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Roger Nordmann
TABAC, ALCOOL, CANNABIS,
QUE FAIRE ?
séance du lundi 12 février 2007
Je suis très conscient du grand honneur qui ma
été fait en me demandant de répondre
devant vous à la question Que faire ?
face aux multiples problèmes sanitaires, économiques
et sociaux liés à la consommation des trois
substances psychoactives les plus répandues que sont
le tabac, lalcool et le cannabis. Cest certainement
en raison de mon long compagnonnage avec ces substances que
cette délicate mission ma été confiée.
Cest, en effet, lors de mon cursus hospitalier initial
que jai pris conscience du rôle trop souvent occulté
de la consommation problématique dalcool dans
un grand nombre détats pathologiques. Par la
suite, mes activités de recherche mont conduit
à créer un laboratoire spécialisé
dans la recherche sur lalcoolisme et à fonder
en 1987 la Société européenne de recherches
biomédicales sur lalcoolisme (ESBRA). Plus récemment,
mes fonctions de Président de la Commission Addictions
de lAcadémie nationale de Médecine mont
conduit à adjoindre à mes pôles dintérêt
le tabac et, plus encore, le cannabis, substance dont la banalisation
dans lopinion publique nous paraissait particulièrement
préoccupante.
Tabac, alcool et cannabis ont en commun un pouvoir addictif
par le biais de mécanismes neuro-biologiques qui présentent
dimportantes similitudes. Cependant leurs modalités
de consommation ainsi que leurs conséquences sanitaires
et socio-économiques diffèrent notablement.
Cette spécificité nous conduit à envisager
devant vous, dans un premier temps, chacune de ces substances
isolément, avant de considérer ensuite lintérêt
de les réunir dans le cadre dune discipline nouvelle,
laddictologie.
1) Le TABAC
1.1 Etat des lieux.
I.1.1 . Le tabagisme actif.
On compte en France environ 12 millions
de fumeurs réguliers, soit une prévalence de
33 % dhommes et 26 % de femmes. Le tabac est
la substance psychoactive pour laquelle les prévalences
masculine et féminine diffèrent le moins. Cette
prévalence est particulièrement élevée
dans les deux sexes avant 35 ans, puis décroit progressivement
avec lâge.
Bien quintroduit en France dès le 16e siècle
par Jean Nicot, ambassadeur de François II au Portugal,
la connaissance des effets néfastes du tabagisme est
relativement récente. Cest à sir Richard
Doll que lon doit la publication en 1951 et en 1954
denquêtes révélant la relation significative
entre consommation régulière de tabac et cancer
du poumon. Au cours des 50 années écoulées
depuis lors, cette relation a été mise en doute
par les industriels du tabac. En minimisant ou rejetant les
résultats accumulés peu à peu démontrant
la réalité de cette relation, ils ont favorisé
la pandémie tabagique.
Responsable de plus de 60 000 décès par
an, le tabagisme actif représente la première
cause de mortalité évitable. Il est, en particulier,
responsable dun décès par cancer sur trois
et multiplie par trois le risque datteinte coronarienne
chez le consommateur de 20 cigarettes par jour. Ceci est dautant
plus préoccupant que le tabagisme est également
cause de 80 à 90 % des cas de bronchite chronique
obstructive, appellation qui recouvre les termes de bronchite
chronique et demphysème, qui affecte à
lheure actuelle 3,5 millions de nos concitoyens et qui,
selon les prévisions, sera dici 2020 la 3e cause
de mortalité dans le monde.
1.1.2. Le tabagisme passif.
Une étude japonaise a révélé
dès 1981 que les épouses de fumeurs, bien que
ne fumant pas elles-mêmes, avaient été
atteintes de cancer du poumon plus souvent que les épouses
de non-fumeurs.
A lheure actuelle on estime à 5 000 environ
le nombre de décès annuels en France liés
au tabagisme passif. Celui-ci affecte notamment les appareils
respiratoire et cardio-vasculaire des sujets exposés.
1.1.3. Sujets particulièrement exposés aux
conséquences du tabagisme.
- La consommation tabagique régulière
est maximale dans la tranche dâge 18-25 ans, affectant
36 % de cette population. Elle est particulièrement
préoccupante car fréquemment le fait dadolescents.
La précocité de la consommation est, en effet,
le facteur de risque majeur de dépendance envers le
tabac et dentrée dans la polyconsommation de
substances psychoactives.
