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François OST
LE DROIT AU MIROIR
DE LA LITTÉRATURE
séance du lundi 23 juin 2008
1. La plume et le glaive des liaisons
dangereuses ?
Sans doute daucuns considèrent-ils
que le droit est exclusivement affaire de juristes
quil relève dune manière de management
normatif dont seuls les clercs possèdent les formules
et que toute intrusion des profanes dans ce champ du droit
dit « positif » nest précisément
que
littérature. Je crains bien que ceux-là
ne sintéresseront guère au dialogue auquel
je voudrais les convier.
Si, en revanche, on pense, avec dautres, que le droit
entretient un rapport essentiel avec l« institution
imaginaire de la société », pour
parler comme Castoriadis, quil touche à l« institution
de lhumain », pour parler comme Legendre,
quil contribue de façon essentielle à
la constitution d« un ordre symbolique partagé »,
pour parler cette fois comme Ricoeur, en un mot quil
lui appartient en propre de dire les valeurs collectives dune
société et de fournir des repères aux
individus, alors on comprendra que le rapprochement du droit
et de la littérature nest pas fortuit.
Loin dapparaître comme une passion dérudit
ou un passe-temps humaniste pour juristes en quête dun
supplément de poésie, ce détour littéraire
pourrait bien nous mener au cur de la « fabrique
du droit », pour emprunter cette fois le vocabulaire
de Bruno Latour.
Du reste, un important courant « Droit et Littérature »
sest développé aux États-unis,
avec son cortège de revues, de colloques et denseignements
universitaires. En France et en Belgique, cette approche reste
encore embryonnaire, bien quon enregistre, çà
et là, les premiers frémissements dintérêt.
Mais ce qui est réjouissant, cest que ces premières
recherches, aussi discrètes soient-elles, procèdent
de lintérêt croisé de littéraires
aussi bien que de juristes. De fécondes rencontres
interdisciplinaires sont ainsi rendues possibles, déjouant
le risque, inhérent à toute entreprise de ce
genre, de surdétermination dune discipline par
lautre, réduite en la circonstance au rôle
ancillaire dalibi ou de faire-valoir.
Ce lien entre droit et littérature, il est possible
de létablir dans trois directions au moins.
Il y a, tout dabord, le droit DE la littérature,
approche plutôt réservée aux juristes,
reconnaissons-le. Dans cette perspective, on analyse la liberté
dexpression dont jouissent les auteurs, on fait lhistoire
juridique de la censure, on se penche sur les procès
duvres célèbres qui ont pu apparaître
scandaleuses dans leur contexte, de Madame Bovary aux
Versets sataniques, des Fleurs du mal à
Une paix royale de Pierre Mertens. On compare les régimes
du copyright et du droit dauteur, on étudie les
réglementations relatives aux bibliothèques
publiques, aux programmes scolaires et aux politiques daide
à lédition.
On peut aussi, cest une deuxième orientation,
étudier le droit COMME littérature. Dans ce
cas, on sintéresse à la rhétorique
judiciaire et parlementaire, on analyse le style, si particulier,
des juristes un style à la fois dogmatique,
tautologique et performatif. On compare les méthodes
dinterprétation des textes littéraires
et des textes juridiques. Cette approche est très développée
aux États-Unis ; quil suffise dévoquer,
par exemple, les noms de R. Dworkin et de S. Fish.
Enfin, et cest la perspective que nous privilégions,
on peut sintéresser au droit DANS la littérature.
Non pas, bien entendu, le droit technique, celui du Journal
officiel et des traités de doctrine. Encore que certaines
pages de Balzac, par exemple, nous en apprennent plus sur
les arcanes de la banqueroute et de la faillite que le plus
complet des recueils de jurisprudence. Non, le droit que nous
cherchons dans la littérature, cest celui qui
pose les questions les plus fondamentales relatives à
la justice, à la loi et au pouvoir. Cest Oreste
et Hamlet qui nous invitent sur le chemin étroit qui
distingue la vengeance de la justice ; cest la
révolte dAntigone qui interroge le défi
quadresse, à toute époque, le droit naturel
au droit positif ; cest lincrimination apparemment
arbitraire de Joseph K. qui lève un coin du voile sur
la loi archaïque de nécessité qui prend
la place des institutions qui se corrompent et des procédures
qui se pervertissent (1).
Un objet détude commun aux juristes et aux littéraires
se construit ainsi progres-sivement, articulé autour
de ces deux questions : que peut apporter la littérature
au droit ? Que gagne la littérature à comprendre
la présence du droit dans ses uvres (2) ?
Lentreprise nest cependant pas exempte de risques.
Entre la plume et le glaive, les liaisons ne sont-elles pas
nécessairement dangereuses ? Cest que guette
la confusion des genres quand la littérature se fait
moralisante ou que le droit, à linverse, renonce
à trancher.
Aussi convient-il, dans un premier temps, de prendre lexacte
mesure qui sépare le discours juridique du discours
littéraire. Alors que le droit codifie la réalité,
linstituant dans un réseau serré de qualifications
convenues et la balisant par tout un système de contraintes
et dinterdits, la littérature, au contraire,
libère les possibles en son sein, suspendant nos certitudes,
réveillant en elle des énergies en sommeil,
bousculant les identités et les conventions, nous ramenant
à ces croisées des chemins où tout pourrait
commencer à nouveau.
Alors que le droit choisit, hiérarchise et tranche,
le récit se livre, au contraire, à dinfinies
« variations imaginaires » : laboratoire
expérimental de lhumain, la littérature
explore toute la gamme des positions, des valeurs et des représentations
et ne recule pas devant les passages à la limite les
plus vertigineux. Alors que le droit attribue des rôles
stéréotypés auxquels correspondent des
statuts (droits et devoirs) précis, la fiction littéraire
cultive lambiguïté de ses créatures
et joue de lambivalence des situations quelle
crée. Alors que le droit ne se développe que
dans la généralité et labstraction
(celles du jugement qui fait précédent et de
la loi qui, pour échapper à larbitraire
du privilège, ne considère que « les
citoyens en corps », pour parler comme Rousseau),
la littérature, en revanche, senfonce toujours
plus loin dans la singularité de lindividuel.
Dun côté, le conformisme des situations
moyennes, de lautre le mystère des destins particuliers.
