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François-Xavier Dumortier, s.j.
LA PASSION DE LUNIVERSEL,
LA PLACE DU DROIT DANS ET POUR LA COMPAGNIE DE JESUS.
séance du lundi 3 novembre 2008
Monsieur le Président,
Monsieur le Chancelier,
Monsieur le Secrétaire Perpétuel,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Permettez-moi de commencer cette communication en remerciant
M. François Terré qui ma fait lhonneur
de minviter à participer à vos travaux.
Celui qui fut son étudiant sait ce quil doit
à ce grand juriste qui, en tant doccasions et
par tant décrits, a montré combien le
droit est objet de passion et de réflexion là
où lhomme sinterroge sur ce que, selon
le titre du livre dHannah Arendt, on peut appeler « la
condition de lhomme moderne ». Ce nest
pas sans crainte ni tremblement que jai répondu
à son invitation tant parler du droit à partir
de mon appartenance à la Compagnie de Jésus
et en fonction de ce qui pourrait spécifier comme « jésuite »
une approche du phénomène et des réalités
juridiques mapparaissait comme un défi impossible
à relever. Comment rendre compte de quatre siècles
et demi de production intellectuelle où le droit pouvait
avoir sa part sans être lobjet premier ou le centre
de la réflexion et comment faire droit aux approches
diverses du droit aujourdhui dans une Compagnie de Jésus
comportant 19 000 membres répandus à travers
le monde ? Quy-a-t-il en effet de commun entre
luvre et la pensée de Suarez au XVI°
siècle et celles de Gaston Fessard en France et John
Courtney Murray aux Etats-Unis au milieu du XX° siècle ?
Ne sont-ils pas au demeurant autant si ce nest
davantage théologiens que philosophes et juristes ?
Sil est un point commun aux uns et aux autres, il est
à chercher du côté du rapport aux textes
constitutifs de la Compagnie de Jésus tels quils
ont été conçus et élaborés
par son fondateur, Saint Ignace de Loyola. Cest vers
les origines de la Compagnie de Jésus que me conduit
la perspective du « droit vu dailleurs »
pour tenter de comprendre pourquoi et comment lexpérience
mystique dIgnace sest inscrite dans des textes
de forme et portée juridiques, et en quoi « la
passion de luniversel » qui travaille ces
textes na rien perdu de son actualité.
*
De lexpérience mystique dIgnace à
lécriture des Constitutions.
Lhomme de 30 ans qui, en 1521, fut blessé à
la jambe droite par un boulet de canon tandis quil défendait
la citadelle de Pampelune, a vécu cette mystérieuse
et profonde transformation de lui-même quon appelle
« conversion ». Lhidalgo basque
sera successivement ermite, vagabond mystique, pèlerin
en Terre Sainte, étudiant à Paris, prêtre
en 1537 et, à la suite de son élection le 19
avril 1541, premier Général de la Compagnie
de Jésus dont le Pape Paul III venait dapprouver
la création par la Bulle Regimini Militantis Ecclesiae.
On ne peut guère séparer le « pèlerin
de Dieu » arpentant les routes dEspagne,
de France et dItalie de lhomme de gouvernement
qui, à Rome, dirige lordre naissant qui comportera,
à sa mort, près de mille membres : cest
le même homme qui, de 1521 à 1556, à Loyola
comme à Rome, sest livré sans réserve
à Dieu Dieu cherché et trouvé
en tout et en tous. Ainsi se laisse-t-il enseigner de lintérieur
et conduire au cur de lui-même pour discerner
et choisir ce quil importe daccomplir. La nouveauté
de la vie religieuse dont témoigne la Compagnie de
Jésus et la croissance du nombre de ses membres amènent
Ignace à entreprendre, dès 1539, la rédaction
de Constitutions.
Ignace nétait pas un juriste. Peut-être
même faut-il dire quil était réticent
par rapport au droit, au point décrire :
« les études de médecine et de droit
plus éloignées de notre Institut, ne seront
pas traitées dans les Universités de la Compagnie,
ou du moins, la Compagnie ne sen chargera pas elle-même ».