- Le tabagisme de la femme enceinte est encore très
répandu dans notre pays, bien quil puisse déterminer
des anomalies du déroulement de la grossesse, telles
que retards de croissance in utero, accouchement prématuré,
risque de mort subite du nourrisson.
Le tabagisme passif est, lui aussi, très délétère
pour le premier âge, accroissant lincidence datteintes
respiratoires et dotites.
1.2 Que faire face au tabagisme ?
1.2.1. Comment réduire le tabagisme actif ?
La loi de Santé publique du 9/8/2004 a défini,
parmi ses objectifs, la réduction dici 2008,
de la prévalence du tabagisme masculin de 33 à
25 % et du tabagisme féminin de 26 à 20 %.
Une mesure particulièrement efficace pour atteindre
cet objectif est laugmentation du prix du tabac, de
préférence par paliers successifs et non de
façon insidieuse et continue. Son application récente
a certainement contribué à la diminution de
4 à 5 % de la prévalence du tabagisme régulier
observée de 2003 à 2005 à lâge
de 17 ans, aussi bien chez les garçons que chez les
filles.
Une autre mesure essentielle est laide au sevrage, une
proportion considérable des fumeurs quotidiens souhaitant
arrêter leur consommation. Comme le démontre
une étude très récente, larrêt
du tabagisme se traduit, quelle que soit son ancienneté,
par une amélioration de la qualité de vie.
On dispose heureusement de substituts nicotiniques aisément
administrables par diverses voies et représentant lun
des éléments facilitant le sevrage tabagique.
Leur prise en charge par lassurance maladie est à
lordre du jour après prescription médicale,
notamment pour les femmes enceintes, qui devraient bénéficier
dun accès prioritaire aux consultations de tabacologie
et aux autres organismes daide à larrêt
du tabagisme. Le rapport bénéfice/risques des
substituts nicotiniques au cours de la grossesse nest
cependant pas encore établi avec certitude.
1.2.2. Comment réduire le tabagisme passif ?
Malgré son retard global dans le domaine de la prévention
en matière de santé publique, la France peut
se targuer dêtre lun des pays pionniers
dans la protection des non-fumeurs.
Dés 1976 la loi Veil a restreint la publicité
pour le tabac et imposé la mention abus dangereux
sur les paquets de cigarettes. La loi Evin de 1991 a interdit
de fumer dans les lieux publics fermés et couverts,
notamment dans les établissements scolaires. Ses remarquables
dispositions nont cependant été que partiellement
suivies deffet, justifiant de nouveaux textes législatifs,
applicables depuis 12 jours. Certains établissements
bénéficient pourtant dun délai
supplémentaire qui devrait être mis à
profit pour la création despaces fumeurs équipés
dune ventilation adéquate et auxquels les mineurs
de 16 ans ne pourraient accéder.
2) LALCOOL
2.1 État des lieux.
2.1.1. Consommation dalcool en population générale.
Lalcool, consommé depuis la plus haute antiquité,
est la substance psychoactive qui a causé le plus de
plaisirs et le plus de douleurs à lhumanité.
Sa consommation en France a diminué de plus de 40 %
en un-demi siècle et atteint actuellement 13,1 litres
dalcool pur par an et par habitant de plus de 15 ans.
Sa consommation régulière est le fait denviron
20 % de nos compatriotes âgés de 18 à
64 ans, soit environ 30 % des hommes et 10 % des
femmes. Elle croit progressivement de la tranche des 18-25
ans à celle des 45-64 ans.
Responsable annuellement de 45 000 décès,
elle est la 2e cause de mortalité prématurée
évitable (après le tabac). Il convient de noter
que la surmortalité liée à lalcool
est de 30 % supérieure a la moyenne européenne.
Les causes essentielles des décès sont les cancers
des voies aéro-digestives supérieures, les cirrhoses
hépatiques, les psychoses alcooliques.
Lalcool joue un rôle considérable dans
laccidentalité routière, accroissant de
plus de 8 fois le risque relatif de provoquer un accident
mortel. Il est également responsable de 15 à
25 % des accidents du travail. Les altérations
considérables du comportement liées a lalcoolisation
aiguë se traduisent encore par des actes de violence,
notamment conjugales.
Lalcool est ainsi le produit addictif dont le coût
social est le plus élevé en France. Son coût
économique est également considérable,
représentant près de 2 % du PNB et se traduisant
par un coût annuel denviron 600 euros par habitant.
