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Jacques Dupâquier
L'ALLONGEMENT DE
L'ESPÉRANCE DE VIE
ET SES CONSÉQUENCES MULTIPLES
séance du lundi 8 janvier 2007
Monsieur le Président,
Monsieur le Vice Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Chers confrères
Quoi de plus banal que le vieillissement ? C'est un processus
que nous éprouvons tous à titre individuel :
un processus lent, insidieux, inéluctable et qui secrète
son propre analgésique. Mais ce n'est pas du vieillissement
individuel, du vieillissement physiologique, que je compte
vous entretenir aujourd'hui, mais du vieillissement démographique,
c'est-à-dire de l'augmentation du nombre et de la proportion
des personnes âgées dans la société,
et plus particulièrement en France, avec ses conséquences
multiples.
Ce vieillissement ne résulte pas seulement de l'allongement
de l'espérance de vie, mais du moins dans les
pays riches , d'un renversement de la pyramide des âges,
les jeunes générations étant maintenant
inférieures en nombre au plus âgées. Il
y a donc à la fois un vieillissement par le haut, dû
à l'augmentation de la durée moyenne de la vie
humaine autrement dit de l'espérance de vie
, et un vieillissement par le bas, provoqué par
la dénatalité. Le phénomène est
d'autant plus complexe qu'il est le fruit d'une longue histoire
quon peut résumer ainsi : une baisse séculaire
de la natalité, coupée par un épisode
majeur le baby-boom (correspondant à peu près
aux Trente Glorieuses) ce qui a donné aux pyramides
des âges, dans les pays développés, une
forme très particulière, en meule de foin, et
non plus de pyramide.
Vieillissement par le haut : il se poursuit dans presque
tous les pays du monde (sauf en Afrique orientale), du fait
du recul de maladies infectieuses. En effet, depuis les découvertes
de Pasteur (vers les années 1880), Ia part des maladies
infectieuses dans la mortalité est tombée de
90 % au moins à 1,9 % seulement dans la France
daujourdhui, alors que celle des maladies dégénératives
est devenue prépondérante. Or les unes et les
autres sont fonction de l'âge, mais en sens inverse :
les maladies infectieuses fauchaient prioritairement les jeunes
enfants, alors que les maladies dégénératives
frappent presque exclusivement les personnes âgées.
D'où un renversement de la répartition des âges
au décès.
Il en résulte deux importantes conséquences :
- la part des décès d'enfants s'est considérablement
réduite : en Belgique par exemple, depuis 1880,
elle est descendue de 26 % à 0,7 % ;
- la part des décès d'adultes (10 à
65 ans), toujours dans l'exemple de la Belgique, s'est abaissée
de 36 à 14 % ;
- celle des décès du troisième âge
est montée progressivement de 37 à 85 %.
Le recul de la mort aboutit donc, au moins dans les pays
développés, à une « rectangularisation
» de la courbe des décès cest-à-dire
que le courbe est horizontale jusquà 80 ans pour
ensuite tomber rapidement et, par voie de conséquence
de la pyramide des âges : même s'il n'y avait
pas vieillissement par le bas, celle-ci n'aurait plus la forme
d'un triangle, ni d'une pyramide, mais d'un édifice
aux murs presque verticaux coiffé d'un toit pentu au
dessus des derniers étages.
L'espérance de vie à la naissance ou
durée de vie moyenne qui, en 1950, n'était
que de 46 ans pour l'ensemble de la planète (66 dans
les pays développés, 41 dans les autres), a
atteint respectivement en un demi-siècle 75,6 et 64,1
ans. Bien que les progrès, en valeur relative, aient
été plus marqués dans les pays riches,
l'écart entre ceux-ci et les pays pauvres s'est réduit
de 25 à 11 ans environ.
Dans l'hypothèse d'une population stationnaire
c'est-à-dire où natalité et mortalité
séquilibreraient exactement la pyramide
des âges coïnciderait avec celle des survivants
de la table de mortalité, et la structure de la population
serait invariable. Ceci nous mènerait, dans les conditions
actuelles de la mortalité française, et abstraction
faite des mouvements migratoires, à la répartition
suivante des groupes d'âges :
- de 0 à 19 ans : 25,2 % ;
- de 20 à 59 ans : 48,8 % ;
- de 60 ans et plus : 26,0 %.