A vrai dire, il fera uvre juridique sans avoir eu une
formation de juriste. Quand il commence à concevoir
et élaborer ce qui deviendra les Constitutions, il
sest déjà exercé à lécriture
de « règles » et « règlements »
où il a fait montre de minutie dans lanalyse
et de rigueur dans le raisonnement règles et
règlements qui touchent à la vie commune ou
aux responsabilités exercées par les uns et
les autres dans les charges confiées. Sa perception
de la complexité des situations navait dégale
que son sens du détail des réalités :
il lui semblait quil importait « dentrer
intérieurement dans la connaissance des choses ».
Ce nest pas du prolongement, de la compilation ou de
la systématisation des règles que vont naître
les Constitutions. Ignace nécrit pas un code,
un traité ou une théorie
Il sagit
de tout autre chose.
Lécriture des Constitutions naît du souci
de donner une forme précise à la Compagnie de
Jésus à un moment où la vie et la croissance
du corps posent des questions et suscitent des réflexions
qui navaient pas encore été envisagées.
Ignace, aidé à partir de 1547 par son secrétaire,
le Père Jean-Alphonse de Polanco, laissera, à
sa mort, un texte auquel il naura pas pu mettre la dernière
main, mais qui sera approuvé en 1558. Ces Constitutions
ne sont pas une création « ex nihilo » :
« nous savons écrit le Père
Dominique Bertrand - quelles ont été préparées
aussi par la lecture attentive de quelques grandes règles,
bénédictine, franciscaine, dominicaine. La densité
ignatienne est beaucoup plus à chercher dans lorganisation
de la matière : elle consiste à mettre dans
un certain ordre ce que tout le monde sait. Donc, ce qui est
puissamment original chez Ignace et son équipe, cest
le souci et le sens de lorganisation du contenu, non
le contenu. Bref, cest ce qui relève de larchitectonique »
(D. Bertrand sj, Un corps pour lEsprit, Desclée
de Brouwer, Paris, 1974, p.8).
La structure dune expérience
Pour un ordre religieux volontiers présenté
comme ayant une structure monarchique et centralisée,
il semblerait simposer que les premières parties
et les premiers chapitres de ses Constitutions traitent des
principes généraux de son gouvernement et de
lagencement des pouvoirs. Il nen est rien. Les
quatre premières parties traitent du parcours par lequel
celui qui est un jour « admis en probation »
pourra être, progressivement et le moment venu, « incorporé ».
Au lieu dêtre organisationnel, le texte se présente
comme lexposition de la genèse dune société :
cest lexpérience dIgnace et de ses
premiers compagnons qui est ici convoquée pour formaliser
les étapes par lesquelles un individu est intégré
au corps existant. Ce terme de « corps »
- auquel est souvent associé le qualificatif duniversel
- exprime combien chaque individu nimporte quen
tant quil est, personnellement et constitutivement,
articulé à ce corps comme un de ses membres.
La démarche dIgnace est génétique
dans la mesure où les Constitutions sattachent
à lexpérience des commencements pour la
conduire jusquà son expression pour dautres ;
et, parlant de la Compagnie comme dun corps, il exprime
combien le lien de chacun à tous est proprement vital
pour chacun, pour tous, pour la fin dun corps
qui nest pas à lui-même sa propre fin.
Ainsi la structure des Constitutions nest pas commandée
par quelques principes premiers doù le reste
serait déduit : elle part de cet événement
premier quest la rencontre de deux personnes
celui qui désire être admis et celui à
qui il appartient dadmettre dans le corps de la Compagnie.
Dans le prologue des Constitutions, Saint Ignace après
avoir affirmé que « la loi intérieure
de la charité et de lamour de Dieu que lEsprit
Saint a coutume décrire et imprime dans les curs »
est plus importante que « des Constitutions extérieures »
- dit : « nous estimons nécessaire
décrire des Constitutions qui aident à
mieux avancer, conformément à notre Institut,
dans la voie du service divin que nous avons commencé
à suivre » (§ 134). Quelle est cette
nécessité ? Il répond : « on
recherche principalement lunion, le bon gouvernement
et la conservation en son bon état pour une plus grande
gloire de Dieu ». Ce sont trois finalités
qui correspondent aux trois dernières parties des Constitutions
- lunion : lunion nest pas
de lordre de lidéal visé, ou dune
réalité espérée. Elle est la
condition pour que la Compagnie atteigne la fin quelle
poursuit. Elle est dautant plus importante que le
groupe vit lexigence de la dispersion et quil
faut prendre en compte la diversité dun corps
en développement. Il sagit tout à la
fois de lunion des membres entre eux et de lunion
des membres avec leur tête. Certes, lobéissance
est un lien fort pour assurer lunité du corps.