Tout cela est vrai, bien entendu et pourtant singulièrement
sommaire. Sans doute le droit est-il du côté
des formes instituées. Mais comment ignorer quen
lui opèrent sans trêve des forces centrifuges
celles qui, par exemple, font éclater tous les
jours devant les juges des drames individuels irréductibles,
pour une bonne part, à des qualifications prédéterminées,
comme si la vie surgissait là, dans sa singularité
toujours renouvelée. Comment nier aussi que le droit
sait emprunter aux puissances du verbe (rhétorique
judiciaire et parlementaire, herméneutique doctrinale,
mise en intrigue des récits constitutionnels fondateurs)
des ressources imaginaires multiples, un surcroît démotion,
une plus-value fictionnelle que son attachement apparent à
légard de la seule rationalité formelle
affecte par ailleurs dignorer.
Ce nest dès lors pas un hasard si Platon, dont
on sais quil était viscéralement opposé
à la démocratie, na cessé de défier
de la tragédie, la tenant à distance de léducation
des jeunes hommes et finalement la bannissant de la cité
idéale dont il dressait les plans. Sil mesurait
mieux que personne le lien intime que la fiction littéraire
ici le genre tragique entretenait avec lauto-constitution
de la cité (navait-elle pas accompagné
au siècle précédent linterrogation
de la cité sur elle-même ?), il désapprouvait
les glissements du vrai au faux, les enchevêtrements
du bien et du mal quon y donnait en spectacle. Aussi
bien les législateurs de la Colonie des Magnètes
(la cité idéale), après avoir fait la
déclaration étonnante queux-mêmes,
dans leur travail de Constituants, rédigeaient une
tragédie mais une tragédie « la
plus excellente », purgée des ambivalences
de la doxa et des incertitudes de la praxis
finiront par congédier les tragédiens,
à la fois prestigieux rivaux et dangereux fauteurs
de discorde. On retiendra donc de cette histoire quentre
la fiction littéraire et le roman politique, la distinction
est ténue et la concurrence parfois féroce,
comme si chacun tentait à sa manière dinstituer
un monde, confrontant ainsi leurs puissances respectives,
tantôt rivales, tantôt complémentaires.
Quant à la littérature, sans doute creuse-t-elle
lindividuel, mais qui ne sait quen certaines occasions
au moins le plus particulier livre accès à luniversel ?
Et sil est vrai que le poète et le romancier
réinventent parfois la langue pour libérer les
choses dans leur « être-à-dire »,
ils ne peuvent pour autant ignorer certaines règles
du jeu de la communication ni les lois universelles de production
du sens. Sans doute la littérature se garde-t-elle
des discours édifiants et ne cesse-t-elle de soumettre
nos codes, nos stéréotypes et nos prêches
à une efficace mise en question. Mais qui ne sait que
ce nest souvent pour elle quune manière
de nous reconduire plus sûrement à la radicalité
de lexigence éthique davoir à assumer
le liberté et la responsabilité qui nous fait
hommes ? Qui ignore, par ailleurs, que nos identités
individuelles et nos repères collectifs plongent leurs
racines dans des récits fondateurs, romans familiaux
ou politiques, dont on peu penser que les figures littéraires
représentent les modèles avancés ?
À mi-chemin entre la description et la prescription,
la narration, comme lenseigne Paul Ricoeur, apparaît
alors comme un foyer de la raison pratique elle qui
réaménage sans cesse le réel pour lui
insuffler des possibilités de sens à la hauteur
des valeurs que le récit a libérées.
Voilà donc le point où nous conduisent nos premiers
travaux : en lieu et place dun dialogue de sourds
entre un droit codifié, institué, fort de son
effectivité et de sa rationalité, et une littérature
instituante, jalouse de sa fictionnalité et de son
irrationalité, cest une dialectique qui se dessine,
grâce à laquelle chacune des deux parties savèrent
elles-mêmes partagées, complexes, évolutives.
Entre le « tout est possible » du geste
littéraire et le « tu ne dois pas »
de limpératif juridique, il y a interaction au
moins autant que confrontation. Comme si la société
avait sélectionné un scénario moyen parmi
toute la gamme des variations normatives que le création
littéraire suscitait limposant désormais
avec lautorité qui sattache à son
système de contrainte institutionnelle. Mais, sitôt
posés, ces choix sont interrogés, nuancés,
subvertis dans le champ immense des pratiques, tout
dabord, jamais aussi conformistes que le législateur
se limagine ; dans les coulisses judiciaires du
droit, ensuite, qui sont comme le purgatoire de la normativité,
lantichambre dune légalité assouplie ;
au Parlement enfin, lorsque la loi elle-même finit par
céder aux coups de butoir dune conscience sociale
jamais en repos. Ex facto ius oritur (« le
droit surgit du fait ») enseignent les juristes
classiques ; il serait plus exact de dire : ex
fabula ius oritur (« le droit sorigine
dans la fiction ») et dajouter aussi quil
ne tarde pas à y retourner, moyennant cependant des
moments, parfois prolongés, de stabilisation normative.
Que gagne donc létude du droit à cette
confrontation avec lespace littéraire ?
Au minimum, et le plus superficiellement, il y va dune
diversion érudite : la référence
littéraire opère alors comme une ornementation
humaniste susceptible déclairer la sécheresse
dune démonstration juridique. Ce nest pas,
bien entendu, à ce type deffets que nous nous
attachons. Beaucoup plus fondamentalement, on attendra, en
effet, de la littérature une fonction de subversion
critique : Socrate mettant ses juges en accusation,
Antigone récusant lordre de la cité, Alice
passant de lautre côté du miroir
on ne compte plus les personnages littéraires rappelant
au roi quil est nu et que sa chanson sonne faux. Enfin,
dans certains cas, cest une fonction de conversion
fondatrice quassume la littérature, sans
lavoir nécessairement cherché pour autant ;
le récit se fait alors fondateur ; donnant non
seulement « à penser », mais
aussi « à valoriser » et bientôt
« à prescrire ».
Ainsi, lexploration de lenvers du décor
juridique, qui aura révélé ses fictions
et ses constructions en trompe-lil, ses artifices
et ses effets de scène, produira-t-elle, du même
mouvement, et un savoir critique des constructions juridiques
et une amorce de refondation de celles-ci sur fond dune
connaissance élargie des puissances du langage, ainsi
que des tours et détours de la raison pratique.
2. De la Bible à Kafka : le droit
à lépreuve du littéraire
Cest à un parcours buissonnier
qui nous conduira de la Bible à Kafka, en passant par
Eschyle et Defoe, que je voudrais me livrer maintenant, en
vue de tenter de découvrir dans les fascinants jeux
de miroir du droit et de la littérature quelque chose
de leurs puissances respectives.