Cette répartition théorique sécarte
sensiblement de celles que nous observons aujourd'hui, car
le baby-boom a fortement rajeuni la population française,
et ses effets se feront sentir jusqu'au milieu du siècle
au moins.
Actuellement, le pourcentage des jeunes est de 23,6 %,
celui des adultes de 54,6 %, et celui du troisième
âge de 21,8 %.
C'est une situation transitoire, qui va se modifier profondément
au cours des 50 ans qui viennent. Les projections démographiques
très fiables en ce qui concerne le nombre des personnes
âgées, abstraction faite des mouvements migratoires,
car les personnes en question sont déjà nées,
la mortalité évolue avec une régularité
étonnante. Actuellement l'espérance de vie augmente
d'environ deux ou trois mois par an, et toutes les prévisions
sont fondées sur l'hypothèse que cette évolution
se poursuivra pendant longtemps (ce qui n'est d'ailleurs pas
absolument certain).
On peut ainsi penser que la France comptera, au milieu du
siècle, 20,2 millions de personnes de plus de 60 ans
(à 3 ou 4 % près), et que leur proportion,
dans la population métropolitaine, qui est actuellement
de 20,5 avoisinera alors 32,7 % (dont la moitié
de « vieux-vieux » âgés de 75 ans
et plus) ; mais ici les projections comportent un peu
de flou, car les effectifs attendus au dénominateur
pourraient se modifier en cas de nouvelles fluctuations de
la fécondité (N.B. pour un vieillissement nul,
il faudrait que l'indice de fécondité, qui est
actuellement de 190 enfants pour 100 femmes, se relève
d'abord à 250 puits à 350).
Pour l'instant, le vieillissement par le bas l'emporte donc
nettement sur le vieillissement par le haut, et c'est lui
bien plus que l'allongement de la durée moyenne
de la vie humaine qui bouleverse et, surtout, va bouleverser
les structures démographiques, économiques,
familiales et sociales des pays développés,
de la France en particulier.
Dans l'ensemble des pays développés, nous navons
encore assisté qu'aux prémisses du vieillissement,
car les générations les plus âgées
y correspondent à des classes creuses, nées
avant la Seconde Guerre mondiale.
En cette année 2007, le processus ne fait que samorcer,
car au baby-boom des années 1946-1975 va succéder
inéluctablement un papy-boom dans la période
2006-2035.
Dans l'hypothèse où l'espérance de vie
à la naissance progresserait encore de trois ans dans
le quart de siècle à venir et de deux ans supplémentaires
d'ici 2050, lâge médian de la population
française lâge au-dessous duquel
se trouve la moitié de la population passerait
de 37,6 à 43,3, puis à 45,2 ans ; la proportion
des personnes du troisième âge de 20,5 %
à 28,7 %, puis à 32,7 %, et le nombre
des centenaires de 8500 à 120 000, dont 15 000 hommes
et 105 000 femmes environ.
Lévolution serait similaire dans tous les pays
développés, particulièrement en Europe,
où l'âge médian atteindrait alors 49,5
ans, les records mondiaux étant battus par l'Italie
avec 54,1 ans et par le Japon avec 53,1 ans, ces deux Etats
comptant alors 42,3 % de personnes du troisième
âge.
En outre il y aura vieillissement du troisième âge
lui-même, c'est-à-dire que progressivement la
proportion des « vieux-vieux » (75 ans et plus)
rattrapera et dépassera celle des « jeunes-vieux
» (60 à 74 ans). En 2050, l'aspect de la société
française sera radicalement modifié et elle
ressemblera beaucoup plus à un hospice qu'à
un gymnase-club. Dans les rues, on rencontrera plus de grands
vieillards que denfants et dadolescents, si, du
moins, les grands vieillards ne restent pas confinés
chez eux.
Par ailleurs, la population active commence à prendre
de l'âge : entre 1995 et 2007, la part des jeunes
actifs (20 à 39 ans) dans l'ensemble de la population
d'âge actif (20 à 59 ans) s'est réduite
de 55,2 % à 49,2 %, ce qui ne peut rester
sans conséquence sur la mobilité de la main
duvre et ses capacités d'adaptation.