Cette réalité alarmante est, pour partie, liée
à une large méconnaissance des effets de lalcoolisation
répétée. Lopinion publique tend
encore, à lheure actuelle, à opposer aux
alcooliques, considérés avec une
certaine sorte dopprobre, les autres consommateurs normaux
de boissons alcooliques. En réalité, les études
épidémiologiques récentes ont clairement
démontré lexistence dun continuum
fait de 4 étapes : lusage simple, lusage
à risque, lusage nocif et lalcoolo-dépendance.
Le groupe des sujets alcoolo-dépendants correspond
à lancienne terminologie d'alcooliques.
Il est caractérisé par des symptômes caractéristiques
lors dun sevrage, dont lensemble le plus spectaculaire
est le delirium tremens. Environ 2 millions de nos
concitoyens font partie de ce groupe. Cependant 3 millions
dautres Français ont une consommation problématique
dalcool, sans, bien souvent, en être conscients.
2.1.2. Sujets particulièrement exposés aux
conséquences de la consommation dalcool.
-Les jeunes et lalcool.
Les modalités dalcoolisation des jeunes sont
le mieux documentées à lâge de 17
ans grâce aux enquêtes ESCAPAD (enquêtes
sur la santé et les comportements réalisées
lors des journées dappel de préparation
à la défense) qui concernent chacune plus de
30 000 garçons et filles. Les résultats
obtenus en 2003 et 2005 montrent que lusage régulier
dalcool reste surtout masculin et décroît
de 2003 à 2005, étant le fait de 18 % des
garçons en 2005 (au lieu de 21 %) et de 6 %
des filles (au lieu de 7 %). En revanche la consommation
épisodique dune quantité importante dalcool
(supérieure au seuil de risque défini par lOMS
pour une consommation ponctuelle) est en nette progression.
Cette évolution correspond à la diffusion du
binge drinking , notion anglo-saxonne
qui couvre, selon les auteurs, soit le seul dépassement
de ce seuil, soit la volonté délibérée
datteindre un état divresse caractérisée.
En France, presque un jeune sur deux déclare avoir
eu au cours des 30 derniers jours une consommation supérieure
à ce seuil (essentiellement sous forme de bière
et/ou de spiritueux), tandis que la prévalence des
ivresses régulières a crû de 7 %
en 2003 à 10 % en 2005. Cette prévalence
est certes heureusement beaucoup plus faible que celle notée
au Royaume-Uni ou dans les pays nordiques. Elle est néanmoins
préoccupante, car elle est souvent le fait dadolescents.
Il est avéré, en effet, que plus le consommateur
est jeune, plus sont élevés les risques datteinte
cérébrale et dévolution vers lalcoolo-dépendance.
- Alcool et grossesse.
Lalcool traversant aisément la barrière
placentaire exerce une action délétère
sur le cerveau ftal et ceci à tous les stades
de la grossesse. Dans les cas extrêmes il se traduit
par le syndrome dalcoolisation ftale comportant
des malformations apparentes dès la naissance. Plus
souvent lusage dalcool par la femme enceinte ne
se traduit, chez lenfant, que par des altérations
du développement et notamment par des difficultés
de lattention et de lacquisition du langage, de
la lecture et de lécriture.
La consommation dalcool au cours de la grossesse représente
ainsi la cause majeure de retard mental dorigine non
génétique, ainsi que dinadaptation sociale
de lenfant.
2.2. Que faire face à lalcool ?
2.2.1. Mieux informer la population des risques.
Les enquêtes actuelles révèlent quun
pourcentage important des consommateurs de boissons alcooliques
na pas une bonne connaissance des conséquences
sanitaires et sociales qui peuvent en résulter.
A la suite de vastes études épidémiologiques,
lorganisation mondiale de la santé a cependant
diffusé des seuils de consommation au-dessous desquels
celle-ci serait à moindre risque Le facteur
essentiel à considérer étant la quantité
dalcool consommée, ces seuils sont exprimés
en verres standard, la verrerie de la restauration
étant standardisée de façon à
délivrer toujours la même quantité dalcool.
Lessentiel de la consommation se faisant cependant en
dehors de la restauration, nous avons, dans un communiqué
de lAcadémie nationale de médecine du
28 novembre 2006, préconisé le remplacement
de lindication en verres standard par celle
en unités alcool (une unité correspondant
à 10 grammes dalcool pur) et lindication
systématique du contenu en unités alcool
sur létiquetage de tous les conditionnements
de boissons alcooliques, quelle quen soit la nature.