Les récits de donation de la loi nous fourniront une
première illustration. De ces textes qui racontent
lorigine de la loi, on se limitera ici à deux
exemples : lépisode biblique du Sinaï
et la fable platonicienne du Protagoras. Récits
édifiants par hypothèse : rien moins que
la fondation du grand roman politique de lorigine des
institutions et des lois. On sattendrait donc à
une forme dépiphanie du législateur-souverain,
source transcendante de toute légitimité et
de toute légalité. Or, si cette dimension transcendante
nest sans doute pas absente de ces récits, il
sen faut de beaucoup quils sy réduisent.
En effet, en lieu et place dune imposition unilatérale
de la loi, cest à linvention dune
procédure inédite de production du droit quon
assiste ; sur fond dalliance préalable,
cest un dialogue qui sinstaure alliance
avec Yahvé dans les textes de la Genèse
et du Deutéronome, constitution de la cité
délibérante dans le contexte athénien.
En lieu et place dune législation donnée
et définitive, au contenu bien arrêté,
ce sont des principes ouverts à une interprétation
infinie qui sont formulés et négociés,
de même que laccent est mis bien plus sur les
conditions de possibilité de réception de la
loi que sur la loi elle-même : liberté et
responsabilité pour le peuple juif, justice et respect
dans le cas de la polis grecque.
La subversion critique à légard des pouvoirs
en place, avec leur lot dinégalité et
dexploitation, est ainsi inextricablement liée
au rôle instituant et fondateur que ces récits
jouent de toute évidence. Ainsi, avant de recevoir
la loi au Sinaï, il fallait dabord saffranchir
de la servitude en Égypte. Se libérer des corvées,
traverser la Mer Rouge, prendre le risque de la liberté
en faisant le pari du désert. Se souvenir dune
très vieille promesse qui parlait de liberté
et dalliance. Et ce nest pas un hasard si la première
institution que fonde Moïse au désert est celle
du Sabbat : question, un jour par semaine, de saffranchir
encore un peu plus des contraintes du quotidien, de se libérer
de cette « Égypte intérieure »
qui toujours menace, et dassumer enfin cette liberté
toute neuve. Faire, en somme, plutôt que lexpérience
dune introuvable liberté qui serait donnée
a priori, pleine et entière (celle dont rêveront,
mais en vain, les penseurs modernes du contrat social), le
long chemin dune libération semée dembûches
et de régressions lépisode du veau
dor rappellera bientôt combien cette libération
reste fragile.
Suit alors lépisode de la donation de la loi
proprement dite. Le souvenir quen garde la mémoire
collective et limagerie populaire est celui dun
fracas de tonnerres et déclairs au milieu duquel
un Yahvé tout-puissant impose ses « dix
commandements », gravés sur les « tables
de la loi », à un peuple tremblant au pied
de la montagne. À mieux lire le texte, les choses se
présentent cependant très différemment.
Déjà est-il question de « dix paroles »
plutôt que de « dix commandements »
et de « tables dalliance » plutôt
que de « tables de la loi » - ce qui
ne fait pas une mince différence.
Ensuite, on savise du rôle central joué
par Moïse dans cette affaire. Loin dêtre
une sorte de notaire ou de greffier de la parole divine, Moïse
savère en effet un négociateur actif entre
Dieu et le peuple. Au prix de plusieurs ascensions au sommet
de la montagne et après plusieurs essais infructueux
de communication de la loi, après aussi le moment de
dramatisation constitué par le bris des tables et la
menace de se retirer du jeu si Yahvé ne tenait pas
ses promesses à légard du peuple, aussi
ingrat et pécheur fut-il, Moïse parvient toujours
à « maintenir le contact » -
la dernière fois dans la « tente de réunion »,
dans lespace intermédiaire entre la plaine et
la montagne, de sorte quenfin un texte, rédigé
en commun, puisse sceller les termes de lalliance. Une
loi vivante en sortira, consignée dans larche
dalliance, ouverte maintenant au travail interprétatif
des successeurs et redevable dun apprentissage permanent :
Dieu lui-même devra désormais en passer par le
texte, comme Moïse ne se fera pas faute de le Lui rappeler
dans la suite lorsque, gagné par une sainte colère,
Yahvé menacera de rendre une justice expéditive.
Texte exemplaire qui rappelle que lessentiel nest
pas la loi (« tu ne tueras pas », « tu
ne voleras pas ».), mais plutôt les conditions
de réception et dapplication de la loi par le
peuple : en loccurrence, un long travail de libération
de la servitude et une inflexion progressive de la liberté
en responsabilité lorsque lhomme découvre
que la liberté solipsiste ou autarcique est illusoire
ou même inhumaine et que, sollicitée par autrui
(le « visage » dautrui, pour parler
comme Lévinas) à lappel duquel elle est
invitée à répondre, sa liberté
rencontre la catégorie du devoir.
Même enseignement dans le Protagoras, écrit
par Platon en 432 avant Jésus-Christ. Zeus sinquiète,
raconte Platon, pour la survie de lespèce humaine,
déchirée par des guerres incessantes. Sans doute
Prométhée a-t-il livré le feu aux hommes,
ainsi que le secret des techniques, mais, faute de disposer
du lien civique et de lart politique, les hommes sont
menacés de dissension mortelle. Aussi bien Zeus charge-t-il
son messager Hermès dun nouveau présent
« afin de servir de règle aux cités ».
On sattend alors à ce que le père des
dieux fasse présent aux hommes dun code, dune
constitution ou dune loi une forme ou lautre
de corps de règles, illustration de la loi « parfaite »
dorigine divine, qui fixerait en toute certitude les
limites du permis et du défendu. Détrompons-nous :
le secret des « liens civiques » suppose
un présent plus précieux : aidos
et dikè, le respect et la justice. Justice des
partages et respect pour la part dhumanité en
chacun, qui sont comme le transcendantal des lois, leur condition
nécessaire de possibilité, linclination
à la civilité qui est le terreau de lacceptation
des lois. Avec cette précision supplémentaire,
qui vaut son poids de sagesse : à la question
posée par Hermès de savoir sil fallait
distribuer aidos et dikè à quelques
spécialistes, comme cela se pratique pour les dons
artistiques et les compétences techniques, Zeus fait
cette réponse superbe : « il faut les
répartir entre tous, car les villes ne sauraient exister
sans que tous y aient part ». Voilà donc
que les questions de justice et de droit deviennent lapanage
commun et non laffaire de spécialistes. Ils sont
lenjeu dune paideia démocratique,
dun apprentissage constant et dune délibération
sans terme ni modèle préétabli
lobjet dune procéduralisation, dirait-on
aujourdhui dans le sillage de Habermas. Mais une délibération
qui nest pas vide ou purement formelle cependant, dès
lors que ce qui loriente est rien moins que aidos
et dikè : la justice et la considération
de lhumain dans lhomme.