En outre, comme l'espérance de vie des femmes est et
restera largement supérieure à celle des hommes
en dépit d'une petite réduction de l'écart,
le taux de masculinité (nombre d'hommes pour 100 femmes)
devrait sétablir à 90 % pour les
septuagénaires, à 75 % pour les octogénaires
et à 37 % pour les nonagénaires. A condition,
bien entendu, que la mortalité continue à évoluer
comme dans le dernier quart de siècle, ce que personne
ne peut vraiment certifier.
Autres conséquences : les âges au décès
sont de plus en plus élevés. Sur 100 décès
masculins, 70 se situent maintenant après le 70e anniversaire
(au lieu du 36e anniversaire vers 1930) ; sur 100 décès
féminins, 87, au lieu de 54 vers 1930). De toute façon,
quels que soient les progrès de la médecine,
le nombre annuel des décès sur le territoire
métropolitain, qui est de l'ordre de 530 000 depuis
une vingtaine d'années, augmentera irrésistiblement
pour atteindre environ 610 000 vers 2025, et 750 000 en 2050,
par un simple effet de masse, malgré les progrès
de l'espérance de vie.
Cet allongement de l'espérance de vie va bouleverser
aussi le paysage familial. Contrairement à une idée
reçue, il ne semble pas que l'augmentation de la durée
moyenne de la vie nous fasse passer d'une société
à deux générations à une société
à quatre générations. Ici, en effet,
intervient une autre variable : l'écart entre
générations successives. Si cet Écart
était resté fixe, la chance de voir naître
et grandir des arrières-petits-enfants serait fonction
de l'espérance de vie et donc augmenterait ; mais
comme cet écart a augmenté de trois ou quatre
ans depuis la crise du mariage (1975), on devient maintenant
grand-père ou grand-mère à 60 ans plutôt
qu'à 50 ; et compte-tenu de la dispersion des
comportements familiaux, il est douteux que la proportion
des familles à quatre générations puisse
dépasser durablement 30 %, après une poussée
provisoire explicable par les changements de comportement
d'une génération à l'autre.
En revanche, avec l'augmentation de l'espérance de
vie, les familles deviennent plus complètes, plus homogènes,
comme le montrent les simulations publiées par Alain
Monnier et Sophie Pennec. Ils montrent que le nombre et la
proportion des orphelins se sont beaucoup amenuisés
depuis le XIXe siècle. La proportion d'enfants orphelins
au 10e anniversaire serait ainsi descendue de 10 % environ
à 3 %. L'âge moyen au décès
des parents a au contraire augmenté de 30 à
46 ans (41 ans pour la mort du père, 51 ans pour la
mort de la mère). Jean-Paul Sardon aboutit, par des
calculs différents à des conclusions analogues.
Selon lui, la proportion de femmes ayant encore leur mère
à l'âge de 55 ans est passé depuis 1950
de 38 à 72 %.
Quant à la probabilité de vivre assez longtemps
pour voir mourir un grand-parent, elle s'est élevée,
chez les hommes de 68 à 86 % et, chez les femmes,
de 71 à 89 %.
Le risque de veuvage, lui, a évolué différemment
entre les deux sexes : il est descendu, pour le sexe
masculin, de 45 à 27 % ; alors qu'il a augmenté,
très logiquement, pour le sexe féminin, de 63
à 77 %. Mais les âges au veuvage se sont
élevés pour tout le monde : chez les hommes
de 50,5 à 74,4 ans ; chez les femmes de 48,2 à
70,6 ans. Désormais, le veuvage ne concerne plus guère
que les personnes du troisième âge.
Selon les mêmes auteurs, les dimensions de la parenté
proche n'auraient guère varié d'un siècle
à l'autre, abstraction faite des décès
de frères et surs en bas âge. Ils soutiennent
que le nombre moyen de parents proches vivants aurait même
un peu augmenté, du moins si on limite le calcul aux
survivants. Aujourd'hui, c'est seulement dans 10 % des
cas qu'on meurt avant ses grands-parents. En effet, l'ordre
dans lequel se produisent les décès dans une
famille est de plus en plus directement fonction de lâge.
Ainsi, au cours d'une vie, l'expérience de la mort
est devenue plus tardive.Cette réorganisation des structures
familiales a aussi des effets économiques : elle
contribue à bouleverser les phénomènes
de transmission du patrimoine et surtout à les retarder :
au XIXe siècle, 44 % des femmes n'avaient pas
connu leurs grands-parents ; actuellement cette proportion
n'est plus que de 31 %, et elle va diminuer encore.
