
effectués par les bailleurs de fonds napparaissent
pas toujours pertinents.
b) Augmentation de laide et organisation des
systèmes de santé
La question de lefficacité des dépenses
publiques dans le secteur de la santé pose une série
de problèmes spécifiques dans le contexte de
laugmentation des budgets daide. Différents
problèmes qui entravent le fonctionnement des systèmes
de santé en Afrique ne peuvent pas être résolus
simplement par laugmentation de laide. Notamment,
la pénurie des personnels de santé est très
grave et saccroît, en raison de lémigration
massive des personnels de santé qualifiés vers
lEurope et les Etats-Unis, notamment dans les pays fortement
touchés par lépidémie du VIH/SIDA.
Laccroissement de laide au secteur de la santé
ne contribue pas sensiblement à résoudre ce
problème, quand il ne laggrave pas en raison
de lutilisation dune partie des personnels qualifiés
qui sont restés dans leur pays pour des tâches
liées à ladministration de laide.
Cette pénurie quantitative est accrue par une absence
de motivation des personnels de santé publique faute
de systèmes dincitation, quil est bien
difficile de mettre en place dans les cadres rigides du service
public. On peut parler dune véritable crise des
ressources humaines dans le secteur de la santé en
Afrique (USAID, 2003), qui appelle des actions dans plusieurs
dimensions, dont certaines ne peuvent pas reposer principalement
sur laide financière extérieure, comme
une meilleure gestion des personnels de santé, visant
à améliorer lutilisation des ressources
humaines, à réduire labsentéisme
et à prévenir la corruption. Il y a des avancées
possibles dans ces domaines. Le rapport 2006 de Transparency
international met en lumière la corruption dans les
systèmes de santé, en Afrique comme ailleurs,
mais donne aussi des exemples de réussite de la lutte
contre cette corruption, comme le renforcement de la lutte
contre la contrefaçon des médicaments au Nigeria,
qui aurait permis de réduire de 80 % la quantité
de médicaments illégaux en circulation entre
2001 et 2004.
Lefficacité du système est par ailleurs
réduite en raison dun manque de coordination
entre des différents intervenants entre eux et avec
les gouvernements bénéficiaires (Dodd et al.,
2007). Les bailleurs de fonds traditionnels eux-mêmes
ne se coordonnent que très imparfaitement, même
si depuis la déclaration de Paris de 2005 sur lefficacité
de laide des progrès sont envisageables pour
lavenir.
La mise en place de stratégies sectorielles, cofinancées
par des donateurs, permet de répondre en partie à
ces problèmes, mais de manière imparfaite. Laide
nest pas toujours alignée sur les priorités
des gouvernements bénéficiaires. Ainsi, la part
très grande de laide attribuée au secteur
de lutte contre le VIH/SIDA ne correspond pas en général
aux priorités des gouvernements (McKellar, 2005).
Laffectation de laide à des objets particuliers
nest pas la seule source de complexité. Daprès
le FMI (2007), seulement une part minoritaire de laide
transite par le budget des pays bénéficiaires,
une grande partie étant distribuée à
travers des initiatives telles que le Fonds Mondial, et administrée
par des structures souvent privées, parallèles
aux structures étatiques. Ces fonds internationaux,
dont le nombre total est estimé entre 75 et 100 (Dodds
et al. 2007), représentent une part importante, sapprochant
du tiers, des nouveaux financements dans le secteur de la
santé. Ces nouvelles initiatives ont le mérite
davoir mobilisé des ressources supplémentaires
pour la santé et de dynamiser laction dorganisations
communautaires et du secteur privé, mais la création
de toutes ces nouvelles entités sur le terrain complique
la tâche des gouvernements. En dehors des difficultés
dharmonisation ainsi créées, ces initiatives
verticales déséquilibrent le secteur de la santé
au détriment de programmes horizontaux destinés
à améliorer le fonctionnement densemble
du système de santé publique. Elles créent
un risque réel déviction, notamment en
ce qui concerne les personnels de santé, dont linsuffisance
numérique est amplifiée par lattraction
de ces personnels vers ces nouveaux programmes disposant de
ressources financières importantes comparées
à celles des budgets publics. Ils contribuent de ce
fait à la réduction des moyens disponibles pour
prendre en charge les maladies négligées, dont
beaucoup, telles que des infections maladies respiratoires
et entériques, pourraient être soignées
à moindre coût.