Bien dautres enseignements pourraient être tirés
de ces textes, mais on sen tiendra à celui-là,
à vrai dire essentiel : la loi nest que
brutale contrainte ou banale nécessité, si elle
ne repose pas sur lexercice dune liberté
responsable.
La question de la vengeance représente un deuxième
terrain dinvestigation très riche des rapports
entre le droit et la littérature. Ou, plus précisément,
la question du passage de la vengeance à la justice
publique avec intervention du tiers impartial et médiation
de la loi.
LOrestie de Eschyle, seule trilogie que nous
ayons conservée, nous fournira la pierre de touche
de cette analyse. En trois pièces, Eschyle décrit,
dune part, les apories du talion traditionnel, dès
lors que le sang versé (celui dIphigénie
dabord, dAgamemnon ensuite, de Clytemnestre enfin)
ne cesse dappeler, de génération en génération,
de nouveaux vengeurs, et, dautre part, linstitution,
par Athéna, dun tribunal humain qui finira par
acquitter Oreste le matricide, mettant ainsi un terme au cycle
virtuellement infini des représailles.
Ce texte, qui accompagne la fondation de linstitution
judiciaire dans la cité athénienne du Ve siècle
avant J.-C., résiste cependant à une lecture
unilatérale. Il serait tentant, néanmoins, dy
voir lillustration apologétique de la justice
instituée, par contraste avec le système de
la vengeance, présenté, à la manière
de René Girard, comme passage à lacte
incontrôlé et démesuré, générateur
dune violence interminable. À rebours de cette
interprétation réductrice, lOrestie
révèle, au contraire, que, aussi violente soit-elle,
la vengeance peut être mesurée et instituée
: elle résulte tout dabord de la volonté
divine, les affreuses Érinyes apparaissant, à
cet égard, comme les exécutrices des basses
uvres de la justice de Zeus. Elle sidentifie,
par ailleurs, avec la justice humaine, le texte utilisant
indifféremment les termes de justice et de vengeance,
dikè sappliquant autant au châtiment
quà la vengeance ou à la justice en général.
On remarquera également que cette vengeance ritualisée
et instituée sinscrit dans le code dhonneur
de groupes bien identifiés (en loccurrence la
classe des guerriers nobles), en même temps quelle
participe dun système déchange mesuré
selon la loi du donnant-donnant, sorte de potlatch à
lenvers, système de réciprocité
des préjudices quil sagit dhonorer
sous peine de perdre toute dignité.
Il reste que ce système nest plus tenable, dès
lors quavec lémergence de la Cité-État
et de lexpérience démocratique que tente
Athènes, il faut penser les lois non plus à
léchelle des castes fermées régies
par des coutumes lignagères et des codes dhonneur
quasi-familiaux, mais à léchelle du demos
tout entier, qui mélange les classes sociales et ne
saccommode plus des privilèges de caste. Doù
linstitution de tribunaux que lon veut impartiaux,
chargés de faire parler la loi commune. Telle est précisément
lhistoire que raconte Les Euménides avec
linstitution de lAréopage par Athéna.
Il sen faut cependant de beaucoup pour que le système
ancien soit totalement abandonné. Sans doute le vote
de lAréopage déboute-t-il les Érinyes
de leur prétention de se faire justice dOreste,
mais, si Oreste est acquitté, cest grâce
à la voix dAthéna elle-même, les
juges humains sétant, quant à eux, prononcés
à une voix de majorité en faveur des Furies
vengeresses et de la vieille loi du talion quelles incarnaient.
Par ailleurs, en fondant lAréopage, Athéna
a pris soin de reprendre, au mot près, le discours
« politique » des Érinyes :
« ni anarchie, ni despotisme », tandis
quelle insiste pour conserver au fondement de la cité,
comme rempart contre la violence toujours menaçante,
le respect des lois et la crainte du châtiment.
Du reste, lacquittement dOreste nest pas
le dernier mot de lhistoire. Il reste encore à
Athéna à convaincre les Érinyes de ne
pas retourner leur furie vengeresse contre Athènes.
Résultat finalement atteint, à force de « douce
persuasion », les Érinyes acceptant de troquer
leur rôle de Furies pour celui de protectrices de la
cité (Les Euménides) dès lors quelles
sont assurées quun autel leur sera élevé
au cur de la cité et quun culte leur sera
rendu par les Athéniens. Par où se traduit la
volonté lucide dAthéna dintégrer,
au cur du droit moderne, les interdits fondateurs quincarnaient
les Furies. Leur message nest donc ni oublié,
ni refoulé, mais intégré et subsumé
dans une perspective plus vaste qui sait faire sa place, dans
certaines circonstances, à léquité
despèce et au pardon. Du reste, même dans
la justice pénale moderne, réparatrice et dissuasive
pour lessentiel, lidée de rétribution
na pas disparu de la peine, loin sen faut. Ainsi,
par la force de ses performatifs, le droit aura réussi
à imposer ses fictions, le monde artificiel quil
crée aura résisté aux pesanteurs du monde
réel et laura emporté sur lui, comme le
dit James Boy White : le suspect est présumé
innocent, le coupable est acquitté, le condamné
est amnistié.
Mais il ne faudrait voir nulle trace de complaisance ou dirénisme
dans ce happy end. Comme Jean-Pierre Vernant la
bien montré, la tragédie ne se ramène
en aucune façon à une manière de propagande
en faveur de lidéologie démocratique.
Elle est bien plutôt la conscience critique qui accompagne
lexpérience, absolument inédite et pleine
de risques, du pouvoir exercé par le demos.
On sen persuadera en notant que cest le vote dAthéna,
et lui seul, qui a fait pencher la balance en faveur de la
solution « moderne » ; on aura
relevé aussi quen instituant le culte des Érinyes-Euménides
au cur même de la cité, on se garde pour
ainsi dire sous les yeux le spectacle de la régression
sociale toujours possible à la violence davant
le temps de linstitution, comme si le corps social,
pratiquant une stratégie vaccinatoire, avait besoin
de sinoculer une dose de cette pathologie pour mieux
se prémunir à son égard.