Nous pensons que cette mesure faciliterait la prise de conscience
dune éventuelle consommation à risque.
Il convient cependant dinsister dans les messages de
prévention que la consommation dalcool doit être
totalement prohibée dans certaines circonstances, telles
que la conduite automobile, le travail sur machines dangereuses,
lenfance, la grossesse, et quune consommation
inférieure aux seuils indiqués dans les message
destinés à la population générale
ne représente pas une sécurité totale,
en raison des différences individuelles considérables
de susceptibilité envers lalcool, en partie dorigine
génétique. On peut citer, à ce propos,
la forte prévalence dune intolérance totale
à lalcool dans la population japonaise en raison
dune déficience en acétaldéhyde
déshydrogénase, enzyme impliquée dans
le métabolisme de lalcool.
Des critiques souvent émises à propos de lexpression
des seuils ne considérant que la quantité dalcool
font souvent appel au paradoxe français
attribuant au vin des vertus particulières, certains
préconisant même de le considérer comme
un aliment et non comme une boisson alcoolique. Il apparaît
cependant que le niveau relativement bas de la mortalité
cardio-vasculaire en France par rapport aux pays anglo-saxons
est liée à de nombreux facteurs climatiques
et nutritionnels, dont la consommation de vin nest que
lun des éléments. De plus, une méta-analyse
très récente de lensemble des travaux
publiés à ce jour dans ce domaine a mis en évidence
les multiples biais épidémiologiques présents
dans la plupart des résultats publiés.
2.2.2. Réduire laccessibilité aux
boissons alcooliques, notamment pour les jeunes.
Toute une série de mesures sont à préconiser
et devraient être facilitées par lévolution
de lopinion publique qui sest exprimée
lors de la tenue en décembre 2006 des États
généraux de lalcool et qui traduit, nous
semble-t-il, une levée partielle et progressive du
tabou lié aux consommations problématiques dalcool.
Sans en faire un inventaire complet, on peut citer parmi ces
mesures :
La détection du niveau de consommation doit faire
partie de toute consultation médicale, hospitalière
ou extra-hospitalière. Elle est facilitée par
la mise au point récente de questionnaires spécialisés,
tels que les questionnaires DETA ou AUDIT. La réduction
dune consommation à risque bénéficie
elle-même des méthodes nouvelles dentretiens
motivationnels. Pour ceux pour lesquels ces entretiens savèrent
insuffisants, il est indispensable de disposer de réseaux
de structures daccueil et daccompagnement, point
sur lequel nous reviendrons en fin dexposé.
3) LE CANNABIS.
3.1. État des lieux.
La consommation de cannabis, qui concerne essentiellement
les jeunes de moins de 25 ans, a littéralement explosé
au cours des dernières décades. Presque inconnue
en occident avant lexpédition dEgypte et
interdite par Bonaparte, son usage est resté par la
suite restreint à quelques catégories de nos
concitoyens. Diffusé dans les années vingt par
les jazzmen de la Nouvelle-Orléans, il a bénéficié,
à partir des années soixante, dune extension
et dune banalisation auxquelles lAcadémie
nationale de médecine a tenté de sopposer
vigoureusement. Nous avons personnellement été
à lorigine de nombreux communiqués ayant
pour objet dattirer lattention sur les importants
dangers sanitaires et sociaux liés à son usage,
surtout sil est régulier. Ces dangers sont majorés
par les changements récents portant tant sur les produits
utilisés que sur leur modalités de consommation.
On observe, en effet, lapparition sur le marché
de cette drogue illicite de produits beaucoup plus concentrés
en principes actifs (essentiellement le delta 9-tétra-hydrocannabinol
ou THC) que ceux présents autrefois. Alors que le cannabis
est le plus souvent fumé, la diffusion récente
de sa consommation à laide dune pipe à
eau permettant déliminer les substances irritantes
favorise linhalation du THC lequel, du fait de sa liposolubilité
considérable se fixe de façon élective
dans le système nerveux central et le tissu adipeux,
doù il ne sera relargué que très
progressivement.
Une autre évolution récente et inquiétante
a trait à la nature des consommateurs qui sont de plus
en plus jeunes à lexpérimenter et de plus
en plus nombreux à en faire un usage régulier.
