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Jean-Marie Pelt
LES IMPACTS DE L'ENVIRONNEMENT
SUR LA SANTE
séance du lundi 5 février 2007
Quelques difficultés qu'il y ait à découvrir
des vérités nouvelles, en étudiant la
nature, ils s'en trouvent de plus grandes encore à
les faire reconnaître. Lamarck
En 1975, le docteur Higginson, alors directeur du centre international
de recherche sur le cancer (CIRC) de Lyon, affirmait que 80 %
des cancers avaient une cause environnementale. Une telle
affirmation suscita à l'époque beaucoup de scepticisme,
voire des critiques acerbes. Trente ans plus tard, en 2004,
le professeur Dominique Belpomme lançait l'Appel de
Paris. Il mettait en cause l'impact sur la santé des
molécules chimiques toujours plus nombreuses sur les
marchés ainsi que la pollution, dans la genèse
de nombreuses pathologies, et en particulier du cancer.
Si la charge chimique de l'environnement n'est probablement
pas la cause unique des pathologies aujourd'hui en pleine
expansion, telles que la bronchiolite, l'asthme, les allergies,
la stérilité masculine, les malformations néonatales
chez les garçons et naturellement les cancers, il n'en
reste pas moins que la rapide montée en puissance de
ces pathologies doit être évaluée en songeant
qu'entre 1930 et 2004, la production mondiale de substance
chimiques, la plupart non testées avant leur mise sur
le marché, est passée d'un million de tonnes
à 400 millions de tonnes. Parmi ces nouvelles pathologies,
le cas du cancer mérite réflexion. Passant de
125 000 à 150 000 décès entre
1980 et 2000, le nombre de cancers nouveaux décelés
passait de son côté, durant le même laps
de temps, de 170 000 à 278 000, une progression
massive et rapide d'autant plus inquiétante que les
progrès de la médecine permettent désormais
de guérir près d'un cancer sur deux. Le projet
REACH adopté par l'union européenne en décembre
2006, vise à tester un grand nombre de molécules
chimiques mises sur le marché, notamment avant 1981,
sans qu'aucun test de toxicologie ne leur ait été
appliqué. Or parmi celles-ci, bon nombre sont considérés
comme cancérogènes ou comme suspectes de l'être,
par le CIRC. Elles devront donc disparaître pour être
remplacées par des produits dont l'innocuité
devra être prouvée par les fabricants et reconnue
par des experts de l'Union.
Parmi ces molécules, les pesticides font déjà
l'objet d'une expertise scientifique approfondie avant leur
utilisation. Pourtant on sait aujourd'hui que les effets nuisibles
consécutifs à leur usage se multiplient. La
plupart d'entre eux sont des perturbateurs endocriniens mimant
les effets des hormones femelles, les strogènes.
La lente imprégnation de tous les milieux, l'eau, les
sols, se poursuit depuis plus d'un demi-siècle et contamine
les organismes animaux entraînant leur féminisation.
Celle-ci a été observée chez de très
nombreuses espèces animales, notamment aux Etats-Unis,
comme le rapporte l'ouvrage de Théo Colborn :
"la fin de l'espèce humaine", préfacé
par Al Ghore. Qu'il s'agisse, de poissons, de reptiles, d'oiseaux
ou de mammifères, les observations concordent pour
aboutir au même constat inquiétant. Des cas de
transsexualité sont de plus en plus souvent observés
chez les mâles, comme dans l'épisode surprenant
de ces alligators du lac Apopka en Floride dont les graisse
et le sang contenaient de fortes teneurs en pesticides et
où la plupart des mâles ne manifestaient plus
aucun intérêt pour les femelles.
C'est au professeur danois, Skaekelbek, que l'on doit les
premières alertes concernant notre propre espèce.