Du reste, lorsque, quelques années plus tard, Euripide
traitera à son tour du procès dOreste,
le ton aura déjà changé radicalement.
Cette fois, le demos est corrompu et dévoyé
par des orateurs sans scrupules, et le droit de la cité
est perverti par de puissants intérêts privés.
Oreste et Électre sont condamnés, cette fois,
et ne doivent leur salut quà lintervention
dApollon, véritable deus ex machina, qui
les expédie à Athènes pour se voir acquittés
par un tribunal divin, question sans doute de ne pas démentir
la légende. Il reste que, si le mythe est conservé
dans sa forme, son esprit sest évanoui
cette fois, le droit naura pas été capable
de contenir la force et lintérêt. Jugement
divin et verdict humain sont dissociés, tandis que
la violence se déchaîne à nouveau.
Ainsi va la fiction littéraire : à peine
nous a-t-elle aidés à imaginer les contours
dune institution quelle nous met en garde contre
les trop probables dérives qui déjà la
menacent.
On pourrait encore évoquer, à lappui de
cette affirmation, lexemple, fameux en tous, de lAntigone
de Sophocle. On croit volontiers que la tragédie grecque,
qui opère comme une forme de paideia (apprentissage)
politique, célèbre lémergence des
institutions et des procédures « nouvelles »
de la cité, qui sarrache au vieux droit aristocratique
de la Grèce archaïque. Sans doute, mais on ne
trouvera nulle propagande athénienne dans ces uvres,
encore moins un panégyrique du régime qui se
met en place. Face aux certitudes du pouvoir nouveau quincarne
Créon, cest à la mauvaise conscience quincarne
Antigone que va notre sympathie. Antigone qui rappelle fièrement
à Créon que tout nest pas permis au souverain
et que, notamment, le domaine de la famille et le sort des
morts lui échappent. Le nomos politique doit,
sur ces terrains, céder le pas aux nomima (les
vieilles lois immémoriales) dorigine divine.
Il est vrai, cependant, quAntigone ne convainc pas entièrement,
elle non plus : « ne prenant conseil que delle-même »,
comme lui dira le chur, elle senferme dans une
attitude solitaire qui ne lui ménage aucun accès
à la discussion publique ; vouée à
lamour exclusif des siens, ceux de son propre sang (les
philoi), elle naccédera pas à laltérité
de leros (lamour sexué) et mourra
seule et inféconde. Comme si Antigone et Créon,
chacun pour leur part, représentaient une moitié,
mais une moitié seulement, du monde, aussi intraitable
quinconciliable : privé contre public, morts
contre vivants, droit naturel contre droit positif, éthique
de la conviction contre éthique de la responsabilité.
Mais si le bien et le mal ne se distribuent pas de façon
univoque dans ce conflit de nomoi, si la légitimité
ne se situe pas, tout dune pièce, dun seul
côté, sil nest pas simple de décider
a priori sil faut obéir ou désobéir
à lordre de Créon, cest sans doute
que Sophocle semploie à déplacer la question
du juste : peut-être porte-t-elle moins, dans une
cité bonne, sur le contenu des lois que sur la manière
de le définir en général et de le réviser,
le cas échéant, dans les cas particuliers. Si
une décision juste dans labstrait et à
lorigine peut savérer injuste dans la suite
ou dans un cas particulier, cest quil faut « procéduraliser »
son application, comme on dit aujourdhui cent
fois la remettre sur le métier.
Il apparaît alors que la véritable nature des
lois, dans la cité juste, est dêtre discutable
et de se prêter à révisions et tempéraments.
De même, la véritable faute politique en démocratie,
comme Hémon sefforcera en vain de le faire comprendre
à son père, consiste dans le refus de dialogue
et lentêtement à poursuivre une décision
de plus en plus contestée. Cest sans doute Hémon
qui représente le mieux le point de vue de Sophocle,
lorsquil rappelle que « la vérité
nest pas lapanage dune personne »
et qu« il nest point de cité
qui soit le bien dun seul ».
Avec la Renaissance et la modernité, le centre de gravité
du droit bascule du côté de lindividu et
de ses droits dits « subjectifs », dont
la propriété est larchétype. Ce
modèle triomphera dans la conception libérale,
anglo-américaine, du droit où le collectif a
pour fonction exclusive de garantir et protéger les
droits que lindividu tient directement de la nature.
Le souverain, dès lors, nest plus lÉtat,
mais lindividu ; Legendre parle dinstitution
des individus en une multitude de « mini États ».
Le livre fondateur de cette révolution du sujet-roi
auto-fondé et auto-suffisant est le Robinson Crusoe,
écrit par Daniel Defoe en 1719, livre que Rousseau
tiendra, à juste titre, pour essentiel (en en faisant
longtemps la seule lecture autorisée à son Émile)
un des rares mythes occidentaux modernes, à
côté de Faust et de Don Juan. Cette expérience-limite,
celle dun solipsisme radical, raconte la réappropriation
du monde par lindividu souverain. Sous les dehors dune
simple aventure tropicale, dans le style rude du livre de
bord dun marin anglais, cette histoire raconte comment
un homme seul parvient progressivement à se reconstituer
une identité, se réapproprier son environnement
(lîle est « cultivée »,
les animaux sont « dressés »),
maîtriser le cours des événements, construire
un embryon de société sur la base de principes
individualistes et la proposer ensuite au monde entier, avec
la bénédiction de la Providence, comme modèle
universel de liberté et de propriété.
Une refondation du monde, en quelque sorte, à partir
de lindividu propriétaire et libre-entrepreneur.
« Dieu et mon droit » : la vieille
devise des rois dAngleterre reçoit ici un sens
nouveau et universalisé. Désormais, ce sera
chaque individu qui, confiant dans les desseins de la Providence
(« in God we trust »), sera roi
en son domaine un domaine auquel nulle limite a priori
nest fixée.
Robinson Crusoe nest cependant pas un simple roman daventures ;
il sélève à la dignité du
mythe dès lors que, en conformité avec la définition
du mythe quen donne Lévi-Strauss, il apparaît
comme « un récit des origines (quoi de plus
originaire quune île, en effet ?) qui fournit
une réponse narrative à une contradiction idéologique
qui traverse la société où il prend naissance ».