Or lusage par des adolescents a une nocivité
particulière, car il seffectue à un moment
où le système nerveux central est en pleine
phase de développement des connexions synaptiques.
À lheure actuelle plus dun jeune sur deux
a expérimenté le cannabis. Sa consommation régulière
concerne 8,7 % de la tranche dâge 18-25 ans,
soit un chiffre supérieur à celle de lalcool
(7,6 %) Notre pays se situe ainsi en tête des pays
européens, dépassé seulement par la République
tchèque.
Les effets immédiats du cannabis consistent en une
désinhibition avec sensation subjective de bien-être,
masquant les importants troubles de coordination perceptivo-motrice,
de lattention et de la mémoire à court
terme. Il en résulte une altération de laccomplissement
des tâches complexes, doù laccroissement
notable de laccidentalité routière, récemment
mis en évidence. Chez certains sujets présentant
une susceptibilité particulière, hélas
imprévisible, la seule expérimentation de cannabis
peut se traduire par des épisodes psychopathologiques
extrêmement sévères.
Lusage régulier est particulièrement inquiétant
car il conduit à une diminution des performances scolaires
et professionnelles, ainsi quà un désintéressement
vis-à-vis de lentourage, notamment familial.
En démotivant et déconnectant, cet usage est
ainsi un facteur majeur de désocialisation. Il est
également un facteur daggravation de toutes les
psychopathologies évolutives, en particulier de la
schizophrénie. Il convient dajouter que la fumée
de cannabis a une action cancérigène supérieure
à celle du tabac et induit une diminution de limmunité.
Son usage est particulièrement nocif au cours de la
grossesse.
3.2. Que faire face à la pandémie cannabique ?
3.2.1. Mieux informer les jeunes, les enseignants, les
parents ainsi que les professions médicales et paramédicales.
Cest vraisemblablement en raison du caractère
relativement récent de lextension considérable
de la consommation de cannabis et surtout de la diffusion
de messages tendant à la banaliser quil apparaît
essentiel que lensemble de la population dispose dune
information scientifiquement validée quant aux sévères
conséquences qui peuvent en résulter, à
la fois sur le plan sanitaire et social.
Les enseignants sont souvent eux-mêmes mal informés
de ces conséquences. Cest à leur intention
que nous avons organisé à lAcadémie
nationale de médecine le 19 octobre 2006 un colloque
présidé conjointement par le recteur de lacadémie
de Paris, Maurice Quénet, et notre secrétaire
perpétuel, Jacques-Louis Binet. Ce colloque intitulé
Rôle de lEducation nationale dans
la diffusion des connaissances scientifiques concernant le
cannabis marquait la première étape
dune série de colloques semblables en cours de
réalisation au sein de lacadémie de Paris,
à linstar de ceux existants dans certaines régions
françaises et ayant pour but dinformer non seulement
les enseignants, mais les familles, les parents se trouvant
souvent désemparés lorsquil savère
quun de leurs enfants est consommateur de cannabis.
Le corps médical et paramédical ne dispose pas
lui-même toujours des informations nécessaires,
doù notre demande de développer lenseignement
portant sur le cannabis et les autres addictions dès
le PCEM 1.
À destination des consommateurs, le message le plus
pertinent est celui qui insiste sur la perte de liberté
que peut induire cet usage, prenant ainsi le contre-pied de
ceux qui préconisent la facilité daccès
au cannabis précisément au nom de la liberté
individuelle. Il convient également de leur préciser
que la qualification de drogue douce
que certains ont voulu donner au cannabis ne repose sur aucun
constat validé, son usage régulier étant
cause de dépendance à linstar des autres
drogues addictives. Au niveau médiatique il conviendrait
de totalement proscrire les informations tronquées
ou partiales, de même que les messages dont linterprétation
peut prêter à confusion. Des exemples récents
montrent que ceci nest malheureusement pas le cas.
3.2.2. Repérer précocement lusage de
cannabis et obtenir son arrêt.
Léventualité dune consommation
de cannabis doit être envisagée lors de toute
consultation médicale, en particulier lorsquil
sagit dadolescents ou dadultes jeunes. De
même que pour lalcool, des questionnaires récemment
développés peuvent être utilisés
et, en cas de réponse positive, des entretiens motivationnels
peuvent, au cours dun colloque singulier, inciter le
consommateur à peser lui-même les bénéfices
que lui procure cet usage par rapport à ses inconvénients.