Mais cest lobjet même des Constitutions
que de permettre que se réalise lunion des
curs et des volontés : pour ce faire,
il faut tout examiner, tout prendre en compte jusque dans
le détail des choses ;
- le bon gouvernement : cest de la tête
que « descend limpulsion nécessaire
pour la fin que la Compagnie sest fixée »
(§ 666). Que serait un corps privé de tête,
car le groupe ne devient corps quen se donnant une
tête ? La figure du Général
« quelquun qui ait la charge de toute la
Compagnie » (§ 719), élu à
vie a un caractère emblématique. Certes
son autorité est presque sans limite, mais le pouvoir
nest pas concentré sur le Général
selon un schéma autoritaire et centralisé :
dans cette mécanique de précision des pouvoirs
que mettent en place les Constitutions, ceux qui assument
une charge à un niveau supérieur de responsabilité
ont à faire en sorte que ceux qui portent une responsabilité
à un niveau inférieur la vivent pleinement
et jusquau bout de ce quelle implique. Ainsi
prend tout son sens cette belle et exigeante expression
dIgnace : « un mode de commandement
bien pesé et bien ordonné » (§
667).
- la conservation en son bon état :
certes, dans la dixième partie intitulée :
« comment tout le corps se maintiendra et se
développera en son bon état »,
Ignace écrit : « la Compagnie, qui
na pas été fondée par des moyens
humains, ne peut ni se conserver ni se développer
par eux, mais par la grâce de notre tout puissant
Dieu et Seigneur Jésus Christ » (§
812). Mais Ignace est homme trop réaliste pour ne
pas donner toute sa place à ce moyen humain quest
un texte de droit. Si la Compagnie nest à elle-même
ni son origine, ni sa fin, il importe à son fondateur
que le dispositif densemble et la lettre du texte
permettent de tenir ensemble ce à quoi il faut faire
droit : la prise en compte de chacun et de chaque réalité
et le souci de la dynamique du tout la conscience
de la complexité du réel
et le refus
de toute forme de confusion la minutie dans le repérage
et la pesée dune décision
et le
sens rigoureux dun corps universel le regard
porté vers le haut et vers lavant dans le désir
dune gloire plus grande de Dieu
et le souci
de voir les choses à partir den bas et de linfime.
La démarche dIgnace dans les Constitutions
est impressionnante de rigueur rigueur par la logique
de la structure, rigueur par la démarche de raison.
Certes, le mot « raison » est un terme
important du vocabulaire ignatien, et la raison a sa part
dans la perception de la nécessité décrire
des Constitutions. Mais si la raison a toute sa place, elle
nest pas seule : ainsi parle-t-il « des
exigences de la raison et de la charité »
(§ 631), du « soin quimposent à
tous la charité et la raison » (§ 305),
ou « de ce que demandent la raison et le service
divin » (§ 728). Faut-il encore ajouter cette
marque proprement ignatienne qui consiste, après avoir
énoncé de manière normative telle ou
telle obligation, à ajouter immédiatement la
possibilité quil en soit décidé
autrement si le responsable le juge bon ou si cela apparaît
meilleur autrement. Cest dans la même perspective
quil dit qu« aucune des Constitutions
et des Déclarations, ni aucune règle de vie
ne puisse obliger sous peine de péché mortel
ou véniel » (§ 602). Au cur des
dispositions qui, articulées les unes ou autres, constituent
lordre « constitutionnel » de
la Compagnie, Ignace préserve cette ouverture à
ce que le texte et la lettre ne peuvent et ne doivent clore :
la fin même de la Compagnie, en tant quelle est
ordonnée à Dieu seul et à Sa volonté.
La passion de luniversel
Sil est un terme qui est omniprésent dans les
Constitutions, cest le mot « universel »
- mot employé comme qualificatif, presque toujours
référé au bien et souvent affecté
dun comparatif : « un bien plus universel ».