Quant à la proportion des mères mourant avant
leurs enfants, elle est montée de 61 % à
87 % ; celle des pères de 57 % à
81 %.
Il en résulte une considérable augmentation
de l'âge à l'héritage. Au XIXe siècle,
on héritait de son père à 28 ou 29 ans
en moyenne ; au XXe siècle, à 41 ans environ
(et de sa mère à 51 ans). Ainsi le patrimoine
familial, au lieu de passer directement des adultes aux jeunes,
est désormais transmis soit par de « jeunes-vieux
» à des adultes âgés, soit de plus
en plus souvent par des « vieux-vieux » à
de « jeunes-vieux ». Ceci contribue bien évidemment
aux difficultés d'établissement de la jeune
génération et à la crise actuelle de
la société. À de multiples points de
vue, le troisième âge apparaît comme le
principal bénéficiaire des transferts sociaux.
Corollaire de lévolution des paysages familiaux :
nous assistons aujourd'hui à une formidable poussée
de la solitude. En 40 ans, la proportion de personnes vivant
seules a plus que doublé, passant de 6,1 % de
la population en 1962 à 10,3 % en 1990, à
12,6 % en 1999 et sans doute près de 14 %
en 2004. Voici comment a évolué le nombre des
ménages d'une seule personne depuis 1962 :
- en 1962, 2 863 000 sur un total de 14 589 000, soit 19,6 %
- en 1975, 3 935 000 sur un total de 17 745 000, soit 22,2 %
- en 1999, 7 380 000 sur un total de 23 810 000, soit 31 %
- en 2004, 8 300 000 environ, soit près de 34 %
La croissance du nombre des ménages d'une seule personne
entre 1962 et 1999 explique la moitié environ de la
croissance totale. Elle est en grande partie responsable de
la crise du logement, créant une demande supplémentaire
moyenne de 125 000 logements par an. Le nombre moyen d'habitants
par logement est ainsi descendu de 3,1 à 2,4 et il
devrait tendre vers 2,1.
Bien entendu, la montée de la solitude ne sexplique
pas seulement par l'augmentation de l'espérance de
vie : la crise du mariage (273 000 seulement en 2005),
la fréquence des divorces (116 000 en 2005), les sorties
du foyer parental et la décohabitation juvénile
l'expliquent à peu près pour moitié,
mais le fait majeur est la montée du veuvage féminin.
À partir de 50 ans, la proportion de femmes seules
progresse très sensiblement et dépasse nettement
celle des hommes. À 85 ans, une femme sur deux vit
seule, contre à peine un homme sur quatre. Au-delà
de cet âge, les personnes âgées vivent
de plus en plus en institution. L'an passé le nombre
de personnes âgées dépendantes vivant
en institution atteignait 473 000, dont trois quarts de femmes.
Ces changements sont confortés par le vieillissement
du corps électoral. Ce phénomène a fait
l'objet d'un remarquable article de Philippe Bourcier de Carbon
dans la revue Administration (mars-juin 1995), sous le titre
« L'irrésistible essor du pouvoir gris » ;
il l'a mis à jour cinq ans plus tard dans la revue
Liberté politique sous un titre voisin : «
le vieillissement de la démocratie ».
L'auteur montre d'abord l'important écart qui existe
entre les notions de population majeure (c'est-à-dire
en âge de voter), de corps électoral (c'est-à-dire
de citoyens inscrits sur les listes), et de votants, parmi
lesquels on pourrait distinguer les suffrages exprimés.
Au 1er janvier 1995, on pouvait estimer la population majeure
de la métropole à 44,4 millions de personnes ;
le corps électoral potentiel (ensemble des citoyens
résidents pouvant exercer leur droit de vote) à
43,4 millions ; le corps électoral réel
à 39 millions ; et lâge médian
des inscrits à 46,7 ans (48 pour les femmes). Cependant,
comme le taux de participation augmente avec lâge,
on peut estimer que lâge médian des votants
était en fait proche de 50 ans ; que 8 %
seulement d'entre eux avaient moins de 25 ans, mais 31 %
plus de 60 ans. Actuellement, lâge médian
des votants augmente d'un an environ tous les trois ou quatre
ans.
