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Jean LEONETTI
LEUTHANISIE
OU LA FIN DE VIE ?
séance du lundi 5 novembre 2007
L'homme sait qu'il va mourir. Cette conscience de sa finitude
implique une peur de la mort diversement vécue selon
les époques et les sociétés humaines.
Chaque société à la mort qu'elle mérite,
la nôtre a décidé d'ignorer la mort, de
la nier même en escamotant les rites funéraires
et en limitant le deuil. Notre société a choisi
la mort discrète, inaperçue, cachée derrière
les murs d'un hôpital. La mort a donc perdu son caractère
familier et familial pour devenir médicalisée
et souvent solitaire. Les conséquences de cette vision
de la mort de notre société moderne sont multiples.
Alors que la mort semble pouvoir toujours être repoussée
par les techniques et les progrès médicaux,
beaucoup de nos concitoyens craignent désormais plus
encore que la mort la souffrance ou la déchéance
physique ou psychique que certains jugent indigne. A la peur
de mourir s'est ajoutée la peur de souffrir et surtout
de « mal mourir ».
Le corps médical qui dispose désormais de moyens
puissants et efficace pour prolonger la vie hésite
à interrompre un traitement pourtant jugé inutile
ou disproportionné, en grande partie en raison de la
crainte de se voir reprocher une non assistance à personne
en danger. La mort n'est plus naturelle, elle est désormais
considérée comme la conséquence de l'impuissance,
de l'échec ou de la faute du corps médical.
L'exigence de nos concitoyens d'une qualité de vie
se prolonge naturellement d'une demande de qualité
de mort. Ils souhaitent désormais être acteurs
de leur mort, voire en être les auteurs, et que leur
décision et leur choix pèsent face au pouvoir
médical quelquefois considéré comme autoritaire
et paternaliste.
Deux valeurs essentielles sont constitutives de notre culture :
la liberté et l'autonomie de la personne, dune
part, et la préservation de la vie humaine, dautre
part, s'opposent-elles en fin de vie et si oui laquelle doit
être prédominante ?
Cette vie qui est mienne, pourquoi ne pourrais-je pas décider
de l'interrompre ? Et ainsi ma volonté expression
de ma liberté sera respectée.
Qu'existe-t-il de plus précieux que la vie humaine ?
Certains la considèrent comme sacrée, mais,
tous, nous estimons qu'il s'agit d'une valeur suprême
car rien ne vaut une vie.
Ces deux valeurs fondatrices de notre civilisation peuvent-elles
cependant être remises en cause ?
Ma volonté et ma liberté fluctuent avec le temps,
les circonstances, l'avis de mon entourage. La vraie liberté
n'est-elle pas de changer d'avis? Le suicidé qui avait
choisi la mort, qui a été réanimé,
sauvé et ne récidive pas, n'en est-il pas l'exemple
le plus évident ?
Quant à la vie humaine maintenue artificiellement grâce
à des machines et des médications n'est-elle
pas une vie biologique dont l'humanité s'est retirée
si l'irréversibilité des lésions cérébrales
est majeure et définitive ?
Vaincre les peurs, réconcilier les valeurs, cheminer
dans une voie de doute, de dialogue et de transparence, tels
ont été les buts de la mission que j'ai eu l'honneur
de présider et qui a abouti à la loi du 22 avril
2005 sur « le droit des malades et la fin de vie »,
votée à l'unanimité par l'Assemblée
Nationale.
Après avoir condamné lacharnement thérapeutique
en le qualifiant d« obstination déraisonnable »
comme dans le code de déontologie médicale,
nous avons tenté denvisager différentes
situations en fin de vie.
Lorsque le malade inconscient est atteint d'une maladie grave,
à un stade terminal ou avancé, et qu'il est
artificiellement maintenu en vie, il est désormais
possible de limiter, arrêter ou ne pas mettre en uvre
les traitements.
Cette décision est prise sur la base de l'avis conjugué
malade-médecin-entourage. Des directives anticipées
écrites antérieurement par le patient, dans
lesquels il exprime sa volonté en fin de vie sont prises
en considération. L'avis de la personne de confiance
désignée antérieurement par le malade
ou à défaut celui de ses parents ou ses proches
est recueilli. La collégialité du corps médical
concerté établit le diagnostic et le pronostic
justifiant l'arrêt des traitements inutiles ou disproportionnés.
Il ne s'agit pas d'opposer des avis divergents, ni d'imposer
un point de vue sur un autre, mais bien d'accepter ensemble,
dans un dialogue apaisé, le caractère inéluctable
et irréversible de lévolution de la maladie
vers la mort et linutilité de prolonger artificiellement
la vie.
Lorsque le malade est conscient, il échange avec son
médecin dans un dialogue singulier qui est la rencontre
de « deux confiances et de deux consciences »,
mais aussi et toujours la rencontre d'un « sachant »
et d'un « souffrant », si bien que cette
relation verticale implique que la décision du « sachant »
s'impose quelquefois au « mourant ».
Nous avons voulu inverser cet axe décisionnel. Le temps
à vivre est trop court pour être gaspillé
en traitement ou en examens inutiles ; le temps à
vivre est trop précieux pour que la préoccupation
de la qualité de la vie ne l'emporte pas sur la durée
de la vie. Le malade est trop faible pour ne pas être
protégé d'une décision médicale
à laquelle il n'adhérerait pas pleinement.