Il me semble ainsi pouvoir dire que le texte des Constitutions
est « travaillé » par la passion
de luniversel.
La référence à luniversel ne relève
pas dune visée abstraite : elle sinscrit
dans des situations où il importe de juger et décider ;
il ne sagit pas de moments exceptionnels : il sagit
de tout instant et de toute situation où, en visant
un plus grand bien universel, on vise la fin cherchée,
là comme ailleurs et comme partout. Cest une
perspective ou plutôt cest une mise en perspective
à laquelle rien néchappe. Il peut certes
y avoir ces résistances et refus que sont lamour
de soi, « principal ennemi de cette union et du
bien universel » (§ 671) ou lattachement
à un bien particulier aux dépens de ce qui le
dépasse. Lenjeu est tel quil faut des personnes « qui
soccupent du bien universel et qui sy consacrent
comme à leur tâche propre » (§
719) des hommes qui en aient le souci et en soient
comme les gardiens.
Cette référence à luniversel a
un fort enracinement spirituel dans la mesure où elle
est liée à cette logique de lIncarnation
qui est si forte dans les Exercices Spirituels, mais
elle est aussi liée à lhistoire des premiers
compagnons. En effet, en 1538, ces derniers se présentent
au Pape pour quil dispose deux comme il le jugerait
meilleur, et les Constitutions rappellent dans quelle intention
« la Compagnie sest liée à
une obéissance sans aucune excuse au Souverain Vicaire
du Christ » (§ 603). Luniversel est,
aux yeux dIgnace, une réalité concrète
déjà réalisée par la dispersion
géographique des compagnons : pour quelle
ne produise ni éclatement ni dissolution du corps,
la référence au Souverain Pontife et le lien
particulier au Successeur de Pierre en vue de la mission universelle
rendent possible une union dun autre type : une
union dans la dispersion. Ici encore, universalité
de la mission et unité du corps sont étroitement
unies. A cette passion des horizons vastes dune société
qui souvre alors à des terres inconnues ou mal
connues, à lampleur dune mission que ne
bornent ni les limites géographiques ni les frontières
religieuses correspond cette passion de luniversel à
chercher et à vouloir en tout : cest « en
fonction dun plus grand bien universel »
ou parce que le fruit attendu sera plus universel que se font
les choix et que se prennent les décisions.
Il ne suffit pas de parler duniversel : Ignace
aime parler de « plus universel » comme
si, de luniversel visé à son accomplissement,
il y avait risque dun affaiblissement ou dun amoindrissement,
comme si luniversel nétait pas suffisamment
ambitieux mais devait être rappelé à sa
propre force proprement infinie par ce « davantage ».
A travers la visée du plus universel, tout est aimanté
vers lau-delà de tout accomplissement. On comprend
pourquoi Ignace associe « le plus grand service
divin et le bien plus universel » : il sagit
là des raisons et finalités de la Compagnie
« toute entière fondée pour une plus
grande gloire de Dieu, et un bien universel ainsi que pour
être utile aux âmes » (§ 258).
Le plus universel comme perspective et comme visée
conduit chaque chose et chaque être à sa fin,
du plus vaste au plus petit, du plus bas au plus élevé,
du plus personnel au plus commun, du plus particulier au plus
général
Vivre la passion de luniversel dans la patience du temps
Si je me suis permis cette lecture des Constitutions de
la Compagnie de Jésus, cest parce que je crois
que ce texte, lu et relu au long dune vie de jésuite,
informe souvent inconsciemment notre rapport
au droit, rapport vécu dans la patience du temps. Je
voudrais maintenant me limiter à évoquer trois
réalités liées à la vie de la
Compagnie de Jésus :
1. il y a dabord lévolution de notre
propre droit. Le texte quIgnace laissa inachevé
nest pas un texte fermé. Au long de quatre siècles
et demi dhistoire ou presque, puisquil
y eut la période pendant laquelle la Compagnie fut
supprimée (1773-1814) -, les Congrégations Générales,
jusquà la dernière : la trente-cinquième
ont légiféré : la vie du
monde et de lEglise exigeaient que se poursuivît
ce travail normatif nécessaire à la vie dun
corps qui évolue. La révision de notre droit
demandée en 1983 et achevée en 1995
a conduit à redonner une place centrale aux documents
premiers de la Compagnie - les Formules de lInstitut
de 1540 et 1550 et les Constitutions afin quils retrouvent
« leur force première et originale, à
la fois inspiratrice et normative pour la vie de la Compagnie » ;
cest en fonction de ces textes que les documents qui
sétaient ajoutés au cours des siècles
ont été, après élagage de ce qui
était superflu et obsolète et éventuelle
reformulation, placés comme « normes complémentaires »
après les Constitutions et mis dans un ordre qui suive
celui des Constitutions. Quant à la dernière
Congrégation Générale, elle a demandé
au Père Général « dengager
une large révision du gouvernement central de la Compagnie »
en sappuyant notamment sur ce principe : « nos
structures de gouvernement et nos manières de procéder
doivent être issues dune perspective de plus grande
universalité ». La perspective du plus universel
qui travaille les Constitutions sexprime ici comme perspective
de plus grande universalité dans la recherche des formes
appropriées de gouvernement dans le contexte de mondialisation
qui est le nôtre.