Le phénomène ne peut donc que s'accentuer dans
les années qui viennent. Il est bien difficile de faire
des prévisions sur le pourcentage des inscrits et sur
celui des votants, car beaucoup de facteurs entrent en ligne ;
mais on peut, d'après les projections les plus détaillées
de lINSEE, calculer la répartition par groupes d'âges
de la population majeure métropolitaine en 2025 et
en 2050 :
|
Groupes d'âges
|
1-1-2007
|
1-1-2025
|
1-1-2050
|
|
18-24
|
11,5 %
|
10,2 %
|
9,4 %
|
|
25-39
|
25,9 %
|
22,9 %
|
20,8 %
|
|
40-54
|
26,5 %
|
23,2 %
|
21,3 %
|
|
55-64
|
14,9 %
|
15,6 %
|
14,2 %
|
|
65-74
|
10,3 %
|
14,2 %
|
13,2 %
|
|
75 et +
|
10,9 %
|
13,8 %
|
21,1 %
|
Ainsi, la proportion des Français de 65 ans et plus
dans la population majeure devrait passer progressivement
de 21,2 % (2007) à 28,0 % (2025) et enfin
à 34,3 % au milieu du siècle. Je me garde
d'en tirer des conclusions politiques mécanistes, mais
on ne peut douter du fait que le corps électoral deviendra
de plus en plus conservateur.
Venons-en enfin au point central : les conséquences
économiques du vieillissement.
La plus spectaculaire évidemment est la crise des retraites.
Elle a fait l'objet de remarquables analyses (en particulier
par Jacques Bichot et Jean-Michel Charpin) . Je nai
pas la prétention de les compléter ni de les
contredire ; je vais donc me contenter de rappeler les
contraintes démographiques du système des retraites,
en me limitant aux plus simples : celles des régimes
français par répartition.
En principe il devrait y avoir équilibre entre les
recettes, alimentées par les cotisations des personnes
actives, et les dépenses, constituées par les
pensions des retraités.
En fait, le fonctionnement est perturbé par divers
facteurs : le chômage, la faible activité
des femmes avant les Trente Glorieuses, les privilèges
des régimes spéciaux, les droits accordés
aux professions sinistrées, et le nombre d'années
de cotisation à prendre en compte pour le calcul des
retraites.
Je vais donc me limiter au seul aspect démographique :
le calcul des effectifs cotisants et celui des bénéficiaires.
Si nous prenons comme limites d'activité le 20e et
le 65e anniversaire, la population des cotisants potentiels
était, au premier janvier 2006, selon les données
de l'INSEE, de 35 860 000 personnes et celle des bénéficiaires
de 10 035 000, ce qui correspond à 100 retraités
pour 357 cotisants. Avec l'abaissement à 60 ans de
l'âge du départ en retraite, ces nombres sont
passés à 33 120 000 cotisants et 12 770 000
bénéficiaires, soit 100 retraités pour
259 personnes : ce fut un changement radical, dont, sur
le moment, on n'a pas bien mesuré les conséquences
lointaines.
Il le serait plus encore si l'on considérait que Iâge
d'entrée en activité est maintenant plus proche
de 25 ans que de 20. Dans ce nouveau calcul, le nombre des
cotisants descend à 29 200 000 et il ne reste, pour
100 retraités, que 228 cotisants.
Or ces chiffres théoriques sont bien loin de la réalité :
selon les statistiques du Ministère du Travail, la
population active de la France natteignait en 2005 que
27 600 000 personnes, dont 24 900 000 avaient effectivement
un emploi, ce qui ne donne plus, pour 100 retraités,
que 195 cotisants. Selon les projections déjà
citées, la population potentiellement active (25-60
ans) devrait s'élever à 27 772 000 en 2025,
et celui des retraités (dans l'hypothèse d'un
âge au départ maintenu à 60 ans) à
18 357 002. Cela laisserait présager, en gros, 2 retraités
pour 3 actifs dans les 25 années à venir.