Un recours à des structures spécialisées
savère cependant souvent indispensable, ce dautant
plus que lusage de cannabis est le plus souvent associé
à celui dautres substances psychoactives.
Ceci nous conduit à considérer dans son ensemble
le domaine de laddictologie, non sans avoir signalé
au préalable lintérêt de la recherche
dune consommation de cannabis lors des accidents de
la route, ceci malgré la relative difficulté
et le coût de cette recherche en rapport avec les caractéristiques
du métabolisme du tétra-hydrocannabinol.
4) POLYCONSOMMATION DE SUBSTANCES PSYCHOACTIVES ET INTÉRÊT
DE LA DISCIPLINE ADDICTOLOGIQUE.
Ayant considéré isolément jusquici
les 3 substances faisant lobjet du présent exposé,
il convient à présent dinsister sur la
fréquence de leur utilisation conjointe, de même
que sur limpact de la consommation de lune delles
sur celle des autres.
La polyconsommation, à savoir le cumul dau moins
deux usages réguliers de ces trois substances, concerne
8 % de la population adulte, la forme la plus répandue
étant lassociation alcool-tabac (6 %). A
17 ans, un garçon sur cinq et une fille sur dix se
déclarent polyconsommateurs réguliers, la moitié
des filles concernées létant pour lassociation
régulière tabac et cannabis. Il faut ajouter
quil est également souvent fait appel à
dautres produits psychoactifs illicites. De plus la
consommation régulière de cannabis favorise
lappétence envers lalcool, comme le montrent
à lévidence aussi bien les travaux sur
la souris que les études épidémiologiques.
Dans ces conditions, il apparaît logique de considérer
ensemble lusage de ces substances addictives qui, toutes,
déterminent au niveau de certaines zones du système
nerveux central une libération accrue de dopamine,
neuro-médiateur appelé parfois amine
du plaisir . Cette communauté daction
neuro-biologique est, par elle-même, une justification
de laddictologie, discipline récente, dont lintérêt
est à la fois clinique et fondamental.
Nous désirons saluer chaleureusement à ce propos
le plan 2007-2011 de prise en charge et de prévention
des addictions présenté en Conseil des ministres
le 15 novembre 2006 par le Ministre de la Santé et
des Solidarités, Xavier Bertrand. Ce plan, auquel est
consacré un budget de 77 millions deuros par
an pendant 5 ans, a six objectifs prioritaires, à savoir
mieux prendre en charge les addictions dans les établissements
de santé ainsi que dans les centres médico-sociaux,
mieux coordonner les secteurs hospitalier, ambulatoire et
médico-social de suivi et daccompagnement du
patient, développer la prévention, améliorer
la formation des professionnels , renforcer et coordonner
la recherche.
Ce plan ambitieux donne ses lettres de noblesse à la
discipline addictologique et doit notamment aboutir à
créer au moins un service daddictologie de recours
pour 500 000 habitants ainsi quun pôle daddictologie
dans chaque centre hospitalo-universitaire. Il prévoit
dans cette optique le développement de centres associant
médecins, infirmiers, psychologues, éducateurs
et assistantes sociales, ainsi que la généralisation
de réseaux associant médecins généralistes
et associations daide aux sujets présentant une
addiction.
La réussite de ce plan nous paraît dun
intérêt capital, non seulement pour améliorer
létat sanitaire de la nation, mais également
sa cohésion sociale. Il convient en effet de souligner
que lalcoolisation aigüe avec recherche volontaire
dun état divresse, de même que le
recours massif au cannabis font partie intégrante de
la volonté manifestée par certains de rejeter
par tous moyens à leur disposition le modèle
sociétal quils récusent.
SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES
- Boissons alcooliques : limpérieuse
nécessité daméliorer le dépistage
et laccompagnement des consommateurs à risque.
Contribution aux objectifs n°1 et 2 de la Loi relative
à la politique de Santé Publique du 9 août
2004.
Nordmann R. et Haas C., Bull.Acad. Natle Méd.,2005,189,1051-1059
- Désamorcer le cannabis dès lécole.
Rapports de lAcadémie nationale de médecine.
Nordmann R. Editions Lavoisier, 113 pages, 2006
- La prise en charge et la prévention des addictions.
Plan 2007-2011.
Ministère de la Santé et des Solidarités.
2006.
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