On sait aujourd'hui que le sperme humain a perdu près
de la moitié de ses spermatozoïdes en Europe,
mais ailleurs aussi, depuis l'entrée des pesticides
en agriculture. De plus en plus nombreux sont aussi les cas
d'azoospermies (spermatozoïdes immobiles). Ces 2 facteurs
jouent simultanément en faveur d'une augmentation dûment
constatée de l'infertilité masculine, augmentation
de l'ordre de 1 % par an. Le professeur Charles Sultan
de la faculté de médecine de Montpellier a de
son côté montré l'augmentation inquiétante
des cas de malformations congénitales chez les petits
garçons accouchés dans sa maternité ;
une atteinte des organes génitaux qu'il a pu relier,
au moins partiellement, à l'usage des pesticides dans
les familles de ces enfants (horticulteurs et viticulteurs
notamment). Quand on sait qu'une pomme mise en vente dans
un hypermarché a été traitée aux
pesticides de 20 à 30 fois, on mesure la réalité
du danger. Dès à présent la quasi-totalité
des eaux de surface et environ les deux tiers des nappes phréatiques
sont contaminés par des pesticides comme le sont aussi
le sang et les lipides des humains. Le WWF l'a démontré
en mettant en évidence en moyenne plusieurs dizaines
de molécules suspectes dans le sang des ministres de
l'environnement de l'Union Européenne mais aussi des
parlementaires européens. Plus inquiétant encore
est le transfert de ces molécules suspectes et omniprésentes
de la mère à son ftus par le cordon ombilical
de sorte que le nouveau-né est contaminé dès
sa naissance et continuera à l'être si des mesures
draconiennes ne sont pas mises en uvre pour restreindre
les usages jugés beaucoup trop généreux
de ces produits en agriculture et dans le jardinage. En ce
domaine les pays d'Europe du Nord, Danemark et Scandinavie
notamment, ont réduit de façon très significative
leurs usages de pesticides au cours des dix dernières
années. Notre pays malheureusement reste à la
traîne car on y redoute des réactions hostiles
du monde paysan. Or ce sont précisément ces
paysans qu'il convient de protéger en priorité
des effets nuisibles de ces produits dont on pourrait fortement
réduire l'usage en modifiant les pratiques agricoles
et sans que les rendements ne s'effondrent. C'est ce que l'exemple
danois a clairement démontré.
Malheureusement, comme l'évoque la citation de Lamarck
mise en exergue de ce texte, en matière de nuisance
environnementale, les prises de conscience sont lentes et
beaucoup plus lentes encore les prises de décisions.
On sait avec quelle efficacité le lobby de l'amiante
est parvenu à s'opposer à l'interdiction de
ces fibres minérales génératrices de
cancer de la plèvre qui ne furent interdites en France
qu'en 1997, soit des dizaines d'années après
leur interdiction dans bon nombre d'autres pays comme par
exemple les Etats-Unis. Autant de cancers déjà
advenus à raison de 3 000 morts par an ou encore
à venir puisqu'on sait le décalage entre les
temps d'exposition et le déclenchement de la maladie.
Aussi estime-t-on que bien qu'aujourd'hui interdite, l'amiante
pourrait faire encore 100 000 morts dans les prochaines
décennies. Ce qu'exprime avec pertinence un vieil adage
de l'Inde : "ni dans l'air, ni au milieu de l'océan,
ni dans la profondeur des montagnes, ni en aucune partie de
ce vaste monde, il n'existe de lieu où l'être
humain puisse échapper aux conséquences de ses
actes".
Mais les impacts de la chimie moderne et de la pollution ne
sont pas les seules causes de morbidité et de mortalité
lorsqu'il s'agit d'évaluer les interactions entre l'environnement
et la santé. Si aujourd'hui les maladies bactériennes
sont mieux maitrisées dans les pays riches grâce
aux antibiotiques, encore que la montée des résistances
des germes pathogènes à ces antibiotiques soit
des plus inquiétantes, c'est aux nouvelles pathologies
citées plus haut que doit s'atteler désormais
la médecine. Or ces pathologies ont souvent des causes
multifactorielles subtiles, difficilement décelables,
où il n'est plus possible comme dans les pathologies
bactériennes de mettre en relation directe une cause,
c'est-à-dire une bactérie et un effet en l'occurrence
une maladie bien typée et localisée. C'est donc
de toutes nouvelles approches qui doivent être envisagées
désormais en matière de pathologies liées
à l'émergence de ce nouveau paradigme :
des maladies produites par l'environnement et non plus par
des germes pathogènes.
Toutefois dans les pays du Sud, les pathologies bactériennes
restent fort menaçantes, véhiculées par
la pollution de l'eau à laquelle on attribue de 7 à
10 millions de morts chaque année. Avant même
que le terme de pollution n'ait acquis le sens qu'on lui confère
aujourd'hui, les cours d'hygiène mettaient en exergue
les dangers de l'eau contaminée.
Dans un tout autre ordre d'idée, le réchauffement
climatique aura sans doute des impacts redoutables sur la
santé comme on l'a vu lors de la canicule de 2003 qui
a emporté près de 15 000 personnes en France.