Il est évident que notre magnifique système
de retraite ne pourra survivre au choc démographique
provoqué par l'arrivée à lâge
de la retraite des enfants du baby-boom et les réformes
déjà faites apparaissent comme dérisoire
face à lampleur du problème. En principe,
il n'y aurait que quatre solutions pour le sauver :
- augmenter les cotisations des actifs de 51 % ;
- réduire les prestations de 34 % ;
- relever l'âge de départ en retraite à
67ans ;
- prier le ciel pour que le taux de croissance de léconomie
française remonte durablement à 3 % par
an, et que les cotisants acceptent d'en laisser le bénéfice
aux retraités.
Nous en arrivons maintenant au facteur décisif :
le coût de la santé, de la dépendance,
qui augmente beaucoup plus vite encore que celui des retraites.
En 2005, le total des dépenses médicales de
la nation a atteint 190,5 milliards d'euros, soit un peu plus
de 11 % du PIB. Il a augmenté de 5,4 % en
moyenne annuelle entre 1990 et 1995, puis de 3,5 % entre
1995 et 2000. De cette croissance, la démographie n'a
été jusqu'ici que peu.
Pourtant, l'état de santé de la population a
tendance à s'améliorer en France comme dans
toute l'Europe occidentale, les écarts d'un Etat à
l'autre sexpliquant sans doute par les différences
de définition des incapacités. Un colloque que
j'avais organisé à Paris en 1995 a abouti à
la conclusion que l'espérance de vie sans incapacité
augmente à peu près au même rythme que
l'espérance de vie tout court, c'est-à-dire
d'environ deux ou trois mois par an, avec une exception notable :
les incapacités mentales. Le cas le plus préoccupant
est celui de la maladie d'Alzheimer et des démences
séniles en général. On aurait dénombré
435 000 malades en l'an 2000, et le nombre de cas augmenterait
d'environ 100 000 par an, dont les deux tiers concerneraient
des personnes âgées de plus de 80 ans. Sur ces
bases, et compte tenu de l'accroissement du nombre des «
vieux-vieux », les spécialistes annoncent 1 100
000 cas de démences séniles vers l'an 2020.
En règle générale, la santé se
détériore avec lâge, plus ou moins
vite selon les individus. Le processus a été
très bien analysé au cours d'un colloque organisé
en octobre 2001 par lAcadémie des sciences, et
publié dans la revue Biologies (fascicule 6). Je nai
pas l'intention d'y revenir, ni même d'en résumer
les actes, mais seulement de rappeler les chiffres les plus
récents concernant la mortalité provoquée
en France par les maladies liées au vieillissement.
Sur un total de 535 000 décès survenus en France
en 2002 :
- 158 000 ont été provoqués par des
maladies de l'appareil circulatoire ;
- 153 000 par des cancers, en hausse constante ;
- 33 600 par des maladies de l'appareil respiratoire ;
- 24 000 par des maladies de l'appareil digestif ;
- 22 600 par des maladies du système nerveux et
des organes des sens.
Il eût été très utile de préciser
l'incidence de ces causes de décès en fonction
de l'âge, mais cela maurait entraîné
trop loin. Une chose est claire : la mortalité
provoquée par toutes ces maladies augmente à
partir d'un certain âge. Donc le vieillissement de la
population provoquera inéluctablement l'augmentation
de la consommation de soins et des dépenses de santé,
même en cas de stabilisation de la dépense médicale
par âge. On estime généralement, avec
larrivée des classes nombreuses du baby-boom
arrivant à lâge de la retraite, quil
devrait bientôt alourdir de 1 % par an le budget
de la santé.
Selon les statistiques du CREDES (cf Mathias Sabourdin, Rapport
sur lévolution des dépenses médicales)
le coût moyen annuel par tête en 1977 s'établissait
ainsi en fonction de l'âge :
- 820 F environ jusqu'à 5 ans ;
- 600 F de 5 à 19 ans ;
- 840 F de 20 à 39 ans ;
- 1300 F de 40 à 59 ans ;
- 2700 F de 60 à 79 ans ;
- 4200 F de 80 à 89 ans.