Cette contradiction idéologique de lAngleterre
de Cromwell, je lappelle « le dilemme puritain » :
il tient dans la question de savoir comment on pourrait être
à la fois riche et vertueux. Or, précisément,
ce qui semblait si difficile aux protestants dinspiration
luthérienne, Robinson le puritain y atteindra :
le travail ascétique quil déploiera sur
lîle durant vingt-huit ans prouve à suffisance
sa vertu, tandis que, lorsquil reprend pied sur le continent,
il se découvre riche à millions en raison du
succès de ses plantations brésiliennes fondées
par lui avant son naufrage. Son histoire se révèle
donc comme une éclatante success story, à
la fois emblème de la réussite individuelle
celle du self made man donnée en modèle
à des dizaines de générations dadolescents
et la confirmation de la doctrine de la prédestination,
qui voit dans le succès en affaires le signe irréfutable
de lélection divine. Ente vertu et prospérité,
il ny a plus alors contradiction, mais plutôt
implication, comme Max Weber la montré dans son
ouvrage Léthique protestante et lesprit
du capitalisme.
Et pourtant, on ne se défait pas de limpression
que la success story recèle une quantité
dimpostures, comme si le mythe véhiculait, dès
lorigine, les éléments de sa propre déconstruction.
Imposture de lorigine, tout dabord, dès
lors que, loin de reconstruire une petite Angleterre tabula
rasa sur une île vierge et déserte, Robinson
tirera de lépave, véritable objet-transitionnel,
tout ce dont il aura besoin pour renouer avec la civilisation.
Ses trente années préalables déducation
continentale contribuent, bien entendu, au même effet.
Imposture de la maîtrise ensuite, dès lors que
lempire quil exerce sur lîle et ses
sujets (en langage juridique ; lappartenance-maîtrise
inhérente au droit subjectif) nest que partielle
et réductrice : la sauvagerie de lîle
échappera toujours, de même que laltérité
de Vendredi, ou même les mystères de son propre
corps. Imposture enfin de la solution prétendue du
dilemme puritain dès lors que, si Robinson prouve en
effet quil est possible dêtre en même
temps riche et vertueux, cest au prix dune dissociation
complète, et bien entendu trompeuse, entre deux plans :
la scène imaginaire de lîle où le
solitaire rachète son salut par le travail et la scène
réelle du commerce international où saccumulent
les profits de ses plantations grâce essentiellement
à la main-duvre des esclaves noirs quil
y a fait venir.
Notons, au passage, quon trouve sous la plume de John
Locke, anglais puritain comme Defoe et du reste son exact
contemporain, une légitimation de la propriété
privée qui repose sur un tour de passe-passe idéologique
parfaitement comparable : la propriété
privée est justifiée par le droit naturel, pour
autant quelle se garde du gaspillage et soit mesurée
par le travail personnel qui la produite, alors que
court, en sous-main de la démonstration, une prise
en compte (et une acceptation enthousiaste) de léconomie
marchande et monétariste, qui fait sauter ces réserves
et autorise laccumulation illimitée du capital,
ainsi que lexploitation de la main-duvre
dautrui.
Mais le propre dun grand mythe cest de susciter
quantité de réécritures. Si, à
cet égard, les XVIIIe et XIXe siècles furent
le temps des épigones et des robinsonnades (Robinson,
sous les figures les plus variées apparaissant comme
larchétype de la réussite occidentale),
en revanche le XXe siècle sera le temps des désécritures.
Tout se passe désormais comme si les deux ressorts
du mythe sétaient relâchés :
la confiance illimitée dans la Providence, ainsi que
linnocence de lappropriation conquérante
; on trouve maintenant des Robinson désenchanté
(Saint-John Perse), oisif et désuvré (Valéry),
frivole (Giraudoux), muet et ensauvagé (Coetzee), déshumanisé
(Tournier), violent et régressif (Golding).
Au miroir du dernier siècle, limage du solitaire
triomphant sest brouillée, et son bon droit est
désormais contesté. Lappropriation juridique
du monde cesse alors dêtre légitimée,
soit quelle succombe au remords anthropologique de lOccident,
soit quelle renonce devant les séductions de
lharmonie naturelle retrouvée, soit quelle
cède la place à une autre version de la genèse
de la société une origine basée
cette fois sur la crainte et le crime cest le
cas notamment dans la roman Sa majesté des mouches
de W. Golding, qui raconte comment un groupe denfants
et dadolescents, abandonnés suite à un
accident davion sur une île déserte, régresse
du collectif bien ordonné à la horde primitive.
Où se vérifie, une fois encore, laffirmation
que, dans la littérature, le geste de fondation (et
je rappelle que, à mes yeux, le Robinson de Defoe est
le grand mythe fondateur de lindividualisme possessif
de lOccident moderne) nest jamais très
éloigné de la déconstruction la plus
radicale.
On peut esquisser un bouclage de notre réflexion et
opérer un retour à la violence originaire dont
lépisode du Sinaï et les tragédies
grecques entendaient sarracher en se penchant sur luvre
de lauteur le plus emblématique du XXe siècle :
le juif tchèque écrivant en langue allemande
dans les années vingt, Franz Kafka juriste de
formation et de profession et grand obsédé de
la loi (une loi dont on ne sait au juste sil faut lécrire
avec un grand ou un tout petit « l »).
Son uvre énigmatique, qui passe autant par ses
textes publics (quil avait souhaité détruire)
que ses écrits privés (Journal et correspondance)
ou semi-privés (la Lettre au père), déploie
lexpérimentation en acte de leffondrement
des institutions juridiques et donne, plus gravement, le spectacle
de la perversion de la justice. Tout le monde se souvient
de ses législateurs absents ou pervers, de ses juges
arbitraires, de ses avocats marrons, de ses bourreaux tatillons,
de ses procédures absurdes. Mais que se cache-t-il
derrière cette monstrueuse représentation de
lunivers juridique ?
On devine que Kafka ne se situe pas dans la lignée
des traditionnels critiques de la justice, dAristophane
à Dickens, de La Fontaine à Anatole France.
Sous sa plume, ce sont des abîmes autrement profonds
qui se creusent. Les « dysfonctionnements »
de la justice ne sont, chez lui, que des symptômes.