Ainsi le malade peut désormais refuser un traitement
qui le prolonge douloureusement (chimiothérapie) et
exiger un soin qui soulage (morphine), même si ce dernier
peut abréger la vie (double effet). Il ne s'agit pas
d'utiliser volontairement des doses létales de calmants
dans un but euthanasique, mais de proportionner l'importance
du traitement qui soulage à la souffrance ressentie,
sans se limiter en raison d'effets secondaires possibles sur
la durée de la vie.
Enfin le malade peut ne pas être en fin de vie, mais
demander l'arrêt ou la limitation d'un traitement dont
sa vie dépend. Nous avons choisi dans ce cas une procédure
équilibrée qui permette au médecin de
différer sa décision en observant un délai
raisonnable permettant ainsi le recours à un autre
praticien et à l'ouverture d'un dialogue avec son entourage
pour tenter de le convaincre de renoncer à sa décision.
Mais, au bout de la procédure, la décision du
malade est respectée car on ne peut imposer un traitement
contre la volonté d'une personne qui en réitère
la demande de manière lucide et éclairée.
Dans tous les cas, la dignité du malade est préservée.
Le terme est cependant si souvent employé qu'il convient
d'en préciser le sens.
A l'heure actuelle, la dignité est souvent interprétée
comme l'estime de soi et ceux qui prônent cette interprétation
pensent que chacun est seul juge de sa propre dignité.
Qu'est ce que la dignité ? Deux conceptions de
la dignité s'opposent.
L'une considère qu'il s'agit de l'apparence de la personne
que le jugement porté soit celui d'un tiers ou de la
personne elle-même. Aussi, à un stade de déchéance
physique ou psychique, l'homme perdrait « sa »
dignité. C'est dans cette conception du mot que certains
militent pour le « droit de mourir dans la dignité »
et pour l'euthanasie : chacun pourrait alors considérer
ce qui est digne ou indigne à vivre.
Sartre dit en une phrase que nous lisons cependant notre dignité
dans le regard des autres lorsqu'il affirme qu'« on
na jamais honte tout seul ». Cette vision
apparemment individuelle de la dignité ne serait en
fait que le reflet du jugement des autres et donc de la société
qui définirait et imposerait ainsi ce qui est digne
ou indigne à vivre et quelle vie mérite dêtre
vécue.
Cette notion de la dignité réductrice s'oppose
à la vision de la dignité affirmée dans
la déclaration des droits de l'homme de 1948 ou de
l'avis du CNCE de 1991 qui dit que « la dignité
de l'homme tient à son humanité ».
Celle-ci est inaliénable et rappelle la différence
que Sénèque, pourtant partisan de la mort volontaire,
faisait entre la dignitas, qui s'applique à
l'homme et qui ne peut sacheter, et le pretium qui s'applique
aux choses qui ont un prix.
C'est d'ailleurs au nom de ce principe de dignité qu'il
est interdit de se droguer, de se prostituer ou de vendre
un de ses organes : ma part charnelle d'humanité
ne peut être « marchandisée »,
« chosifiée » même avec
mon accord. Mon rein est le mien mais il ne m'appartient pas
comme une chose banale. Il appartient en fait, parce qu'il
est humain (à toute l'humanité, conçue
comme le lien qui nous unit et le but qui nous anime.
La loi d'avril 2005 évoque souvent les soins palliatifs
pour en favoriser la diffusion et la pratique.
Les soins palliatifs utilisés pour soulager les patients
sont aussi assez mal définis car ils s'opposent en
apparence aux soins curatifs qui guérissent. Définis
quelquefois comme étant « tout ce qui reste
à faire quand il n'y a plus rien à faire »,
les soins palliatifs sont en réalité le relais
ou le complément indispensable d'une médecine
souvent incapable d'apporter un espoir de guérison.
Elle apporte à la médecine moderne souvent trop
technique ou scientifique le supplément humain indispensable
à la pratique de tout soin médical. Elle traite
la douleur, apaise les peines, restaure l'estime de soi et
accompagne le malade sans cesser de le considérer comme
une personne humaine. Ils affirment un choix de civilisation
qui prône la plus grande attention aux plus faibles
aux plus fragiles d'entre nous, les mourants.
Je souhaiterais enfin terminer cet exposé en revenant
sur mes propos introductifs. Notre société a-t-elle
la mort qu'elle mérite ? Sans doute une société
qui nie la mort n'est pas en bonne santé. Les hommes
sont occupés à satisfaire leurs plaisirs immédiats,
l'accessoire domine souvent l'essentiel, l'instant efface
la durée et l'individu prime sur le collectif. L'homme
oublie de vivre et ne pense pas à mourir.
L'individu revendique plus de sécurité, plus
de performance, plus de certitudes, et restera démuni
devant la mort que rien n'empêchera ni personne ne codifiera.
Cette mort, la sienne sera encore une partie de sa vie, une
ultime rencontre avec lui-même qu'il découvrira
alors peut être pleinement dans sa complexité
et son mystère.
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