On dispose maintenant de statistiques plus récentes,
datant de 1991. Je ne vous en infligerai pas le détail,
mais il figurera dans le texte écrit de ma communication.
|
Groupes d'âges
|
Hommes
|
Femmes
|
|
0-1
|
1044
|
802
|
|
2-4
|
619
|
872
|
|
5-9
|
695
|
455
|
|
10-14
|
630
|
546
|
|
15-19
|
533
|
741
|
|
20-29
|
453
|
984
|
|
30-39
|
799
|
1091
|
|
40-49
|
894
|
1319
|
|
50-59
|
1433
|
1635
|
|
60-69
|
2795
|
2468
|
|
70-79
|
3474
|
3301
|
|
80-89
|
5047
|
3783
|
Résumons-nous : sur la base de 100 pour les
dépenses de santé des jeunes adultes des deux
sexes, on atteint l'indice 159 pour les adultes âgés
(40 à 59 ans), 316 pour les sexagénaires, 407
pour les septuagénaires et 530 pour les octogénaires.
Dans l'hypothèse d'une stabilisation des dépenses
par tête et par âge, et en prenant pour base les
projections démographiques de l'INSEE, voici comment
devrait évoluer le budget de la santé jusqu'au
milieu du siècle (en francs constants 1991)
- 2010 : 884 milliards de francs
- 2020 : 959
- 2030 : 1041
- 2040 : 1100
- 2050 : 1120
soit une croissance de 40 % entre 2000 et 2050 due
exclusivement au vieillissement.
La part du troisième âge dans l'ensemble des
dépenses médicales passerait, dans ces conditions,
de 45,4 % (2010) à 61,9 % (2040). Alors,
le budget de la santé finirait par représenter
le tiers du PIB. Dès lors, lEtat-providence serait
en faillite.
J'ai insisté sur le fait que ce sont des prévisions
chiffrées, calculées sur des données
solides : la répartition par âge de la population
française et les tables de mortalité. Il faudrait
une révolution biologique pour s'en écarter
sensiblement.
Les progrès médicaux attendus pourraient atténuer
ces menaces, mais d'un autre côté ils vont prolonger
encore l'espérance de vie. Il est donc douteux qu'ils
permettent de grosses économies dans le domaine des
soins, sauf peut-être la médecine préventive,
qui ne constitue actuellement quune fraction minime
du budget (environ 3 %).
Existe-t-il des remèdes au vieillissement ? Sur
le plan individuel, on connaît des remèdes efficaces
(existence régulière, alimentation équilibrée,
pratique d'un sport, suivi médical) ; mais elles
ne peuvent que retarder les échéances.
Sur le plan collectif, on ne peut imaginer que l'euthanasie,
une fois tolérée, finisse par devenir obligatoire,
comme dans le film Le Soleil vert. Ce serait un remède
barbare, digne de l'idéologie du Troisième Reich.
Il ne reste donc que deux solutions envisageables : une
immigration massive ou une reprise de la natalité.
La première a été proposée, d'une
manière volontairement provocante, par la Division
de la Population des Nations-Unies au début de l'année
2000. Elle aboutit à la conclusion que, pour conserver
le rapport entre nombre des actifs et nombre des retraités
(actuellement quatre contre un) et ainsi empêcher l'effondrement
de ses systèmes de retraites, l'Europe devrait accueillir
700 millions d'immigrés d'ici 2050, c'est-à-dire
à peu près deux fois léquivalent
de sa population actuelle. Selon le démographe belge
Michel Loriaux, cette hypothèse suppose que l'Europe
pourrait accueillir et digérer en un demi-siècle
à peu près deux fois léquivalent
de sa population actuelle. Alors, les immigrants et leurs
descendants représenteraient à l'horizon 2050
les trois quarts de la population européenne.
En dernière analyse, le seul antidote au vieillissement
démographique serait une vigoureuse reprise de la natalité
mais elle ne pourrait avoir d'effet qu'au bout de 20 ou 30
ans.
Il faudra donc se contenter de modestes politiques de la vieillesse :
- Sur le plan économique, il faudra chercher à
favoriser l'allongement de la vie active, à assurer
une transition entre celle-ci et la retraite et aussi à
réduire le coût de la prise en charge des personnes
âgées.
- Sur le plan social, le problème le plus urgent
est d'assurer l'insertion des personnes âgées
dans l'ensemble de la population, au besoin de les y réintégrer,
et d'éviter le renforcement des inégalités
après la retraite.
- Du point de vue médical, apparaît clairement
la nécessité de développer les services
de gériatrie et les recherches correspondantes, afin
de prévenir (ou de retarder) l'apparition des grandes
et coûteuses incapacités liées au vieillissement.
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