Lapproche verticale nest pas non plus favorable
à lintégration de la stratégie
du secteur de la santé dans les stratégies de
développement, alors que lon sait quil
est nécessaire davoir une approche intégrative.
Les interactions déjà mentionnées de
la santé avec léducation, laccès
à leau potable et dautres infrastructures,
et plus généralement avec le développement
économique doivent être prises en compte dans
la politique de santé.
La coordination entre les donateurs pourrait être partiellement
renforcée par une division du travail entre eux. Des
arrangements de coopération déléguée
dans lesquels un donateur agit pour le compte dautres
donateurs sont déjà utilisés dans certains
cas, dans le secteur de la santé comme dans dautre
secteur. Ces arrangement sont cependant plutôt moins
fréquents en Afrique quailleurs.
Il est également nécessaire de mener des réformes
institutionnelles du secteur de la santé dans son ensemble,
orientées vers la mise en place de système de
contractualisation (Perrot, 2006), afin que les différents
acteurs du secteur, publics, associatifs ou privés,
et nationaux ou étrangers, travaillent en partenariat.
c) Inégalités, pauvreté et équité
Les problèmes de santé étant, dans
les pays pauvres, fortement concentrés dans les couches
les plus défavorisées de la population, la question
de léquité dans les politiques de santé
se pose avec une très grande acuité. Il y a
au niveau microéconomique comme au niveau macroéconomique
un piège de pauvreté associé à
la santé : une famille frappée par la maladie
de lun de ses membres peut se retrouver durablement
appauvrie du fait de la perte de revenus associée à
la maladie et du coût de laccès aux soins.
Afin daméliorer les conditions de santé
de la population dans son ensemble il faut donc porter une
attention particulière aux pauvres, qui sont les premiers
pour lesquels lenclenchement dun cercle vicieux
entre détérioration des conditions de santé
et approfondissement de la pauvreté peut se manifester.
Différents travaux récents ont permis de progresser
dans ce domaine, tant sur le plan conceptuel quempirique.
Une première approche consiste à étudier
lincidence des bénéfices retirés
des politiques de santé publique par les différentes
catégories de la population. On peut ainsi évaluer
quels sont les transferts implicites reçus par les
différentes couches de la population à travers
lutilisation de ces services de santé. En Afrique,
la réponse est presque invariablement que les pauvres
sont faiblement bénéficiaires de ces politiques.
Seule lAfrique du Sud présente une politique
de santé qui globalement ne défavorise pas les
pauvres.
Des données rassemblées sur 26 pays africains
et non africains montrent par ailleurs que la distribution
des dépenses de santé est relativement plus
favorable au quintile le plus riche en Afrique quailleurs
(Davoodi et al. 2003). En Afrique le quintile le plus riche
bénéficie de 2,2 fois plus de dépenses
publiques de santé que le quintile le plus pauvre,
contre un ratio de 1,4 dans lensemble des pays considérés.
Linégalité daccès aux dépenses
de santé publique résulte en partie en Afrique,
comparée aux autres régions en développement,
de la distribution géographique de la population. Cette
distribution, caractérisée par une faible urbanisation,
nest pas favorable à une égalité
distributive sauf si lon développe systématiquement
les centres de santé primaire sur tout le territoire,
sachant que la très grande majorité des pauvres
vit dans le monde rural. Ce sont les citadins qui bénéficient
de lessentiel des dépenses hospitalières
en particulier. Des politiques de gratuité de certains
soins, malgré leurs objectifs sociaux, peuvent contribuer
elles-mêmes à linégalité
de la distribution des dépenses publiques de santé.
A titre dexemple, la distribution gratuite des anti-rétroviraux,
décrétée dans différents pays
ces dernières années, comme par exemple au Mali,
peut se transformer en subvention pour les individus les moins
pauvres, étant donné que laccès
aux anti-rétroviraux est limité aux quelques
centres de soins disposant de personnels qualifiés
pouvant administrer ce traitement. A linverse, il faut
développer des services de santé ciblés
sur les pauvres, ce qui suppose une politique de décentralisation
et lextension des centres de santé primaire (Marek,
Eichler et Schnabl, 2006).