2. Il nexiste pas, à ma connaissance,
de liste des jésuites, qui depuis le XVI° siècle,
ont réfléchi à la chose juridique, « aux
moyens et fins du droit » (M. Villey). Certes,
quelques noms émergent : qui ne connaît
Suarez et son célèbre De Legibus ac Deo Legislatore,
et qui ne sait combien les jésuites ont joué
un rôle important dans lEurope du XVI° siècle
dans lexposition et linterprétation de
Saint Thomas ? Mais il faudrait aller plus avant dans
le temps et évoquer Taparelli dAzeglio au XIX°
siècle et ceux qui, après lui, ont contribué
à élaborer ce quil est convenu dappeler
la doctrine sociale de lEglise ; il faudrait mentionner
ce grand philosophe et théologien français,
Gaston Fessard dont luvre survivra à beaucoup
dautres
il faudrait évoquer John Courtney
Murray dont le rôle fut important au Concile Vatican II
dans la Déclaration sur la liberté religieuse,
Dignitatis Humanae
La tâche est impossible,
mais il est clair que « lesprit jésuite »
- si tant est quon puisse parler ainsi - nest
pas rétif au droit, mais que sa manière spontanée
de sy rapporter est plus théologique que philosophique,
plus portée au droit des gens et au droit public quau
droit civil, moins soucieuse de la vie du droit que de ses
principes et fins.
3. Il y a presque 28 ans, notre Père Général
de lépoque, le Père Arrupe, créait
le Service Jésuite des Réfugiés. Le drame
de lépoque était celui des boat people.
Face à ce quil appelait lanomia contemporaine
« labsence de la loi ou laccomplissement
incomplet et le mépris de la loi » - il
en appelait non à des mots mais à des actes
quand « le droit de la force se substitue à
la force du droit ». Aujourdhui, le Service
Jésuite des Réfugiés compte un millier
de personnes ; non seulement, il oeuvre pour accompagner
réfugiés et déplacés dans les
camps de survie où ils sont, mais suivant la
vieille tradition des collèges il organise léducation
et la formation denviron 170 000 jeunes ;
son travail ne se borne pas à ces tâches sociales
durgence ou davenir car il mène aussi auprès
des instances administratives et politiques concernées
un travail d« advocacy » - terme
que nous pouvons peut-être traduire par un travail de
« plaidoyer » - pour la cause de ceux
qui sont aujourdhui si nombreux à se trouver
rejetés et ballotés au gré des conflits.
La passion du plus universel peut sexprimer comme un
ardent devoir de ne pas dissocier justice et droit, ou, à
la suite de Paul Ricoeur, osons le dire : « justice
et amour ».
*
Cest une vue modeste et bien particulière du
droit que je vous ai livrée ; je lai fait
en mappliquant à mettre en évidence ce
qui me semble être au cur de la démarche
et de la pensée dIgnace et donc de ceux qui,
suivant le chemin quil a ouvert, sont façonnés
par une manière de voir toute chose sous la visée
du plus universel quil sagisse des enjeux
les plus vastes et les plus cruciaux de notre temps, quil
sagisse de ce qui se joue duniversel dans le plus
infime selon létonnante maxime : « non
coerceri a maximo, contineri tamen a minimo, hoc divinum est ».
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