De tels décès prématurés seront
à l'avenir inévitables, même si, avertis
par le précédent de 2003, le maximum de précautions
seront prises. Il faudra aussi compter sur les victimes des
sècheresses, de cyclones, des inondations ou des glissements
de terrains liés à la multiplication et l'amplification
des catastrophes météorologiques consécutives
au réchauffement qui s'annonce.
Le bruit a toujours été une nuisance majeure,
souvent insupportable, déclenchant des phobies lorsqu'il
s'agit de bruits intenses ou répétitifs. Mais
de nouvelles menaces se profilent désormais avec l'usage
des baladeurs et la fréquentation des discothèques
ou les flux de décibels mettent à mal l'audition
des jeunes, ce que dénoncent avec véhémence
les spécialistes de l'audition. Allons-nous du fait
de la musique qui braille vers des surdités précoces ?
La question mérite d'être posée.
Enfin pour être complet, il convient d'évoquer
l'impact de ce qu'il est convenu d'appeler les nouvelles technologies
de la communication. On sait les polémiques qui accompagnèrent
l'irruption brutale du téléphone portable. Il
faudra des années pour savoir si oui ou non des risques
de tumeurs du cerveau peuvent être mis en évidence
car les cancers sont longs à se manifester. Mais on
sait déjà que ces instruments doivent être
utilisés avec parcimonie par les enfants ce qui malheureusement
n'est nullement le cas. On sait aussi qu'il est imprudent
de les utiliser dans un TGV où l'engin doit sans cesse
se brancher sur une autre antenne relais et pour cela déployer
une puissance maximale dont les effets sont suspectés.
On connaît aussi la polémique concernant les
antennes-relais et plus généralement le rayonnement
électromagnétique émis par de nombreux
objets symboles de la modernité (four à microondes
et écrans divers). Ont-ils un impact sur notre santé ?
Il est encore trop tôt pour le dire puisque nous sommes
en ce domaine en pleine controverse. On aimerait que ces controverses
scientifiques se déploient avec sérénité
et objectivité malgré les pressions exercées
par les grands lobbies. Or dans ce domaine n'existe aucun
véritable débat contrairement à ce qui
concerne les biotechnologies dont on débat à
l'infini des éventuels effets négatifs sur l'environnement
et la santé (pour les OGM notamment).
Ces quelques réflexions nécessairement sommaires
montrent combien les modifications de notre environnement
au cours des dernières décennies entraînent
des conséquences sanitaires qui commencent seulement
à être mises en évidence et évaluées.
Certes l'espérance moyenne de vie continue d'augmenter
dans les pays occidentaux, mais jusqu'à quand ? La
progression de l'obésité, liée à
une suralimentation et à une sédentarité
accrue, la montée continue des cancers malgré
des efforts louables de dépistage mais sans que les
problèmes de prévention ne soient vraiment pris
en compte avec tout le sérieux qui s'imposerait, la
remontée des maladies bactériennes liée
aux résistances acquises aux antibiotiques et enfin
le risque de nouvelles maladies virales risque tôt ou
tard de contrebalancer des effets positifs liés au
recul de la mortalité infantile, au développement
de la prévention en matière d'alcool, de tabac,
d'accidents de la route et surtout aux progrès fulgurants
de la médecine. Mais il est certes plus facile de chasser
le tabac des lieux publics ou de faire la chasse aux délinquants
routiers qu'il ne l'est de chasser de notre environnement
les multiples causes de pathologies qui viennent d'être
évoquées. Une tâche où l'effort
de prévention doit être prioritaire. La mise
en uvre tant attendue du programme REACH est un grand
pas en avant dans cette direction. Encore faudrait-il qu'il
en soit de même dans l'ensemble des problématiques
sommairement évoquées ici. Tel est loin d'être
encore le cas. Un immense chemin reste à parcourir,
mais la montée en puissance de la conscience écologique
et sa prise en compte dans les décisions politiques
laisse aujourd'hui mieux augurer de l'avenir qu'il y a encore
quelques années, lorsque ces questions étaient
considérées comme relevant de l'utopie de quelques
marginaux.
Nous savons désormais que l'avenir de nos enfants et
de la terre que nous leur lèguerons sera étroitement
lié aux précautions que nous prendrons pour
promouvoir un environnement de qualité et du même
coup la qualité de la vie qui en découlera.
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