Sans surprise, les conditions de santé des couches
les plus pauvres de la population sont nettement moins bonnes
que celles des plus riches. Non seulement les pauvres bénéficient
de relativement peu de dépenses publiques de santé,
mais en plus la majorité des dépenses de santé
en Afrique sont privées plutôt que publiques
et dépendent donc des revenus des ménages, y
compris chez les ménages les plus pauvres. Des données
publiées récemment par la Banque mondiale (Gwatkin
et. al., 2007) révèlent ainsi que, en Afrique,
les enfants du quintile le plus pauvre ont environ 1,7 fois
plus de risque de décéder avant lâge
de 5 ans que les enfants du quintile le plus riche, 2,6 fois
plus de risque dêtre affectés de rachitisme
aigu et 3,1 fois plus de risque davoir une insuffisance
pondérale sévère. De ce point de vue,
toutefois, lAfrique fait en général un
peu mieux que dautres régions, notamment lAmérique
latine, en partie en raison dune inégalité
de distribution des revenus moins forte.
Lapproche précédente est toutefois plus
en termes dinégalité que dinéquité.
Pour juger de léquité des politiques publiques
de santé, il faut pouvoir évaluer si des individus
présentant les mêmes besoins reçoivent
les mêmes services de santé. Bien que des progrès
importants aient été faits dans ce domaine sur
le plan conceptuel, nous disposons encore de peu de données
permettant de faire un bilan sur cette question.
Les données publiées par la Banque mondiale
permettent détudier laccès aux soins,
à besoins identiques, en fonction de la richesse des
ménages (Gwatkin et al., 2007). Elles montrent que
les politiques de santé sont inéquitables en
Afrique, souvent plus quailleurs. Laccès
à un accouchement assisté et aux méthodes
contraceptives pour les femmes est plus de 3 fois plus fréquent
dans le quintile le plus riche que dans le quintile le plus
pauvre. Laccès aux vaccins pour les enfants est
également très concentré en Afrique,
de même que laccès aux soins en cas de
fièvres, daffections respiratoires et de diarrhées.
Seule lAsie du Sud fait de ce point de vue moins bien
que lAfrique. Toutes ces informations concourent à
souligner le caractère inéquitable des politiques
de santé publique en Afrique, ce qui réduit
dautant la capacité de ces politiques à
contribuer à la réduction de la pauvreté.
4- Conclusion
En conclusion, lamélioration des conditions
de santé en Afrique devrait être une priorité
dans les politiques de développement, non seulement
parce que lAfrique est la région du monde où
les conditions de santé sont les plus mauvaises, mais
aussi parce que ces mauvaises conditions de santé contribuent
à enfermer, au niveau macroéconomique, les économies
africaines dans un piège de sous-développement
et, au niveau microéconomique, de nombreux ménages
africains dans un piège de pauvreté. Lexpérience
historique des pays émergents montre que lamélioration
des conditions de santé a joué un rôle
décisif au démarrage de leur processus de développement,
à un moment où ces pays ne disposaient que de
faibles ressources financières, propres ou procurées
par laide internationale.
Faire des progrès en matière de santé
en Afrique suppose des efforts qui vont bien au-delà
de laugmentation de laide financière internationale.
Les initiatives récentes en ce sens ont leur utilité,
mais elles ne peuvent se substituer à des réformes
des systèmes de santé. Ceci est dautant
plus vrai que les grands programmes verticaux qui ont été
lancés peuvent contribuer à la désorganisation
des systèmes de santé en raison des effets déviction
quils créent sur les ressources locales, notamment
en personnels de santé qualifiés. Ceci se fait
notamment au détriment de la prise en charge des maladies
négligées.
Ces réformes requièrent de trouver des solutions
à la crise des ressources humaines dans les secteurs
de la santé, de créer un partenariat entre tous
les acteurs du système de santé par la mise
en place de politiques de contractualisation, dintégrer
la politique de santé dans la politique de développement
et dans les stratégies de réduction de la pauvreté.
La question de léquité dans les politiques
publiques de santé se pose aussi avec une acuité
particulière en Afrique. Il est nécessaire de
mener des actions ciblées sur les pauvres. Compte tenu
du rôle que joue la santé dans les pièges
de pauvreté, ces considérations déquité
doivent être mises en avant non seulement pour elles-mêmes
mais aussi tout simplement pour renforcer lefficacité
des politiques de santé.
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