Mais des symptômes de quoi, au juste ? Certains,
comme Max Brod ou Alexandre Vialatte, font de Kafka une sorte
de saint, animé dun idéal de justice inaccessible,
que seul pourrait satisfaire lintervention dune
forme de justice divine (« Puisses-tu venir, tribunal
invisible ! », porte le Journal en
date du 20 décembre 1910). Dautres, comme Elias
Canetti, avancent une explication biographique, interprétant
Le Procès, par exemple, comme la traduction
littéraire de la mise en accusation de lauteur
à loccasion de la rupture dramatique de ses fiançailles.
Rejetant ces explications par lauto-culpabilisation,
Deleuze et Guattari, quant à eux, lisent luvre
de Kafka comme celle dun pervers heureux cherchant dans
lécriture infinie et déconstructrice un
moyen déchapper aux contraintes de la loi, notamment
paternelle.
De nombreux interprètes (telle H. Arendt) y ont vu
encore une anticipation prophétique de lunivers
totalitaire (rouge et noir) qui allait bientôt se déchaîner,
particulièrement à lencontre des communautés
juives dEurope centrale, auxquelles Kafka appartenait.
Toutes ces interprétations recèlent leur part
de vérité, sans quaucune népuise
le sens de cette grande uvre énigmatique. Quant
à moi, sans renier pour autant la pertinence de ces
interprétations, je voudrais en approfondir le sens,
dans la ligne du dialogue du droit et de la littérature,
en proposant une lecture en termes déchec de
la structuration symbolique de lintersubjectivité
et de régression corrélative à une archaïque
loi de nécessité.
On peut suivre ici lenseignement de Paul Ricoeur qui
rappelle que laccès à lunivers de
la loi (morale et juridique) présuppose lintériorisation
de la grammaire symbolique des rapports interhumains figurée
par lusage (réversible) des pronoms personnels :
le « je », qui traduit lautonomie
assumée du sujet qui parle en première personne,
le « tu » qui est le signe de laltérité
reconnue et le « il » qui prélude
à linstitution du tiers. On peut alors soutenir
que lunivers kafkaïen, et Le Procès
en particulier, traduisent leffondrement de cette constitution
symbolique de la socialité, et notamment limpossibilité
de lintervention médiatrice du tiers (la loi,
le juge) qui triangule les différends et inscrit les
rapports interindividuels dans une visée duniversalité.
La première étape de ce processus est leffondrement
du « il » ; elle se traduit par
le thème kafkaïen par excellence de linaccessibilité
des juges et de linintelligibilité des lois.
Chaque fois quon croit sen approcher ou les saisir,
ils se dérobent. De la loi ne survit que lécho
de vieilles légendes et pratiques superstitieuses.
Quant aux juges de son procès, Joseph K. ne les rencontrera
jamais, en dépit de tous ses efforts. Comme l« homme
de la campagne », il aura consumé sa vie
à attendre lautorisation de passer les portes
de la loi.
La deuxième étape de déstructuration
de lunivers symbolique est marquée par la déchéance
du « tu », la corruption des figures
dautorité. Sur le modèle de son propre
père, que Kafka décrit, dans la Lettre au
père, comme un tyran domestique, les figures dautorité
que dépeint son uvre ne parviennent jamais à
transmettre la loi. Y prolifèrent dès lors les
officiers arbitraires et cruels (La colonie pénitentiaire),
les fonctionnaires tatillons et abusifs (Le Château),
les juges vénaux (Le substitut), les législateurs
despotiques (La requête, Au sujet des lois).
Les privilèges immérités cohabitent avec
les peines injustes dans cet univers où lallégorie
de la justice évoque limage de Diane chasseresse
(Le Procès). Cette justice est perverse et corrompue,
incapable dassumer la loi, ce qui la rend étrangement
proche de ses victimes, les accusés.
Enfin, la troisième étape de cet écroulement
de linstitution symbolique de la socialité est
lécrasement du « je » sous
une culpabilité dévorante, comme si le moi devait
se substituer à la loi absente et au juge défaillant
dans la tâche impossible davoir à dire
le droit : « Le tribunal ne veut rien de toi.
Il te prend quand tu arrives et te laisse quand tu ten
vas. » (Le procès). Rongé
par cette culpabilité, tiraillé entre pulsion
et protestation dinnocence (« diabolique
en toute innocence »), K. (symbole du héros
kafkaïen et renvoi explicite à Kafka lui-même)
vit une lente métamorphose (encore un thème
kafkaïen par excellence) de linnocent en coupable.
Le procès juridique fait place alors à un processus
quasi naturel, dont le corps est le premier objet, et qui
se traduit notamment par la transformation de K. en toutes
sortes danimaux ou, plus rarement, dobjets qui
prolifèrent dans luvre.
Ce dernier trait, à vrai dire essentiel, conduit à
une ultime régression : leffondrement de
linstitution symbolique du monde ne débouche
pas, comme on aurait peut-être pu le penser, sur lanomie
et lanarchie, mais sur le pressentiment dune loi
plus contraignante et plus terrifiante dont lunivers
moderne a perdu le souvenir et jusquaux mots pour la
dire. Se découvre là une « archaïque
loi de nécessité » qui ne se laisse saisir
que sous la forme du malheur dont elle frappe ceux qui, sans
le savoir, la transgressent. Kafka renoue ainsi avec lantique
univers de limpureté et de la souillure qui contamine
comme une force naturelle malfaisante. Cet univers, étranger
aux bonnes ou mauvaises intentions du sujet, est celui de
la « justice immanente » dont les arrêts
sont aussi inexplicables quimplacables, et qui fait,
comme le dit la première phrase du Procès,
quun beau matin on se retrouve arrêté sans
savoir pourquoi.
Entre une justice idéale à laquelle il a sans
doute aspiré et cette justice immanente quil
na cessé de redouter, Kafka a construit une uvre
immense et énigmatique qui ne cesse de nous fasciner.
Seule lOrestie de Eschyle sétait
approchée daussi près des abîmes
au-dessus desquels se risque luvre de justice.
o
o o
Arrivé au terme de ce parcours buissonnier
dans le continent des lettres, je mavise quune
vie entière ne suffirait pas à en faire le tour.
Il eut fallu, au minimum, encore évoquer la figure
du Docteur Faust qui avait vendu son âme au diable et
qui tentera en vain de rompre lhorrible marché.
Ou alors celle dAntonio, le glorieux « marchand
de Venise », qui lui aussi avait conclu un pacte
léonin et qui faillit être contraint de payer
ses dettes dune livre de sa propre chair. Il eut fallu
suivre les révoltes et les procès de Michaël
Kolhaas, lindomptable rebelle-justicier de Kleist ;
de même, on eut dû rappeler les contorsions lamentables
de Busiris, le juriste dHector dans La guerre de
Troie de Giraudoux, qui parvient, à force de compromissions,
à faire du droit « la plus puissante des
écoles de limagination ».
Mais il ne faut pas nécessairement évoquer des
uvres classiques ou importantes pour créer le
miracle de la rencontre entre le droit et la littérature.
Celui-ci peut surgir au détour dune uvre
modeste, parfois dune très courte histoire, comme
celle-ci que je livre pour terminer. Elle sintitule
Le douzième chameau ; histoire arabe. Un
père avait trois fils. À sa mort, il leur lègue
ses onze chameaux avec, pour testament, la grille de répartition
suivante : au premier, la moitié ; au deuxième,
le quart, au troisième, le sixième. Bien vite,
il apparaît que le partage est impossible. Embarrassés,
au bord de la violence, les trois frères saisissent
un juge de leur différend. Et ce cadi, qui devait être
un sage doublé dun excellent mathématicien,
de leur prêter un chameau lui appartenant, à
charge de le lui rendre une fois le partage effectué.
Et voilà laffaire résolue : le premier
sen va avec six chameaux, le deuxième en reçoit
trois, tandis que le dernier hérite de deux chameaux.
Chacun sen retourne satisfait, et le juge récupère
le douzième chameau.
Si ce problème sexplique aisément en termes
arithmétiques, son interprétation philosophique
nous plonge dans un océan de méditation. En
quoi consiste précisément ce douzième
chameau ? En une fiction, assurément : on
fait « comme si », le temps du partage,
comme si on disposait de douze et non de onze chameaux à
partager. Soit, mais encore, que cache ce symbolisme ?
Ce juge qui « y met du sien », quexprime-t-il ?
Cette part supplémentaire, qui réintroduit du
jeu dans une partie bloquée, que recouvre-t-elle ?
On répondra quelle vise précisément
la médiation juridique : larsenal des procédures,
lartifice des concepts, le montage des normes et des
principes tout un échafaudage conventionnel
nécessaire le temps de la résolution du litige.
Sans doute, mais encore, et plus profondément ?
Gardons-nous de refermer la question par une réponse
trop hâtive et laissons vibrer le plus longtemps possible
lénigme de la question littéraire.
Pour terminer, je voudrais encore souligner quil faudrait
faire justice, beaucoup mieux que les analyses précédentes
le tentaient, à la dimension proprement littéraire
des uvres étudiées. Jamais, en effet,
les textes ne se réduiront au statut ancillaire dornementation
dune thèse ou dalibi humaniste dune
démonstration. Il faut donc toujours semployer,
à peine a-t-on fini de développer une lecture,
à redéployer les virtualités du texte
et à rouvrir le jeu des interprétations.
Il aurait fallu rappeler, par exemple, en marge du tragique
de Kafka, ses pages grotesques qui en accentuent encore lénigmatique
beauté. Il aurait fallu arracher Antigone aux postures
hagiographiques dans lesquelles on la cantonne volontiers,
en suivant la piste, suggérée par Lacan, de
la pente incestueuse et mortifère de son amour sororal.
Il aurait fallu déceler, en lisant entre les lignes
de la prose souvent édifiante de Daniel Defoe, les
traces dauto-dérision de Robinson, qui empêchent
de réduire laventure îlienne du solitaire
à la seule apologie du travail ascétique.
Le philosophe du droit qui aborde en terre littéraire
me fait leffet de Colomb prenant pied dans le Nouveau
Monde ignorant ce quil en est de la mesure exacte
de sa découverte : île ou continent ? Inde ou
Amérique ? Bien des découvertes lattendent
encore, et il sera certainement contraint de modifier plus
dune fois le tracé des cartes quil a dressées
présomptivement. Ainsi pensait-il partir en quête
des fondements du droit mais, sil en a trouvé
assurément du côté de la loi, du juge
et de la conscience, des abîmes nont pas manqué
de souvrir sous ses pas, relançant la question
du fondement du côté du crime, de limposture,
de la violence et dune très archaïque loi
de nécessité. Une autre histoire se devine là,
qui dirait la face cachée du droit et des institutions,
une dimension refoulée sans doute, mais toujours prête
à faire retour sous le mince vernis de la civilisation (3).
Platon, le philosophe de la cité idéale, bannissait
les poètes et les tragédiens, ces dangereux
rivaux dans lart du faire-croire. Je forme quant à
moi le vu que, dans la cité réelle, le
prince et le législateur leur prêtent une oreille
plus attentive. Au moins quelquefois.
Notes
(1) F.
OST, Raconter la loi. Aux sources de limaginaire
juridique, Paris, Odile Jacob, 2004.
(2) Lettres
et lois. Le droit au miroir de la littérature,
sous la dir. de F. Ost et alii, Bruxelles, Publications des
Facultés universitaires Saint-Louis, 2001.
(3) F.
OST, À lombre de la loi, Sade, à
paraître chez Odile Jacob, Paris, octobre 2005.
A propos de l'auteur
François
Ost
Professeur ordinaire aux Facultés universitaires
Saint-Louis (Bruxelles)
Docteur en droit, licencié en philosophie et licencié
en droit économique, François Ost est vice recteur
des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles
et professeur invité à luniversité
de Genève .
Il est directeur du Séminaire et de la Revue interdisciplinaires
détudes juridiques. Il préside le groupe
de contact FNRS « droit et littérature ».
Dans le domaine droit et littérature
il a publié Raconter la loi. Aux sources de limaginaire
juridique (Paris,Odile Jacob, 2004), Sade et la loi
(Paris,Odile Jacob, 2005), Antigone voilée (Bruxelles,
Larcier, 2004) . Il a également dirigé la publication
de Lettres et lois, le droit au miroir de la littérature
(Bruxelles, Publications des Facultés universitaires
Saint-Louis, 2001) et rédigé la Préface
(Dites-moi ce que vous lisez
) de louvrage
Droit et littérature, dirigé par F.Jongen
et K.Lemmens, Bruxelles, Antémis, 2007. Cet ouvrage
est également paru en néerlandais chez Die Keure,
2007).
En décembre 2004, François Ost a été
élu membre de lAcadémie royale des sciences,
des lettres et des beaux-arts de Belgique. En 2007 il a obtenu
le Prix quinquennal de lessai de la Communauté
française de Belgique.
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